France : le moment politique

France, le moment politique – Manifeste écologique et social – Hervé Juvin

L’histoire est de retour. Les frontières se ferment, les identités se réveillent, les Empires se confrontent et, partout, les constantes ethniques, nationales et spirituelles reprennent leur place. Partout aussi, des hommes et des femmes s’interrogent ; comment survivre aux chocs migratoires, à la destruction de l’environnement, au pillage des biens communs, autrement qu’à travers l’union nationale ?

Le temps du « je » s’achève, le temps du « nous » commence. Hervé Juvin nous l’annonce : le retour de l’histoire détermine le moment politique exceptionnel que va vivre la France, le moment que vivent les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie, l’Inde ou la Chine. Car nous n’avons plus le choix. Confrontée à des échéances inéluctables, celles de l’occupation de son territoire et de la colonisation de ses ressources, celles de la faillite sociale et du recul de sa civilisation, celles du retour de la misère et de l’esclavage, celles enfin de la puissance ou de la guerre, la France doit reforger son projet pour le siècle, pour l’Europe, et d’abord, pour les Français. C’est le moment où chaque Français redécouvre que la France est ce qu’il a de meilleur. Le moment où l’unité nationale redevient la condition de la survie de chacune et de chacun. Et c’est le moment de dessiner le nouvel horizon de la France, celui qui rendra tout son sens au combat politique.

Politique de la vie, politique de citoyenneté et de sécurité, politique économique et européenne, Hervé Juvin détaille un projet pour la plus grande France, le projet du rassemblement des Français. La voie qu’il ouvre est celle d’une politique exigeante, écologique, libérale et sociale à la fois, mais avant tout française. Parce que la France doit d’abord au monde et à elle-même de demeurer la France.

Hervé Juvin, économiste et essayiste, a notamment publié L’Occident mondialisé. Controverse sur la culture planétaire (avec Gilles Lipovetsky, Grasset, 2010), La Grande Séparation. Pour une écologie des civilisations (Gallimard, 2013) et Le gouvernement du désir (Gallimard, 2016).


Hervé Juvin présente son dernier ouvrage « France le moment politique » paru aux éditions du Rocher – Cercle Aristote


Au lendemain des frappes contre Damas, la France retrouve-t-elle sa place dans le monde ? Édouard Chanot recevait l’essayiste Hervé Juvin pour en parler, s’interroger sur le retour de la Nation à travers le monde et esquisser les pistes d’une « plus grande France ».


Déjà connu des téléspectateurs de TV Libertés, le vice président de Géopragma, Hervé Juvin, est venu nous présenter son dernier ouvrage :”France, le moment politique : Manifeste écologique et social”.


Hervé Juvin : «Le totalitarisme de l’individu est la plus grande menace qui pèse sur notre condition humaine» (Le Figaro)

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Dans un grand entretien au rythme haletant et mené sans langue de bois, Hervé Juvin passe en revue tous les combats politiques qui attendent la France. Par leur intensité et leurs enjeux, ils annoncent selon lui la venue d’un moment décisif de notre histoire.

FIGAROVOX.- «Pour la première fois, l’existence de la France semble aussi directement menacée en temps de paix qu’elle a pu l’être en temps de guerre». N’exagérez-vous pas? Qu’est-ce qui vous conduit à formuler un constat aussi alarmiste?

Hervé JUVIN.- Le cardinal de Richelieu l’avait dit: «l’Église a l’éternité devant elle, la survie de la France est un combat de chaque jour.» Nous l’avons oublié. Ce combat, depuis trop d’années, n’a pas été mené. Tout a été dit, fait, assumé, comme si la France pouvait tout subir, tout payer, tout accepter. Tout a été affirmé, géré, décidé, comme si la France était le problème, comme si l’identité française était un gros mot, comme si défendre la France était coupable, honteux, et condamnable. Qu’il s’agisse des dérives anti-démocratiques de l’Union européenne, qui entend punir les peuples qui votent mal et les nations qui ne veulent pas se dissoudre dans le grand tout du droit et des Droits, qu’il s’agisse des migrations et de l’intégration de populations étrangères, qui condamnent la France si elle n’est pas fière, forte et sûre d’elle-même, qu’il s’agisse du marché du droit qui entend subordonner les lois, les États et les Nations à l’intérêt du capital à travers la privatisation de la justice, qu’il s’agisse du totalitarisme de l’individu qui détruit implacablement les sociétés les plus soucieuses du respect de la personne humaine, tout ce qui fait la France, tout ce qu’il y a de français en France et dans le monde a été réduit, bafoué, ou détruit. Qui ose encore prononcer la devise: liberté, égalité, fraternité?

La France n’est pas le problème, elle est notre chance, à nous Français, et à eux, si nombreux dans le monde, qui rêvent de la France et qui attendent qu’elle redevienne ce qu’elle est – la France libre, la France championne des non-alignés, la plus grande France! La France est ce que nous avons de meilleur.

Voilà pourquoi nous allons vivre un moment politique ; le moment où l’arrangement entre la nature, l’identité et la société va prendre le pas sur l’abandon au droit, au marché et à la croissance, dont les promesses ne sont pas tenues, et qui ne peuvent plus être identifiées au progrès.

Vous insistez dans votre livre sur la politique étrangère de la France. Quel doit être le fil conducteur de cette politique? Comment jugez-vous l’action diplomatique d’Emmanuel Macron depuis son élection?

Quels sont les intérêts de la France? Comment les affirmer, comment faire la France plus forte, plus écoutée, comment protéger les Français et garantir leur liberté?

Tout Français ne peut que souhaiter la réussite du Président Emmanuel Macron ; il y va de notre intérêt à tous, de la paix et de la guerre, il y va de la France! Mais force est de constater que sur ces sujets, comme sur bien d’autres, nous attendons encore qu’il exprime sa vision et qu’il nous explique ses choix. Il a su ranimer des symboles utiles ; réception à Versailles, solennité républicaine, et jusqu’au culte du héros, en la personne du gendarme Beltrame. C’est bien.

Mais les effets de ses vœux européens se font attendre. L’Allemagne n’a pas bougé. Mais les résultats politiques de la participation française à l’opération de bombardement en Syrie ont été nuls ; Donald Trump n’a pas bougé dans sa décision de sortir de l’accord sur le nucléaire iranien, et l’Union européenne a été renvoyée à son insignifiance géopolitique. Mais les déclarations d’intention contre la soumission aux sanctions américaines et à l’extraterritorialité de leurs embargos ne trompent personne ; les entreprises françaises se verront soumises à l’ordre américain, faute d’une politique étrangère claire, qui fixe les lignes rouges, désigne l’ennemi, et fasse passer l’intérêt national avant tout. C’est bien d’en appeler au multilatéralisme, mais comment ne pas constater, avec Donald Trump ou Israël, les perversions d’un système onusien qui avait donné à un représentant de la Libye la présidence d’une commission sur les droits des femmes? C’est bien de défendre les accords commerciaux, mais comment ne pas voir que le libre-échange a fait une poignée de milliardaires, des millions de chômeurs, la mort de nos villages et de nos villes moyennes, pillés par la grande distribution, et la ruine de nos territoires, abandonnés par les métropoles qui se rêvent virtuelles?

Trois idées doivent conduire notre politique. D’abord, une initiative de civilisation qui travaille à réunir les rameaux dispersés d’un tronc commun qui va de Jérusalem à Byzance, en passant par Athènes et Rome. La construction de la Russie comme ennemi est suicidaire, quand le monde européen rencontre des mondes chinois, indiens et demain, africains, qui lui contesteront son existence même. Ensuite, le renouveau de la liberté française, ce non-alignement autorisé par l’indépendance nucléaire, qui doit faire de la France la voix de tous ceux qui refusent un monde soumis aux nouveaux empires qui s’avancent sous le manteau de la multipolarité. Ni Américains, ni Chinois, ni Russes, mais Français! Enfin, un choix politique qui cherche la paix et l’ordre mondial ailleurs que dans l’universalisme et l’impérialisme, ailleurs que dans un développement forcé et une croissance désaccordée du progrès, dans l’harmonie née de la diversité des systèmes politiques et sociaux, des cultures, et des choix de production et de consommation.

Vous prônez une véritable «révolution écologique» dont la France pourrait être la figure de proue. Quelle forme doit prendre cette révolution et pourquoi la France vous paraît avoir tous les atouts pour la mener?

L’avenir est à la réconciliation de l’homme avec toutes les formes de vie, ou bien notre survie sera en jeu. C’est bien d’une révolution dont il s’agit, que j’hésite à qualifier d’écologique tant les mots ont été piégés par le hold-up réussi de l’ultra gauche sur les sujets environnementaux ; associer écologie et ouverture des frontières, quand tout être vivant dépend de sa capacité à réguler ses échanges avec son milieu, à capter ce qui le nourrit et à rejeter ce qui lui nuit, il fallait oser! C’est surtout la clé du moment politique actuel ; tout projet politique sera jugé à l’aune de la survie de la France, d’abord, et ensuite de sa capacité à préserver ce trésor français qu’est la beauté des paysages, la générosité de ses terres, la diversité des formes qu’y a pris la vie. Et le sujet est actuel. La France subit d’intenses pressions pour faire de ses terres un actif comme un autre, que le capital mondial puisse acheter, exploiter et vendre comme il le veut. La France subit l’appropriation de ses semences, des ressources génétiques des espèces vivantes sur son territoire, qui devront être payées aux banquiers du vivant, les nouveaux usuriers. La France voit grandir les menaces sur ses appellations territoriales, que les géants de l’agroalimentaire et de la nourriture industrielle veulent détruire pour les remplacer par leurs marques commerciales ; après les hommes hors sol, il faut fabriquer de la viande, des légumes, des fruits, de nulle part! Et la France voit ses biens communs se réduire sous l’appétit conjoint des promoteurs immobiliers pour son littoral, des capitaux nomades pour ses infrastructures et ses services collectifs, des pillards numériques pour les données personnelles des Français, leur sécurité et leurs souvenirs!

Voilà pourquoi toute politique sera une politique de la vie. Voilà pourquoi rien n’est plus urgent que de travailler à une réponse de société au projet de civilisation écologique chinoise, tel que le Président Xi Jin Ping l’a formulé, tel que le philosophe Zhao Ting Yang vient de le préciser dans son livre programme «Tianxia, tout sous un même ciel». Depuis trente ans, la France n’est plus ce foyer universel d’idées, de modèles, de systèmes, qu’elle a été avec les existentialistes, les structuralistes, comme avec les philosophes de la déconstruction. Qu’elle le redevienne sur le sujet majeur de tout dialogue de civilisation qu’est le sacré de la vie, le savoir des limites et la coopération de tous les êtres vivants!

Vous êtes un fervent défenseur de la diversité culturelle des peuples et critiquez notamment les politiques de développement. Mais le risque, en renonçant à l’universalisme, n’est-il pas de tomber dans le relativisme culturel qui fait le jeu du multiculturalisme?

La diversité est l’effet indépassable de notre liberté politique. Les sottises émises avec autorité par ceux qui voient dans l‘unification du monde le moyen d’asseoir leur domination universelle, ou leur prétention à l’élection divine, oublient cette réalité bien connue des ethnologues ; placez deux groupes humains dans les mêmes conditions climatiques, naturelles, historiques, et ils produiront deux sociétés différentes! Le totalitarisme de l’individu est la plus grande menace qui pèse sur notre condition humaine, car il tend à détruire la liberté des sociétés à se donner leurs lois, à décider de leurs mœurs et à affirmer leurs croyances! La vraie diversité est collective, elle est bafouée au nom des droits illimités de tout individu à détruire la société qui honore ses droits, et pourtant cette diversité est un bien supérieur à tout autre ; si tous désirent la même chose, nous nous battrons jusqu’au dernier pour l’obtenir! C’est la dimension suicidaire de la globalisation.

Concrètement, la diversité sera préservée par la souveraineté nationale et par l’intelligence de la séparation. Nous n’en avons pas fini avec la terre qui est sous nos pieds! C’est la frontière qui pacifie la diversité et qui permet cette fantastique expression du génie humain qu’est la diversité des cultures et des civilisations! Les plus grands malheurs du monde viennent de l’ingérence de ceux qui prétendent détenir le Bien dans les affaires de leur voisin. Les plus grands crimes ont été commis au nom du devoir d’ingérence, de la responsabilité de protéger, et autres subterfuges de l’Empire du Bien. Je n’irais pas me mêler des lois, des mœurs et des pratiques religieuses de l’Arabie Saoudite, même si je peux avoir mon jugement sur eux. Je n’entends pas que l’Arabie Saoudite se mêle des lois, des mœurs et des pratiques religieuses en France. Voilà la politique réaliste de la diversité, qui est l’autre nom de l’écologie humaine, et la seule voie de la paix entre les peuples.

Vous constatez que «le monde se ferme, que l’actualité est aux murs, aux frontières, et que les illusions de l’individu hors-sol s’éloignent dans un horizon sinistre». Est-ce la fin de la mondialisation et le retour des États-nations?

Ce n’est pas la fin c’est le dépassement! Nous vivons dans un monde globalisé. La mondialisation est là, déjà là, c’est déjà un fait du passé ; l’avenir se joue ailleurs. Il n’est plus de brousse, de jungle ou de désert où ne règne pas le téléphone portable! C’est fait. Ce qui vient, c’est que des cultures disparaissent, faute de s’emparer des nouveaux outils, tandis que d’autres, certaines parmi les plus archaïques ou les plus étrangères à l’ordre de la technique, s’en emparent et en font leurs armes ; voyez l’hindouisme actuel en plein renouveau, voyez surtout l’Islam radical et la puissance qu’a pu avoir l’État islamique sur les réseaux! La vague d’uniformisation est passée ; les sottises sur la démocratie planétaire sont loin derrière nous. La diffusion mondiale des singularités et l’affirmation dans la globalisation des identités les plus fortes, des cultures les plus spécifiques, est devant nous. Elle l’est d’autant plus que les murs, les barrières, les péages se multiplient, tandis que les vitesses de déplacement se réduisent partout, sur nos routes comme dans les airs. L’avenir est aux communautés dotées d’une identité forte, aux entreprises porteuses de singularités territoriales, culturelles, marquantes, aux peuples riches de biens communs hors marché. Voilà pourquoi la France doit retrouver une affirmation forte d’elle-même. C’est la condition pour qu’elle soit gagnante dans le monde d’après la mondialisation.

L’un des défis majeurs des prochaines années est l’immigration africaine. A-t-on les moyens d’empêcher la «ruée vers l’Europe» (Stephen Smith) que prédisent implacablement les courbes démographiques? Ne faut-il pas se résoudre à voir l’Europe s’africaniser?

Il est clair qu’en matière de pression migratoire, nous n’avons encore rien vu, surtout si ses ennemis continuent d’imposer à l’Europe des idées et des pratiques qui détruisent son unité et implantent sur son sol tous les conflits du monde! Dans ce domaine, subir n’est pas de mise. Il faut anticiper, il faut défendre, et il faut proposer.

Le problème n’est pas l’Afrique, c’est la France! C’est l’absence d’une politique africaine digne de ce nom, qu’a illustrée la désastreuse destruction du verrou libyen, qu’illustre l’enlisement au Sahel et en Centrafrique! Et c’est l’absence d’une politique de population qui ose dire son nom, comme condition de la paix civile, de l’unité nationale, et de la sécurité des Français. Il y a urgence à la définir! D’abord parce que, depuis l’abandon de l’Union de son devoir de protéger les Européens, il revient à la France, et à elle seule, de tenir ses frontières et de n’admettre sur son territoire que celles et eux qu’elle choisit. Comme l’a rappelé Donald Trump, une nation qui ne tient pas ses frontières n’existe plus. Ensuite, parce que l’Afrique peut être une chance pour la France, la chance notamment que le français redevienne une langue mondiale, la troisième par le nombre de ses locuteurs.

La chance aussi que les modèles, les systèmes, les approches français, retrouvent par l’Afrique une dynamique d’expansion et un rayonnement qu’ils sont largement perdus. Enfin, parce que la France a des amis, des alliés et des cousins en Afrique. La France peut et doit leur dire que c’est en Afrique qu’ils trouveront leur voie, pas dans l’importation désastreuse des mœurs et des lois américaines, pas dans la néo-colonisation chinoise ou indienne, pas dans les migrations en masse, mais dans l’affirmation des singularités, des identités et de la diversité africaine. Libérer l’Afrique des entreprises qui pillent ses ressources, des trafiquants d’êtres humains qui vendent ses talents et ses intelligences au plus offrant, des accapareurs de terres comme des sectes qui veulent s’emparer de son âme, voilà un projet pour la France en Afrique!

Ici encore, le moment est politique, et c’est le moment où la France doit en finir avec l’abandon mou aux préceptes venus du dehors, le moment où renouer avec les pays d’Afrique des relations de franchise, de responsabilité et de respect mutuel, le moment où entre une Europe qui n’a pas le choix de tourner le dos à l’Afrique, et une Afrique qui ne colonisera pas l’Europe, la France peut être un intermédiaire essentiel.


Hervé Juvin : « Quand il le veut, le pouvoir politique peut reprendre la main » (Revue des Deux Mondes)

Hervé Juvin est un essayiste qui parcourt le monde. Défenseur de la diversité des cultures, il s’oppose à l’indifférenciation à laquelle concourent le sans-frontiérisme et le marché. Auteur de la Grande séparation (Gallimard, 2013) et du Gouvernement du désir (Gallimard, 2016), il a fait paraître le 18 avril dernier un manifeste écologique et social, intitulé France, le moment politique. La nation, l’État et la frontière sont selon lui le meilleur moyen de préserver l’humanité en assurant ses cadres de vie. Dans la première partie de l’entretien, il aborde les enjeux écologiques, géopolitiques et démographiques auxquels nous sommes confrontés.

Revue des deux mondes – Vous discutez dans votre nouveau livre de nombreux thèmes (géopolitique, identité, économie etc.). Pourquoi l’avoir titré Le moment politique ?

Hervé Juvin – Pendant de nombreux millénaires, la vie humaine a été dominée par le rapport au religieux et au sacré. De manière assez exceptionnelle, depuis environ deux siècles, l’essentiel de la vie des populations occidentales – mais pas seulement – est dominé par l’économie. Comme si, dans l’économie, se résumait l’essentiel de la vie humaine, du devenir des sociétés et, donc, du politique ! Le politique est chargé de faire advenir le progrès à travers la croissance et de laisser gouverner le marché, expression supposée parfaite des choix individuels. Ce dessaisissement du politique et de l’histoire est l’aboutissement de l’individualisme libéral, fortement à l’œuvre dans notre société depuis les années 1970.

« Le moment politique en cours est, à mon sens, bien plus décisif que l’affrontement est/ouest, la montée des “populismes” ou la hausse des inégalités. »

Nous sommes aujourd’hui en train de vivre un grand changement. Le « moment politique » est le moment où le politique, c’est-à-dire l’arrangement entre le peuple, l’histoire et la nature, va reprendre ses droits ! La croissance n’apporte plus le progrès ! Tout le monde a aussi compris que 8 ou 9 milliards d’êtres humains, s’ils consomment selon nos standards occidentaux, détruiraient l’humanité. Et tout le monde sait bien que la liberté des femmes confrontée au port du voile islamique, la laïcité attaquée par tous les communautarismes, ne sont pas solubles dans l’économie, malgré l’argent du Qatar ou des sectes américaines ! Le moment politique en cours est, à mon sens, bien plus décisif que l’affrontement est/ouest, la montée des « populismes » ou la hausse des inégalités.

Revue des deux mondes – Ce moment politique est un moment écologique. Vous estimez que la France, comme « réalité vivante » et comme « expression achevée de la diversité humaine » devrait promouvoir une « politique de la vie » et faire naître « une écologie des civilisations » ? Qu’entendez-vous par ces deux expressions ? 

Hervé Juvin – Le nationalisme chinois, maquillé sous les couleurs du maoïsme, a déterminé un premier projet avec Deng Xiaoping, celui de la « petite aisance ». L’objectif était que les Chinois aient de quoi subsister et se loger. Dans un deuxième temps, en particulier sous le président Xi Jinping, a été fixé le projet de « moyen aisance » : l’accession par beaucoup de Chinois à un véhicule à moteur, la possibilité de manger plusieurs fois de la viande par semaine et d’envoyer son enfant à l’université.

« Sommes-nous capables en France et en Europe, de définir, en accord avec notre propre culture et nos propres préférences collectives, une société écologique ? »

Aujourd’hui, la Chine revoit ses objectifs ! Elle ne promet pas la richesse et la surconsommation pour tous car elle sait que cela la mènerait à une impasse écologique dramatique. Elle se donne pour idéal la civilisation écologique. Le philosophe Zhao Tingyang l’a bien résumé récemment. La civilisation écologique rejoint le vieux modèle chinois de l’harmonie de tout sous le ciel, c’est-à-dire de tous les vivants (animaux, végétaux, hommes) liés ensemble, sous l’égide de l’envoyé du Ciel qu’était l’Empereur et qui est aujourd’hui le Président de la Chine, responsable de cette harmonie.

L’« écologie des civilisations » fait écho à ce projet chinois de civilisation écologique. Sommes-nous capables en France et en Europe, de définir, en accord avec notre propre culture et nos propres préférences collectives, une société écologique ? « La politique de la vie » que je défends est d’abord un refus de la croissance comme indicateur premier du progrès. Ceci implique de réviser nos modes de comptabilité, de proposer un autre idéal que celui de l’enrichissement sans limites, de remplacer des indicateurs quantitatifs par d’autres plus qualificatifs et de réhabiliter les biens communs nécessaires à la qualité de vie, à la confiance et au bonheur d’être Français. Sans « politique de la vie », l’humanité telle que nous la connaissons va être en danger dans les décennies qui viennent. C’est notre survie qui est en jeu.

Revue des deux mondes – Cette survie de l’humanité passe selon vous par la préservation de la diversité des cultures. Ne prenez-vous pas le risque de sacrifier un certain universalisme, qui n’a rien à avoir avec l’indifférenciation du monde ?

Hervé Juvin – Si, par universalisme, on entend le fait que personne ne souhaite être condamné sans jugement ou être torturé, il y a bien sûr des valeurs universelles ! Mais j’observe que ces valeurs universelles se réalisent et s’expriment dans les cultures de manières très différentes. Notre façon d’envisager le souhaitable, le nécessaire, le progrès, n’est pas celle de l’Afrique, de la Chine et d’une bonne partie de l’Amérique latine. Et c’est parce que tous les hommes ne désirent pas les mêmes choses que nous n’avons pas déjà rencontré les limites des ressources de notre planète !

Nous devons arrêter de considérer comme un devoir sacré l’exportation de notre modèle dans le monde. Ce modèle, celui de la croissance illimitée, de l’utilisation et de la mobilisation massive des ressources, conduit de plus en plus à la catastrophe ! Le drame africain (extinction des animaux sauvages, dévastation des sols, déforestation) en est un triste exemple…

« Je souhaite que la France prenne la tête d’un nouveau mouvement des non-alignés, d’insurrection contre la logique du tout-économique, la colonisation financière et le totalitarisme de l’individu. »

La France doit porter un modèle différent. Elle est d’autant plus légitime à le faire que, dans son histoire, elle a été assez extraordinairement capable de comprendre l’altérité et de respecter les autres cultures. Le respect ne consiste pas à vouloir faire de l’autre le même que nous, mais à avoir des échanges fondés sur l’intérêt et la curiosité que nous nous portons les uns aux autres, sans renier nos différences, sans réduire nos singularités. C’est le vrai respect de l’altérité, l’opposé du slogan stupide : « tous les hommes sont les mêmes ». C’est parce qu’ils ne sont pas les mêmes que l’humanité a survécu.

Je cite dans le livre ce qui est, selon moi, le plus beau compliment jamais adressé à la France, à savoir la phrase du secrétaire général des Nations Unies, l’Égyptien Boutros-Ghali : « Partout dans le monde où il y a des peuples non alignés, ils parlent français ». Je souhaite que la France prenne la tête d’un nouveau mouvement des non-alignés, d’insurrection contre la logique du tout-économique, la colonisation financière et le totalitarisme de l’individu.

Revue des deux mondes – Quelle importance a la démographie dans cette « politique de la vie » ?

Hervé Juvin – Elle a une place très importante et ce pour plusieurs raisons. À niveau de consommation modeste, frugal, la Terre peut nourrir plus d’habitants qu’aujourd’hui. Nous ne pouvons pas, par contre, nourrir, habiter, satisfaire, plus de dix milliards d’êtres humains aux désirs illimités. Ce que j’ai appelé, dans mon précédent livre, le « gouvernement du désir » met en péril l’humanité. La société libérale tient aujourd’hui les individus assemblés par l’exaspération de leurs désirs individuels. Ce modèle va s’achever dans les années qui viennent. Il est condamné.

Le deuxième aspect, concernant la démographie, tient aux migrations. Beaucoup de pays européens considèrent que l’immigration est un problème, sinon le premier problème. Or, nous n’avons encore rien vu ! D’une part, parce que les migrations les plus importantes dans le monde ont lieu à l’intérieur de l’Afrique. L’Ouganda, par exemple a probablement dix fois plus de réfugiés que la France par rapport à sa population d’origine. Des pays comme l’Érythrée, les pays du Sahel, le Zimbabwe, le Mozambique, comptent des millions de migrants partis d’abord dans les pays voisins.

« Nous allons dans les dix à vingt ans qui viennent être confrontés à des migrations de bien plus grande ampleur. »

Hors-Afrique, la guerre en Syrie a eu pour conséquence 1,5 à 2 millions de personnes déplacées ! D’autre part, nous n’avons vu jusqu’à maintenant en France « que » les migrants des zones de conflit et les migrants économiques, quelquefois sollicités par des réseaux de passeurs, des mafias et des États eux-mêmes (Érythrée) qui organisent l’immigration de masse de leurs jeunes adultes. Nous allons dans les dix à vingt ans qui viennent être confrontés à des migrations de bien plus grande ampleur. Celles de personnes dont les cadres de vie, la capacité à avoir accès à l’eau, à l’alimentation, à l’air, auront été détruits en grande partie par nos appétits industriels et nos modes de consommation. Le problème moral qui nous sera posé sera terrible : les réfugiés écologiques qui viendront chez nous fuiront les conditions que nous aurons nous-même créées !

Le dernier aspect tient aux taux de natalité d’un certain nombre de pays. Ils sont très inquiétants. Les femmes au Niger continuent à avoir 7 ou 8 enfants. Tant que nous ne sortons pas de cette situation, il y aura une véritable bombe démographique. L’Occident se refuse à envisager les méthodes autoritaires, voire intolérables, pratiquées en Inde et en Chine pour réduire la natalité. Nous sommes pourtant obligés de reconnaître que ces méthodes ont sauvé le monde. Où en serions-nous avec deux milliards d’habitants de plus, dans une Asie déjà surpeuplée ?

Revue des Deux Mondes – Vous avez évoqué la Syrie. Votre livre comporte aussi un volet géopolitique. Que pensez-vous des dernières déclarations concernant les armes chimiques que les Occidentaux accusent le gouvernement syrien d’employer ? Quel rôle devrait jouer la France ?

Hervé Juvin – Juger du bon, du bien, et du juste dans les affaires internationales a donné lieu à des catastrophes. L’instrumentalisation du bien pour que la France intervienne en Libye, au mépris des règles internationales et de l’ONU, constitue un crime ! De même que l’invention de fausses armes de destruction massives en Irak par les néo-conservateurs américains et leurs complices britanniques. Nous devons garder ces précédents en tête alors que l’on nous annonce que le gouvernement syrien a recours à des armes chimiques.

Pourquoi le gouvernement de Bachar el-Assad, qui l’a emporté pratiquement sur tous les fronts, qui en a presque fini avec les milices islamiques, qui contrôle aujourd’hui presque 80% de la Syrie « utile » (activité économique, infrastructures, habitants) – en un mot, qui a presque obtenu la victoire – pourquoi utiliserait-il maintenant des armes chimiques ? Ce qui se passe en Syrie est extrêmement inquiétant : l’affaire telle qu’elle est engagée prolonge le conflit, ajoute de la guerre et à la guerre et nourrit un antagonisme dangereux, qui peut déraper, entre les premières puissances mondiales.

« Emmanuel Macron prend le risque de sacrifier son leadership européen potentiel en s’alignant sur la position d’une Grande-Bretagne sortie de l’Union européenne, contre l’Allemagne et d’autres membres de l’Union, absents de la coalition. »

Les invitations successives de Donald Trump et de Vladimir Poutine, ainsi que les discours d’Emmanuel Macron sur la politique extérieure avaient donné à beaucoup l’espoir qu’on en finisse avec la soumission de la France aux États-Unis et qu’on en revienne à une tradition gaullo-mitterandienne d’indépendance de la France. La secte des néoconservateurs semblait en déroute. L’espoir est déçu. Et Emmanuel Macron prend, de plus, le risque de sacrifier son leadership européen potentiel en s’alignant sur la position d’une Grande-Bretagne sortie de l’Union européenne, contre l’Allemagne et d’autres membres de l’Union, absents de la coalition.

Ajoutons que l’ostracisme envers la Russie doit cesser ! Toute vision ambitieuse pour l’Europe passe par un nouveau départ des relations avec un pays qui, s’il était associé aux Nations d’Europe de l’Ouest, ferait du continent européen l’un des pôles incontestables de ce monde multipolaire qui, aujourd’hui, se réduit à un partage du monde entre la Chine et les États-Unis. Soyons lucides ! Les États-Unis ont fermé la porte à un rapprochement avec la Russie. Ils multiplient les provocations via l’OTAN.

Le grand géopoliticien Georges Kennan nous avait pourtant prévenu ! Dès les années 1990, il mettait en garde contre l’élargissement de l’OTAN aux frontières de la Russie. Vladimir Poutine, conscient de la montée en puissance de la Chine sur sa frontière asiatique, a fait à plusieurs reprises des ouvertures à l’Europe, en 2004 par exemple. L’Union Européenne les a refusées ! Faute d’Europe, la Russie se lie à la Chine, et l’Union européenne se voit rappeler à l’ordre par le général Mattis ; qu’elle obéisse, qu’elle se soumette, ou elle le paiera !

« Le scénario, aujourd’hui, est hélas au partage du monde avec d’un côté la Chine, que la Russie est contrainte de rejoindre, et les États-Unis, auxquels l’Europe se soumet. »

Il faut pourtant regarder les choses avec suffisamment de hauteur de vue. Le XXIe siècle a commencé par être un siècle chinois. Deux possibilités s’offrent à la France et à l’Europe : une soumission à l’ordre américain, qui commence par l’imposition du droit américain au droit continental, se poursuit par le pillage de nos biens communs et la destruction de nos structures sociales, ou bien une alliance avec la Russie qui ferait naître une nouvelle puissance mondiale, associant la puissance militaire russe à la richesse économique de l’Europe, sur fond de culture chrétienne partagée entre orthodoxes et catholiques.

Le scénario, aujourd’hui, est hélas au partage du monde avec d’un côté la Chine, que la Russie est contrainte de rejoindre, et les États-Unis, auxquels l’Europe se soumet. Si cette configuration se confirme, le pire pour l’Europe – réduite à devenir la colonie de ses colonies – est de plus en plus sûr…

Revue des deux mondes – Au « totalitarisme de l’individu » que vous évoquez dans la première partie de l’entretien, vous souhaitez substituer le « nous ».  Est-ce que ce changement est déjà en cours ?

Hervé Juvin – Le « totalitarisme de l’individu » a été parfaitement décrit par Marcel Gauchet dans La démocratie contre elle-même et dans ses deux articles sur la politique des droits de l’homme (Le Débat). Le paradoxe est que l’exercice inconditionnel des droits de l’homme donne aujourd’hui la capacité à l’individu de détruire le petit nombre de sociétés qui les honorent et qui, seules pourtant, rendent possible le respect de ses droits ! J’ajoute que le moment politique voit la révolte des citoyens contre le coup d’État du droit, cette dictature rampante d’un juridisme étroit qui vide la démocratie de son sens, si du moins démocratie est bien le pouvoir d’un peuple de choisir son destin et de décider de ses lois !

« Il n’y a aucune raison valide à ce que le Conseil constitutionnel s’arroge le droit d’invalider toute loi votée par la représentation nationale. »

Transcrire en droit positif les Déclarations des Droits, textes littéraires, lyriques, est un exercice redoutable. Dans la réalité, en dévoyant le modèle constitutionnel allemand imposé au sortir du nazisme, les Cours constitutionnelles ont mis la démocratie sous tutelle. Il n’y a aucune raison valide à ce que le Conseil constitutionnel s’arroge le droit d’invalider toute loi votée par la représentation nationale. L’insurrection démocratique contre la dictature du droit est en effet notre actualité. Qualifier de populistes des mouvements de contrôle démocratique est une aberration ! Ce qui se passe en Hongrie, en Autriche, en Italie, en Pologne, et j’en passe, n’est pas le sursaut du passé, c’est l’avenir de l’Europe qui s’y joue, une Europe qui ne sera rien si elle ne fixe pas sa frontière extérieure, si elle ne préfère pas les Européens, et si elle ne protège pas les Nations !

Revue des deux mondes – Ce « nous », c’est aussi la Nation. On entend souvent de la part d’écologistes le raisonnement suivant : les problèmes sont globaux, les remèdes doivent l’être également. Or l’« écologie des civilisations » implique selon vous la séparation, la frontière et l’État-nation. Tout cela n’est-il pas obsolète, ou au moins impuissant, face à l’ampleur des défis écologiques ?

Hervé Juvin – La Nation est le seul cadre politique dans lequel les croyances religieuses, les origines ethniques, et la communauté d’origine sont dépassées. Le sans-frontiérisme n’a abouti qu’au communautarisme et à l’auto-assignation de plus en plus de Français à leur communauté ou origine. Ceux qui ont voulu enterrer les nations, au nom d’une mythique démocratie planétaire, ont ouvert la boite de Pandore ! À la place : le retour de l’esclavage, la guerre de religion et le communautarisme ethnique.

« Une écologie politique digne de ce nom devrait tirer les enseignements de la biologie : un corps vivant ne vit que si une frontière le sépare du monde extérieur et régule ses échanges avec lui. »

À la seule exception de la lutte contre la disparition de la couche d’ozone, les grands engagements ou les déclarations mondiales n’ont jamais abouti à quelque chose de solide. Voyez la Cop 21, présentée comme un succès alors qu’elle ne comporte aucun engagement contraignant, aucune sanction, et fixe des objectifs notoirement insuffisants pour limiter les effets du dérèglement climatique ! Le paradoxe est que les problèmes sont globaux, mais que seuls des États en pleine possession de leurs territoires peuvent y remédier. C’est le rôle des États de veiller qu’il n’y ait pas de déchets toxiques jetés dans les rivières, de protéger les espèces rares et d’empêcher que des intérêts privés ne s’approprient les semences et les espèces végétales.

Une écologie politique digne de ce nom devrait tirer les enseignements de la biologie : un corps vivant ne vit que si une frontière le sépare du monde extérieur et régule ses échanges avec lui. C’est le cas de la peau pour le corps humain. Il ne s’agit pas de se fermer à tout échange, mais d’avoir conscience que s’ouvrir à tout sans discrimination nous mène à la mort ! La diversité humaine est tout aussi vitale que la diversité des espèces. Et la protection de la diversité suppose qu’il n’y ait pas d’espèces invasives qui détruisent les espèces indigènes. Elle suppose la frontière, comme protection de l’altérité. Lieu, non de conflit, mais de respect. C’est parce que je vous respecte que je ne prétends pas être vous, vous faire ma loi, m’approprier ce qui est à vous. La véritable écologie promeut la diversité des sociétés humaines, des modes de consommation, des croyances et des désirs humains. Écologie et individualisme sont incompatibles !

Revue des deux mondes – L’une de vos sept conversations s’appelle « Pour une économie nationale ». Que devons-nous modifier à notre système économique pour que puisse naître une « écologie des civilisations » ?

Hervé Juvin – Le moment politique est aussi celui de la sortie du mondialisme et du libre-échange naïfs. Je pense à cette formule américaine, que je trouve très juste : la mondialisation, telle que nous l’avons connu, a fait des milliardaires de quelques individus qui ont ruiné leur ville, mis leurs voisins au chômage et détruit leur territoire. La mondialisation est un accélérateur d’inégalités et, en cela, elle est destructrice de nos tissus sociaux.

Le bilan social et politique de la mondialisation engagée depuis les années 1990 est terrifiant. Elle a détruit les classes moyennes dans nos pays, elle a relégué des pans entiers de notre territoire au rang de friches, elle a fragilisé notre indépendance au profit de monopoles mondiaux. Certaines entreprises, comme les GAFA, sont aujourd’hui des prédateurs qui font du profit par la manipulation de nos données et l’utilisation de notre espace public sans payer d’impôts. Elles détruisent nos biens communs, nos systèmes sociaux, nos infrastructures.

Le moment politique est celui où l’État et la nation reprennent le contrôle de l’économie. C’est le moment où les Français doivent prendre une part plus importante dans le capital des entreprises françaises, le moment aussi d’inventer de nouvelles formes de propriété pour les fournisseurs de grands services collectifs. Et c’est le moment d’en finir avec l’illusionnisme de l’économie financière, pour renouer avec l’économie politique.

Revue des deux mondes – Vous mentionnez un point important dans votre livre. Vous le nommez la « révolution de la distance ». De quoi s’agit-il ?  

Hervé Juvin – La mondialisation naïve a été fondée sur des données économiques fausses, ou manipulées, selon lesquelles la distance ne valait plus rien. Ainsi s’expliquent ces vêtements qui font le tour du monde avant d’arriver sur les rayons de nos magasins. La gratuité de la distance est une illusion. Elle omet les coûts cachés des transports de grands volumes sur longues distances, ces externalités qu’il va bien falloir réintégrer au calcul économique et à la décision politique.

« La troisième révolution industrielle consiste en cette formule : le plus proche est le mieux. »

Quand le prix de la distance devra être payé, par exemple à travers la tonne de carbone, la relocalisation des entreprises va redevenir une évidence. C’en sera fini du modèle de l’entreprise mondialisée qui produit le même produit pour l’ensemble des marchés mondiaux. J’ajoute un autre aspect : si l’on souhaite agir au plus près des besoins des consommateurs, il faut prendre en compte les particularités d’un territoire, les singularités des communautés. Les entreprises redécouvrent la géopolitique, l’intelligence territoriale, et il était temps ! La troisième révolution industrielle consiste en cette formule : le plus proche est le mieux.

Revue des deux mondes – La relocalisation des entreprises va de pair avec la « relocalisation du pouvoir ». À qui et comment doit-on reprendre ce pouvoir ?

Hervé Juvin – Le patron d’une grande entreprise pétrolière avait déclaré que les États, au bout du bout, restaient les patrons. J’en suis convaincu ! Lorsque Donald Trump a tapé du poing sur la table, des dizaines d’entreprises ont relocalisé leur production aux États-Unis. En Chine, aucune entreprise ne peut prendre de décisions qui iraient contre l’intérêt national ou celui du Parti communiste. Il nous faut réarmer nos politiques !

Nous nous sommes désarmés pour deux raisons. Par idéologie, parce que nous pensions que les marchés avaient toujours raison et par souci d’économie du pouvoir ; nos dirigeants sont agiles pour reporter sur les marchés ou l’Union européenne les mesures qu’ils n’assument pas. Quand il le veut, le pouvoir politique peut reprendre la main.

« Nous devons réinventer les voies nouvelles du patriotisme économique. »

En ce qui concerne plus spécifiquement la France, l’abandon de pouvoir a été tel qu’il faut retrouver notre souveraineté monétaire et renationaliser notre dette qui est détenue aux 2/3 par l’étranger (ce qui signifie, concrètement, que notre politique budgétaire et donc économique est sous la contrainte des investisseurs étrangers). Enfin, nous devons réinventer les voies nouvelles du patriotisme économique. Nous avons laissé dépérir l’idée de l’actionnariat populaire, c’est-à-dire qu’une grande partie des Français devraient être actionnaires directs d’une entreprise française. Rétablir le lien direct des Français avec leurs entreprises est un chantier parmi les plus importants.

Revue des deux mondes – Vous consacrez une sous-partie d’une de vos conversations à la « France bleue ». Quels sont les grands enjeux écologiques de la mer pour la France ?

Hervé Juvin – Politique de la mer et politique de la terre sont indissociables. L’une est le prolongement de l’autre, et inversement. Notre territoire maritime et ultramarin est le second du monde. Ceci fait de la France la seconde réserve de biodiversité. La France a des intérêts sur tous les continents et océans du monde. En un mot, elle a une dimension mondiale. Dans la mer se trouvent beaucoup des ressources nécessaires à la vie, que nous sommes aujourd’hui en train de gaspiller.

« Le point décisif touche au retour du sacré, des symboles et de ces lieux d’unité nationale qui donnent consistance à la communauté des Français. »

Lutter contre ce gaspillage est un enjeu très important. Il nous faut conserver nos littoraux. Le bétonnage des côtes espagnoles ou grecques est un saccage des biens communs. Il faut aussi tenir les espaces maritimes que nous possédons, plutôt que de réduire les moyens de la marine française. Je pense notamment aux patrouilleurs et aux bâtiments légers de surveillance et d’intervention. Dans notre domaine maritime situé loin de la métropole, nous sommes pillés par des bateaux usines, par des pirates de tous types. La France a pourtant un modèle public national opérationnel de sécurité de protection des côtes et des mers.

Le point décisif touche au retour du sacré, des symboles et de ces lieux d’unité nationale qui donnent consistance à la communauté des Français. Les terres françaises, les mers françaises, comme les variétés animales ou végétales endémiques aux terroirs français, ne sont pas à vendre ! Les biens communs des Français, la laïcité, la qualité de l’espace public, la liberté des mots, des idées et des corps,  ne sont pas à vendre. Ils n’ont de prix dans aucune monnaie du monde, et ceux qui sauront les défendre, et ceux qui sauront les promouvoir, seront les gagnants du moment politique qui s’annonce, le moment d’une renaissance nationale.


Le moment politique – Extrait (Atlantico)

Les hommes ne sont pas une marchandise.

Les Français peuvent être fiers d’être français. Dans tant de pays, tant de lieux du monde, être français fait passer dans les regards de ceux que je rencontre du respect, de la considération, du désir. Il faut que les Français redécouvrent comme c’est bien, c’est fort, c’est grand d’être un citoyen français.

Cette fierté désarmera l’attraction qu’exercent des fondamentalismes religieux, des idéologies de toute nature, sur tant de jeunes ou moins jeunes Français qui ne savent plus qui ils sont.

Ils remplissent le vide creusé par l’individualisme radical et le conformisme juridique; ils ne sont forts que de notre faiblesse, ils ne séduisent que parce que nous ne savons plus dire combien la France attire, comme c’est une chance d’être français et d’avoir la France en commun!

Je constate avec effroi que la seconde mondialisation, financière et technique, qui s’est engagée depuis les années 1980, a fait perdre tout respect pour les peuples, les religions, les cultures et les civilisations, destinés à se dissoudre dans un grand tout universel, ou à survivre comme folklore, attraction touristique, selon le chiffre d’affaires qu’ils suscitent!

Il faut le répéter; dans nombre de sociétés africaines, la plus grande peine infligée aux «délinquants», c’était que le chef ne leur adresse plus la parole! Le développement là-bas, le déracinement ici, ont détruit la paix, la confiance, en même temps que les limites de ces sociétés dont le seul tort est qu’elles se suffisaient à elles-mêmes. La volonté de rendre le monde plat pour le réduire au marché, l’affirmation que tous les hommes sont les mêmes, ont produit une absence totale de curiosité, d’intérêt et de respect pour les Autres, leur croyance, leurs mœurs, leur culture; puisqu’ils sont les mêmes, pourquoi tenir compte de ces différences? Puisqu’ils sont les mêmes, pourquoi ne pas les réduire à leur prix !

La petite musique qui couvre tous les débats sur la citoyenneté et les migrations résonne depuis les années 1960; et c’est le sous-entendu constant selon lequel si c’est bon pour l’économie c’est bon pour la France.

C’est indécent; il traite les migrations comme un flux économique pareil à d’autres. Le problème n’est pas l’argent, c’est la France! Le problème n’est pas le solde de l’immigration de peuplement, ce sont les Français qui souffrent, qui doutent et qui résistent! La France n’a pas pris la tête du combat contre l’esclavage, voici bientôt deux siècles, pour s’abandonner à l’esclavage moderne qu’est le trafic des migrants! Elle n’a pas organisé la décolonisation en Afrique pour être colonisée à son tour!

Et ceux qui disent, écrivent, et même publient des rapports pour préconiser que s’il y a dix millions d’emplois non pourvus en France, et dix millions de jeunes sans emploi en Algérie, au Maroc ou à Madagascar, il suffit de les importer, devraient avoir honte de réinventer le trafic des esclaves de jadis. Quel mépris pour la personne humaine, quel mépris pour ce trésor de langue, de culture, de croyances, de liens familiaux et sociaux qui fait une personne humaine – et pas une marchandise qu’on trafique d’un côté à l’autre de la Méditerranée!

La noblesse de la fonction politique, la noblesse des affaires publiques, c’est de faire avec ceux qui sont là. C’est avec les Français que nous ferons la France, et pas avec des mercenaires importés, et pas avec des occupants payés leur prix ! La politique de citoyenneté, c’est garantir à toutes les Françaises, à tous les Français, qu’ils ne seront pas laissés sur le bord du chemin, qu’ils ne seront pas sacrifiés à des intérêts étrangers, qu’ils ne seront pas remplacés par d’autres, plus performants ou plus soumis.

La politique de citoyenneté, c’est élever chacune, chacun, au plus haut de ce qu’ils sont et de ce qu’ils peuvent, par ce que la France leur donne, par ce que la France leur demande, par ce que la France a d’unique et de singulier et qui est leur bien commun. Et, s’il faut choisir entre l’ouverture à des migrations choisies, ou vivre dans un monde de robots dociles, comme le Japon l’a choisi, que la France soit assez forte, assez rayonnante et assez exigeante pour que les nouveaux venus brûlent de devenir français comme nous, plus que nous, mieux que nous!

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s