Pierre Vermeren – La lutte contre le trafic de cannabis passe par une coopération avec le Maroc

Pierre Vermeren : « Tarir la source du trafic de haschisch au Maroc » (Le Figaro)

ANALYSE – La seule solution pour vaincre le fléau du trafic de cannabis consiste à obtenir de Rabat le démantèlement des plantations de cannabis du Rif, moyennant une aide à la reconversion des 800.000 paysans marocains qui le cultivent, explique l’universitaire, spécialiste de l’histoire du Maghreb contemporain.

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Face à l’ampleur de la criminalité maffieuse à Marseille, des personnalités de la Cité phocéenne préconisent de légaliser la vente et la consommation de cannabis en France. Les pouvoirs publics, pour leur part, s’échinent à traiter le problème dans un cadre national, après avoir supprimé les frontières. Faute de capacité à agir, ils sont réduits à suivre le flot bouillonnant des événements. La récente série télévisée d’Arte, Cannabis , réalisée par Lucie Borleteau, a dévoilé l’ampleur du désastre.

Que faire? Une certitude, d’abord. Si la France légalisait seule le haschisch en Europe, elle deviendrait ipso facto un narco-État au cœur du continent, et sa première base de trafic vers les pays de l’Est et du Nord. Il existe un précédent historique que nous avons oublié. La France a organisé en Indochine la production et la vente d’opium, dont elle s’est arrogé le monopole après en avoir privé la Chine, de concert avec les Britanniques, lors des guerres de l’opium au XIXe siècle. Il s’agissait alors d’alimenter les caisses du gouvernement général d’Indochine. Ce monopole a duré jusqu’en 1954. Sur les cargos faisant la liaison entre Saïgon, Haïphong et Marseille, le personnel de navigation, qui était français – corse, en l’occurrence, comme plus des trois quarts des Français d’Indochine -, avait instauré un fructueux et illégal commerce d’opium, bientôt transformé en héroïne par des laboratoires clandestins de Marseille (suivant la synthétisation de Bayer en 1898).

Ainsi sont nées la French Connection et l’appétence des maffias méditerranéennes pour le commerce des stupéfiants. Ce système, qui a vite trouvé des relais au Liban, fournit la France, puis les soldats français et américains des guerres d’Indochine et du Vietnam, avant de créer le marché clandestin de l’héroïne aux États-Unis. C’est pourquoi le FBI a démantelé la French Connection au début des années 1970, ouvrant la porte du commerce américain de la «blanche» à Cosa Nostra.

Ce trafic interrompu en Méditerranée s’est alors reporté par étapes sur un nouveau produit, le haschisch. La transformation du kif marocain (mélange de feuilles de chanvre et de tabac) en haschisch (résine de cannabis) prêt à l’exportation, a commencé à la fin des années 1960. La France avait interdit le kif au Maroc colonial. Mais dans la zone nord confiée à l’Espagne, des paysans en produisaient légalement autour de la bourgade de Ketama, sur 150 hectares environ. Cette tolérance légale s’est perpétuée après l’indépendance du pays pour des raisons politiques – Mohammed V voulant amadouer les Rifains. Dans les années 1970, le Rif attire quelques milliers de hippies français amateurs d’herbe et de haschisch.

La production croît alors sous un triple effet: la détresse agricole et économique de la montagne rifaine, terre de misère méditerranéenne très peuplée ; l’expansion du réseau migratoire rifain en Europe de l’Ouest, au moment où la crise met au chômage mineurs et sidérurgistes sur le vieux continent ; et l’expansion de la demande européenne. De 10.000 hectares dans les années 1970, la plantation explose, jusqu’à approcher 140.000 hectares au tournant du siècle. Des maffieux français en quête de marché ont mis leur savoir-faire au service de paysans du Rif, rapidement devenus experts en production de haschisch.

Et l’offre a créé un marché en Europe. En quarante ans, le haschisch est devenu un produit majeur d’exportation du Maroc, avec la tolérance de facto des gouvernements marocain, espagnol et français. La plantation avait même empiété sur le moyen Atlas, avant que l’État marocain ne décide d’employer l’armée pour la contenir dans le Rif sur près de 70.000 hectares (l’Union européenne avait déversé en vain des millions d’euros pour des cultures de substitution). Ce commerce illégal porte depuis les années 1990 sur près de 3000 tonnes par an, l’équivalent de 79 grands semi-remorques, ce qui établit une rente maffieuse de 8 à 12 milliards de dollars annuels selon le prix à la revente. En France et en Espagne, plus de 90 % du marché est alimenté par cette source.

La fortune accumulée par la maffia du haschisch est considérable. Elle n’est que marginalement rapatriée au Maroc, où elle serait en danger. En revanche, les paradis fiscaux de Méditerranée et du détroit de Gibraltar, ainsi que la Costa del Sol, débordent d’investissements et de milliers de comptes en banque replets.

Ce grand trafic international maintient près de 800.000 paysans à la terre dans la région pauvre du Rif, et irrigue des millions de personnes dans les banlieues, cités et villes d’Europe de l’Ouest. Le business des banlieues en France, pudiquement évalué à 1 milliard d’euros pour la drogue, est bien supérieur, d’autant que cette filière centrale a vite agrégé les réseaux de la cocaïne et autres stupéfiants en quête de clientèle. Le journaliste espagnol Ignacio Cembrero a récemment réalisé un travail très inquiétant sur cette question.

Les filières du trafic ont suivi la diaspora migratoire dans laquelle elles se sont incrustées, de l’Espagne aux Pays-Bas, non sans nouer de multiples contacts, avec le milieu marseillais, par exemple. On feint de s’étonner que les jeunes Français fument davantage que les autres Européens (plus d’un jeune sur deux touché, et 10 % de fumeurs réguliers), alors que la Suède compte 3 % de fumeurs. La raison est simple: la Suède n’a aucun lien avec la base productive ni avec ses marchands.

On traite en France cette question en termes moraux, alors qu’elle est purement économique: l’offre crée la demande, un b.a.-ba pour étudiants en marketing. Le Maroc gagne peu d’argent dans cette affaire, mais ses conséquences sanitaires, sécuritaires, criminelles et sociales sont catastrophiques en France. C’est bien ce que déplore Patrick Mennucci à Marseille, ou certains médecins qui savent que les hôpitaux psychiatriques français sont débordés par l’afflux de milliers de jeunes malades qui ont décompensé leur fragilité psychiatrique après avoir fumé – cause de nombreux suicides.

Prisons, hôpitaux psychiatriques, collèges et lycées, et certainement casernes et hôpitaux généralistes sont envahis de revendeurs, au vu et au su de tous. Mais, dans notre vieux pays aristocratique et catholique, on ne s’abaisse pas à des considérations vulgaires sur producteurs et marchands! On ne s’intéresse d’ailleurs guère non plus au Maroc, rangé dans la case «ami» et «tourisme», et encore moins aux Marocains invisibles, immigrés ou paysans producteurs.

Les assassinats de Marseille ne doivent pas masquer les risques chroniques d’attentats perpétrés par des terroristes en lien avec le trafic de haschisch, comme l’ont révélé le profil de certains des djihadistes présumés de novembre 2015. Le Maroc est un État fort et organisé, le plus proche allié de la France en Afrique, qui aurait la capacité de liquider la plantation en quelques mois, et donc la base productive, comme il l’a réduite de moitié en 2003-2004, quand il a éprouvé les dangers du narcoterrorisme à Casablanca, puis à Madrid.

Encore faudrait-il lui garantir que 800.000 paysans seront aidés à se reconvertir. Du reste, Peugeot et Renault, en s’installant au Maroc, contribuent déjà à son développement. Même sans le concours de l’Union européenne, la France, qui consacre près d’un quart de son activité policière, pénale et carcérale à ce trafic, pourrait en reconvertir une partie en aide au développement. Tarir la source du trafic, c’est déstabiliser les réseaux et débrancher l’oxygène des bandes criminelles de passeurs et des djihado-terroristes qui se sont connectés à cette activité. Les candidats à l’Élysée ont le devoir de prendre des engagements précis sur ce sujet.

Ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé d’histoire, Pierre Vermeren a notamment publié Histoire du Maroc depuis l’indépendance (La Découverte, «Repères», 2016).

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