Jean-Claude Michéa – Décroissance ou barbarie

« La conviction reposante (et source, en général, d’une bonne conscience inébranlable) selon laquelle tout pas en avant – qu’il s’agisse de l’élimination de l’agriculture paysanne par la biochimie de Monsanto, du dernier gadget de Microsoft, ou de la fabrication en série d’enfants « parfaits » par les tenants d’un nouvel eugénisme libéral – représenterait, par définition, un pas dans la bonne direction suffit ainsi à expliquer – abstraction faite de tout autre facteur historique concret – l’incapacité pathétique de la gauche moderne à rompre avec cet imaginaire de la croissance perpétuelle qui soutient, depuis le XIXème siècle, chaque nouvelle avancée de la société libérale.

Elle explique également ce qui devait nécessairement conduire, un jour ou l’autre, cette « gauche de progrès » à voir dans toute critique un peu radicale des conditions morales, psychologiques et culturelles de l’accumulation illimitée du capital (et, par conséquent, dans toute notion de limite, de seuil ou d’interdit) le signe même d’une « droitisation » de la société voire, pour les plus inventifs, celui d’un inquiétant complot « rouge-brun ».

Il reste que tous les efforts des gardiens du Temple pour conférer au déclin libéral de la gauche la noble apparence d’une croisade « antifasciste » (selon la stratégie mise au point par BHL, dès 1981, dans « L’idéologie française ») se heurtent désormais au scepticisme grandissant des gens ordinaires. C’est qu’aujourd’hui, comme le constatait déjà Guy Debord dans « In Girum », « il ne reste rien des caractères d’une lutte entre la conservation et le changement ». En réalité, ce sont bien deux conceptions irréconciliables du « changement » (ou du « progrès ») qui s’affrontent à présent, dont l’une coincide – depuis bientôt un demi-siècle – avec la marche en avant suicidaire du capitalisme, et l’autre avec le projet d’un monde égalitaire et convivial dont l’idéal de liberté s’enracine dans le sens des limites et la décence commune. Le choix crucial, en somme, entre décroissance ou barbarie. »

Jean-Claude Michéa, La Décroissance (juillet-août 2015)

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