Genèse du djihadisme

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Nabil Mouline

Chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Auteur, notamment de l’essai Le Califat, Flammarion (à paraître).

Source : Le Monde diplomatique

Phénomène multidimensionnel, le djihadisme est avant tout une idéologie globale. A la faveur d’un bricolage intellectuel qui résulte du détournement de concepts, de symboles et d’images d’origine musulmane ou européenne, ses dépositaires prétendent offrir aux « croyants » un nouveau départ, une nouvelle identité et un nouveau mode de vie pour réussir ici-bas et dans l’au-delà.

En somme, une représentation du monde qui donne la certitude d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi : le groupe d’élus chargé par Dieu de rétablir la vraie religion et de réunifier l’oumma (la communauté des croyants) sous l’égide du califat — la monarchie universelle islamique —, avant de se lancer à la conquête du monde et d’obtenir le salut. Retracer la genèse et le développement des principaux affluents de l’idéologie djihadiste permet de mieux comprendre son attractivité et son efficacité, de Saint-Denis à Karachi.

A l’instar d’autres idéologies extrémistes, le djihadisme puise ses racines dans le désenchantement provoqué par la première guerre mondiale. Le démantèlement de l’Empire ottoman, l’abolition du califat par Mustafa Kemal Atatürk, la domination occidentale et la montée en puissance de nouvelles formes de socialisation ont engendré un véritable désarroi dans certains milieux musulmans.

Pour sortir de cette crise existentielle, certains militants, lettrés et oulémas (juristes et théologiens) voient dans l’islam l’unique remède. Plusieurs projets plus ou moins aboutis apparaissent ainsi entre les deux guerres. Le plus important d’entre eux est sans doute celui des Frères musulmans. Inspirée de la Young Men’s Christian Association, la confrérie des Frères musulmans voit le jour en Egypte en 1928. Pour son fondateur, Hassan Al-Banna, l’islam est un ordre supérieur et total qui doit régner sans partage sur l’espace social musulman, car il est à la fois « dogme et culte, patrie et nationalité, religion et Etat, spiritualité et action, Coran et sabre ».

Dans cet objectif, il envisage une stratégie téléologique : il faut tout d’abord islamiser la société par le bas, en dépassant toutes les écoles juridiques et théologiques, avant de s’emparer du pouvoir et de créer des Etats islamiques. Ces Etats, qui assurent la suprématie de la charia (loi islamique), s’engagent petit à petit dans un processus d’intégration à travers des programmes de coopération. Ce processus doit aboutir à l’abolition des frontières et à la proclamation du califat.

Le fondateur des Frères musulmans n’a jamais précisé les principes et les structures de l’Etat islamique qu’il souhaitait instaurer. Il s’est toujours contenté de slogans et de formules creuses, parfois même contradictoires. Mais les traces retrouvées çà et là dans ses écrits ainsi que son action à la tête de l’association-confrérie montrent bien qu’il avait un penchant pour l’élitisme, le dirigisme et l’autoritarisme. Al-Banna se déclare de manière assez claire contre un certain nombre de principes démocratiques, notamment la liberté, la séparation du politique et du religieux, le multipartisme et la séparation des pouvoirs. Pour faire face aux défis internes et externes, l’oumma doit être selon lui dirigée par une seule loi, la charia, par un seul parti, les Frères musulmans, et par un seul chef, le calife.

Grâce à la simplicité relative de son discours et au zèle de ses membres, la confrérie élargit considérablement sa base de soutien en Egypte et ailleurs dans le monde arabe. Elle ne parvient toutefois pas à réaliser son principal objectif : s’emparer du pouvoir, condition indispensable pour rétablir la cité de Dieu et obtenir le salut. Dès la fin des années 1940, cet échec pousse une minorité résolue à adopter des positions de plus en plus radicales, notamment en ce qui concerne l’usage de la violence. Les choses s’accélèrent de manière dramatique durant la décennie suivante en raison de la répression sans précédent menée par la junte militaire fraîchement installée au pouvoir au Caire.

Intellectuel tourmenté, Sayyed Qotb rejoint la confrérie durant cette période de crise. Dans les geôles du président Gamal Abdel Nasser, il opère un revirement idéologique qui aura des conséquences énormes sur le champ politico-religieux arabo-musulman. Il considère en effet que le monde dans lequel il vit est tombé dans l’ignorance et la mécréance (al-jahiliyya). Les vrais croyants, désormais ultraminoritaires, doivent accomplir un exode (al-hijra) en se séparant spirituellement et physiquement des sociétés impies. Après avoir créé une plate-forme spirituelle et temporelle solide, ces élus doivent se lancer à la conquête du monde impie dans le cadre d’un djihad intégral. S’inspirant de l’Indo-Pakistanais Abul Ala Mawdudi, un partisan acharné de l’idée de califat, Qotb incite les élus à rétablir la souveraineté absolue de Dieu (al-hakimiyya) à travers l’instauration de l’Etat et de la loi islamiques pour libérer les croyants du matérialisme occidental. Cette culture d’enclave, qui n’est pas nouvelle dans l’histoire musulmane, devient très rapidement le socle politique du djihadisme contemporain.

L’invasion soviétique de l’Afghanistan permet l’essor du wahhabisme

En dépit de leur popularité, et de leur adoption par un certain nombre de groupes radicaux à partir des années 1960, les idées d’Al-Banna et de Qotb sont freinées dans leur diffusion par un obstacle structurel : leurs auteurs ne sont pas des oulémas dépositaires d’une tradition séculaire, mais de simples intellectuels et militants islamistes, une catégorie qui n’a pas encore trouvé sa place dans le champ politico-religieux. Tout au long des années 1960 et 1970, plusieurs groupes djihadistes (Shabab Mohammad, Al-Jihad et Al-Takfir wa-Hijra) s’efforcent de remédier à ce problème en utilisant à l’envi des références classiques, particulièrement les écrits du juriste-théologien Ibn Taymiyya (1263-1328) et de son disciple Ibn Qayyim Al-Jawziyya. En vain.

En 1979, l’invasion soviétique de l’Afghanistan permet au djihadisme de se doter d’une doctrine théologique et juridique bien établie : le wahhabisme. Grâce aux pétrodollars de l’Arabie saoudite, cette tradition a pu s’imposer dans le champ islamique comme une nouvelle orthodoxie. Né durant la seconde moitié du XVIIIe siècle en Arabie centrale, le wahhabisme est un avatar du hanbalisme, l’une des quatre grandes écoles juridiques du sunnisme. Prédicateur intransigeant, son fondateur, Mohammed Ibn Abd Al-Wahhab (1703-1792), ne recule devant rien pour imposer ce qu’il considère comme la seule vraie religion, celle du Prophète et des pieux ancêtres, « al-salaf al-salih », d’où le terme « salafisme », autre dénomination de cette tradition. En 1744, il s’allie aux Saoud pour bâtir sur la base de sa doctrine une entité politique : le premier Etat saoudien, en place jusqu’en 1818.

L’Organisation de l’Etat islamique a tiré les leçons des échecs d’Al-Qaida

Suivi aveuglément par ses disciples, Ibn Abd Al-Wahhab assure que la seule voie possible vers le salut est la restauration de la religion « pure ». Pour ce faire, il faut (re)découvrir le concept fondamental de l’islam : l’unicité divine — al-tawhid, éponyme de beaucoup de mouvements djihadistes. Cette unicité ne peut se réaliser qu’à une condition : l’observance stricte de l’orthodoxie et de l’orthopraxie, conformément à la doctrine hanbalite. Tous ceux qui n’adhèrent pas à ce dogme sont qualifiés d’hypocrites, d’égarés, d’hérétiques, voire de mécréants. Beaucoup de doctrines et de pratiques du soufisme telles que le culte des saints, les pèlerinages extracanoniques ou les pratiques divinatoires sont assimilées à des formes d’idolâtrie qu’il faut combattre par tous les moyens. De même, les individus et les gouvernements qui recourent à des lois considérées comme non islamiques sont déclarés apostats.

Devenir et rester un véritable monothéiste suppose d’appliquer strictement les prescriptions divines dans tous les domaines de la vie. Pour atteindre cet objectif, les wahhabites préconisent une interprétation rigoriste des textes sacrés. La charia — notamment les châtiments corporels — doit selon eux être appliquée à la lettre.

Pour tracer des frontières, symboliques et réelles, entre la religion authentique et les fausses, les tenants du wahhabisme ont développé le principe « al-wala wa’ al-bara’ » l’allégeance et la rupture »). Le croyant doit une fidélité et une loyauté absolues à tous les autres membres de la communauté. En revanche, les relations avec les mécréants se limitent théoriquement à la conversion, la soumission ou la guerre. Dans cette logique, les musulmans qui habitent des territoires impies doivent tôt ou tard accomplir une hijra (exode) vers la demeure de l’islam, pour faire le plein de forces sacrées avant de repartir au djihad.

Forts du projet d’Al-Banna, de la feuille de route de Qotb, de l’orthodoxie wahhabite et de la victoire contre les Soviétiques, les djihadistes pensent détenir enfin la formule idéologique idéale pour revivifier le califat et l’âge d’or de l’islam. Comme l’attestent les professions de foi qui circulent sur Internet, notamment celle publiée par le précédent chef de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) d’Irak, Abou Omar Al-Baghdadi, en 2007, cette idéologie a très peu évolué durant les dernières décennies. Les seules nouveautés à signaler sont la montée en puissance du discours antichiite — due aux contextes saoudien, irakien et syrien —, le développement des écrits qui légitiment toutes les formes de violence et celui des récits messianiques.

Pour faire triompher ce qu’ils croient être la vraie religion, les djihadistes élaborent depuis le début des années 1990 plusieurs stratégies, à la fois concurrentes et complémentaires. Al-Qaida fonde sa raison d’être sur l’idée que l’oumma est la cible d’agressions intérieures et extérieures incessantes. Les musulmans du monde entier ont l’obligation, selon elle, de porter secours à leurs coreligionnaires en détresse. Cette solidarité organique s’exprime à travers la pratique d’un djihad global, à la fois contre les grandes puissances et contre les régimes arabo-musulmans qui les soutiennent. L’objectif final est de chasser ces puissances de la demeure de l’islam, de renverser les régimes jugés apostats et de rétablir le califat. Se considérant comme l’avant-garde de la communauté des croyants, les membres d’Al-Qaida pensent faire de l’Afghanistan le foyer d’une nouvelle épopée.

En 1998, Oussama Ben Laden et ses lieutenants prêtent d’ailleurs allégeance au chef des talibans, le mollah Omar, en tant que commandeur des croyants, et déclarent le djihad aux puissances occidentales. Une série de grands attentats s’ensuit, dont ceux du 11 septembre 2001.

Tirant les conséquences des échecs d’Al-Qaida, l’OEI adopte une démarche « glocale », c’est-à-dire qu’elle développe sa capacité à penser globalement et à agir localement. Les dirigeants de l’organisation, qui se considèrent à leur tour comme les nouveaux élus, ont préféré tout d’abord se doter d’une plate-forme au cœur même du monde arabo-musulman et assurer leur autonomie financière avant d’envoyer leurs soldats à l’assaut du monde (lire « L’argent du djihad »).

Pour ce faire, ils ont suivi un plan en trois étapes, publié entre 2002 et 2004 : « De l’administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique que franchira la communauté des croyants ». En des termes simples et directs, cet opuscule explique comment les djihadistes peuvent profiter des événements et des circonstances, sur le plan local ou international, pour mettre la main sur un territoire. Une fois conquis, celui-ci peut devenir une plate-forme, non seulement par le recours à une violence extrême et à une propagande implacable, mais également en s’inspirant de l’art de la guerre et du savoir-faire administratif occidentaux. La réussite partielle de cette stratégie et la proclamation d’un « califat » en juin 2014 ont fait des émules dans le monde musulman et ailleurs, au Sinaï, en Libye, au Sahel, en Tunisie, en Arabie saoudite et en France…

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