Terrorisme et contre-terrorisme en Turquie

Terrorisme et contre-terrorisme en Turquie en 2016 (1/2) – Les clés du Moyen-Orient

Au terme d’une année 2016 particulièrement violente, la Turquie est entrée en 2017 avec l’attentat du Reina, un club huppé d’Ortaköy situé sur la rive européenne d’Istanbul, au pied du pont du Bosphore (1). Cette dernière attaque a été revendiquée par l’organisation de l’Etat islamique tandis que son auteur présumé est à ce jour toujours recherché.

Trois semaines plus tôt, deux déflagrations ébranlaient le quartier très passant de Beşiktaş, à quelques kilomètres d’Ortaköy. Ce double attentat, qui ciblait les forces de polices déployées à l’occasion d’un match de football, est attribué et revendiqué par le TAK, « les Faucons de la Liberté du Kurdistan », un groupe dissident du PKK.

Enfin l’événement le plus marquant de cette année 2016 en Turquie, est la tentative de coup d’Etat du 15 juillet qui a fait près de 240 victimes. Ce putsch a vraisemblablement été intenté par des forces hétéroclites présentes au sein de la police et de l’armée, agrégées autour d’un noyau constitué de fidèles de la confrérie Gülen (2). Récemment, les autorités turques ont également évoqué l’implication de la confrérie dans l’assassinat, le 19 décembre dernier, de l’ambassadeur de Russie en Turquie, Andreï Karlov. Le Ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu, aurait fait mention de la piste de la confrérie à son homologue américain, John Kerry, dès le lendemain du meurtre du diplomate russe (3).

Le point commun de ces trois événements meurtriers, est de constituer des violences politiques, produites par des organisations toutes considérées par la Turquie comme « terroristes » et présentes de longue date sur le territoire turc. Comment ces oppositions meurtrières ont-elles été engendrées – ou réactivées – et quelles sont les stratégies du gouvernement turc pour en venir à bout ?

La Turquie a été confrontée à trois sources principales de violence « terroriste » au cours de l’année 2016 : la guérilla kurde, les groupes djihadistes et le mouvement Gülen. La première partie de cet article propose de détailler les processus qui ont abouti à ces oppositions violentes. La seconde partie de l’article, qui sera publiée ultérieurement, sera dédiée aux réactions de l’Etat turc pour contrer ces menaces sécuritaires.

Matthieu Eynaudi

Retour à une situation de guerre totale entre l’Etat central turc et les mouvements armés kurdes

L’irrédentisme kurde procède de l’exclusion des Kurdes dans le processus de création des Etats modernes de la région : la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, lesquels divisent aujourd’hui par leurs frontières la zone de peuplement kurde. Aussi, dans chacun de ces pays, où l’expression de l’identité kurde a été niée, souvent très violemment, se sont développés des mouvements autonomistes ou indépendantistes animés par des idéologies variées.

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En Turquie, depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, c’est le marxisme révolutionnaire qui domine le cadre idéologique des principaux groupes qui affrontent l’Etat central : le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan), le TAK (les Faucons de la Liberté du Kurdistan) et le MLKP (Le Parti Communiste Marxiste-Léniniste). A l’exception du MLKP, ces groupes figurent sur les listes des organisations terroristes dressées par l’Union européenne et l’ONU.

Ce conflit, qui oppose les irrédentistes kurdes à Ankara dure, dans sa forme actuelle, depuis 1984, c’est-à-dire depuis le passage à la lutte armée par le PKK. Après une tentative de processus de paix, engagée entre Ankara et le PKK en 2012, le cessez-le-feu est brisé en juillet 2015. Le conflit rentre alors dans une nouvelle phase de guerre totale, qui rappelle à la population turque celle vécue dans les années 1980 et 1990.

Ainsi, tout au long de l’année 2016, les affrontements entre les forces de sécurité et la guérilla ont été quotidiens dans le quart sud-est de la Turquie. Ils ont donné lieu, certains mois, à une moyenne supérieure à deux morts par jour dans les rangs de la police et de l’armée. Ils se doublent d’attentats dirigés, le plus souvent, contre des bâtiments administratifs, des convois de l’armée ou des policiers en faction dans tout le pays. A la fin de l’année 2016, le PKK a également perpétré plusieurs assassinats politiques, ciblant des élus et responsables locaux du parti AKP du sud-est du pays.

Si les attentats des nationalistes kurdes continuent d’être relayés par les médias internationaux lorsqu’ils ont lieu hors des zones traditionnelles de peuplement kurde ils ne font pratiquement plus l’objet d’aucune attention lorsqu’ils adviennent dans le sud-est du pays et qu’ils sont dirigés contre les forces de sécurité.

Un terrorisme d’extrême gauche est également persistant à la marge, avec, entre autres, l’organisation du DHKP-C (le Front Révolutionnaire de Libération du Peuple). Ces groupes armés agissent à l’occasion en concertation avec le PKK. Une dizaine d’entre eux participent, en mars 2016, à la proclamation d’une organisation parapluie, le HBDH – le Mouvement Révolutionnaire Uni des Peuples, censée coordonner l’action des mouvements révolutionnaires en Turquie. L’organisation se donne pour objectif de renverser le gouvernement turc par la révolution armée (4).

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L’organisation de l’Etat islamique et l’Etat turc : de la coexistence à l’affrontement

Le terrorisme islamiste est également en pleine recrudescence en Turquie, il procède directement de l’implication croissante d’Ankara dans le conflit syrien. La présence d’un terrorisme fondamentaliste en Turquie est un fait largement antérieur à la crise syrienne (5).

Toutefois, la proximité des conflits en Syrie et en Irak a permis son essor meurtrier actuel. Dans un premier temps du conflit, depuis la fin de l’année 2011, le territoire turc a constitué un point de passage et une base arrière pour les combattants djihadistes. Le pays est ensuite devenu – depuis la bataille de Kobané (septembre 2014-juin 2015), qui constitue en ce sens un point de rupture – un terrain d’affrontement entre l’organisation de l’Etat islamique et les mouvements pro-kurdes, en témoignent par exemple les attentats de Suruç le 20 juillet 2015 et de la gare d’Ankara le 10 octobre 2015, commandités par l’organisation de l’Etat islamique.

Plus récemment, avec le revirement de politique étrangère amorcé en juin 2016 par Ankara, c’est-à-dire la réconciliation avec la Russie et Israël et le lancement de l’opération militaire en Syrie « Bouclier de l’Euphrate » en août 2016, la Turquie en tant que nation s’est transformée en une cible à part entière de l’organisation de l’Etat islamique.

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La confrérie Gülen

Enfin, selon Ankara, un « terrorisme » d’un nouveau genre serait à l’œuvre en Turquie : celui de la confrérie Gülen, que les autorités turques désignent désormais par l’acronyme FETÖ (Fethullahçı Terör Örgütü : « Organisation Terroriste Fethullahiste »). Ce dernier phénomène est complexe et correspond beaucoup moins à la définition généralement acceptée du terrorisme.

Schématiquement, la confrérie Gülen est en premier lieu un très large réseau de pensée et d’influence, constitué dès les années 1980 par l’Imam turc Fethullah Gülen autour de la lecture qu’il propose du prédicateur Said Nursi, un théologien d’origine kurde, né en Anatolie (1878-1960). La vision supposément humaniste, progressiste et ouverte de l’Islam que promeut Fethullah Gülen lui permet de s’ancrer sur plusieurs continents, principalement en Amérique du nord, en Europe, en Afrique, en Asie centrale. La confrérie fonctionne en ouvrant des établissements privés d’éducation et en favorisant les initiatives de dialogue interreligieux (ce qui la dispensait généralement de la méfiance des pouvoirs publics locaux, voire lui octroyait une certaine bienveillance).

Dans les années 1990, les milieux laïcs turcs alertent sur la progression de l’influence de la confrérie dans l’appareil d’Etat et parmi les forces de sécurité. L’Etat turc avait ouvert contre Fethullah Gülen, en 1999, une enquête, après avoir révélé l’enregistrement d’un de ses prêches, dans lequel l’imam appelait explicitement ses fidèles à infiltrer les lieux de pouvoir et de décision. Fethullah Gülen a toujours nié être l’auteur de ces mots et clamé être victime d’un complot. C’est néanmoins la menace de ce procès qui le pousse à s’exiler, cette même année 1999 aux Etats-Unis, en Pennsylvanie, où il réside encore aujourd’hui. Le prédicateur n’est depuis, jamais revenu en Turquie où, en son absence, la confrérie a continué à étendre son emprise en diversifiant les sources de revenus et d’influence. L’empire financier de la confrérie provenait notamment des établissements scolaires privés qu’elle détenait, de financement participatif des membres, mais aussi de puissantes sociétés de holding (par exemple Boydak Holdings, désormais placée sous tutelle de l’Etat turc depuis le 18 août 2016).

Fethullah Gülen - Recep Tayyip Erdoğan
Fethullah Gülen – Recep Tayyip Erdoğan

Alliée pragmatique du gouvernement turc entre 2002 et 2013, la confrérie Gülen s’est donc largement implantée à l’étranger où elle a prospéré avec l’appui d’Ankara qui voyait en elle un outil de rayonnement. Cette alliance a été mise à mal lorsque le gouvernement turc, inquiet de la progression du mouvement dans la société et dans la fonction publique a essayé de limiter son influence. La confrérie a répondu en révélant plusieurs secrets d’Etats ou affaires de corruption. Plusieurs membres du gouvernement ont été poussés à la démission en 2014 et des proches de Recep Tayyip Erdoğan (jusqu’à son gendre) ont été inquiétés (6).

La confrérie a également activé ses ressorts médiatiques, vu depuis la France, un des symptômes les plus palpables a été par exemple le revirement éditorial du journal Zaman, qui disposait d’une édition française en ligne, Zaman France. Auparavant habitué à encenser l’AKP et la personne de Recep Tayyip Erdoğan, le journal s’est soudainement mué en chantre de la critique contre le gouvernement turc. Ces sagas judiciaires et scandales médiatiques sont autant d’affrontements, dont la tentative de coup d’Etat du 15 juillet aurait constitué l’avatar le plus violent et explicite. Toutefois là encore, Fethullah Gülen dément toute implication dans le putsch. Un mois après l’événement, il avait fait publier une tribune en ce sens dans le journal Le Monde (7).

Ainsi, la lutte contre la confrérie est devenue une priorité de sécurité intérieure pour Ankara depuis la fin de l’année 2013. Dès lors, la criminalisation de l’appartenance à la confrérie est allée crescendo, pour atteindre son paroxysme après le putsch de juillet 2016. En témoignent les purges massives au sein de l’appareil d’Etat et les poursuites judiciaires où est apparue, entre autres, la charge : « affiliation à une organisation terroriste non-armée », en référence à la confrérie.

Nous verrons dans la seconde partie de cet article les moyens politiques, diplomatiques, sécuritaires, judiciaires et militaires qui ont été déployés par la Turquie pour faire face à cette recrudescence de menaces intérieures – qui sont pour Ankara autant d’organisations terroristes.

Notes :

(1) Rebaptisé depuis « Pont des martyrs du 15 juillet » en référence aux manifestants tués par les militaires putschistes qui barraient le pont, au soir de la tentative de coup d’Etat.
(2) Pour une analyse détaillée de la composition des forces putschistes qui sont entrées en action le soir du 15 juillet, voir notamment les articles suivant :
- Metin Gurcan, “Why Turkey’s coup didn’t stand a chance”, Al-Monitor, 17 juillet 2016
http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/07/turkey-kamikaze-coup-attempt-fails.html
- Jean-François Pérouse, « Quelques remarques après coup d’Etat manqué de la nuit du 15 au 16 juillet 2016. Un coup d’Etat hors sol ? », Observatoire de de la Vie Politique Turque, 20 juillet 2016
http://ovipot.hypotheses.org/14353
(3) Marie Jego, « Meurtre de l’ambassadeur russe : les failles du dispositif sécuritaire turc », Le Monde, 21 décembre 2016
http://www.lemonde.fr/international/article/2016/12/21/meurtre-de-l-ambassadeur-russe-les-failles-du-dispositif-securitaire-turc_5052360_3210.html
(4) « Le PKK et dix organisations terroristes de Turquie ont décidé de s’unir » (en turc), Haberi Yakala, 12 mars 2016
http://www.haberiyakala.com/2016-03-12-pkk-ve-turkiyedeki-10-teror-orgutu-birlesme-karari-aldi-h104122.haber
(5) Dans le quartier stambouliote de Karaköy, par exemple, des terroristes islamistes avaient conduit deux attaques contre la synagogue Nove Shalom, en 1986 et 2004 ainsi qu’une autre contre une maison close en 1998.
(6) Le détail de l’affrontement entre l’AKP et la confrérie Gülen depuis la fin de l’année 2013 a été notamment couvert par le journaliste Ruşen Çakır, dont la série de 13 articles a été traduite vers le français par Isabelle Gilles et mise en ligne sur le site de l’IFEA : https://ovipot.hypotheses.org/page/2
(7) « Fethullah Gülen : ‘Je demande une enquête internationale sur le putsch raté en Turquie’ », Le Monde, 12 août 2016
http://www.lemonde.fr/international/article/2016/08/12/fethullah-gulen-je-demande-une-enquete-internationale-sur-le-putsch-rate-en-turquie_4981883_3210.html


Ciblé au cours de l’année 2016 par plusieurs organisations qu’il considère toutes comme « terroristes » (voir la première partie de l’article), le gouvernement turc fait désormais de la sécurité intérieure sa priorité. A l’heure actuelle, la réponse aux menaces sécuritaires constitue la ligne directrice de la politique intérieure, extérieure et du discours de l’Etat turc. Plus encore, la réaction à la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016 s’est muée en une reconfiguration de l’identité de la République turque.

2ème partie

Lutte contre le PKK-PYD et ses ramifications, sur le territoire turc, en Irak et en Syrie

Suite au putsch du 15 juillet, l’état d’urgence est mis en place le 20 juillet. Depuis, les vagues d’arrestations ont largement dépassé le cercle des suspects de la tentative de coup d’État. Ainsi, les purges ordonnées par les décrets-lois – promulgués sans contrôle parlementaire à l’issu des conseils des ministres – s’étendent dès la fin du mois d’août aux milieux pro-kurdes et de gauche.

Début septembre, ce sont 11.500 enseignants, suspectés d’être des sympathisants du PKK qui sont suspendus (1). La plupart de ces fonctionnaires appartiennent à des milieux de gauche et sont affiliés à des organisations syndicales. Avec les décrets-lois suivants, ce sont les associations, les organisations et les médias (en langue kurde ou connus pour leur orientation à gauche) qui sont visés (2).

Ces fermetures traduisent un retour en arrière sur l’octroi de droits culturels aux Kurdes qui, dans le cadre du processus de paix de 2011, laissait entrevoir un apaisement politique du conflit entre Ankara et les groupes armés kurdes. Enfin, depuis le passage au Parlement turc, le 20 mai 2016, d’une loi levant l’immunité des parlementaires, élus et responsables du parti HDP (3) sont arrêtés et placés en garde à vue. Tout au long des mois d’octobre et de novembre, les co-maires de plusieurs localités symboliques, dont Diyarbakır, Tunceli/Dersim, Mardin et Şırnak sont arrêtés. Le 4 novembre, les deux co-présidents du Parti, Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ, le chef du groupe parlementaire HDP, Idris Baluken, sont arrêtés ainsi que d’autres députés du parti. Les charges qui motivent ces opérations judiciaires ont toutes trait au terrorisme ou à l’atteinte à la sûreté et l’unité de l’État.

Le parti HDP se trouve ainsi privé de ses personnalités les plus charismatiques et donc de visibilité dans le débat public. En outre, le parti ne dispose plus, de fait, que d’une capacité d’action locale très réduite : des administrateurs sont nommés par l’Etat pour gouverner les multiples localités dont les élus ont été destitués.

Sur le plan extérieur, la Turquie continue de considérer que l’Occident soutient le terrorisme. Le gouvernement turc et la presse pro-gouvernementale, nationaliste et kémaliste critiquent les événements ou manifestations qui ont lieu en Europe et où sont brandis des symboles liés au PKK (4). Dans son environnement régional, Ankara s’emploie à construire un front des Etats voisins – notamment l’Iran et l’Irak – volontaire pour coopérer militairement contre le PKK et ses ramifications. Ainsi, en marge des échanges turbulents avec Bagdad portant sur la présence militaire turque à Bashiqa, le gouvernement tente vraisemblablement de monnayer une action militaire de la part du gouvernement central irakien contre les bastions du PKK à Qandil et du PYD à Sinjar, tous deux situés sur le territoire irakien (5).

Cette action extérieure se double d’un volet militaire : l’opération « Bouclier de l’Euphrate ». L’armée turque s’est engagée au sol en Syrie le 24 août 2016, au côté de groupes de rebelles syriens sélectionnés par Ankara. Le but de cette coalition est explicitement d’empêcher la réalisation de ce que le gouvernement turc nomme « le corridor du terrorisme » : c’est-à-dire d’éloigner Daech de la frontière turque et empêcher la jonction des trois cantons autonomes administrés par le PYD au nord de la Syrie. En outre, cette opération permet à Ankara de proposer à ses alliés occidentaux une force alliée alternative pour combattre Daech en Syrie et reprendre son fief : la ville Raqqa. Le gouvernement turc a donc bien pris acte des motivations occidentales pour soutenir le PYD : les milices des YPG/YPJ sont les plus efficaces sur le terrain ; il a donc constitué une autre force, rivale.

Sur son sol, la Turquie a renforcé encore davantage les capacités et l’action de ses forces anti-terroristes. Depuis le 25 juin 2016 par exemple, les forces de sécurité ne peuvent plus être poursuivies en justice si les faits se sont produits dans le cadre d’opérations antiterroristes (6). Sur le plan de la stratégie, policiers, gendarmes et militaires se sont concentrés de l’hiver 2015-2016 jusqu’au printemps au « nettoyage » des zones urbaines provoquant le déplacement d’environ 500.000 personnes selon les ONGs (7). A l’été 2016, des opérations de grande ampleur sont menées dans les zones rurales du Sud-Est anatolien. Pour le gouvernement turc, l’objectif est de priver le PKK de ressources en détruisant les cultures de drogue qui alimentent les revenus de l’organisation.

Enfin, chaque attentat attribué ou revendiqué par des organisations armées pro-kurdes donne systématiquement lieu au bombardement de la base arrière du PKK dans les monts Qandil.

La lutte contre Daech : les partenaires d’Ankara dubitatifs quant à l’intervention turque en Syrie

La pression de la Police turque s’est encore accrue sur Daech depuis la recrudescence des attentats attribués au groupe. Après l’attentat de l’aéroport d’Istanbul le 28 juin, des coups de filets simultanés sont organisés contre des filières présentes dans les villes de Turquie, notamment à Istanbul, Ankara et Gaziantep. Selon le ministère turc de l’Intérieur, 1313 individus liés à Daech ont été arrêtés en 2016 (8).

Au niveau international, la Turquie presse les participants à la coalition contre Daech de lui emboîter le pas pour soutenir son intervention militaire en Syrie. Or, jusque-là, les principaux acteurs de la coalition se sont montrés réservés. Ankara s’irrite de ce manque de soutien alors qu’elle a placé la communauté internationale devant le fait accompli de son intervention surprise en Syrie. Aussi les réserves émises par les puissances occidentales sont considérées par Ankara comme autant d’aveux d’un soutien aux milices du PYD, l’émanation syrienne du PKK en Syrie, également considérée comme terroriste par la Turquie (9).

Les militaires turcs sont donc déployés en Syrie, mais également en Irak. Sur ces deux théâtres, l’action d’Ankara est cependant très controversée. Sur la base de Bashiqa, au Nord de l’Irak à quelques dizaines de kilomètres de Mossoul se trouve l’essentiel du détachement turc. D’abord invités par le gouvernement irakien et le gouvernement régional du Kurdistan, les militaires turcs ont entrepris de former la milice sunnite dirigée par l’ex-gouverneur de la province de Ninive, Atheel al-Nudjaifi, ainsi que des éléments des peshmergas : les forces de défense du gouvernement régional du Kurdistan irakien (10). Cependant, depuis les succès de la contre-offensive menée par Bagdad et les milices chiites qui luttent actuellement pour reprendre Mossoul, le gouvernement irakien somme la Turquie de se retirer. L’escalade rhétorique entre Bagdad et Ankara était arrivée à son paroxysme au mois de septembre 2016. Les officiels du plus haut niveau avaient échangé des salves rhétoriques qui laissaient penser que la crise pourrait s’aggraver jusqu’au conflit armé (11).

En ce qui concerne l’opération « Bouclier de l’Euphrate », ce sont les allégations selon lesquelles le commandement turc se serait entendu avec Daech qui entachent l’action d’Ankara. En effet, la conquête – extrêmement rapide et obtenue presque sans combat – de la ville de Jarablous a fait dire à certains observateurs qu’un compromis avait été obtenu avec Daech pour livrer la ville (12). La Turquie est de plus accusée, par ses opposants, de souhaiter maintenir une influence sur les zones conquises à Daech. Ces intentions supposées ont notamment provoqué la fureur de la milice turkmène « la Brigade Seljouk » qui a qualifié les militaires turcs de force d’occupation et dénoncé un « marchandage avec Daech » au sujet de Jarablous (13).

Il est également reproché à Ankara de rechercher davantage à lutter contre l’extension du PYD que contre celle de Daech. Le PYD reprend largement ces arguments et accuse même la Turquie d’avoir sauvé Daech d’une défaite prochaine contre les milices du PYD qui s’étaient emparés quelques mois plus tôt de Menbij, infligeant un nouveau revers à Daech. Enfin, le piétinement de la coalition qui compose « Bouclier de l’Euphrate » devant la ville d’al-Bab – dont la chute était annoncée imminente deux mois plus tôt – ne plaide pas dans le sens du gouvernement turc, qui avait vanté l’efficacité opérationnelle de ses forces (pour l’opposer à celles des milices kurdes syriennes).

La lutte du gouvernement AKP contre son ennemi intime, la confrérie Gülen, façonne la Turquie de demain

Sur le plan sécuritaire, la vigueur de la traque entreprise par le gouvernement turc contre la confrérie Gülen se caractérise par l’ampleur des purges dans l’appareil d’Etat. Celles-ci sont permises par le cadre législatif de l’état d’urgence, qui autorise le gouvernement à gouverner par des décrets-lois qui sont immédiatement appliqués. Depuis le 20 juillet, la plupart d’entre eux sont accompagnés, en annexe, de listes de noms de personnes à radier ou à suspendre de la fonction publique, d’organisations à saisir ou de médias à fermer. Fin décembre 2016, les premiers procès des auteurs de la tentative de coup d’Etat ont commencé (14). Parallèlement, la construction d’immenses salles d’audiences a été rapportée, laissant entrevoir la perspective de futurs procès collectifs.

Les décrets-lois entérinent également la confiscation des biens de la confrérie Gülen. Les institutions financières, par exemple : Bank Asya, sont placées sous le contrôle d’administrateurs nommés par l’Etat. Les infrastructures à vocation éducatives, quant à elles, sont transférées à la fondation Maarif. Cette institution, presque ad-hoc, créée récemment (dont la direction est nommée par l’Etat, mais indépendante) a pour vocation de s’approprier à la fois les infrastructures mais également de reproduire des activités auparavant dispensées par la confrérie Gülen (15). En effet, la promotion de la culture et de la langue turque à l’étranger figure, entre autres, parmi les objectifs de la fondation, qui reproduit ainsi l’instrument de soft-power que fut le réseau éducatif Gülen à l’étranger jusqu’à sa disgrâce.

Au niveau international, la lutte contre la confrérie Gülen est devenue une priorité Ankara. Le gouvernement a multiplié les manœuvres diplomatiques auprès des pays dans lesquels la confrérie est implantée (principalement en Afrique, en Asie centrale mais aussi en Europe et en Amérique du Nord) pour réclamer la criminalisation de la confrérie. En ce sens, l’inscription de la confrérie Gülen sur la liste des organisations terroristes de l’Organisation de la Conférence Islamique est une victoire directe de la diplomatie turque, obtenue lors du sommet du 19 octobre à Istanbul (16). Il en va de même pour la confiscation des biens de la confrérie et leur remise à la fondation Maarif par le Pakistan (17).

L’aspect le plus visible de cette traque des gülenistes à l’étranger est la question de l’extradition de l’imam Fethullah Gülen lui-même. La diplomatie américaine refuse de traiter ce dossier différemment des autres et ne semble pas encline à livrer le prédicateur dans un futur proche. La Turquie de son côté a multiplié l’envoi de parlementaires, juristes et membres du gouvernement aux Etats-Unis afin de presser Washington, sans succès à ce stade. Ce dossier sera donc traité par l’administration du Président Trump. Néanmoins, Ankara et la presse pro-gouvernementale espèrent beaucoup de l’alternance à la maison blanche, qui représenterait l’occasion de convaincre Washington d’adhérer à la vision turque sur plusieurs dossiers litigieux : l’extradition de F. Gülen, mais aussi le soutien au PYD syrien, la présence militaire américaine sur la base d’Incirlik etc (18).

Il n’existe pas à proprement parler d’action militaire entreprise contre la confrérie Gülen. En revanche, les purges entreprises suite au putsch ont contribué à reconfigurer l’armée turque. Outre le renouvellement d’environ une moitié des officiers généraux – toutes armes confondues, des réformes structurelles ont été mises en place. Celles-ci visent à conforter la main du pouvoir politique sur le militaire. A titre d’exemple : la gendarmerie et les garde-côtes sont désormais passés sous la direction du ministère de l’Intérieur.

La lutte contre la confrérie Gülen se traduit enfin par l’avènement d’une nouvelle ère politique en Turquie. Erigé au rang de nouveau mythe fondateur, la tentative de coup d’Etat incarne déjà plusieurs phénomènes qui confirment le virage pris par la Turquie depuis 2013 et 2014 : le recul de l’Etat de droit, la défiance vis-à-vis de l’Occident, la recrudescence du nationalisme dans le discours gouvernemental etc.

Le putsch a généré en Turquie un traumatisme sur l’ensemble de la population (lequel a probablement été très sous-estimé en Occident). Le gouvernement turc s’emploie depuis à utiliser le thème du coup d’Etat, pour transformer une équation symbolique que l’on pourrait résumer ainsi : « la démocratie turque, menée par l’AKP a résisté au prix du sang à l’agression des terroristes et des agents de l’étranger ». Dès lors, le thème du coup d’Etat se propage à tous les aspects de la vie quotidienne : changement de la toponymie, frappe de monnaie commémorant la tentative de coup d’Etat, envoi de débris du Parlement turc – bombardé par les putschistes – dans les cartes de vœux de la nouvelle année, etc. Ainsi, de par les bouleversements qu’il occasionne et la communication dont il fait l’objet, le putsch est volontairement amené à projeter son ombre sur plusieurs décennies de l’histoire de la Turquie.

Conclusion

La Turquie est plus que jamais aux prises avec des menaces intérieures. Même si les turbulences du conflit syrien sont déterminantes dans ces regains de violences, toutes ces menaces sont avant tout originaires de la Turquie elle seule. Qu’il s’agisse du PKK avec qui le processus de paix a été sacrifié, de la confrérie Gülen dont la promotion a été assurée par le gouvernement turc pendant des années, ou de Daech dont Ankara a peut-être minimisé la capacité de nuisance en le considérant comme un moindre mal en Syrie, toutes ces menaces résultent d’une dégradation des relations entre le gouvernement turc et des acteurs qui furent un temps tolérés par la Turquie. Il en résulte un sentiment de trahison qui renforce le gouvernement dans sa détermination à poursuivre sa politique sécuritaire.

Cette violence est d’autant moins comprise en Occident qui peine à considérer le PYD et la confrérie Gülen comme de réelles menaces terroristes. Ankara peine ainsi à convaincre ses alliés de partager ses combats. Cette divergence de perceptions alimente en Turquie, au sein du gouvernement comme de l’opinion, des théories du complot qui prouvent que le « syndrome de Sèvres » (19) est toujours prégnant en Turquie un siècle plus tard.

Dans ce contexte de violence quotidienne et de tensions avec ses alliés, les menaces de sécurité intérieure prennent plus que jamais le pas sur les autres enjeux dans les décisions du gouvernement turc. Plus encore, elles sont devenues déterminantes dans le projet de société que présente le gouvernement AKP.

Notes :

(1) “Turkey suspends 11.500 teachers as Erdogan declares largest operation against Kurds”, DW avec l’AFP, 8 septembre 2016
http://www.dw.com/en/turkey-suspends-11500-teachers-as-erdogan-declares-largest-operation-against-kurds/a-19537662
(2) Décret-loi n°675, promulgué le 29 octobre 2016, Journal officiel de la République de Turquie (notez en annexe les listes des personnes suspendues et des organisations et médias fermés) http://www.resmigazete.gov.tr/eskiler/2016/10/20161029-4.htm
(3) Le Parti Démocratique des Peuples, en faveur d’une autonomie kurde et considéré par les milieux nationalistes comme la vitrine politique du PKK.
(4) “PKK terrorist group given free rein in Germany”, Daily Sabah, 13 janvier 2017 : “The PKK has continued to spread throughout European countries since 1999. In 2002, the European Commission officially classified the PKK as a terrorist organization. However, the PKK still enjoys great freedom under the protection of the EU. Ankara has repeatedly warned the EU of the PKK’s threat, but the EU continues to allow their activities. Thousands have lost their lives in PKK attacks.”
http://www.dailysabah.com/war-on-terror/2017/01/13/pkk-terrorist-group-given-more-free-rein-in-germany
(5) “Abadi and Yildirim talk Bashiqa and PKK, pledge to fight terrorism together”, Rudaw, 7 janvier 2017 http://rudaw.net/english/middleeast/07012017
(6) Alex Mac Donald, “Turkey passes a law granting immunity to soldiers fighting ‘terrorism’”, Middle-East Eye, 25 juin 2016
http://www.middleeasteye.net/news/turkey-passes-law-granting-immunity-soldiers-fighting-terrorism-551543630
(7) Amnesty International : “Turkey : curfews and crackdown forces hundreds of thousands of Kurds from their home”, 6 décembre 2016
https://www.amnesty.org/en/latest/news/2016/12/turkey-curfews-and-crackdown-force-hundreds-of-thousands-of-kurds-from-their-homes/
(8) “1.313 ISIL suspects arrested in a year : Interior Ministry”, Hurriyet Daily News avec Anadolu Agency, le 28 décembre 2016
http://www.hurriyetdailynews.com/1313-isil-suspects-arrested-in-a-year-interior-ministry-.aspx?pageID=238&nID=107851&NewsCatID=509
(9) Barın Kayaoğlu , “Erdogan accuses US, West of supporting terrorists in Syria”, Al-Monitor, 29 décembre 2016
http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/12/turkey-accuses-west-terror-support-syria.html
(10) David Barchard, “Que cache la dispute entre l’Irak et la Turquie”, Middle East Eye, 18 décembre 2015 http://www.middleeasteye.net/fr/opinions/que-cache-la-dispute-ente-l-irak-et-la-turquie-2121565527
(11) Saeid Jafari, “Can Iran pull Turkey, Iraq away from brink of war ?”, Al-Monitor, 1er novembre 2016 http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/11/iran-mediator-iraq-turkey-tension-mosul-operation.html
(12) Fehim Taştekin, “Is Turkey falling into its own Syrian trap ?”, Al-Monitor, 1er septembre 2016
http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/09/turkey-syria-kurds-ankara-can-get-stuck-quagmire.html
(13) Ibid.
(14) Barın Kayaoğlu , “First coup trial opens in Turkey”, Al-Monitor, 27 décembre 2016
http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/12/turkey-coup-first-trials-begin.html
(15) “Turkey to open state-funded schools abroad with new Marrif foundation” Hürriyet Daily News, 24 mai 2016
http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-to-open-state-funded-schools-abroad-with-new-maarif-foundation-.aspx?pageID=238&nID=99581&NewsCatID=338
(16) “OIC lists Gülen network as terror group”, Hürriyet Daily News, 19 octobre 2016 http://www.hurriyetdailynews.com/oic-lists-gulen-network-as-terror-group-.aspx?PageID=238&NID=105128&NewsCatID=510
(17) Malik Ayub Sumbal, “Maarif Foundation to takeover Gülen schools in Pakistan”, Daily Sabah, 1er août 2016 http://www.dailysabah.com/mideast/2016/08/01/maarif-foundation-to-takeover-gulen-schools-in-pakistan
(18) Ali Unal, “FM Çavuşoğlu : Turkey, US can once again become allies motivated by common vision with Trump administration”, Daily Sabah, 4 décembre 2016
http://www.dailysabah.com/diplomacy/2016/12/05/fm-cavusoglu-turkey-us-can-once-again-become-allies-motivated-by-common-vision-with-trump-administration
(19) L’idée selon laquelle les puissances étrangères, surtout occidentales, comploteraient contre la Turquie afin de limiter son développement et son indépendance.
Voir : Dorothée Schmid, « Turquie : le syndrome de Sèvres ou la guerre qui n’en finit pas », Politique Etrangère, printemps 2014
https://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2014-1-page-199.htm

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