Mystère Michéa : portrait d’un anarchiste conservateur

À l’instar d’un Alain Badiou, Jean-Claude Michéa est devenu culte de son vivant. Près de trente ans après son premier livre, le philosophe montpelliérain, désormais dévoué à l’apprentissage de la permaculture, a lancé malgré lui une véritable « génération Michéa ». Son plus haut fait d’armes ? Avoir rompu avec la gauche sans jamais donner de gages à la droite. Sa ligne de conduite, revenir à un socialisme des origines, a pourtant été l’objet de nombreux contresens, d’interprétations confuses ou de récupérations opportunistes. Entre décroissance, socialisme libertaire, conservatisme, comment percer à jour le mystère Michéa ? Son biographe Kévin Boucaud-Victoire a mené l’enquête et décrypte avec clarté, rigueur et humour les travaux du plus anarchiste des conservateurs.

Kévin Boucaud-Victoire est rédacteur en chef chez Marianne. Il a co-fondé la revue Le Comptoir et est l’auteur de La Guerre des gauches (Le Cerf) , et de George Orwell, écrivain des gens ordinaires (Première Partie, coll. Vraiment Alternatifs).


Michéa : socialisme décroissant ou barbarie (Le Comptoir)

Co-fondateur de notre site et de notre revue, Kévin Boucaud-Victoire publie son troisième livre, « Mystère Michéa : Portrait d’un anarchiste conservateur », ce 29 mai 2019. Il y analyse la pensée de ce philosophe difficilement classable, « démocrate radical » et partisan d’une « société sans classe, fondée sur les valeurs traditionnelles de l’esprit du don et de l’entraide ». Nous publions en exclusivité les bonnes feuilles de cet ouvrage. Dans cet extrait, l’auteur explique les principes du socialisme de Michéa.

Il ne faut néanmoins pas se tromper : Michéa est loin des socialistes autoritaires qui veulent que la communauté ou la collectivité étouffent l’individu. Pour lui, il faut « articuler de façon “dialectique” […] le sens des appartenances communautaires, autrement dit des “identités”, et celui de l’épanouissement individuel[i] ». Entre « socialisme d’en haut et socialisme d’en bas », représenté respectivement par Marx et Proudhon, le penseur prend parti pour le second. Antiautoritaire, son idéal prend « sa source première dans l’autonomie communale et le droit corrélatif des individus à exercer un contrôle direct sur leurs conditions d’existence immédiates. Pour se déployer ensuite – selon la célèbre formule de Proudhon reprise par Bakounine – de “bas en haut et de la circonférence au centre” (Proudhon ne souscrivait donc pas au mythe d’une société purement “horizontale”)[ii]. »

Une monnaie socialiste ?

Estimant qu’« une société socialiste est par définition plurielle[iii] », il n’est pas dogmatique sur la forme qu’elle doit prendre. Si cela inclut « l’abolition de l’économie de marché et la fin de la subordination du travail collectif aux impératifs idéologiques de la « croissance » […], pour autant, cela ne signifie pas qu’une société socialiste décente pourrait se passer de marchés locaux, régionaux ou même internationaux ». Une telle société doit donc se doter d’une politique monétaire, « puisque celle-ci constitue, par définition, la condition de tout échange économique[iv]. » Pour lui « le plus important […] sera de veiller à ce que l’existence inévitable d’une monnaie d’échange nationale – voire internationale – ne conduise pas à réamorcer cette accumulation privée du capital qui pourrait rendre à nouveau possible l’exploitation de l’homme par l’homme et, donc, la réapparition des inégalités et des injustices les plus indécentes[v]. » Le penseur plaide pour l’instauration d’une monnaie fondante, c’est-à-dire qui a pour spécificité de perdre en valeur (ou de fondre) au cours du temps si elle n’est ni utilisée, ni épargnée dans une limite raisonnable, comme l’économiste Silvio Gesell avant lui[vi].

« Derrière cette volonté de revenir à des circuits plus courts et une vie plus locale, il y a pour Michéa la nécessité de la décroissance. »

Pour Michéa, il n’est pas non plus stupide d’« imaginer qu’une partie du revenu d’une société post-capitaliste soit versée en monnaie locale ». Il défend l’idée que le « pouvoir d’achat » de cette monnaie complémentaire « ne devrait théoriquement porter que sur un certain type de biens et de services produits localement et, dans l’idéal, selon certaines normes sociales, écologiques et politiques définies en commun et garanties par des structures démocratiques appropriées[vii]. » Le but est « de favoriser ainsi l’essor d’une économie de “circuits courts” (dont la qualité des produits est forcément plus facile à contrôler par les usagers que ceux que l’on trouve dans la grande distribution) donc de diminuer progressivement la dépendance des habitants d’une région donnée – pour tout ce qui concerne les produits les plus indispensables à leur vie quotidienne – envers le lobby agro-industriel et les mouvements erratiques du marché mondial[viii]. » Derrière cette volonté de revenir à des circuits plus courts et une vie plus locale, il y a pour Michéa la nécessité de la décroissance.

Décroissance ou barbarie

Le penseur se plaît souvent à raconter que quand il était professeur de philosophie en terminale, il aimait demander à ses élèves : « Êtes-vous pour l’augmentation de ? » En général, l’un d’eux finissait par lui répondre : « Mais l’augmentation de quoi ? » Il y a derrière cette anecdote l’envie de montrer l’absurdité de l’obsession contemporaine des hommes politiques de gauche comme de droite pour le taux de croissance – que Marx appelait “accumulation du capital”. Le PIB, qui est censé croître, « mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue », remarquait Bobby Kennedy dans un discours mémorable (18 mars 1968). Force est de constater avec l’ancien sénateur de New York que cet indicateur économique « prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes », mais aussi « la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique » et « comprend la production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes ». Pourtant, il ignore « la santé de nos enfants, […] la qualité de leur instruction, […] la gaieté de leurs jeux », « la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages », ainsi que « la qualité de nos débats politiques ou l’intégrité de nos représentants[ix] ».

« L’écologie est subversive car elle met en question l’imaginaire capitaliste qui domine la planète. Elle en récuse le motif central selon lequel notre destin est d’augmenter sans cesse la production et la consommation. » Cornelius Castoriadis

« La logique de la croissance n’est pas de produire ce qui sert à quelqu’un, c’est de produire ce qui trouve un acheteur[x] », résume le penseur. Mais si cet indicateur est si important pour nos dirigeants et les économistes, c’est parce qu’il est vital au capitalisme, qui, tel le vélo, tombe si on arrête de pédaler. Ainsi, « celle-ci constitue, pour les libéraux, l’unique fondement réel du lien social moderne, dont le Droit, de son côté, garantit les indispensables conditions formelles. […] Que son taux diminue ou chute (phénomène dont la cause spécifique, pour la secte des “économistes”, est toujours, quelles que soient les circonstances, un degré insuffisant de liberté capitaliste), et la pacification du lien social se trouvera menacée dans ses fondations même », souligne Michéa. C’est pour cela que vingt ans avant le philosophe, Castoriadis relevait déjà que « l’écologie est subversive car elle met en question l’imaginaire capitaliste qui domine la planète. Elle en récuse le motif central selon lequel notre destin est d’augmenter sans cesse la production et la consommation[xi]. » Mais la croissance n’est pas qu’un moteur du capitalisme, elle est aussi néfaste pour la planète. « Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste », raillait l’économiste américain Kenneth Boulding. Chaque jour, nous constatons un peu plus la pertinence de son propos.

  »La décroissance s’oppose à la fois à la gauche dans son refus de l’idéologie progressiste et à la droite par son anticapitalisme. » Vincent Cheynet

« De fait, explique Michéa, le seul exemple des métaux – sans lesquels il n’est pas d’industrie possible – est suffisamment parlant. Pour la plupart d’entre eux, à l’exception du cobalt et de l’aluminium, leur extraction sera probablement achevée d’ici un siècle (c’est, entre autres, le cas de l’uranium, ce qui nous rappelle, au passage, que l’industrie nucléaire, supposée garantir notre “indépendance énergétique”, dépend elle-même de l’existence de matières premières qui ne sont pas inépuisables et qui sont, de surcroît, essentiellement situées dans d’autres régions du monde)[xii]. » Il poursuit : « Quant aux naïfs – particulièrement nombreux à gauche – qui croient encore en la possibilité d’une économie « immatérielle » généralisée et donc à un capitalisme dit “cognitif” […], ils oublient tout simplement que la fabrication d’un ordinateur individuel exige déjà 1,8 tonne de ressources, dont 1 500 litres d’eaux industrielles et 240 kilogrammes de combustibles fossiles, sans même parler des différents “métaux rares”[xiii] nécessaires à cette fabrication[xiv]. » Pourtant, cette idée de décroissance est peu mobilisatrice, même chez les socialistes. C’est sûrement parce que, comme l’explique Vincent Cheynet, rédacteur en chef et fondateur du journal La Décroissance, cette idéologie  »s’oppose à la fois à la gauche dans son refus de l’idéologie progressiste et à la droite par son anticapitalisme[xv]. »  Pour Michéa, il existe « deux conceptions irréconciliables du “changement” (ou du “progrès”) qui s’affrontent à présent, dont l’une coïncide – depuis bientôt un demi-siècle – avec la marche en avant suicidaire du capitalisme, et l’autre avec le projet égalitaire et convivial dont l’idéal de liberté s’enracine dans le sens des limites et de la décence commune[xvi]. »

C’est pour cela que, paraphrasant Rosa Luxemburg, puis Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, qui pensaient que l’avenir se jouerait entre “socialisme ou barbarie”, Michéa estime que « le choix crucial » est entre « décroissance ou barbarie[xvii] ». Mais pour lui, « si aucun mouvement populaire autonome, capable d’agir collectivement à l’échelle mondiale, ne se dessine rapidement à l’horizon (j’entends ici par “autonome” un mouvement qui ne serait plus soumis à l’hégémonie idéologique et électorale de ces mouvements “progressistes” qui ne défendent plus que les seuls intérêts culturels des nouvelles classes moyennes des grandes métropoles du globe, autrement dit, ceux d’un peu moins de 15 % de l’humanité), alors le jour n’est malheureusement plus très éloigné où il ne restera presque rien à protéger des griffes du loup dans la vieille bergerie humaine[xviii]. » C’est dans ce sens qu’il faut comprendre son plaidoyer pour le populisme.

Notes :

[i] Jean-Claude Michéa, Le loup dans la bergerie (LLB), Flammarion, coll. « Climats », 2018

[ii] JCM, NEC, op. cit.

[iii] JCM, LCO, op. cit.

[iv] Ibid.

[v] Ibid.

[vi] Économiste argentin proudhonien, il est commissaire au peuple aux finances lors de l’éphémère République des conseils d’ouvriers bavarois (1919). Il en profite pour mettre en place son idée de “monnaie socialiste”, qu’il développe dans L’ordre économique naturel. Paul Jorion souligne que John Maynard Keynes, pourtant grand défenseur du capitalisme, « estimait que d’un point de vue strictement technique, le principe [d’une telle monnaie] était “irréprochable” et que l’avenir aurait sans doute beaucoup de choses à apprendre des idées de Silvio Gesell ».

[vii] JCM, NEC, op. cit.

[viii] Ibid.

[ix] Discours cité dans JCM, EMM, op. cit.

[x] Michéa : « Jamais les nuisances du système capitaliste n’ont été aussi claires », Montpellier journal, 2 janvier 2012, <http://www.montpellier-journal.fr/2012/01/michea-%C2%AB-jamais-les-nuisances-du-systeme-capitaliste-n%E2%80%99ont-ete-aussi-claires-%C2%BB.html>

[xi] Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive, Entretiens et débats, 1974-1997, éditions du Seuil, 2005

[xii] JCM, LGP, op. cit.

[xiii] Voir à ce propos, Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares : La face cachée de la transition énergétique et numérique, Les Liens qui libèrent, 2018

[xiv] Ibid.

[xv] Vincent Cheynet, Décroissance ou décadence, Le Pas de côté, 2014

[xvi] Jean-Claude Michéa, « Décroissance ou barbarie », Le Progrès m’a tuer : leur écologie et la nôtre, op. cit.

[xvii] Ibid.

[xviii] JCM, LLB, op. cit.


Jean-Claude Michéa : le visionnaire inclassable (Marianne)

Notre collaborateur Kévin Boucaud-Victoire signe un brillant et passionnant essai consacré au philosophe, entre critique radicale du libéralisme et défense d’un socialisme originel.

Jean-Claude Michéa est sans doute la figure intellectuelle la plus originale que compte le paysage français. Non pas seulement parce qu’il pousse la cohérence intellectuelle jusqu’à refuser toute apparition télévisée, toute participation à ce spectacle que l’ensemble de sa pensée autopsie inlassablement, mais surtout parce que les crispations et les controverses qu’il provoque nous racontent les postures et les non-dits qui interdisent aujourd’hui de concevoir une alternative réelle au capitalisme dans sa version consumériste et festive.

Jean-Claude Michéa, par sa précision chirurgicale, par son style fait d’axiomes et de scolies, est un détecteur de renoncements et de ridicules. Et quand une part de la gauche qui pense bien, en 2013, décide de « s’occuper » de Michéa, c’est-à-dire de l’accuser de « simplisme », de « faiblesse intellectuelle », et de dérive vers une « révolution conservatrice », bref, quand cette gauche entreprend de le traiter de rouge-brun, c’est bien parce que son travail a pour objet de débusquer les incohérences des adorateurs de la religion du progrès et autres ralliés au libéralisme dans sa version pseudo-libertaire.

Il y a bien un « mystère Michéa », comme le démontre notre collaborateur Kévin Boucaud-Victoire dans un ouvrage qui met au jour tous les débats que fait naître l’œuvre du philosophe. Le mystère, d’abord, d’un positionnement idéologique que beaucoup, à gauche, feignent de ne pas comprendre, et que beaucoup, à droite, feignent de comprendre. Un positionnement qui mêle une critique radicale du libéralisme et la défense d’un socialisme originel, porteur de l’héritage des luttes ouvrières. Jean-Claude Michéa serait-il celui qui « brouille les repères », selon l’expression obsessionnelle de ces gardiens de l’orthodoxie politique ?

Par son analyse méticuleuse, Kévin Boucaud-Victoire démonte le faux procès. Jean-Claude Michéa, qui fut longtemps confiné aux seules pages « Idées » de Marianne et de quelques autres, a le mérite de la constance. Et ce n’est pas parce qu’une part de la droite antilibérale, voire authentiquement réactionnaire, lui trouve des charmes que lui-même se serait éloigné de ce qui fait le cœur de sa réflexion : la mise au jour des mécanismes révolutionnaires à l’œuvre dans le libéralisme et de leur caractère profondément aliénant pour les «gens ordinaires», ceux qui aspirent à vivre simplement, à tisser des liens à travers des échanges désintéressés et à préserver leurs modes de vie.

Les figures et concepts les plus actuels hantent d’ailleurs ce livre. On y trouve les «gilets jaunes», et ce populisme dont les médias se repaissent sans jamais en dessiner vraiment les contours. Car la révolte de ces petites gens, redécouvrant sur les ronds-points une sociabilité que les formes modernes du capitalisme ont peu à peu fait disparaître, offre la plus formidable illustration du travail de Jean-Claude Michéa. Plonger dans son œuvre, c’est comprendre très exactement pourquoi les choses ne pouvaient en arriver que là.

Pensée dialectique

Bien sûr, Jean-Claude Michéa a le défaut, aux yeux d’une gauche qui célèbre les droits individuels pour faire oublier qu’elle a abandonné toute idée de progrès social, de ne pas s’extasier devant les supposées avancées de la modernité, PMA, GPA et autres luttes contre «toutes les formes de discriminations ». Mais Kévin Boucaud-Victoire dissipe tout malentendu. Le philosophe n’a rien d’un nostalgique d’une société d’ordre, et il n’est pas, à moins d’une certaine dose de mauvaise foi, soupçonnable de rêver à l’écrasement des minorités. Mais il pense de manière dialectique, et non en bloc, comme la plupart de ceux qui occupent aujourd’hui l’espace intellectuel. Utiliser le potentiel émancipateur des Lumières pour critiquer l’individualisme des Lumières, c’est éviter chaque fois de tomber dans le systématisme et les caricatures.

Ce qui ressort finalement de ce Mystère Michéa, c’est la singularité d’une pensée qui s’adosse avant tout à la vie, aux plaisirs ordinaires de la vie et aux conditions de leur préservation. Comme George Orwell, qu’il a fait redécouvrir en France, Jean-Claude Michéa pense d’abord à travers son amour des lieux, de la nature et des moments d’échange quotidien. On ne pense pas de la même manière quand on a cultivé la terre, quand on vit, comme les gens dont on parle, loin de tout service public et de tout commerce, mais entouré de beauté.

Derrière la décroissance, le populisme, la critique du libéralisme, que le livre explore en offrant au lecteur les clefs et les références, se trouve avant tout une pensée incarnée et profondément humaine.

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