Longévité, les limites d’une espérance

Longévité, les limites d’une espérance (Le Monde diplomatique – juin 2018)

Une vie toujours plus longue : telle était la promesse des « trente glorieuses », donnant la mesure des progrès sociaux et médicaux acquis depuis la seconde guerre mondiale. Les gains d’espérance de vie forment le socle de nombreuses politiques, notamment du recul de l’âge de départ à la retraite. Pourtant, ils ne sont pas immuables…

En France comme dans la majorité des pays européens, la plupart des prévisionnistes annoncent une augmentation continue de l’espérance de vie à la naissance. Certes, cette croissance serait moins rapide qu’au cours des dernières décennies, mais elle pourrait conduire à une longévité de 93 ans pour les femmes et de 90 ans pour les hommes en 2070, selon le « scénario central » de l’Institut national de la statistique et des études économiques (1). Les projections restent un exercice périlleux (2), compte tenu des nombreuses données inconnues, telles que l’évolution du contexte social et environnemental. Dans le passé, chaque fois que des démographes s’y sont essayés, ils se sont trompés en prévoyant des augmentations inférieures à ce qu’elles furent réellement. Aujourd’hui, ne tomberaient-ils pas dans l’erreur inverse ?

Récemment encore, plusieurs régions du monde ont connu des épisodes d’effondrement de l’espérance de vie, généralement passagers et dus à des bouleversements politiques ou à des maladies qu’on ne savait pas combattre. Cela a été le cas en Afrique de l’Est et du Sud après l’apparition du VIH-sida, mais aussi pour les hommes des pays de l’ancien bloc communiste après la chute du mur de Berlin en 1989. En Russie, il a même fallu attendre 2013 pour que l’espérance de vie masculine retrouve le niveau de 1988 (3). Plus révélateur encore : le fléchissement enregistré aux États-Unis pour les deux dernières années connues (2015 et 2016) et après quatre ans de stagnation (4). En France, on observe déjà un effritement. Après une augmentation assez régulière d’environ trois mois par an de 1980 à 2010, l’espérance de vie n’a progressé en moyenne que d’un mois par an. À compter de 2014, elle plafonne pour les femmes et ne croît que très peu pour les hommes. Alors, quelle courbe faut-il prolonger ?

La baisse de la mortalité va-t-elle se poursuivre, et, si oui, au même rythme ? Pour les deux premières causes de mort — cancers et maladies cardiovasculaires —, on peut le penser. La médecine continue à progresser et permet de guérir de plus en plus de personnes touchées par ces maladies ou de prolonger leur existence. Mais nul ne peut préjuger des avancées à venir, tandis que le nombre de malades augmente.

Qu’en est-il de maladies qui ont commencé à se développer à la fin du XXe siècle et au début du XXIe — ce qui n’est pas un hasard, compte tenu de la modification radicale du mode de vie en quelques décennies ? Trois facteurs principaux ont fortement changé : l’alimentation s’est dégradée, le niveau d’exercice physique a baissé et l’exposition aux polluants chimiques a augmenté. L’impact négatif de ces trois éléments sur la santé ne se manifeste en général qu’au bout de plusieurs dizaines d’années, ce qui explique qu’il ne se traduise pas encore par une augmentation de la mortalité.

Les habitudes alimentaires des Français se sont profondément modifiées pendant la seconde moitié du XXe siècle. Non seulement ils mangent plus, mais la proportion de chaque type de produit consommé a beaucoup évolué. Entre 1960 et 2001, les changements les plus marquants sont l’accroissement considérable des produits transformés (+ 158 % de préparations et conserves de légumes, + 98 % de viandes préparées, + 60 % de confiseries, pâtisseries et boissons sucrées), au détriment des produits frais (— 36 % de légumes frais, — 21 % de fruits frais, — 59 % de produits bruts traditionnels) (5). L’impact de la part croissante des aliments transformés et sucrés s’avère indiscutablement négatif. Cela conduit à une baisse importante des apports de constituants utiles (vitamines, antioxydants) et à une inflation des indésirables (sel, sucre, matières grasses saturées, conservateurs et additifs de toutes sortes). Une étude récente, effectuée sur une cohorte de plus de 100 000 personnes, a conclu qu’une hausse de 10 % de la consommation de produits ultratransformés se traduisait par une augmentation de 12 % des cancers (6).

Par ailleurs, on sait que la sédentarité représente un important facteur de risque de maladies chroniques. Même si on manque d’éléments de comparaison précis avec le passé, on peut affirmer que l’exercice quotidien, notamment pour se déplacer, a considérablement diminué. L’exemple le plus frappant est celui des enfants et des adolescents. Jusqu’aux années 1970, beaucoup rentraient chez eux à midi, à pied ou à vélo, pour déjeuner. Avec la fermeture de nombreuses écoles de village, et plus récemment la crainte des accidents ou des enlèvements, la majorité d’entre eux empruntent aujourd’hui l’autobus ou la voiture, ou mangent à la cantine. En 1982, 60 % des déplacements vers le lieu d’études étaient effectués sans moyen motorisé, mais seulement 36 % en 2008 (7). Par ailleurs, le temps passé devant un écran a fortement augmenté : pour la tranche d’âge 18-44 ans, il était de cinq heures et vingt-six minutes par jour en 2014-2015 (8).

Les effets encore inconnus de la malbouffe, de la sédentarité et des cocktails chimiques

Les dernières enquêtes montrent que le niveau d’activité physique reste très inférieur aux recommandations. Par exemple, seules 5 % des filles de 15 ans atteignent un niveau satisfaisant — alors que le sport est déterminant chez les adolescents pour la solidité des os à l’âge adulte. D’après diverses enquêtes, la moitié des hommes et deux tiers des femmes ne bougent pas suffisamment, ce qui augmente le risque d’obésité, de diabète et de certains cancers. Il a ainsi été démontré que l’activité physique réduit de 58 % le risque de survenue d’un diabète dans une population intolérante au glucose, alors qu’un traitement médicamenteux ne le diminue que de 31 %. Un exercice régulier réduit aussi l’incidence d’accident vasculaire cérébral de 25 %, et d’autant le risque de cancer du côlon.

L’industrialisation généralisée de la production dans tous les domaines s’est traduite par une invasion des produits chimiques dans notre environnement quotidien : pesticides, hydrocarbures, métaux lourds, phtalates, bisphénol A et des milliers d’autres composés jamais évalués. La plupart d’entre eux ont des effets cumulés à très long terme encore mal connus. « On estime que les maladies causées par la pollution de l’air ont été responsables de neuf millions de morts prématurées en 2015, soit 16 % de l’ensemble des morts dans le monde », affirmait la revue The Lancet en octobre 2017 ; mais on ne dispose malheureusement encore que de peu de données sur les conséquences des autres pollutions.

Nul ne peut prédire de façon précise l’impact de l’augmentation de ces trois facteurs de risque. On sait en revanche que la première génération exposée dès la plus tendre enfance à la malbouffe, à la sédentarité et aux cocktails chimiques est née dans les années 1980. Elle est encore trop jeune pour être décimée par les maladies chroniques. Mais prévoir qu’elle pourra massivement vivre après 70 ans relève d’un pari hasardeux, à moins que la médecine ne fasse des progrès fulgurants et ne soit radicalement réorientée vers la prévention.

L’incidence du diabète, maladie qui fait baisser l’espérance de vie, a augmenté de 5,4 % par an dans la période 2006-2009 et de 2,8 % par an dans la période 2012-2015. La France compte 3,3 millions de diabétiques traités médicalement, et probablement 700 000 diabétiques qui s’ignorent. Alors que le tabagisme tend à diminuer chez les hommes, le taux de personnes hospitalisées pour une broncho-pneumopathie chronique obstructive a augmenté, entre 2000 et 2012, de 88,4 % chez les hommes et de 30,5 % chez les femmes (9).

Certaines maladies étaient inconnues ou rares il y a encore cinquante ans. La maladie d’Alzheimer touche aujourd’hui près de 1 million de personnes en France, et celle de Parkinson environ 150 000. On sait que cette dernière n’est pas sans lien avec l’environnement, notamment l’exposition aux pesticides. Le grand public ignorait la stéatose hépatique non alcoolique, ou « maladie du soda », jusqu’à ce que les médias révèlent que le chroniqueur sportif Pierre Ménès en était atteint. Sans symptômes spécifiques, et incurable dans l’état actuel des connaissances, elle toucherait de 20 à 30 % de la population européenne et de 27 à 34 % de la population américaine (10). Il s’agit d’une surcharge du foie en graisses, les malades développant une sorte de foie gras, principalement à cause d’un diabète de type 2, de l’obésité et de l’hypertension. Une étude américaine a conclu que la consommation de plus d’une canette de soda par jour augmentait de 50 à 60 % le risque de la contracter (11).

Déjà, l’espérance de vie en bonne santé (ou sans incapacité) n’augmente plus depuis une dizaine d’années (64,1 ans pour les femmes et 62,7 pour les hommes). Nous passons un nombre croissant d’années de notre vie — vingt et un ans pour les femmes et dix-sept pour les hommes — avec au moins une incapacité. On observe aussi une augmentation constante du nombre de personnes en affection de longue durée, passé de 8,3 millions en 2008 à 10,4 millions en 2015.

Cet état des lieux vaut pour l’ensemble des pays industrialisés, en particulier pour les autres pays européens, dans lesquels la courbe de l’espérance de vie évolue en moyenne comme celle de la France. En revanche, elle varie considérablement selon la catégorie sociale et le niveau de diplôme. En France, les hommes appartenant aux 5 % les plus aisés financièrement peuvent espérer vivre treize ans de plus que les 5 % les moins aisés (12). De même, les diplômés de l’enseignement supérieur vivent sept ans de plus que les non-diplômés. Ces écarts ont plusieurs causes : meilleure hygiène de vie chez les cadres et les diplômés, moindre exposition aux polluants chimiques, meilleur suivi médical — ce qui se traduit par une moindre incidence du surpoids ou de certaines maladies, notamment le diabète, et par une meilleure prise en charge des maladies chroniques. La différence d’espérance de vie entre les quartiers défavorisés et les plus aisés a été bien étudiée dans la ville de Glasgow, en Écosse, où les écarts sont très importants : seize ans pour les hommes et onze pour les femmes (13).

Qu’en conclure pour les prochaines années ? Toute prévision chiffrée serait imprudente, mais l’optimisme qui transparaît dans les discours publics ou les statistiques officielles mérite d’être discuté, et même largement tempéré ; une prise de conscience émerge d’ailleurs chez une partie des consommateurs. Plusieurs tendances de fond, confirmées par des indices récents, laissent penser que l’espérance de vie stagnera bientôt, voire diminuera si nous ne changeons pas rapidement et rigoureusement notre mode de vie. Deux modifications paraissent prioritaires pour prolonger notre existence en pleine capacité de nos moyens : davantage d’exercice physique et une alimentation débarrassée des pesticides comme des transformations et adjonctions délétères (sucres, sel, conservateurs chimiques, etc.).

Claude Aubert – Ingénieur agronome, spécialisé en agriculture biologique.


(1« Projections de population à l’horizon 2070. Deux fois plus de personnes de 75 ans ou plus qu’en 2013 », Insee Première, no 1619, Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), Paris, novembre 2016. Sauf mention particulière, toutes les statistiques de cet article viennent de l’Insee.

(2Dans Espérance de vie, la fin des illusions (Terre vivante, 2006), nous avions un peu vite pronostiqué un plafonnement, puis une diminution de l’espérance de vie dès 2013. Cette date était heureusement erronée.

(3Lire Philippe Descamps, « La Russie en voie de dépeuplement », Le Monde diplomatique, juin 2011.

(4Lire Maxime Robin, « Overdoses sur ordonnance », Le Monde diplomatique, février 2018.

(5« La consommation alimentaire depuis quarante ans. De plus en plus de produits élaborés », Insee Première, no 846, mai 2002.

(6Collectif, « Consumption of ultra-processed foods and cancer risk : results from NutriNet-Santé prospective cohort », British Medical Journal, Londres, 14 février 2018.

(7Corinne Praznoczy, Céline Lambert et Charlotte Pascal, « État des lieux de l’activité physique et de la sédentarité en France. Édition 2017 » (PDF), Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité, Paris, février 2017. Les autres chiffres sont tirés du même document.

(8« INCA 3. Évolution des habitudes et modes de consommation, de nouveaux enjeux en matière de sécurité sanitaire et de nutrition », Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail, Maisons-Alfort, 2017.

(9Michel Vernay, Christophe Bonaldi et Isabelle Grémy, « Les maladies chroniques : tendances récentes, enjeux et perspectives d’évolution », Santé publique, vol. 27, supplément no 1, Laxou, janvier-février 2015.

(10« Stéatose hépatique non alcoolique et stéato-hépatite non alcoolique » (PDF), World Gastroenterology Organisation, Milwaukee, juin 2012.

(11Collectif, « Sugar-sweetened beverages, diet soda, and fatty liver disease in the Framingham heart study cohorts », Journal of Hepatology, vol. 63, no 2, New York, août 2015.

(13Ruairidh Nixon, « Comparisons of aspects of Glasgow’s 56 neighbourhoods » (PDF), Glasgow Centre for Population Health, février 2016. Lire Julien Brygo, « Vivre riche dans une ville de pauvres », Le Monde diplomatique, août 2010.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s