Christophe Guilluy – Le crépuscule de la France d’en haut

Christophe Guilluy – Le crépuscule de la France d’en haut (Flammarion)

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La bourgeoisie triomphante du XIXe siècle a disparu. Ses petits-enfants se fondent désormais dans le décor d’anciens quartiers populaires, célèbrent la mixité sociale et le respect de l’Autre. Finis les Rougon-Macquart, bienvenue chez les hipsters…

Bénéficiaire des bienfaits de la mondialisation, cette nouvelle bourgeoisie en oublie jusqu’à l’existence d’une France d’en bas, boutée hors des nouvelles citadelles que sont devenues les métropoles.

Pendant ce temps, dans la France périphérique, les classes populaires coupent les ponts avec la classe politique, les syndicats et les médias. Leurs nouvelles solidarités, leur souverainisme n’intéressent personne.

Le grand marronnage des classes populaires, comme avant elles celui des esclaves qui fuyaient les plantations, a commencé. On croyait la lutte des classes enterrée, voici son grand retour…


Les matins de France Culture : La faillite des élites ?

Chômage, crise du logement, concentration des richesses… Les inégalités sociales ne cessent de se creuser. Sommes-nous face à deux France qui s’opposent, l’une s’enrichissant, l’autre s’appauvrissant ? Ou au contraire, assistons-nous à l’aube du crépuscule de « la France d’en haut » ?

« La lutte des classes existe, et nous l’avons gagnée », dit souvent Warren Buffet.

A Londres en 2015, le loyer mensuel moyen atteignait 3.500 euros. Au même moment à Paris, le prix moyen du mètre carré flirtait avec les 8.000 euros. Dans une ville comme dans l’autre, les prix ainsi pratiqués transforment les grandes métropoles en citadelles dont les logements, les emplois, les salaires et les loisirs deviennent inaccessibles à la quasi-totalité de la population. Derrière ces murs, « la France d’en haut ». Celle qui accepte une mondialisation qui lui profite ou dont elle est statutairement protégée. Chaque année plus riche, ce pourcentage de la population serait pourtant déjà en train de vivre son crépuscule.

C’est la thèse défendue par le géographe et consultant Christophe Guilluy, auteur de « Crépuscule de la France d’en haut » (Flammarion) et invité aujourd’hui de Guillaume Erner pour en parler dans les Matins de France Culture.

Extraits de l’intervention de Christophe Guilluy :

Les catégories populaires ne vivent plus là ou se crée la richesse, l’essentiel de l’emploi, et où se concentrent les activités de l’économie-monde.

L’immigration, au delà du discours sur les « sociétés ouvertes », sert d’abord à remplir des fonctions d’emplois peu qualifiés dans les grandes métropoles, donc c’est un intérêt pour les grand entreprises qui emploient cette main d’oeuvre.

La « société ouverte » est un synonyme de « loi du marché ».

Ce qu’on appelle les bobos sont aussi ceux qui contournent le plus la carte scolaire, donc vous pouvez tenir un discours parfait sur la « société d’ouverture » et en même temps être dans l’évitement scolaire et dans l’évitement résidentiel, ça veut dire que vous érigez des frontières invisibles sans le dire et vous êtes bien dans un rapport complexe à l’Autre.


ARTE – 28 minutes (05/10/16) – Fractures françaises, qui est coupable ?


Christophe Guilluy: « Cette nouvelle bourgeoisie française est dans une logique de laisser à l’écart tous les autres territoires » (I-télé)

Le géographe et auteur de « Le crépuscule de la France d’en haut » était l’invité d’iTELE ce samedi. Christophe Guilluy a parlé de son livre et plus précisément de l’existence d’une « nouvelle bourgeoisie » en France vivant dans des « métropoles mondialisées », une classe qui « est dans une logique de laisser à l’écart tous les autres territoires », soit « 60% de la population » française selon lui.


C’est arrivé demain David Abiker – 18/09/16 (Europe 1)

Entretien avec Christophe Guilly (à partir de 9min)


RMC : 27/09 – Le Grand Oral des GG

Avec : Pascal Perri, économiste. Didier Giraud, agriculteur. Françoise Degois, conseillère politique. Et Christophe Guilluy, géographe, auteur de « Le Crépuscule de la France d’en haut ». – Présenté par Alain Marschall et Olivier Truchot.


Le club des idées – Crépuscule de la France d’en haut (France Inter)

Voici un essai décapant qui ne va pas vous laisser indifférent ! Son auteur, le géographe Christophe Guilluy y explique l’aveuglement des élites face aux inégalités…

Le géographe Christophe Guilluy avait déjà créé la polémique lors de ses derniers livres, notamment il y a un an avec « La France périphérique ». Il récidive avec ce nouvel essai, dans lequel il explique que la bourgeoisie d’aujourd’hui, qu’elle vote à droite ou à gauche, tout en célébrant le discours républicain, la mixité sociale et le respect de l’autre, profite des bienfaits de la mondialisation, boute selon lui hors des métropoles les classes populaires et les relègue dans la « France périphérique », celle qui ne fait plus partie du projet économique, celle qui ne sent plus représentée par la classe politique, les médias, les syndicats…


Christophe Guilluy : « On a un système économique qui marche mais qui ne fait pas société » (RTL)

INVITÉ RTL – Géographe, Christophe Guilluy publie Le Crépuscule de la France d’en Haut (Flammarion), un livre où il met en lumière la France périphérique.

C’est un livre qui met en avant la France périphérique, celle qui se situe dans les petites et moyennes villes et qui sont éloignées du marché de l’emploi et de la mondialisation.

« Aujourd’hui notre problème majeur, c’est que le système économique qui créé de la richesse et de l’emploi est un modèle très inégalitaire. Il concentre cet emploi et ces richesses essentiellement dans les grandes métropoles« , explique Christophe Guilluy, auteur du livre Le Crépuscule de la France d’en haut, aux éditions Flammarion. Il y a selon lui une « autre France », celle des petites et moyennes villes dans lesquelles « il y a un processus de désertification de l’emploi et de stagnation des revenus et des niveaux de vie ».

L’auteur insiste sur le fait que « pour la première fois dans l’histoire, les catégories populaires ne vivent pas là où ça se passe, là où l’emploi se crée », indiquant que « ce n’était pas du tout le cas hier ».

Selon Christophe Guilluy, on a désormais un « système mondialisé qui concentre l’essentiel de l’emploi autour de deux catégories : les très qualifiées et puis, à la marge, des catégories populaires immigrées qui vont occuper les emplois dans le BTP, les services, la restauration ». C’est ce qu’il appelle « la division internationale du travail » : « On avait dit aux ouvriers : « Ne t’inquiète pas, tu verras demain tu pourras t’intégrer au système économique ». Les gens ont joué le jeu sauf qu’aujourd’hui, on constate que les revenus ne sont pas au rendez vous », se désole Christophe Guilluy qui estime qu’on a « un système économique qui marche mais qui ne fait pas société ».


L’auteur de La France périphériquepublie un nouvel essai sur « la France d’en haut ». Il explique pourquoi l’opposition entre métropoles mondialisées et catégories populaires est de plus en plus forte. Au point de restaurer la lutte des classes.

Le géographe Christophe Guilluy, révélé par Fractures françaises (Flammarion, 2013) et par La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2014), a renouvelé les analyses sur les mutations des classes populaires et réfuté plusieurs idées reçues sur la banlieue.

Dans son nouvel ouvrage, Le Crépuscule de la France d’en haut (Flammarion), en librairie le 14 septembre, et dont Le Figaro Magazine publie en exclusivité de larges extraits, Christophe Guilluy va encore plus loin.Le géographe rappelle d’abord sa thèse : la baisse de la proportion d’ouvriers est réelle, mais elle s’est accompagnée d’une augmentation de la proportion d’employés. Les catégories populaires – qui comprennent aussi les petits agriculteurs – n’ont donc en rien disparu. Elles sont simplement moins visibles, puisqu’elles vivent loin des grands centres urbains où se concentrent décideurs publics et privés.

Si l’on considère l’ensemble du territoire national, la part des catégories populaires dans la population française est restée à peu près stable depuis un demi-siècle. Le problème social et politique majeur du pays c’est que, pour la première fois depuis la révolution industrielle, la majeure partie des catégories populaires ne vit plus là où se crée la richesse. Or, Christophe Guilluy l’affirme : les catégories sociales qui soutiennent la mondialisation sont trop peu nombreuses pour que leur projet de société continue à s’imposer longtemps encore à la France périphérique.

Metropolis

Hier, les classes populaires étaient intégrées économiquement, socialement et donc politiquement. Malgré des conditions de travail et de salaires difficiles, les ouvriers faisaient partie intégrante du modèle économique. Ils vivaient d’ailleurs au coeur des territoires qui créaient l’emploi et les richesses, souvent des villes industrielles.

Aujourd’hui inutiles à la machine économique, les classes populaires (ouvriers, mais aussi employés) sont reléguées à l’extérieur des territoires qui créent emploi et richesses, en dehors des métropoles. […] Aujourd’hui, les classes populaires traditionnelles n’ont tout simplement plus les moyens d’occuper ces espaces stratégiques pour l’emploi.

Les quartiers et communes de logements sociaux représentent donc désormais la dernière possibilité pour les catégories populaires de se maintenir dans les métropoles. Ce parc de logements, où se concentrent les flux migratoires, est évité par les classes populaires traditionnelles. L’éviction des classes populaires des métropoles sera donc définitive. Et ce n’est pas la construction de 20 ou même 30 % de logements sociaux qui changera la donne.

La nouvelle bourgeoisie a gagné. Nulle volonté de « chasser les pauvres », nul complot, simplement l’application stricte de la loi du marché. Le marché de l’immobilier a créé les conditions de la présence des catégories dont le marché du travail a besoin.

Le fossé entre les deux France

Le processus de concentration des emplois qualifiés, des cadres et des revenus dans les grandes villes, et inversement la fragilisation économique et sociale de la France périphérique contribuent à accentuer les inégalités entre les deux France. Si la paupérisation des zones rurales est souvent évoquée, on insiste moins sur la fragilisation sociale des petites villes et des villes moyennes de la France périphérique. De nombreux centres-villes sont désormais « à vendre ».

Cette désertification touche les petites villes ou les villes moyennes de moins de 100 000 habitants comme Guéret, Tarbes, Agen, Villefranche-de-Rouergue, Moulins, Niort, Albi, Béziers, Vierzon ou Calais. A Nevers, on estime que près de 20 % des locaux commerciaux sont vides. Les causes sont multiples, mais on peut en pointer deux essentielles : la dépopulation, et surtout la concurrence des zones commerciales. Les grandes métropoles ont aussi aspiré une partie des emplois administratifs et des activités commerciales. C’est le cas par exemple à Béziers, qui s’est vidée de ses fonctionnaires au profit de Montpellier.

Difficile de se promener au centre des villes, petites ou moyennes, sans découvrir les vitrines vides et les commerces fermés. […] Si les marges de manoeuvre existent pour les villes touristiques ou dotées d’un tissu industriel encore actif, pour les autres, ce sera beaucoup plus difficile : la vacance commerciale, c’est à-dire la proportion de magasins vides, progresse d’année en année depuis quinze ans. En 2014, le taux atteignait en moyenne 8,5 % pour les 300 plus grandes villes de France.

Cette fragilisation économique et sociale de nombreux territoires de la France périphérique se développe dans un contexte de raréfaction de l’argent public particulièrement difficile pour les collectivités. Les départements sont ainsi pris en étau entre une demande sociale croissante et une baisse des dotations.

Fin de l’assimilation et angoisse de devenir minoritaire

Dans cette société multiculturelle où l’Autre ne devient pas soi, l’instabilité démographique est la principale cause du séparatisme d’en bas. Contrairement à ce que laisse entendre la classe médiatico-politique, on sait depuis des décennies que l’importance des flux migratoires (200 000 entrées par an, selon le ministère de l’Intérieur) est au coeur des préoccupations des Français. Les enquêtes de l’institut Ipsos consacrées aux fractures françaises montrent qu’en moyenne 70 % des Français considèrent qu’« il y a trop d’étrangers » en France, 60 % estimant qu’« on ne se sent plus chez nous » : 70 %, un chiffre considérable, bien supérieur aux meilleurs résultats du FN, une opinion majoritaire depuis bien longtemps et que la classe dominante a cru pouvoir mettre sous le tapis en la réduisant au clivage « racistes/antiracistes » […]

La classe dominante, celle qui n’a jamais cessé d’ériger des frontières invisibles à coups d’évitement résidentiel et/ou scolaire, aurait pu prévoir que cette perception négative de l’immigration aurait une influence sur la recomposition socio-démographique des territoires, et, in fine, de la société tout entière. Nous y sommes. Le séparatisme social et culturel s’est généralisé ; un constat qui rend dérisoire la question du score du vote FN.

Cette demande de régulation des flux migratoires n’est pas spécifique à la France, mais concerne l’ensemble des pays dans le monde (y compris les Etats-Unis). Dans les milieux populaires, personne ne souhaite devenir minoritaire dans son « village », ni en France, ni au Maroc, ni en Algérie, ni en Chine, ni au Sénégal. Ce constat ne concerne donc pas un groupe ethnique, culturel ou religieux spécifique, mais les catégories modestes attachées à un capital social et culturel protecteur. Cette question des flux migratoires et de l’instabilité démographique se double en effet de nouvelles tensions, moins liées à des revendications communautaires qu’à la question de l’« assignation identitaire », une identité que l’on porte prioritairement dans le regard de l’Autre. Car, qu’on le veuille ou non, au temps des minorités et des majorités relatives, le rapport à l’autre est exacerbé.

Tensions entre Maghrébins et Africains dans les quartiers difficiles

Territoires de concentration des flux migratoires, les zones urbaines sensibles se caractérisent par leur grande instabilité démographique et de fortes tensions. Dans ces espaces où la mobilité résidentielle est très élevée, les minorités et les majorités sont relatives et l’insécurité culturelle concerne l’ensemble des habitants, quelles que soient leurs origines.

Si les classes populaires d’origine française et d’immigration ancienne évitent (ou ont quitté) depuis très longtemps ces territoires, les tensions se multiplient aujourd’hui entre les autochtones (essentiellement des Français issus de l’immigration maghrébine) et les nouveaux arrivants (essentiellement issus de l’immigration africaine et rom).

Des tensions qui expliquent les stratégies d’évitement résidentiel (souvent à l’intérieur du parc social) et scolaire de ménages issus d’une immigration maghrébine vieillissante et en phase d’ascension sociale. Aujourd’hui, l’affrontement communautaire à redouter n’est pas prioritairement celui qui opposera les « petits Blancs » aux « musulmans », mais celui des minorités entre elles sur des territoires qu’elles sont contraintes de partager.

Londres est-elle l’avenir de Paris ?

Quintessence de la métropolisation, Londres présente toutes les caractéristiques du modèle mondialisé. Dans cette ville-citadelle, où « le loyer mensuel moyen atteignait 2 580 livres (3 500 euros) fin 2015, alors que le salaire mensuel moyen était de 2 300 livres (3 150 euros) », la classe ouvrière a disparu et le marché de l’emploi est désormais polarisé. D’un côté, des emplois très qualifiés et bien rémunérés, de l’autre des emplois sous-payés occupés par des travailleurs immigrés qui ne bénéficient plus que d’une maigre protection sociale.

Les classes populaires traditionnelles et l’ancienne classe moyenne se sont, elles, évaporées : « entre 2001 et 2011, le nombre de Britanniques blancs y a baissé de plus de 600 000, alors même que le nombre de Londoniens s’est accru d’un million. La proportion de Britanniques blancs a ainsi perdu 13 points en dix ans (45 % en 2011, contre 58 % en 2001). » Ce « White Flight » des classes populaires traditionnelles est perceptible dans toutes les grandes métropoles mondialisées. Il souligne a contrario l’émergence des « périphéries populaires », d’une « Angleterre périphérique » où se concentre une « white working-class ».

La métropolisation du territoire français n’a pas encore atteint le paroxysme inégalitaire anglais, mais la dynamique est lancée. Brexit : les bobos des mégapoles rêvent de larguer les périphéries

Prisonnière d’une idéologie, protégée par ses citadelles, la classe dominante commence à prendre conscience qu’elle a perdu le contrôle sur les catégories modestes. La panique est perceptible et, dans les métropoles, les maires de Paris et de Londres n’hésitent plus désormais à proposer de s’émanciper du cadre national. Dans une tribune commune, Anne Hidalgo et Sadiq Khan font ainsi l’apologie du dynamisme des villes globales et ouvertes qu’ils opposent à la léthargie des Etats-nations, considérés comme le cadre du repli sur soi.

Structurellement minoritaires, les partisans de l’ordre mondialisé prônent donc maintenant l’indépendance de leurs citadelles et l’abandon des périphéries populaires !

Vers un droit de vote à points ?

Le vote souverainiste des Britanniques a permis de constater que les classes dominantes et supérieures ne reconnaissent désormais les résultats électoraux que lorsqu’ils valident leur modèle […] au lendemain du référendum britannique, une pétition réunissant des millions de signataires demandait de rejouer la partie sous prétexte que ceux qui avaient voté « ne savaient pas vraiment ce qu’ils faisaient ».

En France, certains proposaient même une démocratie à points. François Fillon déclarait ainsi que les jeunes devraient disposer de deux voix. En Suisse, c’est la socialiste Jacqueline Fehr qui propose d’élargir le principe aux 18-40 ans. Cet intérêt soudain pour le vote des jeunes faisait écho à un sondage qui indiquait qu’une majorité des jeunes avaient bien voté, c’est à-dire pour le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union, tandis que les vieux avaient massivement voté pour le Brexit.

Outre le fait que les jeunes ont au contraire montré leur désintérêt pour l’Europe (ils se sont majoritairement abstenus), ces postures jeunistes et anti-vieux masquent la volonté de mettre en place une démocratie restreinte dont seraient exclues les catégories les plus modestes. En observant la géographie du vote, il apparaît en effet que les vieux qui ont voté pour le Brexit sont majoritairement issus de milieux populaires, tandis que les jeunes qui ont voté pour le maintien sont majoritairement issus de la nouvelle bourgeoisie des grandes métropoles et, singulièrement, de Londres.

Dans cette démocratie restreinte, on peut facilement imaginer la publication prochaine au Journal officiel des nouvelles conditions pratiques de ce vote à points : le jeune bourgeois des métropoles bénéficiera d’un coefficient 3, le cadre d’un coefficient 2, l’ouvrier d’un coefficient 1, le chômeur d’une petite ville d’un coefficient 0,5. Quant au retraité pauvre vivant en zone rurale, désolé, sa participation ne sera plus requise.


Christophe Guilluy : ce que veut vraiment la France d’en bas (Le Figaro)

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Chacun des livres du géographe est un événement. Son nouveau livre, Le Crépuscule de la France d’en haut (Flammarion), est une lecture indispensable.

Perrault, Guillaume

Christophe Guilluy a été révélé au grand public par Fractures françaises (Bourin éditeur, 2010 ; réédité en Champs Essais Flammarion, 2013). Son ouvrage suivant, La France périphérique (Flammarion, 2014), a rencontré un large écho. Christophe Guilluy a renouvelé les analyses sur la géographie sociale du pays. Il a réfuté plusieurs idées reçues sur la banlieue.

LE FIGARO. – Tous les candidats à l’Élysée, déclarés ou présumés, prétendent s’adresser aux catégories populaires. «Le peuple», comme on disait jadis, qui est-ce en définitive?

Christophe GUILLUY. – On peut définir les catégories populaires par le revenu médian. Aujourd’hui, 50 % des salariés gagnent moins de 1650 euros net par mois. Il s’agit, pour l’essentiel, d’ouvriers et d’employés. La baisse de la proportion d’ouvriers est incontestable, mais elle a coïncidé avec une augmentation de la proportion d’employés.

Les catégories populaires – qui comprennent aussi les petits agriculteurs – n’ont donc en rien disparu. Si l’on considère l’ensemble du territoire national, la part des catégories populaires dans la population française est restée à peu près stable depuis un demi-siècle. La nouveauté, c’est que «le peuple» est désormais moins visible, car il vit loin des grands centres urbains où se concentrent décideurs publics et privés.

Le marché foncier, en effet, crée les conditions d’accueil des populations dont les métropoles ont besoin. En se désindustrialisant, les grandes villes requièrent beaucoup moins d’employés et d’ouvriers. Confrontées à la forte hausse des prix dans le parc privé, les catégories populaires cherchent des logements en dehors des grandes agglomérations. Le problème social et politique crucial de la France, c’est donc que la majeure partie des catégories populaires ne vit plus là où se crée la richesse.

Au XIXe siècle, les paysans ont afflué dans les grandes villes pour travailler en usine. Aujourd’hui, les catégories modestes sont contraintes de repartir à la «campagne» ou d’y rester. Nulle volonté de «chasser les pauvres», pas de complot, simplement l’application de la loi du marché. Le projet économique du pays, tourné vers la mondialisation, n’a plus besoin des catégories populaires, en quelque sorte. C’est une situation sans précédent depuis la révolution industrielle.

Reste le logement social…

L’immobilier social, dernier parc accessible aux catégories populaires de ces métropoles, s’est spécialisé dans l’accueil des populations immigrées. Les catégories populaires d’origine européenne et qui pourraient prétendre au parc social essaient d’éviter les quartiers où les HLM sont nombreuses. Elles vivent désormais dans une France périphérique (celle des petites villes, les villes moyennes ou les zones rurales) où elles peuvent notamment accéder à la propriété et acquérir un pavillon.

On éprouve des difficultés à formuler certains faits en France. Dans le vocabulaire de la politique de la ville, «classes moyennes» signifie en réalité «population d’origine européenne». Or cette population a disparu des quartiers de logements sociaux des grandes villes. L’immigration récente, pour l’essentiel familiale, s’y concentre. De récents rapports de l’observatoire national des zones urbaines sensibles (ZUS) montraient qu’en 2013 52 % des habitants des ZUS étaient immigrés, chiffre qui atteignait 64 % en Île-de-France. Cette spécialisation tend à se renforcer.

La fin de la mixité dans les HLM n’est pas imputable aux bailleurs sociaux, qui font souvent beaucoup d’efforts. Mais on ne peut pas forcer des personnes qui ne le souhaitent pas à vivre ensemble. L’étalement urbain se poursuit aussi parce que les habitants veulent se séparer, même si ça les fragilise économiquement. C’est un divorce pour éviter le conflit.

Les contribuables sont écrasés d’impôts directs. Les dépenses publiques atteignent un niveau colossal. N’est-il pas injuste de soutenir qu’on a sacrifié les classes populaires?

Les deux affirmations sont vraies. C’est la difficulté de la situation que nous vivons. Les actifs intégrés au marché mondialisé payent des impôts élevés. L’État providence assure une importante redistribution des métropoles vers la France périphérique. Le revenu des catégories populaires n’est pas en chute libre même s’il a tendance désormais à baisser. La présence d’une part importante d’emplois publics et parapublics et le développement des services à la personne ont aussi permis de limiter les effets de la désindustrialisation.

Bref, la France périphérique n’est pas en route pour le tiers-monde. Pour autant, la condition des catégories populaires ne se résume pas à la question des bas revenus ou de la pauvreté. Considérés dans leur ensemble, depuis le début des années 2000, ouvriers, employés et petits agriculteurs n’ont plus de perspectives d’ascension sociale. Les rares dynamiques d’ascension sociale en milieu populaire se concentrent dans les métropoles. Là, les catégories populaires, notamment immigrées, bénéficient d’un marché de l’emploi très dynamique.

Du fait de la recomposition économique, la Seine-Saint-Denis, qui concentre les difficultés, est aussi située au cœur d’un marché de l’emploi très actif. Inversement, pour les catégories populaires de la France périphérique les plus éloignés des territoires dynamiques, la mobilité sociale est de plus en plus difficile. Malgré certaines réussites individuelles brillantes, la conviction se répand de ne plus être intégré au projet économique, de ne pas vivre sur les territoires qui comptent et qui créent de l’emploi. C’est la différence avec la classe moyenne des Trente Glorieuses dont les revenus relatifs n’étaient pas plus élevés mais dont l’intégration économique et une forme d’ascension sociale étaient assurées.

C’est dans ce contexte qu’il faut poser la question des revenus et de l’impôt. L’absence d’intégration économique des catégories modestes explique ce paradoxe français: un pays qui redistribue beaucoup de ses richesses mais dont une majorité d’habitants considèrent, à juste titre, qu’ils sont de plus en plus fragiles, voire déclassés. Hier, la France d’en haut soutenait un modèle qui intégrait économiquement tout le monde. Chacun était un peu gagnant. Aujourd’hui, décideurs publics et privés adhèrent à un modèle qui bénéficie à un Français sur trois. Ajoutons que les frontières sociales entre classes populaires et classes moyennes inférieures – artisans et commerçants, petits patrons de TPE – ont disparu. Ceux-ci ont conscience d’un vécu commun qui les rapproche

Vous parcourez la France. Quelles nouvelles des villes moyennes qui forment le maillage de notre pays?

Une fragilisation sociale se constate dans nombre de villes moyennes de moins de 100.000 habitants – et de petites villes – de la France périphérique: Guéret, Tarbes, Agen, Villefranche-de-Rouergue, Moulins, Niort, Albi, Béziers, Vierzon ou Calais. À Nevers, on estime que près de 20 % des locaux commerciaux sont vides. La concurrence des zones commerciales est très vive.

Chaque métropole a aussi attiré une partie des emplois administratifs et des activités commerciales des villes de sa région. Tout n’est pas lugubre: les marges de manœuvre existent pour les villes touristiques ou dotées d’un tissu industriel encore actif. Mais pour les autres, les difficultés sont réelles.

Les départements sont pris en étau entre demande sociale croissante et raréfaction de l’argent public. Par ailleurs, milieux populaires et banlieues ne sont pas synonymes. À l’échelle de la France, 85 % des ménages pauvres (qui gagnent moins de 993 euros par mois, soit moins de 60 % du salaire médian, NDLR) ne vivent pas dans les banlieues «sensibles». Si l’on retient le critère du PIB, la Seine-Saint-Denis est mieux lotie que l’Ariège ou la Meuse. La puissance publique a pris conscience – avec retard – de cette réalité.

On découvre un fait frappant dans votre ouvrage: la stabilité géographique des Français demeure très forte. Comment l’expliquer alors qu’on vante de tous côtés la mobilité?

La majorité de nos concitoyens continuent en effet à vivre dans le département où ils sont nés. L’enracinement des populations modestes dans leur territoire n’est pas l’apanage des retraités ou des plus de 50 ans: même les jeunes Français des milieux populaires sont sédentaires.

Ce n’est pas là une exception hexagonale, mais le lot commun des ouvriers et employés en Europe. Certains restent stables par goût, d’autres par nécessité. Quand on perd son travail dans une ville de taille moyenne, il est difficile de vendre son logement pour se rapprocher d’un bassin d’emplois dynamique.

Les catégories populaires qui vivent dans ces territoires sont d’autant plus attachées à leur environnement local qu’elles sont, en quelque sorte, assignées à résidence. La sédentarisation contrainte des catégories modestes dans la France périphérique est un point essentiel de la nouvelle géographie sociale.

On pourrait penser que les catégories populaires tiennent un discours hostile aux 1 % de «riches». Selon vous, il n’en est rien?

Pour la gauche médiatique et universitaire, c’est une anomalie d’être en bas. Mais les Français d’en bas, eux, n’ont pas de problèmes avec les «riches». Bernard Tapie a été une idole. Leur problème n’est pas les «riches» mais un système économique et culturel qui ne les intègre plus. Quel est le ressort de l’engouement pour le Loto, sinon l’espoir de devenir riche?

Le discours anti-riches est une posture de la nouvelle bourgeoisie. C’est une spécialité de journalistes et universitaires, détenteurs d’un capital social, et qui refusent d’assumer leur position de classe. Ces procureurs considèrent, à tort, qu’ils appartiennent à la classe moyenne, sous prétexte qu’ils résident dans des quartiers «bobos» et qu’ils croisent dans la rue des populations d’origine étrangère – sans habiter pour autant dans les mêmes immeubles ou mettre leurs enfants dans les mêmes écoles.

En réalité, quand on considère les revenus de ces accusateurs publics, ils sont nettement au-dessus des classes moyennes. Rien de mal à ça! Mais pointer du doigt les «riches» leur permet de s’identifier, de façon fantasmée, avec les catégories sociales modestes dont ils ne font, en réalité, nullement partie. Les logements privés des grandes métropoles initialement destinés aux catégories populaires, une fois celles-ci contraintes au départ par la flambée des loyers, ont été acquis par les fameux bobos. Ils se sont ainsi constitué un capital très appréciable et considèrent avec condescendance l’insécurité culturelle de «la France d’en bas».

Ainsi, les dénonciateurs des 1 % de «riches» sont les bénéficiaires du modèle économique actuel. Les Rougon-Macquart d’antan se déguisent désormais en hipsters. Ils sont cools et sympas, font l’éloge de «l’ouverture» dans tous les domaines, et donc de la société multiculturelle. C’est une posture plus confortable et plus avantageuse qu’exalter le libéralisme économique et la loi du marché comme au XIXe siècle. Pourtant, la réalité que ces deux expressions recouvrent est la même: l’émergence de «villes monde» très inégalitaires où se concentrent à la fois cadres et catégories populaires issues de l’immigration récente.

Tout ça n’est pas gai. Y a-t-il des motifs d’espoir pour la cohésion nationale?

Il faut d’abord un partage de diagnostic sur les réalités que vivent les Français. Outre la question sociale, la question identitaire est une réalité. La France est devenue une société multiculturelle, même si ce choix n’a jamais été explicitement assumé par nos gouvernements. Or, dans une société multiculturelle, l’assimilation ne fonctionne plus. L’autre ne devient plus soi, ce qui suscite de l’inquiétude. Le nombre de l’autre importe. Personne n’a envie de devenir minoritaire dans les catégories populaires.

Pourquoi l’ouvrier d’Hénin-Beaumont vote-t-il pour Marine Le Pen plutôt que pour Jean-Luc Mélenchon qui lui promet le smic à 1500 €? Précisons que la question identitaire n’est nullement une exception française. Dans chacun des grands pays industrialisés, les catégories populaires «autochtones» éprouvent une insécurité culturelle. En Grande-Bretagne, en 2013, le secrétaire d’État chargé des Universités et de la Science de l’époque, David Willetts (conservateur), s’est déclaré favorable à une politique de discrimination positive en faveur des jeunes hommes blancs de la «working class» car leur taux d’accès à l’université s’était effondré et était désormais inférieur à celui des enfants d’immigrés.

De façon générale, dorénavant, les électeurs se détermineront en fonction de leur propre diagnostic et leur vécu, sans égard pour les arguments d’autorité et les discours moralisateurs qu’utilisent de nombreux journalistes, universitaires et politiques. Les Français ne supportent plus aucune forme de tutorat de la part de ceux qui se croient «éclairés». Avis au prochain président!


Christophe Guilluy : « Le paradoxe, c’est qu’aujourd’hui ce sont les pauvres qui vont demander la fin de l’État-Providence » (Atlantico)

Classes moyennes, multiculturalisme, élites politiques, Etat-Providence… Le géographe Christophe Guilluy évoque pour Atlantico son portrait de la société française actuelle. Sans concession.

Atlantico : Dans votre dernier livre Le crépuscule de la France d’en haut, vous dressez un premier constat insistant sur la fracture entre un discours politique évoquant les classes moyennes alors que celles-ci seraient en voie de transformation vers une classe populaire. Quelle différence faites-vous entre une représentation politique et la réalité du terrain ?

Christophe Guilluy : Oui, c’est paradoxal alors même que nous sommes au temps de « la sortie de la classe » moyenne des petites catégories salariées. La classe politique dans son ensemble, droite et gauche confondues, est l’héritière des Trente Glorieuses. Leur représentation du pays, c’est la France de Giscard. Avec deux Français sur trois qui sont des classes moyennes qui ne s’en sortent pas trop mal, et qui sont encore dans une phase où l’on peut imaginer que leurs enfants vont s’en sortir. C’est l’idée d’une classe moyenne majoritaire. Et d’ailleurs, ces partis ont été conçus pour cela, ils s’adressent toujours aux classes moyennes.

Mais le paradoxe est que les sociologues nous expliquent depuis 20 ans que la classe moyenne a implosé, qu’elle s’est émiettée, divisée. Il y a une classe moyenne inférieure, supérieure, il y a même une classe moyenne « inférieure-inférieure ». Ce que les politiques ne comprennent pas, c’est qu’un concept peut être pertinent à un instant T et être totalement inopérant quelques années plus tard, ce qui est le cas avec le concept de classe moyenne. Il ne dit plus rien. Je me suis donc posé la question de savoir pourquoi la classe politique continuait d’utiliser un concept qui n’existe plus.

Il y a d’abord un intérêt politique, qui est de laisser entendre qu’il existe encore une classe moyenne majoritaire. Cela signifie que le système économique qui a été choisi profite à la majorité. C’est une façon de réaffirmer une France qui serait intégrée socialement, économiquement, même si, par ailleurs, il peut y avoir des problèmes. Et ce « par ailleurs » correspond aux banlieues, où vivent des populations qui ont des « problèmes », où il y a des émeutes, des exclus, etc. Mais ce « eux » n’est pas « nous ». Parce qu’il y a ici une impossibilité de penser la classe moyenne autrement que comme une classe moyenne blanche.

Le second intérêt ici, pour les classes supérieures, c’est de s’identifier aux classes moyennes. Ce qui est génial, c’est de se laisser croire que finalement on fait partie de « la moyenne »,  comme l’ouvrier ou l’employé, c’est-à-dire comme ceux qui ont véritablement subi une baisse de niveau de vie, une vraie précarisation, un vrai descenseur social. Ce brouillage social est accentué par le fait que ces classes supérieures tiennent en même temps un discours critique sur « les riches ». Elles portent pourtant et cautionnent le modèle mondialisé de ces élites en tenant le discours de la société ouverte. Le problème est que « la société ouverte » est l’autre nom de la « loi du marché ». Une loi du marché qui bénéficie effectivement prioritairement aux riches et aux détenteurs du capital mais aussi à ces classes supérieures qui, actuellement, se constituent notamment des patrimoines dignes des hôtels particuliers du XIXe. Mais aujourd’hui, cette bourgeoisie n’est plus identifiée comme telle. D’où mon utilisation du mot « bobo », qui m’a été reprochée. Si cette catégorie ne constitue qu’une fraction des couches supérieures (dont le point commun est de soutenir le modèle mondialisé, elles peuvent donc être de gauche ou de droite), elle permet de sortir du brouillage de classe en utilisant le mot « bourgeois ». Ces gens sont arrivés dans des quartiers populaires, là où vivaient des catégories modestes (anciens ouvriers, actifs immigrés…), dont les revenus, le capital culturel, n’ont rien à voir avec ces classes supérieures. Cette nouvelle bourgeoisie n’est pas « riche », elle ne détient souvent pas le « capital », mais il faut les désigner pour ce qu’ils sont : des bourgeois. Ces gens sont très sympas, cools etc., mais ils représentent une catégorie sociale qui n’a strictement rien à voir avec ce qu’étaient hier les classes populaires qui occupaient ces territoires. Il ne faut pas non plus oublier la violence sociale de cet accaparement de biens qui étaient anciennement ceux de ces catégories populaires.

L’idée a été de connecter cela avec une vision globale des effets de mondialisation sur le territoire. Et attention, il n’y a pas de complot : il s’agit simplement du résultat du « laissez-faire » du marché. Le marché de l’emploi dans les grandes métropoles est totalement polarisé. Les emplois des anciennes classes moyennes ont alors progressivement disparu. Le marché des métropoles n’a pas besoin de ces gens. Le résultat est qu’aujourd’hui, 66% des classes populaires ne vivent plus dans les 15 premières métropoles.

Un sondage IFOP pour Atlantico publié le 4 septembre indiquait que 75% des Français considéraient que le terme « républicain » ne les touchait plus, ce terme ayant perdu son sens. Votre constat insiste également sur la notion de « séparatisme républicain« , indiquant que la société française serait en voie d’américanisation, par l’acceptation « banale » du multiculturalisme. Ici encore, considérez-vous que le discours « républicain » actuel soit en retard ? 

Je parle de fanfare républicaine. La grosse caisse. L’absurdité de ce débat est de penser que nous, en France, parce que nous sommes plus malins que les autres, nous allions entrer dans le système mondialisé, mais en gardant la République. Sauf que nous ne pouvons pas avoir le système mondialisé sans en avoir les conséquences sociétales. Il faut choisir. Soit nous gardions un système autarcique, protectionniste, fermé, etc., soit on choisit la société ouverte et ses conséquences, c’est-à-dire le multiculturalisme.

Il suffit d’aller cinq minutes dans un collège pour voir comment les enfants se définissent : blanc, noir, musulman, juif, tout sauf « je ne reconnais aucune origine« . Même si nous avons pu connaître cela au début de l’immigration maghrébine. Mais cela a basculé à la fin des années 1980, et maintenant, on y est. Et le discours consistant à vouloir revenir à l’assimilationniste républicain n’a pas de sens. C’était un très beau système mais que fait-on ? On demande aux filles d’enlever leurs voiles, aux juifs d’enlever leurs kippas, etc. ? Oui, mais ça s’appelle une dictature. Attention, je ne dis pas qu’il y a eu acceptation, parce que personne n’a voulu une société multiculturelle, et certainement pas les milieux populaires (quelles que soient leurs origines). Ce modèle n’a pas été voulu en tant que tel, ce n’est que la conséquence de l’ouverture. La société française est devenue une société américaine comme les autres. Il suffit de regarder les méthodes de gestion des minorités : quelle différence entre le Royaume-Uni et la France ? Un jeune Pakistanais à Londres a à peu près le même ressenti qu’un jeune maghrébin en France, un jeune Noir de Bristol par rapport à un jeune Noir de Villiers-le-Bel.

Le problème ici, c’est la différence entre le multiculturalisme à 10 000 euros et le multiculturalisme à 1 000 euros. À 1 000 euros, les choix résidentiels et scolaires sont de 0. Ce qui veut dire cohabitation totale. Si vous habitez dans un pavillon bas de gamme au fin fond de l’Oise et que la cohabitation est difficile avec les familles tchétchènes installées à côté de chez vous, vous ne pouvez pas déménager. En revanche, le bobo de l’Est parisien qui s’achète un loft s’assure grâce au marché de son voisinage et, au pire, peut toujours déménager ou déscolariser ses enfants si cela se passe mal. C’est la seule différence. Parce que pour toutes ces questions, et contrairement à ce que laisse entendre la doxa médiatique, nous sommes tous pareils. En haut, en bas, toutes les catégories sociales, quelles que soient les origines… Ce qui change, c’est le discours d’habillage. Le « je suis pour la société ouverte » ne se traduit pas dans la réalité. La norme, c’est l’érection de frontières invisibles dans les espaces multiculturels ou le séparatisme car personne ne veut être minoritaire.

La société multiculturelle est une société avec des tensions réelles et une paranoïa identitaire pour tout le monde. Les blancs pensent que les musulmans vont prendre le terrain, les maghrébins pensent que les Français sont racistes, les Noirs considèrent que les Arabes leur en veulent, les Juifs sont dans une relation conflictuelle avec les musulmans.

Aujourd’hui, c’est la tension avec l’islam qui monopolise le débat, en raison de la présence d’une importante communauté en France, (et en extension) mais également en raison du réveil de l’islam dans le monde musulman. Nous sommes sur une logique démographique avec un islam qui prend de plus en plus de place. Dans une telle configuration, si une partie de la communauté se radicalise, elle devient de fait beaucoup plus visible.

En réalité, sur ces questions il n’y a pas « les bons » et « les méchants » : nous sommes face à des comportements universels. Il est possible de faire comprendre à l’autre que ce qui se passe aujourd’hui avec le FN est d’une banalité extrême. En expliquant que ce qui se passe, c’est que le vote FN est un vote de « blédard », d’attachement à son « village », d’une volonté banale de ne pas devenir minoritaire, surtout pour les catégories populaires, quelles que soient leurs origines, qui n’ont pas les moyens d’ériger des frontières invisibles. C’est vrai en France, mais aussi en Algérie, au Sénégal ou en Chine : ces ressorts sont universels. Tout le monde peut le comprendre. Nous sommes dans cette complexité du monde multiculturel, que nous n’avons pas choisi. Quand je dis « nous », les falsificateurs laissent entendre qu’il s’agit d’un comportement de « petit blanc ». C’est faux, cette perception est commune à tous les individus quelles que soient leurs origines. Les musulmans ne sont pas plus partisans de la société multiculturelle que les Juifs, les Chinois, les Français blancs ou les Noirs. Ils la pratiquent mais sans l’avoir choisie. Cette société idéalisée par la classe dominante, elle est ce qu’elle est, avec sa dose de séparatisme. Ce qui pose la question du séparatisme, qui n’est pas une hypothèse mais une réalité. Et cette société-là, c’est la société américaine. La France est aujourd’hui le pays d’Europe qui la plus grande communauté maghrébine, la plus grande communauté juive, et la plus grande communauté noire. Le multiculturalisme, nous y sommes, malgré la fanfare républicaine qui joue encore. Aujourd’hui, c’est la question de l’islam qui est posée, mais demain, compte tenu des flux migratoires qui ont lieu aujourd’hui et de la croissance démographique en Afrique, c’est la question de l’identité noire qui se posera.

Vous évoquez l’idée d’une « société populaire » en rupture avec un discours dominant, formant ce que l’on pourrait appeler une société parallèle. Quels en sont les contours ? Qui sont les membres de cette société populaire ? A l’inverse, comment évoquer cette « France d’en haut » électoralement parlant ?

Électoralement parlant, cette France d’en haut, structurellement minoritaire, pèse beaucoup sur les grands partis. Mais ce qui est intéressant, c’est la désaffiliation des nouvelles classes populaires de leurs alliances traditionnelles. L’ouvrier qui votait à gauche, le paysan qui votait à droite : tout cela, c’est fini. C’est soit l’abstention, soit le vote FN pour les catégories populaires d’origine française ou européenne. Mais ce qui se forme, c’est une nouvelle société ou des gens qui étaient opposés (l’ouvrier, le petit commerçant, l’employé et le paysan, qui se retrouvent pour beaucoup sur ces territoires de la France périphérique) ont une perception commune de la mondialisation.

C’est ce qui les rapproche. Ce sont ces catégories qui vont vers le parti de sortie de la classe moyenne, le FN. Il n’y a pas de conscience de classe, mais ces gens pensent à peu près la même chose du sort qu’on leur a fait avec la mondialisation, mais également des effets de la métropolisation. Ces populations sont sédentaires, elles n’ont plus les moyens de partir, elles doivent s’ancrer sur le territoire, dans des zones peu dynamiques en termes de création d’emplois privés dans un contexte de raréfaction de l’argent public. De plus, ces territoires ont beaucoup vécu de redistribution, de l’investissement public, de la création de postes dans le secteur public. Mais tout cela est terminé. La manne publique a disparu. Et ce n’est pas parce que les gens ont Internet qu’ils sont à New York, ce discours est une arnaque. Le Cantal et Manhattan, ce n’est pas la même chose. Le réseau, ce n’est pas Internet, ce qui compte c’est de rencontrer des gens, être physiquement en face de quelqu’un avec qui on décide de faire des choses, comme le font les cadres supérieurs dans les métropoles. La mobilité n’est plus une mobilité pour tous, elle concerne prioritairement les catégories supérieures, ce qui implique une nouvelle forme de sédentarisation des catégories populaires.

Dans un livre publié en 2006 (Combattre les inégalités et la pauvreté. Les États-Unis face à l’Europe), le directeur de la recherche économique de Harvard, Alberto Alesina, et son collège Edward Glaeser montrent « la relation fondamentale entre fragmentation raciale et dépenses sociales en pourcentage de PIB », indiquant que plus un pays est fragmenté « racialement« , moins les dépenses sociales sont élevées. La France périphérique peut-elle participer à de telles décisions ?

C’est également la thèse de Robert Putnam, qui a analysé les grandes villes, et qui a démontré le même phénomène. Il se posait la question de savoir pourquoi les politiques sociales étaient plus faibles dans les grandes villes. Et effectivement, le résultat était que les gens ne veulent pas payer pour les pauvres d’une autre communauté. C’est toute l’ambiguïté du rapport actuel à l’État-Providence qui se traduit dans la parole politique. Il existe un discours radical actuellement sur cette question, qui consiste à dire que l’on donne trop d’argent aux chômeurs, aux assistés, etc. Et ce, sans poser la question culturelle qui se cache pourtant derrière. C’est exactement ce qui se passe en France.

Ce qui est amusant, c’est que les libéraux pensent que les Français sont gagnés par le libéralisme et qu’ils sont contre l’État-Providence. C’est faux. Mais la situation paradoxale est qu’aujourd’hui ce sont les pauvres qui vont demander la fin de l’État-Providence.   

Vous avez été attaqué pour votre travail. Quelle est la difficulté de votre discours au sein de l’Université ?

Oui, des critiques de quelques individus très idéologisés et éloignés des réalités, qui falsifient mon travail, et aussi tout bêtement par des « concurrents ». Une histoire de business. Au-delà de ça, ces gens défendent en réalité un modèle, celui des classes dirigeantes, dont ils bénéficient.


Christophe Guilluy : « Nous allons vers une période de tensions et de paranoïa identitaire » (Le Point)

C’est l’un des essais les plus décapants de la rentrée. Interview du géographe auteur du livre « Le Crépuscule de la France d’en haut ». Propos recueillis par

Que les politiques en campagne, ou sur le point de l’être, jettent au feu leurs programmes devenus obsolètes à peine imprimés. On leur conseille vivement la lecture du dernier livre de Christophe Guilluy, Le Crépuscule de la France d’en haut (Flammarion). Cet essai peut faire office de boussole. Les politiques y verront tout ce qu’ils ignorent sur la France périphérique et tout ce qui explique les raisons de l’abstention et du vote FN. Les responsables de gauche ne sont pas épargnés par le géographe, qui leur impute les ravages du discours sur l’ouverture et le multiculturalisme au sein des classes populaires, lesquelles idées valent toujours pour les autres et jamais pour eux, socialistes et représentants bobos de la France métropolitaine. Entretien.

Le Point.fr : Dans ce livre, vous ringardisez le concept de l’élite au sens classique, c’est-à-dire issue de l’ENA, que Bruno Le Maire voudrait supprimer. Vous insistez davantage sur le rôle néfaste d’une nouvelle bourgeoisie, les bobos, se voulant supérieurs moralement et puissants du fait de leur patrimoine immobilier, de leur mobilité et de leur affirmation culturelle. Expliquez-nous…

Christophe Guilluy : Il n’y a pas de complot, mais il y a des comportements qui sont économiques. Les bobos entendent préserver une position sociale, jouir de leur patrimoine immobilier, conserver leurs revenus et en faire profiter leurs enfants. S’ils peuvent ne pas scolariser leur progéniture dans le collège du coin fréquenté par des immigrés, ils le feront, sans le dire, en contournant la carte scolaire.

C’est pour cette raison que je les qualifie de « Rougon-Macquart déguisés en hipster ». Ils adoptent les schémas classiques de la bourgeoisie avec en plus le discours « cool » sur l’ouverture à l’altérité. D’ailleurs, les dindons de la farce ont été les jeunes issus de l’immigration qui ont cru à ce discours de gauche. Ils n’ont pas compris, ou alors tardivement, que c’était le discours de la bourgeoisie. Quand on regarde le degré d’ouverture au PS, dans la presse ou au cinéma, des endroits où l’on prône la diversité, on constate que la dominante est blanche – avec quelques alibis de couleur. Il y a une guerre des représentations qui est terrible.

Dans certaines banlieues, les jeunes sont dans une victimisation constante précisément parce que la gauche leur a enlevé la possibilité de penser le rapport de classes. Ils ne savent pas qu’en Picardie un jeune ouvrier, en zone rurale, aussi défavorisé qu’eux, peut travailler dans l’agroalimentaire pour 600 euros par mois. Ils ne le savent pas, car la gauche a réussi à leur faire croire au mythe du « grand méchant Blanc raciste » responsable de leurs maux.

Selon vous, il existe une France périphérique, comme il existe une Amérique périphérique, une Angleterre périphérique… Le rapport aux élites, le niveau éducatif et les fonds culturels sont pourtant différents. Qu’est-ce qui les fédère ?

Pour les électeurs de Trump, du FN, du Brexit ou de l’AfD en Allemagne, le dénominateur commun est la sortie de la classe moyenne, en dépit, parfois, des différences de niveau de vie. Le sentiment partagé est celui de ne plus être intégré économiquement. Le modèle mondialisé produit les mêmes problèmes territoriaux, culturels et politiques partout dans le monde, avec une fracture entre les métropoles et le reste du pays, qui devient « périphérique ».

La petite classe moyenne est devenue la nouvelle classe populaire. On les retrouve dans les petites villes, les villes moyennes, les zones rurales. À tort, certains voudraient opposer le rural à l’urbain. C’est une conception erronée de la fracture, car on peut être urbain à Guéret ou à Montluçon… Toutes ces catégories, ouvriers, petits employés, retraités et paysans, ont désormais un discours commun sur la mondialisation, ce qui n’était pas le cas jusqu’ici.

L’ouvrier était opposé au paysan. Le premier votait à gauche, le second à droite. Bref, nous étions dans une partition politique claire. Aujourd’hui, ils vivent là où statistiquement il y a le moins de créations d’emploi. Les notes prospectives montrent qu’il y aura encore plus de concentration de l’emploi dans les métropoles. Par ailleurs, les logiques foncières font que ces Français ne peuvent pas louer ne serait-ce qu’un studio à Paris ou en proche banlieue. Ils restent donc sur place, chez eux, ce qui provoque une sédentarisation de masse.

En dépit des injonctions à la mobilité ?

Absolument. Ceux qui bougent vivent dans les grandes métropoles et appartiennent à une France hyper mobile. Le jeune de catégorie supérieure a le choix de bouger à l’étranger ou au sein même de la métropole. Or, une majorité de Français, faute de pouvoir se déplacer, vivent dans le département où ils sont nés.

La sédentarisation est effective aussi bien pour les jeunes que pour les actifs ou les plus âgés. Vu d’en haut, on qualifie ce phénomène de « repli ». En réalité, ces classes populaires sont pragmatiques. Initialement, elles n’étaient pas contre la mondialisation ni contre le libéralisme. Dans les banlieues, si le discours de Macron produit des résultats, les jeunes choisiront donc Macron – ce qui ne les empêche pas d’être attachés à l’État providence. Ces Français n’attendent plus le discours politique ou intellectuel pour voir ce qui se passe dans leur vie.

D’aucuns, politiques et journalistes, font en effet état d’un rejet de l’autre au sein de cette France périphérique. Que constatez-vous ?

Cette attitude est celle de ceux qui veulent juste contrôler un environnement, car dans une société multiculturelle l’autre ne devient pas soi, sans pour autant être un ennemi. L’angoisse autour de la question des flux migratoires est intéressante à analyser. Dans les banlieues, on constate l’émergence d’une petite bourgeoisie maghrébine qui vieillit. Parallèlement, il y a une arrivée de Subsahariens dans ces quartiers. On observe une volonté de la part de cette petite bourgeoisie maghrébine de se mettre à l’écart, de ne pas se mélanger. Certains n’hésitent d’ailleurs pas à le dire clairement aux bailleurs sociaux : ils ne veulent pas vivre à proximité de ces populations subsahariennes. Ce n’est pas du racisme. Il s’agit juste de vivre dans un endroit qui n’est pas en proie à une trop forte instabilité démographique. En plus des difficultés liées à la vie quotidienne, ils ne veulent pas gérer ce qui relève du multiculturel.

Que dites-vous à ceux qui prônent le multiculturalisme comme facteur de paix et d’ouverture ?

C’est une supercherie ! Un discours d’ouverture tenu par l’intelligentsia, qui n’est jamais, s’agissant d’elle, dans la véritable ouverture ethnique et sociale.

Peut-on imaginer, un jour, un front commun de ces Frances périphériques ?

La France d’en haut veut toujours que les histoires se finissent bien. Nous sommes des adultes, et pas des enfants, alors nous nous devons d’avoir un discours de vérité. Nous allons vivre une période complexe avec des tensions sociales sans aucun débouché politique, en plus d’une paranoïa identitaire. C’est le problème de la société multiculturelle : nous sommes tous paranos. Il y a les vraies tensions et les suspicions vis-à-vis de l’autre du fait de sa différence. Les classes populaires sont aujourd’hui toutes en « marronnage » et il sera difficile de revenir en arrière.

Par quoi passe cette émancipation que vous appelez le « marronnage » ?

Cette France quitte les affiliations traditionnelles et brise ses chaînes. Les ouvriers votaient à gauche, les ruraux à droite, les banlieues à gauche… En regardant les choses une à une, il y a une rupture. Les ouvriers ont été les premiers à sortir de la classe moyenne, puis une partie des employés, les ruraux et les banlieusards. Le localisme se développe en fonction d’une rationalité économique et sociale. Ces gens vivent sur des territoires où il y a peu d’emplois. Les champs du possible sont donc restreints, d’où la sédentarisation et de nouveaux réseaux de solidarité. Ce n’est pas le rêve hippie des années 1960 ! Ce qui se joue est l’adaptation à un monde nouveau.

Avec le FN, il y a encore une filiation…

Oui, mais ils choisissent le parti qui n’a pas le pouvoir et celui qui est le plus éloigné de la représentation politique. Donc, le plus désaffilié. Ils sont encore dans la logique de voter, donc encore un peu dans le système. Il y a aussi les autres, tous ceux qui ne votent plus. Et parmi eux, on retrouve ceux qui ont voté au référendum de 2005. Les politiques ont fait fi de leurs avis en faisant voter le traité par la voie parlementaire. Ces mêmes politiques ont pris de haut les électeurs du Brexit, en réclamant, pour certains, un nouveau vote. Ce discours de classe, pour le coup, est toujours sur le même mode : « Ces gens d’en bas, moins éduqués, ne savent pas voter ou votent mal. »

Le sentiment de classe est-il encore vrai au sein de cette France périphérique ?

Ce que je décris n’est pas une nouvelle classe ouvrière. C’est juste une nouvelle perception du monde. En revanche, ces gens ressentent fortement le mépris de classe. La défiance vis-à-vis des médias en est l’illustration. La part des ouvriers représentés à la télé est extrêmement faible. Nous sommes, s’agissant de l’élite, dans la logique d’un monde fermé, d’où mon titre « Le Crépuscule de la France d’en haut ». On ne fait plus société, la rupture est totale.

Jadis, le monde d’en haut était exemplaire. Il soutenait un modèle qui intégrait économiquement tout le monde, et tout le monde était gagnant. Les Français d’en bas n’ont jamais eu de problèmes avec les riches. Les postures anti-riches sont des postures bourgeoises. Le monde d’en haut, aujourd’hui, a choisi un modèle qui profite à peu de Français. Mais ce schéma va basculer de façon radicale. À moins de se poser les bonnes questions : quel est le destin de ces gens dont on n’a pas besoin, car, qu’ils produisent ou non, cela ne change rien à la courbe du PIB ?

Le revenu universel est pour vous une fausse bonne idée. Pourquoi ?

Les promoteurs de ce revenu universel sont dans une logique de péréquation et de redistribution. Derrière, il y a l’idée que le Français d’en bas veut profiter du système et ne pas travailler. C’est un mépris de classe ! Les gens modestes ne veulent pas tendre la main. Ils veulent être fiers d’éduquer leurs enfants grâce au fruit de leur travail.

Vous parlez de rapports de domination entre cette classe boboïsée et les immigrés…

Le rapport de classe est de moins en moins visible et laisse place à un rapport culturel. Dans la nouvelle bourgeoisie, une femme de ménage d’origine immigrée n’est pas vue comme une employée, mais plutôt comme « Fatoumata » qui vient du Mali et qu’on aide beaucoup en lui donnant 800 euros par mois… C’est très confortable.

La rationalité économique maintient cette nouvelle bourgeoisie dans un état réel de bourgeoisie. Le discours de la société ouverte est celui de la loi du marché avec une main-d’œuvre immigrée à disposition. Cela, à la rigueur, ne me poserait pas de problème s’il y avait réellement ouverture et absence de supériorité morale au sein de cette nouvelle bourgeoisie métropolitaine, mais, quand on regarde de près, l’exemplarité fait défaut.


«Ostraciser le FN évite de poser un vrai diagnostic» (24heures.ch)

«Nous vivons une époque où des gens sortent de la classe moyenne. L’argent a érigé une frontière invisible!» Le géographe Christophe Guilluy publie un nouvel essai sur la «France d’en haut». Un livre qui va encore une fois susciter la polémique. Car celui qui avait été révélé par Fractures françaises (Flammarion, 2013) tord le cou aux idées reçues.

Pour Christophe Guilluy, la lutte des classes est surtout le fait de la bourgeoisie des cadres, ceux qui possèdent le «capital moyen» et qui bénéficient de la mondialisation. Tandis que 60% de la population du pays vit éloignée des zones d’emploi créatrices de richesses. Cette «France périphérique» des zones rurales, des moyennes et petites villes concentre une population qui ne vote plus ou qui, quand elle le fait, plébiscite un souverainisme d’en bas.

Les oubliés de la mondialisation sont-ils les électeurs du FN en France ou de Donald Trump aux Etats-Unis ?

On le sait depuis vingt ans maintenant: les ouvriers et les petites gens votent Front national. En France, on a tout intérêt à tout polariser sur le FN. Lionel Jospin déjà avait dit que la lutte contre le FN n’a été que du théâtre: ça sert à protéger un système. Associer les classes populaires et le FN permet de mieux les ostraciser et de ne rien faire. Dans les faits, le FN n’est pas grand-chose: une PME familiale! Rien à voir avec le Parti communiste des années 50. On s’arrête à «ils sont machistes, racistes, xénophobes ou débiles», et cela évite de poser le diagnostic réel de la société.

Et le lien avec Trump aux Etats-Unis?

Le phénomène Trump fonctionne de la même manière. Il est présenté uniquement comme un type raciste, homophobe, avec une coupe de cheveux ridicule – sous-entendu, c’est un débile mental – et donc ses supporters sont des débiles mentaux américains. Le plus gênant pour ses opposants, c’est surtout qu’il tient des discours contre le libre-échange. Contre lequel, il ne fera sans doute rien s’il est élu… Mais on a bien vu comment la Silicone Valley et Wall Street se sont mobilisées pour financer des « Think tanks » de propagande contre Trump. Parce qu’il est un danger pour le système et non parce qu’il dérape sur les immigrés mexicains.

Est-ce une nouvelle lutte des classes que vous décrivez?

Attention, il n’y a pas eu de complot. Mais le résultat est là. La mondialisation est une division internationale du travail. Dans les faits, l’ouvrier chinois travaille à la place de l’ouvrier européen, français ou américain. On a fait croire qu’avec notre modèle éducatif, nous allions tous devenir des cadres supérieurs. Et que tout le monde allait travailler en réseau: être dans le Cantal ou à Paris, ce sera pareil. Sauf que cela ne s’est pas du tout passé comme ça.

Selon votre diagnostic, cette France se sent abandonnée…

Depuis vingt ou trente ans, il y a une détérioration des conditions de vie des classes populaires. On a laissé faire le marché, par exemple celui de l’immobilier qui engendre la gentryfication des quartiers autrefois populaires. Ils se «boboïsent». Si on regarde, la richesse de la France est produite aux deux tiers par les 12 métropoles régionales. Le reste, ce n’est pas grand-chose. En logique économique, on pourrait octroyer le revenu universel à cette France-là et avoir la paix…

Mais notamment pour les cadres, c’est le plein-emploi en France…

Le taux de chômage des cadres ne dépasse jamais les 5%. De plus, ils vivent dans les territoires où se concentre l’emploi. Ils retrouvent plutôt vite un travail quand ils le perdent. La main invisible marche très bien pour eux. On ne parle que de chômage de masse et de précarité, comme si cela touchait tout le monde. Ce n’est pas vrai! Le problème de la mondialisation, c’est que ça marche. Il se crée beaucoup d’argent avec peu de monde. Sauf que cela ne fait pas une société.

Vous soulignez l’abandon de cette «France périphérique» sans proposer de solution.

C’est un diagnostic mais je n’ai pas de solution miracle. On me le reproche souvent. Par contre, je souligne que la création de l’emploi dans ces territoires délaissés, qui n’ont aucune rationalité économique dans la logique de la mondialisation, tient du challenge. Etre maire de Paris, c’est facile… N’importe qui peut le faire. Le business tourne tout seul. Malheureusement, les «bons» politiciens français se battent pour être élus dans les métropoles et non dans des régions difficiles.


Marianne n°1014 (9-15 septembre 2016) – La France d’en haut contre le modèle républicain

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Extraits de « Le Crépuscule de la France d’en haut », de Christophe Guilluy, aux éditions Flammarion 1/2

Le modèle mondialisé a édifié ses citadelles. Protégées par le mur de l’argent et l’entre-soi, les classes supérieures peuvent profiter pleinement des bienfaits de la mondialisation. Et ce d’autant plus que, à l’écart de la France périphérique, elles en ont oublié jusqu’à l’existence d’une France populaire et majoritaire. Une existence que le monde médiatico-politique ne risque pas de leur rappeler, tant il est conforme aux représentations des classes supérieures. Cette société de l’«ouverture au monde » est en réalité un petit monde fermé.

Sûres de leurs choix économiques et sociétaux et de leur supériorité morale, les nouvelles classes urbaines fabriquent l’essentiel des représentations et du discours unique. Paradoxalement, c’est au moment où elles deviennent hégémoniques, en occupant l’ensemble de l’espace politique, universitaire ou médiatique, qu’elles perdent leur légitimité auprès des classes populaires, c’est‑à-dire de la majorité. Le discours de la classe dominante n’a plus aucune prise sur le réel, il fait apparaître une France privilégiée mais hors sol, une « France du vide ». Produits des métropoles embourgeoisées, les « mouvements sociaux d’en haut » sont une parabole d’un monde fermé et vide.

La gentrification des grandes métropoles a en effet détourné mécaniquement la fonction même de la manifestation. Les grands rassemblements, ceux dont parlent les médias, épousent logiquement les revendications des habitants des grandes villes. Ainsi, si la bourgeoisie traditionnelle des grandes métropoles, plutôt de droite, a fourni l’essentiel des troupes des grands rassemblements contre le « mariage pour tous », c’est la nouvelle bourgeoisie, plutôt de gauche, qui constituait l’essentiel des bataillons de la manifestation de soutien à Charlie Hebdo.

Point commun, dans les deux cas : absence des classes populaires (des banlieues et de la France périphérique) et surreprésentation des bourgeoisies métropolitaines, blanches et éduquées. La sous-représentation des classes populaires dans les mouvements sociaux tient bien sûr au processus de désaffiliation politique de catégories qui ne se sentent plus représentées depuis très longtemps par le monde politique, syndical et médiatique, mais aussi à leur disparition au sein de toutes les grandes villes. Difficile, en effet, de participer à des manifestations de fait éloignées de la France populaire. Sur le fond, la gentrification de la manifestation est une illustration parfaite de la déconnexion des classes supérieures d’avec la société populaire. Les classes populaires de la France périphérique, mais aussi celles des banlieues qui ont compris que la rebellocratie n’est plus depuis longtemps le porte-voix des plus modestes. La polarisation des « mobilisations » sur les populations les plus précaires (pauvres, sans papiers…), la non-représentativité des syndicats (moins de 5 % de syndiqués dans le secteur privé) et la mobilisation pour des causes sociétales montrent que le « mouvement social » ne s’adresse plus à la majorité des classes populaires.

La contestation de la nouvelle bourgeoisie fait désormais partie d’un barnum participatif contrôlé et inoffensif pour la classe dominante. Il confirme le temps des « luttes sous contrôle » et des revendications sociales festives. Dernier avatar de la mobilisation festive et bourgeoise, le « slacktivisme ». Le « slacktivisme connecté », ou « activisme fainéant », est paradoxalement une illustration de cette déconnexion. Il a donné lieu à une mobilisation virtuelle sans précédent contre le projet de loi sur le travail de Myriam El Khomri. Comme le fait remarquer Jean-Laurent Cassely, cet activisme exige rarement de ses participants un engagement supérieur à un clic ou un like. Ces occupations impressionnantes de terrain du cyberespace sont rarement suivies d’effet, mais elles attirent l’attention des médias. Sans surprise, les grandes villes gentrifiées fournissent l’essentiel des bataillons de cet activisme. Réalisée par le journal Le Parisien à partir du code postal que les pétitionnaires ont renseigné sur le site change.org, l’enquête sur la contestation du projet de loi fait apparaître qu’elle se concentre dans les grandes métropoles du pays : Rennes, Nantes, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Grenoble et évidemment Paris et ses arrondissements les plus boboïsés de l’Est. Une géographie qui recoupe celle des bastions de la gauche et des catégories supérieures. Inversement, les territoires et départements de la France périphérique, les plus touchés par le chômage et le sous-emploi (la Marne, les Ardennes, le Pas-de-Calais, par exemple), sont restés indifférents à cette « grande mobilisation virtuelle ». Peu sensibles à la « gauche hashtag » (#je suis en terrasse, #nuit debout), les classes populaires, pourtant opposées à la loi, sont restées indifférentes à cette contestation virtuelle. Ce non-engagement des classes populaires n’est pas lié à l’absence d’intérêt pour le « politique » ou la « question sociale », mais au constat que l’ensemble du système de représentation politique et sociale est sous le contrôle des classes dominantes et supérieures. Il ne s’agit pas d’un contrôle par le haut, mais de la résultante d’un lent processus de gentrification des luttes sociales, portées hier par l’alliance de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière, alimentées aujourd’hui par des populations intégrées (économiquement et/ou culturellement) ou protégées. Logiquement, la petite bourgeoisie des métropoles et les salariés protégés y défendent des statuts et surtout une position de classe que les classes populaires ont perdus depuis longtemps.

***

Le modèle mondialisé accouche d’une société banalement multiculturelle. Une société travaillée par ses tensions et ses paranoïas identitaires, ses logiques séparatistes, ses ségrégations spatiales, parfois ses émeutes ethniques, en quelque sorte une société « américaine » comme les autres. Mais pouvait-il en être autrement ?

Le rouleau compresseur de la mondialisation, les abandons successifs de souveraineté et le choix de l’immigration par le grand patronat ont mis fin au modèle assimilationniste républicain1. Si la loi de 1905, l’école obligatoire et gratuite et l’État-providence nous protègent encore d’une communautarisation à l’américaine, le morcellement de la société française est enclenché. Le débat entre « multiculturalistes » et « républicains » est vif, mais il est déjà tranché par le réel. Et si les Français restent attachés au modèle républicain, laïque et égalitaire, leur réalité est déjà celle d’une société multiculturelle et de ses dérives communautaires.

 La fin des illusions

Cela se passe en France : en mai 2016, l’entraîneur (blanc d’origine française) de l’équipe de France est accusé d’être raciste parce qu’il n’a pas sélectionné des joueurs d’origine maghrébine. Didier Deschamps n’a évidemment pas exclu des joueurs parce qu’ils étaient « arabes », et l’affaire sera vite oubliée, mais elle illustre parfaitement l’état de tension culturelle de la société française. Dans un pays où des joueurs et des artistes français d’origine maghrébine peuvent traiter de « raciste » un entraîneur blanc (avec un patronyme très « français ») parce qu’il n’a pas sélectionné assez d' »Arabes » et (donc) trop de « Noirs » et de « Blancs », il est peut-être temps d’arrêter de faire jouer la fanfare républicaine. Et de s’en tenir à l’essentiel : entre paranoïa identitaire et revendications communautaires, on assiste banalement au déploiement d’une société multiculturelle, une société sous tensions, conforme au modèle mondialisé. Cette société « américaine » imprègne fortement les milieux populaires depuis des années, notamment les nouvelles générations. Cette tension est perceptible dans tous les milieux, et il suffit d’une étincelle pour que, comme aux États-Unis, les radicalités s’expriment. Dans la ville de Montreuil (Seine-Saint-Denis), une rumeur de pédophilie dans une école maternelle concernant un enfant noir a ainsi généré de vives tensions entre une association identitaire noire et la mairie, soupçonnée de protéger un pédophile blanc. L’association a très vite mis en avant le caractère racial de l’agression supposée et a reçu le soutien de personnalités noires du monde médiatique. Même si l’affaire a été classée sans suite par la Brigade des mœurs, elle était potentiellement explosive dans une ville particulièrement clivée socialement, spatialement et culturellement : une forte communauté noire et pauvre y côtoie une nouvelle bourgeoisie boboïsée et blanche.

La référence aux origines, à la religion, à la culture, à la race s’est banalisée dans la jeunesse populaire, c’est vrai en banlieue parmi les « minorités » noires, musulmanes, juives, c’est de plus en plus vrai dans la jeunesse populaire d’origine française blanche qui fait désormais (effet miroir) de plus en plus référence à son identité culturelle, religieuse, régionale et ethnique. Qu’on le veuille ou non, nous en sommes là. La référence n’est plus le « commun républicain », mais le commun « multiculturel » (quand ce n’est pas le « commun communautaire »), où chacun porte a minima une identité contrainte. Les « minorités » ont été les premières concernées, mais le processus a atteint l’ensemble des catégories populaires, quelles que soient leur origine ou leur religion. C’est dans ce contexte d’instabilité démographique, où les majorités peuvent devenir des minorités (et inversement), que le « Blanc est devenu blanc ».

« Le vivre-ensemble est une blague, une blague sanglante », disait Jacques Julliard, pour qui le communautarisme, c’est‑à-dire la juxtaposition sur un même territoire de communautés différentes par l’origine géographique, la langue, la religion, l’histoire, la culture, la philosophie, est une énorme faillite. Ce constat est largement partagé en Europe, de David Cameron à Angela Merkel3, qui affirmait hier que « le multiculturalisme était un échec » (c’était avant que le patronat allemand exige l’arrivée d’un million de migrants en 2015). Julliard ajoute que « l’Europe, si le phénomène devait persister, ne lui survivrait pas […], [que] nos nations multiculturelles sont donc devant une alternative brutale, sans échappatoire : intégration ou guerre civile. Seule la version universelle de l’humanisme, héritée de la chrétienté, des Lumières et de la Révolution française, nous permettra d’échapper à ce désastre ».

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