Olivier Rey – Le Système, les élites et le peuple

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LE FIGARO. – Comment définir le système ?

Olivier REY. – Un grand avantage du mot « système » est qu’on est bien en peine de le définir. Ce qui permet, en pratique, d’attribuer audit système tous nos motifs de mécontentement, social ou politique. Cela étant, la mise en cause du « système » n’est pas qu’un exutoire commode, elle dit aussi quelque chose de vrai sur notre situation : une situation où les instruments qui devaient nous donner une certaine prise sur les événements – les dispositifs techniques, les institutions politiques – se sont transformés, au fil de leur extension, en vecteurs d’une nouvelle fatalité. Incriminer le système, c’est une façon de nommer ce retournement, et les sentiments qui en résultent : incompréhension, désarroi, rage.

Le système politique est la cible de toutes les critiques, mais le système médiatique aussi…

En démocratie, les médias ont un rôle essentiel à jouer. En permettant aux différentes idées de s’exprimer et de s’affronter, ils donnent la possibilité aux citoyens d’exercer de véritables choix. Le problème est que, comme le dit Jean-Claude Michéa, nous sommes depuis des décennies en régime d’alternance unique : l’oscillation entre les partis de gouvernement donne l’apparence d’un changement d’orientation à ce qui est essentiellement une façon de persévérer dans la même direction. Dans ces conditions, les médias semblent moins contribuer à éclairer les choix qu’à les canaliser dans la même rigole. De là le sentiment de collusion entre un système politique et un système médiatique.

Les candidats se disputent aussi la place de candidat du « peuple » contre les « élites » …

Je crois que ce qui est en cause est moins l’opposition entre peuple et élite que le renoncement ou l’incapacité de ceux qui occupent les places en vue à constituer une véritable élite. Faire partie d’une élite, cela suppose respecter un certain nombre de formes. Parler correctement, par exemple. « La raison de ma présence ici, c’est pour la liberté d’expression » : ainsi parle François Hollande en arrivant au Salon du livre – échantillon emblématique du type de français pratiqué dans les sphères dirigeantes de notre pays. Appartenir à une élite, c’est aussi savoir qu’il n’y a d’honneurs légitimes que proportionnés aux services que l’on rend, aux devoirs auxquels on s’astreint. Au lieu que pour les prétendues élites actuelles, politiques ou financières, le pouvoir est d’abord une façon de s’affranchir des règles communes.

L’écrivain Francis Scott Fitzgerald disait à son confrère Ernest Hemingway : « Les gens riches sont différents de nous. » Hemingway acquiesçait : « Oui, ils ont plus d’argent. » Voilà ce que sont les élites aujourd’hui : juste des gens qui occupent des places, ou qui ont plus d’argent, et qui en profitent sans contrepartie. Cela finit par rendre le « peuple » un peu nerveux.

Brexit, Donald Trump… Comment qualifier le grand « chamboule-tout » électoral auquel nous assistons en Occident ?

Le terme de « chamboule-tout » me paraît exagéré. Nous sommes si accoutumés à ce que, politiquement, plus rien ne puisse se produire que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ou l’élection de Donald Trump aux États-Unis font l’effet de « séismes » . Or, sur l’échelle de Richter des bouleversements politiques, la magnitude demeure très modérée. Même chose avec les «populismes».

Il y a deux ans, un journaliste du New York Times est allé interviewer l’écrivain hongrois Imre Kertész, dans l’idée que ce prix Nobel de littérature lui dresserait un tableau apocalyptique du gouvernement de Viktor Orbán. Kertész raconte : « Il était venu avec l’intention de me faire dire que la Hongrie est une dictature aujourd’hui, ce qui n’est pas le cas. Cela signifie seulement qu’il n’a aucune idée de ce qu’est une dictature. (…) Je ne suis pas heureux de tout ce qui se passe dans la Hongrie d’aujourd’hui, je ne pense pas qu’il y ait jamais eu un moment où j’aie été heureux de tout ce qui se passe ici, mais la Hongrie n’est certainement pas une dictature. (…) Et l’interview n’a jamais été publiée. »

Pareille censure finit cependant par miner l’autorité de qui l’exerce. Helvétius rapporte l’histoire de cette femme qui, surprise par son amant dans les bras d’un autre, osa lui nier le fait dont il était témoin : « Ah, perfide ! Je le vois, tu ne m’aimes plus ; tu crois plus ce que tu vois que ce que je te dis. » Tel est le cri dépité que les habitués du pouvoir pourraient lancer au perfide corps électoral.

Olivier Rey: «Le peuple souffre de l’absence d’une véritable élite» (Le Figaro)

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