Philippe de Villiers – La dékoulakisation à la française

Jamais je n’oublierai ce matin de 1970, lugubre, cette brume d’apocalypse nimbant un paysage dévasté tout autour  de chez moi. Mes yeux me mentiraient-ils ? Ce qu’ils voient, c’est la fin du monde. La fin de mon petit monde : le chemin creux immémorial derrière la maison a disparu dans la nuit. Il n’en reste qu’un talus à demi éventré. La terre saigne. La nature est blessée, décapitée. Il n’y a plus un oiseau qui chante. Mes chardonnerets se sont enfuis, apeurés. Partout des plaies ouvertes, avec de grands cratères, des trognons de charme à l’envers, des traces de grosses chenilles dans l’argile boueuse. Une vilaine odeur de gasoil qui n’est pas de chez nous.

Je comprends qu’à l’aube les engins sont passés, puis qu’ils sont repartis. Le chemin de l’école ne sera plus jamais le même. Il était buissonnier. Il est nu. Les machines ont tout arraché : la barrière où je faisais le pendu, mon cerisier sauvage où j’avais mes petites habitudes gourmandes, les peupliers trembles avec leur musique argentée, les vieux néfliers de mon quatre-heures, tout est par terre, souches béantes, racines en l’air. La mare grouillante où j’allais pêcher mes grenouilles a été emportée, comblée. Ce champ désolé était mon champ, le champ de mes rêves et de mes natures apprivoisées. C’était le champ de mes garennes et de mes premiers printemps. Grâce à mon voisin, le paysan Samuel, je connaissais chaque bouquet, chaque houx, chaque nid de pics-verts.

Inutile de marcher plus avant, tout est saccagé. Je m’arrête, effaré. Je sais d’instinct que le dommage est irréparable. Samuel m’a souvent confié sa peur de la foudre sur les arbres : « Un chêne qui tombe, c’est comme une bibliothèque qui brûle, le manque est irréversible. » Les chênes sont tombés. Je tends l’oreille. J’entends des grosses bêtes à moteur qui ronflent au loin. Elles ont quitté la prairie d’à côté. Elles continuent leur ouvrage. Elles vont « terminer la commune » dans la journée.

Ce soir, il n’y aura plus de haies vives. Je verrai arriver des messieurs ponctuels en cravate et mocassins de préfecture qui viendront seulement pour constater que « le travail a été bien fait ». Avec un double décamètre à la main, ils enjamberont les petits merlons de terre et les troncs couchés. Ils ont tous le parcellaire en tête, ce sont des « géomètres », des esprits de haute géométrie justement. Dépêchés par leurs chefs de bureau, ils viennent du chef-lieu. Ils ont les lunettes sur le bout du nez pour voir plus loin, au cas où on aurait oublié un arbre, épargné un bosquet, une bouillée. Ce grand dérangement, ils l’appellent un « remembrement ».

Le fils de Samuel, qui « va aux écoles » où il a obtenu son diplôme de « producteur », à La Mothe-Achard, est instruit des secrets et virtualités de ce grand arrachement. Il en sait beaucoup sur « les nouvelles structures et les nouveaux engrais ». Il s’approche de moi, pour me rassurer : — Faut pas pleurer, Philippe. C’est un mal pour un bien. C’est le progrès. On vivra mieux. Lui qui a pris le ton du monde nouveau, il ne comprend plus son père qui se tient à l’écart et hausse les épaules. Samuel est un savant illettré qui parle de son fils comme d’un lettré ignorant. Il me fait songer à ce mot de Montesquieu que les idéologues jugeront paternaliste : « J’aime bien les paysans, ils ne sont pas assez savants pour penser de travers. »

Le père aime les arbres, il écoute le temps qu’il fait, le fils ne veut entendre que les lendemains qui chantent. Il guette les friselis prometteurs de la science : ce n’est plus la terre qui féconde, c’est la technique ; le temps, pour lui, n’a plus d’importance, ni les saisons. Samuel l’aîné, qui cherche à faire tenir dans le présent une grande quantité de passé, prend souvent dans sa main une poignée de terre grasse et, en l’embrassant amoureusement, la fait glisser entre ses doigts comme si c’était une poignée de sable éphémère. Il murmure simplement, désabusé, en serrant sa main vide : — Tu vois, mon petit, ça, c’est ma terre. Je lui dois tout. Il a du respect pour elle. Elle vient de loin dans la famille. Il parle de ce petit carré de terre fertile presque comme si c’était une personne. C’est elle qui lève les blés dont il fait son pain. Elle a ses humeurs. Parfois elle se refuse : — Chaque récolte est un petit miracle : entre les semailles et les épis mûrs, le temps est incertain. Il suffit d’une grêle et tout est fini.

Le fils de Samuel, lui, ne croit plus à la terre. Ses maîtres agronomes lui ont appris l’agrochimie et le hors-sol. Il apprivoise les antibiotiques et les activateurs de croissance. Préférant la seringue à la faucille et la stabulation aux libres pacages, il explique à son père — qui ne l’écoute pas — que le progrès, c’est la technique, et que la technique va permettre de libérer les agriculteurs des inconstances de la glaise : — Avec les poudres blanches qu’on ira chercher à la coopérative et les nouvelles semences à prodiges, on pourra augmenter les rendements. Et doubler la récolte.

Le métier va changer. Le paysan va devenir un exploitant. Il ne travaillera plus la terre, il l’exploitera. Il faut qu’elle rende deux fois plus qu’avant. On va lui donner des fortifiants. Les ingénieurs chimistes de Bayer, de BASF ou de Sandoz, qui sont les parrains de cette nouvelle culture, garantissent que ceux qui resteront sur les nouvelles parcelles agrandies et traitées verront leurs revenus doubler en quelques années.

Le père met en garde le fils sur les dangers qu’il y aurait à brutaliser la terre : — Elle se vengera… Les sèves, pense-t-il, ont besoin de patience. Le père se nourrit de la physique du mystère et de l’humilité. Il ne faut pas forcer la nature. Il croit au pacte nuptial de l’homme et de la terre. Le fils, lui, ne croit plus à la nature. Non plus qu’à la surnature : il milite à la JAC, la Jeunesse agricole chrétienne où on apprend aux jeunes à construire le monde de demain, un monde sans haies et sans limites : « Le ciel n’est plus au- dessus de nous, il est devant nous, à l’horizon. » Le passé est un boulet. Le jeune militant est, dans sa tête, détaché du sol natal. Il récuse les pesanteurs de la tradition et refoule en lui les anciennes manières de faire. Aspirant à devenir agrochimiste, gorgé de scientisme, adepte du progressisme,  applique ce qu’il entend au syndicat, le CNJA : «Il faut s’adapter.» Cela veut dire ne plus vivre dans le monde d’avant mais courir après les chimères. C’est la course au productivisme.

Plus tard, quand je serai étudiant à Sciences Po, je comprendrai le mécanisme intellectuel qui porte cette hubris, comme disent les Grecs, ce péché d’orgueil. Je me souviens de mes camarades, alignés en rangs d’oignons studieux, écoutant pieusement le prophète Henri Mendras. En 1967, il a publié un livre à succès, La Fin des paysans. Il y prédisait la disparition de la civilisation paysanne et l’émergence d’une nouvelle agriculture, obéissant aux règles du marché, de la division du travail et de l’innovation technique. Son livre a été repris dans toutes les écoles d’agriculture de France. Il affirmait avec l’aplomb du visionnaire : «La terre n’est plus le fondement nécessaire de l’exploitation agricole.»

Selon cet expert à magistère, elle aura de moins en moins de valeur. Le producteur de l’avenir n’aura plus rien de commun avec son grand-père qui était lié à sa glèbe et avait appris de ses anciens un trésor de savoir-faire délicats et raffinés. Hier, il fallait du bon sens pour faire un bon paysan. Demain, pour faire un bon « producteur », il faudra de bons dosages afin de « pousser » la terre. Et des capitaux.

Si quelqu’un s’étonne de voir, tout autour de chez lui, les paysans quitter la terre, raccrocher les outils dans la grange et partir au bourg pour devenir ouvrier dans la chaussure,on lui répondra que cet exode est inévitable et bénéfique, que le remembrement vise justement à l’organiser, grâce à l’élargissement des parcelles et à leur fécondation chimique. Le grand mot à la mode revient sans cesse comme un impératif moral : « changer les mentalités et changer les structures ». Ainsi sonne-t-on le glas des derniers vestiges de la paysannerie qui va s’éteindre d’elle-même en silence.

Et tous les experts de se réjouir de voir poindre à l’horizon « un monde sans paysans » En 1984, Henri Mendras ajoutera une postface triomphale à sa potion prédictive : « Les événements m’ont donné raison : en une génération, la France a vu disparaître une civilisation millénaire, constitutive d’elle-même. Pourtant, aujourd’hui encore, beaucoup se refusent à l’évidence, notamment parmi ceux qui ont été les artisans de cette disparition, hauts fonctionnaires, hommes politiques et dirigeants agricoles. Comme s’il était inconvenant de dire à la famille qu’elle est au chevet d’un cadavre : « Chut ! Il dort… » »

Le temps a passé. Et toutes les promesses se sont envolées. C’est la gueule de bois, de bois mort. Quarante ans après, la coupe est amère : la France s’est enlaidie. On a détruit nos paysages. Labourages et pâturages ne sont plus, comme le disait Sully, les deux mamelles de la France. Partout, la latérisation des sols, le ruissellement des eaux provoquent catastrophes et inondations. Il n’y a presque plus de paysans et ils sont appauvris, dépendants. Ils ont appris un nouveau métier : planteurs de primes. Ils sont les nouveaux métayers qui passent leur temps à remplir des formulaires pour les nouveaux seigneurs de Bruxelles. Le silence du deuil accompagne le désespoir : un suicide tous les deux jours. La détresse. Les cultures naturelles ont été balayées, méprisées. On ne sait plus ce qu’on peut manger sans ingérer des pesticides. Les grands épandeurs de brouillards chimiques sont à l’ouvrage : on empoisonne les sols, les animaux et les hommes.

Le lendemain de mon arrivée à la présidence du département de la Vendée en 1988, j’ai constaté avec stupéfaction que le budget du Conseil général, sous la pression du syndicalisme agricole dominant, encourageait par des subventions astronomiques l’arrachage des haies. J’ai renversé cette politique en décidant de subventionner les replantations d’arbres. Mais il était bien tard, la Vendée avait perdu, entre 1960 et 1980, 65 % de ses haies. Dans le même temps, le linéaire national de tout le territoire français est passé de deux millions de kilomètres à deux cent mille aujourd’hui. Ce carnage végétal a abîmé la campagne française. Il n’a pas profité aux paysans, la plupart d’entre eux ont disparu. Il a engraissé les grandes entreprises de l’agrochimie mondialisée.

Qui est donc responsable de ce scandale ? Les hommes politiques, les leaders syndicaux et l’Europe. Ils ont appliqué la même feuille de route, la même doctrine née du scientisme et du matérialisme, toute contenue dans le « Mémorandum sur les réformes de l’agriculture de la Communauté européenne », le fameux plan Mansholt, du nom de ce démiurge de Bruxelles qui, en 1968, rêvait d’une « agriculture sans terre », c’est-à- dire d’une industrie de production d’aliments pour l’homme obéissant à deux urgences nouvelles : la productivité et la rentabilité. Autrement dit l’argent. Il fallait donc abandonner « l’exploitation familiale classique » au profit de grandes unités de production.

Tout est dans les mots. Exploitation de la terre par l’homme. Dénaturation. Froideur monstrueuse des grandes abstractions recouvrant les grandes amputations. Ainsi s’épanouit le taylorisme agricole, un nouveau système de production où le capital devient plus important que l’homme, croulant sous la dette. Je me souviens d’un maître de conférences à Sciences Po qui brandissait le «rapport Vedel» en lisant son appel à l’urgence de la désertification : « Il faut, sous peine d’aller au-devant degraves mécomptes, accélérer le cours naturel du dépeuplement des campagnes et introduire un calcul économique dans les mentalités paysannes. »

Le fer de lance de cette politique fut la redoutable et tentaculaire Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, la FNSEA, qui, par une mise en coupe réglée et un quadrillage scrupuleux du terrain, installa son système de captation de la rente agricole au profit de ses membres. J’ai vu de près cette machine syndicale soviétiforme, car son président national, Luc Guyau, était un Vendéen. Rien ni personne n’échappait à sa férule. Ce n’était pas un cumulard de terres mais de fonctions : il était président de la Chambre d’agriculture en même temps que du syndicat majoritaire, il tenait les SAFER, munies d’un privilège de puissance publique, qui s’occupent des préemptions et agrandissements de fermes, il donnait des ordres à la banque des paysans, le Crédit agricole, entièrement dans sa main. Il donnait aussi des instructions aux préfets et fit une fin en obtenant sa nomination aux Nations unies comme président de la Food and Agriculture Organization, la FAO, le temple planétaire du productivisme.

Dans ce système idéologique et alimentaire, il n’y a pas de liberté pour une autre conception de l’agriculture. Les résultats de cette gestion coresponsable sont désastreux. Le rêve de Sicco Mansholt et de la FNSEA est là, sous nos yeux, le paradis perdu de la campagne française aussi : le hangar de tôle a remplacé l’étable ; l’éolienne a remplacé l’arbre à l’horizon. Au lieu de ramasser le foin dans les dernières prairies naturelles, on ramasse les algues vertes sur les plages. Il y avait dix millions d’actifs agricoles après la guerre ; il n’en reste que neuf cent mille.

« Sidérurgie rurale », voilà les mots qui viennent à l’esprit quand on a, sous les yeux, ce chaos. Même les revenus ne sont plus suffisants pour entretenir les familles, asphyxiées par le surendettement. Les paysans ont été trompés. Ils ont cru aux séductions de Bruxelles : « Nous allons dessiner, avec l’Europe promettaient les technocrates européistes, une grande France agricole. Avec de plus grandes parcelles, vous irez chercher de plus grands marchés. »Et, un jour, en 1992, l’Europe dévoila sa vraie nature : non plus un écran protecteur, mais un relais de la globalisation. Et c’est contre le monde entier que le paysan doit désormais lutter : le poulet américain, le blé canadien, la viande argentine, etc. La fameuse « préférence européenne », comme la robe de noce, n’a duré que le temps d’un soupir. A qui faire appel de cette promesse trahie ? A l’Allemagne ? Elle produit aujourd’hui plus de lait que la France et embauche dans ses abattoirs les travailleurs polonais qui n’ont pas d’exigence. Ainsi paraît à l’horizon l’Europe hors-sol, celle des travailleurs nomades qui se coupent de leurs racines ; on les appelle « les travailleurs détachés ». Détachés de tout. L’Europe ne sera plus jamais celle des attachements vitaux.

La «dékoulakisation» est presque finie au sens même où, en Russie soviétique, furent liquidés les paysans qu’on appelait les « koulaks ». Il  n’y a eu ni pleurs ni grincements de dents. Juste des suicides discrets. Et c’est la classe politique française tout entière qui a conduit l’enterrement.

Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu (p 93-101)

devilliers

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