Une étape essentielle de l’impérialisme américain : la guerre hispano-américaine de 1898

Le livre intitulé La Guerre hispano-américaine de 1898 – La naissance de l’impérialisme américain est l’œuvre de Jean-David Avenel, qui l’a faite publier chez la très sérieuse maison d’édition Economica en 2007. L’auteur y aborde un conflit quasi-inconnu du grand public français, et qui n’est jamais abordé dans les médias ou le système éducatif en France et dans la plupart des pays occidentaux.

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Il s’agit d’un événement apparemment mineur qui ne semble revêtir d’importance que pour les États-Unis d’Amérique et plus encore pour l’Espagne, les deux principaux belligérants. L’auteur résume d’ailleurs parfaitement ce statut en quelques lignes dans son introduction :

« C’est dans ce contexte où, depuis Trafalgar, la Grande-Bretagne était la première puissance maritime du globe et la France, la principale puissance terrestre malgré la défaite de 1870, que se déroula une guerre d’apparence secondaire entre deux puissances dites de second rang. Sa portée et ses conséquences ne frappèrent pas la majorité des Européens. »

Se déroulant sur un théâtre éloigné des grandes tensions géopolitiques de l’époque (opposition franco-allemande, rivalité germano-britannique, poussée des nationalismes en Europe centrale et orientale), la guerre hispano-américaine de 1898 oppose Washington à Madrid sur la question de l’indépendance des dernières colonies espagnoles : Porto Rico et Cuba dans la Mer des Caraïbes, les Philippines, les Mariannes et les Îles Palaos dans l’Océan Pacifique et en Micronésie.

Jean-David Avenel commence par rappeler que ce conflit, concentré sur quelques mois à peine (du 25 avril au 12 août), ne cause « que » 15 000 décès directs (un résultat sans commune mesure avec les conflits mondiaux, quelques décennies plus tard). Surtout, il se déroule entre deux puissances jugées secondaires :

  • les États-Unis d’Amérique, qui ont achevé la conquête de l’Ouest dans les années 1850 et qui bénéficient d’une poussée démographique et économique impressionnante, sont cependant encore loin d’atteindre le niveau des grands pays européens, y compris militairement ;
  • l’Espagne, de son côté, est sortie durablement ruinée et dépeuplée de l’invasion napoléonienne de 1808. L’auteur brosse un portrait relativement fidèle de l’état du pays au XIXe siècle. Il s’agit de l’époque du grand déclassement, avec l’indépendance de la plupart de ses colonies américaines dans les années 1810-1820 et des troubles politiques continus (plus de quarante coups d’État militaires, quatre régimes politiques différents). La seconde Restauration, en 1874, apporte certes de l’équilibre au pays, mais le chaos de la Première République (1873-1874), avec sa révolution cantonaliste et le risque d’explosion du pays, pèse encore lourd dans la balance.

Par conséquent, comme le signale judicieusement Jean-David Avenel, les deux nations traversent un moment critique de leur histoire et sont sur une pente opposée.

La doctrine de la « Destinée manifeste »

L’historien met essentiellement l’accent sur les États-Unis, soulignant que le pays, en proie à une crise financière et économique autour de 1893, s’ennuie profondément. Les deux grands épisodes qu’ont été pour lui la conquête de l’Ouest et la guerre de Sécession (1861-1865) appartiennent au passé et les élites en place cherchent à insuffler un nouveau projet dans une société toujours plus forte mais en manque d’idéaux collectifs.

Dans ce cadre, Jean-David Avenel démontre que deux corpus idéologiques vont structurer le pays :

  • d’une part, la doctrine de la Destinée manifeste, formulée sous la présidence de James Polk (1845-1849), attribue une mission divine aux États-Unis, lesquels se voient confier la tâche de répandre la « civilisation » et le « progrès » sur le continent, puis dans le monde entier, par la force si nécessaire.
  • d’autre part, les théories de l’amiral Alfred Mahan, lequel analyse l’histoire des empires maritimes (comme le Royaume-Uni… ou l’Espagne) et préconise l’annexion de nouveaux territoires aux États-Unis afin de favoriser le commerce et la puissance de Washington.

L’auteur de La Guerre hispano-américaine de 1898 montre donc que les belligérants suivent deux trajectoires bien distinctes et n’affrontent pas le conflit avec la même mentalité. Les élites américaines tracent un avenir fait, pour leur pays, de gloire et de conquêtes, là où les élites et une grande partie du peuple espagnols sont marqués par un fort pessimisme et une obsession déjà ancienne pour le déclin.

C’est dans ce contexte que l’historien place le conflit, rappelant que Washington n’entre pas en guerre en 1898 par hasard. Les dernières colonies espagnoles sont en effet secouées par des révoltes indépendantistes, menées comme dans les années 1810-1820 par des « criollos » (Espagnols ou descendants d’Espagnols, généralement fortunés et éduqués).

  • À Cuba, si la paix de Zanjón a ramené le calme après la Guerre de Dix Ans (1868-1878), une nouvelle révolution éclate, dirigée par José Martí puis Máximo Gómez, dans ce qui est alors la plus riche des régions espagnoles.
  • Aux Philippines, c’est Emilio Aguinaldo qui prend en main la révolte.
  • Porto Rico, en revanche, ne connaît aucun trouble car l’archipel a obtenu de Madrid une forte autonomie.

Jean-David Avenel explique que les États-Unis d’Amérique, réservés sur une éventuelle intervention mais tentés par l’acquisition de territoires dans les Caraïbes (ils ont déjà proposé une offre financière à l’Espagne en échange de Porto Rico et de Cuba), n’entrent en guerre qu’après une campagne menée tambour battant par l’oligarchie financière et la presse de la côte est. Ce sont les magnats du pétrole ou de la bourse qui, à l’aide des grandes rédactions de l’époque, convainquent l’administration du président William McKinley d’intervenir.

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L’explosion du navire américain USS Maine : une provocation espagnole ou une opération « false flag » étatsunienne ?

Le 15 février 1898, une explosion eut lieu à bord du navire de guerre de l’US Navy USS Maine, ancré dans le port de La Havane. Le navire coula rapidement, entraînant la mort de 266 hommes.

Aussitôt, l’ensemble de la presse américaine proclama que cette destruction était certainement une attaque ignoble commise par les Espagnols et lança une intense campagne pour réclamer la guerre avec ce slogan : « Rappelez-vous du Maine ! L’Espagne en enfer ! ». Réclamée par l’opinion publique ainsi chauffée à blanc, la guerre fut finalement déclarée le 25 avril 1898 par le Congrès des États-Unis ( par 42 voix pour et 35 contre au Sénat des États-Unis ; et par 310 voix pour et 6 contre à la Chambre des Représentants ).

Pourtant, l’origine exacte de cette explosion n’a jamais été parfaitement élucidée. La théorie généralement admise de nos jours est qu’elle résulta d’une combustion spontanée de magasins de poudre situés trop près de sources de chaleur. Mais une expédition de plongée conduite récemment sur l’épave par la National Geographic Society, suivie de modélisations informatiques menées par la société Advanced Marine Enterprises, tout en confirmant la thèse d’une explosion interne, a conclu que les dommages de la coque inférieure semblaient plus vraisemblablement s’expliquer par l’action d’une mine externe.

Pour un certain nombre d’historiens, c’est la preuve que cette explosion a été provoquée et que ce sont les services secrets américains qui ont eux-mêmes sabordé le navire, afin d’obtenir l’approbation de l’opinion publique américaine à la première guerre impérialiste souhaitée par l’oligarchie des affaires. La guerre hispano-américaine aurait ainsi été déclenchée par une première opération « false flag » ( sous  « faux drapeau » )

L’auteur de l’ouvrage s’attarde longuement sur le déroulement de la guerre, laquelle est d’abord indécise sur terre mais se résout sur mer après deux batailles (Santiago de Cuba et Cavite, aux Philippines), grâce à la supériorité technologique de la marine américaine. Cependant, il propose aussi des développements sur les conséquences de cette guerre. Or, c’est précisément ce qui fait l’intérêt de ce livre et, au-delà, de l’étude de la guerre hispano-américaine.

Jean-David Avenel analyse avec une grande pertinence la mise en place de la stratégie américaine d’expansion, qui passe d’abord par des propositions financières, puis par la mise en place d’une marine suffisamment puissante pour contrôler les océans et s’assurer la mainmise sur le continent américain.

Il évoque aussi, en pointillés, le rôle des oligarchies financières et leur collusion avec la presse la plus influente de l’époque.

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Déjà une Guerre pour la « Civilisation » !  

Cette affiche à la gloire de McKinley, 25e président des États-Unis, montre sans vergogne les fruits attendus de la victoire américaine lors de la guerre hispano-américaine : « Prospérité intérieure et prestige à l’étranger ». Il faut également noter les deux autres objectifs : Commerce et… Civilisation.

Ainsi, en 1898, Washington estimait que l’Espagne était l’ennemie de la « Civilisation »….

Une « splendide petite guerre »

Tous ces éléments seront utilisés à l’avenir par Washington, qui se rend compte avec cette victoire de la possibilité de tenir tête aux puissances européennes et de devenir à son tour un pays hégémonique. La même année, la Maison blanche ratifie l’acte d’annexion de Hawaï, qui avait d’abord été contraint d’accepter un traité de libre-échange.

Toute la stratégie américaine se met alors en place et l’historien souligne justement un fait capital concernant la guerre hispano-américaine : elle constitue la première application directe, face à un pays européen, de la doctrine de la Destinée manifeste et des théories impérialistes qui se sont développées aux États-Unis à partir des années 1840.

Seuls manquent à Washington les moyens matériels et économiques de poursuivre ce plan, mais ils y parviendront vingt ans après cette « splendide petite guerre » (ainsi que la surnomment les Américains).

Les conséquences sont aussi évidentes pour les anciennes colonies que l’Espagne perd formellement avec le traité de Paris, qui met un terme à la guerre hispano-américaine. Si les Mariannes et les Palaos doivent être cédées à l’Allemagne moyennant dédommagement, les États-Unis décident de changer leurs plans concernant les Portoricains, les Cubains et les Philippins, à qui ils avaient pourtant promis l’indépendance. Porto Rico est annexée purement et simplement, de même que les Philippines.

Or, si aucun mouvement sécessionniste n’avait secoué l’archipel américain, le pays asiatique ne supporte pas la nouvelle tutelle qui lui est imposée, alors même qu’il avait lutté contre le colonisateur espagnol. S’ensuit une nouvelle guerre de libération dès 1899, conflit qui illustre une fois encore les véritables motifs et la stratégie de Washington. La guerre avec Manille durera jusqu’en 1913, même si les États-Unis dominent l’essentiel de l’archipel dès 1905 (et ils ne lui accorderont l’indépendance définitive qu’en 1946).

Quant à Cuba, bien que l’archipel acquière formellement son indépendance, il reste bien entendu sous contrôle étroit de l’oncle Sam, lequel fait inscrire dans la nouvelle Constitution l’amendement Platt, du nom de son concepteur, le sénateur Oliver Platt. Cet amendement, sous couvert de créer des « liens spéciaux » entre Washington et La Havane, place en réalité les Cubains sous protectorat américain et donne droit à ces derniers d’intervenir militairement dès qu’ils estimeront leurs intérêts menacés.

C’est aussi par cet amendement qu’est sanctuarisée la base américaine de Guantánamo, qui existe toujours aujourd’hui et dont on connaît la sinistre prison.

L’on ne peut s’empêcher de voir dans le traitement de Cuba par la puissance victorieuse une sorte de précédent, moins raffiné et plus brutal, de la vassalisation de l’Europe par le biais de l’Union européenne, dans le cadre d’une stratégie américaine.

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Washington invente la politique du « gros bâton » (« big stick »)

Cette caricature, réalisée en 1904 par un journaliste américain, W. A. Rogers, résume bien la politique latino-américaine de Théodore Roosevelt, vingt-sixième président des États-Unis de 1901 à 1909. La Mer des Caraïbes y apparait transformée en un lac yankee avec l’aide de la flotte américaine.

La présence d’un navire baptisé « l’USS Debt Collector » (= « Navire de l’Armée américaine « Collecteur de Dettes ») nous montre que l’utilisation de la dette publique des États étrangers comme un moyen de mise sous tutelle était déjà courante à l’époque.

Comme quoi, la Banque mondiale et le FMI n’ont rien inventé…

Les terribles conséquences pour l’Espagne

Enfin, Jean-David Avenel expose, bien que trop brièvement, les conséquences de la guerre en Espagne. Le pays, hanté par le spectre du déclin, évoque depuis lors la guerre hispano-américaine comme le « desastre del 98 » (« désastre de 1898 »). Si la perte de ses dernières colonies ne le ruine pas économiquement (les capitaux investis sur place reviennent même en métropole), elle contribue à renforcer le pessimisme ambiant et l’idée d’une disparition du pays de la scène internationale. Très isolée (aucun pays européen ne lui est venu en aide, même si l’Allemagne a été tentée d’intervenir pour son compte), l’Espagne voit disparaître les restes de son empire colonial.

Les historiens considèrent par tradition que 1898 marque le terme de l’empire espagnol, même si Madrid récupèrera ou contrôlera d’autres colonies par la suite (Rif, Sahara occidental, Guinée équatoriale). Une page d’histoire, ouverte en 1492, se referme douloureusement. Le signataire espagnol du traité de Paris, le président du gouvernement Práxedes Mateo Sagasta, présente sa démission à la régente, Marie-Christine de Habsbourg-Lorraine, laquelle l’accepte pour son fils, Alphonse XIII. Le règne du jeune roi (il n’a alors que douze ans) s’en trouve sérieusement discrédité, tandis que le pessimisme ne fait que s’accroître au sein des élites nationales.

Le nouveau président du gouvernement, Francisco Silvela, fait même paraître un article intitulé « Sin pulso » (« Sans pouls »), dans le journal El Tiempo, afin de décrire de façon pathétique ce qu’il estime être la déliquescence du pays.

Autre conséquence « inattendue » de cette guerre, et dont ne parle malheureusement pas Jean-David Avenel : les deux régions les plus industrialisées d’Espagne, Catalogne et Pays basque, perdent un marché protégé pour leurs exportations de textile, d’acier et de charbon avec l’indépendance des dernières colonies espagnoles. La bourgeoisie locale, déjà tentée par des solutions autonomistes, fait alors pression sur le gouvernement central afin d’obtenir de nouveaux avantages économiques et politiques, utilisant l’arme du chantage à l’indépendantisme.

Conclusion

Moins de vingt ans après le centenaire de cette guerre (centenaire célébré en Espagne avec de nombreuses études et manifestations qui prouvent que la blessure n’est pas refermée pour Madrid), la lecture du livre de Jean-David Avenel est plus que jamais nécessaire, malgré certaines imprécisions.

Le conflit est considéré comme un événement fondateur par les États-Unis et il illustre parfaitement l’idéologie et la stratégie impérialistes américaines, ce qui ne saurait être trop éclairant aujourd’hui.

En 1998, certains historiens espagnols soulignaient le rôle des médias américains dans cette affaire, lesquels ont habilement créé l’image d’une Espagne archaïque et diabolique afin de pousser le gouvernement à l’intervention, sous la pression d’une opinion publique manipulée. Ils ont aussi parlé de « translation de l’idée impériale » entre l’Espagne et les États-Unis d’Amérique…

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Nicolas KLEIN, responsable national de l’UPR en charge des traductions, spécialiste de l’Espagne et du monde hispanophone

Source : Union Populaire Républicaine

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