Une déclaration des droits de l’homme pas très « universelle »

L’hégémonie intellectuelle que prétendent exercer les tenants de l’idéologie des droits de l’homme a fait quelque peu oublier que celle-ci a été vigoureusement contestée en 1948.

Arnaud Imatz – Nouvelle Revue d’Histoire (numéro 74, septembre-octobre 2014) via Cercle Aristote

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De l’avis d’un bon nombre de commentateurs politiques, la moralisation et idéologisation des droits de l’homme a conduit à de redoutables dérives. À rebours de la tradition diplomatique internationale axée sur la négociation et le dialogue, la notion de droits de l’homme est de nos jours largement instrumentalisée pour exclure, ostraciser ou humilier l’adversaire. Depuis les années 1990, rien ne s’est avéré plus dangereux pour la stabilité et la paix du monde que le précepte manichéen : « les droits de l’homme ou le chaos ». Élément clé de la nouvelle Bible mondialiste, les droits de l’homme sont devenus une sorte de cheval de Troie de l’interventionnisme militaire occidental. Ce risque avait été anticipé par les intellectuels les plus prestigieux dans l’immédiat après-guerre. Gandhi, Harold Laski, Benedetto Croce, Emmanuel Mounier et de nombreux autres penseurs venus de tous les horizons, s’étaient montrés sévères, ou pour le moins réservés, lors de la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) de 1948. Ils ne remettaient pas en cause l’unicité de la nature humaine, mais contestaient le caractère irréel ou utopique de l’universalité des droits de l’homme. Une attitude critique, fort répandue à l’époque, aujourd’hui ignorée ou méconnue des grands médias.

La profusion de textes publiés à l’occasion de la préparation de la Charte universelle, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies – à Paris, au Palais de Chaillot – le 10 décembre 1948, mérite une analyse approfondie. Bornons nous ici à rappeler les principales objections philosophico-juridiques, qui ont été faites lors du projet de rédaction, avant de présenter un choix de réflexions et de témoignages édifiants.

Il convient tout d’abord de détruire un mythe. La Révolution française n’est pas « l’évènement fondateur » de la modernité démocratique au niveau planétaire ; elle ne constitue qu’un cas d’espèce. Il faut une ignorance crasse ou de la mauvaise foi pour identifier les idées de démocratie, de libéralisme et de droits de l’homme avec celles de 1789. L’économiste libéral, Wilhelm Röpke, écrit justement à ce propos :

« L’histoire démocratique et libérale peut se prévaloir de dates autrement plus convaincantes que 1789 »[1].

Pour s’en convaincre, outre l’évocation du rôle et de la place des assemblées locales au Moyen âge, on peut énumérer une kyrielle de dates oubliées ou passées sous silence. On peut en effet évoquer : les Cortès de Léon de 1188, les Cortès Catalanes de 1192 (dans la Péninsule ibérique), la Magna Carta de 1215 (en Angleterre), la Bulle d’or de 1222 (en Hongrie), le Pacte fédéral suisse de 1291, le code général suédois du roi Magnus Erikson (environ 1350), la Fédération hollandaise de 1579, la Pétition des droits de 1628 (en Angleterre), le Mayflower Compact (des Pères pèlerins d’Amérique) de 1620, la Déclaration des droits ou Bill of  Rights de 1689 (en Angleterre), la Déclaration d’indépendance de 1776 (aux États-Unis d’Amérique), la Constitution des États-Unis de 1789 avec ses fameux amendements, la Constitution fédérale suisse de 1848 et de 1874, etc. À l’inverse de la Révolution de 1789, ces dates ne marquent pas des ruptures, mais des étapes d’une lente et progressive évolution.

Un bref rappel historique permet de briser un second mythe. Un certain chauvinisme conduit à prétendre que la Déclaration universelle des droits de l’homme est directement inspirée, à l’initiative de René Cassin, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Une lecture analogue conduit les Américains du nord à revendiquer le modèle de leur propre Déclaration et la « maternité » d’Eleanor Roosevelt.

La réalité est beaucoup plus complexe car les apports sont multiples. L’histoire de ce texte nous apprend que de très nombreuses personnalités issues de pays aussi différents que l’Australie, le Canada, le Chili, la Chine, les États-Unis, la France, l’Inde, le Liban, les Philippines, le Royaume Uni et l’URSS ont participé activement à sa conception. Parmi les dix-huit membres, qui composaient la Commission des droits de l’homme, présidée par Eleanor Roosevelt, huit se retrouvaient dans le Comité de rédaction chargé de rédiger le texte préliminaire. Parmi eux, le Canadien John P. Humphrey, le Chilien Hernán Santa Cruz, le Chinois Peng Chung Chang, le Français René Cassin, l’indienne Hansa Mehta, le libanais Charles Malik et le Philippin Carlos Rómulo.

Les débats au sein de la Commission et du Comité virent s’exprimer, au moment où débutait la guerre froide, de profondes divergences philosophiques et idéologiques. Les droits des femmes et des minorités ethniques, la liberté de religion, le droit de propriété, l’importance des droits individuels, la place qu’il convenait d’accorder aux droits économiques et sociaux, la liberté de contestation, les notions de devoir et de responsabilité, enfin, le rôle de l’État, se révélaient de redoutables pierres d’achoppement, Dans le compromis, finalement adopté en 1948, ce furent les conceptions occidentales, libérales et individualistes qui s’imposèrent.

Comme les dernières décennies l’ont montré, les droits de l’homme s’inscrivent dans l’histoire et varient dans le temps comme dans l’espace. Plusieurs déclarations internationales ont été adoptées, accentuant le caractère relatif et évolutif de chacune. Il en a été ainsi avec la Convention européenne des droits de l’homme de 1950 et le Protocole additionnel de 1953. En 1966, deux Pactes internationaux ont complété et corrigé la Déclaration de 1948, introduisant le droit des peuples, des minorités, des femmes, la notion de devoir et le concept de patrimoine culturel de l’humanité. Il y a eu ensuite les Pactes et le Programme d’action des conférences mondiales de Vienne (1993) et de Durban (2001), les Déclarations de l’Unesco (notamment la Déclaration universelle sur la diversité culturelle de 2001) et du Bureau international du Travail (BIT), sans oublier les chartes adoptées au niveau régional (Afrique, Asie, Pacifique, Amérique Latine, monde arabe et musulman). Ces textes ont essayé de prendre davantage en compte la diversité des cultures. Tous ont réécrit, amendé et dépassé, la Déclaration universelle de 1948, qui ne peut plus être considérée comme l’unique référence.

Les droits de l’homme sont un concept selon lequel tout être humain possède des droits universels et inaliénables, quelles que soient sa nationalité, son ethnie ou sa religion. Ces droits, qui visent à protéger la dignité de l’individu, sont opposables en toutes circonstances à la société et à l’État. Mais l’origine, la validité et le contenu des droits de l’homme sont un sujet permanent de débats. Les personnalités et les auteurs les plus divers, Bentham, Burke, Marx, ou les papes qui précédèrent Jean XXIII et Paul VI, pour ne citer qu’eux, ont souligné leur caractère spécieux, irréalisable, contradictoire, ethnocentrique et utopique. Des légions d’historiens, de théologiens et de philosophes du droit ont critiqué leur prétendue universalité et leur caractère idéologique. Ils ont montré que, sous couleur d’accorder à tous des satisfactions infinies, le système joue exclusivement pour l’avantage de quelques-uns.

Les théologiens les tiennent pour un instrument politique entre les mains des puissants. Les marxistes dénoncent en eux des droits de classe. Les historiens et les géopoliticiens y voient couramment une arme politique, un moyen pour les nations puissantes de maintenir leur domination ou le statu quo. Les juristes font souvent valoir que le droit suppose une relation entre les hommes, un facteur objectif externe à la personne, alors que les droits de l’homme découlent seulement de l’homme lui-même, de sa nature[2]. Beaucoup, enfin, dénoncent la vision erronée d’un individu barricadé dans sa souveraineté alors que la personne doit être envisagée dans le cadre d’un groupe social (famille, ethnie, nation, religion…) fortement lié par des devoirs sociaux et des normes éthiques.

Sur un plan métaphysique et religieux, on a pu reprocher aux droits de l’homme de n’être fondés que sur l’homme, au lieu de l’être d’abord sur les droits de Dieu. C’est ainsi qu’on a coutume d’opposer la Déclaration américaine (1776), qui entendait transcrire et proclamer les droits conférés par le Dieu créateur et législateur, à la Déclaration française (1789), qui fonde les droits de l’homme sur la volonté humaine et ignore Dieu.

Pour les sociologues, l’idéologie des droits de l’homme considère l’individu souverain, enfermé dans sa citadelle de droits inaliénables et plus important que sa communauté d’appartenance, comme le but ultime de l’association politique. Face à l’aspiration « naturelle » des hommes à l’obtention de « droits » universels, absolus et abstraits, les traditions culturelles sont secondaires, accessoires, voire illégitimes; en outre, ces droits se réfèrent généralement à la satisfaction de besoins quantifiables ; enfin, l’idéologie des droits de l’homme considère qu’une organisation mondiale, conçue comme ultime recours, est toujours préférable aux nations souveraines. Tous ces principes supposent implicitement l’existence d’une raison universelle commune à tous les hommes, raison qui, du fait de son universalité, doit l’emporter sur les spécificités culturelles et historiques des peuples.

L’historien et philosophe du droit, Michel Villey, constate que :

« le respect de la personne humaine, écrit Villey, n’est pas l’invention de Kant ni même du christianisme. Pas de vertu plus exaltée à Rome que l’humanitas, qui est tout à la fois le devoir de parfaire en soi la nature humaine et de la respecter chez les autres ».

La révélation chrétienne, exalte sans doute davantage la dignité humaine, mais l’expression « droits de l’homme » demeure absente dans la littérature chrétienne. Les penseurs espagnols de l’École de Salamanque, à l’origine des grands concepts du droit international public moderne, l’ignorent et préfèrent tirer de la loi naturelle des devoirs, des obligations à la charge des individus plutôt que des droits.

« Le catholicisme n’est pas le berceau des droits de l’homme, insiste Villey. La papauté, jusqu’à Jean XXIII, est demeurée constante dans son attitude d’hostilité aux droits de l’homme ». À vrai  dire,  « les droits de l’homme ont pour source une théologie chrétienne déviée […] Ils sont le produit de la philosophie moderne éclose au XVIIe siècle », Hobbes et Locke jouant ici les rôles de fondateurs.

Michel Villey déplore donc que:

« Chacun des prétendus droits de l’homme est la négation d’autres droits de l’homme, et pratiqué séparément est générateur d’injustices ». Et encore : « On n’a jamais vu dans l’histoire que les droits de l’homme fussent exercés au profit de tous. L’ennui avec les droits de l’homme est que nul ne saurait en jouer qu’au détriment de certains hommes. »[3]

Pour sa part, le philosophe espagnol, Raimon Panikkar, spécialiste d’histoire comparée des religions, souligne que :

« les droits de l’homme sont une construction intellectuelle occidentale ». « Il est clair, dit-il, que la Déclaration (de 1948) a été construite en fonction des courants historiques dominants de la pensée occidentale au cours des trois derniers siècles, et en accord avec une certaine anthropologie philosophique, ou un certain humanisme individualiste, qui ont aidé à en fournir une justification. »[4]

Le politologue, spécialiste des minorités ethniques et linguistiques, Joseph Yacoub, constate, lui aussi, que les droits de l’homme sont éminemment dépendant des cultures et qu’ils sont tributaires de manipulations et d’instrumentalisations politiques.

« Les droits de l’homme, varient en fait selon les lieux et les époques. Les valeurs qui les sous-tendent, la liberté, l’égalité, la tolérance, la non-discrimination, etc., sont historiquement relatives et évolutives »[5].

Ainsi, la France a connu une succession de déclarations depuis 1789. La Constitution des États-Unis, la plus ancienne en vigueur, a été amendée vingt sept fois. La Déclaration universelle de 1948 a été complétée par une série de textes ultérieurs. Les diverses nations, conglomérats de nations et organisations internationales d’Afrique, d’Asie et d’Amérique ont adapté les droits de l’homme à leurs visions du monde démontrant que la personne humaine est perçue et protégée distinctement selon les civilisations et les cultures.

On ignore souvent qu’un bon nombre d’intellectuels, en particulier français, tels Emmanuel Mounier, Jacques Maritain, Pierre Teilhard de Chardin ou Georges Gurvitch, ont, en leur temps, critiqué sévèrement l’excès d’individualisme et de rationalisme des droits de l’homme, leur absence de référence aux devoirs et aux obligations, leur ignorance des droits des communautés naturelles nées en dehors de l’État (la famille, la nation, les communautés économiques et les communautés de travail, la communauté internationale), enfin, leur silence sur les droits sociaux et économiques.

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Au cours de l’année 1947, l’Unesco procéda à une enquête sur « les problèmes théoriques que posait la rédaction d’une Déclaration internationale des droits de l’homme ». Un questionnaire fut adressé à diverses personnalités des nations membres de l’organisation et un document fut publié le 15 juin 1948 sous le titre : Problèmes et aspects des droits de l’homme, précédé d’une préface de Jacques MaritainCe « manuscrit » contient les réponses de Gandhi, de Harold Laski, de Teilhard de Chardin, de Benedetto Croce, d’Aldous Huxley, de Salvador de Madariaga, d’Emmanuel Mounier, de R.P. McKeon, de E.H. Carr, de Luc Somerhausen, et de bien d’autres…[6] Parmi les réponses publiées, beaucoup vaudraient aujourd’hui à leurs auteurs les foudres des censeurs de la bien-pensance. Qu’on en juge :

Le Mahatma Gandhi objecte narquoisement :

« J’ai appris de ma mère, illettrée mais fort sage, que tous les droits dignes d’être mérités et conservés sont ceux que donne le devoir accompli […] On pourrait montrer que tout autre droit est seulement une usurpation pour laquelle il ne vaut pas la peine de lutter ».

L’historien anglais des relations internationales, Edward Hallett Carr, affirme pour sa part qu’:

«  aucune déclaration des droits qui ne comporte pas également une déclaration des obligations correspondantes ne peut avoir de réelle signification ».

Le théoricien socialiste, Harold Joseph Laski, ancien président du Parti travailliste britannique (1945-1946), met en garde :

« Toute tentative des Nations Unies pour élaborer une Déclaration des droits de l’homme, fondée sur des conceptions individualistes, serait inévitablement vouée à l’échec[…] En fait, si une déclaration de ce genre ne tient pas compte des importantes différences idéologiques qui existent entre les sociétés politiques et de leurs effets sur le comportement individuel et collectif, il n’y aura rien à gagner et beaucoup à perdre en la formulant […] Nous n’avons pas le droit d’éveiller l’espoir de l’humanité si nous ne sommes pas en mesure de créer les conditions sans lesquelles cet espoir ne peut se réaliser ».

Le philosophe antifasciste, Benedetto Croce, fondateur du Parti libéral italien, est encore plus sévère :

« Je ne vois même pas comment il pourrait être possible de formuler une déclaration qui constitue un compromis et ne serait pas vide de sens ou arbitraire. Il se peut que vous et vos collègues, quand vous vous mettrez au travail, découvrez la futilité et l’impossibilité de ce travail, et même si vous me permettez de le dire, le danger de faire sourire les lecteurs de la naïveté des hommes qui ont conçu et formulé une telle déclaration ».

Le juriste belge, J. Hasaert, enfonce le clou :

« Les juristes savent bien que les lois sont impuissantes sans les mœurs […] En bref, l’essentiel n’est pas la loi, mais la conduite commune dont elle n’est que l’adminicule […] C’est se préparer de nouvelles déceptions que de chercher des formules au lieu d’éduquer les gens : l’esprit de bon voisinage remplacerait avec avantage les plus éloquentes déclarations du monde, et le propager est affaire plus de l’éducateur que de l’homme de loi ».

Prudent, Pierre Teilhard de Chardin déclare que:

« les races humaines ne sont pas égales mais différentes et complémentaires comme les enfants d’une même famille ».

Le politologue de religion unitarienne, Quincy Wright, professeur à l’Université de Chicago, constate que la nature humaine est le produit d’une culture particulière. En conséquence, « les droits de l’homme doivent être énoncés en tenant compte de leur relativité ».

Censeur du rationalisme et de l’individualisme, Emanuel Mounier, propose un « Projet rectifié de déclaration des droits de l’homme et des collectivités » établi à partir d’une enquête de la revue, Esprit, publiée dès le mois de mai 1945 [7].

Le philosophe Filmer Stuart C. Northrop, professeur à l’Université de Yale, avertit :

« Une déclaration des droits pour tous les pays ne peut être uniquement basée sur les valeurs et les affirmations idéologiques traditionnelles de l’un ou de l’autre d’entre eux ».

Le philosophe chinois, Chung-Shu Lo, développe la conception confucéenne des droits de l’homme.

« L’homme doit s’acquitter de ses devoirs envers les autres plutôt que de revendiquer des droits, tel est le fondement moral des relations sociales et politiques en Chine. La notion d’obligations mutuelles constitue l’enseignement essentiel du confucianisme ».

Le journaliste et romancier anglais, Aldous Huxley, insiste, lui, sur l’importance des droits économiques des plus déshérités.

Le poète, philosophe et homme politique musulman bengalais, Humayun Kabir, souligne que :

« la conception occidentale des droits de l’homme comporte un vice fondamental. Quels que soient ces droits, en théorie, ils ne sont bien souvent reconnus, en pratique, qu’aux seuls Européens, et parfois même à certains Européens seulement ».

Le penseur indien S. V. Puntambekar, professeur à l’Université de Nagpur, prévient :

« Ne songer qu’aux libertés, en négligeant les vertus qui en sont les corollaires, conduirait à un déséquilibre de la vie et à une stagnation ou même à une dégradation de la personnalité ainsi qu’au chaos et aux conflits sociaux ».

Le neurophysiologiste Ralph W. Gerard, président de l’American Physiological Society, donne le point de vue du biologiste.

« Les droits et les devoirs de l’homme ne peuvent être absolus, mais sont toujours relatifs au milieu ». Ils sont « fonction de la culture ».

« Toute doctrine qui ne voit dans l’homme que l’individu ou l’unité au sein du groupe, est nécessairement fausse. La dualité de l’homme à la fois individu et élément de la société est inéluctable ».

La vie évolue, et en conséquence « Toute déclaration des droits deviendra imparfaite à un moment donné, et ne pourra que perdre de sa valeur ».

L’anthropologue australien, Adolphus Peter Elkin, professeur à l’Université de Sidney, assure :

«  Hors de la société, l’individu n’aurait pas de droits ». D’autre part, « tous les droits de l’homme sont également relatifs, car ils ont pour origine et pour condition les nécessités de la vie en commun, qui modèle et alimente la vie personnelle ».

Dans sa préface à cette enquête, Jacques Maritain justifie la croyance en les droits de l’homme, mais seulement en tant qu’ « idéologie commune limitée à l’ordre pratique ». Il souligne :

« Pour que les peuples s’entendent sur la manière de faire respecter effectivement les droits de l’homme, il faudrait qu’ils aient en commun, … au moins une conception pratique de l’homme et de la vie, une même philosophy of life »[8].

Le philosophe se voit contraint de développer une théorie absurde selon laquelle en matière de droits humains l’action précède la pensée. Au lieu de chercher à justifier et à définir les droits de l’homme il faut, dit-il, « les mettre en pratique et les protéger ». Dès 1942, Maritain avait publié à New York une critique acerbe de l’individualisme des droits de l’homme :

« On a abouti, affirmait-il alors, à traiter l’individu comme un dieu et à faire de tous les droits qu’on lui reconnaissait les droits absolus et illimités d’un dieu »[9].

En 1952, l’Unesco éditera la fameuse brochure de Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, que ce dernier complétera, près de vingt ans plus tard, par sa conférence, Race et culture (1971), prononcée au siège de la même organisation. À cette double occasion, le célèbre anthropologue manifestera lui aussi une attitude singulièrement critique à l’égard de la conception occidentale de la nature humaine, « universaliste et ethnocentrique », qui est au cœur de la déclaration des droits de l’homme.

Autant de textes, de commentaires, de réflexions et d’arguments, aujourd’hui « politiquement incorrects », que les médias dominants ont mis durablement ou provisoirement (?) sous le boisseau.

Arnaud Imatz


[1] Wilhelm Röpke, La crise de notre temps, Paris, Payot, 1962, p. 54.

[2] Voir l’étude du Président de l’Union internationale des juristes catholiques, Miguel Ayuso, La cabeza de la gorgona, Buenos Aires, Nueva Hispanidad, 2001, Chapitre IV, Libertés et droits humains.

[3] Michel Villey, Le droit et les droits de l’homme, Paris PUF, 1990, p. 13 et 153.

[4] Raimon Panikkar, « La notion de droits de l’homme est-elle un concept occidental ? », in Diogène, 1982 (nº 120), p. 87-115 et Interculture, Vol. XVII, nº 1, cahier 82, juin 1984.

[5] Joseph Yacoub, « Pour un élargissement des droits de l’homme », in Diogène, 2/2004 (n°206), p. 99-121.

[6] Voir : « Problèmes et aspects des droits de l’homme », PHS/3, UNESCO, Paris, 15 juin 1948. http://unesdoc.unesco.org/images/0015/001550/155041fb.pdf. (« A Collective Approach to the Problems of Human Rights”. http://unesdoc.unesco.org/images/0015/001550/155041eb.pdf). Voir également : Autour de la nouvelle Déclaration universelle des droits de l’homme. Textes réunis par l’UNESCO, Paris, Éditions du Sagittaire, 1949.

[7] Sur ce point, le théoricien du personnalisme chrétien demeure constant, malgré toute l’évolution idéologique qui le mène de la Troisième voie (au-delà du fascisme, du communisme, du libéralisme, de la social-démocratie et de la démocratie chrétienne), au début des années 1930, à des positions philo-communistes, dans l’immédiat après-guerre, en passant par la défense des orientations de la Révolution nationale au début du régime de Vichy et au soutien du mouvement de Résistance de tendance gaulliste « Combat ».

[8] Voir : unesdoc.unesco.org/images/0005/000535/053542fo.pdf et Jacques Maritain, Introduction à Autour de la nouvelle Déclaration universelle des droits de l’homme, Textes réunis par l’UNESCO, Paris, Éditions du Sagittaire, 1949.

[9] Jacques Maritain, Les droits de l’homme et la loi naturelle, New York, La Maison Française, 1942 et « Sur la philosophie des droits de l’homme », in Autour de la nouvelle Déclaration … », cf. supra, p. 30.

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