Olivier Delorme- Les bonnes raisons de sortir de l’Europe

Olivier Delorme : « Affirmer que l’Europe c’est la paix est une fadaise doublée d’une mystification » (Le Comptoir)

Olivier Delorme est à la fois historien et écrivain. Ses domaines de compétence vont du génocide arménien à la Grèce – sur laquelle il a écrit une œuvre monumentale en trois tomes « La Grèce et les Balkans » . Si son travail évolue à la lisière entre la littérature et l’histoire la plus érudite, c’est pour un livre engagé et volontiers polémique que nous avons décidé de l’interroger. En effet, Olivier Delorme est farouchement opposé à l’Union européenne et c’est dans cette optique qu’il publie en 2016, « 30 bonnes raisons pour sortir de l’Europe » (éditions H&O), véritable réponse aux lieux communs qui circulent autour de cette institution anti-démocratique et néolibérale.

Le Comptoir : Vous vous moquez du lieu commun européiste disant que l’Europe c’est la paix… La formation de l’Union européenne n’a-t-elle pas aidé à pacifier une Europe qui a connu deux guerres mondiales et bien d’autres encore ?

Olivier Delorme : Nullement. En réalité, la guerre est impossible en Europe dès lors que les États-Unis d’Amérique en 1945, puis l’Union soviétique en août 1949, ont acquis l’arme atomique. En effet, au mois d’avril de cette même année 1949, dix États européens de l’Ouest se sont liés au Canada et aux États-Unis par le pacte d’assistance mutuelle qu’on appelle l’Alliance atlantique, tandis que des troupes soviétiques stationnent dans la plupart des États d’Europe de l’Est qui formeront le Pacte de Varsovie en 1955. Dès lors, les deux Grands peuvent, en Europe, se jauger, se gêner, mais pas provoquer une remise en cause de l’équilibre qui dégénérerait en conflit nucléaire, puisque chacun considère son “glacis européen” comme faisant partie de ses intérêts vitaux. C’est l’équilibre de la terreur, et rien d’autre, qui assure la paix en Europe après 1945.

Quant à la possibilité d’une guerre franco-allemande dans ce contexte géopolitique, elle relève simplement du burlesque. Les États-Unis exerçant sur l’Europe de l’Ouest une hégémonie sans partage jusqu’en 1958, il est en effet extravagant d’imaginer que des États qui dépendent entièrement d’eux pour leur sécurité et beaucoup pour leur approvisionnement et leur reconstruction (plan Marshall), qui abritent en outre sur leur territoire des bases américaines, puissent entrer en guerre les uns contre les autres. Enfin, lorsque la France quitte l’organisation militaire intégrée de l’Alliance atlantique (1966), c’est que sa force de dissuasion nucléaire est devenue opérationnelle : aucune agression directe contre elle de la part d’une puissance non nucléaire n’est donc plus envisageable. Dans ces conditions, affirmer que “l’Europe c’est la paix” est une fadaise doublée d’une mystification.

La réalité, c’est que ce qu’on appelle la “construction européenne” et c’est une construction américaine de guerre froide : il ne s’est jamais agi que d’organiser économiquement la partie de l’Europe sous hégémonie américaine. On sait aujourd’hui que les services spéciaux américains ont abondamment financé les mouvements paneuropéens, et que la plupart des “Pères de l’Europe” ont été ce que les archives de la CIA désignent comme des hired hands ou mains louées, ce que je propose, dans ces 30 bonnes raisons pour sortir de l’Europe, de traduire par mercenaires ou domestiques appointés. D’ailleurs, nombre de ces Pères ont aussi eu une carrière à l’OTAN et/ou une retraite dorée dans des multinationales américaines.

Quant à la pacification des relations entre les deux blocs de la guerre froide, elle n’a elle non plus strictement rien eu à voir avec la “construction européenne”. Elle s’est faite d’abord à l’initiative du général de Gaulle, qui parlait volontiers d’Europe de l’Atlantique à l’Oural, c’est-à-dire sans aucun rapport avec l’Europe américaine de Monnet et de ses compères, et pour partie en réaction à l’échec du seul plan européen qui n’a pas été inspiré ou patronné par les Américains (Plan Fouchet, 1961-1962) et que, pour cette raison, les partenaires d’alors de la Communauté économique européenne (CEE) ont fait capoter. De même, l’autre politique de détente européenne a été initiée par un autre État-nation du continent, et de nouveau hors du cadre de la CEE. C’est l’Ostpolitik de l’Allemand Willy Brandt, qui répond d’abord à des impératifs nationaux allemands. Les États-nations ont donc joué, dans la pacification de l’Europe, un rôle bien plus actif que la “construction européenne”.

Ajoutons encore que, à Chypre, l’Union européenne (UE) n’a fait qu’entériner l’occupation et la colonisation illégale (depuis 1974) de 37 % d’un État qui en est devenu membre en 2004 (la République de Chypre) par un État candidat à l’Union (la Turquie) : situation parfaitement ubuesque ! Et l’UE n’a jamais sérieusement tenté quoi que ce soit, ni exercé la moindre pression significative sur la Turquie, afin de dégager une solution politique à ce conflit. Elle n’a pas davantage manifesté la moindre solidarité aux Chypriotes qui, depuis plusieurs mois, doivent faire face à des intimidations de la marine de guerre turque destinées à empêcher la mise en valeur de gisements gaziers situés dans la zone économique exclusive de la République de Chypre.

De même l’UE n’a-t-elle jamais rien tenté de sérieux pour obtenir de la Turquie – qu’elle finance pourtant largement au titre de la pré-adhésion et, plus récemment, à celui du chantage aux migrants – qu’elle mette fin à ses innombrables violations des espaces maritime et aérien grecs, c’est-à-dire à la violation des frontières de l’Union ! Et lorsque, en 1996, la Turquie occupe les îlots grecs d’Imia (de nouveau menacés le printemps dernier), conduisant les deux pays au bord du conflit (trois morts dans le crash d’un hélicoptère grec), la Commission et le Conseil se taisent. Seul le Parlement vote une résolution, sans la moindre conséquence pratique, réaffirmant les droits souverains de la Grèce et invitant le Conseil à « prendre les mesures qui s’imposent pour améliorer les relations entre la Grèce et la Turquie ». Ce qu’il ne fera pas. C’est finalement une médiation américaine qui rétablira le statu quo.

Or, la permanence de la menace turque, qui a connu un regain ces derniers temps sans plus de réaction de l’UE, contraint la Grèce à soutenir un effort militaire disproportionné : elle est le pays de l’OTAN qui consacre, après les États-Unis, la part la plus importante de son PIB aux dépenses militaires. Et cet effort a largement contribué à la “construction” de la fameuse dette grecque, tout en enrichissant les industries de défense allemande et française, dont la Grèce figure régulièrement parmi les clients les plus importants.

Enfin, ce qu’on appelait alors les “Communautés européennes” a joué un rôle singulièrement toxique dans le déclenchement des guerres de sécession yougoslaves, et fait la démonstration que la prétendue solidarité européenne ne pèse rien dès que des intérêts nationaux puissants sont en jeu. En effet, si le 16 décembre 1991 le Conseil européen fixait à l’unanimité les critères de reconnaissance des indépendances slovène et croate et chargeait une commission d’arbitrage de les apprécier, l’Allemagne puis l’Autriche, soucieuses de se reconstituer un espace d’influence plus ou moins exclusive sur d’anciennes terres austro-hongroises devenues yougoslaves en 1918, violaient la décision du Conseil dès le 23 décembre, mettant ainsi le feu aux poudres. De même, les décisions européennes, comme je l’explique dans le troisième tome de La Grèce et les Balkans (Gallimard, 2013) contribuèrent-elles largement au déclenchement des hostilités intercommunautaires en Bosnie-Herzégovine. Donc non seulement la “construction européenne” n’a pas créé les conditions de la paix en Europe, mais elle s’est montrée incapable de contribuer à la maintenir.

On parle beaucoup de “faire l’Europe”, et les euro-libéraux mettent en avant qu’il s’agit de la seule façon de s’opposer aux grandes nations comme les USA, la Chine ou la Russie. Mais n’est-ce pas contradictoire avec l’implication grandissante de l’OTAN au sein de l’UE ? Quels sont d’ailleurs ces liens avec cette organisation issue de la Guerre froide ?

OTAN et UE ont une même origine – la Guerre froide – et un même but : l’intégration entre les deux rives de l’Atlantique. Comme l’ont de nouveau montré la rage de la Commission européenne à négocier le TAFTA dans la plus totale opacité, de manière à cacher la réalité à des opinions européennes largement hostiles à cet accord, et sa volonté de contourner les parlements nationaux dans la ratification du CETA.

Si l’on examine la chronologie, la création en 1952 de la première Communauté européenne, celle du charbon et de l’acier (CECA), conçue par Monnet, agent d’influence américain – stipendié ou non peu importe – est suivie de peu par la substitution1, dans les importations des pays de cette CECA, du charbon américain en surproduction au charbon polonais, de bien meilleure qualité mais se trouvant dans une Europe avec laquelle les États-Unis veulent que les échanges commerciaux cessent. Puis les États-Unis accordent à la CECA, dès 1953, un prêt dont la contrepartie est l’augmentation des achats de leur charbon au coût minoré par des subventions au fret. Au final, la CECA a permis aux États-Unis d’exporter en Europe leur surproduction, ce qui conduit, à terme, à la fermeture des mines des États membres de la CECA eux-mêmes.

Ajoutons que le premier ambassadeur américain près la CECA, nommé à la demande pressante de Monnet, est David Bruce, qui fut chef de la branche européenne de l’OSS (l’ancêtre de la CIA) puis un très interventionniste ambassadeur en France (19491952) ; il le sera ensuite en Allemagne (1957-1959) et au Royaume-Uni (1961-1969). Bruce sera également chargé de pousser à la constitution de la Communauté européenne de défense (CED), destinée à répondre aux exigences américaines d’un réarmement allemand après le début de la guerre de Corée (juin 1950). Car les États-Unis devant envoyer des troupes en Corée, ils demandent aux Européens de participer davantage à leur propre défense (ça ne date pas de Trump !). La CED est imaginée de nouveau par Monnet (ou par ceux qui lui soufflent ses idées) pour neutraliser les oppositions en Europe à la renaissance d’une armée allemande cinq ans après la fin du second conflit mondial, et le gouvernement français de René Pleven la fait sienne (octobre 1950). Le traité est signé en mai 1952, mais l’opposition des gaullistes et des communistes fera échouer sa ratification au Parlement français en août 1954.

Parallèlement, en février 1952, la conférence de Lisbonne des États membres de l’Alliance atlantique adopte le rapport d’un comité de sages – dont Monnet, l’indispensable bonne à tout faire des Américains, est bien sûr l’un des membres – qui crée une organisation militaire intégrée, l’OTAN, destinée à placer sous commandement américain l’armée dite européenne (CED) qui n’a d’autre fonction que d’être une troupe de supplétifs. Enfin, on confie aussi à Bruce la tâche de promouvoir la création d’un organe politique européen unique. Moins d’un an après la mort de la CED, se réunit la conférence de Messine (juin 1955) qui lance la négociation sur les traités de Rome signés le 25 mars 1957. Et le 16 mai suivant, le Belge Paul-Henri Spaak, qui a été le principal artisan de ces traités, devient le 2e secrétaire général de l’OTAN, poste dans lequel un autre des “pères-signataires” de Rome en 1957, le Néerlandais Joseph Luns, sera le recordman de durée (1971-1984). OTAN et “construction européenne” sont intimement liées : elles ont toujours été les deux faces d’une même monnaie !

Et la “défense européenne”, aujourd’hui comme au temps de la CED, n’a jamais été qu’un leurre. Lors de la négociation du traité de Maastricht, il s’est rapidement avéré que la plupart des États ne pouvaient concevoir que le “pilier” de défense et de sécurité commune fût autre chose que l’OTAN. On y a mis les formes parce que la France n’avait pas encore liquidé l’héritage gaullien, mais la réintégration de celle-ci dans cette organisation militaire sous commandement américain, ébauchée par Chirac, conclue par Sarkozy et ratifiée (malgré des engagements contraires) par Hollande, rend inutiles les circonlocutions d’autrefois. Ce n’est pas tant qu’il y ait une “implication grandissante” de l’OTAN dans l’UE, c’est juste qu’on dissimule moins une réalité consubstantielle à la “construction européenne”.

Par ailleurs, pour les États de l’Europe anciennement sous hégémonie soviétique, l’intégration à l’UE a été l’antichambre de l’intégration à l’OTAN (raison pour laquelle Moscou a réagi si vigoureusement lors de l’association de l’Ukraine à l’UE). Et j’oserais dire que, pour eux, l’appartenance à l’OTAN est beaucoup plus importante que leur appartenance à l’UE.

Mais ce qui est aujourd’hui le plus drôle, c’est que les orientations de la nouvelle administration américaine viennent troubler ce très vieux jeu. Parce que la monnaie européenne, largement sous-évaluée pour les fondamentaux de l’économie allemande (et largement surévaluée pour la plupart des économies de la zone que cette monnaie étouffe), est devenue un redoutable instrument de dumping au service des exportations allemandes, Trump range désormais l’UE parmi les ennemis des États-Unis et remet en cause le libre-échange avec cet espace. Alors qu’on sait que, par le passé, les États-Unis ont été à la fois les moteurs du libre-échange (qui est toujours la loi du plus fort… mais les États-Unis n’étant plus aujourd’hui les plus forts, ils n’y ont plus intérêt) comme de la monnaie unique. L’ouverture des archives américaines a ainsi révélé un mémorandum de la section Europe du département d’État américain, en date du 11 juin 1965, dans lequel Robert Marjolin, l’ombre de Monnet et vice-président de la Commission (1958-1967), se voyait prescrire « de poursuivre l’union monétaire à la dérobée (ou en rusant), jusqu’au moment où ‘l’adoption de ces propositions serait devenue pratiquement inéluctable »²… Ceci est à mettre en parallèle avec la décision du sommet européen de La Haye, en décembre 1969, de confier à une commission présidée par le Luxembourgeois Pierre Werner l’élaboration du premier projet (rapport remis en octobre 1970) d’union économique et monétaire.

Par ailleurs, le même Trump n’a plus de mots assez durs pour l’OTAN qui, à ses yeux, coûte trop cher aux Américains. D’autant que ses relations avec Poutine semblent indiquer qu’il souhaite sortir de l’actuel remake de Guerre froide. On oublie souvent, en Europe, que le principe fondamental de la diplomatie américaine, depuis l’indépendance jusqu’en 1948, a été le refus des alliances permanentes. Ce n’est que le contexte de la Guerre froide qui a justifié le vote au Congrès de la résolution Vandenberg autorisant le président des États-Unis à conclure des alliances en temps de paix. Trump entend-il refermer ce qui pourrait n’avoir été qu’une parenthèse de soixante-dix ans ?

Hostilité à l’UE et désintérêt pour l’OTAN – deux créations états-uniennes –, c’est en tout cas ce qui cause aujourd’hui une forme d’affolement chez beaucoup de dirigeants européens et dans la nomenklatura de l’UE : comment des marionnettes pourront-elles vivre sans leur marionnettiste ?

Vous plaidez pour l’indépendance de la France, mais la France n’est-elle pas trop petite pour s’imposer sur la scène internationale ?

Non. Hier comme aujourd’hui, la question de la taille est une fausse question. Je ne vais pas vous faire la liste de tous les Empires, colosses aux pieds d’argile – jusqu’à l’URSS –, qui ont péri non en dépit mais, en tout ou partie, à cause de leur taille et de leur hétérogénéité. Ni la liste des petits États qui ont profondément marqué l’histoire de l’humanité – les cités grecques plus que l’immense Empire perse – ou le monde contemporain, quoi qu’on pense par ailleurs de leur action – Israël, par exemple. Le petit Uruguay est aujourd’hui un laboratoire politique, économique et social qui a engrangé bien plus de réussites que ses deux voisins géants, l’Argentine et le Brésil.

Un État n’est pas fort parce que son territoire est étendu ou sa population nombreuse. Il est fort parce que s’y exprime une volonté d’exister et de se projeter dans l’avenir en tant que peuple, une conscience d’avoir des intérêts communs, de former une communauté qui se traduit en volonté politique.

L’UE n’est pas une volonté – parce les Européens ne forment pas et ne formeront pas un peuple, en tout cas pas avant très longtemps. Elle n’est pas davantage une addition de volontés. Parce que ses États membres, et les peuples dont ils sont l’expression, n’ont ni les mêmes intérêts, ni la même vision du monde, ni la même conception de leur rôle dans ce monde, ni le même mode de vie, etc. L’UE n’est jamais que la soustraction de vingt-huit ou vingt-sept objections à chaque décision qu’elle doit prendre, et chaque décision n’est, au final, que le plus petit commun dénominateur entre vingt-sept ou vingt-huit intérêts divergents. Un plus petit commun dénominateur qu’il faut à chaque fois négocier âprement pendant que passent les trains de l’histoire. On ne joue aucun rôle, on ne pèse rien quand on est un plus petit commun dénominateur : on ne fait que subir la volonté de ceux qui ont le courage de l’exprimer.

En réalité, l’UE n’est que l’expression de vingt-sept lâchetés, de vingt-sept renoncements à exister par soi-même ; l’UE ne peut-être qu’un monstre mou, un géant aboulique et privé d’agilité. Aujourd’hui comme hier, et peut-être plus qu’hier, mieux vaut être une puissance moyenne, agile, qui sait ce qu’elle veut et coopère tous azimuts avec d’autres, sur la base de l’égalité et des avantages mutuels, plutôt qu’une partie impuissante d’un Empire impotent – plutôt le roseau que le chêne, pour paraphraser La Fontaine.

Par ailleurs, que dire d’un pays comme la Belgique, morcelée de l’intérieur et de faible envergure tant du point de vue géographique et militaire que du point de vue démographique ? Pablo Iglesias pour les mêmes raisons refuse d’envisager une sortie de l’UE. La sortie n’est-elle pas l’apanage des nations privilégiées ?

Comme je l’ai dit plus haut, la question n’est pas la taille mais la volonté de faire communauté politique. Il y a, je crois, 193 États membres de l’ONU, c’est-à-dire qu’il n’y a jamais eu autant d’États sur notre planète, et des États de toutes tailles. Prétendre donc que le temps des États nationaux serait révolu est une baliverne : nous vivons précisément le triomphe des États nationaux, indépendamment de leur taille, du niveau de leur PIB ou de l’importance de leur population.

En revanche, plus vous éloignez le citoyen des centres réels de décision, plus vous soustrayez le pouvoir réel à tout contrôle démocratique réel, plus vous décrédibilisez à la fois la démocratie et l’État national. Mais, contrairement au plan des eurolâtres, cette décrédibilisation ne se traduit pas par une demande de “plus d’Europe”, elle produit un repli vers l’infranational. Puisqu’on sait que l’État national ne protège plus et que l’Europe ne protège pas, on se replie vers des identités – réelles ou fantasmées – culturelles, linguistiques, religieuses… dont on attend une autre forme de protection. Et ce phénomène est particulièrement sensible dans certains États de formation récente ou fragiles du fait de régionalismes forts comme la Belgique, l’Espagne ou l’Italie.

Quant aux responsables politiques de gauche dite radicale ou populiste, leur pusillanimité à l’égard de la question européenne tient à mon avis à deux méprises qui risquent d’être mortelles pour eux. Ils pensent qu’on ne peut pas gagner une élection en expliquant pourquoi la sortie de l’UE est indispensable à la reconstruction de la démocratie et de l’État social. Mais lors du référendum grec de 2015, on a pilonné les Grecs, du soir au matin et du matin au soir, avec une propagande extravagante professant que s’ils votaient “non”, la Grèce serait expulsée de l’euro et de l’Union. Et les Grecs ont pourtant voté “non” à 61,31 %, avec une participation de 62,5 %. Ils n’étaient certes pas tous pour la sortie, mais ils en ont tous pris le risque. Puis il y a eu le Brexit. De même, les calamiteux taux de participation aux élections européennes (on a atteint 13 % en Slovaquie en 2014, et péniblement 43 % dans l’ensemble des pays, seulement parce que certains pratiquent le vote obligatoire) sont un excellent indicateur de l’absence totale d’adhésion populaire à ce projet. Et on va probablement voir, au printemps prochain, un affaissement supplémentaire de la participation conjugué à des gains substantiels pour les partis plus ou moins hostiles à l’UE – avec à la clé un parlement probablement très différent de l’actuel et une Commission où siégeront sans doute un nombre non négligeable d’eurosceptiques plus ou moins déterminés.

La deuxième raison, c’est qu’à gauche on continue à s’aveugler sur la nature intrinsèque, c’est-à-dire non réformable, de l’UE. Autrement dit à prendre les vessies ordolibérales et libre-échangistes de l’UE pour les lanternes de l’internationalisme.

La France forme-t-elle vraiment un couple avec l’Allemagne ? De l’extérieur, on a plutôt l’impression d’un maître et son valet suivant à la lettre ses demandes…

Cette histoire de “couple franco-allemand” relève de la mystification. Comme toute relation bilatérale, celle de la France et de l’Allemagne est fondée sur un rapport de force et connaît des hauts et des bas – plus de bas que de hauts si on fait le compte avec un minimum de bonne foi.

La fable du couple commencerait avec le tant célébré traité franco-allemand de 1963. Initiative française prise en réponse à l’échec du Plan Fouchet dont j’ai parlé plus haut, ce traité est signé par le chancelier Adenauer. Mais il déchaîne, au sein de son gouvernement comme au Bundestag, une telle opposition haineuse qu’Adenauer fut obligé de s’engager à démissionner pour obtenir sa ratification et que le Bundestag lui ajouta – cas unique dans l’histoire diplomatique –, un préambule interprétatif unilatéral – en partie rédigé par l’inévitable Monnet ! – qui… vidait le texte de son contenu politique en précisant que les liens de la RFA avec les États-Unis primeraient toujours ses engagements envers la France. Là-dessus, Ludwig Erhard remplaça Adenauer à la chancellerie : il était l’homme des Anglo-Américains depuis 1947, et sans doute le politique allemand le plus francophobe de son temps. Sacré mariage !

Le seul véritable couple fut celui d’Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981). On sait combien Mitterrand vécut mal la réunification à marche forcée imposée par Kohl et sa politique yougoslave à l’opposé de ce que voulait la France. Puis vint le temps – bientôt un quart de siècle – où la France, prisonnière du piège mortel de l’euro, se trouve confrontée aux perpétuelles injonctions allemandes à faire les “réformes nécessaires” pour satisfaire à des règles toujours plus imbéciles et contraignantes d’une monnaie unique absurde. Vingt-cinq ans durant lesquels les gouvernements français – pour préserver le “couple” et par délire eurolâtre – ont renoncé à défendre les intérêts de la France face au gouvernement d’un pays, l’Allemagne, qui mène une politique économique et monétaire dictée par ses seuls intérêts : si couple il y a, il n’est plus que celui du patron et de son larbin.

Vous parlez de l’influence ordolibérale sur la volonté de soustraire des décisions politiques (liées à des élections) les enjeux économiques. Antonin Cohen qui retrace les liens entre Vichy et la communauté européenne rappelle que la déclaration de Schuman de 1950 visait précisément à promouvoir l’avènement d’une technocratie économique – une déclaration qui rappelle les théories d’inspiration technocratique des années 1930. D’où vient cette méfiance profonde pour la politique et la démocratie sous toutes ses formes ?

Si on lit Monnet, que de Gaulle définit comme l’inspirateur de toute cette “construction”, ce qui frappe c’est la méfiance qu’il a pour les peuples. En la résumant avec à peine d’exagération pédagogique, la doctrine Monnet c’est : les peuples sont bêtes et donc inclinés à faire des bêtises ; notre rôle, à nous gens raisonnables et sachants, est de les empêcher d’en faire. En conséquence et dès l’origine, le principe central de la “construction européenne” consiste à dessaisir les instances démocratiques des leviers essentiels pour remettre ceux-ci entre les mains de sages qui savent mieux que les peuples ce qui est bon pour eux.

C’est aussi vieux que la politique ! Lorsque Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, fait dialoguer trois hiérarques perses sur le meilleur régime politique, il met les mots suivants dans la bouche de celui qui défend l’oligarchie : « choisissons un groupe d’hommes parmi les meilleurs, et investissons-les du pouvoir ; car, certes, nous serons nous-mêmes de leur nombre, et il est dans l’ordre de la vraisemblance que les hommes les meilleurs prennent les meilleures décisions ». Monnet ET la “construction européenne” sont tout entiers là-dedans.

Car en dépit de ce que serinent certains, l’Europe n’est pas une “belle idée” détournée de ses fins initiales. Le projet européen vise, dès l’origine et intrinsèquement, à placer en surplomb des démocraties nationales une oligarchie qui vide ces dernières de tout contenu, qui les réduit à des formes creuses, à un rite électoral sans signification puisque ce qui est en jeu n’est plus que de désigner celui qui conduira, dans son pays, la politique unique déterminée dans le sein de l’oligarchie européenne à partir des principes qu’elle a fait graver dans le marbre des traités.

En outre, l’échec de la CED convainc Monnet que, pour parvenir au but, il faut que les peuples l’ignorent. Il convient donc, plutôt que de présenter un projet fédéral condamné à l’échec, d’empiler les faits accomplis d’apparence technique qui, à terme, rendront inéluctable la réalisation de l’objectif politique. La “méthode européenne” n’a jamais consisté qu’à accumuler les micro coups d’État technocratiques, invisibles sur le moment, qui dessèchent les démocraties nationales de l’intérieur, les privant d’efficacité et de crédibilité. Si l’on refuse de voir ces réalités, on se réduit à l’impuissance face au Moloch européen.

Alors oui, l’illusion technocratique est au cœur de l’histoire du XXe siècle : les tyrannies totalitaires comme les démocraties nationales d’après-guerre qui ont cherché à concilier démocratie, efficacité et justice partagent ce goût des “experts”. Mais, dans le cas européen, la technocratie est un instrument au service d’un projet oligarchique.

Ainsi voit-on en Grèce et en Italie, en novembre 2011, à moins d’une semaine d’intervalle, l’UE combiner, et en réalité imposer, le remplacement de deux chefs de gouvernement issus d’élections, un social-démocrate et un conservateur (Papandréou et Berlusconi), par deux technocrates sans la moindre légitimité démocratique : Papadimos, ex-banquier central grec et ex-vice-président de la Banque centrale européenne, et Monti, ex-professeur en économie et management et ex-commissaire européen, tous deux membres de haut niveau de la nomenklatura technocratique européenne. Et l’on voit aujourd’hui en France un gouvernement qui est à la fois le plus technocratique, le plus autoritaire et le plus méprisant pour les droits du Parlement qu’il entend réduire, en même temps qu’il est le plus européen. Exemple qui, pas plus que les deux autres, ne doit rien au hasard mais doit tout à la réalité du projet européen.

Notes :

1 Voir Régine Perron, Le Marché du charbon, en enjeu entre l’Europe et les États-Unis de 1945 à 1958 (Publications de la Sorbonne, 2014).

2 « The State Department also played a role. A memo from the European section, dated June 11, 1965, advises the vice-president of the European Economic Community, Robert Marjolin, to pursue monetary union by stealth. It recommends suppressing debate until the point at which “adoption of such proposals would become virtually inescapable“. » Ambrose Evans-Pritchard, « Euro-federalists financed by US spy chiefs », The Telegraph (19 septembre 2000).


 

Force est de constater que, dans les médias dominants, le débat concernant la construction européenne se réduit le plus souvent à des lieux communs ou à des anathèmes : « L’Europe, c’est la paix et la prospérité pour tous, parce qu’ensemble on est plus fort. » « Quitter l’Union européenne serait une catastrophe économique, entraînerait le repli sur soi et le triomphe du nationalisme », entend-on de toute part.

Mais qu’en est-il vraiment ? L’Europe est-elle une « belle idée en soi » ? Les institutions européennes nous ont-elles protégés de la xénophobie et la guerre ? Leur fonctionnement est-il démocratique ? Sont-elles réformables ? C’est à toutes ces questions qu’Olivier Delorme répond en trente (et un) chapitres courts, argumentés et accessibles à tous, même lorsqu’il s’agit d’économie et de monnaie (deux domaines bien trop sérieux pour les abandonner aux idéologues de l’économie libérale). Pour lui, il est temps de rompre avec 60 ans de mensonges et d’enfumage !

Car le « déficit démocratique » que concèdent certains europhiles n’est pas le résultat d’une dérive du projet initial, mais bien celui de l’idéologie qui le sous-tend depuis l’origine, une idéologie qui vise à saper jour après jour l’État social et la démocratie que les combats des générations passées nous ont légués.

Comme tous les empires, l’Union européenne s’effondrera un jour. Mais faut-il attendre ce naufrage ? Ou redonner des perspectives d’avenir à notre pays ne suppose-t-il pas d’en sortir au plus vite ? Alors qu’approchent des scrutins majeurs, chaque citoyen doit être conscient que la « question européenne » détermine aujourd’hui la plupart des choix politiques.


Olivier Delorme : « L’UE est une construction fondamentalement anti-démocratique » (Le Comptoir)

Le Comptoir : L’influence incroyable des lobbys sur la politique européenne ne participe-t-elle pas aussi du déni de démocratie au niveau européen ?

Olivier Delorme : Elle en est un des symptômes les plus alarmants. C’est le cas à la Commission européenne, où les règles de déontologie sont d’une remarquable élasticité. Hier commissaire, demain membre du conseil d’administration d’une grande entreprise dont quelques mois plus tôt on “régulait” le secteur. On n’en finirait pas de citer des exemples : j’y consacre un chapitre de mon livre. Sortie de fonction à la Commission, où elle a traité la réglementation d’Uber, en octobre 2014, la Néerlandaise Neelie Kroes entre au Comité de conseil en politique publique d’Uber en mai 2015 ; la Danoise Coonie Hedegaard, commissaire à l’Action pour le climat, intègre, elle, le Comité international de durabilité de Volkswagen au moment où cette entreprise est convaincue de fraude massive aux émissions de CO2 ; le Slovène Janez Potočnik, commissaire à la Science et à la Recherche (2004-2010) puis à l’Environnement (2010-2014), qui n’a cessé de jouer la montre pour empêcher l’interdiction des pesticides tueurs d’abeilles, devient président du Forum pour le futur de l’agriculture, financé par le géant suisse de la chimie Syngenta… qui produit le pesticide Cruiser incriminé dans la mort des abeilles. Sans même parler du cas emblématique Barroso/ Goldman Sachs.

L’actuelle Commission a même érigé le conflit d’intérêt en une espèce de règle ! On a confié l’Énergie et le Climat au fondateur et principal actionnaire de deux sociétés pétrolières espagnoles ; l’Environnement, les Affaires maritimes et la Pêche à l’actionnaire principal du plus gros bétonneur de côtes maltais ; avant le Brexit, la Stabilisation financière, les Services financiers et l’Union des marchés de capitaux étaient revenus au dirigeant britannique d’un cabinet de lobbying dont les clients se nomment la banque HSBC et la société de transaction financière SWIFT.

La situation est tout aussi scandaleuse au prétendu parlement où les fédérations patronales ont table ouverte, fournissent aux élus des textes qui, copiés-collés, sont soumis au vote et le plus souvent adoptés grâce à la connivence des groupes conservateur (Parti populaire européen), social-démocrate et libéral.

Mais le mélange des genres règne aussi chez les hauts fonctionnaires qui passent avec une grande facilité, et tolérance de la part de l’UE, au service d’entreprises qu’ils conseillent ensuite sur la manière de faire valoir leurs intérêts dans les méandres de ladite UE. Sans compter que les lobbys patronaux, déguisés en organismes scientifiques industriels de droit belge, fournissent la plupart des experts auxquels l’administration européenne a recours pour l’élaboration de ses textes. Bref, c’est dans une endogamie permanente et généralisée que vivent la Commission, son administration, les parlementaires, les lobbys et leurs experts.

Il serait absurde de prétendre que le pantouflage et le lobbying n’existent pas au niveau national, mais ce que la proximité entre élus et électeurs limite au niveau national ne connaît plus aucun frein dans la promiscuité entre eurocrates – députés, commissaires, fonctionnaires – et ceux qui, demain, leur offriront une lucrative fin de carrière ou un recyclage s’ils ne sont pas réélus. Sur quelques kilomètres carrés de quartiers chic bruxellois, on voisine, on copine, on met ses enfants dans les mêmes écoles, on déjeune dans les mêmes restaurants… Il y a là un véritable bouillon de culture, hors sol, où s’épanouissent d’autant plus librement la connivence et la collusion que le citoyen est loin et tout contrôle réel absent.

Critiquer l’Union européenne : n’est-ce pas un leurre, alors que le Conseil, c’est-à-dire les États, a un rôle primordial – et renforcé ? L’UE n’est-elle pas avant tout l’émanation des État-nations ?

Comme vous le savez, les exécutifs dans les différents États membres (sauf le Danemark qui en 1992 s’est privé des immenses avantages de l’euro, grâce à quoi il est un des pays économiquement les plus prospères de l’UE) ont systématiquement choisi, dès lors que les résultats des référendums qu’ils avaient organisés sur des questions européennes n’étaient pas conformes à ceux que “l’Europe” attendait, soit de faire revoter le peuple sous la menace (Irlande, 2001 et 2008), soit de violer les résultats (France et Pays-Bas en 2005, Grèce en 2015), au risque de discréditer un peu plus une démocratie déjà vidée de l’essentiel de son contenu sur les sujets essentiels par les traités européens. Et on ne sait pas encore si le vote des Britanniques de 2016 sera respecté ou non.

En effet, les traités de Rome reconnaissent aux exécutifs nationaux une capacité de blocage : c’était la concession nécessaire pour qu’ils ne connaissent pas le même sort que celui de la CED (Communauté européenne de défense). Et ce fut la raison pour laquelle de Gaulle, en 1958, décida de ne pas sortir du traité de CEE (Communauté économique européenne), tout en laissant dépérir celui de l’Euratom, dans la mesure où il considérait que l’atome relève de la seule souveraineté nationale. En outre, lors de la crise de la chaise vide (1965-1966), il montra qu’on pouvait contraindre la Commission à renoncer à ses prétentions insanes.

Mais pour que, à travers le Conseil, les exécutifs nationaux fassent valoir les intérêts dont ils ont la charge, encore faut-il qu’ils ne fassent pas prévaloir l’idéologie, celle dont l’Europe est à la fois le paravent et le moteur. Certains le font : la Cour constitutionnelle allemande a constamment réaffirmé que le Bundestag était le seul représentant légitime du peuple allemand et qu’il devait donc discuter – en amont ! – des positions du gouvernement dans les négociations européennes. En pleine crise dite grecque, la chancelière interrompit ainsi plusieurs fois les pourparlers afin d’aller demander l’autorisation de son Parlement sur les solutions envisagées.

Mais de fait la complexité et l’opacité voulues des procédures de décision à l’intérieur de l’UE – afin de permettre, en application de la méthode Monnet, les micro coups d’État techniques dont les opinions ne peuvent percevoir la portée – visent un seul but : soustraire les décisions prises au niveau européen à la souveraineté populaire. En outre, le pouvoir d’initiative de la Commission, organe technocratique – malgré la réforme purement cosmétique ayant institué une procédure carnavalesque d’investiture censée combler le “déficit démocratique” des institutions –, lui permet bel et bien de prédéterminer les décisions du Conseil par ses positions idéologiques comme par sa capacité à retarder, déformer ou bloquer les décisions qui n’y sont pas conformes – on l’a vu récemment, une énième fois, à propos des perturbateurs endocriniens.

J’ajoute que la jurisprudence construite de manière aberrante par la Cour de justice de l’UE (institution peu connue qui joue un rôle particulièrement néfaste auquel je consacre un chapitre de mon livre), dès lors qu’elle s’arrogea, en 1979, sans que personne, ni les exécutifs nationaux ni les traités, ne le lui ait conféré, le droit exorbitant d’interpréter ces traités en fonction des buts que la Cour leur fixe, enferme les pouvoirs exécutifs nationaux dans un carcan de plus en plus contraignant. En réalité, la Cour s’est imposée comme un législateur à part entière, qui crée du droit en dehors de tout contrôle démocratique, ses décisions s’imposant aux États sous peine de sanction.

Aujourd’hui, chaque gouvernement se trouve donc obligé de respecter un “acquis communautaire” (directives, règlements, jurisprudence de la Cour) qu’on peut estimer à un total de 36 000 normes représentant plus de 100 000 pages (mais c’est le Code du travail qu’il faut alléger !) que les Parlements nationaux, transformés en chambre d’enregistrement d’Ancien Régime, doivent transcrire dans leur droit national.

Hors de l’UE, lorsqu’une nouvelle majorité arrive au pouvoir, elle peut abroger ou modifier des dispositions adoptées par l’ancienne. Mais dans l’UE cette faculté n’existe plus. Une nouvelle majorité arrivant au pouvoir n’importe où dans l’Union doit appliquer, sous peine de sanction, ce que tous les gouvernements issus des majorités précédentes ont accepté de laisser inscrire dans le droit européen – ce que j’appelle dans mon livre “l’effet cliquet”. Et engager une négociation pour les modifier débouche généralement sur un trompe l’œil, comme on l’a vu récemment avec la prétendue révision de la directive “travailleurs détachés”, les États bénéficiaires du statu quo s’opposant logiquement à sa transformation réelle. Ainsi, dans le carcan de l’UE, les alternances politiques ont-elles progressivement perdu toute signification.

Il s’agit là, d’ailleurs, de la raison fondamentale, au-delà des raisons contingentes, pour laquelle le peuple britannique, qui a créé le plus vieux parlement au monde, la plus vieille démocratie représentative et dont le patriotisme est avant tout parlementaire, a décidé de sortir de l’UE. Parce que l’UE est une construction fondamentalement et intrinsèquement anti-démocratique. Et qui ne peut être réformée (dans le sens que certains prétendent souhaiter), simplement parce que, dès l’origine, elle a été conçue exactement pour servir à quoi elle sert : dessaisir les peuples de la maîtrise de leur destin.

Seriez-vous davantage favorable à une Union européenne où le Parlement européen aurait droit d’initiative législative et fonctionnerait comme n’importe quel parlement national ?

Cela, comme l’Europe sociale, relève du vœu pieux. Un Parlement, avec un p majuscule, ne peut être que l’expression d’un peuple qui a conscience de former une nation. Or, comme je l’ai déjà dit, il n’y a, à mes yeux, ni peuple ni nation européens. Quand on paye ses impôts à Paris, à Bordeaux ou à Toulouse, on ne se soucie pas de la part qui ira en Lozère, en Corse ou en Haute-Saône, parce que les Français forment un peuple et que la France est une nation ; mais les Allemands, les Néerlandais, les Finlandais, les Autrichiens, les Slovaques, etc., refusent que leurs impôts servent à remédier aux déséquilibres que provoque l’euro en Grèce, en Italie, en Espagne, au Portugal, etc. Le refus de ces transferts est même si violent qu’il a provoqué des réactions et manifestations intra-européennes de type raciste : il y a peu, dans un stade de Thessalonique, on a vu par exemple des supporters allemands sortir des billets de cinquante euros pour les agiter au nez des supporters grecs. En outre, il est simplement absurde de vouloir nous faire croire qu’un peuple européen pourrait naître de la concurrence libre et non faussée, d’une monnaie, de contraintes budgétaires, d’objectifs de déficit, de politiques punitives, du démantèlement de toutes les protections sociales et, au final, de l’injonction faite à tout Européen de devenir un bon Allemand.

On voit bien comment la Yougoslavie ou l’URSS n’ont pas survécu à la disparition de la contrainte, combien restent fragiles les États espagnol, italien ou belge. Alors prétendre faire un “homme européen” (comme les totalitarismes d’autrefois voulaient créer un “homme nouveau”) à partir d’un Finlandais et d’un Grec, d’un Irlandais et d’un Hongrois, que tout ce monde-là va se reconnaître dans un Parlement, qui serait plus représentatif et démocratique parce qu’il serait élu de telle ou telle manière ou parce qu’il aurait tel pouvoir en plus, est une illusion. Ce qui pose problème, ce n’est pas telle ou telle institution, tel ou tel mécanisme, ce sont les fondements même de cette prétendue “construction européenne” qui n’est qu’une “déconstruction” de la démocratie représentative et de l’État social, résultats des luttes des deux derniers siècles au moins, conquis dans le cadre national – parce que c’est dans le cadre national (et seulement dans ce cadre à mon avis) que peuvent se faire les mobilisations, la coagulation des volontés qui permettent ces conquêtes.

Le parlement européen, sans majuscule (car, ainsi que je le montre dans mon livre, il n’a rien d’un vrai Parlement), n’est qu’un ectoplasme, où tout se règle non par le combat politique, mais par le marchandage, la combine et le renvoi d’ascenseur entre trois groupes. Et c’est bien la raison pour laquelle les citoyens des États membres de l’UE qui, malgré le passeport, ne sont pas des citoyens européens, sont moins nombreux, à chaque scrutin, à voter pour cette assemblée sans légitimité.

Cela dit, vu la situation politique en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Finlande, en République tchèque, en Autriche, en Slovaquie, aux Pays-Bas, en Suède, au Danemark – voire en France ou en Allemagne avec la percée de l’AFD –, et vu la montée, partout, de la défiance à l’égard de l’UE, la configuration du prochain parlement risque d’être singulière : que se passerait-il si les groupes qui dominent cette assemblée depuis 1979 y perdaient la majorité ?

En parlant d’évolution favorable, vous consacrez une bonne partie de votre ouvrage au mythe de l’Europe sociale. Pourquoi serait-ce irréaliste d’imaginer une Union européenne qui viserait à répartir les richesses à un niveau plus large que la nation ?

Je commence mon chapitre sur l’impossibilité d’une Europe sociale par cette citation : « Vous savez aussi combien est illusoire la libre circulation des travailleurs, si vous ne leur assurez pas, à l’heure qu’il est, des droits élémentaires à la sécurité sociale valables dans n’importe quel pays ». Elle pourrait être écrite aujourd’hui ; elle est extraite d’un discours du 16 novembre 1954 prononcé par André Renard, secrétaire général adjoint de la Fédération générale des travailleurs de Belgique et président du Comité consultatif censé représenter la société auprès de la Haute-Autorité de la CECA.

Pourquoi voulez-vous que ce qui n’est pas advenu en soixante-quatre ans advienne demain, alors que la gauche s’effondre ou disparaît presque partout en Europe, justement du fait que le carcan européen l’a privée de toute capacité à “changer les choses” puis, logiquement, de toute crédibilité face aux électeurs ? On peut aussi souhaiter qu’il pousse des dents aux poules ou des plumes aux serpents !

Dès l’origine, la “construction européenne” s’est faite autour de la concurrence. Pas de la coopération ni du progrès social. Et les traités successifs n’ont fait que la renforcer comme élément sur lequel repose tout l’édifice.

Encore le traité de Rome ne parle-t-il que de concurrence non faussée. Mais l’Acte unique de 1986 la transforme en concurrence non faussée… et libre. Ce qui dans un système de libre échange où les capitaux, les marchandises et les travailleurs doivent circuler librement, aboutit à faire du prétendu “coût du travail” la seule variable d’ajustement. Dans un pareil système, le capital va logiquement se placer là où le travail coûte le moins (délocalisations), ou bien il fait venir des travailleurs qui coûtent moins (travailleurs détachés) et entrent en concurrence avec des travailleurs protégés et mieux payés. La conséquence en est – afin de “restaurer la compétitivité” – une course sans fin au moins-disant salarial et social, à la flexibilité et à la destruction des “rigidités” (protections sociales et droit du travail) jusqu’à voir reparaître sous d’autres noms (auto-entreprise, uberisation) le travail à la tâche. Tandis que les services publics rebaptisés “services d’intérêt général” ou “services d’intérêt économique général” doivent eux aussi s’ouvrir à la concurrence d’opérateurs privés ou être privatisés – les protections sociales spécifiques à ces services devant au passage être sacrifiées sur l’autel de la concurrence. Et une fois encore, les réalités couvertes par cette novlangue – la liquidation de deux siècles de conquêtes sociales dans le cadre national – sont sanctuarisées par les traités et par la jurisprudence de la Cour, nonobstant des appareils syndicaux que le système s’agrège en leur délivrant des financements ainsi que de généreuses prébendes dans des instances décoratives.

Enfin, toute virtualité d’Europe sociale, aussi évanescente fût-elle, a disparu avec l’euro et l’élargissement des années 1990. L’élargissement, parce que les travailleurs des anciens États d’Europe sous hégémonie soviétique ont des salaires minimums et médians huit à neuf fois inférieurs à ceux d’Europe de l’Ouest. L’euro, parce que cette monnaie violemment dysfonctionnelle est surévaluée pour la plus grande partie des États et sous-évaluée pour l’Allemagne et quelques autres États, ce qui la conduit à donner des avantages compétitifs de plus en plus exorbitants aux pays les plus forts, donc à les enrichir toujours plus, tout en étouffant les pays les plus faibles qui, ne pouvant plus agir sur le taux de change de leur monnaie, se voient contraints de diminuer les salaires et de vaporiser tout droit social, avec comme conséquence la disparition programmée des classes moyennes, dont on sait qu’historiquement leur développement a permis l’enracinement de la démocratie.

Au stade terminal, comme on parle du cancer, vous avez la Grèce où les salaires et les pensions ont baissé de 40 à 50 % en dix ans, où les autres prestations sociales ont été réduites plus encore quand elles n’ont pas disparu, où l’imposition des plus pauvres a explosé, où le droit social a été à ce point “flexibilisé” que d’innombrables salariés ne sont plus payés qu’un mois sur deux, trois ou cinq selon le seul bon vouloir des patrons, où la petite propriété est spoliée par les banques et l’État, et où le politique a perdu toute crédibilité – ce qui ouvre la voie aux pires aventures.

Comment, autrement qu’en rêve, penser que vingt-huit ou vingt-sept gouvernements et parlements pourraient s’entendre pour renverser l’élément central de soixante ans de “construction européenne” – la concurrence, la libre circulation des travailleurs et des capitaux – et inverser la logique de destruction de l’État social qui en découle ? Il s’agit là d’une chimère, et ceux qui y croient ou feignent d’y croire sont soit de dangereux naïfs soit des illusionnistes cyniques.

La présidentielle de 2017 a été l’occasion de voir les failles – régulièrement moquées – du discours un peu bancal de sortie de l’UE par Asselineau, qui ne propose pas grand-chose de plus qu’une telle sortie… Or, il est inconcevable pour un militant de gauche de ne défendre qu’une sortie sans l’adosser à un projet politique plus global et radical – sinon on tombe dans le souverainisme de droite à l’anglaise, et l’on risque de voir simplement le libéralisme économique relocalisé au niveau national. Concrètement, à quoi doit servir la sortie de l’UE selon vous ?

Permettez-moi d’abord de vous dire que je suis en désaccord avec votre analyse du Brexit, et ceci n’est pas accessoire. C’est au contraire déterminant pour répondre à votre question. D’abord parce que 37 % des électeurs du Labour ont voté Leave et parce que le Leave a fait ses meilleurs scores dans les bastions travaillistes à électorat populaire. C’est donc l’aile gauche du Labour, sans laquelle le Brexit n’aurait pas gagné, qui a voté Leave, alors que son aile droite, blairiste, votait massivement Remain. D’ailleurs, Jeremy Corbyn, qui porte le désir de la base d’une regauchisation du parti contre l’establishment travailliste pro-européen, n’a fait qu’une très molle campagne pour le “Remain” et vu ses positions passées, comme ses réactions au scrutin, on peut même penser que, s’il n’avait pas craint de briser le parti, il aurait pu faire campagne pour le “Leave”.

Remarquez aussi que Teresa May, qui arrive au pouvoir à la suite du Brexit, marque sa volonté de rompre avec le thatcherisme, prononce devant les siens des mots comme « Il est temps de rappeler le bien que l’État peut faire. L’État est là pour apporter ce que les individus et le marché ne peuvent pas faire » ou bien « Il s’agit de bâtir un pays, non pour une poignée de privilégiés, mais pour chacun d’entre nous ». Son gouvernement publie un livre vert qui présente une stratégie très interventionniste de l’État dans la reconquête économique, notamment pour les zones désindustrialisées – ce qui constitue une rupture idéologique de taille avec le thatchero-blairisme comme avec la doxa européiste. Je ne crois donc pas que le Brexit puisse être qualifié “de droite”.

Ensuite, si vous observez le résultat des élections législatives que provoque Teresa May un peu moins d’un an après le référendum sur le Brexit, que constatez-vous ? D’abord que, contrairement à ce qui se passe partout en Europe, la participation électorale augmente au Royaume-Uni pour se rapprocher des niveaux des années 1980-1990, au moment où les électeurs britanniques ont eu à trancher des choix politiques forts, avant que l’appartenance à l’UE n’indifférencie les politiques conservatrice et travailliste.

Mais vous observez aussi que, contrairement à ce qui se passe également partout en Europe, les deux principaux partis sortent renforcés du scrutin : les conservateurs obtiennent  3,3 millions de voix et 5,6 % de plus qu’en 2015 ; les travaillistes gagnent 3,5 millions et 9,6 % : le Brexit produit donc à la fois une remobilisation et une repolarisation de l’électorat, alors que, dans l’UE, les partis conservateurs classiques et socio-démocrates voient leur électorat s’éroder jusqu’à devoir de plus en plus souvent gouverner ensemble – qu’il s’agisse de grandes coalitions à l’allemande (jusqu’à quatre partis aux Pays-Bas depuis 2017) ou de “partis champignons” à la mode En Marche.

Pourquoi ? parce que dans l’UE l’alternance est devenue formelle et dépourvue de contenu, dans la mesure où l’UE surdétermine les politiques économique, budgétaire, monétaire, commerciale, sociale, le droit du travail, le niveau des salaires, le démantèlement des services publics, etc. Ce qu’a exprimé Juncker au lendemain des élections grecques de janvier 2015 : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». C’est-à-dire : il n’y a plus de choix démocratique du tout. Dès lors pourquoi voter “à gauche”, puisque la gauche mène la même politique que la droite, nonobstant quelques aménagements cosmétiques ? Et pourquoi voter tout court ?

Les Grecs, transformés en animaux de laboratoire, en font l’amère expérience depuis que le gouvernement de gauche dite radicale a trahi les résultats du référendum qu’il avait lui-même convoqué, pour conduire une politique semblable ou pire que celle des gouvernements socio-démocrates et de droite auxquels il a succédé. On en verra les désastreuses conséquences politiques lors du prochain scrutin législatif, au plus tard en septembre 2019. En termes de participation : dans un pays où elle a longtemps été égale ou supérieure à 80 %, où elle a chuté après l’intégration européenne, jusqu’à 56,6 % en septembre 2015, elle pourrait descendre sous les 50 %. En termes de discrédit des forces traditionnelles : les sondages indiquent que le désaveu de Syriza ne profiterait que très médiocrement à la droite dite classique, qui semble stagner dans les plus basses eaux électorales de son histoire.

Aussi, à mes yeux, la double leçon des exemples britannique et grec est-elle la suivante : en indifférenciant des forces politiques contraintes de mener la même politique, le carcan européen décrédibilise le politique et tue la démocratie ; la sortie de ce carcan revivifie au contraire le débat politique en recréant du clivage sur le fond et en permettant de nouveau l’affrontement sur des projets vraiment différents, non sur l’élégance, la bonne mine ou l’âge du capitaine.

Dans ces conditions, la sortie de l’UE ne peut être ni de droite ni de gauche. Elle est juste nécessaire pour pouvoir refaire de la politique. On ne saurait attendre d’elle qu’elle prédétermine les choix qu’il reviendra, ensuite, aux électeurs de trancher, entre projets concurrents. Elle est seulement indispensable pour rouvrir le champ des possibles. Car si l’on ne peut être certain que les politiques suivies après la sortie seront “de gauche”, on l’est en revanche que, sans la sortie, elles seront de plus en plus “à droite”. Et pour que la sortie devienne possible, il faudra bien créer les conditions d’un rassemblement majoritaire groupant, dans l’arc démocratique, des gens de gauche et de droite qui ne sont pas d’accord sur l’après mais qui jugent indispensable qu’il y ait un après – comme cela s’est passé au Royaume-Uni.

Cela dit, je pense aujourd’hui que la dissolution de l’UE n’interviendra plus de manière apaisée, négociée, régulière, comme il serait souhaitable. À cause de l’absence de courage de toutes les forces politiques constituées, de leur refus d’expliquer clairement pourquoi il faut sortir de cette impasse, de leur obstination à cultiver l’ambiguïté et les artifices (Plan A – Plan B, désobéissance aux traités…) traduisant soit l’illusion tragique qu’on peut changer quoi que ce soit à cet édifice, soit la volonté de cacher qu’on ne fera rien. C’est notamment vrai pour les gauches qui restent fascinées par ce boa européen qui les digère : en refusant de porter un projet de rupture cohérent, elles font logiquement le lit, dans l’électorat populaire, de droites alternatives (Orban, la Lega, l’AFD…) qui répondent, avec d’autres points forts que le social, à sa demande de protection nationale. La seconde raison, c’est l’incapacité des groupes souverainistes de différentes orientations à coaguler dans une espèce de nouveau Conseil national de la Résistance susceptible de mener l’indispensable bataille d’opinion. Si Asselineau a eu le mérite de poser, pour la première fois clairement dans un scrutin national en France, la question de la sortie, il l’a posée dans des termes trop juridiques pour être audible, alors qu’il faudrait la poser dans des termes résolument politiques.

Au point où nous en sommes, ce sont donc à mon avis les tares de l’euro et de l’UE qui les feront s’effondrer sur eux-mêmes de façon inopinée, à la manière de l’Union soviétique. Probablement cela se produira-t-il à la faveur d’un “accident industriel” dont nous ne pouvons prévoir ni la nature ni le moment. Qu’il s’agisse d’une inévitable nouvelle crise financière internationale, d’une baisse rapide et massive du dollar provoquant l’explosion en vol de la zone euro par l’étouffement de 90 % des économies de la zone qui n’ont pas des fondamentaux comparables à ceux de l’Allemagne, de la multiplication d’événements électoraux tels que ceux qu’ont connus la Hongrie, la Pologne, l’Autriche, l’Italie, conduisant à un blocage plus ou moins complet de la Commission et du parlement, ou bien…

Mais ce jour-là, les citoyens des vingt-sept États de l’UE réaliseront à quel point ils ont été bernés durant des décennies par l’oligarchie, comme par les gauches qui auront refusé de saisir à bras-le-corps la question européenne. Quelles seront alors les conséquences de leur inconséquence actuelle ?

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