Syrie : les russes à la manoeuvre

Le 30 septembre, Moscou lançait son aviation contre les rebelles syriens. Les frappes se multipliaient rapidement dans toute la profondeur du pays, ciblant l’ensemble des groupes salafistes-djihadistes mais en particulier ceux de L’Armée de la conquête (Jaish al-Fatah [1]), une coalition menaçant directement le régime de Bachar el-Assad. Pour comprendre cette évolution de la situation qui redistribue les cartes, non seulement au Proche-Orient mais à l’échelle planétaire, il convient de revenir un peu en arrière.

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Importance de la Syrie pour Moscou

Depuis les années 1970, les Russes sont le principal fournisseur d’armes du régime syrien, la Chine et l’Iran se disputant la deuxième place. Des techniciens viennent régulièrement former les militaires de Damas à l’emploi des armes acquises. Les dernières seraient des véhicules blindés BTR-82A, dont certains auraient été pilotés par des instructeurs russes, et trois MiG-29, observés dans la province d’Idlib. L’un de ces appareils est venu « chatouiller » les F-16 turcs les 4 et 5 octobre. Cela laisse entendre que Moscou aurait livré une première tranche des 24 appareils de ce type commandés par Damas, contrat suspendu en 2011 en raison du début de la guerre civile. Au final, l’armée de l’air syrienne devrait être dotée de plus 80 Mig-29. 10 Mig-31 sont aussi sur les carnets de commandes syriens, ainsi qu’un nombre indéterminé de Sukhoi Su-30M.

D’autre part, la marine russe est présente depuis 1971 dans le port de Tartous qui est sa seule escale permanente en Méditerranée. Il ne s’agit pas d’une base navale à proprement parler mais d’un dépôt de ravitaillement. Depuis que la marine russe a repris de fait le contrôle de la mer Noire, en particulier suite à l’annexion de la Crimée, le port de Tartous représente pour elle un atout stratégique de première importance. En effet, il lui permet d’être présente en Méditerranée orientale. Cela participe à l’instauration par la Russie d’une ceinture de sécurité avancée qui s’étend de l’enclave de Kaliningrad, au nord-ouest, jusqu’aux pays d’Asie centrale, en passant par la Biélorussie, l’est de l’Ukraine, la Crimée, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Ces derniers mois, Moscou se montrait extrêmement inquiet de l’évolution de la situation syrienne. Même les Iraniens et le Hezbollah libanais ne parvenaient plus à enrayer l’affaiblissement progressif des forces gouvernementales syriennes qui ne contrôlaient plus que 30% du territoire à l’ouest du pays, même si c’est la « Syrie utile ». Le risque principal provenait de L’Armée de la conquête qui menaçait directement la côte méditerranéenne à partir de la province d’Idlib qu’elle avait conquise au printemps 2015. Les Iraniens et le Hezbollah étaient jusque là surtout présents à Damas et dans le sud du pays, laissant la région stratégique de Lattaquié relativement dégarnie[2]. Si cette région venait à tomber aux mains des islamistes, c’en était fini à plus ou moins long terme du régime de Damas. Le général Qassem Souleimani, le chef de la force Al-Qods des pasdarans en charge de l’aide militaire iranienne à la Syrie, a alors effectué une discrète visite à Moscou début juillet, alors qu’il est inscrit sur la liste des personnalités iraniennes interdites de déplacement par les Nations Unies. Il a mis « les cartes sur la table » pour expliquer la situation en détail, en particulier au ministre russe de la Défense, Sergei Shoigu. La rumeur dit qu’il a même été reçu par le président Vladimir Poutine mais rien ne vient étayer cette information. Les services de renseignement russes, le SVR (extérieur) et le GRU (militaire), ont confirmé son analyse de la situation.

Il faut ajouter que Moscou craint de longue date le salafisme-djihadisme, d’autant que 2 400 Russes – souvent d’origine tchétchène – et quelques 2 600 Ouzbeks, Kazakhs et Turkmènes auraient rejoint les islamistes internationalistes sur le front syro-irakien ces dernières années. Ils se partagent entre Daesh et les mouvements dépendant d’Al-Qaida « canal historique ». Le retour éventuel au pays de combattants entraînés peut renforcer l’insurrection qui prévaut dans le Caucase. D’ailleurs, Daesh tente actuellement d’y prendre le pas sur Al-Qaida « canal historique », dans ce que les deux mouvements appellent l’« émirat du Caucase ». Bien sûr, le risque terroriste dans toute la profondeur de la Russie est la hantise des autorités. C’est dans ce cadre qu’un attentat à l’explosif artisanal aurait été déjoué le 11 octobre, avec l’arrestation à Moscou d’une dizaine d’activistes issus d’Asie centrale et se revendiquant de Daesh.

Pour pallier à l’inéluctable effondrement du régime de Bachar el-Assad, le président Vladimir Poutine a donc décidé, dès juillet, d’intervenir directement.

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Le déploiement des forces russes

Dans un premier temps, il a fallu préparer le terrain car, jusqu’à présent, la Russie ne bénéficiait pas sur zone d’infrastructures permettant d’accueillir ses aéronefs et ne possède qu’un porte-avions – L’Amiral Kouznetov – qui ne peut accueillir qu’une vingtaine d’avions et autant d’hélicoptères. Les Russes se sont donc employés à moderniser l’aéroport civilo-militaire Bassel al-Assad (la base d’Hmaymime) de Lattaquié. Depuis, les activités civiles ont été totalement interrompues sur le site. Ils y ont installé des bâtiments en préfabriqué pouvant accueillir plusieurs milliers de personnes ainsi qu’une nouvelle tour de contrôle. Ils ont aussi goudronné des taxiways et des parkings et ajouté des plots spécifiques pour le stationnement d’hélicoptères. 500 militaires appartenant vraisemblablement à la 810è brigade d’infanterie de marine, des pièces d’artillerie, 36 APC BTR-80 et neuf chars T-90 y auraient été déployés pour assurer la sécurité rapprochée du site.

Fait extrêmement révélateur, bien que les islamistes radicaux ne possèdent pas d’aviation – car les appareils récupérés sur l’armée irakienne lors de leurs conquêtes étaient hors service – , deux batteries anti-aériennes SA-22 ainsi que des TOR-M1 (SA-15) ont été positionnés sur la base. A ces défenses anti-aériennes, il convient d’ajouter à celles des navires russes évoluant au large des côtes syriennes, dont le croiseur Moskva, équipé de 64 missiles S300 PMV (SA-N-6 Grumble), les frégates de classe Krivak, Ladny, Pytivy et le Smetivy de classe Kashin. Les quatre Su-30 – des avions de combat multiroles arrivés à Lattaquié mi-septembre – sont venus compléter le dispositif. Celui-ci sert en fait de dissuasion à toute velléité d’intervention étrangère, qu’elle vienne des forces de la coalition internationale ou d’Israël. Ces défenses sol-air constituent une véritable « bulle A2AD » (Anti-Access Aera-Denial) en Méditerranée orientale et sur le nord-ouest de la Syrie. Cela a complètement remis en cause la zone d’exclusion aérienne que souhaitaient installer les Turcs à l’ouest de l’Euphrate, le long de la frontière syrienne. Une ligne téléphonique rouge a été établie entre la base aérienne de Lattaquié et l’armée de l’air israélienne pour éviter tout incident. Des négociations portant sur le même sujet ont actuellement lieu avec les Américains.

Le tir de 26 missiles de croisière 3M-14T Kalibr (SS-N-30A) dans la nuit du 7 octobre, depuis quatre navires de la flotte de la mer Caspienne, n’est pas non plus anodin. Au grand étonnement des Occidentaux, ces armes ont été mises en œuvre à partir de navires de faible tonnage : le Dagestan, une frégate de classe Gepard de 1961 tonnes, les corvettes de classe Buyan – 949 tonnes – Grad, Sviyazksk, Uglich et Veliky Ustyug. C’est certes cher payer la destruction d’objectifs djihadistes, le retentissement provoqué par ces tirs de missiles à 1 500 kilomètres de distance a été énorme. Il semble que, pour une fois, l’OTAN a sous-estimé les capacités militaires russes. Bien sûr, les Américains ont affirmé que quatre des 26 missiles étaient tombés en Iran, histoire de casser un peu l’image de qualité du couple navire de faible tonnage/missiles de croisière à longue portée (2 500 kilomètres annoncés) qui remet en question l’invulnérabilité supposée des porte-aéronefs américains. Les stratèges militaires vont cependant devoir revoir tous leurs plans de guerre navale. A noter que ces missiles de croisière ont tranquillement survolé l’Iran puis l’Irak, sans que ces pays n’émettent la moindre protestation. Les Américains en ont mangé leurs Stetsons car, à l’évidence, Bagdad et Téhéran étaient d’accord ! Pour conclure, il semble qu’au moins un missile se sout bien écrasé en Iran…

Parallèlement au renforcement de Lattaquié, une piste d’atterrissage pour avions légers[3] serait en cours d’agrandissement à Al-Hamidiyah, au sud de Tartous, afin de pouvoir accueillir des gros porteurs. Enfin, le complexe de stockage de matériels d’Istamo près de la localité d’Al-Samobar, a été modernisé et renforcé.

Les Russes ont ensuite acheminé aéronefs, personnels et matériels nécessaires à leur mise en œuvre. Ainsi, aux 4 Su-30 signalés précédemment, sont venus s’ajouter 12 Su-25 et 12 Su-24. Ils ont été rejoints, le 28 septembre, par six Su-34. Une trentaine d’hélicoptères Mi-24, Mi-8 et Ka-27/28 Hip ont également été déployés sur plusieurs sites. Parallèlement, les nombreux navires russes présents sur zone effectuent des « manoeuvres » dans les eaux territoriales syriennes. Ils peuvent mettent en œuvre des armes anti-aériennes et des batteries mer-sol. Ce sont également eux qui transportent la majorité des matériels passant par le détroit du Bosphore, même si des Antonov An-124 et des IL-76 effectuent aussi des rotations en survolant la mer Caspienne, l’Iran puis l’Irak, pour rejoindre la Syrie. Bien que ce ne soient que des estimations, le nombre de personnels russes déployés serait supérieur à  2 000 – en intégrant 500 fusiliers marins et les personnels embarqués.

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Le déclenchement des opérations

Les premiers signes d’activité opérationnelle russe ont été des survols de reconnaissance de drones au-dessus de zones tenues par les rebelles, notamment par un Yakovlev Pchela-1T qui a été photographié au-dessus de la province d’Idlib.

Sur le plan commandement, une commission de coordination regroupant la Russie, la Syrie, l’Irak et l’Iran a été mise en place à Bagdad fin septembre [4]. Le général Sergeï Kouralenko serait le chef de la délégation russe.

Enfin, le moment a été choisi. Vladimir Poutine a attendu son discours du 28 septembre devant l’Assemblée générale des Nations unies pour exprimer haut et fort son soutien au régime du président Bachar el-Assad, estimant qu’il était le seul rempart au terrorisme. Il a ensuite affirmé en conseil des ministres que «le seul moyen de lutter efficacement contre le terrorisme international – en Syrie comme sur les territoires voisins – (…) est de prendre de vitesse, de lutter et de détruire les combattants et les terroristes sur les territoires qu’ils contrôlent et ne pas attendre qu’il arrivent chez nous». Le 30 septembre, Poutine a obtenu l’accord du Conseil de la Fédération (le Sénat russe) pour l’emploi de la force en Syrie et a reçu une demande d’aide militaire officielle du gouvernement « légitime » syrien. A ce propos, il convient de souligner que les bombardements de la coalition et de la France en Syrie interviennent hors de tout cadre légal puisque aucune résolution de l’ONU ne vient les justifier. Quant à « la légitime défense invoquée » (article 51 de la charte des Nations Unies), tous les spécialistes du droit international savent que c’est, au minimum, tiré par les cheveux, voire complètement illégal, puisque cela ne concerne que les relations entre Etats.

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Le 30 septembre également, un général russe portait un message à l’ambassade américaine à Bagdad demandant à ce que les avions de la coalition évacuent le ciel syrien. Les appareils russes et syriens attaquaient les rebelles une heure après !

Depuis, les frappes sont quotidiennes. Selon les services de renseignement occidentaux, 20% des bombardements russes concerneraient Daesh, 80% visant les autres mouvements rebelles, dont ceux que l’Occident qualifie de  « modérés ». Le président Poutine a demandé aux Américains de préciser quels étaient, selon eux, ces « modérés ». Il est en attente de réponse puisque l’Armée syrienne libre (ASL) est quasi inexistante sur le terrain en dehors du front sud (où les Russes n’opèrent pas) et de quelques éléments éparpillés ici ou là. L’immense majorité des rebelles sont des salafistes-djihadistes qui dépendent, soit d’Al-Qaida « canal historique », soit de Daesh [5].

Les appareils russes effectuent des missions dans la profondeur, mais interviennent aussi en soutien des troupes au sol : armée régulière et milices syriennes « appuyées » par les pasdarans et le Hezbollah libanais. Le général iranien Souleimani est présent en personne pour diriger les opérations terrestres. Ces dernières ont pour objectif de reprendre une partie du terrain perdu ces derniers mois dans les régions de Lattaquié, d’Idlib, d’Alep, de Hama et de Homs. Une coordination avec l’armée de l’air syrienne a aussi été instituée, cette dernière semblant être subordonnée à son homologue russe. Toutes sortes de munitions sont employées : des bombes guidées, lisses et des armes à sous munitions[6]. Il faut dire que la notion de pertes collatérales importe moins aux Russes que celle de l’efficacité tactique.

Comme toujours, passé l’effet de surprise, la situation risque de se stabiliser. Pour Moscou, le côté positif est que le régime de Bachar el-Assad est sauvé pour l’instant. Le mauvais côté est que ce conflit étant parti pour durer, le risque d’embourbement est bien réel. Des actions terroristes menées en représailles vont vraisemblablement avoir lieu en Russie et dans le Caucase.

Abou Mohammad al-Joulani, l’émir d’Al-Nosra a déclaré, à l’occasion d’un enregistrement diffusé dans le 12 octobre : « J’appelle les moudjahidines du Caucase à soutenir autant qu’ils peuvent le peuple de Syrie. Si l’armée russe tue notre population, tuez sa population, si elle tue nos soldats, tuez les siens. Oeil pour œil (…). La guerre en Syrie va faire oublier aux Russes les horreurs qu’ils ont subies en Afghanistan ».

Le lendemain, Daesh via son porte-parole, Abou Mohammad al-Adnani, a ordonné à ses sympathisants de passer à l’action « Partout, jeunesse islamiste, déclenche le djihad contre les Russes et les Américains dans leur guerre de croisés contre les musulmans ».

Le risque pour tout le monde, c’est que l’action russe n’unifie de nombreux mouvements salafistes-djihadistes et augmente leur assise dans le monde sunnite qui se sent, une fois de plus, agressé par les « juifs, les croisés (Russes et Occidentaux) et les apostats (les chiites) ».

Source : Centre français de recherche sur le renseignement


  • [1] Une coalition de mouvements islamiques radicaux qui comprend le Front al-Nosra – le bras officiel d’Al-Qaida « canal historique » en Syrie – et Ahrar al-Cham, qui appartiendrait également de la nébuleuse. Cette coalition reçoit le soutien de la Turquie, de l’Arabie saoudite et du Qatar qui ont vu en elle la possibilité d’en finir avec le régime de Bachar el-Assad.
  • [2] Contrairement à ce que l’on croit, la population de Lattaquié et du nord de la ville est majoritairement sunnite.
  • [3] Habituellement employée par des avions qui se livrent à des épandages agricoles.
  • [4] Présidée par un officier d’une des quatre nations membres sur la base d’un mandat tournant de trois mois, cette commission est chargée de partager des renseignements et éventuellement de coordonner des opérations contre les mouvements terroristes djihadistes.
  • [5] Voir Note d’Actualité n°408, « Syrie. Le Front Al-Nosra se renforce », http://www.cf2r.org, octobre 2015.
  • [6] La Russie n’est pas signataire du protocole d’interdiction de ces armements, à l’instar des Etats-Unis, de la Chine, de l’Inde, de l’Iran, d’Israël et de la plupart des pays arabes.
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