Attentats contre Charlie Hebdo: la connexion Claude Hermant – Amedy Coulibaly couverte par le secret de la Défense nationale

Une certaine extrême droite survivaliste est-elle le cœur logistique des attentats de janvier ? Mediapart vient de révéler que Claude Hermant était le principal importateur des armes d’Amedy Coulibaly, par le biais de la société commerciale Seth Outdoor, spécialisée dans la vente par correspondance d’équipements de survie et la location de matériel de Paintball.

Claude Hermant
Claude Hermant

Des documents couverts par le secret de la Défense, consultés par Mediapart, prouvent  que la totalité des armes des crimes du terroriste a été importée par l’entreprise basée à Haubourdin près de Lille, premier maillon, selon les renseignements slovaques cités par le journal, d’une filière d’importation–remilitarisation d’armes neutralisées. Claude Hermant, ancien mercenaire devenu barbouze appointée de la gendarmerie, par ailleurs formateur aux techniques de survie et animateur du survivalisme français, est mis en examen à Lille depuis le 23 janvier pour trafic d’armes en bande organisée.

Contre toute attente, les juges lillois en charge du dossier viennent de se voir opposer le secret de la Défense nationale par le ministre de l’Intérieur, en réponse à une demande d’information sur la filière Hermant. Mediapart affirme qu’en dépit des éléments en leur possession, tant la justice antiterroriste que le ministère de l’Intérieur maintiennent la « fiction d’une étanchéité » complète entre le dossier Claude Hermant instruit à Lille et les attentats de Paris.

arsenal-coulibaly

La Voix du Nord  évoquait à intervalles réguliers, depuis plusieurs mois, l’hypothèse d’un lien entre Amedy Coulibaly et l’animateur d’une structure survivaliste proche de la droite nationaliste autonome (1), Claude Hermant, mis en examen le 23 janvier pour trafic d’armes en bande organisée. Les sources de la Voix du Nord restaient toutefois vagues sur la solidité des présomptions pesant contre lui, un récent article du 13 août laissant même accroire que l’hypothèse, ravalée au rang des rumeurs invérifiables, était vouée à s’éteindre.(2)
C’est donc un authentique coup de théâtre qui est survenu ce 10 septembre 2015 avec la révélation par Mediapart (3), sous la plume du journaliste Karl Laske, des renseignements précis en possession des enquêteurs parisiens depuis le 14 janvier, date à laquelle les services slovaques, bientôt suivis par Europol, ont nommément désigné, numéros de série des armes à l’appui, la société de Claude Hermant, Seth Outdoor, comme étant l’importatrice de l’arsenal trouvé en possession d’Amedy Coulibaly. Cette information aurait été « oubliée » par les enquêteurs parisiens avant que les juges lillois ne se voient opposer le secret de la Défense nationale par le ministère de l’Intérieur, qui s’est en l’espèce borné à suivre l’avis défavorable à la déclassification rendue le 18 juin 2015 par la Commission Consultative du Secret de la Défense Nationale. (CCSDN). Les juges en charge du dossier Hermant auraient pu ne jamais connaître ces informations, sans la fuite opportune survenue dans Mediapart, visiblement orchestrée par des proches de l’enquête.

Les révélations de Mediapart

Référençant précisément ses sources, Médiapart écrit :

« Le 20 janvier, les responsables de la Brigade criminelle et de la Sous-Direction antiterroriste (SDAT) ont résumé, dans une synthèse au parquet de Paris, les vérifications opérées au sujet des armes utilisées par Coulibaly sans faire état de la réponse d’Europol, datée du 16 janvier. Europol mentionne pourtant un « traçage positif pour trois armes », et un « traçage approchant pour deux armes », en précisant que ces cinq armes ont été achetées par la société lilloise d’Hermant à l’entreprise slovaque AGF Security. »

Mediapart ajoute que, selon les expertises techniques consultées par son journaliste, « il s’agit bien des armes des crimes : un fusil d’assaut VZ 58 Compact, de marque CZ (Kalachnikov) – numéro de série 63622F –, et deux pistolets semi-automatiques Tokarev TT33 – numéros de série RK07 et O2027 –, retrouvés près du corps d’Amedy Coulibaly, le 9 janvier, dans le supermarché Hyper Cacher. » (4)

Ces armes ont tué 4 personnes, et grièvement blessé les clients de l’épicerie casher. Toujours d’après les documents consultés par Mediapart :

« la policière de Montrouge a été touchée par les balles de l’un de ces fusils d’assaut. (…) Deux autres Tokarev – numéros de série TE1035 et EB1574 – achetés par l’entreprise lilloise ont aussi été retrouvés » dans l’appartement conspiratif de Gentilly où a notamment été tournée la vidéo de revendication.

Enfin l’expertise balistique montre que la victime de Fontenay-aux-Roses a été blessée par un pistolet importé par Seth Outdoor. Ce dernier crime figure en tête des événements inexpliqués des attentats de janvier. Commis sans mobile apparent, au prix de risques non négligeables, non revendiqué par Amedy Coulibaly dans sa minutieuse vidéo posthume, l’attaque du joggeur sur la Coulée verte de Fontenay est pourtant intimement liée aux attentats. Un crime si mystérieux que dans les premiers jours, certains enquêteurs cités par le procureur de Paris auraient voulu l’expliquer par l’hypothèse « de tirs d’entraînement ». Amar Ramdani, l’un des hommes clefs de l’entourage du terroriste, est désormais désigné par la victime comme l’auteur de l’agression. (5)

Le Monde, 23 avril 2015
Le Monde, 23 avril 2015

Dans l’entourage d’Amedy Coulibaly barbotaient de la barbouze et du mercenaire

Amar Ramdani, ami intime d’Amedy Coulibaly qu’il accompagna jusqu’à ses dernières heures, était le compagnon d’une gendarme des services de renseignement du Fort de Rosny-sous-Bois: Emmanuelle C., adjudante, formatrice en renseignement opérationnel, précisément la spécialité de Claude Hermant qui se présente lui même comme un «  indic haut de gamme ». (6) Toutefois, à ce jour, malgré l’accumulation d’éléments circonstanciels, rien ne permet de raccrocher le dossier d’Emmanuelle C. à Claude Hermant. (7)

Claude Hermant, sa compagne et ses proches ont par ailleurs toujours soutenu, documents à l’appui cités par La Voix du Nord, que le trafic auquel ils se livraient s’inscrivait dans le cadre d’une opération d’infiltration censément couverte par la gendarmerie. Le statut d’informateur répertorié et rémunéré de Claude Hermant ne fait plus aucun doute, ayant été reconnu par les autorités administratives. Toutefois, la gendarmerie affirme qu’il importait et remilitarisait les armes litigieuses pour son propre compte, sans l’aval des services. Si le volume du trafic de Claude Hermant s’avère somme toute modeste (200 armes de guerre), les consommateurs finaux de son réseau étaient en revanche considérables. Les proches de Claude Hermant, interrogés par La Voix du Nord, affirmaient en août que si un lien existe entre cette filière et les attentats de Paris, « il ne peut être qu’indirect, non connu et réprouvé. Les armes ont toutes eu des acheteurs signalés et ciblés ». (8) Claude Hermant, si l’on en croit les courriels consultés par La Voix du Nord, « était couvert à la fois par la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières et la gendarmerie. »

Toujours selon la presse locale et Mediapart, Claude Hermant désigne Samir L. , connu des services de police pour des faits de banditisme et aujourd’hui incarcéré, comme le destinataire des armes controversées. (9a) Un autre individu est nommément cité par Mediapart, Patrick Halluent. Cet ingénieur belge devenu détective privé aurait importé pour son propre compte deux des armes d’Amedy Coulibaly. Il est par ailleurs désigné par Claude Hermant comme l’une des cibles de la gendarmerie, et l’un des acheteurs des armes importées par Seth Outdoor dans le courant de l’année 2014. De son côté, Patrick Halluent qui n’a pour l’heure pas été mis en cause, décrit Hermant non comme un vendeur mais un acheteur important ; la barbouze aurait même été « son plus gros client » pour la période en question. (9b)

Dans l’entourage d’Amedy Coulibaly gravitaient, outre des ingénieurs, des officiers et des barbouzes de la gendarmerie, des réseaux de mercenariat, puisque, hormis le cas Hermant dont nous évoquions récemment les activités africaines dans les années 1990, c’est auprès d’un dénommé Metin K. que Coulibaly, parfois en compagnie de Ramdani, a cherché à vendre le véhicule de sa compagne dans les semaines précédant les attentats. Metin K., un autre contact désigné par Hermant aux enquêteurs, s’était présenté spontanément le 12 janvier aux autorités belges pour clarifier les détails de l’achat du véhicule. L’homme n’est pas un inconnu des services de police et de renseignement. Suspecté de trafic d’armes et de drogues, il est aussi présenté comme un sympathisant des rebelles du PKK.

Dans son European Union Terrorism Situation and Trend Report de 2014 (10), Europol écrit, à propos des filières de la résistance kurde, que Charleroi se présente comme le centre de coordination des formations européennes pour les combattants du PKK, sous le couvert notamment de l’ « Académie de Recherches Sciences Sociales de la Mésopotamie », une association qui fut un temps accusée d’organiser des camps d’entraînement pour les rebelles, avant leur départ pour l’Irak. Ce que l’association a toujours fermement démenti. Dans le dossier parisien, aucune charge sérieuse ne semble peser contre Metin K. sinon le négoce du véhicule d’Ayat Boumhédienne. Il a été remis en liberté sous contrôle judiciaire.

Dans l’ombre de Claude Hermant, le survivalisme à haut risque

Au 13 septembre 2015, 7 personnes sont officiellement mises en cause et incarcérées dans l’entourage d’Amedy Coulibaly, trafiquants de cité, amis d’enfance ou simples relations accusés d’avoir fourni « un soutien logistique de faible envergure » au terroriste. Le cœur du réseau Coulibaly n’est pourtant pas à chercher dans la banlieue de Viry mais, semble-t-il, au sein de l’extrême droite nationale autonome, comme le démontre la filière des armes. Les terroristes ont-ils bénéficié des infrastructures développées depuis bientôt 6 ans par le réseau dont Claude Hermant fut le porte-parole devant les caméras de M6, en décembre 2012 ?

La nature des cibles des 7, 8 et 9 janvier, le professionnalisme des assaillants, le contenu de la vidéo de revendication posthume d’Amedy Coulibaly, le fait surtout que ce dernier, depuis la publication de Reality Taule en 2009, pouvait être aisément repéré et approché par tout groupe pratiquant une veille, même superficielle, de l’information carcérale : ces éléments interdisent de balayer d’un revers de main l’hypothèse.  Il n’est que de relire D3, Reality Taule, coécrit par Amedy Coulibaly et Samir B., ou de visionner les images tournées par les 2 auteurs, telles qu’elles furent diffusées par Le Monde fin décembre 2009 (11), pour comprendre qu’une fois ce processus de médiatisation enclenché, Amedy Coulibaly devenait un agitateur potentiel, employable et disponible ; Amedy Coulibaly n’était pas seulement connu mais célèbre, comme l’a dit peu après les attentats un criminologue de renom.

reality-taule-coulibaly

Le Greffier Noir reviendra prochainement sur les arrière-plans idéologiques de l’affaire Claude Hermant dont nous n’avons qu’esquissé les grandes lignes au mois de mai*. Signalons d’ores et déjà que l’interconnexion des doctrines survivalistes avec l’extrémisme politique ou religieux est un mélange détonnant ; aux États-Unis, terre de naissance et d’élection de cette sous-culture, la plupart des terroristes domestiques (homeground terrorist) d’envergure de ces 30 dernières années baignaient dans un survivalisme mâtiné de radicalité politico-religieuse. Notre site a consacré plusieurs articles à ces grandes figures américaines de la violence politique souvent méconnues comme Eric Rudolph, Ted Kaczynski, etc. (12)

Or, la société Seth Outdoor était précisément active au sein d’un réseau paramilitaire néofasciste dissimulé sous un mince voile eschatologique et survivaliste. En décembre 2012, Claude Hermant présentait aux journalistes de W9-M6 un « camp témoin » d’une branche de ce réseau. Nous vous invitons, en guise de conclusion provisoire, à revoir ce reportage.

 

 

Alexis Kropotkine, le 17 septembre 2015 ** pour Greffier Noir

* Voir notre article La connexion Hermant-Coulibaly recèle-t-elle une partie des mystères du 7 janvier ?, 14 mai 2015.

** L’article a été mis à jour le 27 septembre 2015, voir les notes 9a et 9b.


 

Notes:
1: Claude Hermant appartient à la tendance politique dite de la droite nationaliste autonome ou autonome-révolutionnaire.

2: http://www.lavoixdunord.fr/region/affaire-hermant-quand-l-indic-veut-sortir-de-l-ombre-ia0b0n2987240
La Voix du Nord écrivait ainsi les enquêteurs «  creusent toujours la piste. Mais se montrent prudents pour la prouver. »

3: Attentats de Paris: l’énigme des armes de Coulibaly par Karl Laske, Mediapart, 11 septembre 2015 http://www.mediapart.fr/journal/france/100915/attentats-de-paris-lenigme-des-armes-de-coulibaly

4: voir note 3.

5: Le joggeur, qui avait dans un premier temps désigné Coulibaly affirme avoir été influencé au moment du recueil de son témoignage.

6: Claude Hermant, l’indic qui veut sortir de l’ombre, La Voix du Nord http://www.lavoixdunord.fr/region/affaire-hermant-quand-l-indic-veut-sortir-de-l-ombre-ia0b0n2987240

7: Parmi les points communs entre Emmanuelle C. et Claude Hermant, citons notamment: la gendarmerie, le renseignement opérationnel, le rôle d’Amar Ramdani auprès de Coulibaly dans les mois qui précédèrent les attaques, notamment dans le Nord de la France et la région de Charleroi. Voir par ex. cet article du Monde http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/04/22/attentats-de-janvier-les-amours-ambigues-d-amar-r-et-d-emmanuellec_4620609_3224.html#ZV72BIx0UdrHw3Pu.99

8: Quand l’indic veut sortir de l’ombre http://www.lavoixdunord.fr/region/affaire-hermant-quand-l-indic-veut-sortir-de-l-ombre-ia0b0n2987240

9a et 9b: Nous avons ajouté ces précisions sur Samir L. et Patrick Halluent le 27 septembre suite à l’article de Patrick Seghi: « Affaire Claude Hermant: le secret défense qui ajoute au trouble« , La voix du Nord, 25-09 ; et au second article de Mediapart « Derrière les armes de Coulibaly, le fiasco très secret des gendarmes« , Karl Laske, 21-09, Mediapart.

10:  European Union Terrorism Situation and Trend Report, 2014: https://www.europol.europa.eu/content/te-sat-2014-european-union-terrorism-situation-and-trend-report-2014

11 : http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/12/quand-amedy-coulibaly-denoncait-les-conditions-de-detention-a-fleury-merogis_4554689_3224.html

12 : Sur Eric Rudolph, voir les articles de Virginie Ikky:  http://www.greffiernoir.com/eric-rudolph-l-attentat-des-jeux-olympiques-d-atalnta   ; sur Ted Kazinscky voir http://www.greffiernoir.com/ted-kaczynski-l-unabomber-1

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