Djihad, c’est arrivé près de chez vous

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Dix ans d’enquête au coeur du djihad français : voyage aux sources du mal.

La revendication des attentats du 13 novembre 2015 à Paris par Fabien Clain m’a remué les tripes. Depuis les émeutes de 2005 dans le quartier du Mirail, j’ai suivi sa trajectoire et celle de ses amis. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont djihadistes en Syrie. Comment en sont-ils arrivés là ?

Personne n’a pris la mesure du phénomène. Fabien et Jean-Michel Clain sont à l’origine d’une des plus importantes filières françaises de candidats au djihad. Mohamed Merah en est issu. Ces nouveaux ennemis ont profité de l’éclatement des services de renseignements pour frapper. Et l’état d’urgence et le fichage généralisé des  » radicalisés  » ne les empêchent pas d’opérer.

Dans l’ombre, pourtant, des hommes et des femmes agissent pour endiguer ce fléau. Un policier de l’antiterrorisme, un agent infiltré dans les réseaux et sur la Toile mais aussi une socioclinicienne et des parents de djihadistes : l’auteur a côtoyé ces acteurs de premier plan et nous livre leur témoignage exceptionnel.

Jean-Manuel Escarnot est journaliste indépendant. Il a longtemps travaillé, notamment en Afghanistan, pour Radio France, Le JDD et Paris Match et est aujourd’hui le correspondant de Libération à Toulouse. En 2006, il a coécrit avec Emmanuel Razavi Moi, Alain, candidat au jihad (Jean-Cyrille Godefroy Éditions).



Secrets d’info – Interview de Jean-Manuel Escarnot (France Inter)

Une façade de librairie qui cache un imam radical, des djihadistes qui travaillent pour les services de renseignement français, des hackers français qui pénètrent les ordinateurs de djihadistes en Syrie, une médiathèque piratée… Jean-Manuel Escarnot a côtoyé des acteurs de l’antiterrorisme et révèle son témoignage.

L’Etat Islamique : une structure mafieuse qui a son service de renseignement et qui est très parano avec les français en 2014.

EXTRAIT | L’Etat Islamique soupçonne 13 djihadistes français en Syrie de travailler pour les services de renseignement français

Les filières jihadistes dans le Nord-Pas-de-Calais

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Le «phénomène jihadiste» dans le Nord-Pas-de-Calais (La Voix du Nord)

Lunel, Nice, Sevran, Molenbeek… Depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, et à l’exception, notable, du Tourquennois Mehdi Nemmouche, le Nord – Pas-de-Calais est assez peu apparu au cœur de la galaxie jihadiste franco-belge… Pour autant, épisodiquement, des échos régionaux de la guerre en Syrie et en Irak nous sont parvenus  : Al-Qaïda annonça la mort d’Abu Omar al Turqui, alias Selim C., Tourquennois de 19 ans, tué dans des combats à Al-Anbar le 31 juillet 2014 ; Daech fit de même avec celle d’Aziz S., Hautmontois de 38 ans, qui lançait le 22 mai 2015 un camion bourré d’explosifs contre une caserne militaire irakienne près d’Haditha, devenant, sinistre titre, le premier Nordiste auteur d’un attentat-suicide… Et puis, est arrivé l’été 2016. La justice, en l’occurrence la 16e  chambre correctionnelle de Paris, a ouvert plusieurs procès. Et mis en lumière d’autres histoires, d’autres combattants… et des filières : Lens, Roubaix, Maubeuge…

Notre journal a donc décidé de prendre la mesure du « phénomène jihadiste » dans la région.Pendant plusieurs semaines, une dizaine de membres de notre rédaction ont enquêté, questionné la justice, rencontré des familles, parfois hostiles, souvent désespérées.Ils ont dressé un drôle d’inventaire, d’environ 70 individus. Non pour faire peur, mais pour montrer une réalité humaine : oui, des Nordistes sont bien partis se battre en Syrie et en Irak, parfois avec femme et enfants. Comment ? Pourquoi ? C’est ce que nous allons tenter d’appréhender ces trois prochains jours, dans le cadre d’une enquête exclusive, jamais réalisée dans la presse régionale.


Lunel, Nice, Sevran, les Buttes-Chaumont, Saint-Denis, Roanne, Thonon-les-Bains, Toulouse et bien sûr Molenbeek : ce sinistre inventaire le montre bien. Depuis le début de la guerre en Syrie en 2011 et les premiers départs de Français (et à l’exception notable du Tourquennois Medhi Nemmouche, l’auteur de l’attentat au Musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014), le Nord – Pas-de-Calais est assez peu apparu au cœur de la galaxie jihadiste franco-belge. D’ailleurs, du côté du ministère de l’Intérieur, on le précise : le Nord ne fait pas partie des cinq départements français ayant « envoyé » le plus de ressortissants combattre. C’est pourtant le département le plus peuplé de France.

Pour autant, des Nordistes sont bien allés combattre dans la zone irako-syrienne. Certains y combattent toujours. Et y commettent ou y ont commis des atrocités.

Soixante-dix individus recensés

Pendant plusieurs semaines, une dizaine de journalistes de « La Voix » ont enquêté, questionné la justice, rencontré des familles, parfois hostiles, souvent désespérées. Ils ont dressé un drôle d’inventaire, d’environ 70 individus. Ce chiffre est-il « fiable » ? Il n’est certainement pas exhaustif, mais se rapproche des estimations des spécialistes : une centaine de Nordistes sur les 1 100 Français estimés.

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Mehdi K. , Aziz S., Christophe Ouerad, Sofiane D, Selim C. et son copain Ala Eddine… Ce qui est frappant dans les parcours que nous avons pu reconstituer, c’est la masse de départs entre mai 2013 et mars 2014, autrement dit au début du conflit, à une époque où Daech était encore un sigle inconnu. Certains, comme Fodil Tahar-Aoudiate, ont même fait plusieurs fois l’aller-retour. Ce Roubaisien de 30 ans est même interpellé à Tourcoing en octobre 2013 pour s’expliquer. Il est entendu. Puis relâché au terme de la garde à vue. Quelques jours plus tard, il y repart, cette fois définitivement. Il aurait été tué en novembre.

Pour beaucoup, le départ s’est fait en groupe. Mehdi K., un Roubaisien jugé en décembre devant le TGI de Paris, prend la route avec trois copains le 31 mai 2013 via l’aéroport de Bruxelles. Le 1er septembre, Amar, Nassim, Marouane et Yassine, quatre copains de Villeneuve-d’Ascq, font de même, via l’aéroport d’Amsterdam. Le 25 novembre, ce sont quatre autres Roubaisiens, Mohamed, Oussama et les deux Naïm, qui s’en vont, « recrutés » par un copain de Tourcoing déjà sur place, Selim C. Deux autres copains, Sofiane et Seyfeddine, les rejoignent le 28 mars 2014.

Dans les aéroports, à Bruxelles, Genève, Cologne ou Amsterdam, certains se rasent la barbe. D’autres achètent une bouteille d’alcool et des cigarettes. Tous cachent leurs sacs à dos de futurs soldats de Daech dans des valises plus « touristiques »…

Notre enquête le montre aussi : des femmes, nombreuses, ont répondu aux sirènes de Daech. Une quinzaine au moins sont encore là-bas, avec leurs enfants. Parmi elles, une maman d’Avion, Amélie A., et ses deux filles, adolescentes, partis précipitamment, fin mai 2015, sans avoir rien laissé paraître à leur entourage… Beaucoup sont très radicalisées, comme cette Tourquennoise, qui raconte à sa sœur avoir passé un bon moment à assister à la lapidation d’un homosexuel dans Raqqa… Et qui s’endort régulièrement équipée d’une ceinture d’explosifs… Et des familles ? Nous n’en avons repéré qu’une seule : une famille de Louvroil partie au complet en mai 2016. Interpol a délivré deux avis de recherche au nom des deux enfants de la famille A. : le petit garçon a 6 ans, sa sœur, 4.

La vie là-bas

Aujourd’hui revenue en Belgique, Laura Passoni, 30 ans, a passé neuf mois en 2014 à Raqqa, au coeur de l’Etat islamique avec son fils de 4 ans et son époux, Oussama, rencontré sur Facebook. Après avoir passé dix jours dans une madafa, une maison pour femmes au quotidien insupportable entre prières, enfermement, et pouvoir total des hommes, elle a emménagé dans un appartement avec pour voisins de paliers une famille issue de la métropole lilloise qui regroupait une trentaine de personnes.

Elle raconte leur fanatisme, l’endoctrinement des enfants-soldats et un quotidien bien loin du rêve qu’on lui avait vendu. Nous l’avons rencontrée dans un café à Bruxelles. A son retour, Laura Passoni, qui a été condamnée à une interdiction de quitter le territoire de 5 ans et à trois ans de prison avec sursis, a écrit « Au Cœur de Daesh avec mon fils » et fait de la prévention dans tout le pays. Musulmane, elle prépare actuellement un second livre avec un professeur de religion islamique.

« Je veux juste qu’elle revienne »

Enseignante dans un lycée professionnel, Lydie, qui habite Libercourt, est la seule maman de la région à témoigner à visage découvert, ce qu’elle a fait pour la première fois dans « La Voix du Nord » en novembre 2014. Son cas est très particulier : la fille de Lydie était une étudiante brillante en prépa littéraire à Lille. Elle s’est convertie, a changé de comportement et s’est radicalisée après un départ pour l’Allemagne où elle devait suivre un double cursus. Elle s’est mariée cultuellement à Leipzig avec un jeune Allemand radicalisé lui aussi.

Lorsque ses parents la retrouvent, elle porte un niqab : « On a eu une relation très conflictuelle, on ne comprenait pas, témoigne Lydie. On a déjà fait 1 600 km pour les voir une heure. Elle voulait qu’on rejoigne ses idées… L’emprise vient du groupe de Leipzig. Ma fille et son mari disaient qu’ils connaissaient du monde à la mosquée. Il y avait chez eux une salle prévue uniquement pour les femmes. En novembre 2014, on a appris qu’ils étaient partis en Syrie. »

Sa fille est toujours à Raqqa avec deux enfants de 3 ans et dix mois. Vu le contexte actuel en Syrie et le repli de l’Etat islamique, Lydie espère aujourd’hui un retour de sa fille et de ses deux petits-enfants. Une étape qui, si elle est franchie, sera compliquée.

Les combattants

Bien sûr, il y a ceux qui prennent peur et reviennent vite. Celui qui téléphone à ses parents, effrayé par la violence des combats ; celui qui fait demi-tour au deuxième jour, après avoir assisté au discours d’un certain Abdelmoutakabir qui leur indique clairement qu’il leur faudrait « couper des têtes », probablement de soldats syriens. Mais il y a aussi ceux qui combattent. Qui ne rentrent qu’au bout de quelques mois, blessés parfois très sérieusement, ou… ne rentrent pas. L’un des Villeneuvois est défiguré. Mâchoire cassée, il a perdu l’usage d’un œil et d’un nerf facial. Un autre a été inscrit sur la liste des martyrs, volontaire pour commettre une action kamikaze. Un autre serait mort dans l’explosion d’une bombe, ou visé par un char. L’un de ses amis de quartier, parti en même temps que lui, fait le récit de cette mort en martyr, « qui lui permettra d’accéder au paradis », et se souhaite la même chose.

Enfin, il y a ceux qui reviennent avec des intentions meurtrières. Mehdi Nemmouche, évidemment. Mais d’autres aussi, qui auraient été interceptés juste à temps. Voici ci-dessous cinq exemples de ces combattants.

Aziz, l’électricien d’Hautmont

Le 22 mai 2015, Daech annonce la mort de deux de ses combattants dans des attentats suicides perpétrés contre des casernes de militaires en Irak. Aziz S. est l’un d’eux. Ce Hautmontois de 38 ans se faisait appeler Abou Abdel Aziz. Sur la photo diffusée par l’organisation terroriste, le quartier populaire du Bois-du-Quesnoy reconnaît l’un des siens, sous la barbe fournie qu’Aziz n’avait pas l’habitude de porter avant sa radicalisation.

Décrit comme bon élève, il obtient un BEP en électricité. En 2010, il monte son entreprise à Maubeuge avec un associé. Une expérience qui tournera court puisque suite à des impayés, il sera mis dehors par la propriétaire des lieux. A Hautmont, il est connu pour rendre service. Il aurait refait gratuitement l’installation électrique de la petite salle de prière du quartier.

Sa radicalisation serait passée inaperçue. Au Bois-du-Quesnoy, une mosquée salafiste verra le jour fin 2014. Ses instigateurs disent condamner fermement le jihad. Aucun lien n’a pu être établi entre eux et Aziz S., qui était probablement déjà parti en Syrie quand la mosquée accueillait ses premiers fidèles. Un an et demi après l’annonce de sa mort, le sujet est toujours très sensible au Bois-du-Quesnoy. Il reste mal vu de s’exprimer sur l’électricien du quartier, reconverti jihadiste.

Fodil de Tourcoing

Il a grandi à Tourcoing, dans une famille nombreuse dont les cinq sœurs ont elles aussi choisi la forme la plus radicale de l’islam. Seules deux d’entre elles, à ce jour, seraient en France.

Fodil T. a fait plusieurs allers-retours entre la France et la Syrie, où il a acquis une réputation de violence à compter de 2013. Les services secrets le soupçonnent, à cette année-là, d’avoir eu pour mission de récolter des fonds et d’acheter des armes. Il est également soupçonné d’avoir préparé un attentat dans la métropole lilloise, qui n’aurait été évité que par son interpellation et celle de son pourvoyeur d’armes. Selon l’un de ses beaux-frères, des armes détenues chez lui auraient même été jetées dans le canal de Roubaix.

En Syrie, sous le surnom d’Abou Mariam, il a organisé l’arrivée de beaucoup de jeunes recrues de l’EI. Et surtout, selon les services secrets, c’est lui qui aurait repris le rôle d’Abdelhamid Abaaoud, après la mort de celui-ci, quatre jours après les attentats de Paris. Lui aussi, qui aurait participé à une vidéo de revendication des mêmes attentats. Les dernières nouvelles le donnent pourtant mort depuis le mois de novembre 2016.

Christophe de Roubaix

Huit pages suffisamment rares pour être signalées. Huit pages de nécrologie toutes à la gloire d’un Roubaisien dans un magazine publié par l’Etat islamique, ça vous pose une stature. Dans l’édition de revendications des attentats du 13 novembre (publié sur internet en février 2016), on trouve, au détour d’odes aux terroristes du Bataclan, un reportage sur Abou Omar al-Faransi (le Français), identifié par les services de la DGSI comme pouvant être Christophe O., dit « Miloud », un Roubaisien né en septembre 1976, à Roubaix. L’homme est bien connu des services de police puisqu’il s’était félicité, dans une vidéo, des attentats sur le territoire français.

Qui est vraiment Christophe ? Difficile à dire. On sait juste, de source bien informée, que l’homme a terminé sa « carrière » de djihadiste comme émir après avoir officié comme tireur d’élite au sein de l’Etat islamique. Le portrait brossé dans le magazine de l’EI est celui d’un homme franco-algérien, « originaire d’un quartier populaire bien connu de Roubaix », issu d’une « grande famille très unie » et qui aurait découvert l’Islam « sur le tard ». Selon nos informations, Christophe se serait converti en 2007. Il fréquentait une mosquée de Roubaix.

Lire sa biographie, c’est retracer les deux dernières décennies de jihâd mondialisé : avec AQMI dans les montagnes algériennes où il aurait été incarcéré, avec la MUJAO au Mali (six mois de combat) et en Mauritanie. Au hasard des écoutes téléphoniques de la DGSI, les enquêteurs comprennent que le 28 février 2013, Abu Omar al Faransi se remet doucement d’une blessure par balle. Un jeune Roubaisien tenté par un départ en Syrie lui conseille même, par téléphone, d’aller se faire soigner. Christophe avait bénéficié d’entraînements sportifs et militaires au Mali et c’est à l’occasion de combats qu’il avait été blessé par balle. Il serait revenu en France pour se soigner avant de repartir en Syrie en été 2013. Au sein du JAN, dans un premier temps puis au sein de l’Etat islamique. Tireur d’élite de précision, on le décrit comme un combattant hors pair.

Étonnamment, Daech n’a jamais évoqué les circonstances entourant le décès du Roubaisien. Est-il mort aux combats ? A-t-il été visé par une frappe de la coalition ? Mystère.

Selim, 19 ans, de Roubaix-Tourcoing

Une famille honorable, bien insérée et peu pratiquante. Un jeune garçon sans histoires ou presque. Selim C. ne s’intéresse à la religion musulmane qu’à l’âge de 17 ans et se radicalise en l’espace de quelques mois. Selon une enquête de la DGSI, il apparaît que le jeune Selim se rendait une fois par semaine dans une librairie de la rue des Postes, à Wazemmes. Il assistait à des conférences en compagnie de plusieurs autres jeunes garçons de la métropole lilloise. Quel rôle le libraire (condamné entre temps pour apologie du terrorisme) ou ces conférences ont-ils joué dans la radicalisation du Roubaisien ? Mystère.

En juillet 2013, il profite du mariage d’une de ses sœurs, en Turquie, pour partir «avec des frères» en Syrie. La veille du départ, le jeune homme confiait à sa sœur qu’il partait en Syrie pour sauver l’Islam et mourir pour Allah. C’est ce qui est arrivé, un an plus tard. C’est sur twitter que des membres de sa katiba (brigade dont il était émir) l’ont annoncé. Le jeune Tourquennois serait mort après avoir combattu « comme un lion », lors de la bataille d’Al-Anbar en Irak. À la DGSI, on évoque une « mort en martyr ».

Saïd, le recruteur de Roubaix

Né en 1984 à Roubaix, Saïd A. se radicalise très tôt. Dès 2011, le jeune homme qui vit chez ses parents dans le quartier de la Fosse-aux-Chênes, et n’a jamais fait parler de lui, fréquente plusieurs mosquées du secteur. Adepte d’un islam radical, il tente de rejoindre l’Afghanistan en passant par la Turquie. Il n’y parviendra pas. Au printemps 2012, il est interpellé dans le cadre d’un coup de filet national visant les filières jihadistes. Il sera finalement remis en liberté. Le jeune homme est depuis surveillé par les services de renseignements. A l’époque, ils nous avait livré sa conception de l’islam: «Je suis favorable à l’application de la charia (loi islamique). Elle doit se défendre par le jihad (guerre sainte).» Saïd A. expliquait à l’époque que cette guerre sainte ne pouvait se pratiquer qu’en terre musulmane d’où son objectif assumé de rejoindre l’Afghanistan.

Dans les mois qui ont suivi, il tente à plusieurs reprises de rejoindre la Syrie. À l’été 2013, il est refoulé à l’aéroport d’Istambul, en Turquie alors qu’avec d’autres Roubaisiens, il est en chemin pour la Syrie. Ces derniers, qui n’étaient alors pas encore surveillés, ont poursuivi leur route jusqu’en Syrie. Saïd A., dit «Saïd de Roubaix» aurait fait office de recruteur pour plusieurs jeunes de la métropole lilloise . Il les aurait aidé à rejoindre l’Afghanistan et la Syrie. En juin 2015, il a été mis en examen pour association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste et placé en détention provisoire.

Molenbeek-sur-Djihad

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Molenbeek. Le monde entier connaît le nom de cette commune de Belgique. Que se passe-t-il à Molenbeek, et depuis longtemps, puisque dès 2001, le commandant Massoud a été abattu par deux hommes qui y vivaient ? Pourquoi l’avant-garde d’un commando de l’Etat islamique en est-elle partie, une nuit de novembre 2015, pour assassiner 130 personnes à Paris ?

Christophe Lamfalussy et Jean-Pierre Martin se sont plongés dans cet étrange creuset du terrorisme, étudiant sa réalité actuelle et son histoire pour essayer de comprendre l’explosion d’un islam radical au cœur de l’Europe.

D’argent saoudien en mères fanatisées qui envoient leurs fils en Syrie, voici la désolante rencontre du fanatisme religieux, du plus misérable gangstérisme et de l’incompétence politique. Trente ans de dérives. Une leçon, non seulement pour la Belgique, mais pour toute l’Europe.

Editions Grasset  – Lire un extrait


Aux racines du mal avec le livre « Molenbeek-sur-Djihad »: entretien avec un des deux journalistes (RTL)

Les journalistes Christophe Lamfalussy et Jean-Pierre Martin ont écrit un livre intitulé « Molenbeek-sur-djihad » qui s’intéresse à l’un des décors majeurs de la genèse des attentats de Paris et Bruxelles. Comment cette commune bruxelloise est devenue au cours des dernières décennies un terreau où ont poussé ces kamikazes, parfois partis terminer leur évolution obscure dans le califat de l’organisation terroriste Etat islamique, en Syrie ou en Irak. À quelques jours de la sortie du bouquin, nous avons interrogé l’un des deux auteurs, Jean-Pierre Martin.

Ce grand reporter à la rédaction de RTL info, qui a accompli de nombreux reportages au Proche et au Moyen-Orient au cours d’une carrière bien remplie, poursuit d’une certaine manière l’oeuvre de son épouse, décédée, Marie-Rose Armesto. Celle-ci avait écrit un livre en 2002 qui consistait en un portrait de Malika El Aroud, une islamiste radicale belge d’origine marocaine, femme du terroriste qui a tué le commandant Massoud, chef de la rébellion afghane (contre les Soviétiques d’abord, le Talibans ensuite), deux jours avant les attentats du 11 septembre.

Comme un lien entre les deux livres, mais aussi entre deux vagues de terrorisme lié à l’islamisme radical, Malika El Aroud occupe une place importante dans ce nouveau travail journalistique, 14 ans plus tard. Elle est actuellement détenue après sa condamnation à une peine de huit ans de prison prononcée en 2010. C’est l’éditeur du livre de feu l’épouse de Jean-Pierre Martin qui lui a demandé un ouvrage sur Molenbeek et les raisons qui ont fait de la commune bruxelloise un incubateur de terroristes. L’homme présente son oeuvre non pas comme un essai mais un « thriller journalistique ».

Pouvez-vous nous livrer un moment poignant de votre enquête?

Il y a cette rupture du jeûne du Ramadan à Molenbeek, un soir de début d’été, quelques mois après les attentats de Bruxelles. À l’occasion, le prêtre de la paroisse Saint-Jean-Baptiste avait invité la population de Molenbeek, notamment musulmane, dans son église. Le mari d’une des victimes de l’attentat du métro de Maelbeek a prononcé un discours qui m’a arraché des larmes.

Et puis aussi, dans les jours qui ont suivi, une rencontre, un dimanche après-midi, avec un monsieur sur un banc. Je me suis assis à côté de lui et nous avons parlé. Il m’a raconté son histoire, ses enfants qui ont quitté Molenbeek, sa souffrance provoquée par ces attentats.

Une découverte qui vous a particulièrement surpris et marqué?

Nous étions au secrétariat du greffe du tribunal du commerce de Bruxelles. Nous épluchions les comptes-rendus de rapports financiers d’asbl qui gèrent les mosquées. Nous avons remarqué que la loi n’était pas toujours respectée, qu’il y avait des transferts d’argent… Mais surtout, concernant la grande mosquée de Bruxelles, nous avons constaté que la personne qui avait signé l’acte de naissance en quelque sorte de la grande mosquée était l’ambassadeur d’Arabie Saoudite, juste après la visite du roi d’Arabie Saoudite.

On a commencé à se pencher sur cette histoire pour finalement mettre en évidence le fait que la Belgique, parce qu’elle ne connaissait absolument pas la culture du monde musulman au milieu des années 60, quand les premiers immigrés sont venus, que le pays a accueilli ces ouvriers principalement marocains sans leur apporter un environnement culturel et spirituel, a donné le « paquet » à l’Arabie Saoudite, qui elle avait un véritable programme et voulait imposer à l’ensemble du monde arabo-musulman sa vision du monde qui était une vision wahhabite d’un islam très conservateur. De là, on s’est rendu compte comment le fondamentalisme s’était développé petit à petit en inoculant cette vision très conservatrice et réductrice de l’islam jusqu’à déboucher sur le djihadisme qu’on connait depuis deux générations à Molenbeek.

La plupart des immigrés marocains des années 60 venaient du Rif, une région du Maroc où l’on pratiquait un islam conservateur…

La plupart des familles marocaines à Bruxelles sont d’origine rifaine. Dans le Rif dominait davantage une vision conservatrice de la société en général qu’un islam conservateur. On découvre une histoire tragique de la population du Rif qui a été marginalisée au sein du Maroc au siècle passé. Et ce n’est pas un hasard si cette population a été choisie à l’époque par le Roi Hassan II pour fournir la Belgique en main d’oeuvre.

Une crainte qui vous a poursuivi après l’écriture de ce livre?

Après la fierté d’avoir écrit ce bouquin à quatre mains, nous avions peur de stigmatiser, ce mot qu’on utilise souvent. Ce n’est vraiment pas ce qu’on a voulu faire, au contraire. On a essayé de montrer à chaque fois notre bienveillance.

Mais, en même temps, nous voulions apporter un éclairage qui nous permette de surmonter, qui permette à la population belge et belgo-belge de surmonter ces 30 années d’intégration qui ont été un échec. L’intégration en Belgique a été un échec, c’est suffisamment clair.

Pour ne pas affronter directement cet échec, on a longtemps été dans le déni. On veut aller à l’encontre de ce déni, mais on ne veut surtout pas qu’on pense que ce livre stigmatise une population, bien au contraire.

Aujourd’hui, on est encore, on reste dans le déni, parce qu’on a peur. On n’aborde pas toujours frontalement la question et les responsabilités partagées.

Des signes d’espoir?

Il y a beaucoup de choses qui se font. Il suffit de déambuler dans Molenbeek pour constater qu’elle est en train de s’embellir. Tout ne peut pas être résolu par la sécurité, il y a la prévention, le dialogue.

Lorsque des jeunes ont un environnement positif et ne vont pas dans des écoles poubelles, lorsque l’avenir n’est pas sombre, il y a des grandes chances de ne pas les voir attirés par la délinquance, puis le terrorisme pour quelques-uns d’entre eux.

Pourquoi ce titre?

Au départ nous le trouvions trop sensationnaliste. Et puis on s’est dit que c’était pas faux après avoir rencontré un magistrat qui nous a fait cette confidence au lendemain d’une première audition d’Abrini, l' »homme au chapeau » des attentats de Bruxelles, qui avait dit lors de cette audition qu’il avait été à Raqqa, la capitale autoproclamée du califat de l’organisation terroriste Etat islamique, et qu’il avait constaté que « tout Molenbeek y était ». Evidemment, tout Molenbeek ne se réduit pas au djihad, c’est essentiellement un quartier qui est concerné et dont nous racontons l’histoire, celui du vieux Molenbeek.

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« Tant que le virus djihadiste ne sera pas éliminé dans certaines familles, il va prospérer » (DH)

Les journalistes Christophe Lamfalussy (La Libre) et Jean-Pierre Martin (RTL) se sont plongés dans « cet étrange creuset du terrorisme » qu’est Molenbeek. Leur but : « comprendre l’explosion d’un islam radical au cœur de l’Europe ». Il en ressort un livre, « Molenbeek-sur-Djihad » (en librairie à partir de ce jeudi 19 janvier), où les deux reporters dépeignent la commune, ses habitants, son histoire, sa situation sociale, ses dérives, les faiblesses de ses politiques… Christophe Lamfalussy et Jean-Pierre Martin sont les Invités du samedi de LaLibre.be.

Quels sont les éléments prégnants qui ont amené Molenbeek à devenir la « base arrière » du djihad ?

Jean-Pierre Martin (JPM) : Je dirais sa topographie puisque Molenbeek est une sorte de banlieue dans la ville, avec ses propres spécificités sociales. Dans certains quartiers, le taux de chômage est de plus de 50% pour les 20-25 ans. De nombreux trafics s’y développent. Cette commune a souffert d’un désintérêt pendant plusieurs décennies et des gens ont pu y vivre dans une sorte de clandestinité en toute impunité. Ils ont pu faire grandir l’un ou l’autre réseau à travers des relations familiales, claniques, d’amitié…

Était-ce prévisible qu’elle devienne un foyer du radicalisme islamique ?

Jean-Pierre Martin : Non mais d’après un « super flic » que nous avons interrogé, ceux qui disent n’avoir rien vu sont des menteurs. Tous les éléments connus depuis le début des années 2000 auraient dû légitimer une réaction beaucoup plus vive par rapport à l’islamisme, à l’absence de contrôle des mosquées, à la petite délinquance, à l’estompement des normes… Tout cela a créé le terreau du djihadisme.

Votre livre révèle que de la littérature salafiste (un tafsir) a été retrouvée dans les planques des terroristes de Paris et Bruxelles. Que cela révèle-t-il de la personnalité de ces individus ?

Christophe Lamfalussy : Lorsque Mohamed Belkaid est tué à Forest, on trouve à ses côtés un guéridon avec ce tafsir écrit par un prédicateur salafiste très couru. Ce salafisme provoque une détestation de la société belge par le fidèle. Cette doctrine ne mène pas forcément au terrorisme, mais elle crée un fossé dont peuvent se servir les gens de l’EI ou du Front Al-Nosra en Syrie ou en Irak. Le phénomène religieux est important dans la compréhension de ce qui s’est passé.


Molenbeek-sur-Djihad : Pleins feux sur trente ans de dérives (Paris Match)

Molenbeek, fabrique de djihadistes. Cliché ou réalité ? A la suite des attentats de Paris et de Bruxelles, la commune bruxelloise a été dépeinte dans la presse mondiale comme un véritable nid de terroristes islamistes.

Pour en avoir le coeur net et faire la part des choses entre angélisme et diabolisation, Christophe Lamfalussy et Jean-Pierre Martin, respectivement grand reporter à La Libre Belgique et à RTL-TVI, ont mené une enquête de fond. Ils rapportent de leur immersion dans la municipalité, un livre saisissant publié aux Editions Grasset : « Molenbeek-sur-Djihad ».

Une pépinière de djihadistes

L’enquête, très documentée, menée dans les archives du royaume, auprès des enquêteurs de l’antiterrorisme et des agents de renseignement, dans le landerneau politique, au contact des acteurs de terrain ainsi qu’au ras du bitume molenbeekois, relate trente années de dérives ayant conduit à l’éclosion de l’un des principaux foyers de radicalisme et de djihadisme en Europe. Tout en prenant soin de ne pas intenter un procès injuste à toute une communauté, ni de faire de Molenbeek la matrice de la djihadosphère, les auteurs ne voilent cependant pas le réel.

A les suivre, on comprend qu’une conjugaison de facteurs a conduit la Belgique – Molenbeek singulièrement, qui les réunissait tous -, à se transformer peu à peu en pépinière de djihadistes. Les clefs du culte islamique ont tout d’abord été confiées à l’Arabie Saoudite dans les années soixante, laquelle ne s’est pas privée de l’accommoder à la sauce wahhabite.

Sur ce premier terreau du radicalisme ont ensuite proliféré les prêcheurs salafistes, promoteurs au tournant du siècle d’un Islam des caves et des garages. A cela s’ajoutent l’aveuglement du politique face au repli communautaire – sans le rendre seul responsable de tous les maux de sa commune, Lamfalussy et Martin n’épargnent pas l’ancien bourgmestre Philippe Moureaux, qui a tenu les rênes du pouvoir pendant vingt ans et laissé enfler la ghéttoïsation -, associé au désinvestissement dans les services de sécurité et à l’éparpillement des compétences que l’affaiblissement de l’État fédéral, consécutif aux réformes institutionnelles, n’a cessé d’accentuer.

A l’arrivée, rapporté dans l’ouvrage, il y a ce constat ahurissant de Mohamed Abrini, le terroriste rescapé de l’attaque du 22 mars 2016 contre l’aéroport de Zaventem : « Je suis allé à Raqqa en Syrie et j’ai vu que tout Molenbeek y était ! ».


Molenbeek, labo du « post-djihadisme » (Le Monde)

Dans leur ouvrage, « Molenbeek-sur-Djihad », les journalistes belges Jean-Pierre Martin et Christophe Lamfalussy analysent en profondeur le processus qui a transformé cette petite ville en creuset du radicalisme islamiste.

Le tableau qu’ils dépeignent est, écrivent-ils, « effrayant ». Ils sont belges, immergés depuis une vingtaine d’années dans l’observation d’une ville-région devenue l’un des creusets du radicalisme islamiste, et ils analysent en profondeur ce qui s’est déroulé à Molenbeek, quatorze mois après les attentats de novembre 2015 à Paris et dix mois après ceux qui ont frappé l’aéroport de Zaventem et le métro Maelbeek.

« Qu’avons-nous raté, nous les Belges ? », interrogent Christophe Lamfalussy, journaliste à La Libre Belgique, et Jean-Pierre Martin, journaliste à RTL-TVi. La réponse n’est pas simple, tant les facteurs, souvent négatifs, qui ont pesé sur l’évolution de cette petite municipalité surpeuplée – près de 100 000 habitants recensés sur 6 km² –, sont nombreux. Ils ont abouti à transformer le « Vieux Molenbeek », où se concentre depuis plus de cinquante ans une communauté belgo-marocaine, en « creuset idéal » pour un cocktail de délinquance, de radicalisme religieux et de repli communautaire. Les auteurs des attaques meurtrières des terrasses, du Bataclan et de Bruxelles sont les purs produits de ce que les deux auteurs appellent « une fabrique et une zone de transit » de djihadistes, un « hub » resté trop longtemps hors contrôle.

Comment les diverses autorités de ce pays ont-elles laissé filer la situation jusqu’à la création d’une zone de laisser-aller, voire de non-droit ?

 

« Sonia » : le témoin qui a dénoncé Abdelhamid Abaaoud

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« Votre acte a été d’un très grand courage.
– Merci, monsieur le Procureur Molins, mais je n’ai accompli que mon devoir de citoyenne.
– Vous avez permis de sauver des vies. Ce que vous avez fait, personne ne l’a jamais fait. »

Le 16 novembre 2015, trois jours après les attentats de Paris, Sonia, témoin de premier rang, a donné à la police les informations nécessaires pour arrêter Abdelhamid Abaaoud et l’empêcher de commettre une nouvelle série d’attaques terroristes.

Avec l’aide de la journaliste Claire Andrieux, elle retrace sa course contre la montre pour épargner des vies. Son geste a eu des conséquences irrémédiables pour elle et sa famille.

Elle ne regrette rien.

Robert Laffont


Envoyé Spécial – « J’ai eu Abaaoud » (France 2)

Dans « Envoyé spécial », une interview hors normes, celle d’un témoin protégé. « Sonia » (il s’agit d’un pseudonyme pour préserver sa sécurité) est celle qui a dénoncé à la police Abdelhamid Abaaoud, l’un des coordinateurs des attentats du 13 novembre. Cet acte courageux a permis la localisation et la neutralisation du terroriste, et a sans doute sauvé des dizaines de vies. L’enquête a en effet démontré qu’un nouvel attentat était programmé à La Défense.

Témoin protégé, un nouveau statut

« Sonia » ne regrette pas son geste mais depuis, elle vit dans la peur. Pour elle, la loi va changer, un statut de témoin protégé va être créé. Une première en France. Dans quelques semaines, « Sonia » pourra changer d’identité. Face aux caméras d’ »Envoyé spécial », elle a accepté de témoigner pour la dernière fois de sa première vie. Le récit d’une citoyenne ordinaire embarquée dans une histoire qui la dépasse.

Un récit qu’elle a fait dans un livre, Témoin, paru le 3 novembre 2016 chez Robert Laffont.

Un reportage d’Yvan Martinet et Romain Boutilly, diffusé dans « Envoyé spécial » le 1er décembre 2016.


Claire Andrieux : «Beauvau a menti» (Mediapart)

“Sonia” est la femme qui a dénoncé Abdelhamid Abaaoud à la police. Dans le livre Témoin, la journaliste de RMC Claire Andrieux raconte son histoire. Elle revient sur les pressions exercées par le ministère de l’intérieur pour que le témoignage de Sonia ne soit jamais rendu public.

“Sonia” est l’héroïne cachée des attentats de novembre, celle que l’État ne saurait voir. C’est elle qui hébergeait Hasna Aït Boulhacen, la cousine égarée d’Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des tueries du 13-Novembre. C’est elle qui rencontre le terroriste dans un buisson d’Aubervilliers, elle encore qui le dénonce à la police, elle enfin qui permet d’éviter un nouveau massacre.

Mais voilà, pour des raisons de procédure, l’identité variable de Sonia ainsi que son histoire figurent noir sur blanc dans des procès-verbaux. Sa vie est en danger. L’État entend la protéger mais, si un statut de repenti existe déjà, le législateur n’a pas encore envisagé le cas d’un citoyen qui témoigne. Alors, l’État bricole.

Sonia se sent abandonnée. Sa colère monte. Elle se confie à la journaliste de RMC Claire Andrieux, qui révèle son histoire, d’abord sur les ondes de sa radio, puis dans le livre Témoin, paru chez Robert Laffont. Dans le cadre d’un entretien avec Mediapart, notre consœur revient sur les pressions exercées par la place Beauvau pour que son scoop ne soit pas diffusé. « Le ministère de l’intérieur a appelé notre directeur de la rédaction, mais a aussi téléphoné à d’autres médias pour décrédibiliser notre travail, dire qu’on était irresponsables, que Sonia était folle…», accuse-t-elle.

Déradicalisation : un business pas très sérieux

Déradicalisation : un business pas très sérieux (France Inter)

Depuis les attentats de janvier 2015, la « déradicalisation » est devenue un business qui n’attire pas que des professionnels sérieux. Elodie Guéguen a enquêté.

Pour écouter le reportage sur la page de l’émission Secrets d’Info : Le business de la « déradicalisation »

Conférence de presse de Manuel Valls
Conférence de presse de Manuel Valls © Radio France / Thomas Padilla

24 octobre 2016, centre des congrès de la Villette à Paris. Manuel Valls prononce le discours de clôture des rencontres nationales sur la prévention de la radicalisation. Devant un parterre d’élus locaux et de militants associatifs, le Premier ministre promet de débloquer des crédits exceptionnels.

« Plus de 100 millions d’euros, sur trois ans », l’équivalent du budget annuel de l’Elysée. Une manne qui attire logiquement de nombreuses entreprises et associations. Aujourd’hui, près de 80 structures travaillent sur ce nouveau marché.

Il faut dire que depuis les attentats de Paris, la demande en matière de prévention de la radicalisation explose. Collectivités locales, préfectures, Education nationale ou encore grandes entreprises sollicitent des associations afin qu’elles les sensibilisent à cette nouvelle problématique. Ces associations parcourent la France en proposant des formations sur la détection des « signaux faibles », la laïcité ou la propagande djihadiste.

Mais certaines de ces structures se voient confier des missions bien plus sensibles : prendre en charge des jeunes radicalisés. La tâche est confiée à des équipes composées de médiateurs sociaux, d’éducateurs ou de psychologues. Aujourd’hui, 2.200 personnes signalées « radicalisées » sont ainsi suivies par des associations à la demande des pouvoirs publics.

« Ils n’y connaissent rien »

Ces associations sont-elles suffisamment professionnelles ? Ont-elles mis en place des méthodes efficaces ? La sénatrice Esther Benbassa tente de répondre en ce moment à ces questions à travers une mission parlementaire. Cette écologiste a conduit de nombreux entretiens, elle s’est rendue sur le terrain. Et ce qu’elle a vu, nous a-t-elle raconté, l’a tout bonnement effaré :

« Plus on avançait, plus on se rendait compte qu’il y avait des associations qui s’étaient engouffrées dans le créneau parce que ça rapporte de l’argent, et que ces associations faisaient n’importe quoi. Je n’aime pas utiliser les mots d’ « escroc » ou de « charlatan », mais je parlerais de gens totalement incompétents ! Qui ne connaissaient pas le sujet du tout ! Ils auraient pu faire une formation en informatique ou tout à fait autre chose. »

« Pas armés pour accompagner des radicalisés »

Le constat de cette sénatrice est sévère. Mais il ne l’est pas plus que celui d’un ancien salarié d’une structure de « déradicalisation » que nous avons rencontré. Il vient de jeter l’éponge après près d’un an passé dans une association mandatée par les pouvoirs publics :

« Lorsque j’ai rejoint cette structure, je n’avais aucune compétence en lien avec la radicalisation mais juste une modeste connaissance de l’islam. Je m’attendais à ce qu’on soit formé, qu’on ait une culture, une méthode commune. Il n’en a rien été. On confie le cas de ces jeunes radicalisés, de leurs familles, à des gens qui sont souvent de bonne volonté, mais qui ne sont pas du tout armés pour les accompagner ! »

Selon lui, l’amateurisme de certaines structures peut avoir de lourdes conséquences:

« Tant pis si les gamins rechutent, se radicalisent encore plus. L’essentiel c’est de montrer qu’on est présent sur le terrain. Parce que c’est valorisant, de bosser sur la radicalisation. Et puis parce qu’il y a de l’argent à la clé, évidemment. Ces associations le savent : les pouvoirs publics ne leur laisseront pas les cas de radicalisation vraiment lourds. Alors autant en profiter ! »

Vedettariat

A lire ce témoignage, on peut se demander pourquoi certaines de ces associations sont tout de même choisies par des préfectures, des conseils départementaux ou des municipalités. La radicalisation étant un sujet nouveau, beaucoup de dirigeants, d’élus, seraient dans le flou selon la sénatrice Esther Benbassa. Pour elle, il est donc aisé de faire illusion dans un secteur où la demande est forte.

« Tout le monde peut s’engouffrer parce que ce n’est pas difficile, on donne trois cours d’islam et on fait de la palabre ! On fait d’abord de l’effet auprès de la préfecture ou du département, on se fait ensuite quelques interviews et après on devient la personnalité du coin ! Les médias vous tombent dessus et vous devenez des vedettes. Mais ce n’est pas avec du vedettariat qu’on fera du travail. La déradicalisation, ce n’est pas du vedettariat ! »

Esther Benabssa fait référence, en creux, à des femmes qui ont été très médiatisées, comme Sonia Imloul. Cette militante associative est aujourd’hui mise en examen pour détournements de fonds publics.

En 2014, elle avait créé une « maison de la prévention de la radicalisation » en Seine-Saint-Denis, près de Paris. Sonia Imloul était alors présentée comme une pionnière. Elle enchaînait les interviews sur les plateaux télé et dans les journaux. Elle mettait en avant une équipe de grands professionnels qui suivait une trentaine de personnes.Pourtant, l’envers du décor était bien différent selon Julien Revial. Le jeune homme s’est retrouvé, un peu malgré lui, le « numéro 2 » de cette structure :

Julien Revial
Julien Revial © Radio France / Elodie Guéguen

« Quand je voyais certains articles de presse, je me demandais vraiment si c’était la structure dans laquelle je travaillais ! On parlait de juristes, de « victimologues-criminologues », de gens avec des compétences très solides, alors que, dans la réalité, il y avait Sonia (Imloul), moi qui n’avait aucune compétence sur ce sujet et la personne chargée du pôle psychologie qui était stagiaire. »

L’association de Sonia Imloul était subventionnée par le comité interministériel de prévention de la délinquance et de la déradicalisation (CIPDR) et par la préfecture de police de Paris. Julien Revial en veut aujourd’hui à ceux qui ont soutenu financièrement le projet de ne pas avoir relevé que les chiffres avancés par l’association dans la presse étaient fantaisistes :

Pour moi, il y a eu une manipulation de l’opinion.

« Les institutions voyaient bien tout cela. Elles savaient que ces données étaient amplifiées, qu’on ne suivait pas autant de familles mais jamais il n’y a eu de reproche fait dans ce sens, parce que ça permettait de montrer que le système était bien ficelé, que l’Etat prenait à bras-le-corps ces sujets-là et qu’il soutenait des projets sérieux, solides, qui allaient permettre de juguler ce phénomène de radicalisation religieuse qui préoccupait grandement l’opinion publique. »

Soupçons de détournement de fonds

Le jeune homme dit avoir compris dès le premier jour que son association allait servir de faire-valoir à des pouvoirs publics qui entendaient montrer qu’ils agissaient face au risque jihadiste.

« Il y a eu plus de journalistes que de familles qui sont venus dans la structure. Cette donnée à de quoi interpeller ! Il y avait des journalistes qui étaient là dès le premier jour où on prenait possession de nos locaux. Là j’ai compris que ce que nous allions faire était de promouvoir l’action de l’Etat. Avec le recul, je me dis que nous avons été un laboratoire médiatique. »

Amer, Julien Revial vient de tirer un livre de son expérience (Cellule de déradicalisation, chronique d’une désillusion, éd. Michalon). Son ancienne « patronne » qui dirigeait la maison de prévention de la radicalisation a été dénoncée à la justice par le préfet de police de Paris. Soupçonnée de détournements de fonds publics, elle sera jugée au mois de mars. Sonia Imloul n’a pas souhaité répondre à nos questions avant la tenue de son procès.

Résultats contestés

Une autre femme incarne la « déradicalisation à la française » : Dounia Bouzar. Figure incontournable dans les médias, elle vient de jouer son propre rôle dans Le ciel attendra, un film racontant la radicalisation d’adolescentes tentées par le djihad. Pendant plus de deux ans cette ancienne éducatrice de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) a été la « madame désembrigadement » du gouvernement.

Pour Dounia Bouzar, les mécanismes d’adhésion à l’idéologie de Daech relèvent de l’emprise sectaire. Si cette théorie ne fait pas l’unanimité, elle lui a permis pendant deux ans de remporter l’essentiel des marchés publics passés par l’Etat – près d’un million d’euros – . Et de « sauver », dit-elle, un millier de jeunes des griffes de Daech.

Ces résultats, impressionnants, laissent pourtant certains parlementaires sceptiques. Comme la sénatrice UDI Nathalie Goulet, qui a mené une mission parlementaire sur les réseaux jihadistes et qui a réclamé un audit sur la gestion des fonds attribués à la prévention de la radicalisation :

« A partir du moment où on a demandé des évaluations et à partir du moment où on ne les a pas eues, le doute s’est instauré, forcément. Je mets en doute l’ensemble résultats, et pas seulement ceux de Dounia Bouzar. En France, on a un vrai problème pour l’évaluation des programmes, mais, là, c’est extrêmement grave parce qu’on a quand même des jeunes qui sont des bombes ambulantes dans nos rues ! »

Dounia Bouzar se défend. Durant les deux années passées à travailler pour le gouvernement, son association n’a pas cessé de faire l’objet de contrôle. L’ancienne éducatrice affirme avoir été totalement transparente sur ses méthodes comme sur ses résultats. Et elle maintient ce chiffre de mille jeunes « sauvés » de l’islamisme radical. Dounia Bouzar dit ne pas comprendre ces critiques, il était tout à fait normal, pour elle, de décrocher marché public relatif à la mise en place d’ « équipes mobiles d’intervention » auprès des préfectures :

« L’appel d’offres était de 600.000 euros. Nous étions les seuls à postuler. J’ai arrêté ma vie professionnelle pendant un an pour essayer de sauver ces mille gamins. Nous avons été jusque dans les DOM-TOM déradicaliser. 600.000 euros, je le dis clairement, ce n’était rien ! Et j’aimerais bien voir un seul sénateur avoir le dixième du dixième du rythme qu’on a subi, avec le stress et Daech qui nous courait après ! »

Chacun pour soi

Dounia Bouzar indique ne plus vouloir percevoir de subventions publiques aujourd’hui, Elle compte ouvrir une école de déradicalisation sur le web, qui fonctionnera, espère-t-elle, grâce à des fonds privés.

La sénatrice Esther Benbassa est encore plus critique que sa collègue Nathalie Goulet. Plus que le manque de transparence, elle reproche aux associations leur incapacité à travailler ensemble :

« On ne peut pas donner de l’argent à des associations, chacune faisant à sa tête… Il faut qu’on sache ce qui se fait ! En Allemagne ou au Danemark, il existe des plateformes, les associations travaillent en réseau. Nous, en France, on n’est pas capable de faire cela. C’est chacun pour soi et Dieu pour tous ! »

La sociologue Ouisa Kies qui pilote des programmes de prévention de la radicalisation en prison partage ce constat. Selon elle, de nombreuses associations refusent de travailler en collaboration afin de ne pas avoir à « partager le gâteau ».

« Je crois qu’il faut obliger tous ces professionnels à faire des échanges de pratiques. Aujourd’hui il y a un « business » et donc, les gens ne veulent pas travailler ensemble. C’est le rôle des pouvoirs publics d’obliger ces personnes à se réunir. Il s’agit d’argent public et je crois que ça devrait être une condition d’obtention de subventions. »

CV approximatifs

Lors de notre enquête, nous avons aussi découvert que certaines associations qui se sont lancées dans la prévention de la radicalisation allaient jusqu’à mettre en avant des soutiens qu’elles n’avaient pas obtenus. C’est le cas d’Unismed, une structure basée à Nice qui vient de remporter un appel d’offre national pour prendre en charge des personnes radicalisées. Sur ses brochures, ses documents officiels et sur son site internet, Unismed se targue d’avoir le soutien d’ONG prestigieuses comme France terre d’asile.

Capture d'écran en octobre 2016 du site internet d'Unismed qui présente France Terre d'Asile comme un soutien
Capture d’écran en octobre 2016 du site internet d’Unismed qui présente France Terre d’Asile comme un soutien

Lorsque nous sommes allés voir le président de cette dernière, Pierre Henry, avec les publicités d’Unismed en main, il est tombé de sa chaise :

« Je découvre ceci. Je vais être très clair, je connais le directeur d’Unismed que j’ai croisé à deux ou trois reprises mais à aucun moment il ne nous a demandé l’utilisation du logo de France terre d’asile. Franchement, je suis surpris par les documents que vous me présentez et je vais demander à Unismed de retirer les références à France terre d’asile. Il n’y a pas à se servir de notre image dès lors qu’il n’y aucun accord de partenariat. »

Depuis notre intervention, Unismed a retiré de son site internet le logo de France Terre d’asile et adressé un mail d’excuse à Pierre Henry.

Pas d’enquête de police

Autre fausse note que nous avons relevée : sur le CV que nous avons eu entre les mains, le directeur d’Unismed mentionne une « thèse en prépration au laboratoire universitaire Urmis sur les méthodes de désengagement des processus de radicalisation ».

Contacté, le laboratoire nous soutient que si des échanges ont pu avoir lieu avec le directeur de l’association, il n’y a jamais eu de thèse en préparation chez eux. Le directeur d’Unismed n’a pas directement répondu à nos questions, c’est le tout nouveau président de son association, Jean-Marc Borello qui s’en est chargé.

« Je crois que le directeur n’est pas très doué sur le plan administratif et peu importe. Tout ça, ce sont des activités annexes. Ce qui est important, c’est qu’il a une véritable expérience de la médiation culturelle, qu’il a créé la structure, il a effectivement des missions depuis de nombreuses années, y compris – et là nous avons vérifié – pour des autorités préfectorales qui nous disent qu’elles sont parfaitement satisfaites de ses prestations. Qu’il ait un peu exagéré un certain nombre de ses missions, je vais dire que c’est un péché véniel. »

L’association Unismed vient de remporter – avec l’association Sauvegarde – la succession de Dounia Bouzar pour la mise en place d’équipes mobiles d’intervention auprès de jeunes radicalisés.

Muriel Domenach, secrétaire générale de comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, nous assure que des contrôles scrupuleux ont été menés sur les associations choisies :

Muriel Domenach lors des rencontres nationales contre la radicalisation, 2016
Muriel Domenach lors des rencontres nationales contre la radicalisation, 2016 © Radio France / Elodie Guéguen

« On s’est évidemment appuyé sur le travail de terrain de ces structures, là où elles étaient référentes auprès des préfectures. La convention fait aussi l’objet d’un suivi, nous avons un comité de pilotage qui se réunit pour veiller à l’évaluation de notre coopération avec ces associations. »

Si des contrôles existent, les pouvoirs publics ne vont pas jusqu’à vérifier les détails d’un CV avant de confier un marché à une association qui intervient auprès de personnes radicalisées.

« Si nous menions des enquêtes de police sur ces militants associatifs, vous n’imaginez pas le scandale ! », lance un cadre du ministère de l’Intérieur.

Sur le secteur de la « déradicalisation », des associations émergent presque quotidiennement, attirées par des initiatives de plus en plus nombreuses. A Sarcelles par exemple, en banlieue parisienne, le député-maire lance un programme de centre de prévention de la radicalisation. Le budget annuel de la structure, selon des documents que nous avons consultés, pourrait dépasser les 466.000 euros par an.Professionnaliser

Consciente de la convoitise suscitée par ces nouveaux projets, la sénatrice centriste Nathalie Goulet estime qu’il faudrait profiter de cet effet d’aubaine pour professionnaliser le secteur de la déradicalisation et faire le tri entre les bons et les mauvais professionnels :

« Il faut mettre un peu d’ordre dans cette armée mexicaine. Ce n’est pas parce que votre fille ou votre fils s’est radicalisé que vous pouvez ouvrir demain matin une association pour prévenir de la radicalisation, ce n’est pas vrai ! Je m’interroge sur la nécessité de professionnaliser ce secteur.

Ces dernières années ont vu surgir des tas de nouvelles professions. Il y a vraiment des nouveaux métiers et je ne vois pas pourquoi celui-là n’en serait pas un. »

Avant de professionnaliser le secteur, encore faudrait-il définir une philosophie générale, une doctrine globale. Le sujet, nouveau et sensible, fait l’objet de querelles idéologiques redoutables. Certains professionnels expliquent par exemple qu’il faut avant tout combattre l’islam politique et, donc, refuser de travailler avec l’union des organisations islamiques de France (UOIF), proche des Frères musulmans. Les autres estiment au contraire qu’il faut, pour être efficace, inclure l’UOIF dans la prévention de la radicalisation.

Querelles idéologiques

Ces visions antagonistes, on les retrouve aussi à travers la bataille d’idées qui fait rage entre le politologue Gilles Kepel et le chercheur Olivier Roy. Le premier considère que la radicalisation est directement liée à l’islam. Le second pense que la radicalité se cristallise autour de l’islam comme elle pourrait le faire autour d’autre chose.

Un désaccord qui a des conséquences bien concrètes, sur le terrain, selon Bernard Godard, un ancien chargé de mission au bureau des cultes du ministère de l’Intérieur.

« Récemment, lors d’une bataille pour un budget lié à une grande enquête sur la radicalisation en France, j’ai vu s’affronter une équipe Roy et une équipe Kepel ! En fait, il y a des écuries… »

Si on n’arrive déjà pas à se mettre d’accord sur l’origine de la radicalisation, il sera difficile de se mettre d’accord sur le remède à prescrire. Aujourd’hui aucune théorie scientifique ne s’impose.

Pour le magistrat Jean Maillard, vice-président du tribunal de grande instance de Créteil et représentant du syndicat FO Magistrats, les pouvoirs publics ont voulu aller trop vite, l’action a précédé la réflexion.

« Comme on ne sait pas ce qu’est la radicalisation, on sait encore moins ce qu’est la déradicalisation. Donc on est dans l’invention d’un concept dans lequel on cherche à mettre en place des dispositifs avant d’avoir défini ce sur quoi on allait agir. Et quiconque se présente aujourd’hui comme expert en radicalité ou « déradicalisateur en chef » peut se voir attribuer des crédits qui ne vont ni à la police ni à la justice. »

« Contre-lavage de cerveau »

Jean de Maillard n’en fait pas un mystère, il ne croit pas un instant en ces initiatives de « déradicalisation ».

« Comme on a vu émerger un phénomène dont on ne comprend ni d’où il vient ni sur quoi il repose, on a transposé dans le domaine de la lutte contre le terrorisme les vieilles ficelles que l’on avait élaborées dans le traitement de la délinquance ordinaire, et dans lequel on dit qu’un délinquant est une personne inadaptée, désinsérée.

Plutôt que de remettre en cause notre grille d’analyse des dysfonctionnements de notre société, on préfère avoir une réponse aux petits pieds, la plus facile possible en disant : ‘Ces gens-là, c’est un peu comme des gens qui sont dans une secte, et on va essayer, après qu’ils aient reçus un lavage de cerveau, de faire un contre-lavage de cerveau. »

Du côté des pouvoirs publics, on reconnaît que les expériences sont balbutiantes. « On avance en marchant », répète-t-on à l’envi. « Nous n’avons pas encore de recul, c’est une évidence. » Certains ministres reconnaissent aussi s’être engagés dans la mauvaise voie et préfèrent ne plus parler de « déradicalisation », préférant désormais employer l’expression « désengagement de la violence ».

« Je n’utilise pas le terme de déradicalisation, a indiqué le garde des Sceaux lors d’une conférence de presse le 25 octobre. Je ne crois pas qu’on puisse inventer un vaccin contre cette tentation. »

Preuve qu’on avance à tâtons, Jean-Jacques Urvoas a amorcé un virage à 180 degrés en annonçant la fin du dispositif de regroupement des détenus radicalisés dans des unités dédiées. Du temps a été perdu avec ces expérimentations hétéroclites, a reconnu le ministre.

De Merah au Bataclan : l’ombre de Fabien Clain

De Merah au Bataclan : l’ombre de Fabien Clain – Enquête d’Elodie Guéguen (France Inter)

france-inter-web

Extrait article Revue Sang Froid, Automne 2016, n°3 ► – Une enquête réalisée en partenariat avec France Inter et l’émission Secrets d’info

Au lendemain du 13 novembre 2015, la France, sidérée, découvre la voix de Fabien Clain dans un message audio revendiquant les massacres de Paris pour le compte de l’organisation Etat islamique. Fabien Clain est une vieille connaissance des services antiterroristes français. S’il est devenu la « voix française » de Daech, il est surtout le mentor de toute une génération de jihadistes francophones. Comment cet ancien catholique d’origine réunionnaise s’y est-il pris pour faire basculer tant de jeunes dans le terrorisme ? Nous avons enquêté.

La lettre de Fabien Clain à Mohammed MerahEn 2009, Fabien Clain est incarcéré à la prison de Fleury-Mérogis. La justice le soupçonne d’avoir contribué à envoyer des jihadistes en Irak. Dans sa cellule, Clain écrit beaucoup. Le 18 septembre, le vaguemestre intercepte un courrier que le détenu– numéro d’écrou 374 580 – adresse à sa femme. A l’intérieur de l’enveloppe il y a deux feuillets. Le surveillant comprend immédiatement que le courrier n’est pas, en réalité, destiné à l’épouse de Clain. Sur le premier feuillet, il est inscrit ces quelques mots :

Extrait de la lettre de Fabien Clain adressée à Mohammed Merah, 2009

Extrait de la lettre de Fabien Clain adressée à Mohammed Merah, 2009 © Radio France /Cette lettre que nous nous sommes procurée n’aurait pas été transmise aux juges qui ont été chargés, trois ans plus tard, d’enquêter sur les tueries de Merah. Mais le courrier avait été jugé suffisamment tendancieux par l’administration pénitentiaire à l’époque pour être signalé aux services de renseignement.

La lettre à Merah, écrite en français et en arabe, est bourrée de références religieuses. « C’est vraiment une grâce d’Allah de nous avoir guidé à la vérité », écrit par exemple Clain au jeune Merah ». Ou encore : « Réjouis-toi de savoir que ton seigneur a préparé un paradis immense pour ceux qui ont cru et accompli de bonnes œuvres. »

►►► Lire la lettre de Fabien Clain en entier en cliquant ici.

Extrait de la lettre écrite par Fabien Clain pour Mohammed Merah

Extrait de la lettre écrite par Fabien Clain pour Mohammed Merah © Radio France /Fabien Clain a-t-il été un guide spirituel, un modèle voire un mentor pour le tueur des militaires et des enfants juifs de Toulouse et Montauban ? Certaines parties civiles en sont convaincues depuis longtemps. L’avocate Samia Maktouf avait demandé aux juges qui enquêtaient sur l’affaire Merah de procéder à l’audition de Fabien Clain, mais cela lui a été refusé.

On m’a répondu que Clain n’était pas une priorité. Aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il est bien plus qu’une priorité !

En 2013 pourtant, une enquête de France 3 présente déjà Clain et Merah comme faisant partie d’un même réseau jihadiste. Fabien Clain s’insurge et décide d’attaquer en justice France Télévisions pour diffamation. Dans le même temps, et pour la première fois, il accorde une interview à un journaliste. L’entretien est mené par Vincent Vantighem du quotidien 20 Minutes.

« Lorsqu’il m’a contacté, Fabien Clain dispensait des cours d’arabe à des enfants, se souvient le reporter. Il m’a raconté avoir été pris à partie par ses élèves dès le lendemain de la diffusion du reportage. Il se sentait injustement pointé du doigt. Il affirmait qu’il était totalement étranger à l’affaire Merah, qu’il avait découvert les tueries à la télévision, alors qu’il se trouvait encore en prison ».

Fabien Clain martelait :

Je n’ai rien à voir avec Mohammed Merah, je veux retrouver mon honneur et une vie tranquille !

Si l’histoire n’était pas si tragique, on pourrait la juger teintée d’ironie car l’affaire de « diffamation » devait être examinée par la XVIIème chambre du tribunal correctionnel de Paris en… novembre dernier. « C’est une situation totalement ubuesque », estime Vincent Vantighem :

Le jour où il voulait laver son honneur et se défendre d’être un terroriste, Fabien Clain apparaît comme étant la personne qui revendique les derniers attentats qui ont ensanglanté la France !

Un ancien fervent catholique

A première vue, rien ne prédisposait Fabien Clain à devenir un personnage important de Daech. Ses parents sont réunionnais. Fabien naît en métropole en 1978. Jean-Michel, dont il sera extrêmement proche, arrive dans la famille deux ans plus tard. Les enfants Clain grandissent à Alençon, dans le si tranquille département de l’Orne. Ils sont élevés dans la religion catholique.

Les Clain sont de fervents chrétiens. La mère, Marie Rosanne, dispense des cours de catéchisme. Les enfants vont à la messe le dimanche et il n’est pas rare de les voir se promener dans les rues d’Alençon arborant de grandes croix autour du cou. Fabien Clain est un garçon curieux passionné par les religions.

A l’âge de 18 ans, il décide de tourner le dos au catholicisme et de se convertir à l’islam. « Je me suis aperçu que les musulmans s’approchaient plus des écritures de la Bible que les chrétiens eux-mêmes », expliquera-t-il plus tard lors d’un interrogatoire.

Tarek* (son prénom a été modifié) est sans doute celui qui connaît le mieux l’histoire de la soudaine conversion de Clain. Cet homme a été l’un des meilleurs amis de celui qui est aujourd’hui la voix française de Daech. Une amitié qui n’est pas sans conséquence puisque, depuis les attentats de novembre, Tarek est assigné à résidence et doit pointer trois fois par jour au commissariat de Toulouse. Il se souvient d’un épisode bien précis de l’adolescence de Clain : « Fabien avait lu dans l’Ancien testament que la femme devait se couvrir la tête. Il est donc allé questionner un prêtre sur le sujet. Celui-ci lui a expliqué qu’il fallait vivre avec son temps, qu’on était obligé d’adapter les écrits bibliques à notre époque. Fabien ne comprenait pas. »

Il disait : « La Bible est la même aujourd’hui qu’hier ! Pourquoi devrait-on changer la parole de Dieu ? » Quand il a lu le Coran, il s’est aperçu que rien n’avait bougé depuis 1400 ans. C’est pour cette raison, m’a-t-il raconté, qu’il s’est converti à l’islam.

Le pouvoir de convaincre

Le jeune Fabien est exalté lorsqu’il parle de sa nouvelle religion. Si exalté qu’il parvient à convaincre la plupart de ses proches de se convertir à leur tour. Sa future femme, Mylène, rencontrée sur les bancs de l’école primaire, son frère Jean-Michel, sa demi-sœur, Amélie. Mais aussi sa mère, la prof de catéchisme. Tarek évoque une anecdote quasi-mystique, alors que la mère de Fabien Clain avait de gros problèmes de santé et ne pouvait plus se lever.

Un matin, à la mosquée, Fabien entend un hadith – une parole rapportée du Prophète – sur la guérison. Il est allé voir sa mère, il a posé ses mains sur ses genoux en récitant des sourates du Coran. Sa mère s’est mise à pleurer, puis elle s’est levée. Fabien pleurait aussi. Sa mère était guérie. Ensuite, elle s’est convertie.

Les Clain changent de prénoms après leur conversion. Fabien se fait désormais appeler « Omar », et son cadet « Abdelwali ». Les deux frères abandonnent le groupe de rap qu’ils formaient. A la maison, la musique désormais est bannie. Omar et Abdelwali se lancent dans l’écriture d’anasheed, ces chants a capella repris aujourd’hui dans beaucoup de vidéo de propagande de Daech.

Fabien Clain épouse religieusement Mylène, une jeune Normande, ancienne catholique elle aussi, qu’il connaît depuis l’école primaire. A la fin des années 90, toute la famille quitte Alençon pour s’installer à Toulouse. « Pourquoi Toulouse ? » demandera plus tard le juge antiterroriste Marc Trévidic à Fabien Clain. Réponse de l’intéressé : « Parce qu’à Alençon, nos femmes avaient des difficultés avec le port du voile ».A Toulouse, les Clain se font pourtant vite repérer par les services de police. « Ils ne passaient pas inaperçus au début des années 2000, se souvient Christophe Rouget, ancien commandant de police dans la Ville rose, porte-parole du syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI).

Les hommes portaient la djellaba, les femmes étaient couvertes du voile intégral, on les surnommait « le clan des Belphégor. »

Le syndicaliste a notamment été marqué par l’attitude des femmes de la famille à l’égard des policiers. « Elles avaient une attitude très prosélyte face à la police. Elles nous disaient que sur le plan de la religion, elles étaient dans le vrai. Elles avaient un discours très fanatisé qu’elles ont conservé, je crois, comme leurs maris, jusqu’à aujourd’hui. »C’est à ce moment-là que Tarek rencontre Fabien. Il lui propose de venir avec lui vendre sur les marchés des objets islamiques – vêtements, livres de théologie, etc. -. Les marchés deviennent un lieu propice au prosélytisme. « Je prêche la parole divine tous les jours. A toutes les personnes que je croise », confiera Clain quelques années plus tard à la justice. « Il avait la tchatche », se souvient l’un de ses amis parisiens.

Il adorait discuter avec tout le monde, même ceux qui ne pensaient pas comme lui. Il était très porté sur le débat interreligieux.

Tarek ne dit pas autre chose : « Il passait son temps à demander aux athées : « Est-ce que tu es un athée convaincu ? », il entamait alors le débat, et comme il avait étudié toutes les religions, il maîtrisait ces sujets à merveille ». Tarek poursuit :

Il pouvait « retourner » n’importe qui ! Lorsqu’il est arrivé à Toulouse, je savais que déjà 80 personnes s’étaient converties à l’islam grâce à lui !

Sabri Essid, le beau-frère de Mohamed Merah, ne cachera pas non plus son admiration pour Clain lors d’un interrogatoire :

Fabien peut convaincre un mécréant que Dieu existe en seulement quelques minutes de discussion.

Incitation au jihad

Clain est un colosse, une force de la nature. Il pèse jusqu’à 160 kilos. Mais ce n’est pas ce qui le rend charismatique. Paradoxalement, c’est parce qu’il est extrêmement doux explique Jean-Manuel Escarnot, correspondant du journal Libération à Toulouse, qu’il séduit autant.

« Ce n’est pas quelqu’un d’agressif, il ne force pas les gens, il sait mettre en valeur ceux avec qui il parle, il s’intéresse à eux, il est toujours disponible pour leur rendre service. En plus, il parle arabe couramment, c’est un théologien, il connaît la médecine prophétique. Fabien Clain, c’est le savant en bas de l’immeuble ! Et puis, à la différence de l’imam de la mosquée qui soit ne parle pas le français, soit est trop vieux, soit est un peu « chiant », Omar Clain a 22 ans, il comprend parfaitement tout ce qui se passe et son discours passe très bien auprès des gamins ! »

Et ce discours trouve encore plus de résonance à l’automne 2005 quand, à Toulouse comme dans beaucoup de villes de France, des quartiers entiers s’embrasent. Dans leurs habits de grands-frères, les Clain vont à la rencontre des jeunes responsables de ce qu’on a appelé « les émeutes urbaines ». Le journaliste Jean-Manuel Escarnot se souvient :

Ils leur distribuaient des tracts en arabe et en français et leur expliquaient qu’il ne fallait pas « foutre le bordel » ou brûler les voitures, que ce n’était pas comme ça qu’ils obtiendraient des choses, qu’il fallait plutôt revenir à la religion.

Les Clain entraînent alors des jeunes dans des appartements ou des locaux associatifs du Mirail. Les propos qui s’y tiennent sont à la fois mystiques et politiques.

« Ils disaient aux jeunes : « Les Américains et les Israéliens sont des « kouffars », des mécréants, regardez-ce qu’ils font à nos frères en Palestine, en Afghanistan, en Bosnie ! Quand allez-vous comprendre que cela vous concerne et qu’il faut réagir ? », rapporte le journaliste.

Les propos tenus ne sont donc plus simplement citoyens et pacifistes. Chaque discours est une incitation au jihad. Les nouvelles « recrues » des frères Clain regardent en boucle des vidéos de propagande d’Oussama Ben Laden. Certains décident de franchir le pas et d’aller combattre l’ « ennemi » américain en Irak. Le petit groupe organise alors des week-ends de « remise en forme » avec boxe et footing au programme.

« Tous les membres suivaient un entraînement sportif intensif, ils étaient coachés par un champion de boxe » écrit dans son rapport un agent des services de renseignement. Plus tard, devant le juge, le Fabien Clain expliquera que, s’il s’est un temps mis au sport, c’était pour perdre du poids. Et d’ajouter, sûr de lui : « Je me vois mal en treillis partir dans la forêt faire des entraînements militaires, déjà que je n’ai pas fait mon service… ».

Première filière terroriste

A la même époque, le réseau passe aussi beaucoup de temps dans un petit village de l’Ariège : Artigat. C’est dans cette commune reculée que s’est installé Olivier Corel, dit « l’émir blanc », un réfugié politique syrien qui organise à son domicile des prêches salafistes. Toute la famille Merah a ses habitudes chez Corel. Fabien Clain s’y installera même pour plusieurs mois avec sa femme et ses enfants.

Selon les services de renseignement qui surveille les membres de la filière dite « d’Artigat » de près, le groupe a besoin d’argent pour partir en Irak. Certains de ses membres se livrent alors à divers délits : trafic de faux documents, trafic de stupéfiants, trafic d’armes et cambriolages. Pour ne pas se faire repérer, les Toulousains passent par la Belgique pour rejoindre la Syrie puis passer en Irak. Certains ne rentreront jamais vivant du jihad. D’autres, comme Sabri Essid, le beau-frère de Mohammed Merah, seront arrêtés sur zone les armes à la main.En 2007, la filière d’Artigat est démantelée. Fabien Clain est arrêté. Il nie toute participation à un réseau terroriste. Mais certains membres du réseau le chargent devant les limiers de l’antiterrorisme. Un des témoins sur Procès Verbal dira par exemple :

Il (Fabien Clain) parlait de cette fille belge qui est allée se faire exploser en Irak. Il était content, il trouvait bien que des Européens aillent mourir en martyrs.

Fabien Clain est déclaré coupable d’association de malfaiteurs en lien avec un projet terroriste et condamné à cinq ans de prison ferme. Certes, l’homme n’a jamais participé aux combats. Mais, pour le tribunal, il n’en n’est pas moins dangereux.

Les magistrats l’écrivent en ces termes dans leur jugement :

« Fabien Clain a eu une activité positive en insinuant dans les esprits des croyants qu’il conseillait les bienfaits du jihad, en les conditionnant par l’apport de ses connaissances sur le sujet, en profitant de son aura, de ses facultés relationnelles et de ses facultés à convaincre. Il s’est employé à mettre en place les bases, les conditions permettant aux candidats jihadistes de basculer dans l’opérationnel et la terreur le moment venu. »

Les juges insistent bien sur le fait que seule une peine de prison ferme peut être prononcée. Voici un extrait du jugement des magistrats :

Extrait arrêt de la cour d'appel de Paris confirmant la condamnation de Fabien Clain dans le dossier Artigat (2010)

Extrait arrêt de la cour d’appel de Paris confirmant la condamnation de Fabien Clain dans le dossier Artigat (2010) © Radio France /

Pourtant en prison, la surveillance se relâche. Clain termine sa peine au centre de détention de Mont-de-Marsan, dans les Landes, où il bénéficie d’un « régime de confiance ». Les surveillants pénitentiaires que nous avons contactés se rappellent qu’ils n’avaient reçu aucune consigne particulière concernant Fabien Clain. Il était en contact en permanence avec les autres détenus de la prison. Fabrice Cologni du syndicat FO pénitentiaire se souvient :

Pourtant, on voyait bien qu’il « recrutait » ! Les autres détenus changeaient à son contact, se laissaient pousser la barbe et demandaient des repas halal, du jour au lendemain !

Derrière les barreaux, Fabien Clain continue à jouer les prédicateurs en organisant, par exemple, des prières collectives dans sa cellule. Le Toulousain sera remis en liberté après moins de trois ans passés derrière les barreaux.Pendant quinze ans, Clain a tissé sa toile en se constituant des réseaux d’amis un peu partout. En France, mais aussi à l’étranger. Dès 2003, Fabien Clain est fiché par la Sûreté de l’Etat belge.

Extrait de la note de sûreté de l'Etat Belge, 2007

Extrait de la note de sûreté de l’Etat Belge, 2007 © Radio France /

En 2004, il s’installe avec femme et enfants à Bruxelles. Il y restera moins d’un an. Une durée suffisante pour se créer se constituer un carnet d’adresses important, en fréquentant notamment les mosquées d’Anderlecht et les centres islamiques – le centre La Plume, par exemple – de Molenbeek. Clain se justifiera ainsi devant les policiers français :

Selon moi, il y avait beaucoup de choses à apprendre en Belgique pour un musulman.

Les frères Clain n’auront cessé d’entretenir des contacts avec les principales figures du salafisme belge. Avec notamment Farouk Ben Abbes, qu’ils ont beaucoup côtoyé lors de leurs multiples séjours dans les universités coraniques du Caire dans les années 2000. Plus tard, voici ce que dira le Belge Ben Abbes à la justice française :

Lorsque je vivais en Egypte, j’étais assez seul. En fait, je ne fréquentais personne à part les Clain.

Farouk Ben Abbes sera expulsé d’Egypte en 2009, les autorités le soupçonnant d’être impliqué dans l’attentat à la bombe qui a visé des lycéens français dans un souk de la capitale et dans lequel, Cécile Vannier, 17 ans, a été tuée. Toujours selon des renseignements égyptiens, Ben Abbes projetait une attaque à Paris… Le Bataclan figurait parmi les cibles diront les Egyptiens. Ben Abbes a toujours nié et, les magistrats n’ont pas trouvé de preuve et l’enquête ouverte en France sur ce possible projet d’attaque s’est soldée par un non-lieu. Aujourd’hui, certains avocats parties civiles dans le dossier du 13 novembre demandent la réouverture de cette enquête.

La « bande des garagistes »

Si elle s’était un peu relâchée en prison, la surveillance de Fabien Clain par le renseignement français reprend en septembre 2012. Clain est frappé par une interdiction de séjourner dans la région de Toulouse. Il retourne alors en Normandie, à Alençon, la ville dans laquelle il a grandi. Il reprend son commerce sur les marchés et se lance dans une nouvelle activité : la roqya. Médecine prophétique pour les uns, sorcellerie pour les autres, la roqya est l’invocation des versets du Coran pour guérir une personne qui serait possédée par le djinn, un esprit malin, une force occulte. Son ancien ami Tarek se souvient :

Fabien s’est mis à pratiquer l’exorcisme parce qu’il a croisé beaucoup de gens qui se disaient atteints par le « monde invisible ». Il voulait aider ces musulmans possédés, ceux qui sont dans les hôpitaux psychiatriques par exemple. Souvent, il ne demandait rien en échange, il faisait cela gratuitement.

Entre deux séances de roqya, Clain prêche pour sa nouvelle bande d’amis qui gravite autour de garages automobile de la région parisienne. Le groupe de copains se réunit souvent dans un local de Saint-Brice-sous-Forêt, petite commune du Val-d’Oise. On y croise Adrien Guihal, l’homme qui depuis la Syrie a revendiqué en juin dernier les attentats de Magnanville, l’assassinat d’un couple de policiers dans les Yvelines. Il y a là aussi Macreme Abrougui, un ancien fêtard radicalisé ou encore Thomas Mayet, un jeune rouquin plutôt introverti, ex « catho tradi » converti à l’islam au contact de Clain.

La mère de Thomas raconte, encore abasourdie :

J’ai eu du mal à y croire. Il faut savoir que mon fils était plutôt raciste, il était même proche des milieux d’extrême-droite. Et du jour au lendemain, en mai 2014, il m’annonce qu’il a rencontré des gens extraordinaires et qu’il se convertit. J’ai pensé que c’était le caprice du moment, j’étais loin de m’imaginer que les gens qu’il fréquentait étaient si dangereux !

Le 13 février 2015, cinq membres de la « bande des garagistes » se retrouvent à la mosquée de Stains. Derniers détails à régler, derniers préparatifs. Dans quelques heures, ils partiront pour un long voyage avec Fabien Clain. Direction la Syrie. Jean-Michel, le frère cadet, lui, a déjà rejoint la terre du Shâm avec femme et enfants. Fabien entend bien reformer leur duo de chanteurs d’anasheed. Avant le grand départ, il se rend dans un magasin hifi de Toulouse, souscrit deux crédits Sofinco et embarque pour 3500 euros de matériel d’enregistrement. Du matériel de pro dont les frères se servent aujourd’hui pour propager les messages de Daech.

Fabien Clain n’emmène pas que ses amis garagistes en Syrie. Il y entraîne sa femme, ses enfants mais aussi sa mère. Gravement malade, celle-ci décédera au terme d’un très long voyage sur les routes d’Europe et de Turquie. C’est à cette période qu’on apprend qu’un projet d’attentat visant des églises a été déjoué en région parisienne. Une jeune professeur de fitness, Aurélie Chatelain a été tuée. Un suspect, Sid Ahmed Ghlam, a été arrêté. Cet étudiant algérien aurait été téléguidé depuis l’étranger, et aidé, dans son funeste projet, par la « bande des garagistes ». L’avocate Samia Maktouf réagit.

Il n’y a pas une seule affaire terroriste que la France ait connue sans que l’ombre de Fabien Clain ne soit présente ! C’est grave et cela nous amène à nous poser de sérieuses questions ! Il y a eu des failles, des dysfonctionnements dans la surveillance.

La mère de Thomas Mayet, elle, envisage de déposer plainte contre Clain et contre l’Etat français.

J’ai vu des photos de mon fils prises par les services de renseignement. Ça signifie que mon fils était surveillé, avec ces gens, et qu’ils ont quand même tous réussi à partir, c’est insensé ! Qu’est-ce qu’on a pensé ? On a pensé qu’un Fabien Clain serait moins dangereux en Syrie qu’en France ? On a pensé que le petit Thomas servirait de chair à canon là-bas ? C’est comme ça qu’on protège les enfants de la France ? Mon fils n’aurait jamais dû pouvoir partir ! C’est insupportable pour moi.

Thomas Mayet ne donne plus de nouvelles à sa famille, mais, une fois en Syrie, il aurait rapidement quitté l’organisation Daech pour rejoindre un groupe de rebelles anti-Assad. Selon des documents auxquels nous avons eu accès, les frères Clain ont été localisés il y a quelques mois au nord de la Syrie. Ils continuent à servir la « branche média » de Daech.

Fiche Interpol de Fabien Clain

Fiche Interpol de Fabien Clain

Blessé lors de combats, Sabri Essid, le beau-frère de Mohammed Merah, devenu l’un des bourreaux français de l’EI, serait parti vivre auprès des Clain. Dans un récent rapport sur les « anciens d’Artigat », un agent du renseignement écrit :

En fait, les Toulousains semblent aujourd’hui vivre tous ensemble, regroupés. Ils faciliteraient le passage des jihadistes à la frontière turque et ne participeraient pas directement aux combats. (…) Les Toulousains engagés au sein de l’EI ont en moyenne 33 ans, alors que l’âge moyen du combattant français est de 27 ans.

En Syrie, les frères Clain et les membres de la filière « historique » de Toulouse feraient figure de vétérans du jihad.

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