Al-Qaida contre Daech

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Julien Théron, Manière de voir (avril-mai 2015)


Querelles intestines entre courants djihadistes.

La guerre de 1979 en Afghanistan, la révolution iranienne de l’Ayatollah Khomeini et la guerre en Irak sont autant d’événements qui ont amené à une résurgence du salafisme djihadiste. Incarnée dès 1987 par la création d’Al-Qaïda par Oussama ben Laden, la mouvance djihadiste repose désormais sur deux grandes organisations, Daesh et Al-Qaïda. Cette analyse propose d’éclairer le lecteur sur cette nébuleuse djihadiste répandue à travers le monde, sur leurs similitudes mais aussi leurs divergences.

1/ Les deux grands mouvements : Al-Qaïda et Daesh

Al-Qaïda

Son chef : Ayman Al-Zawahiri

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Créé en 1987 par Abdullah Yusuf Azzam, cheik originaire de la province de Jénine en Cisjordanie, ce mouvement, dont l’autorité morale sera Oussama ben Laden jusqu’en 2011, s’élève contre l’ingérence des pays occidentaux dans les affaires intérieures des pays islamiques. Prônant la lutte armée, il s’est illustré par de nombreux attentats et par son implication dans la guerre en Afghanistan en particulier. Agissant essentiellement contre l’Occident, il tente de reprendre le djihad un peu partout avant de pouvoir, à terme, instaurer un califat.

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Abdullah Azzam

Ayman al-Zawahiri, d’origine égyptienne, est le chef de file et l’idéologue d’Al-Qaïda depuis la mort d’Oussama ben Laden. En août 2015, il prête allégeance au mollah Akhtar Mohammad Mansour, chef des talibans. Il déclare ainsi « en tant que chef de l’organisation al-Qaïda pour le djihad, j’offre notre serment d’allégeance, suivant le chemin tracé par cheick Oussama et les martyres dévoués dans leur allégeance au commandeur des croyants, le saint guerrier mollah Omar».

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Mollah Akhtar Mohammad Mansour

En développant un réseau de mouvements franchisés qui lui prêtent allégeance, Al-Qaïda cherche à élargir son influence sur les 5 continents.

Mouvements ayant prêté allégeance à Al-Qaïda :

Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Zones de présence : Algérie, Nord Mali, Mauritanie orientale, Niger occidental

Ansar Dine. Zones de présence : Mali, frontières de la Mauritanie à la Côte d’Ivoire

Chebabs. Zones de présence : Somalie, Kenya, Ouganda

Al-Mourabitoune, groupe salafiste sahélien (« Al-Mourabitoune-Al-Qaïda du jihad en Afrique de l’Ouest »). En mai 2015, après qu’un des dirigeants a annoncé son allégeance à l’Etat islamique, Mokhtar Belmokhtar a démenti et renouvela sa loyauté à Al-Qaïda. Zones de présence : Nord Mali, ensemble de la zone saharienne.

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Jemaah Islamiyah (mouvement indépendant mais possédant des liens étroits avec Al-Qaïda). Zones de présence : Indonésie

Lashkar-e-Toiba. Zones de présence : Pakistan, Inde, Afghanistan principalement.

Mouvement Islamique du Turkestan Oriental (MITO). Zones de présence : région du Xinjiang et dans les zones tribales du pakistan.

Talibans. Zones de présence : Afghanistan et frontière pakistanaise.

Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA). Zones de présence : Yémen mais agit à travers le monde (revendique l’attentat de « Charlie hebdo »).

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Front Al-Nosra. Zones de présence : Syrie, plateau du Golan.

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Si Al-Qaïda conserve une très forte influence sur le continent africain, les allégeances à Daesh porte atteinte à son pré-carré, en Asie centrale et en Afrique avec Boko Haram lui porte atteinte dans le monde salafiste.

Daesh

Son chef : Abou Omar Al Baghdadi

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Créé en 2004 sous le nom de « l’association de Jihad et Tawaid » par le jordanien Abou Moussad al-Zarqaoui, le mouvement est alors affilié à Al-Qaïda. A la mort de son créateur, c’est Abou Omar al-Baghdadi qui en prend la tête et l’organisation djihadiste prend alors le nom d’ «Etat Islamique d’Irak». Après une alliance avec le Front Al-Nosra sous l’appellation d’ « Etat islamique en Irak et au Levant », le chef d’Al-Nosra refuse la fusion proposé par Abou Omar Al-Baghdadi. S’opposant à la suprématie d’Al-Nosra dans la gestion du conflit syrien, et s’estimant un état indépendant, l’alliance est définitivement consommée entre les deux mouvements. S’affranchissant de toute concertation, Abou Omar al-Baghdadi proclame le 29 juin 2014 la recréation du califat nommé Etat islamique (EI) et se proclame calife, sous le nom d’Ibrahim. Adepte du djihad mineur (« guerre sainte »), ce mouvement se caractérise par une violence extrême et horrifique envers ceux qui ne se soumettent pas à la charia et envers tous les non musulmans.

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Abu Mussab al-Zarqaoui

Mouvements ayant prêté allégeance à l’Etat islamique :

Boko Haram (anciennement affilié à Al-Qaïda, allégeance à Daesh le 7 mars 2015). Zones de présence : Nord Nigéria, Nord Cameroun, frontières du Tchad et du Niger.

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Abou Sayyaf  (anciennement affilié à Al-Qaïda, allégeance à Daesh juillet 2014). Zones de présence : Archipel des Philippines.

Emirat du Caucase. (anciennement affilié à Al-Qaïda – allégeance à Daesh le 21/06/2015). Zones de présence : Nord du Caucase, Daghustan, Ingouchie, Kabardino-Balkanie, Tchétchénie.

Okba Ibn Nafaâ. (anciennement Ansar al-charia en Tunisie, anciennement affilié à Al-Qaïda – allégeance à Daesh le 20/09/2014). Zones de présence : Tunisie, Nord Est de la Libye.

Jund al-Khilafa. (dissidence d’AQMI – allégeance à Daesh mi-septembre 2014). Zones de présence : Algérie.

Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MOI). (anciennement affilié à Al-Qaïda – allégeance à Daesh le 06/08/2015). Zones de présence : Ouzbékistan, Afghanistan, Pakistan, Tadjikistan, Kirghizstan, province du Xinjiang, province occidentale chinoise.

Wilayat Sinaï (Ansar Beït al-Maqdis). (anciennement affilié à Al-Qaïda – allégeance à Daesh le 10/11/2014). Zones de présence : Egypte, Sinaï.

Après un élan d’allégeance d’anciens mouvements affiliés à Al-Qaïda dans les mois suivants la proclamation du califat par l’Etat islamique, le phénomène s’est arrêté pour reprendre à partir du printemps 2015. Il est à noter que les ralliements de l’Emirat du Caucase et du MOI marquent une emprise de Daesh en Asie centrale, terroir jusqu’alors de la mouvance d’Al-Qaïda.

2/ Similitudes et divergences.

Similitudes :

Si Al-Qaïda et Daesh, mouvements salafistes djihadistes, œuvrent l’un et l’autre pour l’instauration d’un califat, cet objectif demeure bien le point majeur qui les unit. Dans leur conception du Djihad, l’un et l’autre, sous prétexte de revenir à un islam des origines, violent impunément les préceptes du Coran, omettant le djihad majeur* qui demeure, selon les préceptes de Muhammad, le plus important.
Il est à noter que chacun tente d’accroître son influence à travers le monde par l’allégeance d’autres groupes djihadistes. Cette quête d’influence révèle en réalité les divergences profondes qui opposent les deux mouvements.

Divergences :

De très fortes et profondes divergences opposent Al-Qaïda et l’Etat Islamique.

Une approche idéologique totalement divergente. Pour Daesh, l’instauration d’un califat était une priorité. En proclamant la renaissance d’un califat le 29 juin 2014, le mouvement salafiste cherche désormais à étendre son influence en menant un djihad omnidirectionnel. La conquête préalable d’une aire géographique était un pré-requis. L’attitude « défensive » actuelle tend à démontrer l’importance que revêt cette possession territoriale. La mise en place d’une ressource financière pérenne, le choix de l’établissement d’une monnaie, la prise en charge des populations par la terreur et l’impôt sont autant de moyens mis en œuvre pour conforter et asseoir cette notion de califat.

En ce qui concerne Al-Qaïda, la priorité repose dans la recrudescence du djihad à l’encontre de l’Occident. Cette lutte contre les « impies » demeure la première étape avant l’instauration d’un califat. A cet effet, les actions menées par l’ensemble des mouvements affiliés à Al-Qaïda à travers le monde porte principalement atteinte aux intérêts occidentaux tant dans le monde musulman que dans le reste du monde. En prêtant allégeance au chef des Talibans, Al-Qaïda prend le contrepied du califat en se sanctuarisant en Asie Centrale. Cette volonté affirmée d’Al-Zawahiri démontre, s’il le fallait, son désir de marginaliser Abou Omar al Baghdadi auprès de la communauté salafiste, en se présentant comme le « rassembleur » de la cause salafiste face « aux impies ».

Pour Al-Qaïda, les divergences internes au sein de l’islam demeurent secondaires par rapport à la lutte contre l’Occident. Ses discours le démontrent par son choix délibéré de se présenter comme un homme « sage », héritier de la mouvance salafiste, incarné à l’origine par Oussama ben Laden : «Nous avons préféré jusque-là répondre le moins possible pour éteindre ce feu de la sédition ». Après de nombreuses mains tendues envers Daesh, (alliance initiale entre l’Etat Islamique en Irak et au Levant et le front Al-Nosra), la scission est consommée. Ces très fortes divergences ont atteint leur paroxysme par les combats qui opposent le Front al-Nosra à Daesh depuis déjà plusieurs mois.

Cette rupture idéologique se traduit par des propos sans équivoque de condamnation de Daesh. Abou Muhammad al-Maqdisi, idéologue jordanien de la cause djihadiste, condamnait le califat dès sa proclamation et mettait en garde contre un « bain de sang », en s’opposant fermement aux crimes perpétrés par Daesh contre des musulmans. Dans une intervention audio de septembre 2015, al-Zawahiri fustige Daesh pour « leur prétendu califat ». En s’octroyant le droit de remettre en place ce 4° califat, aucune consultation n’a été faite. Toutes les règles ont été « violées » par cette auto-proclamation. Al-Zawahiri assure qu’ « il s’agit d’un état de voleurs et les musulmans ne sont pas forcés à faire allégeance à son chef qui n’est pas apte pour ce poste ».

Des adversaires et des méthodes radicalement différents L’organisation Al-Qaïda a opté pour une action visant l’Occident. Dans son projet de djihad généralisé, son ennemi demeure les non-musulmans. Reposant son action principalement sur des actions terroristes, elle recherche à créer la peur et le chaos dans les pays occidentaux. En aucune façon, elle ne cherche à porter son action prioritairement sur le monde musulman. Il s’agit donc bien pour Al-Qaïda de porter une « guerre sainte » contre les incroyants. Si l’attentat demeure la base de leur action, Ayman al-Zawahiri condamne ouvertement l’utilisation de la barbarie, garant d’une certaine « moralité » dans le combat mené. Dès 2014, Nasr ben Ali al-Ansi condamnait déjà fermement les décapitations ordonnant à ses troupes de ne pas utiliser de telles méthodes, « contre les commandements du Sheikk Oussama ».

Dans la recherche d’asseoir son califat, Daesh porte son action prioritairement sur les populations musulmanes des zones occupées. Cherchant à soumettre les occupants du califat au salafisme, tout en éradiquant les « déviances » de l’Islam, (chiisme, yézédisme…), son outil de prédilection repose sur la terreur. Atteignant l’inimaginable dans la barbarie, l’Etat islamique revendique la pratique des procédés les plus inhumains et leurs mises en scène. (Décapitation, esclavagisme, immolation, viols…). Dans les moyens mis en œuvre, l’Etat islamique s’est constitué une véritable armée et mène de front une guerre « conventionnelle » et des actions terroristes et de terreur. Si les actions militaires et terroristes sont le lot commun de ces deux courants, Daesh a atteint un degré inégalé dans l’accomplissement d’actes « barbares » à l‘encontre de ses adversaires. En effet, l’emploi de la terreur poussée à son paroxysme demeure une signature de Daesh. (viol, esclavage, décapitation, exploitation médiatique de l’horreur…). Daesh encourage la « violence confessionnelle » à l’encontre des chiites, et l’éradication des yézédis considérés comme des « apostats ». Ouvrant ainsi une guerre interne à l’islam, l’EI se positionne comme le seul « garant de l’orthodoxie religieuse ». Une volonté « farouche » d’anéantir les « hérétiques » de l’islam domine leurs actions avec une utilisation systématique de la terreur et d’une violence sans limite.

Conclusion / analyse

Si le but avoué des deux mouvements est un retour à l’Islam des premiers temps, l’approche idéologique, les adversaires et les méthodes utilisées soulignent la fracture entre Daesh et Al-Qaïda. Cette opposition est accentuée par une rivalité des deux leaders qui cherchent l’un comme l’autre à incarner le salafisme « moderne ». La quête de notoriété et de reconnaissance passe immanquablement par l’étendue de l’influence au sein de l’éventail des mouvements salafistes à travers le monde mais aussi par la recherche du sensationnel. L’attentat contre le journal satirique « Charlie hebdo » par Al-Qaïda comme le crash de l’avion au Sinaï, revendiqué par l’EI, soulignent cette quête de leadership. Aussi, de telles divergences ne laissent pas entrevoir une réunification des deux courants mais plutôt une accentuation de leurs oppositions.
Dès 2014, le grand mufti d’Arabie saoudite, le cheikh Abdel Aziz Al-Cheikh, définissait l’EI comme « une machine de meurtre et de démolition » et de rajouter « s’ils combattent des musulmans, les musulmans doivent les combattre pour débarrasser le peuple et la religion du mal qu’ils incarnent et du tort qu’ils causent».

Source : La mécanique Daech


Définitions :

Wahhabisme : mouvement créé au XVIII° siècle, il est à l’origine de la dynastie saoudienne. Préconisant un retour à un islam originel, il a combattu le chiisme comme le sunnisme, jugés tous les deux trop permissifs. De plus, ce mouvement rejette tout culte de ce qui a été créé par l’homme (images, reliques, mausolés…) et de tous les intermédiaires autres qu’Allah.

Salafisme : Mouvement sunnite recherchant un retour à un Islam des origines en refusant toute évolution. En quête d’une application stricte de la loi islamique (charia), il s’attribue la continuité d’un islam des premiers temps. Pour l’ensemble des courants salafistes, il s’agit de réfuter toute évolution de l’islam par une application au sens premier du Coran, par une lecture littérale et sans interprétation. Dans les grands courants actuels, deux tendances principales s’opposent :

  • Le salafisme de prédication. Ce courant sunnite porté principalement par des imams saoudiens, refuse toute action de violence dans le but d’instaurer la sharia et condamne le salafisme djihadiste, contraire à l’islam dans ses procédés de combat. Selon ces prédicateurs, il s’agit de «purifier» la foi des déformations modernes et d’enseigner les populations à cette foi ancestrale. En agissant ainsi, ils œuvrent pour une «réislamisation» des sociétés. L’une des grandes figures de ce courant est le cheikh Mohamed Nacer ad-din al Albani, décédé en 1999.
  • Le salafisme djihadiste. Ce courant, apparu dans les années 80 en Afghanistan, met le djihad armé au cœur de son action. Son objectif est l’instauration de la charia en chassant l’occupation étrangère et en renversant les pouvoirs musulmans « pervertis », selon eux, par une interprétation du Coran.

Djihad : Dans le Coran, sourate 4, 76, il est écrit « Ceux qui croient combattent sur le chemin de Dieu ». Le terme signifie littéralement « effort », « combat ». Il existe deux djihads.

  • le djihad mineur : il s’agit de la « guerre sainte » contre l’oppresseur
  • le djihad majeur :  il s’agit de la lutte contre son égo. En d’autres termes, chaque musulman doit œuvrer à s’améliorer.

Selon Al-Tirmidhi (824-892), le prophète Muhammad aurait stipulé : « le vrai combattant sur le chemin de Dieu est celui qui lutte contre son égo. »

« Corriger ce qui est blâmable et en protéger les musulmans, voilà le plus méritoire des djihad(…), plus impératif que celui contre les infidèles », écrit ainsi vers 1448 l’érudit Abdelkrim al-Maghili (1425-1505) à l’empereur songhai Mohammed de Gao.

Califat / calife : Institution spirituelle et temporelle, il trouve ses origines dans les « racines » de l’islam. A la mort de Muhammad en 632, Abu Bakr est désigné comme calife, successeur du prophète. Ce n’est qu’à partir du XI° siècle que l’on trouve les premiers écrits, (légiste Al-Mâwardi – 1058 ou l’historien sociologue Ibn Khaldoun – 1332/1406), définissant précisément le système du califat. Sont alors mis en avant les rôles politiques et religieux. Le calife a ainsi le rôle de chef d’Etat et de guide spirituel, sans pour autant pouvoir modifier les dogmes. Il est de fait le guide suprême et donc le gardien de la religion. Dans le domaine politique, il a la charge d’administrer l’empire. Le concept de califat va évoluer à travers le temps jusqu’à son abolition en 1924 par Mustapha Kemal (1881-1938), jugeant avec d’autres personnalités, que cette forme de gouvernance « n’est pas d’origine divine mais une pure invention humaine. »

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