La nation contre le nationalisme

La nation comptera dans les prochaines décennies, comme le démontre l’histoire récente. Ni tribu, ni cité, ni empire, la nation démocratique est une forme politique issue des révolutions égalitaires et libérales modernes. Le nationalisme, lui, a eu plus d’extension que la démocratie : colonisation, impérialisme, puis décolonisation autoritaire ont dévalorisé la nation contre ses propres principes. Le nationalisme, trop divers pour être jugé en soi bon ou mauvais, n’agit jamais seul, mais véhicule une autre idéologie. Il ne se réduit pas à son extrême politique (fascisme), ni à son opposé raciste (le nazisme), et la plupart des crimes du nationalisme viennent avant tout de l’absence de démocratie. Contre le nationalisme, une nation démocratique reste donc l’option la plus efficace.

Directeur de recherche (Cevipof) et professeur de théorie politique à Sciences-Po, Gil Delannoi est auteur ou co-auteur d’une douzaine d’ouvrages, dont une Sociologie de la nation et, avec Pierre-André Taguieff, Théories du nationalisme.


Défense de la Nation avec Gil Delannoi (France Culture)

« Dépasser la Nation par l’Union Européenne, moi qui suis pro-européen, je vous dis que cela ne marchera pas. » Gil Delannoi 

Gilles Delannoi est directeur de recherche au Cevipof, professeur à Sciences Po, spécialiste du nationalisme et de la pensée politique française contemporaine.

Il publie La nation contre le nationalisme, aux PUF où il se montre confiant quant à l’avenir de la nation comme garante de l’Etat de droit. Si elle ne laisse pas dévoyer par les nationalismes, si elle se dresse au contraire en rempart du nationalisme, elle a encore de beaux jours devant elle. Gare aux effets de mode ou au retour de bâton !

« Vouloir détruire la nation ressemble à cet athéisme d’Etat, à cette suppression des cultes qui n’a jamais fait disparaître les religions », écrit-il. Pour comprendre, il faut en revenir aux origines de la Nation et à ses limites. Et ne pas l’envisager comme ce qu’elle n’est pas « une tribu, une cité, un empire », mais comme une entité politique et culturelle.

– A l’heure des grands ensembles, économique – la mondialisation, politique – Union Européenne, quel sens, quelle utilité cela aurait, de continuer à penser à l’échelle de la nation ?

« La souveraineté appartient avant tout aux États, qu’ils soient nationaux ou pas. » Gil Delannoi 


La nation, meilleure arme contre les nationalismes ? (Sciences Po)

Dans un monde de plus en plus globalisé, la nation est-elle condamnée ? “Les nations ne disparaissent pas, au contraire !” répond Gil Delannoi, chercheur au Centre d’études politiques de Sciences Po (CEVIPOF), dans son dernier ouvrage La nation contre le nationalisme (éd. PUF). Selon lui, non seulement les nations restent incontournables mais elles seraient même devenues l’un des meilleurs remparts contre les nationalismes. Interview.

En quoi la nation est-elle un rempart démocratique contre les nationalismes ?

Je suis parti d’un étonnement. Depuis les années 50, on a prédit la disparition des nations. Or rien de tel ne se produit. Les nations évoluent, comme toutes choses, mais ne disparaissent pas. Tout au contraire, les tentatives de suppression ou de marginalisation des nations provoquent des résistances. Vu des autres continents, le thème postnational est perçu comme une croyance provinciale propre à quelques pays d’Europe. Même en Allemagne, où ce mot connut un succès dans les années 80, l’idée postnationale semble bien affaiblie depuis la réunification. La tentative d’effacement des nations aboutit à l’inverse du résultat souhaité. Il en résulte un nationalisme colérique, impuissant mais potentiellement destructeur. La nation est un lieu et un facteur d’équilibre capable, dans le meilleur des cas, de résister aux effets destructeurs du postnational et du nationalisme. Trois arguments demeurent en faveur du projet national :

  • La nation est la seule forme de démocratie moderne ;
  • Elle est le seul lieu de solidarité instituée à ce jour (les riches, régions ou individus, paient pour les pauvres dans une nation, et non dans le monde globalisé) ;
  • Elle permet d’exercer un libre choix des destins collectifs.

L’idée de nation reste-t-elle pertinente à l’heure de la mondialisation ?

Lorsque les problèmes sont mondiaux, la coopération ne dépend pas du nombre d’acteurs mais de leur capacité à coopérer. Pour régler un problème mondial, 400 nations ne seraient pas meilleures que 100 ou 200 mais 10 empires surpuissants ne le seraient pas davantage. Il n’y a pas de taille efficace universelle, nationale ou infra ou supranationale, car c’est selon la nature du problème que l’échelle adéquate de la solution doit être trouvée : cela varie depuis l’échelon local jusqu’au mondial. La coopération planétaire était-elle meilleure quand le monde était partagé en deux blocs de guerre froide ?

La mondialisation semble irréversible aux acteurs à qui elle profite. Va-t-elle le rester éternellement ? On peut en douter, ne serait-ce que pour des raisons énergétiques, écologiques et climatiques.

Le « marché mondial » est plus fictif que les nations. Durant la crise mondiale de 2008 l’urgence du sauvetage fut possible le cadre national. Le système mercantiliste actuel profite à quelques gros acteurs (entreprises principalement) qui veulent échapper à la fois aux frontières et à l’impôt.

En tant que cosmopolite, je ne mets pas la nation au-dessus de tout, ni même en premier, mais je n’y vois aucune raison de se coucher devant les géants du commerce. L’exploitation des ressources et des individus ne devient pas admirable au seul prétexte qu’elle se déroule à l’échelle planétaire.

L’État-nation est aujourd’hui mise en cause ; à quelles époques a-t-il pleinement joué son rôle ?

L’État-nation a joué un rôle démocratique, toujours imparfait en effet, en s’opposant à l’impérialisme raciste nazi qui voulait en finir avec la nation politique héritée de la Révolution française, mais aussi en finir avec la nation culturelle allemande, puisque des citoyens très intégrés se sont vus rejetés puis exterminés sur des critères ethniques et biologiques. Par comparaison, les démocraties libérales et les pays communistes avaient un sens, limité mais réel, de l’égalité des nations dans un monde international. Les nazis préféraient la hiérarchie des races et les rapports de force. Les impérialismes nazi et japonais ont été vaincus par des États-nations attaqués et coalisés.

Si le principe des révolutions démocratiques nationales fut terni et parfois piétiné par le colonialisme, c’est néanmoins l’idéal de liberté politique que véhiculait la démocratie nationale qui s’est logiquement retourné contre la domination extérieure. L’ironie de l’histoire, après la création des nations démocratiques, est d’avoir permis à d’hypocrites dictatures de se réclamer de la souveraineté nationale en étouffant toute velléité de pratique démocratique par l’usage d’une propagande chauvine.

Les nations démocratiques ne se font pas la guerre. Elles ne se combattent pas par les armes. C’est une loi tendancielle non contredite à ce jour. Un monde de nations démocratiques serait donc nettement plus pacifique que le monde actuel. Par conséquent, est-il vraiment souhaitable de supprimer un tel type d’acteurs ? Entre nations pacifiques la compétition économique reste une source de conflit et de compromis et seuls des États sont en mesure de faire respecter ces compromis.

Le nationalisme est-il le mal absolu ? Quelle en est votre définition ?

En politique il n’existe ni mal ni bien absolus. On y trouve des choses exaltantes et d’autres répugnantes, mais l’éradication de tous les maux ainsi que le triomphe du bien n’y sont pas possibles. Ce sont des attitudes beaucoup plus dangereuses que le perfectionnement et le compromis. Ces attitudes messianiques contre le mal et pour le bien supposent dans la politique une perfection qui ne peut s’y trouver.

Si vous avez soif de perfection, détournez-vous de la politique. Il y a la musique, la poésie, la peinture, les mathématiques et d’autres activités où la perfection n’est pas une idée absurde. En politique, elle l’est. Non pas seulement parce que la stupidité, l’avidité, la partialité, l’hostilité sont inéliminables de la politique, mais parce que la réussite y dépend largement de la chance, du contexte, de la composition de multiples facteurs. Et puis cette réussite reste sujette à des disputes infinies sur l’interprétation de ce qui est réussi ou non.

La politique est un art très difficile précisément parce qu’il ne comporte guère de technique artistique ni de juste rétribution. Des bonnes intentions aboutissent parfois au pire. De certains maux naissent parfois des biens. Enfin, les conséquences des conséquences y sont impossibles à anticiper.

En politique et en morale, la quête de la perfection absolue a toujours abouti à des massacres – religieux, politiques, économiques, raciaux ou « civilisés ». On a fait la guerre, opprimé, entre États ou au sein d’un seul peuple, au nom de l’amour aussi bien que de la haine, en invoquant la vertu aussi souvent que la force, sous prétexte d’un bonheur supposé autant que d’un malheur inévitable, par croyance au progrès ou à la supériorité éternelle.

Je définis le nationalisme comme la tentative de faire coïncider davantage du politique et du culturel qui sont déjà en partie superposés. Cette définition nouvelle est l’approche la plus générale possible. Elle n’est pas trop vaste : ainsi tout ce qui est national n’y devient pas nationaliste. Elle n’est pas trop restreinte non plus : le fascisme n’y est pas tenu pour l’essence ou l’horizon de tout nationalisme. Une bonne définition est une définition qui doit convenir à un nationaliste comme à un anti-nationaliste, à un progressiste et à un traditionaliste, à gauche comme à droite, au passé et au futur. Ma  proposition passe par une critique des définitions les plus connues (Gellner, Anderson, Smith par exemple). Des éléments de ces anciennes définitions subsistent dans la mienne et d’autres sont rejetés. J’espère que la mienne est meilleure. Sinon, à quoi bon la présenter ?

Selon vous, quel avenir pour la nation ?

Rien n’indique une disparition ou un dépassement à court terme. L’usure, l’effritement sont possibles à moyen terme. L’évolution et le développement sont possibles aussi. Ces évolutions s’accompagneront de plus ou moins de nationalisme. Mais le scénario le plus plausible est celui d’un monde international plus démocratique et plus coopératif. Il semble légèrement optimiste en 2018.

L’Union européenne ne sera pas une super-nation fédérale. Il y a trop d’obstacles à ce scénario qui n’est d’ailleurs souhaité par quasiment personne. Pour se développer et non se désintégrer, il faut espérer qu’elle fonde une démocratie fédérative doté d’un vrai parlement et capable de vraies alternances. Les procédures démocratiques adéquates existent et sont connues. Les employer est d’abord une question de volonté.

D’un point de vue positivement européen qui est le mien, j’avoue avoir un peu de mal à concevoir comment on a pu penser après les cataclysmes politiques du XXe siècle, que la politique serait une fois pour toute exempte de passions, au point de devenir un simple problème technique à régler entre experts de bonne volonté.

Une fin des nations européennes, loin d’être un atout, risque d’être fatale à toute union de l’Europe. La Suisse fédérale aurait-elle été bâtie si on avait exigé la disparition de ses cantons ? Les États-Unis auraient-ils pu se construire sur l’effacement de la Pennsylvanie, du Texas et de la Californie ? Or, en Europe il s’agit de confédérer des puissances, des histoires nationales, des nations, grandes ou petites, beaucoup plus spécifiques et pesantes qu’un canton suisse ou un État des États-Unis. Une approche dogmatique de l’économie et l’approche postnationale sont aujourd’hui aussi pernicieuses pour l’Union européenne que les nationalismes inquiets et colériques qui, en partie, ont été produits par ces approches superflues.

Propos recueillis par Marcelle Bourbier (CEVIPOF)


L’avenir de la nation, l’avenir du nationalisme (Journal de Montréal)

La science politique, lorsqu’elle est bien pratiquée et s’abstient de verser dans les modes idéologiques, peut être d’une grande aide pour clarifier notre compréhension de la vie politique et des concepts à partir desquels nous cherchons à la saisir. C’est la première réflexion que nous inspire spontanément la lecture de La nation contre le nationalisme (PUF, 2018), le remarquable essai du politiste français Gil Delannoi.

Disons-le tout de suite, le titre est un peu trompeur, car si Delannoi n’hésite pas à critiquer les excès du nationalisme, il s’occupe surtout à dissiper le brouillard idéologique qui l’entoure, en rappelant que si la politologie française en entretient une conception exagérément négative, au point d’en faire une pathologie politique immédiatement condamnable, il n’en est pas nécessairement ainsi ailleurs dans le monde.

Le nationalisme, nous dit Delannoi, n’a rien de diabolique. Il y en a de bons usages, comme de mauvais. Pour le dire avec ses mots, Delannoi essaie «avant tout de comprendre ce que sous-entendent la natiophobie et la passion d’abolir les frontières qui ont cours aujourd’hui» (p.11). Il ajoute même qu’à «son extrême, cette natiophobie revient aujourd’hui à nazifier tout passé national pour cause d’exclusion de l’Autre» (p.240). Tel est l’air que nous respirons, en effet.

Qu’est-ce qu’une nation? Cette question, attachée à une célèbre conférence de Renan prononcée à la Sorbonne en 1882, continue de travailler la philosophie politique et les sciences sociales, même elles en proposent rarement une définition satisfaisante, et encore moins exhaustives. La nation, nous dit Delannoi, est à la fois politique et culturelle. C’est une communauté politique avec un substrat historique particulier, qu’on ne juge pas a priori interchangeable avec un autre. Ces deux dimensions ne coïncident pas toujours, ou du moins se recoupent souvent imparfaitement.

Delannoi entend d’abord définir la nation comme forme politique singulière, qu’il distingue de la cité et de l’empire, en rappelant qu’elle semble le plus à même d’accueillir et de permettre l’expérience de la démocratie dans la modernité. Mais Delannoi le note bien, «la plupart des théoriciens récents de la nation et du nationalisme ont envers leur objet d’étude une attitude allant de l’hostilité à la condescendance» (p.17). La remarque est très fine: ceux qui étudient la nation sont généralement en mission pour la déconstruire, comme si elle représentait un artifice historique vieilli. L’antinationalisme est habituel dans l’enseignement universitaire en plus d’être la norme chez les intellectuels qui considèrent généralement l’attachement à une nation historique et à sa souveraineté comme une forme de crispation identitaire. Cette absence radicale d’empathie pour ceux qu’on appellera les gens ordinaires attachés à leur patrie fait en sorte qu’on fera passer toute forme de patriotisme pour une forme de xénophobie. La modernité radicale est l’autre nom du refus du particulier.

À la recherche d’une définition du nationalisme, Delannoi propose la suivante: «le nationalisme est la volonté de faire coïncider la forme culturelle et la forme politique de la nation autant que possible. Telle est l’impulsion qui engendre et entretient le nationalisme: superposer davantage les deux dimensions culturelle et politique de la nation» (p.122).

Le nationalisme, nous dit Delannoi, «est la volonté pour un groupe d’endurer l’adversité, de résister à l’extinction sur une base nationale. Au sens culturel, c’est préserver une langue, un territoire, un mode de vie. Au sens politique, ce nationalisme de faible intensité appelle une autonomie politique locale ou provinciale. Il ne parvient pas toujours à accéder à la souveraineté étatique, bien qu’il vise souvent celle-ci comme ultime garantie de l’indépendance Son premier ressort est de craindre que, privé de moyens politiques et de continuité culturelle, le groupe ou le pays identifiés à une nation disparaisse» (p.123). On pouvait ou non approuver la tentation d’accession à l’indépendance des Catalans ces derniers mois: elle n’avait rien de risible, comme ont pu le dire certains commentateurs. Elle n’était pas non plus inintelligible dans les catégories de la modernité. Chose certaine, une communauté politique n’est jamais une association strictement formelle, dépassionnée, où des individus étrangers à la chose publique cohabitent pacifiquement sans rien avoir en partage.

Si la prose de Delannoi est toujours mesurée, il ne s’interdit pas, néanmoins, de lancer quelques piques aux post-nationaux fiers de l’être qui dominent l’université et les médias. Ainsi, il demande : «un nouveau monde fait de cités financières et d’empires territoriaux présente certainement quelques avantages comparatifs sur un monde international classique fait de nations. Mais pour qui? Et à quel prix?» (p.11) Il ajoute que «l’absence de frontière est un luxe d’enfants gâtés, profondément antipolitique» (p.231).

De manière audacieuse mais tout à fait lucide, il conteste aussi l’idée souvent reprise qui fait du nationalisme le grand coupable de la seconde guerre mondiale, en rappelant que le nazisme était une doctrine de la race et non pas de la nation. Il conteste même l’idée que la première guerre soit une guerre des nationalismes: il y voit plutôt un affrontement des empires (p.148-156). Ceux qui répètent sans cesse que, «le nationalisme, c’est la guerre» se contentent d’une facilité rhétorique qui leur donne à la fois l’impression de comprendre le mal qui hante l’histoire de la modernité et de se positionner en surplomb sur le commun des mortels encore ignorant des ravages du sentiment national. En fait, ils se condamnent à ne pas comprendre le dernier siècle et certains besoins fondamentaux de l’âme humaine.

Redisons-le, La nation contre le nationalisme est un essai d’une richesse conceptuelle extraordinaire, et il faut s’y jeter pour apprécier toutes les observations de l’auteur que nous n’avons pas pu noter ici, par souci de ne pas transformer cette recension en long commentaire de l’ouvrage. Sans jamais se transformer en militant, Delannoi nous démontre de manière convaincante qu’un monde sans nations serait probablement un monde moins humain.

À la lumière d’une philosophie politique qui se tient loin de l’esprit de système, et qui médite sur la liberté humaine et ses conditions historiques, Delannoi nous offre ici un livre brillant qui passionnera à la fois ses compatriotes soucieux de mieux comprendre le phénomène national et les nôtres qui trouvent trop peu d’ouvrages sur les tablettes capables de fonder théoriquement ce que nous appellerons encore sans gêne le nationalisme québécois.

Mathieu Bock-Côté

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