Olivier Rey – Les migrants et les manants

Face à l’afflux de réfugiés, que faire ? Que penser ? – Ce soir (ou jamais !) – 25 / 09 / 2015


La fortune récente et extraordinaire du mot « migrant » donne à penser. Entre autres, à la désuétude complète dans laquelle est tombée son antonyme, d’usage bien plus ancien, le mot « manant » , aux connotations si négatives que plus personne n’ose l’employer, sinon pour rire. Pourtant, à l’origine, le terme n’avait rien d’infâmant. Dérivé du verbe latin manere – rester, séjourner, habiter, persister -, il désignait, au Moyen Âge, une personne dont l’existence et le statut étaient liés à l’endroit dont elle était originaire et où elle vivait.

Le mot était si peu péjoratif qu’il pouvait même s’appliquer à Dieu, manant par excellence dans sa constance et son éternité – le Père-manant, si l’on peut dire. Ce n’est qu’à partir de la fin du XVIe siècle que le terme a pris un tour méprisant : depuis lors, il a servi à désigner un homme de condition inférieure, mal dégrossi, un rustre. Cette évolution reflète le passage d’un monde traditionnel, qui accordait de la valeur aux choses qui persévèrent dans l’être, au régime moderne, avide de mouvement, de changement, et pour lequel ce qui demeure identique à soi-même est un poids mort.

Il est probable que l’humanité a toujours compté en son sein des êtres aspirant à la permanence, d’autres aspirant au changement. Dans le monde ancien, les « changistes » devaient bouillir d’impatience. En régime moderne, ce sont eux qui donnent le ton. Les manants aimeraient bien continuer à vivre la vie à laquelle ils étaient accoutumés, elle leur convenait plutôt. Rien de mirifique sans doute, mais une vie décente, qui se tenait, qui avait une forme. Ils aimeraient bien qu’on les laisse tranquilles. Mais impossible : dans un environnement qui change à grande vitesse, celui qui ne suit pas le mouvement ne fait qu’accumuler du retard, celui qui demeure sur place devient un demeuré. Alors, bon gré mal gré, les manants doivent surmonter leurs réticences, faire des efforts. Malheureusement, ils ont beau se démener, leur tempérament fait qu’ils ne sont jamais vraiment au niveau. Ils vont à l’école, prolongent leurs études, suivent des formations. Ils n’en peinent pas moins à maîtriser les langues étrangères – même en anglais ils ont du mal. Ils répugnent à déménager, ce qui les empêche de saisir les innombrables opportunités que leur offre la mondialisation. Ils ne savent pas tirer parti du métissage des cultures. Ils manquent de dynamisme, de créativité, ils ne profitent pas de leurs échecs pour se reprogrammer, rebondir de challenge en challenge. Le vrai problème avec les manants, ce n’est pas le défaut de capacités, c’est le manque d’envie. Ils ont beau se battre les flancs, au fond d’eux ça ne suit pas. Ils ne réussissent pas à élargir leur horizon jusqu’à avoir une conscience planétaire, ils restent indécrottablement attachés à des lieux, à des moeurs.

On se demande même si, bien cachée dans leur coeur, un peu honteuse, n’osant plus s’avouer, ne demeure pas l’ambition étriquée, voire minable, de perpétuer le monde dans lequel ils sont nés, dans lequel ils aimeraient que leurs enfants continuent à vivre ; si, secrètement, ils ne rêvent pas de quelqu’un qui leur dirait : « Le changement, c’est fini. » Bouchés comme ils sont, ils n’arrivent pas à comprendre que la destruction de tout ce à quoi ils tiennent est une chance. Que leur mal est intérieur, que tout ira mieux une fois qu’ils auront tué le manant qui est en eux. Il faut dire, à leur décharge, que le spectacle de ce qui est arrivé au manant des manants qu’était le paysan n’a pas de quoi les motiver. Lassés d’être la risée des citadins, les paysans ont déserté les campagnes. Ceux qui y sont restés ont consenti, pour la plupart, à se moderniser, à devenir entrepreneurs agricoles – au prix d’un endettement qui les strangule. Au bout du compte, pour beaucoup, vient la faillite, parce que la disparition des frontières les met en concurrence avec toujours plus grands, plus modernes qu’eux – de véritables usines, aussi respectueuses de la nature et des hommes que Volkswagen des normes antipollution. Rien de plus logique que cette faillite. Le suicide des paysans ne signale pas un défaut d’organisation de l’Union européenne telle qu’elle est aujourd’hui conçue, mais l’efficacité de ses procédures pour en finir avec les manants qui encombrent encore son territoire.

En qualifiant les personnes qui, d’Orient et d’Afrique, arrivent en masse en Europe de migrants, les élites européennes croyaient bien faire : quoi de plus positif, pour elles, que de caractériser des êtres par leur mouvement ? Quoi de plus sympathique et riche d’avenir ? Ce qui reste de manants européens se montrant peu sensible à cette rhétorique, il est désormais préférable de parler de réfugiés : les réfugiés sont des manants d’autres pays chassés de chez eux par une catastrophe, envers qui les gens d’ici peuvent donc se montrer solidaires et accueillants. Une chose est sûre : le monde contemporain est plein de détresse. Détresse des migrants-réfugiés, que des conflits qui les dépassent conduisent à l’exil. Détresse des manants, que des processus qui les dépassent tout autant transforment en exilés à l’endroit même où ils ont grandi.

Par pitié : qu’invoquer la détresse des seconds ne fasse pas passer pour insensible à la détresse des premiers ! Par pitié aussi : que la détresse des premiers ne serve pas à passer sous silence la détresse des seconds, à faire honte à ceux-ci de leur propre désarroi, à étouffer leur colère ! Les manants constituent la partie sérieuse, pondéreuse de l’humanité. La partie qui lui donne son assise, et les forces nécessaires pour enfanter du nouveau. Ceux qui se parent du titre de cosmopolites ne devraient pas oublier que c’est parce qu’il y a des manants que le monde au-dessus duquel ils planent est précisément un cosmos – c’est-à-dire, au sens grec du terme, un ensemble ordonné et harmonieux -, non un chaos. Si les manants venaient à disparaître, les amants du mouvement et autres contempteurs des frontières n’auraient plus que des ruines à parcourir.

Le Figaro, 01/10/15

Ancien élève de l’École polytechnique, chercheur au CNRS, Olivier Rey est mathématicien et philosophe des sciences. Dernier ouvrage paru : « Une question de taille » (Stock, collection Les essais, 2014).

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