Jean-François Gayraud – L’art de la guerre financière

Jean-François Gayraud – La logique guerrière de la finance (Xerfi Canal)

Xerfi Canal TV a reçu Jean-François Gayraud, essayiste et commissaire divisionnaire, dans le cadre de l’ouvrage: « L’Art de la guerre financière ». Une interview menée par Thibault Lieurade.

Résister à la toute-puissance de la finance : le cas de l’Islande

Du crime financier à la finance criminogène


La finance et le capitalisme sont-ils un champ de bataille ? (TV5 Monde)

Entretien avec Jean-François Gayraud, auteur de « L’art de la guerre financière » aux éditions Odile Jacob. Depuis des années, Jean-François Gayraud martèle son message : les crises économiques sont rarement systémiques, elles ont le plus souvent des origines criminelles. 2008 a confirmé son analyse. Aujourd’hui il précise sa pensée avec « L’art de la guerre financière ».


Entretien avec l’essayiste Jean-François Gayraud, à propos de son ouvrage “L’Art de la guerre financière” (éd. Odile Jacob) – IRIS :

– Votre ouvrage renseigne sur une guerre invisible menée par la haute finance. L’enjeu principal n’est-il pas de briser le jargon ordo-libéral et de politiser la criminalité de la finance ?

– Le capitalisme financier est-il totalitaire ? Sur quels mécanismes et privilèges repose la puissance offensive de la finance ?

– La finance criminelle et irresponsable porte-t-elle les germes de sa propre destruction ?


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Les guerres financières existent.

Ce sont de vraies guerres qui tuent et paupérisent les peuples, comme on l’a vu en Grèce. Cette situation stratégique inédite s’explique par la nouvelle puissance des acteurs financiers : banques d’affaires, fonds d’investissements, milliardaires de Wall Street.

Depuis les années 1980, une finance dérégulée, mondialisée et en partie toxique s’est bâti de vastes principautés immatérielles, surplombant les économies et lançant des raids sur des États captifs et des populations tétanisées. Malgré sa responsabilité dans la crise de 2008, la finance-puissance continue d’étendre son emprise, dans l’ombre, usant de stratégies empruntant à l’art de la guerre.

Ce livre en décrypte les ruses et les tactiques. Au-delà, il donne au citoyen des raisons d’espérer : il existe des moyens pour libérer les États et les peuples de ce Léviathan d’un genre nouveau. Là où la Grèce a dû plier face aux banques, l’Islande a su s’extirper du joug de la haute finance par une insurrection démocratique.


Guerre financière: «chacun va au bout de sa puissance» (Sputnik)

Le capitalisme est révolutionnaire mais le capitalisme financier semble l’être davantage encore. Entretien avec Jean-François Gayraud.

Nous vous parlions hier de Jose Manuel Barroso. Son pantouflage chez Goldman Sachs a fait couler beaucoup d’encre depuis juin dernier. Evidemment, cette affaire a scandalisé, a rappelé à tous la porosité entre le pouvoir politique et la finance. Cela tombe bien: nous avons reçu le Sun Tzu de la finance. Si Sun Tzu a en effet écrit L’art de la guerre au VIème siècle, Jean-François Gayraud a quant à lui publié en 2016 L’art de la guerre financière, aux éditions Odile Jacob. Cet essai s’attaque à l’un des grands dangers qui pèse sur les peuples et que notre auteur appelle une « conflictualité nouvelle ». Selon lui, et depuis les années 70, un capitalisme d’un nouveau genre, un turbo capitalisme financier, corrompt et s’attaque à tout ce qu’il touche et à tout ce qui pourrait rapporter gros. « Le concept de guerre n’est pas une facilité de langage, explique Jean-François Gayraud. Je l’utilise en son sens premier, guerre est synonyme d’hostilité. L’hostilité dans l’histoire humaine prend des formes extrêmement différentes, il y a aussi l’hostilité financière. Ces guerres financières tuent et blessent. Le seul problème est qu’on n’en voit pas immédiatement les conséquences ». Un petit cours de polémologie financière à écouter sur Sputnik News: comment cela est-il arrivé, alors que le système américain est censé reposer sur le règne du droit, sur la Rule of Law? Comment les banquiers font-ils payer les peuples? Peut-on s’extirper du joug de la finance ou doit-on être plus confiants en sa mathématisation?

Jean-François Gayraud – L’invité de 2H15 avant la fin du monde (Radio Nova)

L’actualité semble donner raison à notre invité :  Marie Misset et Armel Hemme recevaient Jean-François Gayraud, commissaire divisionnaire de police et docteur en droit, qui sort ce mois-ci chez Odile Jacob « L’art de la guerre financière« . Alors que sortaient il y a quelques semaines les révélations des Panama Papers, le livre s’intéresse aux guerres financières, « probablement les plus dévastatrices des guerres non-militaires » écrit-il.

Quelles sont ces batailles menées par les hautes sphères – les banques, les fonds d’investissements, les milliardaires ? Qu’a modifié la crise financière de 2008 ? Pourquoi les Islandais ont réussi à résister aux banques, et pas les Grecs ?

Cela fait maintenant plusieurs ouvrages que Jean-François Gayraud s’intéresse à cette thématique du crime d’un point de vue géopolitique et géo-économique. Il dit vouloir moderniser la criminologie en la faisant s’attaquer au monde actuel, un monde fait de crises financières et de flux mondialisés. Il analyse aussi bien la mafia, sur laquelle il a écrit Le Monde des mafias en 2005, que le capitalisme dérégulé, mondialisé et financiarisé, sur lequel il a sorti un livre en 2014 (« Le nouveau capitalisme criminel. Crises financières, narcobanques, trading de haute fréquence« ).


Radio Courtoisie – Libre Journal des chevau-légers du 2 juin 2016 : “Finances, pouvoirs publics et civilisation”

Luc Le Garsmeur, assisté de Victor Fouquet, recevait Jean-François Gayraud, commissaire divisionnaire.

(Podcast à venir)


Quelle guerre financière ? – Entretien avec Jean-François Gayraud (Diploweb)

Jean-François Gayraud s’est conquis un large public avec Le Monde des mafias, La Grande Fraude, Géostratégie du crime (avec François Thual) et Le Nouveau Capitalisme criminel, tous publiés aux éditions Odile Jacob. Il vient de publier L’art de la guerre financière. Il répond aux questions de Pierre Verluise, Directeur du Diploweb.com. Un propos qui rompt avec la « petite musique » habituelle à propos des activités financières et de l’endettement public.

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Pierre Verluise : Comment définissez-vous la finance et la guerre financière ? Quelles sont les représentations fausses à ce propos ?

Jean-François Gayraud : Depuis les années 1980, la Finance occupe une place centrale dans le fonctionnement des sociétés contemporaines. Sa position de surplomb par rapport aux échanges économiques et aux classes politiques font que cette matière ne peut plus être analysée simplement avec la focale de la « science économique », surtout orthodoxe. Derrière la technicité se dissimulent des enjeux politiques et des luttes de pouvoir majeurs. Le diagnostic demeure incomplet et biaisé tant que la perspective « économiste », positiviste et néoclassique, est privilégiée.

Car ce qui se trame, au sens de la dramaturgie, relève de la Politique. Ainsi, fondamentalement, il n’y a jamais de crises financières, mais des choix politiques ayant des conséquences financières. Rechercher les seules explications techniques et ignorer les racines politiques, consiste à privilégier des causes immédiates et à s’aveugler sur les causes premières. Depuis la mise en œuvre des politiques de dérégulation, d’abord aux Etats-Unis puis en Europe, la finance est devenue un phénomène de pouvoir, avec de véritables puissances, en partie autonomes poursuivant des objectifs propres. La dérégulation a sorti le génie de la lampe : depuis, la haute finance s’est émancipée au détriment des Etats et des peuples.

De là, le concept de guerre ne relève pas de la métaphore facile mais d’une claire prise en compte des véritables enjeux imposés par la domination inédite de la finance depuis les années 1980. Comprenons bien ce qui se joue : des puissances financières développent des formes d’hostilité en direction des Etats et des peuples ; telle est la signification exacte du concept de guerre. Il faut avoir une conception réductrice de la guerre, donc de l’hostilité, pour ne l’envisager que sous le seul angle des affrontements militaires. Ce serait oublier que l’hostilité a toujours revêtu dans l’histoire des formes diverses : certes militaire mais aussi politique, culturelle, économique ou finalement financière. Par ailleurs, cette hostilité est en partie criminelle quand on prend en compte deux dimensions. D’abord, les fraudes gigantesques, souvent systématiques et parfois à effet systémique, dont la finance se rend coupable. Ensuite les conséquences destructrices sur les populations de ses actions.

L’idéologie néolibérale est évidement rétive à toute analyse en termes d’hostilité puisque son projet tente de faire accroire que le « doux commerce » cher à Montesquieu (1689-1755) est le pacificateur ultime. Les libéraux veulent imposer l’idée que la concurrence, et non l’hostilité, est la solution ultime. Ainsi que le montrent Julien Freund et auparavant Carl Schmitt, la doxa libérale tente de dépolitiser les rapports sociaux et internationaux afin de conférer au dieu Marché la fonction d’arbitre suprême.

Ce point acquis, la question de l’hostilité conduit ensuite vers le véritable questionnement, sous-jacent : qui est l’ennemi ? Car les vraies guerres – et non ces guerres métaphysiques telles « la guerre à la drogue, à la pauvreté ou au terrorisme », toutes celles déclenchées à partir d’une idée vague -, impliquent des ennemis réels, donc situés géographiquement et historiquement. La désignation de l’ennemi relève d’un choix politique permettant de discerner ce qui est dangereux voire mortel. Ce nominalisme n’est pas neutre, bien au contraire : c’est fondamentalement un acte de souveraineté.

P.V. : Pourquoi parler de « grandes migrations » à propos de la guerre financière ?

J-F G. : La mobilité est l’une des grandes tactiques de l’art militaire. Or la guerre financière, ainsi que je le démontre dans mon livre, s’appuie sur une quadruple migration : des capitaux, des élites, des dettes et des responsabilités. Ces phénomènes migratoires sont une clef d’explication importante pour comprendre la puissance des institutions financières qui mènent de véritables « guerre de mouvement ».

P. V. : Le crime financier est-il puni à la hauteur de ses conséquences ?

J-F G. : Globalement, les crimes financiers majeurs sont impunis. Ou lorsqu’ils le sont, c’est de manière imparfaite car trop souvent dans un cadre transactionnel, ainsi que les Américains nous ont habitué à la faire avec leurs dispositifs de plea bargaining et de deffered prosecution. Les sanctions sont alors principalement financières. Elles peuvent donc être socialisées et elles fonctionnent de fait comme de simples taxes sur la fraude. Comme elles ne touchent que rarement à titre personnel les banquiers, l’incitation à la récidive est gravée dans le marbre.

Les raisons de cette impunité sont multiples. Derrière les nombreuses explications conjoncturelles et techniques, il y a une causalité politique unique. Les grands crimes financiers sont des crimes engageant les élites, et non les classes modestes de la société. Les politiciens ne sont donc pas a priori incités à organiser la poursuite d’individus appartenant au même monde qu’eux ou finançant leurs campagnes. Il est par ailleurs aisé de nier l’existence de ces crimes, tant les obstacles sont évidents à leur émergence : caractérisation intellectuelle subtile, définition juridique complexe, invisibilité matérielle fréquente, et administration de la preuve souvent diabolique.

A ce titre, le bilan de la crise de 2008 aura été caricatural et révélateur des véritables rapports de force à l’œuvre aux Etats-Unis. Aucun banquier n’aura comparu devant la justice pénale. Seuls deux cadres intermédiaires auront eu ce « privilège », dont un Français employé chez Goldman Sachs. Les fraudes avaient pourtant été évidentes et elles seules ont pu expliquer une partie de la formation de bulles immobilières et boursières à l’origine de cette crise. D’un point de vue historique, il s’agit d’une véritable régression. Il convient de se souvenir qu’après les crises de 1929 et celle des Savings and loans dans les années 1980, les Etats-Unis avaient su réagir, même imparfaitement, en usant de l’arme pénale. Ce diagnostic criminel s’est semble t-il perdu en route, étouffé par le catéchisme néolibéral et par le poids politique de Wall Street. On ne décrira jamais assez la combinaison perverse du mécanisme dual Too big to fail et Too big to jail.

P. V. : A propos des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), pourquoi parlez d’un « concept truqueur » ?

J.-F. G. : Avec l’acronyme BRIC, une armada d’éditorialistes et d’universitaires se sont faits les propagandistes enthousiastes et sans recul critique d’une parfaite illusion politique et économique. Le fait que cette providentielle découverte émane du monde de la finance, en l’occurrence de la banque Goldman Sachs, n’a soulevé aucun questionnement. Personne ne s’est avisé que la banque, en inventant ce concept, pouvait poursuivre un objectif moins désintéressé que la science : inciter de nouveaux pays miraculeusement adoubés dans la première classe mondiale à goûter aux « nouveaux produits financiers ». Ce concept bric-à-brac marie pourtant torchons et serviettes, niant les facteurs de différenciation (histoire, mœurs, culture, etc.) au profit d’une vague homogénéité issue d’indices économiques incertains. Si l’on comprend le sens de la supercherie imaginée par la banque new-yorkaise, l’aveuglement collectif des universitaires et des éditorialistes l’est moins.

Une décennie plus tard, les BRIC ont montré leurs limites. La banque Goldman Sachs finira par avouer de longues années après qu’elle avait mis en circulation une simple marque. Son économiste en chef John O’Neill, inventeur de l’acronyme magique, expliquera qu’il s’agissait en fait d’un « simple accessoire mental » : un effet d’annonce, une recette de camelot. On pourra toujours considérer que la banque américaine ne faisait que proposer à sa clientèle des produits financiers en pariant sur les « grandes économies émergentes » : elle se lançait en fait dans une prophétie autoréalisatrice qui, une fois passée le temps de l’euphorie artificiellement suscitée, ne pouvait que sombrer.

P. V. : De manière comparative, que nous apprennent la Grèce et l’Islande ?

J-F G. : L’histoire de l’Islande des années 2000 a valeur de métaphore, de conte voltairien. Voilà un pays qui par folie des grandeurs avait décidé de devenir un paradis fiscal et bancaire, un vaste fond spéculatif. L’Islande était devenue temporairement le 5ème pays le plus riche du monde par une politique irraisonnée de dérèglementation de tout son système financier. Toute sa richesse fictive a inéluctablement volé en éclats avec la crise de 2008. La classe politique islandaise, déjà coupable d’avoir transformé le modèle de développement économique du pays et de s’être acoquiné avec les élites bancaires, a voulu imposer un règlement orthodoxe de la faillite bancaire, en appliquant le catéchisme libéral : faire payer le contribuable ! Les Islandais ont refusé par des manifestations de rue puis lors de deux référendums, estimant insupportable « une socialisation des pertes et une privatisation des profits ». Ce sursaut démocratique et viril, qui trouve peut-être son explication dans l’ancienne culture viking, a valeur d’exemple.

Cependant, il est évident que ce sursaut de souveraineté politique a été facilité par le fait que les Islandais n’avaient pas encore abdiqué leur souveraineté monétaire. Si l’Islande avait été corsetée par les traités européens et l’Euro, ce sursaut aurait probablement fait long feu ou bien se serait terminé en tragédie grecque : une camisole bancaire et l’austérité permanente. Faut-il préciser que l’Islande a recouvré sa prospérité et que la Grèce se meurt lentement ? Dans le rapport du faible au fort, les Islandais ont démontré que la résistance a payé, contre l’avis des institutions internationales, des banquiers et des économistes majoritaires.

P. V. : Les « Panama papiers » ont-ils apporté des révélations ?

J-F G. : Tout (peut-être) et rien (certainement).

Commençons par le Rien.Le dispositif global était connu depuis longtemps, documenté et analysé par des ouvrages universitaires et des enquêtes journalistiques nombreux et complets. La description de ce que j’appellerai la « triade et son outil » était tout sauf ignoré : des grandes banques ayant pignon sur rue, des territoires transformés en Etats pirates et des cabinets d’avocats spécialisés, développant des myriades de sociétés écrans. Les révélations ont plutôt porté sur des noms de particuliers et d’entreprises. Toutefois, il faudra observer dans la durée l’ampleur de ce processus de désignation de coupables présumés pour en mesurer la portée exacte. Il ne sera d’ailleurs pas indifférent à terme de comprendre l’origine réelle et les motivations de ces fuites d’informations.

Par ailleurs, la question de fond sera de savoir si, une fois l’émotion médiatique et l’effroi politique passés, ces fuites d’informations auront déclenché ou non des bouleversements tels que le phénomène de la fraude et de l’évasion fiscale auront pu être enfin jugulé. La fuite d’informations aura t-elle pour effet bénéfique de limiter durablement la fuite des capitaux ?

L’histoire de cette question nous apprend qu’il y a un gouffre entre les proclamations gouvernementales suivant chaque scandale – « plus jamais ça » – et ce que les Etats font réellement une fois l’écume de l’agitation médiatique disparue.

Il me semble aussi important de souligner que la lumière crue jetée sur un pays avec les « Panama papers » ne doit pas occulter trois faits essentiels. D’abord que nous sommes en présence d’une véritable industrie mondialisée de la piraterie fiscale menée par des entreprises bancaires et juridiques a priori respectables, employant des milliers de diplômés des meilleures universités. On ne soulignera d’ailleurs jamais assez que d’un point de vue sociologique, la fraude et l’évasion fiscale profite à une partie des élites et est mise en œuvre par un segment de ces mêmes élites, du Nord comme du Sud. Ensuite, que Panama n’est pas un cas isolé, un mouton noir de la communauté internationale, mais un exemple parmi des dizaines d’autres de pays ayant décidé de faire de la haute finance douteuse un pilier de leur développement économique, et parfois leur business model.

Enfin, il ne faut pas perdre de vue qu’il n’existe pas deux mondes séparés, celui d’une finance propre et de l’autre d’une finance obscure, mais un continuum dans lequel les Etat pirates et les sociétés écrans servent de ponts à ces deux univers et surtout de régulateur à un capitalisme devenu anomique. La fin des paradis fiscaux et bancaires ne dépendra pas des seules bonnes intentions portées par l’OCDE et les Etats, mais de véritables sanctions commerciales et financières contre les Etats pirates. Faute de quoi, l’impunité et l’opacité perdureront. Il y a pourtant urgence à agir car, au delà de la dimension éthique du problème, la situation dégradée des finances publiques des Etats impose de récupérer ces dizaines de milliards qui échappent à l’impôt. L’évitement de l’impôt a toujours été un sport oligarchique, à l’image du golf ou du polo, et il faut donc analyser tous ces mécanismes et institutions de l’opacité fiscale comme une industrie de protection des riches, que cette richesse soit légale à l’origine ou issue de la criminalité. Jusqu’à présent, les Etats et les organisations internationales ont usé, par lâcheté ou impuissance, de méthodes relevant de la persuasion face aux Etats pirates. On en voit les limites aujourd’hui. Seule une politique répressive aura des effets réels et durables. Un peu de dureté ne nuit jamais.

Pour être complet sur le sujet, il faut rappeler que s’il existe objectivement des dizaines de paradis fiscaux et bancaires à travers le monde, nombre de pays pourtant victimes de ces fuites abyssales de capitaux sont, par segments, aussi de micros paradis fiscaux et bancaires. Ils le sont par exemple quand ils décident une baisse drastique des impôts pour leurs riches : la Grèce est ainsi historiquement un paradis fiscal pour ses oligarques ; et les Etats-Unis depuis les années 1980. Ou bien quand des conventions fiscales favorables sont signées avec des partenaires privilégiés : la France est depuis 2008 un paradis fiscal pour les investisseurs du Qatar.

P. V. : Beaucoup d’étudiants rêvent de « faire de la finance ». Quid de son enseignement ?

J-F G. : « Rêver de faire de la finance » me semble une étrangeté, voire un oxymore ; encore que tout soit possible puisque l’homme moderne semble réduit à un Homo oeconomicus, un bipède consommateur, cupide et festif. Il est vrai que les plus hauts maitres de la finance affirment que la cupidité est une valeur positive. En France, le ministre de l’économie et des finances a expliqué, je cite : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires » (2016). J’en déduis que la finance n’est pas l’ennemi de tout le monde. Jean Tirole, lauréat du prix de la Banque de Suède, plus complaisamment appelé « prix Nobel d’économie », répète à l’envie que « l’égoïsme est le moteur du lien social » et que « la cupidité n’est ni bonne ni mauvaise ». Vous me direz qu’il ne fait que répéter la vieille doxa libérale. Ce thuriféraire du Dieu marché omniscient est l’exemple typique de ces économistes de la finance qui fonctionnent tels des « intellectuels organiques », pour reprendre l’expression de Gramsci. Nul hasard ainsi que Jean Tirole ait reçu le prix 2007 « Risques Les Echos » pour son livre The Theory of Corporate Finance des mains de Daniel Bouton, PDG de la Société générale. On admirera le dispositif chimiquement pur : un quotidien d’obédience libéral propriété du groupe LVMH, le PDG de l’une des plus grandes banques du monde, pour un livre forcément en anglais qui est la lingua franca de la haute finance dont le contenu sert de bréviaire aux acteurs du marché. D’ailleurs, Daniel Bouton ne cache pas son bonheur à disposer ainsi d’une base académique pour justifier ou légitimer le travail de la banque contemporaine quand il explique lors de cette remise de prix, le 7 juin 2007,  » combien le travail académique a permis de bouleverser en quelques décennies la pratique de l’activité financière. Sans recherche, il n’y aurait, pas de marchés dérivés qui ont permis la marchéïsation du financement de l’économie ». Et de préciser pour ceux qui n’auraient pas compris :  » Monsieur Jean Tirole, votre ouvrage est d’ores et déjà reconnu comme une référence. La presse scientifique, mais aussi la presse d’information générale, en particulier anglo-saxonne, ont souligné qu’il constitue le nouveau manuel de base pour tout étudiant et tout chercheur en finance d’entreprise ».

J’en profite pour souligner l’énormité des contradictions et des impostures de ces Maitres de la Haute finance qui ne cessent de prôner la transparence sur les marchés mais se refusent à se l’appliquer à eux-mêmes. Nombre de ces économistes étant des « économistes à gages », largement rémunérés par des institutions financières pour leur travaux, conseils ou via des chaires, dans une ambiance de conflits d’intérêts hallucinante. Les mêmes banquiers se refusent à eux-mêmes cette transparence, comme l’avoue Daniel Bouton lors toujours de son discours de remise de prix à Jean Tirole :  » Ce sujet de l’asymétrie de l’information est évidement un sujet qui passionne le banquier en tant que prêteur, mais aussi l’investisseur sur les marchés. L’un comme l’autre sont, et c’est évidemment récent, avides de transparence. (…) Il reste un point sur lequel il ne faut pas accepter la transparence totale c’est la stratégie future. Il importe au plus haut point que les théoriciens de la corporate finance ne commettent pas l’erreur d’exiger cette transparence, à travers en particulier la transparence sur les règles de fixation des rémunérations des dirigeants qui souvent permettent de la découvrir. »

Comprenons-bien le sens du propos en forme d’injonction intimidante : la transparence pour tous, sauf pour les rémunérations des banquiers ! Cette manière brutale d’interdire a priori un domaine de recherche à un « scientifique » en dit long sur la réalité des relations entre une « science de la finance » et ses  » universitaires » : mais le client est roi ! Le Maitre dicte ses conditions.

Il est dommage que ce goût pour la transparence ne se soit pas répandu au sein de cette grande banque universelle car elle eut peut-être permis de découvrir la gigantesque fraude de 4,9 milliards d’euros (l’affaire dite Kerviel) qui faillit la faire disparaitre par l’énormité des engagements pris sur les marchés. On constate au final combien l’économie dominante enseignée est porteuse d’une idéologie qui avance masquée derrière les oripeaux de la science et des mathématiques, y compris à l’Université. Les conceptions hétérodoxes et non strictement mathématiques sont marginalisées, au profit d’une doxa néo classique et libérale. Une business school peut-elle développer une critique de la haute finance contemporaine quand ses financeurs sont le secteur marchand et bancaire et son objectif affiché le business ? Exigerait-on d’une école hôtelière de professer une éthique de la frugalité ?

Mais il ne faut pas trop incriminer la seule science économique. D’autres disciplines se sont montrées aveugles aux dérèglements de la haute finance et à la criminalité financière. Pourquoi la sociologie criminelle française ne s’est-elle pas emparée du sujet ? Une sociologie d’Etat qui, alliée à certains juristes, a œuvré – milité devrait-on dire – pour empêcher l’émergence en France d’une discipline criminologique autonome à l’Université.


Jean-François Gayraud: «Une guerre financière qui ne dit pas son nom» (Mediapart)

La finance dérégulée et mondialisée s’est acquis une puissance démultipliée. Elle mène de vraies guerres face aux États et aux populations, explique Jean-François Gayraud dans L’Art de la guerre financière. Entretien.

Docteur en droit, Jean-François Gayraud est commissaire divisionnaire, ancien élève de l’École nationale supérieure de police. Ses travaux portent sur l’articulation entre phénomènes criminels et crises financières nées de la dérégulation des marchés. Il est intervenu devant la commission spéciale du parlement européen sur « la criminalité organisée, la corruption et le blanchiment de capitaux ». Il est lauréat du prix Giovanni Falcone qui lui a été décerné en 2014 par le Conseil de l’Europe et la ville de Strasbourg.

Dans vos derniers livres, vous vous étiez attaché à dénoncer les systèmes de fraudes massives, de mafias et surtout de cols blancs criminalisés qui pouvaient prospérer à l’abri du système bancaire et financier. Aujourd’hui, vous semblez monter d’un cran avec votre livre L’Art de la guerre financière. Pourquoi aborder le système financier en terme militaire ? Pourquoi parler de guerre ?

Parce que c’est une vraie guerre, même si elle ne dit pas son nom. Elle est invisible, mais elle n’en fait pas moins de victimes que les bombes des champs de bataille, même si on n’en parle jamais. Avec la crise de 2008, nous avons assisté à la destruction de quartiers, de villes entières, comme Detroit ou Baltimore aux États-Unis, totalement anéanties par les expropriations et les saisies massives, désertées par leurs populations et ensuite par la fermeture des usines.

Les subprimes ont fonctionné comme des bombes à neutrons : les habitants ont été expulsés, vidés des lieux mais les maisons sont restées intactes pour être récupérées par les banques prédatrices. Et on ne parle pas des millions de chômeurs et de salariés sombrant subitement dans la pauvreté, des vies broyées, de ces gens poussés au suicide, qui sont autant de victimes anonymes. Tout cela est le produit d’un système financier devenu anomique.

Le nouveau système financier apparu dans les années 1980 allie une puissance et une complexité telles qu’il mérite d’être analysé sous des angles nouveaux. L’économie classique ne veut ni ne peut penser la finance d’un point de vue criminel, par positivisme étroit. La sociologie, qui pourtant avait été capable aux origines de penser le crime, s’est abîmée dans les chemins de traverse de la déconstruction.

Il faut donc essayer de refonder une réflexion avec d’autres points de vue. Avec la criminologie et la géopolitique, tel que je l’ai fait dans des livres précédents, aujourd’hui avec la polémologie. Les angles de compréhension, « d’attaque », doivent être multiples, tant les facettes de la haute finance toxique sont nombreuses. La guerre ne peut pas être le monopole des militaires. L’hostilité a toujours pris de multiples visages, tour à tour politique, économique, culturelle et finalement financière. Dans le cas de la haute finance, nous sommes manifestement face à un système qui mène des stratégies propres, avec des intérêts déconnectés de ceux des États et des peuples. Les financiers, peut-être moins dans leurs intentions que dans les conséquences de leurs actes, agissent souvent avec hostilité face aux populations, depuis que les politiques de dérégulation leur ont laissé la bride sur le cou.

La finance et l’économie ne sont pas forcément criminelles, disent de nombreux économistes. N’avez-vous pas l’impression de forcer le trait, au risque de finalement desservir l’analyse ?

Mon point de départ est celui de la criminologie : il y a de ce fait forcément un effet de loupe. Iriez-vous reprocher à un médecin de diagnostiquer des maladies ? La fraude, le crime ne sont pas consubstantiels à la finance. Mais il est essentiel de comprendre que dans le nouveau contexte d’un capitalisme excessivement dérégulé, financiarisé et mondialisé, la fraude n’est plus une question périphérique, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire.

Le capitalisme qui a émergé dans les années 1980 est fortement criminogène : ce qui signifie qu’il recèle de fortes incitations et opportunités à la fraude. Ces incitations et opportunités n’ont jamais été aussi fortes depuis le XIXe siècle et ses « barons voleurs ». L’origine première de ces dérèglements mortifères est connue : la dérégulation, au départ un corpus d’idées, transformées ensuite en politiques publiques. Le tout amplifié par les innovations technologiques.

On nous explique depuis qu’il n’y a pas d’échappatoire à la dérégulation/financiarisation des marchés ; on connaît le mantra de cette idéologie : « Il n’y avait pas d’alternative. » Les libéraux dogmatiques ont imposé l’idée que la concurrence, et non l’hostilité, est la solution ultime. Autrement dit, la doxa libérale tente de dépolitiser les rapports sociaux et internationaux afin de conférer au Marché la fonction d’arbitre suprême. Lorsque des fraudes ou des crimes surgissent sur les marchés financiers, le récit dominant est en général celui du fait divers, donc d’une narration sous l’angle badin des dérives ponctuelles, et non de l’analyse systémique. On refuse de voir ce qui dans le système les rend possibles, voire les suscite. En fait, on est toujours plus ou moins dans la relativisation ou le déni.

Le diagnostic criminel est ou ignoré ou incomplet. On l’a vu au moment de la crise de 2008, ou dans le cas des banques HSBC et Wachovia aux États-Unis [accusées d’avoir blanchi des milliards de dollars pour le compte de narcotrafiquants mexicains – ndlr] par exemple. On se rend compte alors que la fraude fait partie intégrante de certains business model financiers et qu’elle a des effets macroéconomiques.

Aucune leçon profonde de ces crimes récurrents et à effets systémiques n’a été tirée. La preuve en est qu’aux États-Unis, épicentre de ces fraudes majeures, des transactions pré-pénales avec les autorités ont systématiquement été proposées aux banquiers, afin d’éviter des procès publics. Ces ersatz de sanctions fonctionnent de fait comme de simples taxes sur la fraude, ce qui permet, en l’absence de procès pénal digne de ce nom, de dissimuler les fautes des personnes. Le résultat final est un quasi-encouragement à la récidive. Cette absence de procès publics représente un vrai problème, car les fautes ne sont pas nommées et les responsabilités demeurent floues. L’impunité est alors la norme. Combien de banquiers ont-ils été condamnés après la crise de 2008 ? Aucun, à deux exceptions mineures. Pourtant, les populations ont été touchées suite à ces malversations. La tragédie en partie criminelle nord-américaine de 2008 se reproduit aujourd’hui en Grèce depuis 2010.

L’économie a certes besoin de la finance. Mais il faut se poser la question essentielle : excessivement dérégulée et mondialisée, sert-elle encore l’intérêt général ? La haute finance devrait être canalisée et ramenée à ses vrais métiers de dépôts et de prêts. Mais nous avons renoncé à le faire depuis plus de quarante ans, alors qu’elle fait porter des risques immenses à l’ensemble des populations. Autrement dit, la finance devrait être un Bien commun, à l’image de l’eau ou de l’air : or elle est devenue trop souvent un outil de spéculation et de prédation.

En quoi la stratégie militaire peut-elle aider à comprendre le pouvoir de la finance ?

L’art militaire nous apprend certes à penser l’hostilité et la caractérisation de l’ennemi, mais aussi le pouvoir, la puissance et les destructions. La confrontation peut être masquée mais elle est réelle. Cette puissance financière a des conséquences sur la vie de tous : on en meurt, on en souffre. Qui peut envier aujourd’hui le destin des Grecs étranglés par des dettes dont ils ne sont pas totalement responsables ? Ou hier des Noirs américains et plus largement des classes moyennes pris dans les rets des prêts prédateurs ?

Une note d’espoir cependant. Les voies d’une sortie existent. Pour cela, il convient de commencer par nommer correctement les choses, en posant un diagnostic juste ; en l’occurrence savoir sortir des explications bienséantes en sachant discerner la part importante de criminalité existant dans les désordres financiers contemporains. Le peuple souverain a le droit de savoir et de comprendre, au-delà des diagnostics convenus. La seconde étape est claire et les Islandais, dont je parle longuement dans mon livre, ont été exemplaires sur ce point : résister, dire « non » par des moyens démocratiques. Rien n’est compliqué en réalité quand l’horizon intellectuel est éclairci par un diagnostic juste et que les populations peuvent réellement décider. Le cas islandais est de ce point de vue plus qu’un cas d’école : un quasi-conte voltairien…

Je me suis volontairement référé à Clausewitz dans ce livre. Le stratège prussien parle beaucoup de la nécessité de dissiper le « brouillard de la guerre ». Le brouillard dont je parle n’est pas celui de l’incertitude du combat, mais celui de l’opacité et de l’asymétrie des savoirs, savamment orchestrées par la haute finance ; en particulier en devenant propriétaire d’organes de presse ou en cooptant des économistes à gages. Le système financier dispose du quasi-monopole des informations pertinentes et des récits. Or le monopole du récit, on l’a vu dans l’affaire grecque de manière caricaturale, permet toutes les manipulations. George Orwell a tout dit sur ce point dans 1984.

La prétendue société de l’information est en réalité porteuse de beaucoup d’opacité. La médiasphère crée sa propre réalité qui vient se superposer au monde réel. Or ce qui n’émerge pas ou n’est pas perçu par la médiasphère est condamné à ne pas exister.

La crise semble pourtant avoir ouvert les yeux à de nombreuses personnes. Beaucoup ont découvert à cette occasion un système, ou des pans d’un système dont ils n’avaient pas pris la mesure auparavant. Des candidatures politiques comme celle de Corbyn en Grande-Bretagne, de Sanders aux États-Unis, sont nées de cette prise de conscience…

C’est heureux. L’opinion publique prend conscience du fonctionnement réel du système financier. Une partie du brouillard paraît se dissiper, révélant des pratiques frauduleuses et prédatrices, méconnues du grand public jusqu’alors. Mais les explications dominantes sur la crise ont malgré tout été d’un incroyable conformisme. La preuve en est : au bout du compte, nous avons subi l’impunité pénale pour les banksters et l’austérité pour les populations. Et pour la crise de 2008, le diagnostic sur le caractère systémique de la fraude est resté marginal.

Des responsables politiques comme Corbyn ou Sanders sont porteurs de cette prise de conscience, car ils sont fondamentalement keynésiens, ce qui ne peut que les rendre perméables à la variable criminelle. Ils suivent les traces de leur illustre prédécesseur, le président Franklin D. Roosevelt, qui ne cessa dans l’entre-deux-guerres de fustiger « l’argent organisé plus dangereux que le crime organisé ». Le brouillard semble donc se dissiper par instants. Mais soyons pourtant sans illusion excessive : d’expérience, le brouillard se reforme rapidement. À l’examen froid de l’architecture actuelle de la finance mondialisée, que constate-t-on ? Depuis 2008, malgré des déclarations politiques tonitruantes et des lois dites de re-régulation, rien n’a fondamentalement changé. Beaucoup de bruit politico-médiatique pour, sinon rien, du moins pour des changements plutôt cosmétiques.

Est-ce que nommer les choses est suffisant ? Lors de la campagne présidentielle, François Hollande a fait nommer les choses : « Mon adversaire, c’est la finance », avait-il assuré dans son discours du Bourget. Mais cela n’a fondamentalement rien changé…

L’idéologie dominante des élites médiatiques, académiques et politiques est un concentré de libéralisme et de libertarisme : Mai 68 plus la société du Mont-Pèlerin. Dans l’ordre intellectuel français, Michel Foucault en constitue la synthèse la plus aboutie. Au demeurant, je suis convaincu que nous vivons en France un dévoiement de la pensée libérale. Un Raymond Aron, par exemple, ne se reconnaîtrait probablement pas dans ce qu’est devenue la pensée commune de nos élites libérales/libertariennes, de droite comme de gauche.

Relisons sa très belle préface au livre de Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, intitulée « Avez-vous lu Veblen ? », et on constatera combien ce grand libéral n’était pas aveugle, lui, aux méfaits du marché sans limites…Aux États-Unis, les critiques sur la finance toxique sont plus fortes qu’en France, pays dont la plupart des débats sont anesthésiés. Le « libre marché des idées » fonctionne mieux que dans notre pays. L’ordo-libéralisme, gravé dans le marbre des traités européens, est devenu notre idéologie commune. Nous acceptons, résignés et soumis, le pouvoir de la finance sur les États et sur l’Europe.

Il est impossible d’agir seul face au système financier mondialisé, disent certains. La guerre est-elle perdue d’avance ?

Bien sûr qu’il est possible d’agir seul. L’exemple islandais est là pour le montrer. Il y a eu un sursaut populaire. Le peuple islandais a refusé la routine politicienne de la migration des dettes vers les contribuables, rompant avec l’axiome « socialisation des pertes, privatisation des profits ». Les Islandais ont nationalisé les banques, instauré un contrôle des changes, poursuivi les fraudeurs devant la justice et des commissions d’enquête, aidé les ménages surendettés et taxé les plus riches.

Les responsables politiques occidentaux sont pour la plupart en « vacances », pour reprendre la description faite par l’historien Hippolyte Taine des aristocrates de l’Ancien Régime dans Les Origines de la France contemporaine. On sait où cette passivité les a conduits. La question de la reprise de contrôle de la finance est une question décisive pour l’avenir. C’est un sujet non pas technique mais profondément politique. Il faut comprendre qu’il y a de l’hostilité contre les peuples dans les pratiques de la haute finance actuelle. Il est temps que nos responsables politiques admettent que nous sommes sur un champ de bataille.


Jean-François Gayraud : son ennemi, c’est la finance (Le Figaro)

LA CHRONIQUE D’ÉRIC ZEMMOUR – Le dernier livre de Jean-François Gayraud est un redoutable réquisitoire contre la puissance de la finance, sous les auspices de Machiavel et de Carl Schmitt. Loin des rodomontades électoralistes.

Les guerres ne sont pas seulement militaires. Elles peuvent être aussi idéologiques, démographiques, technologiques, commerciales. On croit qu’elles ne tuent pas, mais elles détruisent, saccagent, ruinent. Et la plus terrible guerre qui nous est livrée aujourd’hui est financière. Telle est la thèse défendue avec véhémence et rigueur dans ce petit (par la taille ) livre de Jean-François Gayraud.

L’auteur en est venu à s’intéresser à la finance par la lutte policière contre les mafias, trafics en tout genre, blanchiments d’argent de la drogue, etc. Le lien est déjà tout un programme. Et en soi un acte d’accusation contre le système bancaire mondial, devenu, de notoriété publique, le serviteur zélé de cet argent noir qu’il blanchit à travers ses paradis fiscaux. Tout cela fait régulièrement la une des gazettes. D’ailleurs, rien de ce que nous dit notre auteur n’est inédit. Pas de révélations ni d’investigations. Ses analyses sur le désordre monétaire provoqué par la décision de Nixon de rompre la convertibilité entre le dollar et l’or le 15 août 1971 ; la dérégulation libérale des années 1980 ; le sauvetage des banques lors de la crise des subprimes de 2008 ; le moralisme dogmatique des Allemands à l’égard des Grecs, alors qu’eux-mêmes n’ont jamais payé leurs dettes, que ce soit après la Première ou la Seconde Guerre mondiale ; les apories de la théorie libérale, sa fuite en avant dans la mathématisation et la complexification ; ou encore la puissance de ses relais médiatiques, dominés désormais par les puissances financières, et surtout le «maillage serré de hauts fonctionnaires, politiciens et lobbyistes échangeant informations et postes» qui, à Washington, à Bruxelles ou même à Paris, garantissent la prééminence de la Banque: tout cela a déjà été écrit cent fois.

De même pour l’alliance victorieuse depuis quarante ans des libéraux et libertaires, de Cohn-Bendit et de la Finance internationale, décortiquée pour notre plus grand bonheur par l’Américain Christopher Lasch ou le Français Jean-Claude Michéa, à qui Gayraud emprunte même l’usage troublant, mais charmant, des longs codicilles.

Non, l’originalité et l’audace de l’ouvrage sont dans sa perspective. Avec force citations de Machiavel, de Carl Schmitt et de Julien Freund, notre auteur sort cette querelle de l’économie où elle se languit et s’obscurcit pour la poser sur le seul terrain où tout s’éclaire: le politique. C’est toute l’habileté du capitalisme financier, et de son idéologie libérale, que d’avoir fait croire qu’on n’était pas sur le terrain idéologique, mais uniquement dans le prosaïsme des faits:

«Rien n’est plus politique que ce projet de dépolitisation: en acquérant une position de centralité dans la société grâce au libéralisme, l’économie devient un phénomène politique.»

Et historique. L’auteur coupe l’histoire de l’Europe en deux périodes: un avant, où le Politique dirige la Finance, quitte à punir et emprisonner ses banquiers, comme Louis XIV avec Fouquet ou Napoléon avec Ouvrard ; et un après, à partir de Louis-Philippe, et surtout depuis les années 70 du XXe siècle, où les financiers dominent les États et les asservissent. Il aurait pu ajouter d’ailleurs que ce n’est pas un hasard si la Haute Banque, à l’époque basée tout entière dans la City à Londres, a financé sans limites les guerres de l’Angleterre contre les deux plus puissants monarques de notre histoire, jusqu’à leur faire rendre gorge. Depuis lors, notre pays se le tient pour dit et ne mène que des simulacres de guerres contre la finance.

«Ce ne sont plus les puissances politiques qui contrôlent les marchés, mais les marchés qui disciplinent les États… De maître, l’État est devenu esclave.»

Les grands féodaux sont de retour. Et ils ont l’habileté d’opérer au nom de la liberté. Gayraud pose sans ambages les termes de cet «affrontement du libéralisme (droit et marché rois) et de la démocratie (souverainetés nationales et populaires)». Les anciens alliés de la Révolution française sont devenus ennemis irréductibles. Marx l’avait vu précocement ; mais les horreurs du communisme ont délégitimé son diagnostic. Dès lors, le libéralisme a remplacé cette autre religion séculière qu’était le communisme. Ce jugement fera hurler les libéraux, les droits-de-l’hommistes et tous ceux, ils sont légion, qui confondent la République avec le libéralisme et privilégient la liberté de l’individu plutôt que celle de la nation.

Mais il donnera raison à la révolte «illibérale» qui gronde dans l’est de l’Europe, du côté de Poutine, d’Orban ou encore des Polonais. Ceux-ci contestent à la fois la domination du droit et du marché, la religion des droits de l’homme et du sans-frontiérisme. Notre auteur n’en parle pas. Il préfère n’évoquer que le cas du peuple islandais, qui s’est révolté victorieusement contre le diktat des banques et des organisations financières internationales. Comme s’il craignait quand même les foudres du politiquement correct. L’alliance qu’il dénonce, entre droit et marché, fonde la religion nouvelle. Mais derrière cette alliance, il y a les pays d’Europe de l’Ouest, l’Allemagne, la France, mais surtout leur parrain, les États-Unis. Et leur formidable armada militaire. C’est le point aveugle du raisonnement de notre auteur. Si la finance peut asservir les États, c’est parce qu’elle bénéficie du soutien de la force militaire américaine, qui terrifie les plus farouches.

Notre ennemi ne serait donc pas la finance, mais les États-Unis d’Amérique, ou plutôt l’alliance redoutable entre Wall Street et la Maison-Blanche, avec des États-Unis devenus ploutocratie – où la classe politique est corrompue par ceux qui payent ses campagnes électorales – et une puissance militaire incomparable au service des intérêts de la finance. Notre grand allié, notre protecteur, notre libérateur! C’est la conclusion à laquelle étaient déjà arrivés deux de nos plus grands présidents, de Gaulle et Mitterrand. Et c’est ce qui expliquerait la soumission de nos politiques devant les exigences de la finance.

Gayraud a compris l’essentiel:

«L’Europe sous la domination de Wall Street n’est souveraine qu’en apparence… Les États-Unis, puissance impériale par excellence, mènent à leurs alliés des guerres économiques et financières, et à leurs ennemis situés hors de leur espace de civilisation des guerres militaires.»

Les guerres militaires à l’extérieur servant d’abord à terrifier les alliés de l’intérieur qui seraient tentés de se rebeller.


Jean-François Gayraud, haut fonctionnaire : « La finance nous domine de sa puissance » (Telerama)

Une onde de choc sur la carte du monde. Un tremblement de terre à la table des puissants, qu’ils soient chefs d’Etat, ministres, milliardaires ou sportifs. Les Panama Papers, issus du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca et compilés par le Consortium international des journalistes d’investigation, n’ont pas encore révélé tous leurs secrets. La finance offshore est bel et bien en train de mener une guerre contre les peuples : c’est la thèse du nouveau livre de Jean-François Gayraud, L’Art de la guerre financière, dont la sortie coïncide avec les révélations des Panama Papers.

Commissaire divisionnaire de police et docteur en droit, auteur du Nouveau Capitalisme criminel (2014) et du Monde des mafias. Géopolitique du crime organisé (2005), Jean-François Gayraud éclaire ce monde opaque et tentaculaire de la finance offshore et décrypte les enjeux complexes des crimes financiers.

Comment accueillez-vous cette affaire des Panama Papers ?

Nous sommes les spectateurs d’une inquiétante tragédie : la finance déchaînée et hors sol façonne désormais le monde. La fraude et l’évasion fiscales représentent un acte d’hostilité majeur contre les peuples et les Etats. La corruption est devenue un phénomène central de la modernité, facilité par la dérégulation des marchés financiers à partir des années 1980. Il s’est produit à ce moment-là une césure importante : jusque-là contenue, la finance nous domine désormais de sa puissance. Ce nouveau capitalisme financiarisé qui ne connaît pas d’entraves est criminogène, dans le sens où il recèle des incitations et des opportunités à la fraude qui étaient sinon inconnues du moins limitées lors de la période économique antérieure. La mondialisation a ouvert de nouveaux espaces et favorisé les déplacements de capitaux. Les pays qu’on nomme les paradis fiscaux et bancaires se sont transformés en business modèles, en territoires dont l’activité, le mode de développement n’est plus fondé que sur la haute finance toxique.

Panama en est l’exemple même…

Panama est emblématique de cette nouvelle donne géopolitique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le monde moderne s’est balkanisé. On dénombre de plus en plus d’Etats : en 1945, cinquante et un étaient représentés à l’ONU, il y en a aujourd’hui à peu près deux cents. Or, la plupart ne sont pas viables, ce sont des espaces vides d’un point de vue géopolitique, et ces vides sont naturellement comblés par des flux transnationaux, financiers et commerciaux, qui peuvent être criminels. Le paradis fiscal et bancaire est en fait un Etat pirate, qui absorbe des flux financiers douteux avec la complicité de très grandes banques internationales. Ces pays sont bâtis sur deux piliers : l’opacité et la vitesse. La vitesse de déplacement des flux financiers est favorisée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Le trading de haute fréquence se joue ainsi à la nanoseconde. Quant à l’opacité, c’est elle qui permet d’abriter et de faciliter les activités criminelles.

Cette opacité empêche le crime financier d’être identifié. Cette gigantesque affaire va-t-elle changer la donne ?

En matière de crime financier, le déni et l’anesthésie des consciences ont jusque-là dominé. Pour deux raisons. D’abord, ce type de crime est extrêmement difficile à comprendre car il brouille les frontières entre le légal et l’illégal : les crimes économiques et financiers n’ont pas l’évidence juridique, intellectuelle et matérielle qu’ont les crimes classiques liés à la propriété matérielle ou les crimes de sang. Il est du coup toujours possible de déplacer les frontières entre ce qui relève d’une activité entrepreneuriale un peu audacieuse et de la fraude. C’est toujours flou, douteux.

Ensuite, les élites, souvent de mauvaise foi, ont tendance à considérer que le concept de criminalité ne s’applique pas à ce domaine d’activité. Ajoutons que les paradis fiscaux et bancaires sont aussi de providentiels paradis juridiques et judiciaires. La haute finance n’arrive à fonctionner que parce qu’il existe à sa périphérie tout un demi-monde de spécialistes – cabinets d’avocats, d’audit et de conseil – qui servent de pont, d’intercesseurs entre le monde légal et le monde illégal. Tout cela génère des incertitudes qui permettent aux fraudeurs et aux criminels de louvoyer, de s’insérer dans tous les interstices. Encore une fois, ces tuyauteries n’abritent pas que des activités illégales; l’illégal vient se cacher dans des processus qui servent aussi à des activités légales. C’est toute la ruse de ce type de dispositifs. Tels la fiducie ou le trust, ces entités juridico-financières qui permettent d’anonymiser le détenteur du capital.

Quelles activités financières illégales sont visées ?

On pense évidemment en premier lieu à l’argent issu de la criminalité organisée et de la corruption. A travers le monde, elles représentent des chiffres d’affaires de plusieurs centaines de milliards, du niveau du PIB de certains petits Etats. Le chiffre d’affaires agrégé des quatre mafias italiennes, par exemple, représente environ 8 à 10 % du PIB italien, ce qui équivaut au PIB d’un pays comme la Croatie. Ces masses d’argent doivent bien à un moment donné se réinvestir dans l’économie légale. Il y a aussi, et c’est le gros de l’activité financière douteuse, tout l’argent issu de la fraude et de l’évasion fiscales, émanant d’entreprises, de multinationales ou de particuliers, avec cette zone floue et grise que l’on nomme pudiquement l’optimisation fiscale… Le ratio entre ces deux mannes est très difficile à quantifier. Il n’y a pas d’Insee du crime organisé !

Quelle réponse, prévention ou répression, apporter ?

La réponse doit être judiciaire. Face aux crimes commis par la haute finance, on l’a bien vu après la crise des subprimes aux Etats-Unis, la justice transactionnelle consistant à faire payer des amendes ne fonctionne pas, au sens où elle n’est pas réellement dissuasive. C’est même une incitation à la récidive, car ces amendes arrivent à être payées sans difficultés par ces grandes institutions financières : si les chiffres paraissent impressionnants, elles les absorbent en fait très bien…

Pourquoi cette justice a-t-elle été mise en place, alors ?

Parce que les procès contre la haute finance sont extrêmement longs, coûteux, incertains dans leur issue. Il existe aussi un rapport de force entre politique et finance; aux Etats-Unis, la haute finance est un des lobbies qui contribuent le plus aux campagnes électorales. Personne n’a vraiment envie de mordre la main qui le nourrit… Il y a une troisième raison : la volonté de faire entrer des recettes fiscales en période de réduction des budgets publics. Ces trois raisons combinées expliquent qu’on aille vers toujours plus de justice transactionnelle, alors que seules des condamnations pénales permettraient de bien désigner les fautes, et de sanctionner les fraudeurs. Tant qu’il n’y aura pas de sanctions pénales individuelles, les fraudeurs ne se sentiront pas concernés.

Suivant la logique du «Too big to fail» («trop gros pour faire faillite») ?

Toutes les grandes banques sont dans une course à la taille. Si l’une tombe, elle risque d’entraîner, comme dans un jeu de dominos, la chute d’autres banques mais aussi l’effondrement de l’économie. Le « Too big to fail » a été l’argument clé dans la crise des subprimes pour éviter aux banques les procès criminels et prôner leur sauvetage grâce à l’argent public. Cette migration des dettes du privé vers le public est un vrai problème, les banques ne supportant jamais la responsabilité juridique et financière de leurs fautes ou de leurs fraudes. Elles exercent un chantage permanent sur les Etats, sur le mode : « si vous ne nous secourez pas, nous tombons et nous entraînons dans notre chute l’ensemble du système » .

Et en même temps cette course à la taille rend quasi impossibles des poursuites pénales. Plus un système est gros, c’est vrai dans le public comme dans le privé, plus la caractérisation des responsabilités devient floue puisque les chaînes de commandement et de décisions sont longues et opaques.

L’Islande est au coeur du scandale des Panama Papers. Vous consacrez un chapitre de votre livre à ce pays…

Ce pays, comme beaucoup d’autres, a voulu surfer sur la vague de la dérégulation dans les années 1990. L’Islande s’est imaginé qu’elle pouvait acquérir une prospérité durable en se transformant en paradis bancaire et financier, en devenant un quasi-fonds spéculatif. Elle a donc changé son modèle de développement, mais la crise des subprimes l’a rattrapée et a révélé à quel point tout cet échafaudage n’était qu’une bulle, une illusion. Le pays s’est retrouvé en complète faillite en quelques mois. S’est joué alors un acte essentiel. Les organisations internationales et la classe politique islandaise, communiant ensemble dans le catéchisme libéral, ont voulu faire payer la population, c’est-à-dire faire migrer les dettes du monde bancaire vers le contribuable.

Mais il s’est produit une révolte démocratique; le peuple a répondu : « Non, nous ne sommes pas comptables des faux et des fraudes commis par les grandes banques avec la complicité de l’appareil politique. » Le peuple islandais a simplement refusé de payer. Tout le monde a prédit à l’Islande un destin digne de L’Enfer de Dante, et c’est évidemment l’inverse qui s’est produit. A travers des mesures drastiques, contrôle des changes, nationalisation des banques, jugement des fraudeurs, commission d’enquête parlementaire, l’Islande a pu se remettre sur les rails et retrouver la prospérité. Le pays connaît aujourd’hui un tragique retour de l’histoire.

Le risque populiste du « tous pourris » guette-t-il ?

En matière de crime, on peut vite passer d’un extrême à l’autre. Du déni et de l’aveuglement quant aux réalités criminelles à la tentation du diagnostic inverse, type « tous pourris » ou théorie du complot, lorsque l’on est brutalement confronté à l’évidence de ces réalités. Il faut bien sûr être dans la nuance. On doit juger un arbre à ses fruits. La répression des crimes financiers nécessite du temps, de la compétence et des moyens. Il sera intéressant de voir comment ceux qui ont concouru directement à ces fraudes pourront être poursuivis pénalement, ce qui va soulever d’énormes questions en termes de caractérisation de la preuve et de la définition du niveau de connaissance de la fraude. Cela peut mettre des années et ne jamais être établi judiciairement. Il existe un gouffre entre le fait de savoir ou de présumer, d’une part, et de prouver les faits devant un tribunal, de l’autre. C’est ce gouffre qu’une enquête doit permettre de combler.


Jean-François Gayraud « Le surendettement provoqué par des prêts prédateurs et la spéculation tuent » (L’Humanité)

Entretien réalisé par Stéphane Aubouard

Pour le commissaire divisionnaire spécialiste de l’évasion fiscale et essayiste, la finance mondialisée, boostée par les multinationales, vampirise les forces vives des pays. Avec l’aide de médias inféodés, et d’une justice au pas, elle veut se substituer définitivement à l’État-nation, et menace à court terme nos structures démocratiques.

Votre livre, l’Art de la guerre financière, convoque l’un des grands classiques de la littérature stratégique et militaire, l’Art de la guerre, du Chinois Sun Tzu. Pourquoi ce titre ?

Jean-François Gayraud – Tout est parti de la crise grecque. Depuis une dizaine d’années, la Grèce est le théâtre d’une guerre financière qui ne dit pas son nom. J’ai été à la fois indigné et étonné de la manière dont le peuple grec a été maltraité. Les médias ont rendu compte de cette affaire de façon à la fois tronquée et surtout xénophobe. Partant de ce constat, je me suis dit qu’il fallait changer de clé de lecture sur la question financière. En convoquant la criminologie et la géopolitique, j’ai ajouté cette fois-ci une autre discipline : la stratégie ou, si vous préférez, la polémologie.

La finance internationale s’est aujourd’hui constituée en puissance, avec des objectifs propres souvent adossés pour des raisons tactiques à des États. Son action relève d’une stratégie militaire, autrement dit de l’hostilité. Or, comme dans toute guerre, il y a un art de la guerre financière. C’est la réalité. En matière financière comme dans beaucoup d’autres domaines, ce ne sont pas toujours les « grandes décisions politiques » qui changent le monde, mais les choix à la fois discrets, techniques et invisibles, donc stratégiques et toujours idéologiques. Ce qui caractérise la pensée conservatrice, c’est qu’elle veut nous faire croire qu’il y a un caractère naturel et inéluctable des situations. Derrière le paravent de la science et de la technique, s’est imposée une croyance selon laquelle les marchés financiers peuvent se substituer à l’État et à la démocratie. Or la dérégulation des marchés est une addition de décisions et de créations humaines. Il s’agit donc d’un problème de choix et de décisions. Tant qu’on ne comprend pas que les rapports de forces existent, que nous sommes dans un univers non simplement de concurrence comme le pensent les libéraux dogmatiques mais aussi d’hostilité, on passe à côté de l’essentiel.

De quelle stratégie use la finance pour mener cette guerre ?

Jean-François Gayraud – La finance aime la ruse et brouille les pistes. Elle sait créer de la distance et avance masquée : cette distance est à la fois géographique, sociale et médiatique, si bien que le lien de causalité est difficile à établir entre les dommages sociaux et leurs causes profondes. Je prends dans mon livre l’exemple de la hausse des suicides en Grèce, liés aux décisions brutales des prêteurs internationaux et des différents gouvernements grecs qui ont jeté la population dans la pauvreté à coups de mémorandums et de surendettement. Il s’est produit le même phénomène aux États-Unis avec la crise des subprimes. Le surendettement provoqué par des prêts prédateurs et la spéculation tuent, ce n’est pas une métaphore. Quand, du jour au lendemain, le cours du blé augmente, que le prix de l’électricité ou de l’eau atteint des sommets, des gens se nourrissent moins bien, se chauffent moins bien, et il est évident que cela affaiblit, blesse et tue. Ces morts ne sont pas des dommages collatéraux. Encore faut-il savoir observer et nommer cette réalité.

Vous voulez dire que les intellectuels ont déserté les rangs sur ce sujet…

Jean-François Gayraud – En un sens, oui. Il faut apprendre à renommer correctement ces phénomènes et à savoir les analyser. Aujourd’hui encore, en « science économique », qui se définit comme une discipline positiviste, le crime n’a pas d’étiologie spécifique. Les économistes ne veulent pas voir que, lorsque le crime se systématise, il détruit des richesses, modifie en profondeur le fonctionnement des marchés et transforme l’environnement. Pour eux, le crime n’est qu’un accident, un déplacement de valeurs, aux conséquences mineures. Les sociologues en revanche ont réussi à aborder la question. Je pense notamment à l’Américain, Edwin Sutherland, qui a créé le concept de criminalité en col blanc dans l’entre-deux-guerres. Il a su montrer l’omniprésence de ces crimes, malgré leur quasi-invisibilité matérielle, sociale et judiciaire. Malheureusement, la sociologie est actuellement dans la déconstruction de tous les concepts de criminalité, ce qui amène à un relativisme dangereux et à des comportements d’impunité inégalés. Si vous expliquez que le crime n’existe pas en général, comment l’appliquer ensuite aux criminels financiers ?

Mais tout celà n’est pas le fruit du hasard. L’idéologie libérale est commune à peu près à toutes les élites, et couvre un très large spectre allant de la droite à la gauche. Si bien qu’il existe une réelle convergence intellectuelle, et non une opposition, entre l’esprit de Mai 1968 et le Medef aujourd’hui. Cette idéologie libérale/libertarienne, qui fait l’éloge de la libération de tous les désirs, alimente le consumérisme et la machine capitaliste. Elle est l’élément clef de la toute-puissance des marchés et elle a pour adversaire, pour ennemi même, l’État-nation, socle pourtant de la solidarité et de la liberté.

Cette idéologie ultraconservatrice attaque l’État-nation mais aussi les valeurs de citoyenneté et de travail…

Jean-François Gayraud – C’est vrai. Le catéchisme libéral de la médiasphère nous impose une tonalité toujours pleurnicharde sur le coût du travail, et ce de manière lancinante. Tout cela consiste en une vision du monde volontairement hémiplégique quant aux analyses des forces économiques en présence. Il s’agit d’oublier et de taire systématiquement le coût exorbitant du capital toxique et par conséquent de tromper le citoyen.

Les vingt-huit banques qui constituent l’oligopole mondial possèdent à elles seules quelque 56 000 milliards d’euros de réserves, tandis que la dette mondiale cumulée atteint environ 47 000 milliards d’euros… Ce que ces chiffres démontrent par leur aberration et leur côté irréel, c’est qu’il y a une masse financière qui vit sa propre vie et qui est déconnectée de l’économie réelle. C’est un fait majeur et nouveau dans l’histoire humaine, deux époques sont aujourd’hui clairement identifiables : une première durant laquelle la politique pouvait encore affirmer son autorité sur le financier, puis celle qui, lentement mais sûrement depuis le XIXe siècle, a inversé ce rapport de forces, avec un monde de la finance qui assoit jour après jour sa domination sur le pouvoir politique et même judiciaire. Depuis les années 1980, quels que soient les pays, la finance n’est plus confrontée au droit punitif ; il y a une réelle impunité pénale. On se situe dans un mode de gestion judiciaire qui relève de la transaction pénale. Or un « bankster » réagit comme n’importe quel autre criminel : il ne s’arrête que lorsqu’on l’arrête. Le grand scandale, et historiquement la faute de Barack Obama, dans la gestion de l’après-crise des subprimes ayant conduit à la misère des centaines de milliers d’Américains, aura été l’absence de sanction pénale contre les banquiers fraudeurs.

Cette absence de droit financier, c’est aussi l’avènement de ce que vous appelez la « zombicratie » ?

Jean-François Gayraud – Il est frappant d’observer, comme corollaire à ce système financier, la manière dont les grandes multinationales se sont autonomisées et comment non seulement elles fabriquent des biens et des services, mais aussi comment elles portent un projet de société en dehors de tout choix démocratique. Observons ce que les faux gentils de la Silicon Valley, les Gafa (Google/Apple/Facebook/Amazon), nous proposent comme nouvel « avenir radieux », emballé dans un marketing sirupeux ! Le libéralisme était l’idéologie motrice du projet démocratique. Aujourd’hui, les deux concepts s’opposent. Cet hyperlibéralisme vient saper les fondements des institutions démocratiques au profit de multinationales industrielles et financières.

Ce bouleversement historique nous a conduits à la crise de 2008 et en effet à l’avènement d’une zombicratie, un système avide qui sclérose l’économie. Une grande partie du système bancaire international donne l’apparence de la bonne santé, mais c’est un système mortifère, lesté, grevé de mauvaises dettes donc de prêts non recouvrables, douteux et parfois même frauduleux. Comme dans les films d’horreur, ces morts-vivants ne cessent de revenir à la vie et de se renforcer. Deux raisons à cela : tout d’abord, les banques ont été sauvées par l’argent du public, avec le sang frais des contribuables. Ensuite, il y a eu le refus généralisé des États d’amener les banquiers fraudeurs à l’origine des bulles immobilières et boursières sur le terrain pénal. Comme il n’y a pas eu de sanctions, ni personnelle ni pénale, le système a continué de fonctionner. Pire encore, des lois sont passées, notamment en France, favorisant l’optimisation fiscale et donc la fuite des capitaux. La loi de fiducie proposée en 2007 en est un exemple flagrant. Cette loi a permis d’introduire le principe anglo-saxon de trust et donc de patrimoine d’affectation dans le droit français.

Mais cette philosophie financière ne date pas d’hier. à partir des années 1960, avec une loi de 1973 et enfin avec la dérégulation amorcée dans les années 1980, la France a fait le choix dangereux de ne plus financer sa dette par l’épargne interne et la Banque de France mais en allant sur les marchés financiers; et ce au nom de la lutte contre l’inflation et de la saine gestion. Depuis, nous avons la tête sur le billot, dépendants des taux d’intérêt pratiqués par les marchés financiers dotés désormais d’un pouvoir disciplinaire sur les États et sur leurs dettes souveraines. C’est vrai pour la France comme pour beaucoup de pays.

Que reste-t-il aux forces démocratiques pour lutter contre cette hydre cancéreuse ?

Jean-François Gayraud – Il faudrait d’abord que les États cessent d’avoir ce mauvais réflexe de sauver les banques au nom du « too big to fail ». Face à la finance dérégulée, il faudrait redécouvrir les vertus de la punition et de l’interdiction. Ce sont certes des choses que nous n’aimons pas dans notre société spectaculaire et festive comme diraient Guy Debord et Philippe Muray. Or l’idée de punir les criminels financiers est une arme intéressante. D’abord, parce que cela peut freiner la récidive. Et puis parce c’est un mode de régulation fondamental. Subitement, on met une masse critique de droit dans les marchés.

Il y a aussi des exemples de résistance collective. L’Islande, comme le village d’Astérix, a su résister à l’idéologie dominante et aux solutions conformistes et paresseuses. Bien sûr, on peut toujours rétorquer que c’est un petit pays et un cas particulier. Il n’en demeure pas moins qu’il y a eu une réaction civique, populaire, de clairvoyance, de résistance – et dans une relation pourtant très asymétrique au départ, les Islandais ont compris qu’ils pouvaient refuser le diktat de la doxa libérale. Mais ce pays a pu faire jouer sa souveraineté monétaire car il n’était pas encore corseté par les traités européens et l’euro.

C’est toute la différence avec ce qui s’est passé en Grèce, bien qu’Athènes eût aussi des armes à faire valoir. Le Grexit que prônait Yanis Varoufakis était une arme redoutable dont le gouvernement grec s’est trop rapidement privé, rendant ensuite la négociation perdue d’avance pour le peuple grec, qui depuis subit l’austérité imposée par la complexe machinerie de prêts internationaux qui ne sert qu’à rembourser des banquiers. Le peuple grec ne voit presque rien de cet argent.

Enfin, il reste encore et toujours l’agora. Il faut faire confiance au débat public et à la souveraineté populaire. L’idée qu’une petite élite et un groupe d’initiés seraient les seuls sachant est une affirmation que personne n’est obligé de croire.


Entretien avec Jean-François Gayraud – « La fraude en col blanc : vers un capitalisme criminogène » (Eléments n°161)

Extrait :

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