Le Qatar au ban du CCG : rivalités de puissances autour de l’émirat

Les clés du Moyen-Orient – Entretien avec Jean-Paul Burdy – La crise Qatar-CCG de juin 2017 (1/2)

Jean-Paul Burdy est historien, enseignant-chercheur associé au master « Méditerranée-Moyen-Orient », Institut d’Etudes Politiques de Grenoble (France).

Site : www.questionsdorient.fr

Pouvez vous revenir sur les raisons avancées par l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn, le Yémen et l’Egypte (rejoints par Djibouti, le Tchad, le Sénégal, la Mauritanie, le gouvernement dissident libyen de Tobrouk et les Maldives) pour rompre leurs relations diplomatiques avec le Qatar ?

L’élément déclencheur remonte à la nuit du 23 au 24 mai : l’agence de presse officielle Qatar News Agency (QNA) diffuse alors plusieurs dépêches, reprises par son compte twitter, attribuant à l’émir Tamim ben Hamad Al Thani des critiques sévères des résolutions du sommet américano-musulman de Riyad les 20 & 21 mai, parallèlement à des propos clairement favorables à l’Iran (1).

Curieusement, ces dépêches ont été instantanément reprises par des agences et des médias saoudiens et émiratis (Al Arabiya, Sky News Arabia, etc.). Elles enflamment les réseaux sociaux de la région, qui stigmatisent le Qatar. Doha a très vite démenti les « fausses déclarations attribuées à l’émir Tamim », en les expliquant par un piratage massif des comptes web et twitter de QNA (2).

Piratage réel, ou rétropédalage en urgence ? Le rouleau compresseur médiatique anti-Qatar en route, il était impossible de l’arrêter. Il a préparé le terrain aux mesures brutales « de rétorsion » contre l’émirat annoncées les 5 et 6 juin : rappel des ambassadeurs, rupture des relations diplomatiques, fermeture des frontières terrestres et maritimes, fermeture des espaces aériens aux avions de Qatar Airways, interdiction de diffusion d’Al-Jazeera, expulsion sous 15 jours des Qataris résidant en Arabie saoudite, etc.

Les adversaires de Doha justifient ces mesures par deux raisons principales : le soutien au terrorisme, et le soutien à l’Iran. Le Qatar est accusé de « soutenir le terrorisme djihadiste », en particulier en le finançant, pas nécessairement en tant qu’Etat, mais par le truchement de fortunes « privées » liées à la famille régnante – une accusation déjà portée par le Trésor américain.

Riyad, Abou Dhabi, Manama et Le Caire ont ainsi publié une liste noire de douze institutions et de 59 personnalités de l’émirat. Cinq des douze institutions ciblées correspondent aux plus grandes ONG (en réalité semi-officielles) du Qatar (Qatar Charity, Sheikh Eid al-Thani Charity Foundation, etc.). Ces organisations sont notoirement actives dans les camps de réfugiés au Bangladesh, en Somalie, en Afrique sub-saharienne. Mais aussi et surtout, ces dernières années, auprès des réfugiés syriens en Turquie, en Jordanie et au Liban.

Doha est accusé de financer ainsi en sous-main et les Frères musulmans syriens et des groupes djihadistes radicaux. L’Egypte, pour sa part, a saisi l’ONU sur le versement récent par Doha d’une rançon estimée à un milliard de dollars pour la libération d’une quinzaine de Qataris (membres ou proches de la famille royale) retenus en otages depuis un an alors qu’ils chassaient au faucon dans le sud de l’Irak. Cette rançon colossale aurait bénéficié à des tribus et milices locales (peut-être chiites, donc proches de l’Iran ?), mais aussi à des djihadistes radicaux (l’État islamique est explicitement évoqué) (3).

Le Qatar, « champion de l’extrémisme et du terrorisme dans la région », est également accusé d’abriter des « terroristes » : des dirigeants du Hamas palestinien (qui ont quitté Damas pour Doha en 2012) ; des Frères musulmans depuis le coup militaire en Egypte en 2013 ; des djihadistes de l’État islamique (Daech) et d’Al-Qaïda.

L’émir du Qatar est également accusé de complaisance, sinon de complicité, à l’égard de l’Iran, alors même que le sommet américano-musulman de Riyad le 21 mai a replacé la République islamique à la tête de « l’axe du Mal » au même titre que l’État islamique. Donald Trump ayant rompu avec la politique qualifiée par lui de « pro-iranienne » de son prédécesseur Barack Obama, l’Arabie s’estime en situation de relancer une vigoureuse politique de refoulement de l’Iran.

Or, juste après le sommet de Riyad, l’émir Tamim avait appelé le président iranien, Hassan Rohani, pour insister sur « la nécessité de poursuivre le dialogue entre les deux rives du Golfe ». Les « fausses dépêches » de la QNA lui font déclarer plus précisément que « l’Iran [doit] être un allié stratégique, et ne pas être présenté comme l’ennemi traditionnel et le fauteur de troubles dans la région. » Ses adversaires y voient la preuve du double jeu du Qatar, et exigent donc que l’émirat modifie radicalement sa diplomatie régionale, et réintègre « le consensus du Conseil de coopération du Golfe (CCG) » contre les organisations djihadistes, et pour une politique de fermeté à l’encontre de l’Iran.

Peut-on ajouter à cela des contentieux plus anciens entre l’Arabie saoudite et certains émirats avec le Qatar ?

Il y a effectivement une multitude de contentieux dits ou non-dits depuis des années. La crise actuelle relance des tensions préexistantes entre des Etats dont les stratégies sur la scène régionale sont en compétition ouverte. Les « printemps arabes » en 2011-2012 les avaient spectaculairement illustrées, pendant lesquels le Qatar avait fait preuve d’un activisme remarqué. Par exemple à travers la chaîne Al-Jazeera, la voix multi-médias de l’émirat, très regardée dans le monde arabe et qui, plus qu’une simple caisse de résonance des révoltes arabes, en a été un acteur sur le terrain, en Libye, puis surtout en Egypte, en appelant au renversement des dirigeants en place (4).

Le Qatar a été très actif à Gaza en soutien au Hamas, y compris par une visite officielle de l’émir en octobre 2012, au grand dam d’Israël. Alors que Riyad et Abou Dhabi étaient déjà excédés depuis des années par les prêches hebdomadaires enflammés, extrémistes et pro-Frères musulmans du prédicateur égyptien Youssouf Al-Qaradawi sur Al-Jazeera, Doha a aggravé son cas en soutenant activement les Frères musulmans, qui sont sortis vainqueurs des élections en Tunisie, au Maroc, en Libye, en Egypte en 2012-2013 ; et en finançant les Frères en Syrie, et des groupes djihadistes radicaux, à partir de la militarisation de l’opposition à Bachar Al-Assad en 2012. Puis en accueillant ces mêmes Frères musulmans à Doha, quand la direction politique du Hamas a quitté Damas en 2012, puis quand les Frères égyptiens ont essayé de fuir le coup d’État militaire du général Sissi en Egypte en 2013.

Or, les Saoudiens, les Emiratis et les militaires égyptiens détestent et pourchassent les Frères musulmans depuis longtemps. Car dans le Golfe, en particulier, ils représentent la seule organisation islamiste transnationale capable d’incarner une alternative au « modèle wahhabite » saoudien, parce que l’idéologie islamiste frériste s’accommode du suffrage universel.

L’islam frériste et son influence dans le monde arabo-musulman taraudent les responsables saoudiens et émiriens, au moins autant que les djihadistes d’Al-Qaïda ou de l’État islamique. Entre 2011 et 2013, l’Arabie saoudite (où le roi Abdallah était alors très malade) et les militaires égyptiens (plongés dans les affres politiques post-Moubarak et la présidence frériste de Mohammed Morsi) n’ont pas supporté que le Qatar profite de leurs difficultés pour se porter sur le devant de la scène diplomatique régionale et internationale.

On relèvera que, parmi les accusations portées contre Doha, Riyad a également mis en avant « le soutien à des mouvements subversifs chiites à l’oeuvre » dans l’est du royaume : une accusation qui paraît totalement dénuée de fondement, mais qui place le Qatar au même niveau de responsabilité que la République islamique d’Iran, accusée depuis des années de « manipuler et d’armer la subversion sectaire » (comprendre : chiite) en Arabie et au Bahreïn.

On se rend ainsi compte que les contentieux politiques sont nombreux, et parfois anciens. D’autres sont plus subjectifs, en relation avec l’histoire tribalo-bédouine régionale. Le royaume des Al Saoud a ainsi toujours manifesté un certain mépris pour la tribu régnante du Qatar, les Al Thani, une branche de la confédération tribale des Banu Tamim, originaires du Nejed méridional, et qui se sont installés au Qatar au milieu du XVIIIe siècle.

Les Al Khalifa qui règnent au Bahreïn depuis la même époque, ont aussi le souvenir d’affrontements anciens avec les Al Thani. Depuis que Doha s’est enrichi grâce au dôme gazier, Riyad et Abou Dhabi n’ont jamais supporté les prétentions globales du Qatar, qui a cherché à compenser ses faiblesses évidentes (sa petite taille, sa très faible population nationale) par une surmédiatisation (Al-Jazeera) et un soft power multiforme. La volonté de devenir un acteur sportif global, illustré par l’obtention (contestée) de l’organisation de la coupe du monde de football en 2022 en est l’illustration : elle indispose les rivaux régionaux, en particulier du côté d’Abou Dhabi et de Dubaï.

Pouvez-vous revenir sur la diplomatie du Qatar envers l’Iran, et sur sa « complaisance » envers Téhéran, qui lui est reprochée par ces Etats ?

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les six Etats membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) auraient une attitude unanime face à l’Iran, et une hostilité déclarée à la République islamique, la réalité est beaucoup plus nuancée et ce, depuis longtemps. En particulier pour les émirats, pour d’évidentes raisons de proximité géographique, d’intérêts économiques et de disproportion démographique.

L’Arabie saoudite est en rivalité de puissance avec l’Iran depuis des décennies, la disparition de la puissance irakienne en 2003 s’étant traduite par une confrontation désormais binaire. Le royaume du Bahreïn, confronté à une contestation politique et sociale chiite persistante, que le régime sunnite de Manama attribue rituellement à « un complot iranien », est en réalité un protectorat saoudien, et a des relations détestables avec l’Iran.

En revanche, le sultanat d’Oman, qui partage avec l’Iran la co-souveraineté éminemment stratégique sur le détroit d’Ormuz, entretient des relations bilatérales avec Téhéran que l’on peut qualifier de cordiales, tout en étant sous le double « parapluie » militaire des Etats-Unis et du Royaume-Uni (5).

Pris globalement, les Emirats arabes unis (EAU) ont des relations difficiles avec l’Iran, en partie dues à l’occupation par les Iraniens depuis 1971 de trois îles « arabes » à proximité d’Ormuz. Mais il est de notoriété publique que l’émirat de Dubaï doit une large partie de sa prospérité économique à des relations commerciales et financières intenses avec l’Iran, officielles ou non (la contrebande et le contournement des embargos durent depuis longtemps), en partie gérées par une importante communauté iranienne installée sur place. Le Koweït a aussi des relations commerciales de voisinage avec l’Iran, et évite de soulever la question de la délimitation des eaux territoriales au nord du Golfe.

Quant au Qatar, il mène à l’égard de l’Iran une politique de voisinage dictée par le réalisme. Démographique d’abord : 80 millions d’Iraniens, et 300 000 Qataris (6). Economique surtout : le Qatar et l’Iran se partagent l’exploitation de l’énorme dôme de gaz (« North Dome » pour Doha ; « South Pars » pour Téhéran) qui fait la fortune de l’émirat depuis trois décennies. Du fait des embargos et sanctions bilatérales ou internationales ces dernières décennies, l’Iran n’a pas encore pu développer les technologies lui permettant d’exploiter véritablement sa part du gisement. Et Téhéran a d’ailleurs épisodiquement dénoncé une surexploitation du dôme par la partie qatarie.

Après l’accord sur le nucléaire de 2015, et la levée partielle des sanctions, l’Iran entend bien valoriser au plus vite South Pars : Doha a donc un intérêt vital à entretenir les meilleures relations possibles avec son « partenaire gazier »…

D’autre part, à la différence de l’Arabie et du Bahreïn, le Qatar, pourtant salafiste wahhabite, n’a jamais eu une lecture chiite/sunnite des tensions régionales. Et les relations « d’honnête voisinage » avec l’Iran se sont améliorées avec l’élection à la présidence iranienne du modéré et conciliant Hassan Rohani, récemment réélu pour un second mandat.

Finalement, la position du Qatar vis-à-vis de l’Iran peut être comparée à celle du sultanat d’Oman : un bon voisinage de realpolitik, qui offre l’avantage de permettre de s’émanciper un peu d’un hégémonisme saoudien récurrent au sein du CCG. Il est d’ailleurs évident que la crise actuelle n’est qu’une nouvelle expression de la détermination de l’Arabie saoudite (et en particulier celle de Mohamed Ben Salmane -MBS-, fils du roi, vice-prince héritier, et ministre de la Défense), de mettre au pas toutes les pétromonarchies du Golfe, pour leur faire mettre en œuvre la nouvelle doctrine diplomatique permise par le soutien clair de Donald Trump le 21 mai, et consistant à refouler l’influence iranienne par tous les moyens.

Notes :

(1) On avait noté dans les semaines précédant l’arrivée du président Trump à Riyad une accentuation du « Qatar bashing » sur des réseaux sociaux américains pro-Trump et pro-Israël, dénonçant le Qatar comme financeur du terrorisme international.

(2) Voir un long exposé pro domo de la chronologie du « complot médiatique contre le Qatar » dans : http://www.observatoire-qatar.com/politique/item/767-reprise-de-la-guerre-froide-du-golfe. Il est vrai que la reprise immédiate et nocturne des dépêches de QNA par des agences et médias pro-saoudiens peut étonner. CNN, reprise par d’autres médias américains, subodore une manipulation par la Russie dans ce « hacking » de la QNA. Le FBI a ouvert une enquête sur un possible piratage de la QNA.

(3) On notera que l’Arabie saoudite wahhabite ne fait aucune allusion à une responsabilité idéologique du salafisme wahhabite radical dans le terrorisme djihadiste sunnite régional. Cf. JP. BURDY, L’Arabie saoudite & l’Etat islamique (& le Yémen). Prosélytisme et retours de boomerang, Blog « Questions d’Orient », 26 janvier 2015 : https://sites.google.com/site/questionsdorient/chroniques-d-actualite/26-janvier-2015–arabie-ei-yemen

(4) A la notable exception des événements au Bahreïn tout proche en février-mars 2011 : Al Jazeera Arabic a été pratiquement muette sur la contestation démocratique (et majoritairement chiite) du régime sunnite des Al Khalifa. Il a fallu attendre l’été 2011, alors que la contestation avait été écrasée (y compris par une intervention militaire saoudienne et émiratie), pour que Al Jazeera English diffuse un long documentaire sur « le printemps de la place de la Perle », à Manama. La contestation de 2011 dans le sultanat d’Oman, moins spectaculaire, a été également peu couverte par Al Jazeera.

(5) J-P. Burdy, « « Une diplomatie de petit Etat » : quatre décennies de diplomatie omanaise », Diplomatie, no 74, mai-juin 2015, p.13-19.

(6) Sur une population totale d’un peu plus de 2 millions d’habitants résidents, que Doha gonfle à 2,3, ou 2,4, voire 2,7 millions, pour « faire nombre ». Comme ailleurs dans le Golfe, les innombrables programmes immobiliers de luxe ne doivent pas faire illusion : les tours de bureaux ou les villas sur polders sont très souvent vides.

Entretien avec Jean-Paul Burdy – La crise Qatar-CCG de juin 2017 (2/2)

Quels sont les liens militaires et diplomatiques entre le Qatar et les Etats-Unis ? En quoi la visite récente du président Trump en Arabie saoudite peut-elle avoir fait évoluer les liens Qatar- Etats-Unis ?

Après la première guerre du Golfe (invasion du Koweït par l’Irak, 1990-1991), les Américains, confrontés à l’hostilité bruyante des oulémas wahhabites conservateurs contre leur présence sur « la terre sainte de l’islam », avaient du fermer leurs bases en Arabie saoudite, en particulier la base Prince Sultan.

Ils ont alors regroupé l’essentiel de leurs forces au Qatar : la base d’Al-Udeid, à l’ouest de Doha, est devenue depuis 2003 l’une des plus importantes bases américaines au Moyen-Orient (1). Au sommet de Riyad, Donald Trump a rencontré l’émir Tamim du Qatar, sans tension particulière apparente. Une semaine plus tard, il se félicite de la mise au ban du Qatar, « soutien du terrorisme et de l’Iran » par l’Arabie saoudite et ses alliés : il tweete qu’il « [l’avait] bien dit », et que le Qatar n’a que ce qu’il mérite.

Habituel dans ses contradictions et ses virages à 180°, il fait volte-face au bout de quelques jours, offrant son aide pour désamorcer la crise. Lors d’un entretien téléphonique avec l’émir Tamim le 7 juin, Donald Trump « propose d’aider les différentes parties à régler leurs différends, y compris à travers une rencontre à la Maison Blanche si nécessaire ».

Avant de se raviser pour se féliciter de « l’efficacité des mesures prises contre le Qatar » : exactement au même moment, le secrétaire d’État Rex Tillerson (grand connaisseur du Qatar par ses fonctions antérieures à la tête d’Exxon) appelait « au dialogue entre les parties » !

La politique américaine actuelle manque donc de lisibilité : au plan discursif, elle est totalement incohérente. Car il y a une évidente contradiction entre la dénonciation du Qatar dans les tweets du président, et la présence massive et stratégiques des forces américaines sur le sol qatari, à proximité immédiate de l’Iran.

Pour le moment, les formules aussi péremptoires que contradictoires en 140 signes du président américain ne renvoient pas à un tournant dans les relations bilatérales. Certes, Washington pourrait décider de fermer la base d’Al-Udeid, mais ce serait là un coup de tonnerre stratégique peu vraisemblable. Le Pentagone, via son porte-parole, a affirmé que, « au niveau des opérations militaires », la crise « n’a pas d’impact » : « Nous continuons d’être reconnaissants aux Qataris pour leur soutien de longue date à notre présence, et nous n’avons pas de projet de changer notre position au Qatar » (2).

Il se trouve, il est vrai, que le général James Mattis, secrétaire à la Défense, a été le chef du CENTCOM, le quartier général des forces américaines au Moyen-Orient, implanté sur la base de Tampa en Floride et dont le QG avancé est… sur la base d’Al-Udeid, au Qatar.

Dès lors, sur quels soutiens régionaux le Qatar peut-il compter ?

Deux membres du CCG peuvent jouer les médiateurs : le Koweït et Oman. L’émir du Koweït s’est déjà rendu à Riyad pour jouer les bons offices – comme il l’avait déjà fait en 2014 lors de la crise précédente, dite « crise des ambassadeurs », qui avait duré 8 mois. Mascate pourrait également intervenir, même si le sultan Qabous, âgé et malade, ne se déplace plus, et est considéré avec une certaine suspicion par les Saoudiens du fait de ses bonnes relations, revendiquées, avec Téhéran.

Les Iraniens, exaspérés par les déclarations du président Trump et des dirigeants saoudiens contre leur pays lors du sommet de Riyad, et soupçonnant la main de Riyad derrière les attentats qui ont frappé Téhéran le 7 juin, pourraient jouer sur les divisions internes au sein du CCG en soutenant politiquement Doha. Ils ne le feront pas car, outre que cela « plomberait » plus encore le cas du Qatar aux yeux de ses adversaires, un interventionnisme trop visible conforterait les accusations américano-saoudiennes sur « le rôle subversif de l’Iran dans le Golfe ».

L’Iran joue donc la carte diplomatique : « la résolution des différends dans les pays de la région, y compris les problèmes actuels entre les trois voisins du Qatar et ce pays, n’est possible que par des moyens politiques et pacifiques et un dialogue franc entre les parties. » En revanche, à peine les mesures d’embargo économique annoncées contre Doha, des représentants économiques iraniens se sont proposés d’aider le Qatar à sortir de cette mauvaise passe : des responsables des autorités portuaires et maritimes proposent leurs services ; le président de l’Union des producteurs agricoles se fait fort de fournir à son voisin tous les fruits, légumes et autres produits agricoles dont les consommateurs qataris auraient besoin – un marché alimentaire estimé à un milliard de dollars par an.

Le soutien le plus affiché qu’a reçu Doha est celui de la Turquie. Le président turc a en effet déclaré que les sanctions prises à l’endroit du Qatar « n’étaient pas appropriées » en ajoutant que son pays restera « aux côtés de ceux qui l’ont soutenu lors des moments difficiles ».

Un soutien qui est un « renvoi d’ascenseur » au Qatar. En effet, en juillet 2016, l’émirat avait été le premier pays arabe (avec le Maroc) à condamner la tentative de coup d’Etat militaire en Turquie. A l’inverse, les Emirats arabes unis avaient ostensiblement pris position en faveur des putschistes, la chaîne al-Arabiya ayant même relayé les rumeurs d’une fuite du président Erdogan en Allemagne.

Les relations bilatérales turco-qataries sont excellentes, avec des échanges commerciaux en très forte croissance ces dernières années. Les dirigeants qatari et turc ont d’ailleurs multiplié les voyages officiels réciproques. Les autorités d’Ankara dénoncent donc le mauvais procès fait à Doha, et affirment vouloir aider économiquement le pays à sortir d’éventuelles difficultés de ravitaillement.

Mais surtout, elles ont annoncé vouloir accélérer le déploiement sur une base au Qatar d’une « force d’intervention turque pouvant monter jusqu’à plusieurs milliers d’hommes », en application d’un accord de coopération militaire conclu en avril 2016 à Doha, et qui concernait au départ plutôt l’entraînement de forces qataries par les Turcs (3).

Ankara s’est, d’autre part, activé diplomatiquement depuis le 5 juin pour constituer un axe Turquie-Iran pour soutenir le Qatar face à l’Arabie saoudite. On a là une illustration supplémentaire des incohérences de la diplomatie « néo-ottomane » du président Recep Tayyip Erdogan : il y a peu, il soutenait fermement l’intervention saoudienne au Yémen, et stigmatisait, en tant que dirigeant sunnite, « l’expansionnisme persan et sectaire [chiite] » dans la région, du Golfe à l’Irak et à la Syrie.

Et alors qu’il a de très sérieux motifs de tensions avec l’Iran sur le dossier syrien, on le retrouve aujourd’hui aux côtés de Téhéran sur le dossier du Qatar, aux risques évidents de braquer Riyad et encore plus Le Caire – si cela est possible, les relations entre la Turquie pro-Frères et l’Egypte étant exécrables depuis 2013 et l’écrasement des Frères musulmans par le maréchal Sissi.

Pour le moment, on peut donc considérer que Doha n’a guère de soutien dans la région. Payant sans doute là, comme lors de la crise de 2014, sa volonté de mener une politique de puissance régionale (soutien à des forces politiques islamistes) et globale (influence médiatique, sportive, financière, etc.) sans avoir les moyens politico-militaires effectifs de la défendre face à la puissance réelle qui est celle du royaume saoudien (4).

Notons enfin qu’Israël, déjà très satisfait de la tonalité anti-iranienne de la nouvelle administration américaine, se réjouit ouvertement des déboires de Doha, protecteur patenté du Hamas palestinien depuis des années. Et estime que cela pourrait faciliter un rapprochement avec Riyad et les Etats du Golfe pro-saoudiens : « les mesures prises contre le Qatar ouvrent la voie à une coopération dans la lutte contre le terrorisme ».

La crise se résoudra peut-être comme celle de 2014, par l’intervention de médiateurs régionaux. Mais cette fois-ci, coincé entre l’enclume américaine et le marteau saoudien, l’émirat du Qatar risque de devoir passer sous les fourches caudines, et rentrer dans le rang (saoudien) « pour de bon » : on évoque ainsi un changement radical de la ligne éditoriale d’Al-Jazeera, voire même la fermeture de la chaîne.

C’est en tout cas une des crises les plus sérieuses au sein du CCG depuis sa création en 1981. Et, plus largement, le « bloc sunnite » moyen-oriental est des plus fissurés (la Turquie s’opposant dans cette affaire à l’Egypte et au royaume saoudien), alors que, de Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas, le « croissant chiite » piloté par l’Iran semble prendre de plus en plus de consistance …

Notes :

(1) De droit qatari, Al-Udeid abrite notamment des bombardiers B-52, des avions furtifs F-117, des drones, des bombes MOAB (Bombe guidée à effet de souffle, c’est la plus puissante arme non-nucléaire américaine, récemment utilisée en Afghanistan contre l’État islamique), et environ 10 000 militaires américains. Al-Udeid gère des opérations aériennes en Irak, en Syrie et en Afghanistan. La base est aussi utilisée par les Qataris (quelques centaines d’hommes) et, occasionnellement, par les Britanniques.

(2) http://www.lemonde.fr/donald-trump/article/2017/06/07/donald-trump-suscite-l-embarras-a-washington-en-mettant-en-cause-le-qatar_5139729_4853715.html

(3) Un accord sur la gendarmerie avait préalablement été conclu en décembre 2015 entre ministres de l’Intérieur.

(4) On ne peut qu’être dubitatif sur les capacités réelles qu’aurait l’émirat à s’opposer militairement à Riyad, quand bien même le ministre qatari des Affaires étrangères « rejette l’idée d’une intervention militaire à la frontière saoudienne ».

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