Les transhumanistes arrivent en France

Une enquête de Laetitia Saavedra

Source : France Inter


Nous avons tous en mémoire l’homme bionique, l’homme qui valait trois milliards. Et si ce n’était plus tout à fait de la science-fiction ? On peut se le demander en écoutant la conférence TED Technology, Entertainment and Design de mars 2014 à Vancouver, donnée par Raymond Kurzweil, l’ingénieur en chef de Google, le géant américain des nouvelles technologies.  Devant un public médusé  il annonce tranquillement que l’homme pourra télécharger son cerveau dans un ordinateur en 2030 :

« D’ici 20 ans nous aurons des nano-robots, ils entreront dans notre cerveau à travers nos vaisseaux capillaires et connecteront simplement notre néocortex à un néocortex synthétique dans le cloud, nous en fournissant ainsi une extension. Nous disposerons d’un système de pensée hybride fonctionnant sur des composants biologiques et non biologiques »

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Raymond Kurzweil est aussi le chef de file du mouvement Transhumaniste, un mouvement né en Californie et  qui promet l’élixir de l’éternelle jeunesse : ses partisans veulent augmenter les capacités de l‘homme, le faire vivre plus de 500 ans, et, pourquoi pas, le faire devenir immortel grâce au développement des technologies d’intelligence artificielle

D’où viennent-ils  ?

A l’origine, les transhumanistes sont majoritairement des ingénieurs, chercheurs ou de jeunes geeks qui gravitent autour des grands laboratoires de recherche de la Silicon Valley. Ils ont leur association ET même leur candidat à la présidentielle américaine de 2016.

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Ils ont aussi leur institut de formation baptisé: l’Université de la Singularité. On s’y bouscule pour 35.000 dollars pour une session de dix semaines

Leur philosophie

L’homme doit dépasser sa condition humaine. Une théorie d’ailleurs très bien résumée par Israël Nisand , professeur au CHU de Strasbourg et fondateur du Forum européen de bioéthique :

Le transhumanisme est une idéologie qui consiste à penser que l’homme va sortir de son enveloppe humaine pour s’adjoindre de plus en plus de prothèses et devenir de plus en plus performant. Et au comble du transhumanisme, on brancherait un câble sur notre cerveau, on le viderait dans un énorme ordinateur ce qui nous affranchirait d’avoir des jambes, un foi un cœur, tous défaillants, et nous serions alors immortels

Les transhumanistes s’appuient sur les avancées de la biotechnologie qui permettent déjà de renforcer les capacités physiques humaines : comme les prothèses de jambes de l’athlète Oscar Pistorius, le coeur artificiel Carmat, ou encore le squelette renforcé, une sorte d’armure qui décuple la force de celui qui la porte.

Mais il faut rester réaliste car on est encore très loin de l’homme bionique des Transhumanistes : André Klarsfeld, neurobiologiste à l’ESPCI, l’école supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris, explique :

L’homme augmenté il existe dès aujourd’hui, il suffit de penser aux exosquelettes qu’utilisent les militaires par exemple pour se mouvoir sur le champ de bataille avec des équipements de plus en plus lourds. Et ça a des tas d’applications et pas seulement dans vie militaire. Maintenant si on parle d’augmenter par exemple la capacité de notre système visuel en intervenant à l’intérieur de lui, là c’est une autre paire de manche. On fait des rétines artificielles aujourd’hui et leur résolution est 1000, 10000 ou 1000000 fois inférieure à celle d’une rétine réelle. On arrivera sûrement à améliorer ça et à rendre un minium de perception aux aveugles mais ça ne veut pas dire que les aveugles verront mieux qu’un voyant.

Une avancée majeure : la révolution du décodage du génome

Il y a trente ans la lecture de nos chromosomes semblait inaccessible. En  2003 pourtant, a débuté le décodage des trois milliards de messages chimiques de notre ADN qui définit l’identité génétique humaine. Le coût : trois milliards de $, treize ans de recherche et 25 000 chercheurs mobilisés. De nos jours, il suffit de 1000 $ pour réaliser en quelques heures la lecture intégrale du génome humain.

Ce qui paraissait inconcevable est devenu un jeu d’enfant. Mais Laurent Alexandre médecin et dirigeant de plusieurs sociétés de séquençage du génome, en souligne les dérives possibles :

Nous avons maintenant capacité de lire en début de grossesse la totalité de l’ADN du bébé et donc de connaître son destin. Et dans peu d’années on pourra choisir les embryons, prendre les meilleurs en fonction des désirs des parents ; et assez rapidement en 2025-2030, modifier génétiquement les embryons

Une perspective qui fait froid dans le dos. Mais apparemment c’est plus compliqué qu’il n’y paraît car toute intervention sur les gènes peut avoir des conséquences comme l’explique André Klarsfeld :

On pense que le vieillissement cellulaire est dû au raccourcissement de nos chromosomes. On pourrait donner aux gens une molécule qui lutterait contre ce raccourcissement. Mais il se trouve que ce raccourcissement des chromosomes nous protège probablement du cancer et de façon suffisamment efficace pour qu’on se reproduise et qu’il y ait une génération suivante. On pourrait donc contrer ce mécanisme de vieillissement mais au risque d’en subir le prix à payer : l’apparition des cancers. On est donc vraiment dans un équilibre entre avantages et inconvénients qu’il faut imaginer au niveau de tous les processus qui font nos cellules. Une réalité qui est un message d’humilité et de modestie à l’attention des transhumanistes. Nous sommes  comme dans un jeu de mikado : vous enlevez une baguette à un endroit et il peut arriver des tas de choses à un autre endroit assez éloigné car vous avez remis en question un équilibre….

Un risque de manipulation génétique qui n’inquiète pas tout le monde….

Les grosses sociétés qui investissent massivement dans le décodage des gènes voient dans cette nouvelle technique un champ immense d’opportunités économiques. Les GAFA – les quatre plus grandes sociétés mondiales du numérique : GOOGLE, APPLE, Facebook et Amazon – se sont engouffrées dans ce marché.

C’est ce que confirme le professeur Nisand :

Quand ils investissent dans des machines à décoder le génome humain à 10 milliards de $ pièce ce n’est pas pour s’amuser, ce ne sont pas des philanthropes, c’est surtout qu’ils y croient et savent ce que ça va donner. C’est l’idéologie de demain.

Israël Nisand appelle d’ailleurs à un débat éthique sur ce sujet

Les GAFA sont-ils les nouveaux maîtres du monde ? C’est ainsi qu’elles sont perçues par Laurent Alexandre, car selon lui, il est aussi bien question de technique que de théologie dans les discours des transhumanistes :

Kurzweill, le directeur du développement chez Google a dit la semaine dernière que nous allons dès les années 2030 avoir des implants microscopiques dans le cerveau pour augmenter nos capacités intellectuelles et que ça allait nous donner des capacités identiques à celles de Dieu à l’horizon des années 2030-2040. On est là face à un projet politique des transhumanistes : un projet démiurgique. Ils veulent nous sortir de notre condition humaine, que nous devenions des hommes 2.0 alors que les bioconservateurs veulent garder l’homme 1.0, l’homme créé par Dieu

Le risque : une société à deux vitesses

C’est ce que nous préparerait les apôtres du tranhusmanisme selon Jacques Arnould, théologien et ingénieur agronome, aujourd’hui chargé des questions d’éthique au CNES, le centre national d’études spatiales :

On a dans ce réseau californien, des gens qui se connaissent bien entre eux et qui ont vraiment un projet de société : développer, à travers le transhumanisme, une société favorisant l’entreprise privée, avec un côté élitiste. Du point de vue éthique ou moral on est dans des enjeux extrêmement sensibles  car la sélection qui va se faire, donnera la possibilité à certains et pas à d’autres de devenir quasi immortels.

Le transhumanisme californien s’immisce en France

Raymond Kurzweil, tel un évangélisateur,  vient d’importer dans l’Hexagone, l’Université de la Singularité, dont il est le fondateur et qui porte le nom d’un concept qu’il a créé : la singularité

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Cette université a passé un partenariat avec deux prestigieux établissements français : Télécom Paris Tech, l’une des meilleurs écoles d’ingénieurs française, et le Crédit Agricole, l’une des plus grandes banques françaises. Ensemble, ils ont créé un concours pour les étudiants ingénieurs, dont le lancement s’est déroulé le 13 octobre 2015 dans les locaux de Télécom Paris Tech, un show à l’américaine minutieusement préparé par l’équipe de l’Université de la Singularité.  Le lauréat gagne dix semaines sur le campus de l’université en Californie. Son coût : 35.000€ prix en charge par… le Crédit agricole.

Les journalistes ont été triés sur le volet pour éviter toute question sur les liens de l’Université avec le mouvement transhumaniste, car l‘Université de la Singularité ne se revendique pas officiellement de ce mouvement. Pourtant, sur l’invitation, apparaissent clairement les noms de Ray Kurzweill et Peter Diamandis, les deux Transhumanistes historiques et fondateurs de l’Université,

Dans l’amphi de Télécom Paris Tech, plein à craquer,  Zak Allal,  le représentant de la Singularité en France, ne cache pas sa satisfaction.

« La bonne nouvelle, c’est que vous avez les outils pour changer le monde »

C’est le slogan de l’université qui défile comme d’autres sur les écrans de l’amphi.  Le clou de la soirée est un petit robot qui se déplace dans la salle, avec un écran, où l’on voit Rob Nail, le patron de l’Université de la Singularité, dialoguant avec le public en direct de la Silicon Valley.

A commencer par Jean-Paul Mazoyer, le directeur informatique du Crédit Agricole, partenaire du concours, qui cherche à développer la banque virtuelle du futur avec des supers-conseillers :

Comme on est la première banque en France il est normal qu’on accompagne ces mouvements. L’association avec l’Université de la Singularité  est nécessaire pour trouver un carburant nouveau auprès des chercheurs de la Silicon Valley

« Transhumanisme » : un terme ambigu qui dérange

Lors de cette soirée, le mot « transhumanisme » n’est jamais prononcé. Et quand il l’est, il ne met pas franchement à l’aise Zak Allal, le représentant de l’Université de la Singularité en France. Lorsqu’on lui pose la question, il semble embarrassé et évite de prononcer le mot :

On a passé 6 mois à expliquer que ce n’était pas le cas et que le débat était  mal placé, il y a un débat de fond à avoir sur ce terme.

Et pourtant pour beaucoup d’observateurs, transhumanisme et Université de la Singularité, c’est la même chose, comme l’exprime Laurent Alexandre :

L’Université de la Singularité est très clairement transhumaniste, elle forme les journalistes, les hommes politiques, les dirigeants d’entreprise, les intellos pour qu’ils puissent diffuser un message qui est clairement transhumaniste. L’arrivée en France de l’Université de la Singularité et l’accueil favorable qu’elle a dans les Universités via les Grandes Ecoles, montre à quel point les transhumanistes sont en train de gagner des points.

L’Université de la Singularité : une vraie université ?

Pas vraiment selon Célia Quilleret, journaliste spécialiste de l’éducation à France Info, davantage  un lieu d’influence :

Ce n’est pas du tout une université au sens académique du terme. Elle s’apparente plus à un centre de formation continue avec des salles de conférence où interviennent des grands chefs d’entreprise de la Silicon Valley, des gens influents là-bas et qui comptent pour les étudiants. 

On y trouve aussi des salles de labo où l’on voit qu’ils tripatouillent et cherchent dans tous les sens. Mais à la fin, pas de diplôme universitaire mais un stage. Ils ne déposent pas de brevet et ne produisent pas de publication scientifique

L’Université de la Singularité est donc un lieu de communication, d’échange sur les nouvelles technologies touchant aux domaines de la santé, de l’environnement ou de l’enseignement. Et sa proximité avec les transhumanistes ne semble pas déranger les établissements français qui en sont partenaires.

Ainsi, Patrick Duvaut, le directeur de recherche de Télécom Paris Tech, vise avant tout le progrès technologique, même s’il admet que ce partenariat fait grincer quelques dents  :

En dehors de certains de nos enseignants chercheurs, intellectuels, qui savent que derrière l’Université de la Singularité il y a la théorie transhumaniste, et donc qui considèrent cela comme une menace, l’accueil est très favorable. On considère que la manière dont l’Université de la Singularité envisage l’innovation rejoint tout à fait ce que nous faisons à Télécom Paris Tech : c’est un peu comme une grande bouffée d’oxygène

 Un partenariat qui enthousiaste aussi les étudiants comme Charles Falanga, diplômé de l’ESSEC. Il a vécu en Californie et rêve d’aller à l’Université de la Singularité :

Il y a beau avoir des voix qui se dressent pour mettre en avant le danger d’une telle approche, il se trouve que, nous, on baigne là-dedans. Et à un moment donné quand la Singularity University dit qu’elle va faire L’Impact Challenge pour Teletech Paris, ici à Paris, ça intéresse tout le monde, c’est là qu’est l’avenir, que l’économie et la science seront demain.

Et la montée en puissance de l’Université de la Singularité ne s’arrête pas à nos frontières. Après la France, elle prépare déjà des partenariats avec les pays francophones africains……

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