Chars et missiles anti-chars en Syrie et en Irak

Etat islamique et chars d’assaut: comment les djihadistes emploient leurs blindés en Irak et en Syrie (France-Soir)

Au fil des batailles contre le régime syrien, les forces irakiennes et même d’autres groupes rebelles ou djihadistes, l’Etat islamique a mis la main sur une quantité non-négligeable de chars d’assaut.

Puisant dans l’expérience des anciens officiers de l’armée irakienne qui garnissent ses rangs, Daech a adapté son utilisation des blindés suivant les différents théâtres d’opération.

Stéphane Mantoux, agrégé d’Histoire et spécialiste des questions de défense et observateur de référence de la stratégie de l’EI, avec l’aide de Mathieu Morant, se livre à une analyse précise, et inédite, de l’emploi de ces armes par le groupe djihadiste.

L’Etat islamique (EI) est, sur le plan militaire, hybride: ni armée conventionnelle, ni à proprement parler guérilla, il se situe quelque part entre les deux (on parle parfois de « techno-guérilla« ). Rien ne le montre mieux sans doute que l’emploi des chars par l’organisation djihadiste. Le char est une arme conventionnelle par définition. Le groupe extrémiste en a capturé sur le régime syrien, à l’armée irakienne et parfois à d’autres acteurs impliqués dans le conflit (rebelles syriens, milices chiites irakiennes, etc). Comment Daech emploie-t-il ces chars capturés? C’est ce que nous allons essayer de comprendre à travers un ensemble de 68 vidéos longues mises en ligne par la propagande du groupe terroriste depuis janvier 2016.

Quelques considérations générales pour commencer. Sur cet échantillon de 68 vidéos longues de l’EI, les chars apparaissent dans 17 vidéos, soit 25%. C’est relativement important sans être prépondérant, on le voit bien. Beaucoup plus intéressante en revanche est la répartition des chars sur le théâtre des opérations: sur 17 vidéos, 15 se situent en Syrie et 2 seulement en Irak, et tout récemment (d’octobre à décembre 2016). La wilayat Homs (est de la Syrie) est représentée cinq fois, la wilayat al-Khayr (est de la Syrie, autour de Deir Ezzor) trois fois, la wilayat Dimashq (région de Damas) deux fois, la wilayat al-Barakah (nord-est de la Syrie) deux fois, et les wilayats Hama, Halab (Alep) et Raqqa un fois chacune. En Irak, ce sont les wilayats Ninive (Mossoul) et al-Jazirah (nord-ouest de l’Irak, à l’ouest de Mossoul) qui sont concernées.

Ces statistiques nous montrent plusieurs choses. D’abord, l’Etat islamique emploie ses chars en Syrie et quasiment pas en Irak, parce que les conditions sont plus favorables à l’emploi des blindés sur le premier théâtre. En effet, les wilayats Homs et al-Khayr, qui les utilisent le plus, sont celles qui mènent les combats les plus conventionnels, contre le régime syrien. En outre, en Syrie, les djihadistes craignent visiblement beaucoup moins l’action de l’aviation ou des hélicoptères qui explique la quasi absence de chars en Irak.

Dans ce dernier pays aussi, l’année 2016 a vu la plupart des wilayats repasser progressivement à un mode insurrectionnel: l’absence de combat de type plus conventionnel explique également l’absence des chars. Au maximum, Daech peut regrouper jusqu’à quatre ou cinq chars ensemble pour des opérations de grande ampleur, ce qui est le cas à Homs et à al-Khayr. Le reste du temps, le groupe salafiste utilise en général deux ou trois chars: il est très rare par contre qu’on n’en voit qu’un seul.

Un T-72M1 de la wilayat al-Khayr, au sud de l’aéroport militaire de Deir Ezzor, avec blindage renforcé sur la tourelle et le train de roulement, septembre 2016.

Sur le plan des matériels, voici les chars que l’on peut observer dans les rangs de l’EI au sein de ces 17 vidéos. En janvier 2016, la wilayat Homs met en ligne un T-55 avec télémètre laser nord-coréen et un T-72 Ural. En février-mars 2016, la wilayat Hama engage un T-72 avec blindage SLAT en protection du train de roulement, un T-55 avec télémètre laser nord-coréen et un T-62 avec blindage SLAT sur la tourelle et les côtés. En mars-mai 2016, la wilayat Homs nous montre un T-72M1 et un T-55. En avril-mai 2016, la wilayat al-Khayr dispose de trois T-55, dont un avec sacs de sable de renfort sur la tourelle. Elle montre un autre T-55 dans une vidéo avec des images de mai. En mai, dans la wilayat Homs, on peut observer un T-55 (avec renforts de sacs de sables et blindage SLAT), un T-72M1 (avec sacs de sable sur la tourelle) et un T-72M1 avec blindage de tourelle renforcé. La wilayat Halab, en avril 2016, utilise unT-72M1 et deux T-55. La wilayat Dimashq, en avril 2016, emploie un char T-72 et probablement un T-62. La wilayat Homs utilise en juin-juillet 2016 un T-72 et un T-55. Les images de la wilayat al-Barakah, qui montrent les combats à Hasakah en mai-juin 2015, nous montrent un T-55 avec télémètre laser nord coréen et un T-62 avec dais de camouflage pour échapper à l’aviation.

En septembre 2016, la wilayat Homs filme un T-62, un T-55 avec sacs de sables en tourelle, et jupes de protection, un autre T-55, un T-72M1 avec blindage de tourelle renforcé et un troisième T-55. En août, la wilayat al-Barakah se sert d’un T-55 avec blindage de tourelle renforcé, et jupes de protections. A Deir Ezzor, en septembre 2016, la wilayat al-Khayr aligne un T-55AMV, trois T-72, dont un T-72M1 avec blindage de tourelle renforcé et jupes latérales et un T-55 avec télémètre laser. En juin 2016, la contre-attaque de l’EI à Tabqa (wilayat Raqqa) utilise un T-72 et un T-72M1 avec blindage de tourelle renforcé et jupes de protection. La wilayat Ninive engage un T-55 pour la défense de Mossoul en octobre. En septembre-octobre 2016, la wilayat Dimashq aligne un T-55 convoyé sur porte-char, un T-55M et un T-62. Enfin, la contre-attaque de l’EI à l’ouest de Tal Afar en décembre 2016 comprend un T-55M avec désignateur KTD-2 et jupes latérales de renfort et un autre T-55. Tous ces chars, à l’exception de celui de Mossoul et d’un T-55 engagé à l’ouest de Tal Afar, ont été pris au régime syrien.

Un T-62 de la wilayat Hama, avec blindage SLAT sur la tourelle et le train de roulement, février-mars 2016.

En novembre 2015, l’EI avait diffusé des images d’une unité blindée constituée avec ses prises de guerre: la 3ème brigade blindée « al-Farouk » stationnée dans la wilayat Ninive (Mossoul). Cette brigade comprend notamment des chars T-55 et des véhicules blindés ILAV Badger irakiens. Ce n’est pas la seule formation blindée de l’EI: à Mossoul, où ces unités étaient concentrées avant le siège de la ville, étaient basés le « Shield Battalion«  (dont les véhicules sont presque tous peints en noir), le « Storming Battalion » et le « bataillon suicide », unité constituée de VBIED qui opère en soutien des formations blindées de des djihadistes. Le « Storming Battalion », assisté par le « bataillon suicide » (et avec des véhicules prêtés par le « Shield Battalion »), avait conduit la fameuse contre-offensive des hommes d’Abou Bakr al-Baghdadi au nord de Mossoul, à Tel Kayf, le 3 mai 2016, qui avait réussi à percer les lignes kurdes avant d’être annihilée par les frappes aériennes américaines. Le « Storming Battalion » n’utilise pas de chars mais de nombreux M1114 Humvees capturés à Mossoul et modifiés avec du blindage supplémentaire et autres bricolages par les ateliers de Mossoul, des technicals, quelques ILAV Badger, et même pour l’occasion un véhicule blindé MT-LB également modifié.

Depuis le début de la bataille de Mossoul, à part quelques chars T-55 cantonnés dans des habitations pour servir de casemates fixes, on a pu voir des contre-attaques mécanisées menées à l’ouest de Mossoul, vers Tal Afar, utilisant à une reprise deux chars T-55 (voir ci-dessous) et au moins un ILAV Badger qui a été mis hors de combat par les miliciens chiites. Ces indices laissent penser que les formations blindées basées à Mossoul ont pour certaines quitté la ville avant que l’encerclement ne soit réalisé, et opèrent désormais à l’extérieur de l’agglomération, sans doute camouflées la plupart du temps et utilisées ponctuellement par l’Etat islamique quand les conditions s’y prêtent le mieux.

Un T-55 en action à Huwaysis, wilayat Homs, septembre 2016.

Comment l’EI emploie-t-il ses chars dans ses opérations militaires? Très majoritairement, les chars servent surtout de plate-forme d’artillerie mobile. Dans la wilayat Hama, en février-mars 2016, ils pilonnent les positions adverses. Dans la wilayat Homs, en mars-mai 2016, un T-72 bombarde des bâtiments où se sont retranchés des combattants du régime syrien. Un char T-55 tire, avec des pièces d’artillerie D-30 et un automoteur d’artillerie 2S1, sur l’aéroport militaire de Palmyre. A Deir Ezzor en avril-mai 2016, les chars T-55 sont utilisés pour tirer sur les fortifications du régime qui vont être assaillies par les fantassins. A Homs, en mai 2016, les chars T-55 et T-72 servent également à préparer l’assaut de l’infanterie par leur pilonnage, à Huwaysis ou al-Shaer. Même emploi à Alep, contre le régime syrien, en avril 2016, ou dans la wilayat Dimashq. Les chars de la wilayat Homs servent toujours de plate-forme d’artillerie mobile en juin-juillet et septembre 2016, autour de Palmyre ou à Huwaysis. Un T-55 appuie l’assaut d’une colonne mécanisée contre les Kurdes de l’YPG dans la wilayat al-Barakah en août 2016. En septembre, la plupart des chars engagés par Daech à Deir Ezzor servent aussi d’artillerie mobile. Même rôle pour les T-55 de la wilayat Dimashq en septembre-octobre 2016.

Un T-55 camouflé et placé sous une habitation à Mossoul, octobre 2016 (wilayat Ninive).

Outre le rôle principal d’artillerie mobile, les chars sont parfois employés à d’autres fins. La wilayat Homs, qui mène sans doute les combats les plus conventionnels (et rivalise uniquement sur ce plan avec la wilayat al-Khayr), s’est faite une spécialité des assauts mécanisés contre des positions du régime. En janvier 2016, sur le front de Palmyre, un T-55 précède ainsi un BMP-1 modifié (tourelle ôtée, blindage SLAT ajouté) chargé d’inghimasiyyi. L’assaut de ces derniers est mené par un char T-72 qui pilonne les positions adverses, couvre le débarquement de l’infanterie et appuie son assaut. En juin-juillet, un char T-55 est présent lors d’une autre opération mécanisée avec un BMP-1 standard qui embarque également des inghimasiyyi, sans qu’on le voit participer directement à l’opération. Lorsque la wilayat al-Barakah montre des images d’archives des combats dans Hasakah en mai-juin 2015, on peut voir un char T-62 ouvrir la voie à l’infanterie, qui suit en colonne groupée derrière le char. En septembre 2016, lors d’un assaut au sud de l’aéroport militaire de Deir Ezzor, un char T-72 ouvre également la voie aux fantassins qui courent derrière lui.

A deux reprises, on voit des chars de l’EI engagés en combats de rues: une première fois à Deir Ezzor, en avril-mai 2016, où un T-55 ouvre le feu dans un quartier de la ville ; une deuxième fois à Hasakah, lors d’une contre-attaque des djihadistes, où un char T-55 est engagé dans un village défendu par les Kurdes. En mai 2016, un des chars de l’EI, sur le front d’Huwaysis, utilise sa mitrailleuse DSHK de tourelle pour viser un L-39 du régime syrien qui tire à la roquette sur les troupes au sol. A deux reprises, en septembre 2016, dans la wilayat al-Khayr et la wilayat Dimashq, on peut voir que l’organisation terroriste transporter des blindés sur porte-chars. Il n’y a qu’un seul cas avéré de combat antichar: en septembre 2016, un T-62 engage au moins un char (T-55, T-72?) des rebelles syriens et plusieurs autres véhicules. Enfin, l’EI engage à deux reprises ses chars en contre-attaque mobile, en terrain ouvert: une première fois au sud de Tabqa en juin 2016, face aux milices du régime qui poussent sur Raqqa ; et une deuxième fois en décembre 2016 vers Tal Afar, contre les miliciens chiites qui encerclent Mossoul.

Deux chars T-55 de l’EI dans une contre-attaque à l’ouest de Tal Afar (ouest de Mossoul), décembre 2016, wilayat al-Jazirah.

Si Daech emploie ses chars comme plate-formes d’artillerie mobile, c’est que ses moyens en artillerie conventionnelle demeurent limités, même en Syrie où le groupe peut davantage se permettre d’utiliser ses moyens lourds. Les wilayats Homs, al-Khayr, Hama ou Halab disposent de canons D-30 (122 mm) ou M-46 (130 mm) capturés, mais en petite quantité (même chose pour l’automoteur d’artillerie 2S1 de 122 mm vu à Homs). Hormis les mortiers, ou les canons et mortiers artisanaux, l’EI ne dispose pas d’autres moyens pour pilonner les positions adverses, hormis les canons sans recul, les fusils anti-matériel, les lance-missiles antichars et les pléthoriques technicals. Les chars sont donc un moyen pratique pour bombarder les positions adverses afin de préparer un assaut.

Par ailleurs, de la même façon que pour l’emploi des VBIED, l’Etat Islamique montre ici l’influence des cadres militaires issus de l’ancienne armée irakienne: après la guerre du Kippour (1973), où l’armée irakienne avait lancé de coûteux assauts frontaux contre les positions israéliennes, celle-ci décide de changer de doctrine offensive. Les forces blindées et mécanisées irakiennes sont entraînées à ne pas attaquer un objectif trop bien défendu, mais à s’enterrer tout de suite et à concentrer toute la puissance de feu disponible, chars, artillerie, mortiers, aviation, pour annihiler l’adversaire. C’est exactement ce que fait l’armée irakienne quand elle s’élance à l’assaut de l’Iran en 1980: les chars avancent, s’enterrent à la moindre résistance, pilonnent avec l’artillerie les positions adverses, et une fois que celles-ci sont suffisamment « ramollies », se remettent en marche. Durant ce conflit, les chars irakiens servent essentiellement d’artillerie mobile et ne se distinguent pas dans les combats face à leurs adversaires iraniens.

Si les chars de l’EI ne sont pas engagés dans le combat antichar, c’est que les djihadistes disposent de suffisamment de lance-missiles antichars capturés pour éliminer les blindés adverses. Dans 4 des 17 vidéos, face aux blindés de Daech, on voit des chars ennemis qui sont tous mis hors de combat par des missiles antichars. En mars-mai 2016 à Palmyre, un T-72 est incendié par un tir de HJ-8. En avril 2016 à Dimashq, c’est un BMP-1, dont les chars du groupe terroriste auraient pu facilement venir à bout, qui est pulvérisé avec un missile Kornet. En juin-juillet 2016, sur le front de Palmyre, un missile Konkurs détruit un char T-72 du régime. Enfin en septembre-octobre, c’est un autre missile Konkurs qui frappe un char de l’armée syrienne chez la wilayat Dimashq. Le combat antichar est donc très rare, comme le montre le seul exemple visible dans l’échantillon. L’Etat islamique préférera lancer ses blindés en appui de l’infanterie en combats de rues, comme à Deir Ezzor.

Un T-72 de l’EI lors de la contre-attaque au sud de Tabqa, juin 2016 (wilayat ar-Raqqah).

Les cas d’utilisation des chars en contre-attaque mobile sont assez rares et s’expliquent par des circonstances favorables ou des opérations importantes: en juin 2016, les milices du régime syrien poussent vers Raqqa via Tabqa (avec en ligne de mire la base aérienne prises par l’EI en août 2014), mais sont affaiblies par leur hétérogénéité et leurs querelles de commandement, tandis que l’appui aérien russe, en particulier, est limité (seuls des hélicoptères russes sont présents ; le reste du soutien aérien dépend du régime syrien). En outre, après sa poussée initiale début juin, le régime s’arrête et laisse le temps aux troupes de l’EI venues de Raqqa de se concentrer à Tabqa.

Comme souvent, le régime a besoin de renforts sur d’autres fronts et dégarnit dangereusement le dispositif sur place. Les djihadistes contre-attaquent avec au moins deux chars T-72 qui vont culbuter les miliciens sur plus de 20 km, capturant un butin important comme souvent. Les chars sont accompagnés d’une grande panoplie de technicals: un Hilux avec mitrailleuse Type 77/85, un Hilux avec bitube ZU-23, un Land Cruiser avec bitube ZU-23, un Hilux avec KPV, un camion avec S-60 de 57 mm, un Land Cruiser avec ZPU-2, un Land Cruiser avec KPV

Le 22 décembre 2016, vers Tal Afar, l’EI profite probablement du mauvais temps pour adjoindre à une imposante colonne mécanisée deux chars T-55 qui viennent donner un peu de muscle à l’ensemble. Il s’agit aussi de briser l’encerclement de Tal Afar et de l’ouest de Mossoul par les miliciens chiites. Là encore, les chars T-55 sont en compagnie de nombreux technicals et autres véhicules: un Hilux avec mitrailleuse lourde protégée par un bouclier, un Ford F350 avec tourelle de BMP-1 montée à l’arrière, un Hilux avec ZPU-2, deux guntrucks avec canon S-60 de 57 mm (dont un monté sur camion russe Kamaz), 2 véhicules blindés improvisés, un Land Cruiser avec bitube ZU-23, un Land Cruiser avec KPV. La contre-attaque n’obtient pas les résultats escomptés: il est même probable qu’un char ait été mis hors de combat par les miliciens chiites.

Un T-62 de la wilayat Dimashq tire sur un char des rebelles syriens, septembre-octobre 2016.

En guise de conclusion, il faut bien voir que les chars ne représentent qu’un outil de l’arsenal militaire de l’Etat islamique, que le groupe sait utiliser à bon escient. Il ne les expose pas en Irak où ils tomberaient sous les coups de l’aviation, mais n’hésite pas à les employer quand les conditions s’y prêtent. En Syrie, le contexte militaire autorise davantage le recours aux chars, surtout dans un rôle de plate-forme d’artillerie, éventuellement pour des opérations mécanisées. Mais pour le combat antichar, l’organisation djihadiste se repose largement sur les lance-missiles antichars, canons sans recul ou moyens antichars classiques comme le RPG-7.


TOW, le missile phare du conflit syrien: de la genèse à la techno-guérilla (Kurultay)

Le conflit syrien a révélé au grand public les missiles antichars guidés opérables par le combattant à pied. Les médias anglophones les nomment « ATGM » – Anti Tank Guided Missiles – ou tout simplement « TOW », faisant l’amalgame entre ce système US et les nombreux autres qui s’en sont inspirés. Les groupes armés publient régulièrement sur Internet des vidéos illustrant ces matériels en action.

Leur provenance varie : pris à l’ennemi, fournis plus ou moins directement par une puissance étrangère, ou encore acquis – par le racket, de vive force ou moyennant paiement – auprès de groupes en possédant. Ces systèmes d’armes étaient peu médiatisés avant ce conflit, bien qu’en service depuis plusieurs décennies dans de nombreuses armées régulières de par le monde.

Mais en Syrie, ils ont acquis une dimension particulière.  Ils permettent en effet à des groupes non-étatiques de renverser localement le rapport de force en mettant hors de combat, avec une relative facilité, certains attributs classiques de la puissance militaire : véhicules blindés, positions de combat fortifiées, et même des hélicoptères posés ou en vol lent à basse altitude.

Le but du présent article est de faire comprendre le fonctionnement de ces matériels à un public pas forcément au fait des subtilités techniques de la chose militaire. Le missile américain BGM-71 TOW, fourni par Washington à certains groupes armés syriens, sera l’épine dorsale de cette étude. La documentation technique officielle le concernant (1) est abondante, et son mode de fonctionnement est partagé par la majeure partie des missiles antichars portatifs impliqués dans le conflit. Mais d’abord, opérons une brève rétrospective.

Avant l’ATGM: toujours plus gros, toujours plus lourd

Avant l’avènement du missile, le combattant à pied n’avait guère que trois options pour neutraliser un char. 1) Miner le terrain, avec des résultats aléatoires. 2) Plaquer, à la main, une charge sur l’engin, avec tous les risques que cela comportait. 3) Tirer un projectile capable de neutraliser le char. La troisième option était de loin la plus sûre. Cela commença avec des fusils de très gros calibre. Mais au fil de l’évolution des blindés, il fallut vite des canons volumineux, lourds, peu mobiles, exposés au feu des chars, de l’artillerie et de l’aviation, ainsi qu’aux assauts de l’infanterie.

Le canon antichar allemand Panzerabwehrkanone 43 de 8.8cm, apparu en 1943. Son obus perforant de 7,3 kg, lancé à 1100 m/s, porte à 4000m et vient à bout des chars les plus coriaces du moment. Mais la pièce pèse 4,4t et manque cruellement de mobilité.

Parmi les canons antichars de la seconde Guerre mondiale, ceux qui étaient capables de mettre hors de combat un T-34 russe ou un PzKpfW IV allemand avaient une portée théorique de 1,6 à 4 km. Mais dans les faits, mettre au but sur un véhicule en mouvement à 3000 ou 4000m relevait souvent de la gageure, et les tirs efficaces se faisaient en général de nettement plus près, au prix de pertes considérables parmi les artilleurs. L’outil antichar mobile, compact, permettant au combattant à pied – ou sur véhicule léger – d’engager les chars efficacement, avec précision, à grande distance, restait à inventer.

Piloter le missile à distance: les premiers pas

L’idée d’un missile dont le tireur pourrait piloter la trajectoire jusqu’à la cible fut explorée dès la Seconde Guerre mondiale, notamment par l’Allemagne, qui employa des missiles air-surface radioguidés, pilotés depuis l’avion lanceur au moyen d’une manette dédiée. Ces engins disposaient de surfaces de contrôle – des ailerons mobiles – associées à un gyroscope, et d’un balisage luminescent à l’arrière pour être vus de l’opérateur. Une formule qui reste valide de nos jours. L’un de ces missiles –un Fritz-X– coula le cuirassé italien Roma, qui allait se livrer aux Alliés. Le concept était tentant pour un usage sol-sol, notamment contre les chars, mais le radioguidage, sensible aux mesures de brouillage, ne convenait pas. Après-guerre, en France, chez Nord Aviation, on développa pour la lutte antichar le concept du filoguidage. Celui-ci fut initié en Allemagne vers 1943 pour un projet de missile air-air anti-bombardiers, le X-4. Le principe consistait à piloter le missile au moyen d’une manette, l’engin étant relié au système de guidage via des fils électriques dont un petit dérouleur maîtrisait la tension tout au long du vol. Nord Aviation produisit ainsi les missiles SS-10 (entré en service en France en 1955), SS-11 (1956) et ENTAC (Engin Teléguidé AntiChar, 1958), qui rencontrèrent un succès commercial mondial, y compris auprès des USA. La portée du SS-10 était de 1600m, celle de l’ENTAC de 2000m et celle du SS-11 de 3000m. Ces systèmes furent principalement montés sur des véhicules, voire des hélicoptères.

Jeep équipée du missile français ENTAC, de 2000m de portée. Le système est rechargeable et trois engins supplémentaires sont embarqués. La haute mobilité tactique est enfin au rendez-vous. La précision effective, nettement moins…

MCLOS (prononcé ɛmclɔs, pour Manual Command to Line Of Sight) : c’est l’acronyme désignant le principe de guidage des SS-10, SS-11 et ENTAC. Le tireur pilote littéralement le missile depuis le lancement jusqu’à l’impact. Le missile embarque, à l’arrière, des dispositifs luminescents au magnésium qui permettent au tireur de conserver le contact visuel avec l’engin pendant toute la durée du vol. Suivant des yeux à la fois la cible et le missile à travers un viseur télescopique, le tireur contrôle la trajectoire de l’engin au moyen d’une manette, cherchant à superposer visuellement la lueur des lampes et la cible, jusqu’à l’impact. Le système, innovant et rapidement imité en URSS, manquait toutefois d’efficacité en engagement réel, notamment sur cible mobile. Les taux de coups au but étaient bas. Le guidage en vol était, en effet, très délicat et nécessitait, de la part du tireur, un degré de concentration peu compatible avec le stress du combat.

Puissance de feu, précision et mobilité réunies

Pour créer une réelle insécurité à l’encontre des blindés, il fallait quelque chose qui, tout en restant compact, soit plus aisé à guider. Aux Etats-Unis, dans le courant des années 1960, Hugues Aircraft conçut ce qui allait devenir le BGM-71 TOW (Tube-launched, Optically tracked, Wire-guided ou « lancé d’un tube, suivi par voie optique, filoguidé »). Ce système entra en service en 1970 au sein des forces US, pour être employé par le combattant à pied, mais aussi sur affût embarqué pour véhicule, ou encore sur hélicoptère. Outre sa portée utile très élevée, proche de 4 km – comme les plus puissants canons antichars des années 1940 –, Il intégrait des avancées qui allaient en faire la référence mondiale dans son domaine. Notamment le conditionnement du missile dans un tube protecteur scellé dont il ne sortira que pour voler vers sa cible, et sa méthode de guidage – détaillée ci-après.

Opération de chargement d’un système BGM-71 TOW par un sergent de la 25e Division d’Infanterie de l’US Army en Irak, en 2007. Le tube scellé contenant le missile est inséré dans le tube de lancement. Photo Tech. Sgt. Maria J. Bare, USAF

SACLOS : Semi-Automatic Command Line Of Sight. C’est le principe de guidage du TOW et des nombreux ATGM qui s’inspireront de lui jusqu’à nos jours. Le viseur télescopique offre une image évoquant celle que peut voir un tireur de précision dans la lunette de son fusil. Le missile vole en permanence sur la ligne de visée, matérialisée par le centre du réticule du viseur. Que la cible soit fixe ou mobile, le tireur n’a qu’à constamment aligner dessus le réticule de son viseur jusqu’à l’impact. Comment cela fonctionne-t-il? Le missile emporte, à l’arrière, un jeu de balises luminescentes et/ou thermiques. Tout en permettant au tireur de conserver le contact visuel avec l’engin, ces balises informent le système de guidage, via un traqueur optique ou thermique, de la situation du missile par rapport à la ligne de visée. En cas d’écart dû, par exemple, à un déplacement du viseur pour suivre une cible mobile, l’unité de guidage actionne, via les fils qui la relient au missile, les surfaces de contrôles (ailerons) pour aligner l’engin avec la ligne de visée. Contrairement au système MCLOS, il ne s’agit plus de piloter le missile en observant sa trajectoire et en corrigeant manuellement les écarts. Il faut simplement maintenir deux points – la cible et le centre du réticule – alignés jusqu’à l’impact.

Représentation de ce que doit voir le tireur TOW au fil du vol du missile, même si la cible est mobile: il n’y a dans ce cas aucune correction à faire, si ce n’est maintenir le réticule sur la cible jusqu’à l’impact. Illustration issue du “Field Manual” FM 3-22.34 de l’US Army.

Les composants du poste de tir TOW, à assembler sur place avant usage. Illustration issue du “Field Manual” FM 3-22.34 de l’US Army. Traduction: auteur.

Ci-dessous, une vidéo illustrant un engagement réel du système BGM-71 TOW contre un hélicoptère russe posé en Syrie, au mont Turkmène, dans le gouvernorat de Lattaquié. Ce document a le mérite d’illustrer clairement le déploiement du poste de tir et sa mise en œuvre jusqu’à l’impact du missile. L’observateur attentif distinguera les fils tendus à la sortie du tube, permettant au système de contrôler électriquement le vol du missile. De même, on notera la balise lumineuse au xénon à l’arrière du missile, qui permet de le distinguer en vol, et qui communique à un traqueur optique la position de l’engin par rapport à la ligne de visée.

Vue en coupe d’un missile TOW du modèle BGM 71F. Noter à l’arrière: 1) le dérouleur de fil “wire dispenser” (un de chaque côté) et 2) les deux balises, thermique et optique, “thermal beacon” et “xenon beacon”, qui renseignent l’appareil de guidage sur la position du missile et les corrections de trajectoire à appliquer.

Le missile TOW vient d’être tiré. Le moteur fusée est à la fin de ses 0,05 sec de fonctionnement. Le moteur de croisière, dont on distingue une des deux tuyères sur le flanc, au milieu de l’engin, va prendre le relai, sans émettre de fumée. L’empennage arrière est déployé. L’empennage central est en train de se déployer. Les fils électriques reliant le missile au poste de tir sont bien visibles. Photo: US Army, Pfc. Victor J. Ayala, 49th Public Affairs Detachment (Airborne)

Le TOW révolutionna la lutte antichar en donnant au combattant à pied un condensé peu commun de puissance de feu, de probabilité de neutralisation d’un char dès le premier tir, et de mobilité. Assemblé rapidement sur site, le poste de tir représente un ensemble de moins de 100 kg, chaque missile pesant une vingtaine de kg. Le système, chargé, mesure 1,30m. La portée théorique est identique à celle des meilleurs canons antichars de la seconde guerre Mondiale pour une masse divisée par quarante-quatre et une compacité incomparable. L’effet terminal est également bien meilleur, les charges offensives ayant techniquement évolué, tout comme l’ont fait les blindages. D’ailleurs, s’il avait fallu continuer à compter sur des pièces d’artillerie à tir direct, elles n’auraient cessé de grandir et de s’alourdir pour pouvoir vaincre les blindages actuels en délivrant des obus de 120 mm ou plus, devenus la norme pour les canons de chars modernes. On notera que la palette des ATGM filoguidés SACLOS s’étend bien au-delà du TOW, celui-ci ayant inspiré une vaste gamme de systèmes. Mentionnons par exemple le MILAN du groupe Euromissile (aujourd’hui MBDA), les systèmes russes 9K111 Fagot, 9M113 Konkurs, 9M115 Metis ou 9M133 Kornet, le Toophan, copie iranienne du TOW, ou encore le HOT franco-allemand, qui arme encore les hélicoptères légers SA-342M Gazelle de l’armée de Terre française – et, pour la petite histoire, les SA342 de l’aviation syrienne.

Un système 9M113 Konkurs russe (code OTAN AT-5 Spandrel) vu ici en Irak, employé par l’Etat islamique et photographié pour les besoins de sa propagande. Photo: EI, “Wilayat Diyala”.

Un gros bâton dans les roues – et dans les chenilles – des armées régulières

La prolifération de ces systèmes sur un théâtre comme la Syrie remet en cause la sécurité des véhicules blindés, y compris les chars lourds les plus modernes et évolués. Cela favorise nettement les groupes armés non gouvernementaux, qui peuvent ainsi remettre en cause un des aspects cruciaux de la supériorité des armées régulières. Ainsi que l’ont montré les Américains à Falloujah en 2004, la disponibilité du char pour délivrer des tirs directs sur les verrous adverses est un atout considérable, même face à un ennemi non régulier. Et, le combat s’intensifiant, ne pas pouvoir le déployer à sa guise constitue une friction fâcheuse. Paradoxalement, ces mêmes armées régulières sont parfois, à leur corps défendant, de gros fournisseurs d’ATGM auprès des groupes armés. Deux canaux conséquents sont le butin laissé à l’ennemi à l’occasion de divers revers, et le marché noir animé par des militaires corrompus. La fourniture d’ATGM est également un bras de levier considérable pour les Etats pratiquant la proxy-war, la guerre par procuration à travers des groupes non étatiques. En ce sens, les ATGM rejoignent tardivement les MANPADS – Man Portable Air Defense Systems, missiles antiaériens portables par le combattant à pied – dans la guerre asymétrique, et notamment dans ce que certains penseurs de la guerre appellent techno-guérilla. Les forces israéliennes ont eu en 2006, face au Hezbollah, un avant-goût amer du problème. En Syrie, outre l’armée de Bachar al-Assad, les forces turques ont durement expérimenté la menace que représentent les ATGM. Lors de ses confrontations avec l’Etat islamique dans la région d’al-Bab, l’arme blindée turque a perdu plusieurs chars du fait de missiles filoguidés. De vieux M-60 américains modernisés tout d’abord, puis des Leopard 2 allemands, figurant parmi les tout meilleurs chars de notre temps. Les missiles incriminés étaient probablement des Fagot ou Kornet russes, pris en grand nombre aux armées irakienne et syrienne. Quoique l’EI ait également utilisé, à ses moments perdus, des TOW capturés sur ses rivaux rebelles, ou encore détournés.

Le 13 décembre 2016 dans le secteur d’al-Bab en Syrie: l’armée turque combat l’Etat islamique. Le char Leopard 2 visible au second plan de la photo du haut est la cible d’un ATGM qui va faire mouche et le mettre hors de combat. La fumée noire dégagée par le propulseur du missile fait penser à un engin russe (Fagot ou Kornet par exemple) plutôt qu’à un TOW, visuellement plus discret. Photos: EI “Wilayat Halab”.

Le filoguidage et le système SACLOS ont beau condenser de nombreux avantages, ils n’en ont pas moins quelques points faibles. Les fils sont déroulés au fil du vol du missile, de sorte à ne pas être trop tendus. Il s’agit d’éviter que la traction ne les casse. Il est courant qu’ils touchent le sol. Il peut arriver qu’alors, ils s’accrochent dans la végétation et s’y brisent. S’ils se trouvent immergés dans de l’eau, même très peu profonde (par exemple une mare se trouvant entre le tireur et la cible), la moindre traction les brise également. En outre, le vol du missile peut durer une vingtaine de secondes pendant lesquelles le poste de tir et son personnel sont vulnérables car il faut tenir la visée jusqu’à l’impact. C’est d’ailleurs notamment pour cela que certains véhicules suicide ont été équipés par les jihadistes d’un poste de mitrailleur: le tir de la mitrailleuse permet de perturber le travail des servants d’ATGM, qui sont souvent les adversaires les plus efficaces du kamikaze motorisé. Pour palier à ces inconvénients, d’autres systèmes ont été développés et ont commencé à entrer en service voici une dizaine d’années.

La nouvelle génération: des jouets de riches?

Fire and Forget – « tire et oublie »: c’est le principe fondamental qui caractérise la nouvelle génération d’ATGM, comme notamment le FGM-148 Javelin US. Le missile est verrouillé sur une cible avant le tir. Une fois lancé, il la poursuit sans intervention du tireur, ce qui permet à l’équipe mettant le système en œuvre de se mettre à couvert pour se soustraire à la riposte adverse. Typiquement, le tireur alignera son viseur à imagerie thermique sur la cible et encadrera celle-ci étroitement entre des crochets à géométrie variable situés au centre de l’image. L’autodirecteur du missile, situé à l’avant du corps de l’engin, mémorisera l’« image » thermique de la cible contenue entre les crochets, et poursuivra ladite cible jusqu’à l’impact.

Tir d’un FGM-148 Javelin par un personnel de la 12th Armoured Infantry Brigade britannique, dans la plaine de Salisbury, en mars 2015. Photo: Photo: Steve Dock/ British MOD

Les avantages de la formule sont considérables. Les opérateurs peuvent se mettre à couvert dès le départ du missile, puisque ce dernier est entièrement autonome une fois tiré. La portée est généreuse – de l’ordre de 4,75 km. Il est possible de choisir parmi deux types de trajectoire: directe, pour frapper un point précis sur un bâtiment, par exemple; parabolique, pour frapper un blindé par le haut, où le blindage est moins conséquent que devant, derrière ou sur les flancs. La charge offensive est d’une efficacité redoutable. Mais la perfection n’est pas de ce monde. Ainsi, l’autodirecteur doit être refroidi avant le tir. Le préavis est d’une trentaine de secondes dans les conditions climatiques typiques de l’Europe centrale. Au combat, beaucoup de choses peuvent se passer en trente secondes. Et si le théâtre d’opérations est dans une région au climat chaud, le préavis peut être nettement plus long. De plus, ces systèmes sont particulièrement onéreux. A titre d’exemple, la Défense US payait environ 153.000 $ par missile (nous parlons bien du seul projectile) Javelin lors de l’année budgétaire 2015 (2), contre environ 59.000 $ pour un missile TOW l’année précédente (3). Si le TOW ne saurait être considéré comme un armement à bas coût, le Javelin est dispendieux, voire inaccessible, pour une belle majorité des budgets militaires de la planète. Cet inconvénient rend fort peu probable la prolifération de tels systèmes dans l’immédiat. D’ailleurs, le Javelin n’a été vu en Syrie qu’aux mains d’opérateurs des forces spéciales occidentales. Ci-dessous, il est employé par des opérateurs français imbriqués avec le mouvement kurde YPG dans le nord de la Syrie. Comme un véhicule suicide de l’EI se dirige vers leur position, un MILAN (ATGM SACLOS comparable au TOW) le manque et un Javelin met un terme aux velléités du kamikaze.

En guise de conclusion

Les missiles filoguidés SACLOS se sont illustrés dans un contexte asymétrique bien avant le conflit syrien, et plus particulièrement lors de la confrontation au Liban entre le mouvement chiite Hezbollah et Israël, du 12 juillet au 14 août 2006. Sur 52 chars israéliens Merkava touchés, 45 l’ont été par des ATGM. Parmi ces derniers, 22 ont vu leur blindage pénétré. Seulement 4 de ces occurrences ont entraîné la destruction pure et simple du char, mais les autres cas n’en furent pas moins problématiques (4). Le dépannage d’un char endommagé et la récupération de son équipage sur un champ de bataille “chaud” constituent un exercice dangereux qu’on se passerait volontiers de devoir exécuter. Sans parler des 15 membres d’équipage tués par ces impacts de missiles, ni des nombreux blessés. Tout cela en un mois de conflit contre un acteur non étatique… Israël a depuis développé un système anti-missiles pour ses blindés, le Trophy (5). Il détecte le missile en approche et l’intercepte au moyen de projectiles. Une méthode efficace à défaut d’être infaillible, mais qui peut compliquer la cohabitation du char et du fantassin. Sans parler de l’impact sur les budgets, la logistique et la maintenance.

Les ATGM figurent, avec les MANPADS, parmi les moyens qui confèrent aux mouvements armés non étatiques des capacités qui leur ont longtemps été inaccessibles. Il en va de même pour les drones civils – qui sont militairement bien plus dangereux par leur aptitude à délivrer en temps réel une vue aérienne du champ de bataille que par leur capacité à lancer de petits engins explosifs si on les bricole pour ce faire (5). On pourrait d’ailleurs aussi mentionner les moyens numériques de communication, y compris Internet, parmi les attributs de nature à faire des techno-guérillas (6) des adversaires de plus en plus difficiles à affronter. L’acteur armé non étatique est depuis toujours vaporeux par nature. Il se fond dans la population, et se condense fugitivement ici ou là avant de disparaître à nouveau. Aujourd’hui, il dispose de moyens lui permettant de voir large et loin, de communiquer efficacement sur le champ de bataille, de contester la supériorité des feux étatiques et d’occuper la scène médiatique mondiale. Raison de plus pour revenir aux fondamentaux et se rappeler que c’est sur le terrain politique que ces mouvements devront être vaincus, afin que leurs effectifs combattants ne comblent pas leurs pertes par l’afflux de nouvelles recrues. Faute de quoi l’on se condamnera à subir pendant fort longtemps de lourds dommages quotidiens face à des forces aussi insaisissables que modernes et meurtrières. Par exemple, l’Egypte du maréchal Abdel Fattah al-Sissi nous en livre un cuisant exemple face à l’EI au Sinaï.

Jean-Marc LAFON

  1. Tel le Field Manual FM 3-22.34, accessible au public et que l’on peut librement consulter, par exemple chez globalsecurity.org
  2. http://www.fi-aeroweb.com/Defense/Javelin-Anti-Tank.html
  3. http://www.fi-aeroweb.com/Defense/BGM-71-TOW.html
  4. The war in numbers. Jane’s Defence Weekly, 23 aout 2006
  5. Nous parlons bien ici d’effets sur le champ de bataille, pas de terrorisme en environnement civil.
  6. Lire à ce sujet Techno-guérilla et guerre hybride: Le pire des deux mondes, de Joseph Henrotin, aux éditions Nuvis (2014).
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