Fabrice Balanche : « La guerre en Syrie durera encore des années »

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Actualité juive : Quelle est la situation dans le sud-ouest de la Syrie, dans la zone frontalière avec Israël ? 

Fabrice Balanche : Cette zone est tenue par le Front Al Nosra, la branche syrienne d’Al Qaïda, et ses alliés. Ces groupes ont constitué « l’armée de la conquête » qui a enregistré des succès militaires ces dernières semaines, notamment à Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie. Dans le sud, ils ont créé une alliance avec d’autres groupes rebelles et ont commencé une offensive ce printemps. La ville de Bosra Sham a été conquise ainsi que tous les postes-frontières avec la Jordanie. Ils contrôlent également la frontière avec Israël, dans le Golan. Le Hezbollah et l’armée syrienne ont tenté de reprendre ces positions au mois d’avril mais leur offensive a échoué. 

A.J.: Pourquoi le contrôle de cette frontière est-elle stratégique pour les deux parties ? 

F. B. : Pour le Hezbollah, il s’agit de conserver le monopole de ce qu’il nomme « l’axe de la résistance contre Israël ». Il doit continuer à tenir le Liban Sud et le régime syrien maintenir son autorité sur le Golan. Le Hezbollah s’est en effet toujours représenté comme le « parti de la résistance ». Aujourd’hui, le Front Al Nosra, en mettant la main sur cette frontière, s’approprie ce symbole de la lutte contre Israël.

De son côté, le Front Al Nosra est financé par l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie. Sa base arrière, pour le front sud, se trouve en Jordanie, pays à partir duquel lui parvient du soutien logistique. Il ne va donc pas attaquer Israël, sous peine de voir ses bailleurs de fonds, alliés des Etats-Unis, lui couper les vivres. Israël représente une ligne rouge très claire à ne pas franchir. Dans l’avenir toutefois, je serais moins sûr de la retenue d’Al Nosra. Ils sont pour l’instant pragmatiques. Ils font attention à ne pas massacrer des civils chiites, druzes ou chrétiens et évitent d’attaquer Israël. Mais l’utopie mobilisatrice de ces djihadistes demeure la destruction d’Israël. Ils se réfèrent à la reprise de Jérusalem par Saladin, en 1187. Cela fait partie de leur imaginaire collectif et mobilisateur. Mais la première étape est de détruire le régime de Bachar El Assad

A.J.: Les Druzes israéliens ont récemment alerté leur gouvernement de la menace imminente que ferait peser Jahbat Al Nosra sur les habitants du village druze syrien de Khader. Partagez-vous ce sentiment d’urgence ? 

F. B. : Les Druzes ne sont pas fous. Ils ont une longue histoire de cohabitation avec les sunnites et les islamistes. Ils savent très bien ce qui les attend à terme. Le Front Al Nosra veut pour l’instant faire bonne figure, montrer qu’il n’est pas comme l’Etat islamique. Au Liban, Walid Joumblatt, allié des Saoudiens à travers le Courant du futur de Saad Hariri, a appelé les Druzes à soutenir la révolte syrienne dès 2011 en leur disant qu’il n’y avait pas de problèmes avec les rebelles, y compris avec Al Nosra. Joumblatt a obtenu en retour d’Al Nosra la protection des Druzes dans le Djebel Soumak, dans le nord d’Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie. Mais il y a deux semaines, Al Nosra a assassiné vingt Druzes dans ces villages.

Dans le sud, des membres d’Al Nosra ont attaqué des positions druzes et encerclent la ville de Khader. Les Druzes soutiennent dans cette zone le régime d’Assad depuis le début de l’insurrection. Ils se sont constitués en milices d’autodéfense, « la défense nationale », pour se protéger des djihadistes qui ont commencé à leur tirer dessus, dans le Djebel druze et dans l’agglomération de Damas, notamment la petite ville de Jeramana, jusqu’à ce que l’armée syrienne les repousse. L’objectif des djihadistes est de couper le Djebel druze de Damas. Et les Druzes savent très bien que si Al Nosra et ses alliés l’emportent, il y aura une épuration ethnique dont ils seront les victimes. Les djihadistes les considèrent comme des kouffar, des hérétiques.

A.J.: Bachar El Assad et le Hezbollah peuvent-ils être tentés d’instrumentaliser la cause druze pour contraindre Israël à intervenir en Syrie ? 

F. B. : Non, le Hezbollah et Bachar El Assad ne veulent pas d’une intervention d’Israël en Syrie. Ce serait une défaite, un symbole de faiblesse. Je ne pense pas que les Druzes syriens le souhaiteraient également car cela les mettrait en porte à faux, à la fois vis-à-vis du régime et des djihadistes. Et il n’y aurait alors plus de retenue à leur égard. 

A.J. : Quel est aujourd’hui le degré d’implication du Hezbollah  aux côtés des forces loyalistes ? 

F. B. : Extrêmement important. En ce moment, le Hezbollah et l’armée reprennent le contrôle total de la frontière syro-libanaise avec la bataille du Qalamoun, surtout grâce à l’action de l’organisation libanaise, rompue aux techniques de guérilla, de contre-insurrection et de combat en zone urbaine. C’est lui qui entraîne la défense nationale, c’est-à-dire les milices chargées de tenir les quartiers et les villages pendant que l’armée mène des offensives.

Pour le Hezbollah, c’est une forme de combat différente de celle menée en 2006 contre Israël, soit une armée conventionnelle. Aujourd’hui, il a affaire à des groupes de guérilla. La guerre en Syrie ne va pas s’arrêter dans six mois. Cela va encore durer des années. On s’avance vers une partition de facto de la Syrie. Le régime se replie sur Lattaquié, Tartous, Hama, Homs, Damas et Soueida, soit la partie ouest de la Syrie. Aujourd’hui, le Hezbollah n’est pas tourné contre Israël. Il a d’autres préoccupations : empêcher les djihadistes de prendre Damas et d’investir le nord du Liban, notamment la région de Tripoli, où la situation sécuritaire est tendue. Les groupes islamistes sont nombreux à Tripoli, ils sont renforcés par des réfugiés syriens qui ont participé à l’insurrection et qui se sont nettement radicalisés. Le Nord-Liban est face au « syndrome palestinien » comme dans les années 1970.

Source : Actualité juive

 


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Pourquoi le régime syrien veut-il reprendre Zabadani ?

 

L’armée syrienne tente de reprendre la ville de Zabadani. Si elle l’emporte, sa victoire serait certes stratégique mais surtout symbolique et bienvenue pour une armée qui n’a connu que des défaites depuis des mois.

Le régime syrien veut reprendre la ville de Zabadani. Autrefois lieu de villégiature prisé de la bourgeoisie damascène, cette petite ville située à une trentaine de kilomètres de Damas, sur les hauteurs, est l’une des premières à avoir été prise par la rébellion, en février 2012. Depuis lors, l’armée syrienne assiégeait la cité, située non loin de la frontière libanaise et en tenait certains quartiers périphériques. Une sorte de statu quo s’était établi : les rebelles, isolés dans cette zone gouvernementale, n’avaient pas les moyens de lancer d’attaques, et le régime ne tentait pas de reprendre la localité. Mais depuis maintenant plus d’un mois, celui-ci semble vouloir reprendre le contrôle de toute la ville.

Une victoire est nécessaire pour le régime syrien

Pourquoi maintenant ? Selon Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditérannée et le Moyen-Orient (Gremmo), le régime a besoin d’une victoire. À l’heure actuelle, tout succès serait le bienvenu pour l’armée syrienne, tant les défaites pleuvent sur elle. Au bout de quatre années de conflit sanguinaire, les troupes sont épuisées et le régime peine à attirer de nouvelles recrues, même au sein de la communauté alaouite dont sont issus les Assad. Des difficultés que la rébellion ne connaît pas. En février dernier, le régime syrien a tenté une vaste opération dans le nord du pays pour couper la route d’approvisionnement des rebelles à Alep et tenter de progresser dans  la ville, mais ce fut un échec cuisant et le début d’une série de revers sans précédent à travers le pays. Le 25 mars, le régime de Bachar al-Assad perdait la ville antique de Bosra al-Cham, dans le Sud. Puis le 28 mars, le Front al-Nosra et ses alliés rebelles s’emparaient d’Idleb, dans le Nord-Ouest, faisant perdre au régime sa deuxième capitale provinciale après la ville de Raqqa, fief de l’organsation de l’État islamique (EI). Quelques jours après, le dernier point de passage qu’il contrôlait avec la Jordanie lui échappait également. S’en sont suivies dans le nord les pertes de Jisr al-Choghour le 25 avril dernier puis celle d’Ariha le 29 mai, et enfin la prise de Palmyre par l’EI.

De quoi faire douter les soutiens du régime de sa capacité à se maintenir. « L’armée syrienne va tenter de remporter des petites victoires symboliques pour remonter le moral des troupes. Et pour cela, Zabadani est tout indiquée : la ville sera facile à prendre pour l’armée syrienne, les rebelles y sont isolés et ne pourront avoir de soutien », explique Fabrice Balanche.

Préserver la « Syrie essentielle »

Toutefois, selon le chercheur, l’initiative est également importante sur le plan stratégique : le régime poursuit son plan d’élimination des poches rebelles dans la zone gouvernementale. Zabadani est proche du Qalamoun, montagne non loin de la frontière libanaise et bastion des rebelles que le régime tente de reprendre avec l’aide du Hezbollah libanais. La ville est en effet un point stratégique puisqu’elle surplombe l’autoroute Damas-Beyrouth, mais également l’axe Damas-Homs, hautement stratégique.

« Avant la guerre, la région de Zabadani était connue pour être le lieu d’échange et de contrebande en tout genre avec le Liban voisin, à la faveur de la porosité de la frontière », rappelle le chercheur. « Avec le conflit, elle est devenue un lieu de passage pour les rebelles qui ont une base arrière juste de l’autre côté de la frontière. Il est donc tout à fait naturel que le régime cherche à sécuriser ce qu’il appelle désormais la ‘Syrie essentielle' ». Par ce terme, le régime désigne ce qu’il considère comme le pays utile, un axe stratégique médian reliant Damas au littoral, fief de la communauté alaouite, en passant par Homs et Hama, qu’il s’est employé à sécuriser parcelle après parcelle depuis 2012. Mais ce n’est qu’en avril dernier que le terme de « Syrie essentielle » a fait son apparition dans la bouche même des autorités. Alors qu’officiellement l’armée syrienne tente de reprendre les villes perdues, faut-il y voir l’aveu qu’il serait prêt à abandonner le reste du pays ?

Pas totalement selon Fabrice Balanche. « D’un point de vue militaire c’est plus une manière de minimiser les pertes, une façon de dire : oui nous avons perdu ces villes mais elles ne sont pas essentielles à notre survie », observe-t-il. Plus que jamais, le régime semble devoir se résoudre à se contenter de cette zone médiane. Au nord, les factions islamistes menées par Al-Nosra et les rebelles ont lancé l’assaut, vendredi 3 juillet, pour s’emparer de la totalité d’Alep. Une bataille qui semble mal engagée pour les soldats syriens. Mais alors que l’Iran et le Hezbollah, indéfectibles alliés de Damas, souhaiteraient le voir se désengager de cette ville, Assad s’accroche, au risque d’épuiser ses troupes. « Le régime ne quittera Alep que contraint et forcé, ne serait-ce que pour ne pas envoyer de message négatifs à ses soutiens à travers le pays », explique Fabrice Balanche. Dans le Sud, des combats très importants autour de Deraa le force à renforcer la protection de Damas, enfin à l’Est la présence de l’EI à Palmyre menace directement Homs. Plus que jamais, la stratégie de protection de la ‘Syrie essentielle’ semble vitale à la survie du régime.

Source : France 24

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