1940 : et si la France avait continué la guerre ?

Depuis longtemps déjà, les historiens anglo-saxons aiment à pratiquer l’exercice du What If ? Et si la France avait continué la guerre en juin 1940 ? Et si le gouvernement français avait refusé la défaite politique et continué la lutte contre l’Allemagne hitlérienne depuis l’Afrique du Nord ?

Telles sont les questions posées par cet essai où l’histoire rencontre la fiction à travers une œuvre romanesque haletante et poignante. S’il ne s’agit pas d’histoire académique strictosensu, ce livre n’est certainement pas le résultat d’une réflexion fantaisiste. Il constitue en réalité un exercice historique particulièrement stimulant.

Ainsi prend forme une façon entièrement novatrice de relire et d’étudier l’histoire de l’année 1940, dans tous ses aspects : politique, économique, diplomatique et stratégique ; sur terre, dans les mers et dans les airs ; parmi les combattants comme dans les lieux de pouvoir.Une alternative aux journées tragiques de juin à décembre 1940 se dessine alors, le contraste entre le possible et le réel n’ayant qu’un seul but : montrer que la décision de demander un armistice n’était en rien inéluctable. Nullement imposée par une quelconque rationalité militaire ou technique, celle-ci ne prend sens que dans le défaitisme qui a saisi une partie des élites françaises. Voici le récit d’une histoire qui n’a pas été, mais qui aurait pu être.

Et si, la prise du pouvoir par Pétain ayant échoué, la France avait continué la guerre en juin 1940 ? Disposant des moyens de ne pas capituler honteusement, le gouvernement français poursuit la lutte contre l’Allemagne hitlérienne à partir de l’Afrique du Nord et de l’Empire, alors qu’à Paris, l’Occupant pousse ses fantoches, Darnand, Déat, Doriot et Laval. Telle est l’histoire « alternative » que racontait 1940. Et si la France avait continué la guerre…, premier volet de cet essai où l’histoire rencontre la fiction.

Mais ensuite ? En 1941, le centre de gravité du conflit s’est déplacé vers le sud, la guerre en Méditerranée s’intensifie, tandis que Hitler envisage de se lancer à l’assaut de l’URSS.Couvrant tous les aspects du conflit – politique, économie, diplomatie, stratégie et même tactique –, ce deuxième volume livre le récit d’une histoire qui n’a pas été, mais qui aurait pu être, celle des années 1941-1942.

Ce récit haletant se lit comme un véritable roman, mais il constitue aussi un exercice historique original. Une façon entièrement novatrice et fascinante de relire l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.


Fantasque Time Line | 1940 – La France continue la guerre

Cette page héberge la traduction française de la Fantasque Time Line (FTL). Comme vous l’aurez compris, il s’agit ici d’une fiction, plus précisément d’une uchronie (histoire alternative). Le terme anglais est FFO (France Fights On – La France continue la guerre). Par opposition, notre réalité historique est appelée OTL (Original Time Line).

Tout a commencé le 30 novembre 2004 sur le Warship Discussion Forum, où deux intervenants se sont interrogés sur la possibilité pour la France de rester dans la guerre le 17 juin 1940, avec la proposition anglaise de « fusion » entre les deux puissances alliées. Jacques Sapir (sous le pseudo de Fantasque) et quelques-uns de ses collègues ont eu l’idée de tester sérieusement le scénario auprès de leurs étudiants militaires et un groupe de travail s’est constitué avec des chercheurs et des enseignants en stratégie, français mais aussi américains, britanniques, italiens, russes … Leurs étudiants se sont intégrés au groupe et « jouent » les scénarios tactiques développés à partir des contraintes stratégiques, politiques et logistiques.

Le point de divergence (point of divergence ou POD en anglais), tout à fait initialement articulé autour de l’éphémère idée (portée historiquement, entre autres, par Jean Monnet) de fusion des nations française et britannique, a ensuite été modifié, pour rendre le scénario plus crédible.  En effet, un certain consensus se dégage aujourd’hui pour estimer qu’au delà du 15 juin, la situation évolue de façon irrémédiable.

Naturellement, la bataille de France est militairement perdue à partir de l’encerclement du GA1 à la fin mai. Mais les choses ne sont pas figées du point de vue politique, d’où un flottement certain jusqu’à la prise de pouvoir par Pétain le 16 juin. Au niveau politique, tout reste donc possible entre le 1er et le 15 juin et c’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la décision de poursuivre le combat à partir des colonies. Du point de vue militaire, les forces françaises n’étaient pas réduites à néant, même si la Métropole était perdue à court terme – encore ce court terme se mesurait-il en semaines et non en jours. L’Armée de Terre conservait des forces importantes (voir l’ouvrage récent de G. Ragache), la Marine nationale restait la quatrième du monde (après les Anglais, les Américains et les Japonais), l’Armée de l’Air conservait des effectifs nombreux et avait déjà commencé à faire passer ses avions les plus modernes en Afrique.

Par ailleurs, les armées allemandes se heurtaient à des difficultés logistiques qui ne pouvaient aller qu’en s’aggravant. Bien entendu, nombreux sont ceux qui préféreraient (et nous avec !) une hypothèse étudiée par Jacques Belle dans son tome 1 (« Il fallait rester en Belgique le 15 mai 1940 »), à savoir la rupture du corridor des panzers par les Alliés et le rétablissement de la liaison avec le GA1. Mais les conséquences sont telles qu’on s’éloigne radicalement de la 2e GM telle qu’on la connaît. Or, pour une simulation de cette ampleur, il faut un référentiel auquel se raccrocher. Un « match nul » en Belgique et dans le nord de la France aurait eu des conséquences qu’il est très difficile d’estimer (quid de l’attitude de Mussolini, de Staline, de Franco ? Hitler est-il renversé par ses généraux ? l’économie allemande s’enraye-t-elle ?).

Et n’oublions pas que, si nos armées réussissent à se « rattraper » en mai, on se retrouve dans une situation politico-militaire relativement classique. L’Armée n’a pas failli, le pouvoir politique ne faillira pas plus. Ce que nous souhaitions étudier, c’étaient les conséquences d’une décision purement politique, qui ne dépendaient pas d’un « miracle » militaire mais d’un choix moral. Il était probablement plus faisable de prendre les « bonnes » décisions en juin que de réussir à arrêter militairement les Allemands en mai.

Nous avons donc fixé un premier point de divergence mineur au 6 juin, avec la mort de la maîtresse de Reynaud (Président du Conseil) et la mise hors-jeu de Villelume (directeur de cabinet du PdC), qui avaient une grande influence sur Reynaud lui-même, ce qui a beaucoup joué dans sa résignation devant l’échec militaire, puis dans sa démission.

Le point majeur est ensuite, le 10 juin, le remplacement de Weygand (principal soutien de Pétain) à l’instigation de De Gaulle, et la décision du repli en Afrique du Nord (ou Grand Déménagement). De Gaulle avait historiquement souhaité le départ de Weygand (qui a passé une bonne partie de son temps à faire le siège du gouvernement pour obtenir un armistice politique) et le repli en Afrique du Nord était envisagé par beaucoup, Reynaud compris. Le clou est enfoncé le 12/13 juin avec l’arrestation de Pétain qui n’est finalement qu’un point final (mais nécessaire) au bouleversement politique.

On voit donc qu’il y a un enchaînement de circonstances, ce qui semble raisonnable au regard du cataclysme que fut la sortie de la France du conflit (du point de vue des Etats-Unis notamment).

Jacques Sapir, coordinateur du groupe, explique la méthode de fonctionnement :

« La simulation se fait à partir d’un réseau d’ordinateurs, utilisant des logiciels de simulation opérationnelle, recalibrés autour des performances des matériels de la période 1940/41 et en tenant compte des rythmes d’attrition de l’époque. Certaines batailles sont jouées en semi-aveugle avec présentation tactique sur écrans séparés des données telles qu’elles seraient vues par chaque commandant.

Il y a donc, en résumé :
une équipe de réflexion et de production scénarios (et de vérification de leur crédibilité matérielle et politique),
une équipe de jeu (dont la première équipe est l’arbitre) qui présente deux fois par semaine au debriefing ses résultats et les leçons tirées (il y a quand même un objectif pédagogique dans tout cela …),
Une équipe documentaire qui nous alimente en sources d’archives.
Certains d’entre nous appartiennent aux trois équipes et assurent une bonne connexion.Par ailleurs, certains intervenants (dont beaucoup sont des militaires en activité ou en retraite) nous écrivent pour nous faire des suggestions, des commentaires et des critiques qui ont été à plusieurs reprises présentés au groupe de travail et discutés dans les debriefings . »

Depuis son lancement, la FTL a fait du chemin. Elle dispose de son propre site, dont Loïc Mahé est le webmestre, et d’un rédac-chef, Frank Stora (Casus Frankie), qui, après avoir assuré la traduction en français de chapitres rédigés en anglais et leur « mise en couleurs » littéraire (ajout de personnages fictifs, descriptions de type journalistique, narration au style direct, etc.), s’efforce de coordonner le travail d’une douzaine de rédacteurs ayant chacun un ou plusieurs domaines d’élection. En effet, de nombreux contributeurs font travailler leur imagination sous forme de récits, de cartes, d’illustrations, … !

Après la sortie du tome 1 en mai 2010, le second livre a suivi en avril 2012. Tous deux ont été réédités en édition de poche (Texto). Les premiers chapitres du tome 1940 ont été adaptés en bande dessinée par Jean-Pierre Pécau (Editions du Soleil), deux albums sont parus et un troisième est en préparation.


Libre Journal des historiens du 24 février 2017 : “Si l’armistice de 1940 n’avait pas été signé…” (Radio Courtoisie)

Francis Choisel, assisté de Nathalie, recevait Frank Stora, journaliste, spécialiste des jeux de simulation et Jacques Sapir, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, écrivain.

Les grands procès du XXe siècle

Ce volume permet de revivre treize procès parmi les plus retentissants du XXe siècle à travers les sténographies des audiences, publiées en de larges extraits, où se succèdent débats, réquisitoires et plaidoiries des avocats. L’originalité du travail de Stéphanie de Saint Marc est d’établir un cheminement et de dégager des correspondances entre ces différentes affaires judiciaires qui racontent cinquante années de vie française, des débuts de la Première Guerre mondiale au conflit algérien. Le livre s’ouvre avec le procès d’Henriette Caillaux en 1914 et se clôt par celui des Barricades en 1960.

D’Alexandre Stavisky à Victor Kravchenko, le lecteur se trouve plongé au coeur des enjeux politiques et idéologiques de périodes marquées par la vigueur des extrémismes : les années 1930, Vichy et la décolonisation. Un épisode particulièrement saisissant est le procès de Pierre Mendès France, qui, sous l’Occupation, se défend devant le tribunal militaire de Clermont-Ferrand de l’accusation de désertion portée contre lui – des déclarations restées jusqu’à aujourd’hui inédites.

Outre ses perspectives historiques et politiques, cet ouvrage nous éclaire également sur la dramaturgie du procès et sur le statut singulier de l’accusé face à ses juges. De futurs condamnés à mort comme Pierre Laval ou le docteur Petiot, des criminelles aux motivations insondables telles les soeurs Papin ou Violette Nozière sont ici confrontés à la vérité de leurs actes au cours d’épreuves judiciaires restées mémorables.

Stéphanie de Saint Marc est maître de conférences en droit à l’université Paris II Panthéon-Assas. Elle est l’auteur d’une biographie de Nadar, parue en 2010 aux éditions Gallimard et se livre à la critique littéraire ( Le Monde des Livres, et En attendant Nadeau).


Justice et Histoire au XXe siècle (Storiavoce)

Dans les Grands procès du XXe siècle, Stéphanie de Saint Marc a compilé les minutes des procès les plus marquants du XXe siècle (Collection Bouquin, Robert Laffont). Ce volume permet de revivre treize procès parmi les plus retentissants du XXe siècle à travers les sténographies des audiences, publiées en de larges extraits, ou se succèdent débats, réquisitoires et plaidoiries des avocats.

L’originalité du travail de Stéphanie de Saint Marc est d’établir un cheminement et de dégager des correspondances entre ces différentes affaires judiciaires qui racontent cinquante années de vie française, des débuts de la Première Guerre mondiale au conflit algérien. Le livre s’ouvre avec le procès d’Henriette Caillaux en 1914 et se clôt par celui des Barricades en 1960. Outre ses perspectives historiques et politiques, cet ouvrage nous éclaire également sur la dramaturgie du procès et sur le statut singulier de l’accusé face à ses juges. De futurs condamnés à mort comme Pierre Laval ou le docteur Petiot, des criminelles aux motivations insondables telles les soeurs Papin ou Violette Nozière sont ici confrontés à la vérité de leurs actes au cours d’épreuves judiciaires restées mémorables.

L’émission Nos mémoires  présente cet ouvrage majeur à la croisée de l’histoire (Grande Guerre, Entre Deux Guerres, Deuxième Guerre mondiale, Guerre d’Algérie), du droit et de la sociologie.

L’invité: Stéphanie de Saint Marc est maître de conférences en Droit à l’université Paris II Panthéon-Assas et directrice de l’IRPI. Elle est l’auteur d’une biographie de Nadar (Gallimard, 2010) et se livre à la critique littéraire (Le Monde des Livres et En attendant Nadeau). Elle vient de publier Les Grands procès du XXe siècle, Collection Bouquins, Robert-Laffont, 896 pages, 30€.


Comprendre le XXe siècle à travers des procès (France Culture)

Antoine Garapon reçoit Stéphanie de Saint-Marc, juriste, auteur de « Les grands procès du XXe siècle » (éd.Robert Laffont, Collection « Bouquins », 2016). C’est non seulement à une certaine approche de l’histoire de France mais aussi à celle d’une société et de ses démons, qu’elle nous donne accès.

Cet ouvrage, c’est treize procès parmi les plus retentissants du XXe siècle, soit un mélange singulier de procès politiques et de faits divers. Pourquoi un tel choix ? Elle s’est interrogée sur les procès pertinents et, « c’est en cheminant, nous dira notre invitée, que le choix s’est précisé ». Elle ajoutera en même temps qu’il s’agissait pour elle de traiter peu d’affaires pour les mieux traiter ou encore, de choisir de se concentrer, non pas sur les « pépites », mais « sur les vrais moments de bravoure ». De Louis Malvy, aux Soeurs Papin, en passant par Pierre Laval, autant de cas qui firent parler d’eux, autant de procès que Stéphanie de Saint-Marc viendra évoquer pour nous….

Intervenant :


Les Grands Procès du XXe siècle, de Stéphanie de Saint Marc : la comédie humaine dans le prétoire

Les magistrats sur le divan

Marc Trévidic, Laurence Vichnievsky, François Molins, Renaud Van Ruymbeke, Jean-Claude Marin, Philippe Courroye, Éliane Houlette et bien d’autres… Plus de 80 magistrats, se confient pour la première fois. Présidents de cour d’Assise, procureurs, juges d’instruction, juges des enfants, ils révèlent ce qu’ils n’ont jamais osé évoquer : leurs angoisses, leurs souvenirs souvent traumatisants, leur détresse. Ils sont marqués, parfois de manière indélébile, par des affaires plus ou moins retentissantes : les attentats de Paris, le crash de la Germanwings, les crimes de Michel Fourniret ou de Pierre Chanal, la mort d’Ilan Halimi ou du petit Grégory, mais aussi par les dossier Elf ou Chirac.

Comment faire face chaque jour aux scènes de crimes, aux autopsies, aux catastrophes aériennes, aux attentats ? Ils se sont tus, niant leurs émotions, mais la robe n’est pas une carapace. On ne sort pas indemnes de la justice, les magistrats non plus. Dominique Verdeilhan a su mettre sur le divan ces hommes et ces femmes, leur permettant de se livrer dans des témoignages bouleversants, touchants, édifiants, qui apportent un autre regard sur la justice et ceux qui la rendent.

Dominique Verdeilhan est journaliste, chroniqueur judiciaire sur France 2 et Franceinfo:. Il couvre les grandes affaires judiciaires depuis plus de 25 ans.


Entretien avec Dominique Verdeilhan, auteur du livre « Les magistrats sur le divan » aux Éditions du Rocher – TV5 Monde

Laurence Vichnievsky, Éliane Houlette, François Molins, Philippe Courroye, Renaud Van Ruymbeke ou encore Marc Trévidic… Ces femmes et ces hommes ont connu la lumière crue des médias mais ils demeuraient des magistrats, des femmes et des hommes qui sont en charge de «justice »…

Difficile de ne pas être atteint quand on instruit des dossiers comme les attentats de Paris, les crimes de Michel Fourniret, la mort d’Ilan Halimi ou encore le dossier Elf…

Comment se porte la justice en France? Le chroniqueur judiciaire de France2 a recueilli les doutes, les douleurs, les détresses de 80 magistrats. Il nous les livre dans notre « 64 Minutes le monde en français » sur TV5 Monde.


Les magistrats sur le divan (RTL – L’heure du crime)

Aujourd’hui dans l’Heure du Crime, nous revenons sur les témoignages bouleversants de magistrats spécialistes des affaires criminelles qui ont raconté à Dominique Verdeilhan, le chroniqueur judiciaire de France 2, comment certains dossiers ont impacté leur vie personnelle.

On dit souvent que la justice est inhumaine, que les magistrats sont froids, voire indifférents face à la douleur des victimes et de leurs proches. Pour la première fois plus de 80 juges d’instruction, procureurs de la République, présidents de cour d’assises, juges des enfants, ont raconté à un journaliste leurs traumatismes face aux drames parfois insoutenables auxquels ils sont quotidiennement confrontés.

Les scènes de crimes ou d’attentats, les aveux de meurtriers ou de tueurs en série, les enquêtes qui les confrontent au côté le plus noir de la nature humaine. Comment vit-on avec cela ? On comprend alors que ces hommes et ces femmes qui rendent la justice ne sortent pas indemnes de ces dossiers qui les poursuivent parfois tout au long de leur vie…

Histoire du petit livre rouge

Histoire du petit livre rouge – Pascale NIVELLE

Best-seller international, le petit livre rouge a été imprimé à plus d’un milliard d’exemplaires. Ce recueil de citations de Mao est rapidement devenu le manifeste de la Révolution culturelle et un objet de culte aussi bien en Chine que pour les maoïstes occidentaux.

Apparu en 1964, les Citations du président Mao Tsé-toung, bréviaire inspiré des discours ou des oeuvres du fondateur de la République populaire, est d’abord conçu comme un outil d’éducation politique pour l’armée, puis devient l’« arme spirituelle » des gardes rouges et le manuel de vie de 700 millions de Chinois. En Europe, il séduit une partie des intellectuels, les « maos » français de Mai 68, qui le rebaptisent « petit livre rouge » et en font le talisman de leur propre « révolution », ignorants les atrocités commises par le régime chinois.

Cinquante ans après le début de la Grande Révolution culturelle prolétarienne et quarante ans après la mort de Mao Zedong, la journaliste Pascale Nivelle raconte l’épopée de cette petite bible en vinyle rouge vif qui a été, de Pékin à Paris, le coeur d’une immense et folle passion collective.


Tout petit par la taille, édité plus de 500 fois et traduit en 52 langues, exporté dans 150 pays et diffusé à deux milliards d’exemplaires… il est difficile de ne pas reconnaître au petit livre rouge son statut de bestseller…

Parce que les totalitarismes ont été les religions du XXe siècle selon l’expression de Raymond Aron, Mao Zedong en avait fait sa « bombe spirituelle ». Tant et si bien que le livre alla jusqu’à talonner de près la Bible elle-même. L’émission « Nos mémoires » de Storiavoce vous propose de partir à la découverte d’un ouvrage qui alla jusqu’à séduire les intellectuels du quartier latin et des capitales européennes. Un ouvrage « talisman » qui était brandit comme le signe d’adhésion et d’appartenance à un régime et à une idéologie, dont la réalité meurtrière et totalitaire échappa à beaucoup.


Pascale Nivelle, la bible écarlate (JDD)

Des campagnes chinoises aux librairies du Quartier latin, la journaliste retrace l’épopée d’un objet devenu culte, symbole de la Révolution culturelle chinoise et des maoïstes du monde entier.

Sa couverture en vinyle rouge est entrée dans l’imaginaire collectif. Best-seller international publié à plus d’un milliard d’exemplaires, traduit en 52 langues et exporté dans près de 150 pays, le Petit Livre rouge incarne, sous ses atours chatoyants, l’une des périodes les plus troubles de l’histoire de la Chine contemporaine. Objet culte et kitsch pour les uns, symbole d’une décennie à passer sous silence pour les autres, il est aujourd’hui encore partout présent même si la jeunesse chinoise ignore tout de son contenu.

Cinquante ans après les débuts de la Grande Révolution culturelle prolétarienne, la journaliste Pascale Nivelle, correspondante à Pékin de Libération entre 2006 et 2009, retrace le parcours de cette bible écarlate qui, des casernes chinoises aux étals des librairies maoïstes du Quartier latin, a su allumer une immense ferveur collective.

Petit par la taille, lavable, conçu pour résister aux intempéries et même aux combats, la modernité de l’objet fait immédiatement fureur dans le dénuement ambiant de la Chine. D’abord pensé comme un outil d’éducation politique censé endiguer l’échec désastreux du Grand Bond en avant et remonter le moral des troupes, le recueil des Citations du président Mao Zedong est en réalité une « bombe spirituelle » qui annonce, dès son lancement officiel en 1966, la Révolution culturelle à venir.

Bientôt, l’opuscule rouge est dans toutes les mains, les aphorismes du Grand Timonier rythment l’existence publique et privée de millions de citadins et paysans. « Faire table rase des vestiges de tous les systèmes d’exploitation ainsi que des idées, de la culture, des mœurs et des coutumes anciennes de toutes les classes exploiteuses », tel est le mot d’ordre que les gardes rouges, ces groupes de lycéens et d’étudiants instrumentalisés par Mao, s’appliquent à faire respecter à la lettre.

C’est le début des grandes purges qui feront dans tout le pays entre un et trois millions de morts. Les enseignants sont lynchés par leurs élèves, les classes bourgeoises et les intellectuels persécutés. Les monuments sont saccagés, les spectacles interdits, les livres qui ne citent pas le nom du président Mao brûlés. Aux chants et défilés joyeux ont succédé la haine et le fanatisme. Si les étrangers en poste en Chine sont témoins des exactions, rares sont les intellectuels occidentaux à dénoncer la folie maoïste.

À la fin des années 1960, la « maomania » bat même son plein à Paris, alimentée par les récits des personnalités invitées par le régime communiste et revenues de leur séjour des étoiles rouges plein les yeux. André Malraux, François Mitterrand, le couple Sartre et Beauvoir, Michel Leiris, Paul Ricœur, Alberto Moravia : aucun ne se montre lucide quant à la véritable nature de la « revocul », comme on la nomme dans les cercles prochinois. Aveuglés par le soleil Mao, « ils refont le monde, façon lutte des classes ».

Remontant le fil rouge de cette « maolâtrie », Pascale Nivelle tente de comprendre comment l’intelligentsia française a pu succomber à la fièvre maoïste et adhérer à un idéal aussi extrême que celui de la Révolution culturelle, allant jusqu’à prescrire d' »appliquer la pensée de Mao Zedong quand bien même on ne la comprend pas ».

Le parallèle constant établi entre la France et la Chine met en lumière l’incompréhension fondamentale des intellectuels français, qui, aveuglés par la théorie, n’ont su distinguer derrière le mouvement de masse la querelle de palais entre hauts mandarins, dénoncée dès 1971 par le sinologue et écrivain belge Simon Leys dans l’ouvrage à charge Les Habits neufs du président Mao et sur un très polémique plateau d’Apostrophes en 1983. Au-delà du tragique exemple chinois, cette Histoire du Petit Livre rouge avertit sur le danger de toute pensée politique extrême et démontre avec quelle facilité l’embrigadement idéologique peut survenir dans une société fragilisée.


« Petit Livre rouge » : le meilleur coup éditorial de l’histoire (Le Point)

Le bréviaire de la Révolution culturelle a séduit 700 millions de Chinois, mais aussi les intellos de Normale Sup. Pourquoi ? Histoire d’un endoctrinement.

C’est un petit livre dont la couverture rouge et austère ne paie pas de mine. Ce pourrait être l’antique édition du Guide Michelin de la Suisse, par exemple, ou du Panama. Sauf que, depuis sa publication en 1964, il a été imprimé à plus d’un milliard d’exemplaires, presque autant que la Bible qui additionne pourtant les millénaires, et avec une histoire largement plus sanglante : le Petit Livre rouge est un fantasme d’éditeur, mais aussi un cauchemar pour les millions de victimes de la Révolution culturelle qu’il a servi à justifier. Quarante ans après la mort de Mao, Pascale Nivelle, journaliste au Monde et ancienne correspondante de Libération en Chine, en raconte l’histoire dans un livre au titre d’une simplicité toute maoïste : Histoire du Petit Livre rouge. Elle le fait avec verve et humour, certes, mais on rit jaune.

Évidemment, on ne peut le nier : Mao était tout sauf idiot, et certaines de ses réflexions ne manquent pas de bon sens. Ainsi, « la bouse de vache est plus utile que les dogmes : on peut en faire de l’engrais » : c’est pertinent, surtout dans un pays rural où, dans les années soixante, les paysans crèvent de faim. Et aujourd’hui, c’est même à conseiller aux fanatiques religieux de tout poil qui veulent nous imposer leurs certitudes. Mais le président Mao a dit aussi : « La révolution n’est pas un dîner de gala ; la révolution est un drame passionnel », ce qu’il va se mettre en tête de prouver, bien avant même le début officiel de la Révolution culturelle, en 1966. C’est là que le Petit Livre rouge entre en jeu.

« L’obéissance à la pensée de Mao doit être sans réserve » : le directeur du bureau de documentation du Quotidien de Tianjin le sait, et cela l’empêche de dormir. Nous sommes en 1961. Le Parti communiste l’exige : il faut éduquer les lecteurs, c’est-à-dire les masses, et, pour cela, accompagner chaque article d’un aphorisme du Grand Timonier, alors président du Parti. « Lire une phrase du président Mao chaque jour, c’est comme rencontrer le président en personne », selon la propagande.

Mais il faut la trouver, la phrase. L’unique source, ce sont les Œuvres complètes du président Mao Tsé-Toung, soit la compilation en plusieurs volumes de tous ses discours depuis 1920. Pas pratique, dangereux (une erreur de transcription, et c’est la fin d’une carrière). Futé, le directeur s’est mis à bricoler une espèce de « bible », avec quelques dizaines de phrases fortes. Tang Pinzhu, directeur de la rédaction du Journal de l’Armée populaire de libération, tombe dessus et décide de l’enrichir. « Dans son quotidien, rappelle Pascale Nivelle, les aphorismes du président Mao, c’était à la une et en gros caractères qu’il fallait les imprimer. » Angoisse puissance 10. Le journal de l’armée, publié à plusieurs millions d’exemplaires, est directement sous la responsabilité de Lin Biao, chouchou de Mao et surtout de sa terrible épouse, Jiang Qing. Une erreur de transcription…, et c’est la fin tout court. Tang fait une copie de l’anthologie et charge une employée modèle de l’augmenter. Le résultat ravit Mao. Le livre est lancé.

Le 5 janvier 1964 sort un premier recueil officiel des Citations du président Mao, avec 200 aphorismes. Quelques mois plus tard, la suivante contient 433 « pensées ». Et en août 1965, le livre passe à 427 citations. Il est rouge, quand les précédentes versions étaient blanches. Aux anges, Mao n’hésite pas à comparer ses pensées à celles de Confucius, le grand philosophe de l’antiquité chinoise (alors considéré comme réactionnaire et donc interdit). Le livre est diffusé massivement à des millions d’exemplaires dans toutes les provinces. Sept cents millions de Chinois doivent lire les Citations du président Mao. On apprend à lire avec, on les répète en boucle. « Lorsque les grandes masses se saisiront de la pensée de Mao Tsé-Toung, ce sera une source de force et une bombe spirituelle d’un pouvoir infini », assure Lin Biao, fayot en chef. L’allusion est claire : on est en pleine guerre froide. La guerre atomique menace. Le petit livre fait boum.

En 1966, Mao lance la Révolution culturelle. Jusqu’en 1971 et la mort (assassinat ?) de Lin Biao, devenu indésirable, les Citations du président Mao vont servir de caution morale et politique à des gamins fanatisés qui humilient et tuent jusqu’à leurs parents, détruisant sur leur passage le patrimoine culturel chinois.

Pour la plupart, ces hordes chinoises sont composées de lycéens. En Europe, ceux qui brandissent le Petit Livre rouge – c’est son nom germanopratin, titre inconnu en Chine – sont des intellectuels, et pas n’importe lesquels, l’élite de la nation, dont beaucoup issus de l’École normale. Philippe Sollers, Julia Kristeva, Roland Castro, Henri Weber, Serge July, etc. Autant de convertis. « Les instructions de Mao doivent être suivies, même si on ne les comprend pas » : devant une telle profondeur, les docteurs en philo et les spécialistes de la sémiotique en oublient le « connais-toi toi-même » de Socrate et La Critique de la raison pure de Kant. On rêve de changer le monde. Mao n’a-t-il pas dit : « Le pouvoir est au bout du fusil » ? La Gauche prolétarienne est en ordre de bataille. La France de De Gaulle et de Pompidou n’a qu’à bien se tenir. Dès 1967, quand on est dans le vent, le Petit Livre rouge, pratique avec son format poche, est aussi indispensable que le paquet de Gitanes. Dans un régime capitaliste dévoré par la consommation, c’était écrit (note de l’auteur de l’article : Mao n’a rien dit sur le sujet).

À Paris, à Saint-Germain, en 1967, on le porte élégamment avec la casquette à visière verte. Godard fasciné en tire un film, La Chinoise, qui ne plaira d’ailleurs pas aux maos. Pourquoi ? Lisez le livre de Mme Nivelle, mais la bande-annonce permet de se faire une petite idée.

« Le fondement de la théorie, c’est la pratique », a dit le président Mao. Et là, cela devient compliqué. Telle Ariane tirant son fil, Pascale Nivelle nous guide dans le magma des guerres de factions, à Pékin, Shanghaï, Paris ou Bruxelles. C’est parfois très drôle, souvent tragique (surtout en Chine), finalement assez pathétique. Évidemment, certains finissent par se rendre compte que le roi est nu. Du côté de la Cité interdite, cette prise de conscience est dangereuse, mais, en Europe, cela permet de faire un best-seller et de parler à la télé. Aujourd’hui, les maos d’hier sont à la retraite et le Petit Livre rouge est devenu un objet de brocante que les Chinois vendent à prix d’or aux touristes. Restent le culte de Mao, le grand homme, et, partout dans le monde, les chimères sanglantes.


« Histoire du petit livre rouge » – 3 questions à Pascale Nivelle (Iris)

Pascale Nivelle, journaliste, ancienne correspondante de Libération à Pékin (2006-2009), écrit aujourd’hui dans M, le magazine du Monde et Elle. Elle répond à mes questions à l’occasion de la parution de l’ouvrage : « Histoire du petit livre rouge », aux éditions Tallandier.

Vous expliquez que Le petit livre rouge a pour origine l’angoisse d’une bureaucratie. Pouvez-vous développer ?

Les origines du « petit livre rouge » datent du début des années 1960, lorsque les dirigeants des journaux de Chine ont l’obligation de diffuser à longueur de colonnes la pensée de Mao Zedong, ou Mao Tsé-Toung comme on disait à l’époque. C’est un véritable casse-tête. L’œuvre du Grand Timonier, composée de ses discours, ses entretiens avec différentes personnalités, ses écrits et poèmes depuis une quarantaine d’années, est rassemblée dans quatre tomes épais : « Les Œuvres choisies » du président Mao. En tirer chaque jour des aphorismes ou des extraits compréhensibles pour les masses chinoises, sans s’attirer les foudres du Parti communiste (PCC), est un exploit. C’est pourquoi les gratte-papiers des journaux chinois ont eu l’idée de compiler des formules ou des textes courts, pour en faire des « catalogues ». En 1962, un employé du journal de l’Armée de Libération, en visite chez ses confrères de Tianjin, une ville proche de Pékin, tombe sur un lexique de ce genre. Les « pensées » du président sont classées par thèmes. Elles sont claires et précises. Le visiteur enthousiaste repart avec le « catalogue », qu’il confie à une collègue, avec la mission d’en faire un vrai livre. Elle s’en acquitte vaillamment, et, trois ans plus tard, avec la bénédiction de Mao qui a suivi l’affaire de près, la version quasi définitive du petit livre rouge est prête. Trente-trois chapitres et trois-cents pages : il tient dans la poche et dans la main, et, avec sa couverture en plastique rouge, résiste à toutes les intempéries. Chaque soldat en est équipé et doit l’apprendre par cœur.

On est à la veille de la Grande Révolution culturelle prolétarienne lancée par Mao pour retrouver le pouvoir. Depuis 1959, destitué de son titre de président de la République, il est contesté à l’intérieur du PCC à cause du Grand Bond en avant, sa calamiteuse révolution industrielle soldée par une immense famine. Avec sa femme Jiang Qing, une ancienne actrice de Shanghai, et son ministre des armées Lin Biao, il fomente sa Révolution culturelle, prétexte à des purges massives. Son arme de propagande est l’opuscule rouge, nommé en Chine Les Hautes Instructions ou les Citations du Président Mao Tsé Toung. Il va d’abord fanatiser la jeunesse : les fameux gardes rouges vont en faire leur bible, leur manuel de guerre civile. Mao l’appelait sa « bombe spirituelle ».

Le petit livre rouge a-t-il été le livre le plus vendu au monde ?

Après l’armée et les gardes rouges, chaque Chinois a été équipé du « petit livre », ce qui représente plusieurs centaines de millions d’exemplaires… Puis Mao a voulu exporter sa Révolution culturelle dans le monde entier. Le « petit livre rouge », en différentes éditions, a été traduit en cinquante-deux langues dont l’espéranto, et été exporté dans cent-cinquante pays, sur tous les continents. On peut dire qu’après la Bible des chrétiens, c’est le plus grand best-seller de tous les temps, tiré à deux milliards d’exemplaires selon les chercheurs occidentaux, et cinq milliards selon l’agence officielle Chine Nouvelle !

On peut parler d’un record, surtout au regard de la brièveté de la vie de cet ouvrage : en 1979, trois ans après la mort de Mao, quand son rival du début des années 60, Deng Xiaoping, est arrivé au pouvoir, le « petit livre rouge » fut interdit par une directive du PCC. Ce « poison » a permis la « distorsion de la pensée de Mao » et a causé un « grand tort », en permettant à la Bande des quatre d’exercer « une influence pernicieuse » … Cent millions d’exemplaires ont été détruits. Mais on continue d’en voir beaucoup aujourd’hui en Chine. Entre les exemplaires historiques, dont le prix atteint plusieurs milliers d’euros chez les antiquaires, et les innombrables copies destinées aux touristes, le « petit livre » de Mao est omniprésent. Tout comme son auteur, embaumé dans son mausolée place Tian’anmen et emblème des billets de banque chinois.

Comment expliquer l’engouement, proche de l’hystérie, de tout un groupe d’intellectuels français, en faveur de Mao Tsé-Toung ?

Cela reste un mystère, que les intéressés ont désormais eux-mêmes du mal à expliquer. L’édition française du « petit livre rouge » est arrivée en décembre 1966, par le canal de l’ambassade de Chine à Paris, et a fait un tabac. Dans La Chinoise, Jean-Luc Godard a très bien filmé le fanatisme des étudiants français, pour beaucoup issus de la bourgeoisie, autour cet ouvrage. Pendant quelques années, les maos hexagonaux en ont fait leur bréviaire, leur pensée unique, leur manuel de vie, comme en Chine. Dans tout le quartier latin, à commencer par l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm d’où est parti le mouvement maoïste, on s’est mis à brandir et réciter le « petit livre rouge ». Quand on sait qu’il a été conçu pour des militaires chinois illettrés, cela ne manque pas de sel…

En France, et dans beaucoup d’autres pays, certains ont imité « la campagne des jeunes instruits envoyés à la campagne » en Chine. Si les jeunes Chinois n’avaient d’autre choix, les étudiants maoïstes français, eux, étaient des embrigadés volontaires. Ils se sont enrôlés dans les fermes et les usines, pour exporter la révolution de Mao. Quarante ou cinquante ans après, on peine à comprendre cet aveuglement, compte tenu des atrocités de la Révolution culturelle en Chine. Il faut préciser qu’elles n’étaient pas connues par les intellectuels maoïstes. Beauvoir, Althusser, Barthes, Sollers, Glucksmann, et bien d’autres, ont été fascinés par Mao, qui les invitait généreusement à visiter son paradis de la Révolution. Et tous sont tombés dans le panneau de la propagande. Tous, sauf un : Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, qui a dénoncé la Révolution culturelle dans un livre paru en 1971 : Les Habits neufs du Président Mao. Mis au ban de l’intelligentsia européenne, il dû attendre plus de dix ans avant d’être écouté et reconnu.

Cet engouement aveugle, qui a des racines dans la déception provoquée à gauche par le rapport Khrouchtchev en 1956, reste cependant un grand mystère. Contrairement à la Chine, où il est une relique respectée, plus personne ou presque ne défend le « petit livre rouge » en France. Repentis, silencieux ou carrément passés sur l’autre rive de leurs convictions de jeunesse, les anciens maos ont rangé les Citations du Président Mao Tsé-Toung tout au fond de leurs bibliothèques, quand ils ne l’ont pas jeté.

Bouillonnement antisystème en Europe et aux États-Unis

Pas de flonflons pour célébrer le soixantième anniversaire du traité de Rome et du Marché commun, le 25 mars. La bannière européenne a perdu son éclat, tant les politiques de l’Union se sont révélées désastreuses. Partout ont fleuri des mouvements antisystème. Dans quelques pays, ils se situent résolument à gauche. Mais nombre d’entre eux font de la xénophobie leur fonds de commerce.

Le Monde diplomatique, mars 2017

Perry Anderson – Historien, professeur à l’université de Californie à Los Angeles. Auteur de l’ouvrage Le Nouveau Vieux Monde, Agone, Marseille, 2011.

Il y a vingt-cinq ans, l’expression « mouvement antisystème » était fréquemment employée, notamment par les sociologues Immanuel Wallerstein et Giovanni Arrighi, pour décrire les diverses forces de gauche hostiles au capitalisme. De nos jours, elle reste pertinente en Occident, mais sa signification a changé. Les mouvements contestataires qui se sont multipliés au cours des dix dernières années ne se rebellent plus contre le capitalisme, mais contre le néolibéralisme – c’est-à-dire la déréglementation des flux financiers, la privatisation des services publics et le creusement des inégalités sociales, cette variante du règne du capital mise en place en Europe et aux États-Unis depuis les années 1980. L’ordre politique et économique qui en découle a été accepté presque indistinctement par des gouvernements de centre droit et de centre gauche, consacrant le principe de la pensée unique illustré par la maxime de Margaret Thatcher : « Il n’y a pas de solution de rechange » ( There is no alternative , ou TINA). Deux types de mouvements se sont développés en réaction à ce système. De droite ou de gauche, ils sont stigmatisés par les classes dirigeantes, qui les présentent comme une menace unique : celle du populisme.

Ce n’est pas un hasard si ces mouvements sont d’abord apparus en Europe plutôt qu’aux États-Unis. Soixante ans après le traité de Rome, l’explication est simple. Le Marché commun de 1957, qui prolongeait la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) – conçue par Robert Schuman à la fois pour éviter le retour d’un siècle d’hostilités franco-allemandes et pour consolider la croissance économique d’après-guerre en Europe de l’Ouest -, était le produit d’une période de plein-emploi et de hausse des salaires moyens, d’ancrage de la démocratie représentative et de développement des systèmes de redistribution. Les accords commerciaux découlant du Marché commun empiétaient peu sur la souveraineté des États membres, qui s’en trouvaient renforcés plutôt qu’affaiblis.

Les budgets et les taux de change étaient décidés au niveau national, par des Parlements responsables devant leurs électeurs, où l’on débattait avec vigueur d’orientations politiques très distinctes. Paris s’était d’ailleurs illustré en freinant les tentatives de la Commission de Bruxelles d’étendre ses prérogatives. La France du général de Gaulle mais aussi, de manière beaucoup plus discrète, l’Allemagne de l’Ouest de Konrad Adenauer conduisaient une politique étrangère indépendante de Washington et capable de lui résister.

La fin des « trente glorieuses » a bouleversé cette construction. Dès le milieu des années 1970, les sociétés capitalistes développées sont entrées dans une longue phase de déclin, analysée par l’historien américain Robert Brenner (1) : décennie après décennie, une diminution durable des taux de croissance et un ralentissement de la productivité, moins d’emplois et plus d’inégalités, le tout ponctué par de fortes récessions. À partir des années 1980, au Royaume-Uni et aux États-Unis d’abord, puis dans toute l’Europe, la stratégie s’inverse : réduction des allocations sociales, privatisation des industries et des services publics, déréglementation des marchés financiers. Le néolibéralisme fait son entrée. En Europe, cependant, il acquiert au fil du temps une forme institutionnelle particulièrement rigide, à mesure que le nombre d’États membres de ce qui deviendra l’Union européenne est multiplié par quatre, englobant ainsi une grande zone de main-d’oeuvre bon marché à l’est.

Du marché unique (1986) au pacte budgétaire (2012) en passant par le pacte de stabilité et de croissance (1997), les Parlements nationaux ont été supplantés par une structure d’autorité bureaucratique protégée de la volonté populaire, comme l’avait prédit et réclamé l’économiste ultralibéral Friedrich Hayek. Une fois cette mécanique en place, une austérité draconienne a pu être imposée d’en haut à un électorat sans recours, sous la direction conjointe de la Commission européenne et d’une Allemagne réunifiée devenue l’État le plus puissant de l’Union, et dont les penseurs dominants annonçaient sans précaution la vocation hégémonique sur le continent. Pendant la même période, l’Union et ses membres ont cessé de jouer un rôle dans le monde et d’agir à rebours des directives américaines (2). Lors de la dernière phase de cette subordination, ils se sont placés aux avant-postes des politiques de néo-guerre froide envers la Russie, orchestrées par Washington et payées par l’Europe.

Abrogation du contrôle démocratique

Dès lors que, faisant fi des référendums successifs, la caste de plus en plus oligarchique de l’Union européenne se joue de la volonté populaire et inscrit ses diktats budgétaires dans la Constitution, il n’est pas étonnant qu’elle provoque tant de mouvements de contestation de tous bords. À quoi ressemblent-ils ? Dans le noyau dur de l’Europe d’avant l’élargissement, autrement dit l’Europe occidentale de la guerre froide (écartons pour l’instant l’Europe centrale et orientale, dont la topographie était alors radicalement différente), les mouvements de droite dominent l’opposition au système en France (Front national, FN), aux Pays-Bas (Parti pour la liberté, PVV), en Autriche (Parti de la liberté d’Autriche, FPÖ), en Suède (Démocrates de Suède), au Danemark (Parti populaire danois, DF), en Finlande (Vrais Finlandais), en Allemagne (Alternative pour l’Allemagne, AfD) et au Royaume-Uni (UKIP).

En Espagne, en Grèce et en Irlande prévalent en revanche des mouvements de gauche, respectivement Podemos, Syriza et Sinn Féin. L’Italie constitue un cas à part dans la mesure où elle conjugue un mouvement antisystème situé clairement à droite, la Ligue du Nord, et un parti, plus puissant encore, qui dépasse le clivage gauche-droite : le Mouvement 5 étoiles (M5S). La rhétorique extraparlementaire de ce dernier sur l’impôt et l’immigration le classerait à droite, mais son action parlementaire le situe plutôt à gauche, en raison de la constante opposition qu’il a manifestée au gouvernement de M. Matteo Renzi, notamment sur les questions d’éducation et de déréglementation du marché du travail, et de son rôle décisif dans la mise en échec du projet de rendre plus autoritaire la Constitution italienne (3). À cet ensemble s’ajoute Momentum, une organisation qui a émergé au Royaume-Uni pour favoriser l’élection inattendue de M. Jeremy Corbyn à la tête du Labour. À l’exception de l’AfD, tous les mouvements de droite sont apparus avant la crise de 2008, pour certains pendant les années 1970, voire plus tôt encore. En revanche, la montée de Syriza et la naissance du M5S, de Podemos et de Momentum découlent de la crise financière mondiale.

Dans ce décor général, le fait central est que, dans leur ensemble, les mouvements de droite pèsent plus lourd que ceux de gauche, si l’on en juge par le nombre de pays où ils dominent et par leur force électorale cumulée. Cet avantage s’explique par la structure du système néolibéral contre lequel ils s’insurgent, qui trouve son expression la plus brutale et la plus concentrée dans ce qu’est devenue l’Union européenne.

Son ordre se fonde sur trois principes : réduction et privatisation des services publics, abrogation du contrôle et de la représentation démocratiques, déréglementation des facteurs de production. Tous trois sont omniprésents au niveau national en Europe comme ailleurs, mais ils se manifestent de manière plus intense encore au sein de l’Union. L’attestent les pressions infligées à la Grèce, la série de référendums bafoués et l’ampleur croissante du dumping salarial. Dans l’arène politique, ces orientations directrices alimentent les inquiétudes principales de la population et motivent ses manifestations d’hostilité au système, qui concernent l’austérité, la perte de souveraineté et l’immigration.

Les mouvements antisystème se différencient par l’importance qu’ils attribuent à chacun de ces facteurs, déterminant ainsi les aspects de la palette néolibérale qu’ils choisissent de cibler en priorité.

La raison la plus évidente du succès des mouvements de droite tient à ce qu’ils se sont d’emblée approprié la question de l’immigration. Ils jouent sur les réactions xénophobes et racistes afin de gagner le soutien des couches de la population les plus vulnérables. À l’exception des mouvements néerlandais et allemand, adeptes du libéralisme économique, cette position est intimement associée non à la dénonciation mais à la défense de l’État-providence, menacé selon eux par l’arrivée de migrants – une thèse défendue par les mouvements antisystème de droite en France, au Danemark, en Suède et en Finlande.

Toutefois, on aurait tort d’attribuer leur avantage à ce seul argument. Dans certains États importants, comme l’illustre le FN, ils combattent également sur d’autres fronts, par exemple celui de l’union monétaire. L’euro et la Banque centrale tels qu’ils ont été conçus à Maastricht ont associé l’austérité et le déni de la souveraineté populaire dans un seul et même système. Les mouvements de gauche les mettent en accusation avec autant de véhémence, voire davantage, mais ils tendent à proposer des solutions moins radicales. En revanche, le FN ou la Ligue du Nord préconisent des remèdes draconiens et percutants aux « fléaux » de la monnaie unique et de l’immigration : sortir de la zone euro et fermer les frontières. La gauche, à quelques exceptions près, n’a pas formulé d’exigences aussi explicites. Elle propose au mieux d’apporter à la monnaie unique quelques ajustements techniques trop complexes pour mobiliser un large électorat; sur l’immigration, il est rare qu’elle aille au-delà des bons sentiments.

Un statu quo détesté

L’immigration et l’union monétaire posent problème à la gauche pour des raisons historiques. Le traité de Rome reposait sur la promesse d’une libre circulation des capitaux, des biens et de la main-d’oeuvre au sein d’un Marché commun européen. Tant que celui-ci se limitait aux pays d’Europe occidentale, seule la mobilité des deux premiers facteurs de production comptait vraiment, les migrations transfrontalières restant en général – la France est une exception – plutôt modestes. Cependant, à compter de la fin des années 1960, la population de travailleurs immigrés issue des anciennes colonies africaines, asiatiques et caribéennes ainsi que des régions semi-coloniales de l’ancien Empire ottoman atteignait déjà un nombre significatif. L’élargissement à l’Europe centrale a ensuite amplifié les migrations intra-européennes. Enfin, les interventions néo-impérialistes successives dans les anciennes colonies méditerranéennes – l’attaque-éclair en Libye en 2011 et la participation indirecte à la guerre civile en Syrie – ont amené en Europe des vagues de réfugiés et un terrorisme de représailles.

Tout cela a attisé la xénophobie, dont les mouvements antisystème de droite ont fait leur fonds de commerce et que la gauche combat par fidélité à la cause de l’internationalisme humaniste. Les mêmes inclinations ont conduit une grande partie de cette dernière à résister à toute idée de mettre un terme à l’union monétaire, ce qui conduirait selon elle à un nationalisme associé aux catastrophes du passé. L’idéal de l’unité européenne reste à ses yeux une valeur fondamentale. Mais l’Europe réellement existante de l’intégration néolibérale constitue un ordre plus cohérent que toutes les solutions hésitantes qui lui ont été opposées jusque-là. L’austérité, l’oligarchie et la mobilité forment un système interconnecté. La troisième est indissociable de la deuxième : aucun électeur des pays européens n’a jamais été consulté sur l’arrivée plus ou moins importante de main-d’oeuvre étrangère dans sa société, laquelle s’est toujours produite à son insu.

La négation de la démocratie qu’est devenue la structure de l’Union a exclu d’emblée toute possibilité de se prononcer sur ces questions. Le rejet de cette Europe-là par les mouvements de droite apparaît plus cohérent politiquement que celui de la gauche – une autre raison de l’avance des premiers sur la seconde.

L’arrivée du M5S, de Syriza, de Podemos et de l’AfD a marqué un bond en avant du mécontentement populaire en Europe. Les sondages actuels affichent des niveaux record de rejet de l’Union. Mais, à gauche comme à droite, le poids parlementaire des mouvements antisystème reste limité. Au niveau européen, lors des dernières échéances électorales, les trois meilleurs résultats de la droite antisystème – obtenus par l’UKIP, le FN et le Parti populaire danois – se situaient aux alentours du quart des voix. Au niveau national, en Europe de l’Ouest, le score moyen de toutes ces forces – gauche et droite confondues – atteint environ 15 %. Un sixième de l’électorat ne représente pas une menace sérieuse pour l’ordre établi. Un quart peut poser problème, mais le « danger populiste » dont s’alarme la presse demeure très relatif. Les seules fois où un mouvement antisystème a accédé au pouvoir (ou semblait sur le point d’y parvenir), c’était à cause d’un mode de scrutin censé favoriser des partis majoritaires et qui s’est retourné contre ces derniers, comme en Grèce, ou qui a failli le faire, comme en Italie.

Il existe en réalité un grand écart entre le degré de désillusion populaire à l’encontre de l’Union européenne néolibérale d’aujourd’hui (4) et le soutien aux forces qui prétendent s’y opposer. Si l’indignation ou le dégoût sont devenus courants depuis quelque temps déjà, le vote des Européens est (et reste) déterminé par la peur. Le statu quo socio-économique est largement détesté. Ce qui ne l’empêche pas d’être régulièrement réaffirmé dans les urnes, avec la reconduction des partis qui en sont responsables, par crainte d’affoler les marchés et au risque d’accroître la misère. La monnaie unique n’a permis aucune accélération de la croissance en Europe et a mis en difficulté les pays du Sud les plus fragiles. Pourtant, la perspective d’une sortie de l’euro effraie même ceux qui savent désormais à quel point celui-ci est responsable de leurs maux. La peur l’emporte sur la colère. D’où l’acceptation par les électeurs grecs de la capitulation de Syriza face à Bruxelles, le recul de Podemos en Espagne et les tergiversations du Parti de gauche en France. La logique est partout la même : ce système est mauvais, mais, en l’affrontant, on s’expose à des représailles.

Le désespoir plus fort que la peur

Comment alors expliquer le « Brexit » ? L’immigration de masse, une crainte répandue en Europe, a été stigmatisée sans relâche lors de la campagne pour la sortie de l’Union par M. Nigel Farage, dirigeant de l’UKIP, porte-voix remarqué de cette option aux côtés de grandes figures du Parti conservateur. Mais, ici comme ailleurs, la xénophobie pèse moins que la peur de l’effondrement économique. Au Royaume-Uni, l’hostilité aux étrangers s’est accrue à mesure que les gouvernements successifs mentaient sur l’ampleur de l’immigration. Toutefois, si le référendum ne s’était joué qu’entre ces deux peurs, comme le souhaitait la classe politique, le camp qui militait pour que le pays reste dans l’Union l’aurait sans doute emporté à une large majorité – en témoigne le référendum sur l’indépendance écossaise en 2014.

Trois autres facteurs ont déterminé l’issue du scrutin. Après Maastricht, la classe politique britannique a refusé la camisole de l’euro pour mieux mettre en oeuvre sa propre vision du néolibéralisme, plus drastique encore que toutes celles du continent. Les excès financiers du New Labour ont précipité le Royaume-Uni dans la crise bancaire avant les autres pays européens, et l’austérité draconienne du gouvernement conservateur-libéral a été sans équivalent endogène sur le continent. Économiquement, les résultats de cette politique britannique parlent d’eux-mêmes. Aucun autre pays européen ne souffre d’un tel clivage politique entre une métropole aisée autonome, à Londres et dans le Sud-Est, et une région désindustrialisée et paupérisée dans le Nord et dans le Nord-Est. Dans bien des zones, les électeurs estimaient donc ne pas avoir grand-chose à perdre en cas de sortie de l’Union – une perspective plus abstraite que celle de renoncer à l’euro -, quoi qu’il puisse arriver à la City et aux investissements étrangers. Le désespoir a pris le pas sur la peur.

Politiquement aussi, aucun pays européen n’a faussé de manière aussi flagrante le système électoral. Si, en 2014, l’UKIP est devenu le plus grand parti britannique au Parlement européen grâce à la représentation proportionnelle, l’année suivante ce parti n’a obtenu qu’un siège à Westminster après avoir recueilli 13 % des voix, alors que le Parti national écossais (SNP), avec 5 % des suffrages à l’échelle du pays, décrochait cinquante-cinq sièges. Tant que le Parti travailliste ou le Parti conservateur, bénéficiaires de ce système, alternaient au pouvoir pour conduire des politiques interchangeables, les électeurs du bas de la pyramide des salaires boudaient massivement les urnes. Lorsqu’ils ont perçu dans le référendum national la chance de faire un vrai choix, ils se sont déplacés en nombre; dans les régions les plus défavorisées, la participation a grimpé d’un coup, livrant le verdict qu’on connaît sur les bilans accablants de MM. Anthony Blair, Gordon Brown et David Cameron.

Dernier facteur, et non des moindres : la différence historique qui sépare le Royaume-Uni du continent. Culturellement, non seulement la Grande-Bretagne a été un empire beaucoup plus puissant que ses rivaux européens pendant des siècles, mais, de surcroît, contrairement à la France, l’Allemagne, l’Italie et la plupart des États de l’Union, elle n’a subi ni défaite, ni invasion, ni occupation lors des deux guerres mondiales. Dans un tel contexte, la captation des pouvoirs locaux au profit d’une bureaucratie établie en Belgique ne pouvait qu’être rejetée davantage qu’ailleurs : pourquoi un État qui, par deux fois, avait remis Berlin à sa place devrait-il se soumettre à Bruxelles ou à Luxembourg ? La question de l’identité pouvait donc, plus aisément que sur le continent, supplanter celle de l’intérêt matériel. C’est pourquoi l’idée selon laquelle la crainte des conséquences économiques supplante celle de l’immigration n’a pas fonctionné, en raison d’un mélange de désespoir économique et d’orgueil national.

C’est dans des conditions similaires que, aux États-Unis, suffisamment d’ouvriers blancs des régions industrielles déclinantes et abandonnées ont pu porter à la présidence un candidat républicain au parcours et au tempérament inédits, exécré par les faiseurs d’opinion des deux partis en même temps que mal vu par nombre de ses propres électeurs. Là comme au Royaume-Uni, le désespoir des régions désindustrialisées a eu raison de l’appréhension face à ce saut dans l’inconnu. De manière plus crue et explicite qu’en Europe, du fait de la longue histoire du racisme aux États-Unis, l’immigration y a été également dénoncée, et des barrières – physiques et légales – érigées pour l’endiguer. Enfin, et surtout, la grandeur impériale n’est pas pour les Américains un souvenir lointain, mais une dimension bien réelle et une revendication naturelle pour l’avenir, abandonnée pourtant par les tenants du pouvoir au profit d’une mondialisation jugée responsable de la misère du peuple et de l’humiliation du pays. « Make America great again » (« Rendre à l’Amérique sa grandeur ») – une fois qu’elle aura renoncé aux fétiches de la libre circulation des biens et de la main-d’oeuvre, et balayé les entraves du multilatéralisme : M. Donald Trump n’a pas eu tort de proclamer que sa victoire représentait un « Brexit » à grande échelle. Cette révolte était bien plus spectaculaire que l’autre : elle ne se limitait pas à une seule question – largement symbolique aux yeux des Britanniques – et elle était dépourvue de tout vernis de respectabilité institutionnelle ou d’approbation des commentateurs.

La victoire de M. Trump a soulevé l’indignation des dirigeants politiques européens, de centre droit comme de centre gauche. D’abord en raison de sa transgression affichée des convenances usuelles sur l’immigration. L’Union européenne elle-même ne manifeste aucun scrupule lorsqu’il s’agit pour elle de contenir les réfugiés dans la Turquie de M. Recep Tayyip ErdoÄ?an, avec ses dizaines de milliers de prisonniers politiques, la torture policière et la suspension générale de l’État de droit, ou de détourner le regard devant les barricades de barbelés dressées au nord de la Grèce pour que les réfugiés restent enfermés dans les îles de la mer Égée. Toutefois, soucieuse de décence diplomatique, l’Europe ne s’est jamais ouvertement félicitée de ces exclusions. En réalité, ce qui l’inquiète vraiment n’est pas tant la brutalité de M. Trump en la matière que son rejet de l’idéologie du libre-échange, son dédain apparent pour l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et sa disposition à adopter une attitude moins belliqueuse envers la Russie. Seul le temps dira s’il ne s’agit là de sa part que de remarques provocatrices, vouées à tomber dans l’oubli, comme déjà nombre de ses engagements de politique intérieure. En tout cas, son élection a rendu visible une différence significative entre de nombreux mouvements antisystème de droite (ou vaguement centristes) et la gauche traditionnelle, qu’elle soit rose ou verte : en France et en Italie, les premiers ont rejeté les politiques de néo-guerre froide et les opérations militaires applaudies par les seconds, en particulier l’intervention en Libye et les sanctions infligées à la Russie.

Les convulsions antisystème de droite, tels le référendum britannique et les élections américaines, se sont accompagnées d’une poussée de la gauche – M. Bernie Sanders aux États-Unis, le phénomène Corbyn au Royaume-Uni -, à une échelle plus modeste mais plus inattendue. Cependant, les conséquences de l’élection de M. Trump et du « Brexit » s’avéreront probablement moindres qu’on ne l’annonce. Dans les deux pays, l’ordre établi est loin d’être défait, et on a vu en Grèce sa capacité à absorber et à neutraliser avec une rapidité impressionnante les révoltes d’où qu’elles viennent. Il a d’ailleurs déjà développé des anticorps – exprimés par de jeunes cadres soi-disant dynamiques qui affichent un simulacre de contestation contre les impasses et la corruption. Ils promettent des politiques plus transparentes, plus dynamiques, en transcendant ainsi les partis actuels en déroute. C’est le cas de M. Albert Rivera (de Ciudadanos) en Espagne et de M. Emmanuel Macron en France.

Mais, pour les courants antisystème de gauche, la leçon à tirer de ces dernières années est claire. S’ils ne veulent plus être éclipsés par leurs homologues de droite, ils ne peuvent plus se permettre d’être moins radicaux et moins cohérents qu’eux dans leur opposition au système. En d’autres termes, admettre la probabilité que dorénavant l’Union européenne dépend tellement des décisions qui l’ont façonnée comme construction néolibérale qu’on ne peut plus sérieusement penser à sa réforme, et qu’il faudrait la défaire afin de bâtir quelque chose de mieux. Que ce soit par la sortie de l’Union telle qu’elle existe ou par la construction de l’Europe sur une autre base, en jetant Maastricht au feu. À l’heure actuelle, ni l’une ni l’autre n’est proche.


Note(s) :

Syrie, une guerre pour rien

Syrie, une guerre pour rien – Frédéric Pichon

Trois cent mille morts depuis 2011, une paix improbable.

Pourquoi la guerre en Syrie est-elle une catastrophe globale ? En quoi les puissances occidentales sont-elles aussi responsables de cet échec politique, militaire et moral ? Au nom de quoi ce désastre pourtant annoncé a-t-il été nié ? Et comment la France a-t-elle perdu une partie essentielle au regard de son histoire comme de sa vocation et de ses intérêts ?

Le Levant, le Grand jeu, Sykes-Picot, le déchirement libanais, la lutte entre sunnites et chiites, la tragédie des chrétiens mais aussi les Assad, le terrorisme, les frères musulmans, le néo-califat, et en arrière-plan Washington, Ankara, Moscou, Téhéran, La Mecque : c’est la Question d’Orient que convoque ici, sur un siècle, Frédéric Pichon afin d’éclairer, comme jamais, les ombres du présent. Et, surtout, de dessiner les grandes lignes d’une possible, reconstruction de ce berceau du monde, toujours aussi compliqué, mais de plus en plus ravagé.

Un décryptage lumineux de l’actualité. Un appel salutaire au réveil de notre diplomatie.

Chercheur et enseignant en géopolitique, Frédéric Pichon compte parmi les meilleurs connaisseurs du Proche-Orient auquel il a consacré plusieurs ouvrages de référence.


Frédéric Pichon : « L’avenir de l’Occident se joue en Syrie » (Le Figaro)

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN- A l’occasion de la sortie de son livre Syrie, une guerre pour rien, Frédéric Pichon a accordé un entretien fleuve à FigaroVox. Pour lui, la guerre en Syrie est une catastrophe globale dont les grandes puissances occidentales sont en partie responsables.

Frédéric Pichon est géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient. Auteur d’une thèse de doctorat sur la Syrie et chercheur associé à l’Université de Tours, il est l’auteur de Syrie, une guerre pour rien (éd. du Cerf, 2017)

FIGAROVOX.- Dans votre livre , vous revenez sur ce conflit en Syrie qui dure depuis 2011. Pourquoi ce titre?

Frédéric PICHON.- J’ai effectué près d’une dizaine de séjours depuis 2011, à Damas, Homs, Alep, Suweida, Lattaquié ou Tartous: c’est cette impression de gâchis qui m’est venue à l’esprit lors qu’il s’est agi de trouver un titre. En particulier lors d’un séjour à Alep fin janvier où j’ai achevé mon manuscrit…Ce conflit a éclaté il y a tout juste 6 ans. Il a mis à bas les infrastructures du pays, déplacé plus de la moitié de la population syrienne, forcé ses élites à l’émigration et fait près de 400 000 victimes selon moi. Admettons que les revendications de départ aient été aussi celles de davantage de partage des richesses et de libertés publiques (je crois qu’elles ne furent pas essentielles ni générales): le résultat est tout autre.

La Syrie, jadis relativement épargnée par l’extrémisme sunnite, est devenu un de ses sanctuaires, le niveau de vie s’est effondré et la corruption s’est généralisée. Les politiques et les intellectuels qui s’étaient beaucoup investi (surtout verbalement il faut le dire) dans un conflit qui «fonctionnait» très bien pour leur univers mental post historique et droits-de-l’hommiste ont vu toutes leurs prévisions déjouées, leurs actions entravées. Tout ça pour ça… C’est-à-dire devoir se résoudre à admettre que la Russie faisait peut-être partie de la solution, que le départ d’Assad n’était peut-être pas un préalable réaliste (même Emmanuel Macron, véritable machine à recycler les néoconservateurs français l’a reconnu) et qu’enfin entre deux maux il faut choisir le moindre… Tout cela aurait pu être évité. Voilà où nous en sommes aujourd’hui . A Palmyre, des dizaines de frappes américaines ont précédé la reprise du site par les forces spéciales russes, les Syriens et même le Hezbollah. En prévision de l’assaut sur Raqqa, les Marines sont en train de se coordonner avec les Russes, tandis que les Kurdes entraînés par le Pentagone ont fait leur jonction avec l’armée syrienne.

Vous écrivez que le conflit syrien interroge les pays européens, et notamment la France, sur leur politique intérieure. Quel rapport peut-il y a-t-il entre cette lointaine guerre et ce qui ses passe sur notre sol?

En bon lecteur de Philippe Muray, découvert à la fin des années 1990, je me suis remémoré cet aphorisme glaçant de vérité et d’une cruauté jubilatoire, dans un texte intitulé «Chers djihadistes»: «Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts». J’ai voulu m’intéresser aussi dans ce livre à ce que le conflit syrien signifiait aussi pour nos sociétés occidentales, parce qu’à travers la violence terroriste et la masse des départs pour le «Cham», ce sont les questions du tragique, de la mort et du sacré qui ont ressurgi. Diplomatie, islam, immigration: il a fallu la Syrie pour que ces questions, enfouies et cloisonnées, reviennent sur le devant de la scène. Je les aborde largement. Il ne s’agit pas d’un appel à la croisade, ni même d’une dénonciation mais d’un essai d’intelligibilité du phénomène.

A l’inverse d’un Manuel Valls, je ne pense pas qu’expliquer soit une façon d’excuser. Un peu de sciences humaines ne fait jamais de mal. Tout se passe comme si les sociétés occidentales ne pouvaient pas penser le djihadisme en dehors du registre de la psychiatrie. Face à la violence, notre société ne veut voir que la marginalité. Le djihadisme serait ainsi un sous produit de la délinquance, de la frustration, voire une forme de folie. Ce refus de prendre au mot les djihadistes signe le vide abyssal des réponses à ce phénomène mondial et nous empêche de voir que notre post modernité, liquidatrice du sacré, du tragique et donc de la mort alimente en retour cette expansion. L’incapacité à penser la dimension religieuse du phénomène en l’évacuant ou en la minorant a ceci de tragique qu’elle s’accompagne simultanément d’un discours normatif sur la religion musulmane, à l’aune de nos valeurs post modernes. Dans la peur panique qui suit chaque attentat en France, il est une priorité: déclarer que ces actes «n’ont rien à voir avec l’islam». En niant la singularité de l’engagement des djihadistes, il s’agit d’en faire des produits de la modernité. Des hommes ordinaires en somme, aussi dépravés que nous. Ainsi la violence ne peut être que marginale, le fait de «loups solitaires», parce qu’il est impensable que l’Autre ne puisse adhérer à notre système de valeurs dont le cœur est précisément la relativité de toute valeur! Si tout se vaut, si rien ne compte, si l’avenir radieux de l’humanité se limite à une fusion dans le grand tout consumériste et cool, alors quand le «barbare» fait irruption, y compris en notre sein, nous sommes incapables de le nommer. Nommer l’ennemi c’est précisément définir ce qui nous distingue, ce qui nous discrimine, c’est tracer une frontière, une limite même normative, c’est s’affirmer contre, toutes choses auxquelles la culture contemporaine a décidé de renoncer…

Vous dites que la France est devenue inaudible concernant le Moyen-Orient. Après le tournant «atlantiste» opéré par Nicolas Sarkozy, la France doit-elle retrouver une diplomatie indépendante, d’inspiration gaulliste?

Il est de bon ton de ranger le «gaullisme» en diplomatie au rayon des vieilles lunes du passé. C’est le sentiment général qui prévaut parmi les élites diplomatiques françaises en particulier: c’est quelque chose de très frappant. Même le «gaullo-mitterrandisme» est synonyme de ringardise… Pour autant, je pense que le gaullisme est un mot un peu creux et en l’espèce, la fameuse «politique arabe» de la France fut surtout une série de «coups» assez erratiques et surtout symboliques. Quoi qu’il en soit, tout le monde comprends bien ce que cela signifie: une forme de réalisme, de pragmatisme et surtout une capacité à parler avec tous qui n’est pas donnée à toutes les nations. Ce qu’il faut absolument éviter c’est l’hémiplégie. Dans un chapitre, je pose la question suivante: la France est-elle une puissance sunnite? La dernière note du CAPS, proprement ahurissante, révélée par votre journal semble répondre favorablement à cette question: Paris doit être le protecteur des intérêts des pays du Golfe face à l’émergence iranienne.L’équilibre doit être recherché en toutes choses, c’est l’apanage des nations libres.

On nous dit souvent que le monde a changé. Le mantra du «bougisme» a fait des émules, y compris en politique étrangère: à l’heure de la mondialisation, il faut s’adapter, «être en marche» en quelque sorte, avec un prisme «business» assumé et revendiqué par Laurent Fabius notamment. Cette pensée hors-sol, qui s’apparente davantage à une forme d’impératif catégorique, est non seulement contre-productive mais aussi et surtout totalement à contre-siècle: toutes les évolutions géopolitiques depuis quinze ans démentent la fable de la fin de l’Histoire et de l’intégration du village planétaire. Contrairement à ce qui était annoncé, il n’y a pas eu d’effet de cliquet de la globalisation. Small is beautiful: l’OMC est en train d’agoniser au profit de traités bilatéraux, l’Union Européenne se retrouve à 27 et reparle de frontières, les Etats-Unis relocalisent. C’est un monde tout à fait adapté aux dimensions de notre pays, cette «grande puissance moyenne» dont parlait Giscard, au destin mondial et en même temps capable de s’appuyer sur son pré carré.

Vous dites que ce qui se joue en Syrie, c’est le basculement vers un nouvel ordre international …

En Syrie se joue exactement ce que d’aucuns prévoyaient avant même le premier mandat de Barack Obama: un lent redéploiement de la puissance américaine ou en tous les cas une hésitation stratégique majeure, propice à une percée des puissances émergentes sur le retour. Se joue aussi sur le théâtre syrien, la progressive paralysie de l’Occident, entravé dans ses actes mais aussi ses mots, voulant ignorer les réalités et projeter ses fantasmes sur un monde qui lui échappe. Ce que n’ont pas voulu voir les «néo-atlantistes» c’est que le monde a changé. Faute d’avoir une vision globale des mouvements tectoniques qui agitent discrètement l’échiquier mondial, les politiques se sont lourdement trompés. Attention, je ne dis pas que le basculement est brutal et d’ores et déjà accompli. Je ne crois pas par exemple au déclin parfois annoncé de l’Amérique et au risque de surprendre, je développe dans le livre l’idée que Donald Trump validera une partie des grandes inflexions de la politique d’Obama, en particulier sur le dossier syrien.

Je pense également que la Russie que d’aucuns attendent comme certains pouvaient attendre l’Armée Rouge pour régénérer l’Occident capitaliste décadent autrefois se font des illusions: Moscou n’a pas d’ambitions mondiales mais une stratégie surtout régionale en fait au Moyen Orient, menée avec une relative économie de moyens, une incontestable efficacité mais le tout sous la contrainte et dans un moment de latence de l’hegemon américain. La puissance américaine est capable de s’adapter, c’est tout. Elle continue d’inspirer la grammaire technique, économique et idéologique de la mondialisation. Mais il est des moments, dont il faut savoir se saisir, où ses inflexions coïncident avec nos intérêts. La conférence d’Astana, est venue le montrer: alors que depuis un demi-siècle, les conférences ayant trait au Moyen Orient se tenaient ordinairement en Europe ou aux Etats-Unis, c’est le Kazakhstan qui a accueilli la dernière rencontre des parties syriennes.

Quelle est la situation actuelle en Syrie? Une paix prochaine est-elle envisageable?

La paix en Syrie sera au moins aussi compliquée à gagner politiquement que la guerre le fut militairement. On peut dire d’ores et déjà que le conflit est terminé dans sa dimension politique: les forces loyalistes, épaulées par la Russie, l’Iran et le Hezbollah ont ôté tout espoir de voir se constituer une alternative à Bachar el Assad. LL’intervention directe de la Russie depuis 2015 et l’installation durable de bases militaires en Syrie par Moscou à Tartous et à Mheimim notamment, laissent penser que l’Etat syrien est sauvé. Contrairement à ce que pensent tous les think tanks américains, il n’y aura pas de canton sunnite sous protectorat américain dans l’Est syrien: Russes et Syriens sont bien décidés à reprendre cette zone stratégique pour les ressources qu’elle recèle: ils s’y emploient actuellement avec succès avec une progression fulgurante vers l’Euphrate. Quant à l’Irak voisin, il ne s’interdira pas d’aller participer à la curée.

Mais la question des relations entre les alliés de Bachar al Assad se posera naturellement. Non pas que la Russie et l’Iran soient incapables de s’entendre mais il existe déjà des divergences sur l’après guerre: les Russes souhaitent un système plus fédéral, les Iraniens plus de parlementarisme. Les Syriens récusent les deux options quant à eux: ils savent bien que le conflit a écorné le centralisme baasiste et favorisé les potentats locaux du fait de la dissémination de l’outil militaire.

En revanche des signes inquiétants de la prorogation d’un conflit de basse intensité demeurent: les quantités d’armement déversées par tous les belligérants, souvent en provenance de l’étranger (livraisons russes, iraniennes, mais aussi matériel offensif livré à la rébellion, y compris par les services occidentaux, français mais aussi américains) laissent augurer de potentialités de violence et d’une transformation radicale des conditions de vie à terme dans la région. Pour d’autres nations, la Russie et la Chine notamment, mais aussi pour les pays membres de l’Otan, il y va désormais d’une question de sécurité, le territoire syrien étant devenu le réservoir mondial d’un terrorisme dont les métastases ont tendance de surcroît à essaimer le long de l’«arc des crises», cet anneau qui court du Pakistan à la Côte d’Ivoire désormais.


Frédéric Pichon : « La Russie se pose en acteur majeur de la recomposition du Proche-Orient » (Le Comptoir)

L’historien Frédéric Pichon a fait sa thèse sur le village chrétien de Maaloula (nord-est de Damas). Depuis le début de la crise syrienne, il a notamment publié deux ouvrages : « Syrie : Pourquoi l’Occident s’est trompé » (Éditions du Rocher, 2014) et « Syrie, une guerre pour rien » (Éditions du Cerf, 2017). Dans ce dernier, où se mêlent rappels historiques et analyse de la situation actuelle, l’historien revient sur la responsabilité des puissances “occidentales”, sur les autres acteurs, ainsi que sur l’échec de la diplomatie française. Il s’est rendu en Syrie à quelques reprises depuis le début du conflit, dont une dernière fois en début d’année. L’occasion de l’interroger sur ce qu’il a pu y constater.

Le Comptoir : Dans ces deux livres, vous vous montrez assez sévère avec la diplomatie française en particulier. Vous semblez rejoindre le constat que faisait Dominique de Villepin, celui du déploiement en France d’une sorte de “virus néoconservateur”. Pourtant, le reproche le plus récurrent est celui de l’inaction. Beaucoup reprochent à la France un appui insuffisant aux rebelles et la non-intervention de l’automne 2013. Que leur répondez-vous ?

Frédéric Pichon : Oui, on peut voir les choses ainsi. Même si ce n’est pas l’option que j’aurais préconisée, la France aurait dû, pour être cohérente, joindre la parole aux actes et soutenir effectivement matériellement ces “rebelles” et ces “révolutionnaires” qu’elle a immédiatement reconnus et adoubés en étant une des premières à fermer son ambassade à Damas en mars 2012 et à reconnaître le Conseil national syrien (CNS). Celui-ci a été formé à ses débuts par des Franco-Syriens exilés depuis plus de trente ans, comme Bassma Kodmani, Burhan Ghalioun ou Monzer Makhous (45 ans sans revoir sa patrie pour ce dernier !). Or, elle ne l’a pas fait : faute de moyens et aussi faute de pouvoir ne compter que sur elle-même, c’est-à-dire d’être capable d’agir sans demander l’autorisation à Washington. C’est d’ailleurs Obama qui a stoppé tout net l’intervention des Rafales français en septembre 2013. Hollande, le “va-t-en-guerre” selon le mot du président américain, n’a eu d’autre ressource que de se complaire dans une posture compassionnelle dans laquelle il excelle d’ailleurs au point d’en avoir fait une spécialité, y compris en politique intérieure.

Pour en revenir à la question du néoconservatisme, je crois utile de ne pas caricaturer. La “secte”, ainsi qu’il est convenu d’appeler les “néoconservateurs”, a surtout une préoccupation majeure qui rassemble ses membres influents au sein des ministères des Affaires étrangères et de la Défense. Leur obsession : la préservation de l’outil de dissuasion nucléaire français, la fameuse bombe “bleu-blanc-rouge”. Et l’Iran est leur cible principale, dans la mesure où la prolifération est susceptible de marginaliser l’arme nucléaire française. Cette position fait converger nombre d’intérêts et de groupes de pression qui se retrouvent sur la question iranienne : les atlantistes, qui souhaitent un arrimage fort à Washington (légèrement déçus par Obama cependant) ; le lobby de l’armement, qui a intérêt à ce soutien sans faille aux pays du Golfe tétanisés par l’émergence perse ; les “humanitaires”, inquiets des violations des droits de l’Homme en Iran ; enfin, les amis d’Israël. Une politique qui a le mérite de la cohérence et qui se caractérise par une hostilité à l’égard de l’Iran. Pour le Quai d’Orsay, la priorité est la lutte contre la prééminence iranienne.

Cela dit, ce qui est ironique, c’est que l’un des axes majeurs du néo-conservatisme américain, c’est-à-dire la “guerre contre le terrorisme”, a été brandi et largement utilisé par le régime lui-même et ses alliés. Qu’en pensez-vous ?

Oui, c’est un rare point de convergence qui est plutôt fortuit. En fait, l’usage du terrorisme est un grand classique des États militaristes. C’est aussi un sport régional très ancien dont ont su user de nombreux dirigeants, et en particulier les Assad. Hafez al-Assad l’avait fait, à l’époque de la guerre du Liban (1975-1990),  avec les Palestiniens et certains groupes chiites (avec des hauts et des bas). Bachar al-Assad l’avait fait aussi avec la nébuleuse des islamistes radicaux syriens à la suite de l’invasion américaine de l’Irak : il avait su monnayer ses bonnes grâces en livrant quelques individus à la CIA, tandis que cette dernière n’hésitait pas à sous-traiter à la Syrie quelques clients intéressants, comme Mohammed Haydar Zammar [un membre aleppin d’al-Qaïda, NDLR], dans le cadre de la procédure d’extraordinary rendition [transfert d’un prisonnier hors procédure d’extradition, NDLR]. Actuellement, c’est le principal argument (qui est devenu une réalité) du pouvoir syrien : les zones rebelles sont invivables, bombardées, si bien qu’il faut choisir son camp : celui de l’État rempart contre le terrorisme.

On parle souvent des acteurs “occidentaux”, mais peut-on vraiment affirmer que Washington, Londres et Paris ont joué le même rôle dans cette affaire ?

Non, je ne crois pas qu’Obama ait été le cynique que certains médias arabes décrivent. Bien qu’issu d’une famille de culture musulmane par son père, portant lui-même un prénom arabe, le président américain était porteur des représentations américaines classiques sur le monde musulman. En d’autres termes, une vision lointaine, naïve (comme l’a démontré le discours du Caire de 2009, entre bons sentiments et erreurs d’appréciation). Les États-Unis n’ont été que rarement confrontés à cet Autre (le premier Arabe arrivé sur le sol américain au milieu du XIXe siècle était très probablement un Syro-Libanais chrétien) et leur géographie les met à bonne distance des soubresauts de ce monde.

Sur un plan personnel, la méfiance est de mise pour Obama. Concernant la Syrie, le président américain, qui avait pourtant défini une “ligne rouge” dans le conflit, s’est vanté de n’être pas intervenu en Syrie après l’attaque chimique d’août 2013. Il a souvent laissé transparaître sa lassitude à l’endroit des alliés régionaux de Washington, Arabie saoudite en tête, qualifiés de “free riders” (resquilleurs), les accusant d’utiliser les États-Unis pour mener leurs guerres confessionnelles. Il s’est mis à dos le royaume saoudien, mais aussi Israël, en décidant de conclure l’accord nucléaire avec l’Iran. Un Obama réaliste donc qui qualifiait l’intervention en Libye, menée principalement par les Européens, de “shit show” et décrivait François Hollande comme l’un des plus âpres va-t-en-guerre parmi les dirigeants occidentaux.

La responsabilité américaine dans le conflit réside plutôt dans l’influence démesurée qu’exercent les groupes de pressions financés par les pays du Golfe, à travers divers think tanks, comme la Brookings Institution, ou par le biais de fondations, au premier chef desquelles la Fondation Clinton qui fut généreusement abondée par l’Arabie saoudite en particulier. C’est là sans doute l’erreur et la responsabilité d’Obama : avoir laissé Hillary Clinton faire des promesses aux “Amis de la Syrie”, alors même qu’il était incapable de les tenir si tant est qu’il en ait même eu la volonté. Alors, en toute connaissance de cause, Washington a laissé ses alliés – Saoudiens et Turcs – déployer leurs propres agendas radicaux dans la région, participant de fait à la déstabilisation de l’ensemble du Moyen-Orient. Le calcul de certains cercles outre-Atlantique fut de considérer qu’une démocratisation immédiate de la région (et la dimension islamiste de l’insurrection syrienne fut très tôt reconnue comme telle) était impossible et qu’Assad valait toujours mieux que les Frères musulmans en Syrie. Mais le conflit en Syrie avait au moins un avantage : celui d’épuiser sur le moyen terme l’Iran et la Russie qui mobiliseraient leurs ressources pour maintenir leur influence dans la région. La confessionnalisation du conflit, le sort de millions de civils et le risque terroriste ne pouvaient concerner l’Amérique que de façon très lointaine. Un héritage que l’administration Trump devra assumer au prix de douloureux arbitrages.

Que répondez-vous à ceux qui affirment que c’est la répression sanglante qui a engendré une radicalisation, puis l’hégémonie de groupes islamistes ?

Si la répression féroce des régimes militaires a pu renforcer la détermination de certains militants, cela n’épuise pas la question de la radicalisation dont les sources sont idéologiques et géopolitiques. Que l’on considère la vague de terrorisme anarchiste qui toucha l’Europe et en particulier la France à la fin du XIXe siècle : la réponse particulièrement brutale qui fut celle de la République à partir de 1893 et les fameuses “lois scélérates” déboucha dans un premier temps sur une radicalisation de la “propagande par le fait” (assassinat du Président Sadi Carnot en 1894, attentats au Palais Bourbon), mais amena aussi très rapidement l’éradication du phénomène et sa transformation en action syndicale.

Avant la crise majeure qui a touché la région à partir de 2011, les pressions amicales de l’Occident s’étaient portées sur le sort fait aux prisonniers politiques dans des pays comme l’Égypte, la Syrie ou l’Irak. En 2010, Amnesty International avait même publiquement interpellé le gouvernement belge pour obtenir la libération d’Oussama Atar, ressortissant belgo-marocain emprisonné en Irak lors d’un séjour qui n’avait rien de touristique. Or, ce dernier vient d’être identifié comme l’un des cerveaux des attentats de Bruxelles. Les gestes de bonne volonté attendus, encouragés par des chancelleries elles-mêmes aiguillonnées par des ONG qui leurs servent de conscience morale, se sont traduits par l’élargissement de centaines d’opposants qui, parce qu’ils étaient dans leur grande majorité des islamistes, ont permis de remettre dans le circuit les pires activistes qui opèrent désormais. Et l’arrivée au pouvoir du Maréchal al-Sissi en Égypte a depuis été accueillie avec un lâche soulagement par les mêmes qui avaient célébré le moment “Tahrir” et le “printemps égyptien”, oubliant bien vite que dès février 2011, Youssef al-Qaradawi, prédicateur vedette d’al-Jazeera et proche des Frères musulmans, avait dirigé la prière sur cette même place, au lendemain de la chute d’Hosni Moubarak. Le messianisme occidental faisant la courte échelle aux fondamentalistes, sous l’aimable visage d’un Kenneth Roth ou d’une Samantha Power, pour le plus grand malheur des populations locales, c’est à ce genre d’impasse que sont parvenus les derniers tenants de la “communauté internationale”.

Dans ce petit monde de l’entre-soi, la force est abhorrée quand elle émane de régimes qui déplaisent mais est requise à grandes intonations martiales quand il s’agit de les renverser. Là réside le paradigme néoconservateur qui a fait tant d’émules en Europe : un savant mélange de brutalité guerrière et de postures humanitaires, de relativisme et d’essentialisme tout à la fois. Et puis je note que pour ce qui est des Européens partis faire le djihad en Syrie, ces derniers vivent au sein de sociétés qui restent, aux dernières nouvelles, démocratiques, ayant depuis longtemps conjuré le spectre de l’autoritarisme et assurant la pleine liberté de circulation, d’expression et de culte à tous.

Le maintien du régime syrien est largement dû au soutien de Moscou, de Téhéran et des milices au premier rang desquelles le Hezbollah. Que pensez-vous des divergences qui risquent d’apparaître entre ces acteurs, surtout si on y intègre Ankara qui semble s’être accommodée de la solution russe ?

Je crains que cet accommodement ne soit de courte durée. Erdogan poursuit un agenda “néo-ottomaniste”, mélange de nationalisme et d’islamisme, et conserve un pouvoir de nuisance que les gazoducs russes, à mon avis, ne suffiront pas à conjurer. Quant aux Iraniens et aux Russes, la géographie est un démenti flagrant à leur convergence actuelle, qui ne pourra être durable.

La bataille d’Alep a largement exacerbé les critiques adressées à la Russie. Celle-ci n’était plus seulement un partenaire privilégié de la Syrie. Pour une partie de l’opinion publique, les bombardements russes étaient le signe d’un impérialisme qui n’a rien à envier à celui reproché ailleurs aux Américains. Comment interprétez-vous ce rôle actif joué par Moscou et sa lecture extensive du terrorisme, dépassant largement le seul État islamique ? Et qu’avez-vous constaté de l’action russe en Syrie ?

Les Russes font avant tout de la politique au sens clausewitzien du terme. C’est-à-dire que les résultats politiques peuvent être obtenus par le rapport de force militaire. Ils parlent avec tous, y compris des groupes islamistes comme Ahrar al-Sham [coalition salafiste, NDLR]. Plus fondamentalement, les Russes, qui tiennent à un règlement politique de la crise, avaient alerté dès le début des risques de militarisation du conflit et attiré l’attention sur l’ascendant de plus en plus visible que prenaient les groupes armés d’inspiration djihadiste dans l’offensive contre les forces gouvernementales. Alors même que cette réalité était minimisée ou dénoncée comme fantaisiste encore jusqu’en 2013, les Russes y voyaient un danger sur le long terme, y compris pour l’Occident lui-même. Par la suite, la Russie a été capable de mettre en application ses principes. Quoi qu’on pense du personnage, Vladimir Poutine dispose d’une stratégie. Ainsi, à l’été 2015, la Russie juge que les forces gouvernementales syriennes risquent l’effondrement. Au printemps précédent, après la mise sur pied de l’Armée de la Conquête (Jaysh al-Fatah), un regroupement concerté de différentes brigades rebelles chapeauté par al-Nosra, le tout grâce à une coordination officielle entre le Qatar, la Turquie et l’Arabie saoudite, c’est la région de Lattaquié qui est menacée à partir de la province d’Idlib. Poutine ne veut pas voir s’affaiblir l’État syrien et décide d’intervenir directement, à la demande de Damas.

La Russie se montre ainsi apte à monter des opérations complexes. Elle fait la démonstration de sa capacité de projection de forces, en utilisant toutes sortes de vecteurs, y compris les plus spectaculaires : des missiles de croisière, tirés depuis la Mer Caspienne ou par sous-marin, ou encore l’entrée en scène du bombardier stratégique Tu-160 qui a semble-t-il fortement marqué les états-majors occidentaux : parti de Mourmansk, l’avion a contourné l’Europe avant d’entrer en Méditerranée via Gibraltar pour délivrer ses missiles de croisière en Syrie, après un vol de seize heures et plusieurs ravitaillements en vol. La Syrie, terrain d’expérimentation grandeur nature, marque un saut qualitatif : il s’agit de tester l’efficacité des bombardiers et chasseurs de dernière génération ou encore celle du centre de commandement à Moscou. La Russie a aussi déployé en Syrie un système mobile de défense anti-aérienne et antimissile, le S-400. Une arme capable de viser simultanément 300 cibles et qui oblige de fait, par son caractère imparable, toute aviation à se coordonner avec la Russie pour pénétrer l’espace aérien syrien. En septembre 2016, les premiers S-300 [système anti-aérien, NDLR], véritable “joker” de la panoplie russe, ont été installés en Syrie, près de Tartous notamment.

Mais derrière tout ceci, c’est le volet politique qu’il faut considérer : la Russie se pose en acteur majeur de la recomposition du Proche-Orient, tout en garantissant ses intérêts stratégiques, notamment l’accès aux mers chaudes et à leurs ports. En l’espace de quelques semaines, Moscou avait atteint ses objectifs : stopper le recul de l’armée syrienne, consolider l’autorité de Bachar al-Assad et relancer une dynamique du côté du pouvoir syrien, revenu dans le jeu diplomatique et militaire. La cohérence et l’efficacité de l’appui russe en Syrie apparaissent à juste titre comme remarquables. Relative économie de moyens, pertes limitées (le recours à des sociétés militaires privées, comme le groupe Wagner qui a opéré à Palmyre en 2016, limite les pertes officielles) et faible risque d’enlisement avec à la clé une capacité à penser politiquement la suite : la neutralisation de la Turquie, la réduction de la rébellion à Alep, voire une victoire sur l’État islamique dans son fief de Raqqa. A l’échelle régionale, ce sont à présent l’Égypte et la Libye du général Haftar qui se sont rapprochés de Moscou.

L’autre volet de l’intervention russe est aussi politique. Depuis le printemps 2016, Washington et Moscou ont tenté de converger sur ce qui a été la préoccupation première des Russes dès le début : séparer la rébellion “fréquentable” d’al-Nosra, c’est-à-dire al-Qaïda en Syrie. Ils ne parlent d’opposition “modérée” que depuis peu (surtout depuis Alep), après avoir beaucoup moqué cette expression. Les observateurs et les diplomates ont eu raison dans les premières semaines de l’intervention russe : la chasse de Moscou ne frappait pas prioritairement l’État islamique, mais bien ces zones où s’entremêlaient dans la plus grande confusion politique les différents groupes se réclamant de l’Armée syrienne libre coordonnés avec al-Nosra, véritable fer de lance de la rébellion. Après quelques semaines de protestations molles de la part des États-Unis, la trêve et le cessez-le-feu conjointement négociés par Moscou et Washington ont été globalement appliqués d’un commun accord entre les grandes puissances, chacune ayant son centre d’observation, les Russes depuis Hmeimim (base aérienne russe au sud-est de Lattaquié) et les Américains depuis Amman (Jordanie). Comme la trêve ne concerne ni l’État islamique ni al-Nosra, les États-Unis sont bien en peine de prouver que les groupes visés ne coopéraient pas avec les djihadistes. John Kerry lui-même reconnaissait que la situation était “compliquée” : par cela, il fallait comprendre « laissons les Russes faire tout en feignant de les critiquer » . Par ailleurs, près de deux cents officiers russes opèrent en Syrie pour recevoir les redditions de chefs ou d’individus appartenant à la rébellion. Parfaitement arabisants, ces hommes sont chargés de recevoir les armes mais aussi de garantir l’immunité aux repentis. Pour ce qui est d’Alep, la diplomatie française aura gesticulé, Boris Johnson [ministre britannique des Affaires étrangères, NDLR] appelé à manifester devant l’ambassade de Russie à Londres et la séquence médiatique se sera achevée. La reprise d’Alep fin décembre 2016 a été d’abord et avant tout une démonstration politique de la Russie : c’est l’accord avec Ankara qui a permis la reddition et l’évacuation des rebelles d’Alep-Est.

Lors de vos voyages en Syrie, vous avez parlé de Damas comme d’une “vitrine de la normalité”. Est-ce encore le cas ? L’idée de “Syrie utile” concurrence-t-elle celle d’un contrôle total du territoire national ?

C’est une normalité très relative : une inflation réelle gigantesque, des pratiques de corruption décuplées, un exode massif des élites et des conditions de vie parfois difficiles, comme de décembre à janvier dernier, où les cinq millions d’habitants de la métropole ont été privés d’eau potable.

Cela dit, cette “Syrie utile” ne tient que parce qu’elle reçoit des autres parties du pays, y compris celles tenues par la rébellion et même l’État islamique, les ressources qui lui sont nécessaires. J’étais il y a peu non loin de Khanasser [village au sud-est d’Alep, NDLR], sur la route de Raqqa à l’est et d’Alep au nord : les camions passent pour rejoindre Kamishli [capitale du Kurdistan syrien, NDLR] mais doivent payer une taxe à l’État islamique et ne transporter aucune arme… A terme, la Syrie n’est pas viable sans l’Est où se trouvent notamment les ressources énergétiques.

Vous vous êtes intéressé au sort des “chrétiens d’Orient”. Personne ne niera la menace qui pèse sur eux. Seulement, ils sont nombreux à ne pas vouloir se considérer comme une minorité. A vouloir se considérer comme des Arabes comme les autres. Un homme comme Georges Corm critique assez durement cette singularisation, notamment en rappelant ses conséquences regrettables dans l’histoire (surtout au Liban). Comment appréhendez-vous cette question qui vous occupe depuis votre thèse ?

noun_2J’ai choqué nombre de chrétiens occidentaux lorsque j’ai exprimé l’idée que le choix du noun [lettre “n” en arabe, utilisée pour désigner les chrétiens de la région et incidemment pour exprimer une solidarité avec eux, NDLR] à la suite de l’expulsion des chrétiens de Mossoul était une très mauvaise idée, une idée franchement catastrophique en fait. Car cela renvoie à Nassara, qui est l’une des appellations coraniques fréquentes pour désigner les chrétiens, ici assimilés davantage à une secte, celle des Nazaréens. Un terme péjoratif, lourd de sens et qui témoigne d’une forme de culture du mépris face à des croyants dont toute la tradition islamique considère qu’ils ont été abusés et que si Issa (Jésus dans le Coran) a bien existé, il n’est que le dernier prophète avant Mohammad, sceau des prophètes. D’ailleurs, pour les musulmans, ceux qui affirment qu’il a été crucifié ont été victimes d’une illusion : un autre homme aurait été crucifié à sa place. En réalité, c’est le terme arabe massihi (de Massih, soit le Christ) qui constitue la traduction exacte de chrétien.

Reprendre à son compte cette appellation coranique peut se comprendre comme une forme de dialectique visant à s’approprier pour mieux le neutraliser ce symbole discriminatoire mais qui a pour résultat de faire accroire une fois de plus que ces chrétiens sont des intrus au Moyen-Orient. L’opinion qui prédomine – à tort ou à raison d’ailleurs –  parmi les populations sunnites est que l’Occident ne semble pas s’être mobilisé pour éviter la répression des gouvernements syrien et irakien à leur encontre et cette mobilisation soudaine pour les chrétiens (et les Yézidis) ne fait que renforcer l’idée que ces populations sont fondamentalement allogènes. Ainsi s’effectue inconsciemment une convergence étrange entre les présupposés victimaires de notre empathie pour les minorités et le projet radical de l’État islamique qui vise à purifier et régénérer la région par une homogénéisation culturelle et religieuse ; en somme, la fin de toute la diversité que l’Orient avait pu encore conserver.

A Mossoul, les djihadistes de l’État islamique appliquèrent le statut de la “dhimma” aux chrétiens, ce qui revient à en faire des citoyens de seconde zone, assujettis à de lourdes taxes. Ce statut vexatoire, inspiré des premiers temps de l’islam, est une invitation très forte à l’exode. Ayant vécu et travaillé au Liban, j’avais croisé des maronites qui se prétendaient Phéniciens ! En fait, j’ai toujours considéré que les chrétiens d’Orient (je préfère le terme d’Arabes chrétiens) courraient un danger mortel en tentant de s’abstraire d’un substrat culturel qu’ils ont largement façonné. Les présenter comme « descendants directs des premiers chrétiens, qui parlent la langue du Christ » est certes très exotique et très vendeur. Mais c’est passer sur le fait que dans leur immense majorité, ils sont arabophones, utilisent la langue arabe dans leurs liturgies et ont beaucoup apporté à la culture arabe, notamment à partir du XIXe siècle. Alors qu’ils ont été sommés depuis si longtemps de montrer patte blanche, qu’ils ont été à l’origine de la notion d’arabité, que des intellectuels chrétiens furent les inventeurs et les promoteurs du panarabisme, on croit bien faire en les isolant de leur terreau de développement : de telles maladresses ne peuvent que renforcer les persécutions et les stigmatisations, surtout de la part des penseurs et  prédicateurs de l’islamisme radical, qui sont pour la plupart originaires du Golfe où l’on ne connaît de présence chrétienne qu’exogène.



La crise syrienne est aussi une crise de l’espace : la métropolisation n’a pas épargnée la Syrie, accentuant le ressentiment des ruraux envers le pouvoir central. Les villes et notamment Alep sont devenues le théâtre de cette revanche multiforme.

Frédéric PICHON, Professeur, Prépas ECS – Université Tours

Clément Nguyen – L’évolution du dispositif militaire états-unien en Afrique depuis la fin de la Guerre froide

L’évolution du dispositif militaire états-unien en Afrique depuis la fin de la guerre froide – Conférence de Clément Nguyen (Université réelle Montpellier)

Assistons-nous à la naissance d’un nouvel impérialisme américain en Afrique ? Clément Nguyen, dont les domaines de recherche recouvrent l’analyse des crises politico-militaires en Afrique sub-saharienne depuis la fin de la Guerre froide et l’étude des différents ressorts de la politique étrangère américaine, nous propose une synthèse de ses travaux.

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