Olivier Rey – Quand le monde s’est fait nombre

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La statistique est aujourd’hui un fait social total : elle règne sur la société, régente les institutions et domine la politique.

Un vêtement de courbes, d’indices, de graphiques, de taux recouvre l’ensemble de la vie. L’éducation disparaît derrière les enquêtes PISA, l’université derrière le classement de Shanghai, les chômeurs derrière la courbe du chômage…

La statistique devait refléter l’état du monde, le monde est devenu un reflet de la statistique.



Olivier Rey : « Nous sommes tellement dans un océan de données que l’enjeu est de savoir récolter les pertinentes » (France Culture)

Olivier Rey, mathématicien et philosophe, décrit à quel point la statistique a envahi notre vie quotidienne dans « Quand le monde s’est fait nombre » (Stock, octobre 2016).

Les statistiques sont devenues la clé de nos sociétés, elles sont partout. Or en partant de ce constat, Olivier Rey veut comprendre pourquoi et comment le monde s’est fait nombre. Il nous montre que le XXe siècle et le début du XXIe siècle sont la continuation d’une dynamique qui s’est mise en place au cours du XIXe.

« L’essor statistique va répondre à une grande interrogation qui est ‘dans quel monde vivons-nous?’. »


Chômage : les chiffres peuvent-ils rendre compte de la réalité ? (France Culture)

Si les chiffres du mois d’août avaient été catastrophiques, la décrue spectaculaire des chiffres du chômage, publiés hier, est annoncée comme une réelle amélioration par les forces de l’exécutif. En effet, sur les listes de Pôle Emploi, on recensait 66.300 chômeurs de moins pour le mois de septembre. Si le gouvernement semble se réjouir de « cette embellie » – les chiffres peuvent-ils tenir compte de la réalité ? Cela ne cache-t-il pas une recrudescence de l’emploi précaire et des perspectives incertaines pour 2017 ?

Pour en discuter et débattre, les Matins de France Culture reçoivent Olivier Rey, mathématicien et philosophe, chargé de recherche à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques au CNRS, qui vient de publier Quand le monde s’est fait nombre aux Editions Stock.


Les Nouveaux Chemins de la Connaissance – « Quand le monde s’est fait nombre » d’Olivier Rey (France Culture)

Du bon usage des chiffres avec Olivier Rey aujourd’hui, mais aussi Tocqueville, Balzac ou Oliver Twist.

Pourquoi les hommes politiques parlent-ils d’inverser la courbe du chômage plutôt que des chômeurs ? Pourquoi mesurer ses efforts plutôt que de se dépenser sans compter ? D’où vient donc cette manie à tout quantifier, à sans cesse parler de nombres et de statistiques au point de les substituer à la réalité ? La faute à la science, diront certains… et pourtant, c’est d’abord comme instrument de mesure démocratique et industriel qu’est apparue la statistique. De là, à en faire une réponse à nos maux politiques ?


La Conversation scientifique – Des nombres peuvent-ils dire le monde ? (France Culture)

La statistique est devenue un « fait social total »: elle règne sur la société et domine la politique. C’est le constat fait par Olivier Rey, mathématicien et philosophe, dans un essai paru en 2016 « Quand le monde s’est fait nombre » (Stock).

Une mesure, de quelque nature qu’elle soit et à quelque objet qu’elle s’applique, aboutit toujours à des nombres. Dès lors, simple relation de cause à effet, à mesure que les mesures se font plus nombreuses, les nombres se font toujours plus envahissants. Ils engendrent quotidiennement des myriades de courbes et de graphiques, ils se déguisent en indices, en pourcentages, en taux, et ils alimentent à haute cadence toutes sortes de statistiques. Cet empire ou cette emprise du nombre – je ne sais quel mot convient le mieux – est un fait, et même un « fait social total », eut dit Marcel Mauss : les statistiques règnent désormais sur la société, régentent les institutions, colonisent la politique et affectent la vie sociale sous tous ses aspects.

Une entité aussi dépouillée qu’un nombre serait-elle capable d’emporter avec soi, comme dans un filet, quelque chose de la substance dont il est issu ? À première vue, la « nombrification » du monde semble plutôt pulvériser le réel pour ne plus nous laisser que la cendre des chiffres. Mais ne devrions-nous pas plutôt lire la situation dans l’autre sens, c’est-à-dire considérer que c’est notre façon d’habiter le monde qui l’a transformé en un simple reflet de la statistique ?


Olivier Rey : «Le monde n’est plus que statistique» (Le Figaro)

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Les mètres du monde (Breizh info)

Les chiffres, et les courbes qui leur sont associées ? Tels sont les outils majeurs de la représentation du monde moderne. Mais c’est un monde que le chiffrage a vidé de tout bon sens, sinon de toute signification. Olivier Rey le constate dans son dernier ouvrage, Quand le monde s’est fait nombre. Un exemple suffit à en illustrer le propos : François Hollande, candidat à la présidence de la République en 2012, s’était engagé à « inverser la courbe du chômage » plutôt qu’à favoriser la création d’emplois réels. La rhétorique de la courbe, ici, tenait lieu de promesse d’action. C’était la négation de toute responsabilité politique, ce qui n’a pas empêché son élection.

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Nantais de naissance, polytechnicien, officier de marine, thésard au CNRS sur les équations elliptiques, Olivier Rey est revenu à l’X de 1991 à 2006 pour y enseigner les mathématiques. Puis il a bifurqué vers l’histoire des sciences et la philosophie, matières qu’il enseigne aujourd’hui à la Sorbonne. Il s’était fait connaître en 2003 avec un essai critique intitulé Itinéraire de l’égarement (Le Seuil), dans lequel il dénonçait l’emprise sur les cultures modernes de savoirs scientifiques mal digérés. Il avait récidivé en 2006 avec Une folle solitude. Le fantasme de l’homme auto-construit (Le Seuil). Une image en était restée : l’inversion de la position des enfants dans les poussettes (ils regardent maintenant en devant, et non plus vers leur mère) résume la propension des sociétés modernes à tourner le dos aux héritages qui les fondent.

Des individus pris dans la tourmente indiciaire

Le dernier livre d’Olivier Rey va plus loin encore : croissance, chômage, inflation, bourse, immigration, délinquance, instruction, accidents, tout n’est que chiffres dans les représentations. Rien n’est plus vivant, familial, ordinaire, vécu par des êtres de chair et de sang, par des êtres en relation. Ne restent que des individus pris dans la tourmente indiciaire. La France n’est pas seule embarquée sur ce radeau de la Méduse. Le sinistre Traité de Maastricht, signé en novembre 1991 par douze chefs d’États, contenait quatre critères numériques d’admission dans l’Union Européenne, parmi lesquels le fameux ratio « déficit/PNB » limité à 3 %. Jamais, dans toute l’histoire du monde, un traité n’avait fondé sur des données chiffrées une alliance entre des peuples. L’avenir commun, en devenant numérique, perdait toute ambition politique.

Restait l’individu européen, sans autre histoire. L’individu, la traduction latine de l’atomos grec, l’insécable, l’indivisible. Nous héritons de sociétés dans lesquelles les individus étaient la partie dernière, ultime, d’organisations dans lesquelles le collectif était la matière première, la donnée vitale du groupe, qu’il soit familial ou villageois, corporatif dans un artisanat, ou nourricier dans l’agriculture. Et nous avons construit, après la Révolution française, des sociétés dans lesquelles l’individu est premier, élément initiateur de sociétés qui ne sont que des multiplications d’unités numériques analogues, et bases de codes juridiques puisque dépositaires d’une souveraineté déléguée à de prétendus représentants.

Cherche-t-on un indice du triomphe de l’abstraction individuelle ? Le premier d’entre eux a été inventé par Adolphe Quételet (1796-1874), un naturaliste, statisticien et astronome belge. L’indice de Quételet, ou Indice de Masse Corporelle (IMC), divise un poids en kilogrammes par le carré d’une taille en mètre. Les institutrices d’autrefois interdisaient de diviser les choux par des carottes. Quételet, sans doute, était plus subtil. L’IMC sert aujourd’hui au calcul des primes d’assurance-vie, lesquelles conditionnent une part du prix des crédits immobiliers. Une abstraction est devenue un informateur économique, et même un informateur de santé publique en période d’obésité galopante dans les classes maternelles : l’IMC passe pour mesurer ce qu’il en est de la malnutrition, alors qu’il en délaisse toutes les causes à incidence comportementale.

Peut-on faire plus absurde ? Oui. Par exemple vouloir « inverser la courbe du chômage »

Peut-on faire plus absurde ? Oui. Par exemple vouloir « inverser la courbe du chômage ». Personne n’a jamais inversé aucune courbe. Une fonction peut être décrite comme croissante ou décroissante, il est possible d’en inverser le sens de variation, mais pas la courbe, laquelle n’est qu’un graphisme sans aucun rapport avec la réalité des emplois ni avec le sens décroissant de leur variation statistique.

Cela posé, le travail d’Olivier Rey n’aurait d’autre portée que polémique s’il ne s’intéressait aussi et surtout aux racines du déferlement statistique. L’individualisme triomphant fait de chacun le lieu principal d’une représentation essentielle du monde, représentation dont chacun est à la fois le témoin et le principal vecteur d’expression. Ainsi le centre du monde est-il partout, dans chaque conscience, et les frontières nulle part. D’où cette ambiguïté fondamentale de la modernité : si nombre d’esprits sont d’accord pour dénoncer l’absurdité de la rationalisation débordante des faits sociaux, des opinions, des préférences, des urgences, des enquêtes, et tutti quanti, qui, parmi eux, est prêt à se défaire de la place première qu’accorde à son individualité la société en décomposition dans laquelle il vit et habite ? Siéyès assurait en 1789 que « les volontés individuelles sont les seuls éléments de la volonté commune » ; il est toujours d’actualité dans les têtes.

« Autrefois, le ‘je’ était le singulier du ‘nous’ ; aujourd’hui, le ‘nous’ est le pluriel du ‘je’. »

En résumé, le gouvernement par la statistique, cette matrice des discours politiciens, est moins la cause des malheurs du temps que la conséquence de ce qui, dans les esprits contemporains, donne un ordre crédible à ces discours. C’est bien parce que la croyance majeure propre à nos modernités occidentales tourne les ‘consciences’ vers elles-mêmes, que la représentation numérique des individus se trouve justifiée. Le sociologue allemand Ferdinand Tönnies (1855-1936) avait analysé de longue date (Gemeinschaft und Gesellschaft – 1912) les différences entre ‘communautés’ et ‘sociétés’ : dans les communautés, les individus tirent de celles-ci la matière de leur identité propre ; dans les sociétés contractuelles, c’est la fédération des individus qui donne une identité à la collectivité. « Autrefois, dit Olivier Rey, le ‘je’ était le singulier du ‘nous’ ; aujourd’hui, le ‘nous’ est le pluriel du ‘je’. »

Les processus génériques des deux types de collectivités sont strictement inverses. Il est évident que l’on ne peut passer brutalement ou par décret d’une forme d’association entre les hommes à une autre, surtout en politique. Les deux révolutions de la fin du XVIII° siècle, politique en France, industrielle en Grande-Bretagne, imitées partout en Europe, ont provoqué une transformation progressive des communautés traditionnelles en sociétés modernes gouvernées par une ‘physique sociale’. Ces sociétés évoluent vers des formes d’organisation de moins en moins vivables. Et la question simple : comment sortir de ces impasses ?, ne trouve pas de réponse écrite, ni dans le marbre de la statistique ni dans celui de la loi.

Le défi lancé aux jeunes générations est dès lors ouvert. Il est ambigu. Le site américain CareerCast.com, dans son classement 2016 des métiers d’avenir, inscrit non ceux relatifs à l’informatique pure ou à l’énergétique, mais en n°1 celui de Data Scientist (Ingénieur en données), et en n°2 celui de Statistician (Statisticien). L’organisme cite à l’appui de son résultat les « besoins croissants en matière de collecte et d’évaluation de quantités massives de données ». D’où ce constat d’Olivier Rey, à propos de ce qu’il qualifie de « nombrification du monde » : « On s’emploie à corriger les défauts de la statistique en étendant son domaine d’application. » Une extension paradoxale du domaine de la représentation du monde vécu, qui est réclamée par les citoyens au nom d’une certaine forme de justice distributive, c’est-à-dire numériquement égalitaire.

Pour combien de temps ? Olivier Rey ne dessine aucune perspective historique quant à la sortie des cauchemars numériques. Le devenir n’est pas prévisible, même par la statistique. On peut néanmoins en dessiner les grandes lignes. A l’évidence, comme l’a montré l’implosion de l’URSS, société auto-bloquée dans son développement par pure application de ses principes constitutifs, les sociétés modernes vont, elles aussi, se heurter aux murs qu’elles ont bâtis. De quelles compétences individuelles auront-elles alors besoin ? Pas de fortes têtes dans des domaines spécialisés. Plutôt de caractères bien trempés, capables d’audace, nantis d’aptitudes au rassemblement. « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve », assurait le poète Hölderlin. Les vraies pédagogies devraient orienter dans cette direction volontariste et désintéressée une jeunesse désorientée : c’est par là qu’elle inventera ses clairières.

Jean-François Gautier

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