Afghanistan 1979 : la guerre qui a changé le monde

La première phase de la guerre d’Afghanistan de l’histoire contemporaine a opposé, du 27 décembre 1979 au 15 février 1989, l’armée de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), aux moudjahidines (« guerriers saints »). Durant dix ans, cette guerre a ravagé l’Afghanistan. Du fait de l’implication des États-Unis et de l’URSS, cette guerre est considérée comme une des dernières crises de la guerre froide.

L’invasion soviétique s’inscrit dans le contexte de la guerre froide. Face aux États-Unis qui soutiennent le Pakistan et face à une Inde qui se voulait le fer de lance des pays non-alignés, l’URSS soutient l’Afghanistan qui avait, depuis 1919, des revendications territoriales sur les régions à majorité pachtoune du Pakistan dont l’acquisition aurait permis à l’Afghanistan de se désenclaver en possédant un accès à la mer d’Arabie.

Le 27 avril 1978 en Afghanistan a commencé la révolution, avec pour résultat l’arrivée au pouvoir du Parti démocratique populaire d’Afghanistan (PDPA) qui a proclamé le pays « République démocratique d’Afghanistan » (DRA).

Les tentatives faites par les dirigeants du pays de mettre en œuvre de nouvelles réformes, qui permettraient de surmonter le retard de l’Afghanistan, ont rencontré la résistance de l’opposition islamique. En 1978, avant l’entrée des troupes soviétiques en Afghanistan, la guerre civile a déjà éclaté.

À la suite d’un coup d’État fomenté en 1973 par le prince Mohammed Daoud Khan, l’État afghan s’éloigne de plus en plus de Moscou. L’URSS voit donc d’un œil favorable le coup d’État de 1978 qui amène le Parti démocratique populaire d’Afghanistan (PDPA) d’obédience marxiste au pouvoir. Celui-ci entretient des relations privilégiées avec l’URSS et met en place une série de réformes collectivistes et sociales (imposition d’un athéisme d’État, alphabétisation, droit des femmes, réformes agraires…) qui contrarient les coutumes conservatrices afghanes, ainsi qu’une politique répressive envers les élites et classes moyennes du pays. Mais le PDPA est alors fragile puisque formé par la fusion du Khalq (« le Peuple », tendance radicale) et du Pacharm (« l’Étendard », plus modéré). Le radical Hafizullah Amin, Premier ministre du régime désire plus d’autonomie vis-à-vis de l’URSS, avis partagé par une partie de la population. On a longtemps cru que les Soviétiques avaient été les initiateurs de ce conflit, pour soutenir le PDPA.

Les tentatives de déstabilisation se font via le Pakistan où le général Zia a instauré, après le coup d’État de 1977, un régime militaro-islamiste et fait pendre, le 4 avril 1979, le Premier ministre démocratiquement élu Zulfikar Alî Bhutto. Le 14 septembre, le président afghan Nour Mohammad Taraki, très favorable à Moscou, est assassiné par son concurrent communiste Hafizullah Amin, qui lui succède et prend ses distances avec Moscou. De plus, l’Iran de Khomeiny, hostile au « grand Satan » américain, déteste tout autant l’Union soviétique et suscite l’inquiétude de Moscou de voir s’étendre la contestation religieuse en Asie centrale soviétique. En mars, un mois seulement après la révolution iranienne, la ville d’Hérat s’était d’ailleurs soulevée contre le régime communiste de Kaboul ; les services soviétiques y avaient vu la main de Téhéran. Toutes ces raisons poussent Moscou à intervenir. Le 25 décembre, l’Armée Rouge entre en Afghanistan.


Qu’il est grand, le djihad, qu’elle est belle, la guerre sainte musulmane, vue de la « route des Cinq Cols » ! Tout au long des années 80, des milliers d’islamistes venus du monde entier usent leurs rangers de militants sur ce chemin muletier suspendu entre Peshawar, la base arrière du Pakistan, et les vallées insurgées de l’Afghanistan. Ils volent au secours de leurs frères en religion envahis par les communistes impies. Treillis flambant neufs et sacs de couchage bleus, ils tirent par la bride des chevaux chargés de roquettes et de mitrailleuses, brûlant de devenir les héros de la cause islamique. Prêts à mourir pour la Oumma, cette mythique communauté de l’Islam dont l’unité sacrée s’est dégradée au fil de l’histoire en une multitude d’Etats indignes. Ici, plus d’Arabes, de Persans ni de Turcs : dans la lumière aveuglante de la guerre sainte, il n’y a que des musulmans.

Paradoxe : ces moudjahidine-de-tous-les-pays qui se ruent à l’assaut des Soviétiques n’avaient jusqu’alors pas grand-chose à reprocher aux rouges. Leur ennemi numéro un, c’était le Grand Satan américain conspué par Khomeiny. Les combattants qui débarquent dans les camps afghans sont les lointains enfants de mouvements antioccidentaux nés de la révolte contre l’impérialisme britannique dans les années 20-30. Mouvance Frères musulmans en tête, ces groupes avaient viré dans les années 60-70 vers un antiaméricanisme viscéral. Exacerbée par le drame palestinien, l’exécration de l’Amérique avait culminé dans la révolution iranienne. L’ayatollah avait clairement choisi son camp : pas d’ennemis à gauche. L’URSS, baptisée Petit Satan, pouvait attendre. Sus au Grand : assassinat de Sadate en 1981, attentats terrifiants contre les marines américains et les paras français au Liban en 1983-84. Le radicalisme islamique explosait à la figure de l’Occident et de ses alliés.

Malgré leur gravité, ces attaques rageuses n’alarmaient pourtant pas outre mesure le Grand Satan. Son souci principal était ailleurs. Obsédée par l’URSS, l’Amérique surveillait d’un œil inquiet l’extension de l’ennemi de toujours. Envahi en 1979, l’Afghanistan devenait aux yeux de Reagan le dernier haut lieu de la lutte contre l’Empire du Mal. Quel brainstorming, quelle réunion de staff, quel cerveau fertile ont-ils alors accouché de la grande idée : retourner les moudjahidine contre la gangrène communiste ? Une idée de génie. Grâce à elle, l’Amérique déviait contre Moscou la virulence islamiste. Sans jamais engager un agent sur le terrain, sans risquer la vie d’un seul de ses boys, elle infligeait à travers les Afghans un sanglant Vietnam à l’URSS. Soudain, dans les années 80, les moudjahidin vont démoder le romantisme de gauche véhiculé par les fedayine palestiniens. La CIA vient de créer la mode moudjahidine — chapeau afghan Pt étole de laine —, dans l’espoir de faire pièce à l’indétrônable keffieh, symbole de l’antiaméricanisme. Sur le terrain pourtant la sauce prend moins bien. D’un côté, les volontaires musulmans ; de l’autre, les Occidentaux — humanitaires, journalistes ou diplomates —, et entre les deux un abîme de méfiance. Les premiers ne se font pas faute de lancer aux seconds : Quand on en aura fini avec les communistes, on s’occupera de vous autres! » L’Afghanistan, à l’époque, est un joint-venture à trois piliers : Etats-Unis, Arabie Saoudite et Pakistan. Les deux premiers financent, le second se charge de recruter des volontaires de par le monde, le dernier réceptionne et gère armes et combattants. Mais aucun des trois — occidental ou pas — ne se soucie du peuple afghan. Si l’obsession américaine est l’URSS, celle de l’Arabie Saoudite est… l’Iran. Il est vital pour la dynastie wahhabite de ne pas laisser aux ayatollahs le monopole de la cause islamique. Khomeini, se réclamant du Coran qui ne reconnaît aucune royauté, ne se fait pas faute de traiter le roi Fahd de « faux musulman »… Le seul recours de l’Arabie face à l’aura de l’Iran chiite, c’est d’encourager un fondamentalisme sunnite concurrent. Carnet de chèque ouvert, elle finance tout ce qui fleurit de radical sous le ciel sunnite. La geste afghane est sa plus belle réponse du berger à la bergère.

Le troisième associé, le Pakistan, n’est pas en reste d’arrière-pensées. Son obsession à lui, c’est l’Inde, dont il a fait sécession sur le seul motif religieux. Conscient de sa fragilité, de son identité exclusivement fondée sur l’islam, le Pakistan surveille jalousement son voisin afghan, soucieux d’éviter à tout prix l’avènement à Kaboul d’un gouvernement nationaliste laïque susceptible de s’allier avec Delhi. D’où un soutien sans faille aux plus islamistes des Afghans. D’où une implication massive aux côtés des moudjahidine hier, des talibans aujourd’hui.

Totalement inconscients de ces stratégies sacrilèges, les volontaires qui affluent de partout voient dans l’Afghanistan l’éclatant symbole de l’unité musulmane. Brigades internationales d’un genre nouveau, ces islamistes renouent avec le romantisme héroïque et fraternel qui caractérisait jadis la guerre d’Espagne. Le souffle ardent du djihad révolutionnaire transcende tous les clivages.

La vraie division est ailleurs : Hekmatyar est pachtoune, Massoud tadjik. En surface, la résistance contre l’ennemi commun occulté les rivalités séculaires héritées d’une longue histoire de zizanie ethnique. Entre les Tadjiks et les Pachtounes, le grand voisin pakistanais a toujours choisi les seconds. Pourquoi ? Parce que les Pachtounes d’Afghanistan ont des cousins au Pakistan où, bien que minoritaires, ils trustent l’élite, l’armée, les services publics et surtout les services secrets.

Les Soviétiques boutés dehors en 1989, la guéguerre interethnique se déchaîne en guerre civile. Dans Kaboul enfin reconquis, la guerre sainte montre son vrai visage, celui du leurre. Amère prise de conscience chez les volontaires déboussolés : il n’y a pas de sublime combat, pas de « bons » musulmans à protéger contre des « mauvais » musulmans. Le djihad sombre dans l’« afghanerie », degré zéro de la Oumma.

L’invasion du Koweït en 1991 brouille davantage encore les cartes. Hekmatyar, le candidat de l’ISI et de la CIA, se range pourtant aux côtés de l’Irak. Les Saoudiens lui coupent aussitôt les vivres. Soucieux avant tout de perpétuer un pouvoir pachtoune et islamique à Kaboul, les Pakistanais se rabattent sur quelques milliers d’élèves d’écoles coraniques dont ils fourbissent l’organisation militaro-politique : le phénomène taliban vient de naître. Soutenus par le tandem Pakistan-Etats-Unis, les séminaristes soumettent le pays à leur puritanisme délirant.

Illuminés de la charia, ils sont persuadés d’œuvrer au triomphe de l’islam. Or, là encore, sous la bannière verte du djihad, les moins religieuses des déterminations se cachent. Les fondamentalistes talibans sont fondamentalement pachtounes. Où l’on retrouve une constante historique : chaque fois que les Pachtounes se soulèvent, ils le font au nom de l’islam, le leur étant par définition plus pur que celui des autres. En fait de puritanisme religieux, les Pachtounes obéissent à un code de l’honneur archaïque et tribal or où l’obsession sexuelle se polarise sur les femmes. A cela l’armée des talibans ajoute une névrose supplémentaire : ces séminaristes, tout frais sortis des madrasas, sont puceaux.

Au fur et à mesure que l’Afghanistan sombre dans le micmac ethnique, les légions islamiques, frustrées de leur djihad, s’en retournent aux quatre points cardinaux. Dix ans plus tôt, la CIA avait armé contre l’URSS la bombe du fondamentalisme islamique ; elle n’en finit plus d’exploser sur la planète, malgré la chute du Mur et la fin de la guerre froide. Bosnie, Cachemire, Philippines…, les survivants de la geste afghane se font voyageurs de commerce d’une guerre sainte universelle pointée contre le Grand Satan et ses alliés. Retour à l’envoyeur.

Ceux qui rentrent au pays tentent de redonner une virginité à leur djihad galvaudé en le brandissant cette fois contre les pouvoirs musulmans compromis avec l’Occident. Ils peuplent l’aile radicale des partis islamistes. Politiquement immatures et militairement surentraînés, ils apportent dans leurs bagages la tenue moudjahidine, l’acrimonie du desperado et le mythe de la guérilla invincible. Ils imposent le seul langage qu’ils connaissent : celui de la violence apprise dans la poussière sanglante de l’Asie centrale.

Expulsés par tous les pays musulmans, un petit groupe d’ultras échoue en Amérique. L’Oncle Sam ne peut refuser de donner refuge aux précieux alliés qui lui ont livré la peau de l’URSS. Au New Jersey, ultime « banlieue de l’islam s, se désespèrent quelques moudjahidine paumés, chez qui la guerre du Golfe a ranimé la haine du Grand Satan. Que faire dans la Babylone qu’ils abominent et dont ils ne peuvent plus sortir ? Enfants monstrueux nés des amours morganatiques de l’Amérique et du djihad afghan, les misfits de l’islamisme s’offrent leur revanche. En 1993, ils dynamitent le symbole de la puissance américaine, un orgueilleux bâtiment érigé vers le ciel de Manhattan. Sur les ruines fumantes du World Trade Center, les moudjahidine continuent de faire vivre la belle histoire du djihad, que la CIA leur avait demandé de conter.


LES RÉVÉLATIONS D’UN ANCIEN CONSEILLER DE CARTER

« Oui, la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes… »

Le Nouvel Observateur. — L’ancien directeur de la CIA Robert Gates l’affirme dans ses Mémoires (1): les services secrets américains ont commencé à aider les moudjahidine afghans six mois avant l’intervention soviétique. A l’époque, vous étiez le conseiller du président Carter pour les affaires de sécurité ; vous avez donc joué un rôle clé dans cette affaire. Vous confirmez ?

Zbigniew Brzezinski (2). — Oui. Selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux moudjahidine a débuté courant 1980, c’est-à-dire après que l’armée soviétique eut envahi l’Afghanistan, le 24 décembre 1979. Mais la réalité, gardée secrète jusqu’à présent, est tout autre : c’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul. Et ce jour-là, j’ai écrit une note au président dans laquelle je lui expliquais qu’à mon avis cette aide allait entraîner une intervention militaire des Soviétiques.

N. O. — Malgré ce risque, vous étiez partisan de cette « covert action » [opération clandestine]. Mais peut-être même souhaitiez-vous cette entrée en guerre des Soviétiques et cherchiez-vous à la provoquer ?

Z. Brzezinski. — Ce n’est pas tout à fait cela. Nous n’avons pas poussé les Russes à intervenir, mais nous avons sciemment augmenté la probabilité qu’ils le fassent.

N. O. — Lorsque les Soviétiques ont justifié leur intervention en affirmant qu’ils entendaient lutter contre une ingérence secrète des Etats-Unis en Afghanistan, personne ne les a crus. Pourtant, il y avait un fond de vérité… Vous ne regrettez rien aujourd’hui?

Z. Brzezinski. — Regretter quoi ? Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d’attirer les Russes dans le piège afghan et vous voulez que je le regrette ? Le jour où les Soviétiques ont officiellement franchi la frontière, j’ai écrit au président Carter, en substance : « Nous avons maintenant l’occasion de donner à l’URSS sa guerre du Vietnam. » De fait, Moscou a dû mener pendant presque insupportable pour le régime, un conflit qui a entraîné la démoralisation et finalement l’éclatement de l’empire soviétique.

N. O. — Vous ne regrettez pas non plus d’avoir favorisé l’intégrisme islamiste, d’avoir donné des armes, des conseils à de futurs terroristes ?

Z. Brzezinski. — Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ?

N. O. — « Quelques excités » ? Mais on le dit et on le répète : le fondamentalisme islamique représente aujourd’hui une menace mondiale…

Z. Brzezinski. — Sottises ! Il faudrait, dit-on, que l’Occident ait une politique globale à l’égard de l’islamisme. C’est stupide : il n’y a pas d’islamisme global. Regardons l’islam de manière rationnelle et non démagogique ou émotionnelle. C’est la première religion du monde avec 1,5 milliard de fidèles. Mais qu’y a-t-il de commun entre l’Arabie Saoudite fondamentaliste, le Maroc modéré, le Pakistan militariste, l’Egypte pro-occidentale ou l’Asie centrale sécularisée ? Rien de plus que ce qui unit les pays de la chrétienté…

Propos recueillis par VINCENT JAUVERT

(1) « From the Shadows », par Robert Gates, Simon and Schuster.

(2) Zbigniew Brzezinski vient de publier « le Grand Echiquier », Bayard Editions.

 Source : Le Nouvel Obs, 15-01-1998/21-01-1998

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