BRICS : un concept truqueur

Et s’il  n’y  avait  que  les  théories frelatées  !  Car  il  y  a  aussi  les concepts  truqueurs,  tel  ce  fabuleux acronyme anglais au destin mondial : BRIC. Que n’a-t-on lu et entendu sur ces  nouveaux  émergents  –  Brésil, Russie,  Inde,  Chine  –  qui  devaient devenir  les  futurs  champions  de l’économie capitaliste ?

Une armada d’éditorialistes et d’universitaires se sont  faits  les  propagandistes enthousiastes  et  sans  recul  critique d’une  parfaite  illusion  politique  et économique.  Tous  ont  gobé l’hameçon  sans  se  préoccuper  du pêcheur et encore moins de la proie.

Le  fait  que  cette  providentielle découverte  émane  du  monde  de  la finance,  en  l’occurrence  de  la banque Goldman Sachs, n’a soulevé aucun  questionnement.  On  peut comprendre  que  les  nouveaux  élus n’aient  pas  rechigné  face  à  un  tel honneur  :  la  première  division  du capitalisme.  L’hubris  commande.

Personne  ne  s’est  avisé  que  la banque,  en  inventant  ce  concept, pouvait poursuivre un objectif moins désintéressé que la science : inciter de  nouveaux  pays  miraculeusement adoubés  dans  la  première  classe mondiale  à  goûter  aux  «  nouveaux produits  financiers  ».  Ce  concept bric-à-brac  marie  pourtant  torchons et  serviettes,  niant  les  facteurs  de différenciation  (histoire,  mœurs, culture,  etc.)  au  profit  d’une  vague homogénéité  issue  d’indices économiques  incertains.

Si  l’on comprend le sens de la  supercherie imaginée  par  la  banque  new-yorkaise, l’aveuglement collectif des universitaires  et  des  éditorialistes l’est moins. Une décennie plus tard, les BRIC ont montré leurs limites, la plupart  révélant  des  facettes majeures  de  leur  développement ignorées  des  «  analystes financiers » : un moteur économique grippé,  la  corruption  et  le  crime organisé.

Le  bricolage  de  pur marketing  financier  a  pourtant fasciné au point de se transformer à la  vitesse  de  l’éclair  en  vérité géopolitique. Comprenons  le  sens  du  tour  de magie  financier  :  le  truc  de marketing  devait  simplement  servir de  brise-glace  afin  d’ouvrir  de nouveaux marchés aux appétits de la haute  finance  :  «  Vous,  les  pays méprisés  et  oubliés,  êtes  désormais éligibles  à  la  modernité (financière) : venez donc goûter les meilleurs fruits de la prospérité des Occidentaux. »

755x285_fill_brics1

La banque Goldman Sachs  finira  par  avouer ultérieurement  qu’elle  avait  mis  en circulation  une  simple  marque.  Son économiste  en  chef  John  O’Neill, inventeur  de  l’acronyme  magique, expliquera  qu’il  s’agissait  en  fait d’un  «  simple  accessoire  mental  » (« simple mental prop ») : un effet d’annonce,  une  recette  de  camelot.

On pourra toujours considérer que la banque  américaine  ne  faisait  que proposer à sa clientèle des produits financiers  en  pariant  sur  les « grandes économies émergentes » : elle  se  lançait  en  fait  dans  une prophétie  autoréalisatrice  qui,  une fois  passé  le  temps  de  l’euphorie artificiellement suscitée, ne pourrait que sombrer.

On  reconnaît  l’escroquerie  au caractère évolutif de ce concept : à chaque  démenti  de  la  réalité,  il change  en  effet  de  périmètre.  Afin que  la  supercherie  continue  de fonctionner, la banque a dû continuer son  bricolage.  Car,  rapidement,  le concept  de  BRIC  a  vraiment  eu  du plomb  dans  l’aile,  en  particulier après  la  crise  de  2008,  avec  les difficultés  rencontrées  par  certains de  ces  «  miracles  économiques  ».

Pour  revitaliser  ce  concept  zombie, cet  acronyme  mort-vivant,  Goldman Sachs  propose  alors  d’élargir l’ «  émergence  »  à  11  pays («  N11  »)  :  Bangladesh,  Égypte, Indonésie,  Iran,  Corée,  Mexique, Nigeria,  Pakistan,  Philippines, Turquie  et  Vietnam.  Le  BRIC continue  cependant  sa  petite  vie  et devient BRICS en 2011 avec l’ajout de l’Afrique du Sud (South Africa en anglais). La farce se prolonge après l’épisode  des  «  printemps  arabes  » et  il  faut  encore  revoir  la  copie puisque  nombre  d’émergents  d’hier se  trouvent  eux  aussi  en  difficulté. Le  «  N11  »  devient  ainsi  le « MIST » (Mexico, Indonesia, South Corea,  Turkey)  :  Mexique, Indonésie,  Corée  du  Sud,  Turquie.

L’escroquerie  éclate  enfin  quand l’inventeur,  Jim  O’Neill  avoue  lors d’une  interview  au  Wall  Street Journal en 2013 : « Si je devais le  changer  (BRICS),  je  ne  laisserai plus  que  le  “C”  »,  avant  d’ajouter ironiquement : « Mais cela ne ferait sans  doute  pas  un  excellent acronyme. » La  violence  franduleuse  des acronymes  n’est  pas  une  illusion. Souvenons-nous  de  l’acronyme inventé par la finance anglo-saxonne pour  dénigrer  les  États  surendettés après la crise des subprimes : PIGS («  cochons  »),  pour  Portugal, Irlande, Grèce et Espagne !

Jean-François Gayraud, L’art de la guerre financière

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s