Le mythe du Cheval de Troie

Le mythe du Cheval de Troie (Les-crises)

Le Cheval de Troie reste pour tous l’exemple-type de la ruse dans lequel l’ennemi tombe volontairement. Mais l’on a tendance à oublier, voire à ignorer, que les Troyens ont été « aidés » à tomber dans le piège par d’habiles manipulations du camp grec.

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Reprenons depuis le début. Le Cheval de Troie est un épisode décisif de la guerre de Troie, conflit qui eut probablement lieu au XIIe siècle avant J.C. et qui nous est parvenu au travers des récits fondateurs de la mythologie grecque.

Pâris, prince de Troie (cité que l’on appelle aussi Ilion ou Pergame), enlève la belle Hélène, femme de Ménélas le roi de Sparte. Pour la récupérer, ce dernier fait appel aux autres rois grecs et lance avec son frère Agamemnon une expédition sur Troie. Débute alors un siège qui durera dix ans et qui, après de nombreux revers de part et d’autre, prendra fin grâce à la ruse qui nous intéresse avec la victoire des Grecs et la mise à sac de Troie.

Cette ruse est un formidable exemple de ce que Vladimir Volkoff (un grand prédécesseur…) théorisera sous le nom de désinformation. Les Grecs construisent une statue de cheval en bois qui possède deux caractéristiques : la première – la plus connue -, le cheval est creux, à l’intérieur est cachée une escouade composée des meilleurs guerriers grecs ; la seconde est que le cheval est trop grand pour pouvoir passer la porte des murailles de Troie. Cette statue sera le support de désinformation. Après sa construction, l’armée grecque fait mine d’abandonner le siège et s’en va attendre son heure sur une île voisine, non sans laisser sur place un agent d’influence : Sinon. Lorsque les Troyens sortent de la ville pour examiner le campement désert, ils ne trouvent que le cheval et Sinon. Sinon parvient à gagner la confiance de certains Troyens en se faisant passer pour une victime des Grecs.

Puis il développe le thème que les Grecs ont imaginé : ce cheval est érigé pour apaiser la déesse Pallas-Athéna (protectrice des Grecs) qui aurait été courroucée par le fait que le Grec Ulysse ait dérobé une statue à sa gloire dans Troie. Le cheval aurait été construit trop grand de façon à ce que les Troyens ne puissent pas le faire pénétrer dans leur cité, car un devin aurait prédit un grand désastre pour les Grecs si cela advenait. Les Troyens, sensibles à ce thème, le relaient entre eux, d’eux-mêmes.

Enfin, le prêtre Laocoon est tué par deux serpents alors qu’il tentait de prévenir les Troyens d’une ruse possible. Ceux-là attribuent sa mort à Pallas-Athéna qui aurait été fâchée de cette défiance (quand le responsable est probablement Poséïdon, pour aider les Grecs). Cet incident enlève toute rationalité à « l’opinion publique » troyenne et, malgré les avertissements de Cassandre ainsi que certains signes révélateurs (comme le bruit des armes grecques à l’intérieur du cheval lorsque celui-ci est déplacé), les Troyens abattent eux-mêmes les murailles de la ville pour faire rentrer la statue de bois… La nuit tombée, les guerriers Grecs en sortent, font signe aux leurs de revenir, et mettent la ville à sac.

 

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Virgile entouré de deux muses, mosaïque conservée au musée du Bardo, III° siècle après Jésus Christ, Tunis.

Comme l’a résumé Guillaume Weill-Raynal dans son ouvrage “Les nouveaux désinformateurs” :

“Son récit s’appuie pourtant, à chacun de ses épisodes, sur tous les ressorts psychologiques d’une opération de désinformation conduite dans les règles de l’art.

Car les Troyens sont la cible d’un « montage » dont le thème leur est sensible au plus haut point – la protection de la déesse Pallas-Athéna à laquelle ils vouent le même culte que leurs ennemis – et dont le cheval constitue le support.

Un agent d’influence parvient, en effet, à les convaincre que la hauteur impressionnante de cet étrange trophée abandonné par les Grecs sous les murailles de Troie ne s’explique que par le souci de ces derniers d’empêcher précisément que les Troyens, en le faisant pénétrer dans l’enceinte de leur ville, n’obtiennent l’appui favorable de la déesse.

Dans une ambiance festive de chants et de danses orchestrée par les idiots utiles qui se font les relais de cet agent, les murailles de Troie seront donc abattues par ses propres habitants qui, croyant œuvrer à leur victoire, acquiesceront sans le savoir à leur propre défaite.”

Ci-après, l’épisode du Cheval de Troie narré au début du livre II de l’Énéide de Virgile [le texte intégral est disponible sur ce site, avec de nombreuses annotations qui aident à la compréhension] :

« Brisés par la guerre et refoulés par les destins,
après tant d’années écoulées déjà, les chefs des Danaens [les Grecs],
inspirés par la divine Pallas, fabriquent un cheval haut
comme une montagne, aux flancs tressés de planches de sapin :
ce serait une offrande pour leur retour ; c’est le bruit qui court.
Secrètement, ils enferment dans les flancs aveugles de l’animal
des hommes d’élite tirés au sort et remplissent de soldats armés
les profondes cavités du ventre de la bête.
Du rivage on aperçoit Ténédos, île très fameuse,
opulente tant que subsista le royaume de Priam,
aujourd’hui simple baie et port peu sûr pour les bateaux :
là se rendent les Danaens et s’y cachent sur le rivage désert.

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Le Royaume de Priam, 1 : 800000 env. – BNF

Nous, nous les croyions partis pour Mycènes à la faveur des vents.
Dès lors la Troade tout entière se libère d’un long deuil ;
on ouvre les portes ; on se plaît à courir au camp des Doriens,
à visiter ces lieux désertés et le littoral abandonné :
ici campaient les Dolopes ; ici le farouche Achille avait planté sa tente ;
ici était l’endroit réservé à la flotte, là souvent ils s’entraînaient au combat.
Certains sont stupéfaits devant le funeste présent à la vierge Minerve,
et admirent des dimensions du cheval ; Thymétès, le tout premier,
suggère de l’introduire dans les murs et de l’installer sur la citadelle ;
était-ce fourberie, ou le destin de Troie était-il à l’oeuvre déjà !
Mais Capys et les mieux inspirés recommandent
soit de précipiter dans la mer le piège des Danaens
et leur présent suspect, d’y bouter le feu et de le brûler,
soit de forer le ventre du cheval et d’en explorer les coins secrets.

Le peuple indécis se partage en partis opposés.
Alors, en tête d’une importante foule qui l’escorte,
Laocoon dévale, tout excité, du sommet de la citadelle et crie de loin  :
ʻ Malheureux concitoyens, quelle immense folie vous prend ?
Croyez-vous les ennemis partis ? Pensez-vous qu’un seul présent
des Danaens soit exempt de pièges ? Ne connaissez-vous pas Ulysse ?
Ou des Achéens sont enfermés et cachés dans ce cheval de bois,
ou cette machine a été fabriquée pour franchir nos murs,
observer nos maisons, et s’abattre de toute sa hauteur sur la ville,
ou alors elle recèle un autre piège ; Troyens, ne vous fiez pas au cheval.
De toute façon, je crains les Danaens, même s’ils sont porteurs d’offrandes.ʼ
Cela dit, de toutes ses forces il fait tournoyer une longue pique
vers le flanc du monstre et son ventre courbe de poutres jointes.
Elle s’y fiche en vibrant, les flancs du cheval en sont ébranlés,
tandis que résonnent et gémissent ses profondes cavernes.
Et sans les destins des dieux, sans l’aveuglement de nos esprits,
il nous avait poussés à profaner de nos lances les cachettes des Argiens,
Troie maintenant tu serais debout,  tu subsisterais, altière citadelle de Priam !

Reconstitution de la ville de Troie entre le VIème et le VIIème siècle.

Reconstitution de la ville de Troie entre le VIème et le VIIème siècle.

Entre-temps, on aperçoit un homme, les mains liées derrière le dos ;
des bergers dardaniens au milieu des cris traînaient vers le roi.
cet inconnu qui s’était spontanément présenté à eux,
dans ce but précis : ouvrir Troie aux Achéens ;

Il était plein de détermination et tout aussi résolu
à mener à bien ses ruses qu’à affronter une mort certaine.
Poussés par la curiosité, les jeunes Troyens se ruent de toutes parts,
entourent le prisonnier, le maltraitent à l’envi.
Écoute maintenant les fourberies des Danaens,
et à partir d’un seul criminel, apprends à les connaître tous.
Donc, dès qu’il se trouva debout au centre des regards, désarmé,
il parcourut des yeux les troupes phrygiennes, et dit :
ʻ Hélas ! maintenant, quelle terre, quelles mers peuvent m’accueillir ?
Que reste-t-il maintenant au malheureux que je suis ?
Je n’ai plus de place nulle part chez les Danaens, et en outre,
les Dardanides, me haïssent et exigent mon supplice et mon sang.ʼ
Ces plaintes retournent les esprits, toute aggressivité retombe.
Nous l’invitons à parler : quelle est sa race, que propose-t-il,
quelle confiance faire à un captif ? qu’il s’explique !

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Lui, abandonnant finalement toute crainte, dit :
ʻ Assurément, roi, quoi qu’il advienne, tout ce que je te dirai
sera la vérité ; je ne cacherai pas que je suis de race argienne ;
c’est la première chose ; et si la Fortune a fait de Sinon un malheureux,
si mauvaise soit-elle, elle n’en fera ni un fourbe ni un menteur.
Peut-être, lors d’une conversation, tes oreilles ont-elles entendu
le nom de Palamède le Bélide, au célèbre renom ;
suite à une fausse révélation, à une horrible accusation, les Pélasges
envoyèrent à la mort cet innocent, parce qu’il s’opposait à la guerre ;
et maintenant qu’il est privé de lumière, ils le pleurent.
C’est à lui que dès mes jeunes années mon  père, un homme pauvre,
m’envoya comme compagnon d’armes, et  proche de lui par les liens du sang.
Aussi longtemps que Palamède vécut sain et sauf dans son royaume
et influent dans les assemblées des rois, mon nom aussi était connu,
j’ai joui d’un certain renom. Depuis que la haine du perfide Ulysse
– je ne dis que des choses connues –, l’a éloigné des rives terrestres,
j’ai traîné dans l’affliction une vie obscure et endeuillée,
m’indignant en mon coeur de la chute d’un ami innocent.

Et, fou que j’étais, je ne me suis pas tu, je me suis même promis,
si le destin le permettait, si je rentrais vainqueur à Argos, ma patrie,
de le venger. Par ces paroles, je me suis attiré d’âpres haines ;
c’est ainsi que j’ai commencé à glisser dans le malheur : sans cesse,
Ulysse m’accablait de nouveaux griefs, faisait courir dans le peuple
des sous-entendus et, préparant son coup, fourbissait ses armes.
En effet, avec la complicité de Calchas, il ne s’arrêta pas avant …
Mais pourquoi donc ressasser en vain ces souvenirs désagréables ?
Ou pourquoi traîner, si vous jugez tous les Achéens à la même aune,
s’il vous suffit d’entendre ce nom ? Infligez-moi sur le champ ma punition :
c’est ce que voudrait l’homme d’Ithaque, et les Atrides payeraient cher pour cela.ʼ

Alors, nous brûlons vraiment de l’interroger, de comprendre,
ignorants que nous étions de si grands forfaits et de la fourberie pélasge.
Il poursuit alors en tremblant et, le coeur plein de duplicité, dit :
ʻ Souvent les Danaens ont voulu s’enfuir, abandonner Troie
et s’éloigner, épuisés qu’ils étaient par cette guerre sans fin.

Ah ! Que ne l’ont-ils fait ! Souvent l’âpre tempête marine les retenait
et, quand ils voulaient se mettre en route, l’Auster les effrayait.
Puis surtout, tandis que déjà se dressait ce cheval en planches d’érable,
les nuages grondèrent dans toute l’immensité du ciel.
Indécis, nous envoyons Eurypyle interroger les oracles de Phébus ;
il rapporte du sanctuaire les tristes paroles que voici :
ʻ Par le sang d’une vierge immolée, Danaens, vous avez apaisé les vents,
lorsque vous avez abordé pour la première fois aux rives d’Ilion ;
dans le sang aussi, vous devrez chercher le retour ; il faut sacrifier
une âme argienne ʼ. Dès que l’oracle eut frappé leurs oreilles,
les assistants stupéfaits sont pris jusqu’aux os d’un tremblement glacial :
de qui préparait-on la mort ? Quelle victime réclamait Apollon ?
Alors l’homme d’Ithaque fait s’avancer le devin Calchas parmi la foule,
dans un grand brouhaha ; il exige de connaître ces ordres des dieux.
Déjà beaucoup me prédisaient le forfait cruel de cet être plein d’artifice
et, en silence, pressentaient ce qui allait se produire.
Durant dix jours, le devin se tait ; retiré chez lui, il refuse
de prononcer la parole qui livrera un homme et l’enverra à la mort.
Finalement, amené avec force cris par l’homme d’Ithaque,
Calchas, comme convenu, rompt son silence et me désigne pour l’autel.
Tous approuvèrent ; et le sort que chacun redoutait pour lui-même,
tous acceptèrent de le voir tourner à la perte d’un seul infortuné.

Ulysse

Ulysse

Déjà était arrivé le jour fatidique ; près de moi, on dispose les objets rituels,
les farines salées et les bandelettes autour de mes tempes.
Je me suis arraché à la mort, je l’avoue, j’ai brisé mes chaînes
et, près d’un lac boueux, la nuit, je me suis tapi, dissimulé
dans les roseaux, attendant éventuellement qu’ils hissent  les voiles !
Désormais, je n’ai plus aucun espoir de retrouver mon ancienne patrie,
ni mes chers enfants ni mon père, que j’ai tant souhaité revoir ;
peut-être ces gens vont-ils les châtier à cause de ma fuite
et venger ma faute en mettant à mort ces malheureux !
Au nom des dieux et des puissances divines au fait de la vérité,
au nom aussi, si elle subsiste quelque part chez les mortels,
de la bonne foi inviolée, aie pitié de si grandes épreuves,
je t’en prie, aie pitié d’un coeur accablé par un sort immérité.ʼ

Émus par ces larmes, nous lui laissons la vie, le prenons même en pitié.
Le premier, Priam ordonne de retirer les fers de ses mains,
de desserrer ses liens ; il s’adresse à lui avec bienveillance :
ʻQui que tu sois, oublie désormais ces Grecs que tu as quittés,
tu seras des nôtres ; et réponds à mes questions en toute sincérité :
Pourquoi avoir dressé ce cheval énorme ? Qui en est l’auteur ?
Que veulent-ils ? Est-ce une offrande ? Une machine de guerre ? ʼ
Priam s’était tu. Sinon, formé aux ruses et aux artifices des Pélasges,
leva vers le ciel ses mains dégagées de liens et dit :
ʻ Feux éternels à la puissance inviolable, je vous prends à témoin ;
vous, autels et glaives maudits auxquels j’ai échappé,
bandelettes sacrées que j’ai portées comme victime :

j’ai le droit de renier mes engagements sacrés envers les Grecs,
j’ai le droit de haïr ces hommes et de révéler tous les secrets
Toi, du moins, respecte tes promesses, ô Troie, et, sauvée,
garde ta parole, si je dis vrai, si je te paie grandement en échange.

Tout l’espoir des Danaens, leur confiance dans la guerre entreprise
a reposé, de tout temps, sur le secours de Pallas. Mais pourtant,
dès le jour où l’impie fils de Tydée et Ulysse, ce fauteur de crimes,
entreprirent d’enlever du temple sacré le Palladium fatidique,
quand ils eurent, après le massacre des gardes de la haute citadelle,
saisi l’effigie sacrée et osé, de leurs mains baignées de sang,
toucher les bandelettes virginales de la déesse, dès ce jour,
l’espoir des Danaens faiblit, s’écoulant puis refluant,
leurs forces se brisèrent, la faveur de la déesse se détourna.
Et la Tritonienne le leur manifesta par des prodiges évidents.
Sa statue venait à peine d’être placée dans le camp : d’ardentes flammes
jaillirent de ses regards fixes ; une sueur salée parcourut ses membres
et par trois fois, d’elle-même,  miracle indicible,
elle se souleva du sol, avec son bouclier et sa lance qui tremblait.

Aussitôt le devin Calchas s’écrie qu’il faut prendre la mer et fuir,
que les Argiens n’anéantiront Pergame sous leurs traits
s’ils ne vont reprendre les auspices à Argos, et en ramènent le Palladium,
qu’ils ont emporté avec eux par-delà la mer, sur leurs nefs creuses.
Et maintenant, qu’ils ont regagné Mycènes leur patrie à la faveur du vent,
et se ménagent des armes et la faveur des dieux, après avoir retraversé la mer,
ils reparaîtront à l’improviste : c’est ainsi que Calchas explique les présages !
Cette statue, ils l’ont dressée sur son conseil, à la place du Palladium,
en réparation à la divinité offensée, pour expier leur funeste sacrilège.
Cependant Calchas a ordonné d’élever cet énorme monument
de planches assemblées, et de le faire monter jusqu’au ciel,
de sorte qu’il ne puisse franchir les portes, ni pénétrer dans vos murs,
ni assurer à votre peuple la protection de son culte ancestral.
Car si de votre main vous profaniez l’offrande à Minerve,
un grand désastre  – puissent les dieux retournert plutôt ce présage
contre le devin ! – surviendrait pour le royaume de Priam et  les Phrygiens.

Mais si de vos propres mains vous  hissiez le cheval dans la ville,
c’est  l’Asie qui dans une guerre terrible se rendrait d’elle-même
sous les murs de Pélops ; tel est le destin réservé à nos descendants ! ʼ
Grâce à ces machinations et à l’habileté du parjure Sinon,
on crut à son récit, et ses ruses entremêlées de larmes
abusèrent ceux que n’avaient domptés ni le fils de Tydée
ni Achille de Larissa, ni dix années de guerre ni mille navires.

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Ici, un autre prodige, plus grave, et beaucoup plus effrayant
se présente aux malheureux et trouble leurs cœurs déconcertés.
Laocoon, désigné par le sort comme prêtre de Neptune,
immolait selon les rites un énorme taureau sur les autels.
Or voici que de Ténédos, sur des flots paisibles,
deux serpents aux orbes immenses, – ce récit me fait frémir –,
glissent sur la mer et, côte à côte, gagnent le rivage.
Poitrines dressées sur les flots, avec leurs crêtes rouge sang,
ils dominent les ondes ; leur partie postérieure épouse les vagues
et fait onduler en spirales leurs échines démesurées.
L’étendue salée écume et résonne ; déjà ils touchaient la terre ferme,
leurs yeux brillants étaient injectés de sang et de feu
et ils léchaient leurs gueules sifflantes d’une langue tremblante.

À cette vue, nous fuyons, livides. Eux, d’une allure assurée,
foncent sur Laocoon. D’abord, ce sont les deux corps
de ses jeunes fils qu’étreignent les deux serpents, les enlaçant,
les mordant et se repaissant de leurs pauvres membres.
Laocoon alors, arme en main, se porte à leur secours. Aussitôt,
les serpents déjà le saisissent et le serrent dans leurs énormes anneaux.
Par deux fois, ils ont entouré sa taille, ont enroulé autour de son cou
leurs échines écailleuses, le dominant de la tête, la nuque dressée.
Aussitôt de ses mains, le prêtre tente de défaire leurs noeuds,
ses bandelettes sont souillées de bave et de noir venin.
En même temps il fait monter vers le ciel des cris horrifiés :
on dirait le mugissement d’un taureau blessé fuyant l’autel
et secouant la hache mal enfoncée dans sa nuque.
Mais les deux dragons s’enfuient en glissant vers les temples,
sur la hauteur, gagnent la citadelle de la cruelle Tritonienne,
et  s’abritent aux pieds de la déesse, sous l’orbe de son bouclier.

Alors une terreur inconnue s’insinue dans les coeurs
et fait trembler tout le monde ; Laocoon a mérité, dit-on,
l’expiation de son crime : son arme a outragé le chêne sacré,
il a lancé sur l’échine du cheval son épée criminelle.
Tous crient qu’il faut transporter la statue à sa place,
et implorer la puissance de la déesse !
Nous perçons la muraille et ouvrons les remparts de la ville.
Tous se mettent à l’oeuvre. Sous les pieds du cheval, on glisse
un train de roues ; on tend autour de son cou
des cordes de chanvre ; la machine fatale escalade les remparts,
pleine d’hommes armés.Tout autour, des enfants, des jeunes filles
chantent des hymnes sacrés, et se plaisent à en toucher  les cordes.
La masse monte et, pénètre menaçante jusqu’au centre de la ville.
Ô patrie, ô Ilion, demeure des dieux ! Et vous,remparts des Dardaniens
illustrés par la guerre ! Quatre fois, au seuil même de la porte,
la machine est stoppée et quatre fois  les armes résonnent en son ventre ;
pourtant, nous insistons, inconscients et aveuglés par notre folie,
et nous installons en notre sainte citadelle ce monstre de malheur.
À ce moment aussi, Cassandre ouvre la bouche, dévoilant l’avenir,
elle en qui, sur ordre d’un dieu, les Troyens n’ont jamais cru.
Et nous, malheureux, qui vivions notre dernier jour dans la ville,
nous ornons les temples des dieux de feuillages de fête.

Pendant ce temps, le ciel tourne ; la nuit monte de l’océan,
enveloppant de son ombre infinie la terre et la mer,
et les ruses des Myrmidons ; les Troyens, gisant le long des murs
se sont tus ; le sommeil s’est saisi de leurs membres épuisés.
Et déjà, sur ses navires alignés, la phalange argienne
arrivait de Ténédos, dans le silence complice d’une lune muette
cinglant vers le rivage familier ; dès que le vaisseau royal
eut envoyé un signal lumineux, Sinon,  que protègent
d’ iniques décrets divins, ouvree furtivement les verrous de pin
et libère les Danaens enfermés ; le cheval ouvert rend à l’air libre
ces hommes qui, tout joyeux, sortent de leur caisse de bois :
les chefs Thessandre et Sthénélus, et l’impitoyable Ulysse
glissent le long d’une corde qu’ils ont jetée, avec Acamas et Thoas,
et Néoptolème, descendant de Pélée ; en tête il y avait Machaon
et Ménélas et Épéos, celui-là même qui avait fabriqué le piège.
Ils envahissent la ville ensevelie dans le sommeil et le vin ;
ils abattent les veilleurs et, par les portes ouvertes, font entrer
tous leurs compagnons et réunissent les troupes complices. »

[Traduction Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet]

Il est aussi fait mention de l’épisode du Cheval de Troie dans d’autres textes anciens, ceux-ci ne s’étendent cependant pas autant que Virgile sur la ruse employée par les Grecs face aux Troyens. Les voici cependant présentés par soucis d’exhaustivité :

– Fragments conservés de la Petite Iliade, de Leschès de Pyrrha

On procède à la remise des armes [d’Achille] et Ulysse les reçoit conformément au souhait d’Athéna. Ajax perdant la raison s’attaque violemment au bétail que les Achéens ont capturé puis se tue. Après quoi Ulysse tend une embuscade à Hélénos et le capture, puis Diomède, se conformant à une prophétie qu’Hélénos fait sur la capture de la ville, ramène Philoctète de Lemnos. Ce dernier est guéri par Machaon puis il se bat seul contre Alexandre [=Pâris] et le tue, puis le corps [de Pâris] est outragé par Ménélas, mais les Troyens le récupèrent et lui donnent une sépulture.

Après ceci Déiphobe épouse Hélène. Puis Néoptolème est ramené de Scyros par Ulysse qui lui donne les armes de son père [Achille]. Puis [le fantôme d’] Achille lui apparaît. Eurypyle, fils de Téléphos, [roi des Mysiens] arrive pour assister les Troyens, puis combat comme les plus braves mais est tué par Néoptolème. Puis les Troyens sont enfermés dans la ville. Puis Epéios à l’initiative d’Athéna construit le cheval de bois.

Ulysse se meurtrit le visage et pénètre dans Ilion [=Troie] en reconnaissance, il est découvert par Hélène et s’entend avec elle sur la prise de la ville ; après avoir tué plusieurs Troyens il retourne aux navires. Puis après en compagnie de Diomède, il sort le Palladion [la statue tutélaire de Pallas Athéna] de la ville.

Ensuite les Grecs placent leurs meilleurs combattants dans le cheval de bois ; les autres brûlent leurs huttes et font voiles vers Ténédos. Les Troyens, croyant s’être débarrassés de leurs ennuis, font entrer le cheval de bois dans la ville en ouvrant une brèche dans leur muraille puis commence à célébrer leur supposée victoire sur les Grecs.

[Traduction Wikisource]

– Fragments conservés du Sac de Troie, d’Arctinos de Milet :

Les Troyens se méfient du cheval en bois, ils se tiennent autour et délibèrent: certains veulent le jeter dans un précipice, d’autres veulent l’incendier et d’autres encore disent qu’il faut le consacrer à Athéna, et c’est leur point de vue qui finalement l’emporte. Ils se mettent à célébrer par des festivités la fin de la guerre. Mais au cours de celles-ci deux serpents font leur apparition et tuent Laocoon et l’un de ses deux fils. Alarmés par ce prodige, Enée et ses suivants s’éloignent vers le Mont Ida.

Puis Sinon, après s’être introduit par un subterfuge dans la ville, agite alors, le brandon qui sert de signal aux Achéens. Ils font voile depuis Tenedos, et en compagnie des hommes dans le cheval de bois fondent sur l’ennemi. Puis ils en tuent un grand nombre et s’emparent de la ville. Puis Néoptolème tue Priam, qui s’était réfugié auprès de l’autel de Zeus protecteur de la maison [=Zeus Herkeios] ; Ménélas trouve Hélène et la conduit aux navires après avoir tué Déiphobe.

Ajax fils d’Ilée [=?Oilée] emmenant de force Cassandra, traîne derrière lui la statue en bois d’Athéna. Les Grecs sont furieux et décident de bombarder de pierres Ajax. Mais il se réfugie auprès de l’autel d’Athéna et échappe ainsi au danger immédiat. Plus tard, quand les Grecs rentreront chez eux, Athéna s’arrangera pour le faire périr par la mer.

Puis Ulysse tue Astyanax, Néoptolème prend Andromaque comme part d’honneur et ils se partagent le reste du butin. Démophon et Acamas trouvent Aethra et la prennent avec eux. Ils mettent le feu à la ville et massacrent Polyxène sur la tombe d’Achille.

[Traduction Wikisource]

L’Odyssée, d’Homère :
CHANT IV : VOYAGE DE TÉLÉMAQUE À SPARTE

« Le mélange opéré, son vin servi d’urgence,
Hélène apostrophant derechef son époux :
“Atride Ménélas, venu de Zeus, et vous,
Rejetons d’êtres forts (mais le grand Zeus dispense
Tour à tour biens et maux, il peut tout en effet),
Festinez maintenant, et, joyeux sur vos chaises,
Écoutez mes récits : leur choix sera parfait.
Point ne dénombrerai ni prendrai comme thèses
Les multiples travaux d’Ulysse le constant ;
Mais je raconterai ce qu’entreprit ce brave
Chez le peuple troyen où vous souffrîtes tant.
Il se meurtrit de coups d’une apparence grave,
Et, ceint de vils haillons à l’instar d’un valet,
Il aborda les murs de la ville ennemie.
À quelque mendiant notre homme ressemblait,
Lui qui sur les ponts grecs, ma foi ! ne l’était mie.
Dans Pergame il entra sous ce déguisement.
Nul ne le connaissait ; moi seule vis la ruse,
Et je l’interrogeai : cauteleux, il me ment.
Mais quand je l’eus baigné, frotté d’huile profuse,
Vêtu de neuf, quand j’eus formellement juré
De ne point découvrir Ulysse au populaire
Avant qu’il eût rejoint ses tentes, sa galère,
Vite de vos projets il me fit le narré.
Après avoir féru maint guerrier de sa lame,
Il regagna son camp, et le renseigna bien.
Les Troyennes poussaient d’affreux cris ; moi, mon âme
Se pâmait d’aise, car je n’enviais plus rien

Que ma maison : mes pleurs accusaient Aphrodite
Qui m’avait mise là, loin de mon sol si doux,
Loin de mon Hermione et du lit d’un époux
Qui ne le cède à nul en attraits, en mérite.”

En ces mots lui répond le blond roi Ménélas :
“Tu viens de nous parler, ô femme, avec critère.
J’ai connu les conseils, la prudence ici-bas
De maints héros, j’ai vu presque toute la terre ;
Mais nulle part mes yeux ne virent de mortel
Dont le cœur surpassât celui du noble Ulysse.
Que n’a-t-il point osé ce chef plein d’artifice,
Dans ce cheval de bois où siégeaient tel et tel
Des meilleurs Grecs, en fraude apportant le carnage !
Tu t’approchas de nous ; un démon te guidait,
Soucieux de donner aux Troyens l’avantage.
Le divin Déiphobe à tes côtés rôdait.
Trois fois, en le touchant, tu fis le tour du piège,
Et nommas par leurs noms les premiers des Grégeois,
De leurs chères moitiés contrefaisant la voix.
Or Diomède, Ulysse et moi, de notre siège,
Nous entendîmes tout, quand tu les appelas.
Sur vous, avec Tydide, alors je voulus fondre,
Ou, des flancs caverneux, tout au moins te semondre :
Ulysse nous retint, empêcha nos éclats.
Les autres fils des Grecs observaient le silence.
Seul Anticle prétend t’adresser quelques mots ;
Mais, de ses fortes mains, Ulysse à toute outrance
Ferme sa bouche, et sauve ainsi tous nos héros.
Il le tint, jusqu’à l’heure où t’éloigna Minerve.” »

CHANT VIII : SÉJOUR D’ULYSSE DANS L’ÎLE PHÉACIENNE

« Quand on eut apaisé la soif et la fringale,
Au chantre harmonieux Ulysse ainsi parla :
“Démodocus, ta gloire est pour moi sans égale ;
Apollon ou la Muse à coup sûr te styla.
Tu peins le sort des Grecs d’une façon notoire,
Leurs fatigues, leurs maux, leurs tenaces exploits ;
Ton œil en fut témoin, ou l’on t’en fit l’histoire.
Mais change de sujet, dis ce cheval de bois
Qu’Épéus construisit à l’aide de Minerve,
Et qu’Ulysse par dol, pour détruire Ilion,
Dans ses murs put guider plein d’un noir bataillon.
Si tu sais nous conter ces choses-là de verve,
Je proclamerai, moi, désormais en tout lieu,
Que Phœbus t’a soufflé tes chansons palpitantes.”

L’aède préluda sous l’effluve d’un Dieu.
D’abord il dit comment, ayant brûlé ses tentes,
Des Argiens s’enfuit le contingent naval.
Mais d’autres Grecs, d’Ulysse escorte bénévole,
Restaient au sein de Troie, à l’abri du cheval
Par les mêmes Troyens traîné dans l’acropole.
Il était là ; le peuple incertain et bruyant
L’entourait : trois avis partageaient l’affluence,
Ou d’ouvrir, hache en main, ce colosse effrayant,
Ou de le rompre aux rocs, du haut de l’emmenée,
Ou de l’offrir aux Dieux comme expiation.
Ce troisième conseil eut réussite pleine,
Car le Destin voulait que pérît Ilion,
Dès qu’entrerait le monstre où l’élite achéenne
Siégeait, prête à semer la flamme et le trépas.
Le chantre dit après les enfants de la Grèce
Quittant, pour en finir, leur caverne traîtresse ;
Il montra ces héros pillant tout sur leurs pas.
Ulysse, à Mars pareil, au toit de Déiphobe
S’élance, accompagné du divin Ménélas,
El brave mille morts auxquelles le dérobe,
En assurant ses coups, la fidèle Pallas.

Voilà ce que chantait l’aède plein de charmes ;
Mais Ulysse pleurait, tristement absorbé.
Comme une jeune épouse arrose de ses larmes
Le corps d’un cher mari, sous ses remparts tombé
Pour défendre du joug son foyer et sa ville ;
Elle étreint ce cadavre encore frémissant
Et gémit éperdue ; or, de sa lance vile
Aux bras et dans le dos l’ennemi la blessant
L’emmène en servitude et la voue aux misères ;
Sa face alors s’empreint d’un morne désespoir :
Ulysse ainsi versait mille larmes améres.
Mais nul des conviés ne le vit se douloir ;
Le seul Alcinoüs, de sa table proxime,
L’entendit exhaler d’innombrables sanglots. »

CHANT XI : TROISIÈME RÉCIT : LA DESCENTE AUX ENFERS

« […] moi, je réplique au héros irrité :
“Je n’ai rien su touchant ton géniteur auguste ;
Mais sur ton fils chéri, sur Néoptolémos,
Je t’instruirai du moins d’une manière juste.
C’est moi qui dans ma nef l’amenai de Scyros
Auprès des Achéens aux superbes cnémides.
Lorsque autour d’Ilion s’assemblaient nos Conseils,
Il parlait le premier, plein d’arguments lucides ;
Le seul Nestor et moi nous étions ses pareils.
Mais quand vibrait le fer dans la plaine grondante,
Jamais au sein des rangs il ne s’incorporait ;
Sans émule possible, en avant il courait,
Trouant maint champion de son épée ardente.
Je ne saurais te dire et ne pourrais nommer
Tous ceux que pour la Grèce il immolait en pile ;
Mais sa main renversa le vaillant Euripyle,
Fils de Télèphe : en plus on le vit abîmer
Ses amis Cétèens, qu’alléchaient des princesses.
C’était le plus bel homme après le grand Memnon.
Quand les meilleurs des Grecs s’engouffrèrent aux pièces
Du cheval d’Épéus, moi, leur strict compagnon,
Je dus ouvrir, fermer la porte frauduleuse.
Alors des Argiens les chefs et conducteurs
Se sentaient le cil moite et la jambe trembleuse.

Mais onc je n’aperçus, de mes yeux scrutateurs,
Ni son entrain déchoir ni sa mâle paupière
Se moitir ; il voulait au contraire sauter
À bas ; je le voyais tourmenter sa rapière
Et son lourd javelot, prêt à tout dévaster.
Dés qu’on eut saccagé les remparts Priamides,
Il gagna son navire avec sa riche part,
Sain et sauf, épargné des flèches homicides
El de ces coups d’estoc qui pleuvent au hasard
Dans la mêlée où Mars de tous points nous harcèle.” »

[Traduction Ulysse de Séguier]

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