Où sont passés nos espions ?

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La France a longtemps été épargnée sur son sol par les attentats. Ce n’est plus le cas. Nos services antiterroristes sont-ils dépassés par les événements? Comment tant de fanatiques ont-ils pu échapper à la traque des plus grandes agences de renseignement ?

À plusieurs reprises, les services les ont manqué de peu. Ces échecs se sont doublés d’une erreur d’analyse. Pourquoi la montée en puissance de l’Etat islamique et de son « Califat » a-t-elle été sous-estimée ? Que va-t-il se passer lorsque les Français radicalisés rentreront de l’étranger ?

Malgré des arrestations à répétition qui ont permis de déjouer des attentats, l’Etat peine à combattre une forme de guerre, souterraine, discrètement enracinée dans des cités hors d’atteinte de la police et de l’armée. Nos espions ont-ils su s’adapter à ces nouvelles menaces ? Dès lors, à quoi sert-il de surveiller 10 500 suspects si l’on ne parvient pas à exploiter les informations recueillies ? Comment l’Etat peut-il mieux nous protéger ?

Un document qui nous concerne tous, fondé sur une remarquable enquête.

Editions Albin Michel


Où sont nos espions ? C à vous – 11/01/2017 (France 5)


C’est l’une des révélations du livre-enquête de Christophe Dubois et Éric Pelletier, intitulé Où sont passés nos espions ?, paru le 11 janvier. Le chiffre est saisissant. Près de 40 % des personnes radicalisées travailleraient dans des professions sensibles ou en lien avec la sécurité, selon les auteurs du livre Où sont passés nos espions ?, qui vient de paraître aux éditions Albin Michel.

Il laisse entrevoir l’étendue de la menace, comme celle de la tâche des services de renseignements. Le titre du chapitre dans lequel il figure est éloquent. Il est emprunté à une formule du ministère de l’intérieur sur la lutte antiterroriste : « Un filet, ça reste un trou avec du fil autour », en référence aux « mailles du filet » qui doivent être resserrées pour éviter un attentat.

Cette estimation est tirée du fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), qui regroupe les cibles des services de renseignements et les personnes signalées au numéro vert Stop-djihadisme.

Il se découpe selon plusieurs grilles, dont une de risques « métier », intégrant les transports, les industries, les services publics et la sécurité. Tous font « l’objet d’une attention soutenue ».

La police n’est pas épargnée

La police nationale, elle-même, n’est pas épargnée. « Pour l’ensemble des ministères régaliens, défense, intérieur et justice, nous dénombrons une centaine de cas de radicalisation », confie une source anonyme aux auteurs.

À Paris, ce sont 17 cas de policiers radicalisés qui ont été recensés entre 2012 et 2015, selon une note. Ils ont été repérés pour des problèmes liés au port de l’uniforme, pour des propos tenus après les attentats de Charlie Hebdo ou pour des demandes de mutation liées à des questions de morale et de religion.

La plupart de ces policiers sont « jeunes, entrés dans la police au milieu des années 2000 », indiquent les auteurs avant de préciser : « Ces cas restent circonscrits à la base policière, aucun officier, aucun commissaire » n’étant à ce jour concerné.

Tout en révélant sans complaisance les « failles » des renseignements ou la guerre des polices, le livre souligne l’immense difficulté à prévenir une menace hétéroclite et endogène, « qui prend ses racines dans la société française ».

Le travail d’enquête et de surveillance est particulièrement « périlleux » dans certains quartiers « où toute personne ou voiture non connue de la cité est immédiatement repérée ». Les auteurs racontent notamment comment, dans une affaire, les policiers ont fini par fabriquer un faux rocher doté d’une caméra, faute de pouvoir assurer une surveillance ou placer des micros. « Certaines cités deviennent des théâtres d’opérations extérieures », concède un haut gradé.

Flore Thomasset

Antiterrorisme : « On n’a pas compris la force de frappe de Daesh » (RTL)

Comment a-t-il pu nous échapper ? Était-il surveillé ? Aurait-on pu éviter cet attentat ? Ces questions reviennent régulièrement, et avec elles les critiques. Elles sont au cœur de l’ouvrage Où sont passés nos espions ? Petits et grands secrets du renseignement français, à paraître mercredi 11 janvier aux éditions Albin Michel. Signée Christophe Dubois et Éric Pelletier, cette enquête met en lumière les failles des services français dans la lutte contre le terrorisme.

Des couacs qui concernent notamment les attaques du 13 novembre 2015 à Paris et au Stade de France, et le ratage autour de l’arrestation d’Abdelhamid Abaaoud, le « coordonnateur » des attaques kamikazes. « L’enquête avait pas mal commencé, puisqu’on est sur ses traces dès janvier 2015. C’est la direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) qui l’a repéré à Athènes », explique Christophe Dubois. L’homme prend la fuite une première fois. Dans un rapport rédigé l’été suivant, la Sécurité intérieure (DGSI) explique qu’Abaaoud est « derrière des attentats ou des projets d’attentat en France » mais qu’il est « hors de notre portée ».

« Il est alors décidé de prendre les mesures qui s’imposent (…) : ce sont les frappes militaires, décidées au plus haut niveau par François Hollande », raconte Christophe Dubois. C’est bien Abaaoud qui est ciblé. « Le problème, c’est qu’au moment où les Rafale français décollent (…), Abaaoud n’est plus en Syrie, mais déjà en Europe, sur la route de Paris« , poursuit-il.

Plus généralement, les auteurs insistent sur l’erreur stratégique de l’Élysée qui n’aurait pas compris la force de frappe du groupe État Islamique. « On n’a pas perçu sa capacité d’extension. On pense que c’est une force régionale qui va rester limiter à son califat entre la Syrie et l’Irak », affirme Christophe Dubois. « Lorsque Mossoul, ville de plus d’un million d’habitants, tombe, tous les services sont surpris. Certains hauts responsables du renseignement apprennent même la proclamation du califat en regardant la télévision« , se désole-t-il.


«Pour éviter de nouveaux drames, il faut poser la question des failles du renseignement» (Le Figaro)

INTERVIEW – Dans une longue enquête fouillée intitulée Où sont nos espions ? co-écrite avec son confrère Christophe Dubois, le journaliste Éric Pelletier passe en revue les failles des services de renseignement français dans leur traque contre le terrorisme islamiste ces deux dernières années.

LE FIGARO. – S’il y a eu autant d’attentats sur le sol français ces deux dernières années, est-ce la faute de nos services de renseignement?

Éric PELLETIER*. – Les attentats de 2015 et 2016 portent la marque d’al-Qaida et de Daech. Ne nous trompons pas d’ennemi! La menace terroriste n’a jamais été aussi importante, la France étant devenue l’ennemi numéro un des djihadistes. Nos agents sont en première ligne pour les contrer. Cela dit, il faut absolument se poser la question des failles pour éviter de nouveaux drames. «À la guerre, il est interdit de se tromper deux fois», dit un proverbe latin. Les services de renseignement français souffrent de plusieurs manquements.

D’abord cette réalité mathématique, purement quantitative: il y a 700 djihadistes français sur les théâtres d’opérations extérieurs auxquels il faut ajouter 10.500 islamistes radicaux susceptibles de passer à l’acte sur notre sol. Or la DGSI n’est en mesure de surveiller physiquement 24h sur 24h que 40 objectifs. Depuis les récentes attaques des efforts budgétaires ont été consentis et ce vide est en train d’être comblé par des embauches à la DGSE et DGSI.

N’est-ce pas un problème technique plutôt qu’humain?

Notre renseignement est très dépendant de la technologie américaine. Pour aller arrêter un adolescent en contact avec les djihadistes sur la chaîne Telegram, il faut passer par Washington, quand bien même il habite dans le XXe arrondissement de Paris. Cette situation peut devenir un problème lorsque l’allié devient espion, comme la révélation de la mise sur écoute de l’Élysée par la NSA l’a montré. Cette dépendance technologique nous lie les mains diplomatiquement, c’est pourquoi on a entendu aussi peu de protestations au moment de l’affaire Snowden.

La bataille entre services de renseignement n’est-elle pas aussi un problème?

Il y a un effet un problème structurel, celui du manque de communication, voire du cloisonnement entre les différents services. On raisonne encore comme à l’époque de la guerre froide, où la priorité était la protection des informations. Nombre d’informations classées secret défense mettent du temps à être transmises.

Or, aujourd’hui, l’important, ce n’est plus tellement le secret, mais la rapidité et la fluidité de l’information. Un commissaire nous a dit: «Une information qui ne circule pas n’est pas une information. Elle reste une idée.»

Vous évoquez l’échec de la traque continentale d’Abaaoud. À quoi est-il dû?

Cette traque fut très proche d’aboutir en janvier 2015 à Athènes, près de la place Omonia, à 1 kilomètre à vol d’oiseau de l’Acropole, grâce aux informations fournies aux Grecs par la DGSE, comme nous le relatons dans le livre. Mais lorsqu’Abaaoud quitte de nouveau la Syrie pour frapper en Europe, personne ne le voit passer. Plus globalement l’échec de la traque d’Abaaoud illustre une erreur stratégique. En refusant pendant plus d’un an de viser Daech en Syrie, la France a laissé prospérer des camps d’entraînement djihadistes où se sont préparés les attentats à venir en Europe.

Le dogme du quai d’Orsay qui consistait à laisser Daech et le régime d’Assad s’affaiblir mutuellement a conforté des sanctuaires djihadistes en Syrie. En août 2015, un rapport prémonitoire de la DGSI change radicalement la donne en montrant qu’un certain Abaaoud pilote depuis la Syrie des attaques en France (dont l’attentat manqué de l’église de Villejuif et l’attaque du Thalys). La stratégie militaire s’inverse: la France pilonne des camps d’entraînements à partir d’août 2015, mais il est trop tard, Abaaoud n’y est plus. Il faut noter que le ministre de la Défense Le Drian plaidait depuis des mois pour des frappes ciblées en Syrie.

La rupture des relations diplomatiques avec Damas a-t-elle nui au renseignement français?

L’arrêt des relations diplomatiques entre la France et la Syrie en 2012 a abouti à la cessation de toute relation entre les services secrets. Or les services syriens avaient été d’une grande utilité depuis 2003 pour détecter les djihadistes français partis en Irak et qui, ensuite, revenaient sur le sol français. Les Syriens avaient aidé notamment au démantèlement de la filière des Buttes-Chaumont.

La première question est d’abord morale: faut-il collaborer avec les services de renseignement d’un pays dictatorial? La seconde question est plus opérationnelle: est-ce utile? Les tenants du ‘niet’ à Bachar arguent qu’aujourd’hui le régime n’a plus aucun contrôle des territoires sous tutelle islamiste, et n’aurait donc que peu d’utilité dans la lutte contre le terrorisme. Depuis 2012, deux lignes s’affrontent: la DGSE est résolument hostile à toute reprise des contacts avec Damas, tandis que la DGSI considère que l’ennemi principal n’est pas Assad mais Daech.

N’y a-t-il pas des contacts secrets?

À ma connaissance, non. Cela ne peut pas se faire en secret, car les Syriens prendraient un malin plaisir à médiatiser les contacts pour montrer qu’ils sont indispensables….

Y a-t-il un pays modèle en matière de lutte contre le renseignement?

La France était un modèle jusqu’aux attaques de Merah en 2012, ce qui incite à beaucoup d’humilité. Même les États-Unis n’ont pu empêcher d’être frappés sur leur sol. Une certitude cependant: la solution passe par le renforcement de la coopération européenne, et la sécurisation des frontières extérieures à Schengen, aujourd’hui poreuses. Il faut évidemment augmenter les moyens, ce qui est en cours, sans céder pour autant aux sirènes de la surveillance indiscriminée. Un régime autoritaire n’a jamais protégé du terrorisme et de la barbarie, comme le montre dramatiquement l’exemple turc. Les démocraties sont mieux armées… À condition de rester unies.

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