L’affaire Jérôme Carrein : la revanche de la guillotine

Le 27 octobre 1975, un homme, Jérôme Carrein, tue Cathy Petit, 10 ans, dans le Nord-Pas-de-Calais. Trois mois plus tard, un autre homme, Patrick Henry, assassine Philippe Bertrand, 7 ans. Le second échappera à la guillotine quinze jours avant que le premier soit condamné à mort ; il sera défendu par Robert Badinter et son procès, devenu celui de la peine de mort, tiendra la France en haleine. Jérôme Carrein, lui, n’intéressera personne, sauf des magistrats qui prendront à ses dépens leur revanche sur le procès Henry – la revanche de la guillotine.

Luc Briand revient sur cette affaire, sur Jérôme Carrein que tout le monde a oublié, sur cette marche vers la mort d’un homme au destin jalonné d’abandons, écrasé par la fatalité sociale, sur sa quasi-rédemption en prison. Il rencontre tous les personnages de l’affaire, jusqu’aux témoins de sa dernière heure et au fils du bourreau, qui assistait son père lors de l’exécution. Le dossier Carrein, raconte-t-il, fait quinze centimètres d’épaisseur, quinze centimètres qui résument l’intégralité de la vie d’un homme, et ont suffi à décider de sa mort ; quinze centimètres d’histoire broyée parce que soudain la vie valait moins que les symboles qu’on voulait en tirer.

Luc Briand, 40 ans, est magistrat. Après divers postes au tribunal de grande instance du Havre, à la Cour de cassation et au Conseil d’État, il est aujourd’hui conseiller à la Cour d’appel d’Aix-en-Provence. La Revanche de la guillotine est son premier livre.


Je vous raconte aujourd’hui un crime célèbre des années 70 : le 27 octobre 1975 à Arleux, dans le nord, disparaît la petite Cathy, huit ans. Son frère raconte qu’un homme l’a emmenée pêcher. Jérôme Carrein, 34 ans, un vagabond alcoolique, avoue avoir étranglé et noyé la petite fille. En janvier 1977, devant la cour d’assises de Douai, l’avocat général demande la mort…

Invité : Luc Briand, magistrat, conseiller à la cour d’appel d’Aix-en-Provence, auteur de « La revanche de la guillotine » aux éditions Plein Jour (2018)


L’Heure du crime – L’affaire Jérôme Carrein (RTL)

Le 27 octobre 1975, un homme, Jérôme Carrein, tue Cathy Petit, 10 ans, au bord des marais d’Arleux, dans le Nord-Pas-de-Calais. Trois mois plus tard, un autre homme, Patrick Henry, assassine cyniquement Philippe Bertrand, 7 ans. Le second échappera à la guillotine quinze jours avant que le premier soit condamné à mort ; il sera défendu par Robert Badinter et son procès, devenu celui de la peine de mort, tiendra la France en haleine.

Jérôme Carrein, lui, n’intéressera personne, sauf des magistrats qui prendront à ses dépens leur revanche sur le procès Henry. Le dossier Carrein, tient en vingt pages, vingt pages qui résument l’intégralité de la vie d’un homme, et ont suffi à décider de sa mort. Vingt pages d’histoire broyée parce que la vie soudain valait moins que les symboles qu’on voulait en tirer.

Nos invités

Luc Briand, magistrat. Après divers postes au tribunal de grande instance du Havre, à la Cour de cassation et au Conseil d’État, il est aujourd’hui conseiller à la Cour d’appel d’Aix-en-Provence. Il publie « La Revanche de la guillotine » aux éditions Plein Jour.


Affaire Carrein : les derniers jours de la guillotine (France Inter)

L’affaire Jérôme Carrein, l’avant-dernier guillotiné de France. Le 23 juin 1977, cet homme de 35 ans est exécuté pour le meurtre d’une fillette de 8 ans.

Une affaire atroce, sordide et misérable. Raconter le crime et le procès de cet « ivrogne débile », selon les mots de Robert Badinter, aurait peu d’intérêt si l’on ne lui avait pas tranché la tête.

Car si beaucoup se souviennent de l’exécution de Christian Ranucci en 1976, on a presque oublié qu’un an plus tard, la guillotine coupait ses deux dernières têtes : celle Jérôme Carrein et d’Hamida Djandoubi. Quatre ans après l’exécution de Djandoubi, le 9 octobre 1981, la loi d’abolition de la peine de mort est promulguée. François Mitterrand accomplit ce que Valéry Giscard d’Estaing n’avait pas fait malgré son « aversion profonde » pour la peine capitale.

Derrière cette loi, il y a un homme : Robert Badinter. Ce brillant avocat, devenu Garde des Sceaux en 1981, est l’homme qui a sauvé la tête de Patrick Henry. Patrick Henry, ce monstre cynique qui a tué le petit Philippe Bertrand après l’avoir kidnappé pour de l’argent. Badinter fait de son procès celui de la peine de mort. Et il le gagne contre toute attente.

Car dans cette France qui a peur, comme le dit Gicquel, dans cette France qui est pour, comme le chante Sardou, la majorité des Français soutient la peine de mort. Et certains crient vengeance contre les tueurs d’enfants. Douze jours après le procès de Patrick Henry, Jérôme Carrein est jugé devant la cour d’Assises du Nord. Pour l’avocat général, c’est l’occasion d’obtenir sa revanche. Une revanche sur le verdict Troyes. Raconter l’histoire de Carrein, c’est revivre les derniers soubresauts de la guillotine.

Invité Luc Briand

Luc Briand est magistrat, conseiller à la Cour d’Appel d’Aix-en-Provence, et auteur de l’ouvrage « La revanche de la guillotine » dans lequel il raconte tous les détails de l’affaire Jérôme Carrein (aux éditions Plein Jour)

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Histoire d’un mensonge : enquête sur l’expérience de Stanford

 

Histoire d’un mensonge – Enquête sur l’expérience de Stanford

Conduite en 1971 par le professeur Philip Zimbardo, l’«expérience de Stanford sur la prison» a vu vingt-deux étudiants volontaires jouer les rôles de gardiens et de prisonniers au sein d’une fausse prison installée dans l’université Stanford.

L’expérience devait durer deux semaines mais elle fut arrêtée au bout de six jours, résume Zimbardo, car « les gardiens se montrèrent brutaux et souvent sadiques et les prisonniers, après une tentative de rébellion, dociles et accommodants, même si la moitié d’entre eux furent si perturbés psychologiquement qu’ils durent être libérés plus tôt que prévu ».

Devenue presque aussi célèbre que l’expérience de Stanley Milgram sur l’obéissance et souvent citée en exemple de l’influence des situations sur nos comportements, l’expérience de Stanford est pourtant plus proche du cinéma que de la science : ses conclusions ont été écrites à l’avance, son protocole n’avait rien de scientifique, son déroulement a été constamment manipulé et ses résultats ont été interprétés de manière biaisée.

Rassemblant archives et entretiens inédits, Thibault Le Texier mène une enquête haletante sur l’une des plus grandes supercheries scientifiques du XXe siècle, entre rivalités académiques, contre-culture et déploiement du complexe militaro-industrialo-universitaire.

-> Lire en ligne l’ouvrage (Editions zones)


« Fake science », retour critique d’expérience à Stanford (France Culture – La suite dans les idées)

Référence devenue classique en psychologie, l’expérience de Stanford apparaît, au terme d’une minutieuse enquête, comme une pure manipulation. Cas d’école des dérives spectaculaires d’une science avide de reconnaissance médiatique.

Science et militantisme ne font pas toujours bon ménage, loin s’en faut. C’est cette vérité historiquement étayée que vient spectaculairement rappeler Histoire d’un mensonge. Dans cet essai très vif, Thibaut Le Texier démonte l’une des expériences les plus célèbres de la psychologie, la fameuse expérience de Stanford.

Au-delà de la réfutation, de la mise au jour d’une manipulation totale, c’est plus largement la question de la médiatisation de la science que vient à dessein poser cette scrupuleuse enquête qui, par ailleurs, se lit comme un polar. Il est rejoint en seconde partie par le biologiste Thomas Heams, qui travaille notamment sur des questions épistémologiques et de vulgarisation de la science.

Intervenants

  • Thibault Le Texier – Chercheur en sciences sociales

  • Thomas Heams – Maître de conférence en génomique animale à AgroParisTech et administrateur des éditions matériologiques,

  • Sylvain Bourmeau – journaliste, producteur de « La Suite dans les idées » sur France Culture et professeur associé à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales


Expérience de Stanford : sommes-nous tous des bourreaux en puissance ? (La Méthode scientifique)

Qu’est-ce que l’expérience de Stanford ? Que cherchait à démontrer le Professeur Zimbardo sur la violence en prison ? En quoi cette étude est-elle remise en cause scientifiquement aujourd’hui ?

Le 14 août 1971, 9 étudiants, tous volontaires, étaient interpelés chez eux par la police de Palo Alto, en Californie, pour être jetés dans une prison reconstituée au sein de l’Université de Stanford, et se prêter pendant 2 semaines à une expérience, avec 9 autres étudiants qui endossaient le rôle de gardiens, sous la tutelle du professeur Philip Zimbardo.

Suite à des dérives violentes, l’expérience fut interrompue au bout de 6 jours. Pour Zimbardo, la preuve était établie que c’est bien la prison qui créait l’oppression et la violence mais en 47 ans, l’expérience de Stanford a été vivement critiquée, jusqu’à aujourd’hui dans un nouvelle enquête.

Expérience de Stanford : sommes-nous tous des bourreaux en puissance ? C’est le problème que nous allons tenter de résoudre dans l’heure qui vient.

Et pour replonger dans cette expérience de psychologie sociale ô combien contestée, nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui Thibault Le Texier, chercheur en sciences sociales, associé au Groupe de recherche en économie et gestion à l’Université de Nice-Sophia Antipolis et auteur de « Histoire d’un mensonge, enquête sur l’expérience de Stanford » aux éditions de La Découverte et Laurent Bègue, professeur de psychologie sociale à l’université Pierre Mendes France à Grenoble, directeur du laboratoire interuniversitaire de psychologie personnalité, cognition et changement.


Europe 1 Social Club – Frédéric Taddeï – 01/05/2018

Intervention de Thibault Le Texier (à partir de 12’30)


Anatomie d’une fraude scientifique : l’« expérience de Stanford » (Contretemps)

Dans Le maniement des hommes (La Découverte, 2016), Thibault Le Texier avait étudié la rationalité managériale, en la distinguant au passage de la logique économique et de la logique étatique. Son nouveau livre, intitulé sans équivoque Histoire d’un mensonge et consacré à la fameuse « expérience de Stanford » (Zones, 2018), classique de la psychologie sociale depuis près d’un demi-siècle, traite apparemment d’un sujet tout à fait différent – quoique finalement pas sans rapport… Il s’agit toujours, sous un autre angle, de s’intéresser au pouvoir. Et c’est détonnant.

Contretemps (CT) : Avant d’être l’histoire d’un mensonge, d’une fraude scientifique, le livre est l’histoire d’une déception : la tienne. Ton intention de départ n’était pas de faire un livre critique, mais un documentaire sinon bienveillant, du moins réellement intéressé par cette « expérience ». Peux-tu revenir là-dessus ? Quel est ton état d’esprit quand tu te rends à Stanford pour y dépouiller les archives ? Nourris-tu déjà quelques doutes, même vagues, ou pas encore?

Thibault Le Texier (TLT) : Oui, c’est vrai, au début j’ai pris l’expérience pour argent comptant. Elle était très crédible : elle était validée par le monde académique depuis quarante ans, elle était reprise abondamment dans les médias, Philip Zimbardo (le scientifique qui a conduit l’expérience) était prof émérite à Stanford, il avait été président de l’Association américaine de psychologie, etc. Et puis je ne me suis pas intéressé à l’expérience avec ma casquette de chercheur, mais avec ma casquette de réalisateur. Je n’étais pas dans une approche académique ou épistémologique, et mes producteurs encore moins. Ensemble on parlait financements, mise en scène, traitement des images, jeu des acteurs, vécu des spectateurs.

Il y a cette injonction permanente, dans le cinéma, à parler aux émotions des spectateurs et pas à leur cerveau. Les films sont souvent juste une succession de gros plans sur des visages. C’est le contraire de l’approche objective, rationnelle, mesurée, sourcée, référencée, où tu cherches des constantes et des généralisations intéressantes. Quand tu écris un scénario, il faut au contraire aller à fond dans le cas particulier, le ressenti, le subjectif, les sentiments. Il faut exprimer ton point de vue sans te soucier qu’il soit fondé sur autre chose que lui-même. L’expérience m’a d’abord attiré pour ça : elle me laissait la liberté d’exprimer mon point de vue. Et je pense que c’est une des raisons de son succès. C’est un support de projection à la fois très lisse et très contrasté : tu peux lui faire dire facilement ce que tu veux, et en même temps tu peux lui faire dire des choses extrêmes.

Donc j’avais ce projet de documentaire, je voulais raconter la version officielle. Mais je voulais la raconter en donnant la parole aux gardiens et aux prisonniers. À quoi ils pensaient pendant l’expérience ? De quoi ils avaient parlé ? Qu’est-ce qu’ils avaient ressenti ? La version officielle n’en disait quasiment rien. Et puis Zimbardo avait déjà tellement raconté son histoire, je ne voyais pas l’intérêt de lui tendre un micro pour la millième fois. C’est pour ça que j’ai voulu aller à Stanford, dans les archives de l’expérience.

CT : Comment et quand découvres-tu le pot-aux-roses ? Très vite, dès que tu lis les premiers documents, ou est-ce plus progressif ?

TLT : J’avais des doutes depuis que j’avais lu The Lucifer Effect [ouvrage publié en 2007 dans lequel Zimbardo relate en détail son expérience et trace de nombreux parallèles avec Abu Ghraib]. Plusieurs fois, dans ce livre, il laisse entendre qu’il ne s’est pas contenté d’observer l’expérience et qu’il y a participé gaiement. Mais je restais convaincu que l’expérience était solide. C’est en commençant à dépouiller les archives que j’ai déchanté. Elles sont tellement éloignées de la version officielle que j’ai tout de suite trouvé des récits contradictoires : des gardiens qui disaient qu’ils n’avaient fait qu’obéir aux expérimentateurs et qu’ils jouaient tout le temps la comédie, des prisonniers qui décrivaient leurs conditions de vie surréalistes. Mais je ne voulais pas y croire, c’était trop gros.

Et puis très vite je suis tombé sur l’expérience du Toyon Hall [menée dans un dortoir par des étudiants, cette expérience a servi de modèle à Zimbardo], je suis tombé sur les témoignages de David Jaffe, l’étudiant qui a dirigé cette expérience pilote, j’ai découvert les rapports des assistants de Zimbardo, qui mettaient le doigt où ça fait mal. À partir de ce moment-là, il n’y avait plus aucun doute : l’expérience était bidonnée. Et pourtant j’avais toujours du mal à le croire. Comment était-il possible que personne n’ait découvert le pot-aux-roses en quarante ans ? Pourquoi Zimbardo avait rendu publiques des archives qui montraient sans ambiguïté sa supercherie ? Pourquoi il n’a pas détruit au moins les documents les plus accablants ?

CT : Tu as une explication ?

TLT : À mon avis, c’est parce qu’il a fini par oublier ce qui s’était réellement passé : ça se voit dans The Lucifer Effect, où il peut proférer des gros contresens et des anachronismes en toute bonne foi. Ou peut-être qu’il avait un sentiment d’impunité après toutes ces années : « si personne ne m’a coincé au bout de 30 ans, je ne risque pas de me faire coincer au bout de 40 ». Mais je penche plutôt pour la première explication : la version officielle a fini par recouvrir ses souvenirs. Il a fini par gober ses propres mensonges.

Depuis cinquante ans, Zimbardo a la hantise d’être épinglé, mais d’être épinglé comme sadique, d’être accusé d’avoir commis une faute éthique en organisant cette expérience. Avant que je lui révèle mon projet de déboulonnage, il n’a jamais eu l’air de craindre d’être épinglé comme faussaire.

CT : Avant de revenir là-dessus, une question sur les archives : a-t-on un moyen de savoir si elles avaient déjà été consultées ? Est-il possible que d’autres l’aient fait si superficiellement qu’ils ne se sont rendus compte de rien ? D’ailleurs, as-tu rencontré le moindre problème pour accéder à ces archives ? On est même étonné que certains documents s’y trouvent encore, vu leur force de dévoilement… Et lui-même, à l’occasion, a des formulations qui ressemblent à des aveux…

TLT : Je ne sais pas si ces archives ont été déjà consultées, mais je sais qu’aucun chercheur ne les a jamais citées. L’expérience du Toyon Hall, par exemple, n’a jamais été mentionnée dans aucun livre ni aucun article scientifique. Quand j’ai demandé s’ils avaient consulté ces archives aux deux psychologues qui ont répliqué l’expérience pour une émission de télé-réalité sur la BBC, ils m’ont dit que non, ils n’avaient pas demandé. Ils pensaient qu’elles avaient été détruites.

Pourtant je n’ai eu aucun problème pour accéder à ces archives. En mai 2014, j’ai dit à Zimbardo que je voulais les consulter. Il m’a mis en contact avec le bibliothécaire qui s’en occupe à Stanford, Daniel Hartwig, et j’ai commencé à organiser ma venue et à voir notamment comment récupérer les enregistrements audio et vidéo réalisés pendant l’expérience, qu’on ne pouvait pas télécharger en ligne à l’époque, ce que j’ai pu faire sans la moindre difficulté. J’ai pu aussi consulter toutes les boîtes d’archives de l’expérience et numériser ce que je voulais sans restrictions, y compris des documents qui ne sont toujours pas en ligne.

Pour ce qui est de la force des archives, c’est ce qui m’a intéressé dès le début, en voyant des extraits des archives vidéo. Ce sont des matériaux qui ont une puissance documentaire exceptionnelle. J’ai construit le livre autour des archives papier comme j’aurais construit le film autour des archives vidéo (tous mes films sont du found footage, c’est-à-dire qu’ils réutilisent des images existantes. Et tu as raison de le souligner, en plus des archives papier de l’expérience, j’ai voulu utiliser les centaines de récits que Zimbardo en a donné dans la presse, et tout ce qu’il a confié durant ces interviews sur sa carrière, sur ses autres expériences, sur ses relations avec le milieu des psychologues, sur son rôle d’expert pendant un procès d’Abu Ghraib, etc.

Le livre devait brosser ce portrait biographique. Zimbardo simplifie souvent beaucoup, mais lui-même est tout sauf simple. Ce n’est ni un méchant ni un salaud. C’est un showman et un business man, et il a des motivations très complexes. Il est pris dans tout un jeu de rivalités entre scientifiques, entre chapelles, entre universités. Il est très ambitieux et très entreprenant, mais on sent aussi chez lui une grande fragilité. C’est un manipulateur candide. Et il a ce destin à la Horatio Alger, de fils d’immigrants italiens du Bronx qui finit professeur à Stanford mondialement célèbre.

Des entretiens avec un peu plus de la moitié des gardiens, des prisonniers et des expérimentateurs m’ont fourni un troisième type de matière. C’est un matériau plus secondaire dans le livre, parce que la mémoire peut facilement vous jouer des tours après cinquante ans, mais c’est un matériau très vivant qui rend bien la diversité de ces participants. Contrairement à la version officielle, les jeunes gens qui ont participé à l’expérience sont tout sauf interchangeables et sans histoire. C’est souvent quelque chose que les psychologues expérimentaux passent sous silence, comme si les sujets de leurs expériences étaient parfaitement « moyens » et « normaux ». Stanley Milgram est un des rares à avouer, je cite, que « les personnes qui défilent dans le laboratoire présentent une telle disparité dans leur tempérament et leur manière d’être qu’il nous semble parfois miraculeux de parvenir à dégager la moindre règle générale. » (Soumission à l’autorité : un point de vue expérimental, Calmann-Lévy, 1986 [1974], p. 63)

CT : Tu reviens d’ailleurs dans le livre sur l’expérience de Milgram sur l’obéissance, dont l’ombre plane de bout en bout sur l’expérience de Stanford, et tu reviens aussi sur d’autres expériences de psychologie de l’époque. C’était important pour toi, de restituer ce contexte ?

TLT : Oui, très. C’est un autre biais courant chez les psychologues expérimentaux : ils font comme si leurs expériences avaient lieu dans des bulles hermétiques. Pour moi, il fallait resituer l’expérience non seulement dans l’histoire de la psychologie, mais aussi dans l’histoire des États-Unis et dans l’histoire de l’université Stanford. On est en 1971, le pays est déchiré par la guerre du Vietnam qui n’en finit pas, la jeunesse est en révolte contre l’autorité, et c’est aussi un moment où la recherche américaine est financée en majorité par l’armée, et même très bien financée depuis la guerre de Corée et la frayeur nationale causée par Spoutnik.

Stanford est un concentré de tout ça. C’est l’université qui a « inventé » le complexe militaro-industrialo-universitaire, dont la Silicon Valley est l’expression emblématique. La Californie était alors à la fois l’épicentre de la contre-culture et l’État fédéré américain qui recevait le plus de fonds militaires. Sans parler de la révolte d’Attica en septembre 1971, qui remet la prison sur le devant de la scène… L’expérience est le fruit de ce contexte détonnant.

CT : Tu as donc des archives, des témoignages, des interviews, des éléments de contexte, mais aussi des articles scientifiques et de la littérature grise. Comment tu t’y es pris pour tisser tout ça ensemble ?

TLT : Concrètement, j’ai construit le livre comme un film. J’ai accordé une très grande importance à la « narrativité » (c’est peut-être raté, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé !). Je voulais que le livre se déploie comme un enchevêtrement d’intrigues, pas seulement comme un enchaînement logique de preuves et de démonstrations. Et mes éditeurs Rémy Toulouse et Grégoire Chamayou m’ont encouragé dans cette voie. Je voulais concilier la rigueur scientifique avec le côté prenant de l’enquête journalistique ou du cinéma. Mais je ne voulais surtout pas tomber dans les excès que je dénonce justement chez Zimbardo, qui a été prêt à tout ou presque pour rendre son expérience attrayante. Une certaine construction du récit permet de présenter des preuves, sans céder à la tentation de la fiction, du clinquant ou du divertissement, et sans non plus endormir le lecteur ni lui donner mal au crâne. Il ne s’agit pas de rendre plus simple, mais plus lisible.

J’ai lu beaucoup de journalisme littéraire à l’époque, le genre de longs reportages publiés par le New Yorker, où les outils du romancier sont mis au service de la non-fiction (Gay Talese, Tom Wolfe, Barbara Ehrenreich, Ted Conover, etc.). Ce sont des récits journalistiques où on trouve des dialogues, des flash-back, des intrigues, des portraits, des montages parallèles, des monologues intérieurs. Le narrateur dévoile généralement sa méthode d’enquête, il peut même confier ses doutes et ses états d’âme. Le journaliste et l’assassin, de Janet Malcolm, m’a d’ailleurs servi à la fois de source de réflexion sur l’éthique de l’enquêteur et de modèle de construction narrative.

Les éditions du Sous-sol font un très bon boulot de traduction de cette littérature en français, même si ça ne les dérange pas de privilégier le littéraire au factuel, ce que je rejette pour ma part. La collection « Zones » a aussi sorti des enquêtes dans cette veine. G. Chamayou est très sensible à la dimension littéraire des textes qu’il publie, c’est assez rare en sciences sociales. Quelques maisons font un boulot similaire, comme Zones sensibles, Allia, ou Anacharsis, mais la plupart des chercheurs ne se soucient pas vraiment du style et de la narration (du moins, c’est l’impression qu’ils donnent). La question n’est presque jamais abordée à l’université. Et pourtant, mal écrire est une faute professionnelle quand on fait profession d’écrire…

Il y a par-ci par-là des ateliers d’écriture pour thésards, il y a le très bon livre d’Howard Becker Écrire les sciences sociales, mais sinon chacun se démerde. Avec beaucoup de ratés, des textes encore plus jargonneux et ennuyeux que des rapports administratifs, comme si les sciences sociales ne devaient surtout pas ressembler à de la littérature. Je comprends la logique de distinction qu’il y a derrière, mais ça me semble contre-productif. Ça ne fait qu’éloigner le public des sciences sociales et les enfermer dans l’entre-soi. Et ce n’est pas parce que vous écrivez vos articles de la façon la plus neutre possible qu’ils sont plus objectifs et plus scientifiques. Au contraire, il faut assumer que le chercheur est tout entier présent dans sa recherche, il faut assumer le « je » et expliquer ce « je », d’où parle ce « je », pourquoi il parle de ça, comment s’est déroulée la recherche, etc. (sans évidemment tomber non plus dans la complaisance narcissique). L’auto-analyse est une des clés de voûte de la scientificité en sciences sociales.

CT : L’expérience est généralement présentée de manière méliorative, mais tu mentionnes le fait qu’elle a été critiquée (« critiques sévères », indiques-tu), et tôt, par Erich Fromm d’une part et Leon Festinger de l’autre. Ce sont tout de même deux intellectuels réputés chacun à leur manière, pas n’importe qui donc… Pourtant leurs objections ne « prennent » pas, voire sont oubliées. Pourquoi ?

TLT : Il y a énormément de raisons, que je développe dans le livre. Je n’en citerai que quelques-unes. Tout d’abord, je pense que la critique de Festinger n’a pas été assez publicisée, elle est sortie dans un recueil d’articles et sans citer nommément l’expérience, en plus à un moment où Festinger s’était éloigné de la psychologie.

Fromm, lui, avait un côté philosophe et franc-tireur, il enseignait dans une université alternative au Mexique, c’était facile de le dénigrer en disant qu’il faisait de la science molle. Tandis que Zimbardo se revendiquait de la science expérimentale, il présentait des données, il était professeur titulaire dans un département de psychologie prestigieux (c’est très important, à l’université, ces questions de « prestige », de « renommée », et ça ne m’étonne pas qu’on puisse mener des réformes universitaires essentiellement pour gagner quelques places dans un classement international bidon). L’expérience n’aurait pas eu le même écho si elle avait été menée à l’université de Tacoma ou à l’institut technique de Poughkeepsie. La vie intellectuelle est beaucoup une question d’étiquettes.

Deuxième raison : les auteurs de manuels de psychologie limitent souvent leurs lectures aux manuels de leurs confrères. En plus de Fromm et de Festinger, l’expérience a été critiquée dans un article paru en 1975 dans American Psychologist, l’organe officiel de l’Association américaine de psychologie, et ça ne l’a pas empêchée d’avoir la carrière que l’on sait. Pire, certains manuels citent Fromm et cet article de 1975, ils soulignent que l’expérience est pleine de biais, et pourtant ils continuent à la défendre ! Une vidéo très bien informée de la Khan Academy listait récemment plusieurs biais sévères dans l’expérience, avant de conclure : “What do all of these things mean for the experiment? Are these problems bad enough to discredit its results? I personally don’t think so.” Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de séduction de cette expérience.

Les médias ont aussi consacré l’expérience. En 1972, elle est racontée en longueur dans Life et dans un reportage sur NBC, puis l’année suivante Zimbardo la raconte lui-même en détail dans le New York Times Magazine. Ces coups de projecteur ont donné une stature à l’expérience. Et les journalistes ont fauté en tamponnant les conclusions de Zimbardo sans vérifier leur véracité. Pire, les archives montrent un journaliste dramatiser les résultats de l’expérience et la présenter sans bémol alors même qu’il savait qu’elle était biaisée…

Une autre hypothèse, que je n’ai pas pu vérifier, c’est que l’expérience n’aurait convaincu que des convertis. Elle aurait simplement conforté des croyants dans leur croyance, à la façon de la « dissonance cognitive » de Festinger. De nombreux profs de psycho se doutent depuis longtemps que l’expérience était trop belle pour être vraie, tandis que les autres y ont cru. Comment délimiter clairement ces deux groupes ? J’aimerais bien le savoir ! J’espère d’ailleurs que la sortie du livre va polariser ces deux camps et me faciliter la tâche…

Pendant longtemps, je me suis dit que l’expérience était défendue surtout par des gens de gauche, dans l’idée que la droite privilégie les explications individuelles (chacun est responsable de ses succès et de ses échecs) tandis que la gauche préfère les explications situationnelles (notre environnement social joue beaucoup dans le fait qu’on réussisse ou qu’on échoue). Sans compter que l’expérience fournit à la gauche une formidable critique des institutions et de l’autorité. Mais en fait ce n’est pas si simple… L’expérience est citée par des conservateurs et par des anarchistes – de même une expérience précédente de Zimbardo, sur une voiture abandonnée dans le Bronx pour voir si elle serait vandalisée, est la seule « étude scientifique » convoquée dans l’article fondateur de la très réactionnaire « théorie de la vitre brisée ».

Donc rendez-vous dans dix ans pour voir si mon livre a eu le moindre impact sur la popularité de l’expérience, y compris parmi les professeurs de psychologie… Je ne serais pas surpris, même si le livre arrive à être traduit en anglais par une bonne maison, que plein de manuels de psycho continuent à parler de l’expérience avec admiration.

CT : Tu parlais avec des guillemets de l’« étude scientifique » de la voiture abandonnée dans le Bronx. Avec l’expérience de Stanford, Zimbardo n’en est visiblement pas à sa première fraude scientifique, un sujet sensible ces dernières années, comme tu l’évoques vers la fin ; et même ceci mis à part, sa « pensée » apparaît très pauvre, schématique. Un publicitaire doublé d’un prédicateur plus qu’un chercheur… Cependant tu évoques des raisons personnelles et contextuelles « de fond » pour expliquer son succès – quelles sont à tes yeux les principales?

TLT : Zimbardo a arrangé les résultats d’une de ses expériences précédentes et au moins deux autres de ses expériences (dont celle de la voiture abandonnée) sont des happenings qui sont très spectaculaires mais qui n’ont eu lieu qu’une fois, et qui donc n’ont que peu de valeur scientifique.

C’est vrai aussi que sa dialectique ne casse pas des briques (comme dirait René Viénet, NDLR). Il a une pensée très binaire : les gardiens contre les prisonniers, le Bien contre le Mal, la société contre l’individu. C’est ce que j’essaie de critiquer aussi dans le livre, ces interprétations du pouvoir qui me semblent très manichéennes et que le militant Zimbardo va souvent radicaliser encore plus. Le militantisme peut introduire des biais très forts quand on étudie le pouvoir, la politique, les relations entre les classes. Il pousse à choisir des objets, des méthodes, à favoriser certaines explications, une certaine grille de lecture, certains auteurs, etc.

C’est typiquement ce qu’a fait Zimbardo en écrivant à l’avance ses conclusions, en intervenant pendant l’expérience pour l’orienter et en arrangeant ses données pour qu’elles collent avec ses conclusions. Dans l’idéal les chercheurs, même s’ils ont forcément des convictions, devraient essayer de les désamorcer pour qu’elles ne biaisent pas leur « quête de la vérité » (l’auto-analyse doit aussi servir à ça). Malheureusement, dans les faits, je trouve que militantisme et objectivité font rarement bon ménage – mais que je puisse dire ça dans une revue qui se revendique militante montre que j’ai peut-être tort !

Ensuite, pour ce qui est d’expliquer le succès de l’expérience, tout d’abord Zimbardo est un prof et un conteur hors pair, titulaire dans une fac qui est en pleine ascension fulgurante, et c’est un auto-entrepreneur stakhanoviste de la vulgarisation (il produit une série télé, il édite des manuels, il écrit dans l’équivalent américain du magazine Psychologies, etc.). Tout cela lui donne une certaine influence universitaire, à Stanford et en dehors. Ensuite, le contexte général de l’expérience a joué énormément, j’en ai un peu parlé : l’humeur anti-autoritaire de l’époque, le fait que la prison devienne un sujet médiatique brûlant au début des années 1970, les conflits entre chapelles en psychologie, etc.

L’expérience est aussi un objet conceptuel captivant. C’est un petit théâtre très visuel et très simple à comprendre, une sorte de boîte à musique intellectuelle, qui semble en même temps avoir une puissance d’explication très forte. C’est comme une allégorie biblique, la dimension de vérité scientifique en plus.

CT : Né en 1933, Zimbardo est toujours vivant, bon pied bon œil même ; d’ailleurs, il a reçu récemment (en 2012) la médaille d’or de l’Association américaine de psychologie pour l’ensemble de sa carrière… Tu parlais tout à l’heure de « projet de déboulonnage » : ton livre a tout pour le déstabiliser, non ? Quels sont d’ailleurs tes rapports avec lui ? Tu indiques que tu as pu lui parler une fois…

TLT : Le livre devrait le déstabiliser, c’est sûr, même si ce ne sera probablement pas avant sa traduction en anglais (les Américains lisent très très peu le français). J’espère, sans doute très naïvement, un débat constructif.

La première fois que j’ai contacté Zimbardo, c’était en juillet 2013. Je lui ai envoyé un mail pour lui parler de mon projet de film, lui expliquer que tout le texte du film serait constitué d’extraits des archives de l’expérience, et il n’y a pas vu d’inconvénients. Il m’a simplement prévenu qu’un long-métrage de fiction basé sur l’expérience était en plein casting (ce film sortira sur les écrans deux ans plus tard, sous le titre The Stanford Prison Experiment).

J’ai correspondu brièvement avec Zimbardo. Nous avions prévu de nous rencontrer à Paris fin septembre mi-octobre 2013, au milieu d’une tournée qu’il faisait en Pologne et en Hongrie (il est super populaire là-bas, il a reçu plein de breloques honorifiques et des lycées utilisent un de ses programmes éducatifs). Mais finalement il annulera son séjour en France. Quelques mois plus tard, mes producteurs réussissent à trouver assez d’argent pour que j’aille à Stanford. Zimbardo me propose de venir l’interviewer chez lui, à San Francisco, mais en échange il me demande de faire un don à sa fondation. Je lui donne mon accord, mais cette fois ce sera mon tour d’annuler, quand je découvrirai le pot-aux-roses. Mes producteurs me conseillent d’attendre de savoir quel film je veux faire avant de l’interviewer. On est fin juillet 2014.

Je réécris alors mon script de fond en comble, qui raconte maintenant ce qui s’est véritablement passé pendant l’expérience, et je passe les trois années suivantes à essayer de trouver des financements. Sans succès… J’ai recontacté Zimbardo fin mai 2017, après trois ans de silence, alors que je commençais à me dire que le film ne se ferait pas. Je l’ai interviewé par Skype à la mi-juin (une demi-heure contre un don de 250 dollars) mais sans lui révéler que je critiquais l’expérience. À l’époque je voulais reproduire un de ses écrits dans mon livre (le diaporama) et j’avais besoin de son autorisation pour ça. Et je me disais aussi avec mon producteur qu’on pourrait éditer un petit livret accompagné d’un montage en DVD pour essayer une dernière fois de convaincre des financeurs. Mais je n’étais pas très à l’aise avec l’idée de ne pas révéler le fond du projet à Zimbardo. C’était malhonnête. Et sur les conseils de mon éditeur, je lui ai tout avoué début octobre.

Je lui ai listé ce qui n’allait pas dans son expérience et je me suis excusé de ne pas lui avoir tout dit plus tôt. Il m’a envoyé deux mails très en pétard et m’a dit qu’il ne voulait plus avoir affaire à moi, mais il n’a jamais répondu à mes critiques. Nous n’avons plus de contacts depuis. Je lui ai envoyé début avril un papier en anglais qui résumait mes principales critiques, et il m’a répondu, en tout et pour tout : « I have no interest at all in your writings please no longer correspond with me about this or any related matter ».

CT : Le livre peut apparaître contingent et très éloigné de ton livre précédent, Le maniement des hommes. En fait, il y renvoie d’une certaine manière, non ?

TLT : Dans les deux livres je m’intéresse à la question du « pouvoir ». Mon premier bouquin critiquait les conceptions du pouvoir rivées à la figure de l’État et il analysait un type de pouvoir très différent, le pouvoir managérial. Dans ce deuxième livre, je critique toujours ces conceptions du pouvoir, qu’on trouve en filigrane derrière la plupart des usages savants et populaires de l’expérience : une vision très binaire et anti-autoritaire, le pouvoir qui écrase, qui domine, qui enferme, qui discipline. La littérature sur la prison (et je parle sous ton contrôle !) montre au contraire que même en prison le pouvoir doit négocier son exercice. La domination carcérale, on l’imagine souvent comme une force que les gardiens imposent et que les prisonniers subissent, alors que c’est plutôt un compromis et un échange permanents.

On sait aussi que les dominants sont divisés par des luttes d’influence, des divergences d’intérêt, des personnalités très différentes, et pareil pour les dominés (les prisonniers se distinguent entre eux, par exemple, selon le crime qu’ils ont commis, leur appartenance à un gang, les pédophiles sont très mal vus tandis que les braqueurs sont respectés, etc.). Bref, il y a des dominants chez les dominés et des dominés chez les dominants. Mais Zimbardo ignore complètement ces phénomènes. Il dit lui-même qu’il ne connaît rien à la prison ! Et c’est ce qui fait aussi l’inanité de son expérience : il n’a pas essayé de reproduire une vraie prison, il a créé une situation devant produire en deux semaines, avec des étudiants blancs de la classe moyenne, l’idée caricaturale qu’il se fait de la prison. Le résultat est assez burlesque…

Zimbardo aime bien citer certains films de Frederick Wiseman pour montrer que les institutions écrasent leurs membres et leur imposent des rôles codifiés. À mes yeux, le cinéma de Wiseman montre au contraire que les individus ne sont pas réductibles aux institutions. Ils résistent à leurs fonctions, ils en débordent, ils y injectent des manières d’être et de faire particulières, ils jouent leurs rôles avec une certaine distance. Il y a bien des manières d’appliquer le règlement de l’asile dans Titicut Follies. Et Basic Training, le film de Wiseman sur l’armée sorti juste après l’expérience, montre bien que même une institution brutale et désindividualisante comme l’armée n’arrive pas à faire entrer tous les soldats dans le même moule : il y a les passifs, les récalcitrants, les rebelles, les autoritaires, les enthousiastes, etc.

Mais ce n’est pas ce questionnement sur le pouvoir qui m’a amené à l’expérience. J’en avais entendu parler dans des manuels de management sans m’y intéresser plus que ça. Ce qui m’a amené à l’expérience, c’est l’image. Je m’y suis vraiment intéressé quand j’ai découvert qu’elle avait été filmée, que c’était une sorte d’émission de télé-réalité avant l’heure (c’est ce que Zimbardo a bien compris : pour que son expérience soit bien médiatisée, il fallait des images, et si possible des images choc). Bref, ce livre est sans doute plus proche de mes films que de mon livre précédent. C’est une sorte de found footage scientifique.

CT : Le livre paraît dans un contexte où il est beaucoup question, à tort ou à raison d’ailleurs, de « fake news », ce qui lui confère plus encore une actualité particulière. Comment vois-tu les choses de ce point de vue, c’est-à-dire en quoi ton livre permet-il de nourrir, ou peut-être de déplacer le débat ?

TLT : On dit que regarder des mauvais films est une excellente manière de comprendre ce qui fait un bon film. Eh bien peut-être que se plonger dans une fraude scientifique est une bonne manière de comprendre ce que devrait être la « bonne » science. J’espère aussi que le livre contribuera à rapprocher la sociologie des sciences et la méta-recherche (ou l’épistémologie), c’est-à-dire l’étude scientifique des études scientifiques. Ces deux approches sont combinées dans le livre : d’un côté je décris le travail concret d’un scientifique, et en même temps j’analyse sa méthode et les limites de la démarche expérimentale en psychologie.

Les livres de sociologie des sciences s’arrêtent souvent à mi-chemin : ils décrivent en détail la manière dont les conducteurs utilisent leur véhicule, mais ils ne soulèvent pas le capot. Les méta-chercheurs s’arrêtent eux aussi à mi-chemin, mais en sens inverse : ils soulèvent le capot mais en général ils ne s’intéressent pas aux conducteurs. Le croisement de ces deux disciplines me semble extrêmement prometteur. Il peut produire une « sociologie épistémologique » (ou une « méta-recherche sociologique ») en mariant une analyse de la production et de la diffusion des sciences avec un questionnement de la logique propre à chaque discipline, de ses outils, de ses méthodes, de ses axiomes, de ses présupposés, des raisonnements privilégiés, etc. Toutes les disciplines ont des routines et toutes ont un inconscient. La méta-recherche sociologique a de beaux chantiers devant elle.

Et tu as raison de rappeler qu’il y a plein de débats dans les sciences en ce moment. Il y a eu des fraudes, des plagiats, des rétractations d’articles, des chercheurs corrompus par des lobbies industriels, des publications de canulars, des diplômes bidons, des procès en diffamation visant des chercheurs (comme Alain Garrigou, Jean-Claude Kaufmann, Joseph Weiler ou Christopher Clack). On a vu aussi des scandales de « pop science » et des recherches mises au service du conseil en développement personnel. Et les sciences expérimentales vivent une « crise de la réplication » (replication crisis), autrement dit beaucoup d’expériences ne donnent pas les mêmes résultats quand elles sont reproduites par d’autres. Le cas Zimbardo éclaire plusieurs de ces problèmes, mais il est loin de tous les embrasser. Là aussi, la méta-recherche est pleine de promesses.

Ceci étant, les pratiques scientifiques sont sans doute plus rigoureuses aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Dans les années 1970, la recherche en sciences sociales avait encore souvent des airs de Far West. Aujourd’hui les théories se sont raffinées, les outils se sont développés (notamment avec le numérique), le niveau général de formation scientifique de la population a augmenté. Certes, une « science pure » est impossible. Certes, la recherche est pleine de biais personnels, institutionnels, matériels, financiers, etc. Certes, il faut compter aussi avec la spécialisation à outrance, le clientélisme, le publish or perish, la managérialisation et le poids des intérêts privés. Mais je n’ai pas l’impression de vivre une « crise » de la science. On serait plutôt en plein boom. Ce qui ne va pas sans poser des tas de problèmes, notamment parce que plus il y a de scientifiques et d’articles scientifiques, plus il y a de cas de fraudes. C’est mathématique. Mais on ne peut pas parler de « fake science » comme on parle de « fake news ».

J’espère d’ailleurs que le livre sera pris comme une preuve de la bonne santé de la science (capable de se corriger, même si c’est au bout d’un demi-siècle !). Les scientifiques s’autorégulent sans doute mieux que les journalistes, mais il faut dire que leur tâche est plus facile : ils sont moins nombreux, ils ne travaillent pas dans l’urgence, ils sont moins en prise avec les attentes collectives, ils se contrôlent plus les uns les autres, etc. Ceci étant, il n’y a pas de barrière étanche entre science, journalisme, divertissement et charlatanisme. Il n’y a pas, d’un côté, la science sérieuse et sobre, et de l’autre les bonimenteurs prêts à tout pour faire de l’audimat. Comme le montre bien le cas Zimbardo, un continuum relie la science la plus sérieuse et le divertissement le plus racoleur.

Propos recueillis par Grégory Salle.


«On voit le scientifique intervenir en permanence, il donne même des idées de punitions aux gardiens» (Libération)

Le chercheur Thibault Le Texier a enquêté, a fouillé les archives… et démontre que les conclusions de cette expérimentation si populaire étaient écrites à l’avance.

Depuis les années 70, c’est un grand classique de la psychologie sociale. Enfermez des étudiants «normaux» dans une fausse prison, séparez-les entre gardiens et détenus… et les premiers finiront immanquablement en bourreaux, humiliant les seconds. Très médiatisée, donnée en exemple dans les amphis des universités, reprises dans les manuels de développement personnel, l’expérience de Stanford, menée en 1971 par le professeur de psychologie Philip Zimbardo, démontrait de manière spectaculaire que tout homme, placé dans certaines situations, peut se transformer en monstre. Mondialement connue, l’expérience était pourtant un fake. C’est, en tout cas, ce que démontre Thibault Le Texier, chercheur en histoire de la pensée économique, qui vient de publier Histoire d’un mensonge (aux éditions La Découverte).

Qu’est-ce que «l’expérience de Stanford» ?

En août 1971, un professeur de psychologie de l’université de Stanford, Philip Zimbardo, a recruté une vingtaine d’étudiants pour participer à une «expérience sur les prisons». Il les a assignés, de manière aléatoire, aux rôles de gardiens ou de détenus. Il a donné aux premiers des costumes militaires et des lunettes de soleil, pour les «anonymiser». Il a demandé aux «prisonniers» de mettre des collants sur la tête pour mimer des crânes rasés, des chaînes aux pieds et des blouses sans sous-vêtements, un costume loufoque pour qu’ils se sentent émasculés, impuissants, expliquait-il. Les gardiens ne devaient jamais les appeler par leur nom mais par leur numéro de matricule. Puis il les a tous observés vivre au sein de sa fausse prison : trois bureaux transformés en cellules dans les sous-sols du département de psychologie. Philip Zimbardo, qui jouait le directeur de la prison, a dû interrompre l’expérience au bout de six jours, au lieu des deux semaines prévues. Plusieurs prisonniers étaient tombés en dépression nerveuse, et les gardiens s’étaient transformés en tortionnaires, humiliant les détenus, les réveillant en pleine nuit pour leur faire faire des pompes, frottant leurs couvertures sur des buissons épineux pour qu’ils aient à les éplucher pendant des heures, finissant même par leur demander de mimer des jeux sexuels. Les hypothèses de départ de Zimbardo étaient confirmées au-delà de ses espérances : l’enfermement, l’anonymat des bourreaux et la déshumanisation des victimes provoquent immanquablement la violence. Tout ça, en tout cas, c’est la version officielle.

Aux Etats-Unis, cette expérience est si célèbre qu’elle fait partie de la culture populaire…

Ses résultats sont choquants, inattendus, spectaculaires. C’est ce qui va faire son succès. L’expérience de Stanford est un passage obligé au lycée et à la fac. Un groupe de rock s’appelle Stanford Prison Experiment. Plusieurs films en ont été tirés, dont l’un avec Forest Whitaker et Adrien Brody. Lors du scandale d’Abou Ghraib, Zimbardo a fait le tour des plateaux télé. La révélation des humiliations infligées par des soldats américains à des prisonniers irakiens a provoqué un choc dans l’opinion publique. Face à cette forte demande de sens, le psychologue avait une réponse clé en main : «Nous sommes naturellement bons, c’est notre environnement qui nous pousse à la violence.» Il a, au fond, blanchi les soldats, un discours en résonance avec le discours de gauche de l’époque : c’est la faute de Bush, Cheney et Rumsfeld. Ils ont créé la situation générale qui a rendu possibles de tels actes.

…on la trouve aussi dans de nombreux travaux scientifiques

Elle est souvent citée en appui de la thèse sur la banalité du mal de Hannah Arendt, que ce soit dans les travaux de l’historien spécialiste de l’Holocauste, Christopher Browning, ou du sociologue Zygmunt Bauman. Mais aussi dans des manuels de sociologie, comme celui d’Anthony Giddens. Beaucoup d’enseignants m’ont rapporté que c’est le moment, dans un amphithéâtre, où tous les étudiants lèvent le nez de leur ordinateur. De nombreux manuels de développement personnel s’en sont saisi à leur tour, que ce soit pour parler de l’obésité, du management, des effets de groupe…

Et pourtant, vous démontrez dans votre livre, que c’était un «fake» ?

Totalement. Un mensonge. Philip Zimbardo a toujours affirmé qu’il était à peine intervenu dans son déroulement. Dans une expérience scientifique réussie, le scientifique ne doit pas interférer sur les résultats, ni orienter le comportement des participants vers une conclusion pré-écrite… J’ai fouillé les archives de l’expérience, conservées à Stanford et rendues publiques en 2011 : une quinzaine de boîtes contenant les dossiers des candidats, les enregistrements audio et vidéo de l’expérience, les notes prises jour après jour par Zimbardo et ses assistants, les rapports des gardiens, les questionnaires remplis par tous le dernier jour de l’expérience. Or, contrairement à la version officielle, on voit Zimbardo intervenir en permanence. La veille du premier jour, il a réuni les gardiens pour leur donner un emploi du temps précis, prévoyant les réveils nocturnes des détenus. Il leur donne même des idées de punitions, comme les pompes ou les couvertures pleines d’épines. Il a toujours affirmé que les gardiens avaient inventé leur propre règlement. Les archives prouvent que c’est faux !

Quels sont les biais que vous avez décelés ?

Philip Zimbardo livre des statistiques effrayantes sur la proportion de comportements violents de la part des gardiens. Mais il n’a enregistré que 10 % des six jours de l’expérience : les moments les plus rudes, les tours de garde du gardien le plus brutal, surnommé «John Wayne». Ses statistiques n’ont donc aucun sens. Ses assistants, dès le départ, mettent le doigt sur ces limites : les données sont biaisées vers le spectaculaire. Et le fait même que l’expérience n’ait jamais été reproduite la rend invalide. A titre de comparaison, l’expérience du psychologue américain Stanley Milgram au début des années 60, qui a montré que des citoyens ordinaires étaient prêts à infliger des décharges électriques fatales à un congénère tant qu’un «scientifique» leur demandait de le faire, a été reproduite 780 fois, en testant différentes variables.

En complément des archives de l’époque, vous avez aussi retrouvé une quinzaine de participants. Que vous ont-ils appris ?

Les entretiens m’ont confirmé que les gardiens jouaient un rôle. Ils n’étaient pas spontanément violents, comme le dira Zimbardo. Il leur demandait de jouer une pièce de théâtre, il leur faisait croire qu’ils étaient des expérimentateurs, comme lui, et les plus mous étaient recadrés : «Si tu n’es pas assez dur, tu vas faire échouer l’expérience, et on ne pourra pas aller devant les médias dénoncer les prisons.» Les gardiens savaient donc très clairement quel rôle ils devaient tenir pour bien faire. Et pourtant, malgré ces différentes pressions, seul un tiers des d’entre eux s’est montré agressif… De leur côté, certains détenus «dépressifs» ont été incités à jouer un rôle. Les archives prouvent qu’on leur avait dit qu’ils ne pourraient en aucun cas arrêter l’expérience avant la fin, sauf à tomber malade ou à faire une dépression. Au moins l’un d’eux l’a fait pour sortir de là. L’expérience de Stanford a créé un entre-deux, à mi-chemin entre réalité et fiction. Il n’y a pas eu d’«expérience de Stanford», il y a eu une simulation, une démonstration.

Mais justement, que voulait démontrer Zimbardo ?

A l’époque, les universités sont marquées par la dénonciation de la guerre du Vietnam et la critique des institutions. Philip Zimbardo va surfer sur cette vague, moins par militantisme que par démagogie. Il sent bien l’air du temps libertaire et antipunition et y inscrit son expérience. Ses conclusions sont écrites à l’avance : il veut montrer la nocivité de la prison, plusieurs archives le montrent. Il présente par la suite son expérience comme un «appel à réformer les prisons». «Les prisons sont des institutions totalitaires», dit-il. Un discours qu’il va peu à peu élargir : «L’école est totalitaire» ; «La timidité est une prison» ; «Le langage est une prison»…Cette expérience devient pour lui une formule universelle, la métaphore de toutes les relations de pouvoir : entre docteur et patients, mari et femme, professeur et élèves, employeur et salariés. Il cherche aussi à relier son expérience aux événements historiques – Auschwitz, Attica, génocide du Rwanda. C’est ce qui fait la popularité de l’expérience : c’est un outil de décryptage du monde très simple à manier mais très puissant.

Vous remettez aussi cette mise en scène dans le contexte du boom de la psychologie sociale aux Etats-Unis. Pourquoi ?

A l’époque, se joue un débat assez violent entre les psychologues de la personnalité – si une personne a des troubles, ils sont dus à son psychisme, à son histoire personnelle, voire génétique – et les psychologues sociaux – nous sommes le produit de notre société, il faut replacer l’individu dans le contexte de sa classe sociale, de sa famille. La psychologie sociale se développe après la Seconde Guerre mondiale, notamment en réaction aux massacres et au totalitarisme. Philip Zimbardo va faire de son expérience une arme contre la psychologie de la personnalité : il dit avoir sélectionné des gens «normaux» qui se sont transformés en monstres. C’est bien la preuve que c’est la situation dans laquelle ils ont été plongés qui a produit cette violence. C’est aussi une époque où les expériences deviennent la lingua franca de la psychologie. Pour qu’un résultat soit admis au sein de la discipline, il faut qu’il ait fait l’objet d’une expérimentation. Comme en biologie, l’expérience de laboratoire devient une sorte de microscope faisant accéder le savant à la vérité scientifique. Ça peut pousser certains psychologues à monter des protocoles abracadabrants pour essayer de démontrer telle ou telle hypothèse. Il est assez surprenant de voir des expériences, qui tiennent souvent du théâtre et de la télé-réalité, devenir les instruments privilégiés des psychologues pour produire de la science.

Vous n’êtes pas le premier à montrer les failles de cette expérience. Comment expliquer qu’elle passe encore pour une vérité scientifique ?

Au sein de la communauté des psychologues, il y a eu une relative omerta. Personne ne voulait dénoncer un collègue au rôle si stratégique. Philip Zimbardo était un grand vulgarisateur, qui passait bien dans les médias, et qui a rédigé le manuel de psychologie le plus populaire pendant quarante ans aux Etats-Unis, une sorte de Lagarde et Michard de la discipline. Son rôle de pédagogue est beaucoup plus reconnu que son rôle de scientifique. A Stanford, il avait été recruté pour attirer des étudiants en cours de psychologie, ce qui était très important pour ses collègues : plus un département compte d’étudiants et plus il a droit à des financements, plus il a d’importance à l’assemblée des professeurs, etc. Ça fait cuisine interne quand on en parle, mais c’est ça aussi la science !

En jeu, il y a aussi les financements que l’armée alloue massivement à l’université pendant la guerre froide…

Dans les années 50-60, avec la guerre de Corée, le choc de Spoutnik et la peur nucléaire, l’armée américaine a bénéficié de financements gigantesques. Elle a arrosé universités, et départements de psychologie en particulier. Elle en a besoin. La Seconde Guerre mondiale a laissé un contingent d’anciens combattants traumatisés que l’on voulait réintégrer à la société. L’armée espère aussi que la psychologie permettra de développer des armes de propagande, de favoriser la discipline des jeunes recrues. Même si les fonds commencent à se tarir dans les années 70, et malgré ses déclarations pacifistes, Zimbardo a financé son expérience avec l’argent de la marine américaine, qui en utilisera abondamment les enseignements.

Et comment expliquer la légitimité dont l’expérience a bénéficié au-delà de Stanford ?

Parmi les chercheurs qui la citent, rares sont ceux qui ont lu les articles originaux publiés par Zimbardo. C’est un cas qu’on reprend de manuel en manuel. Cette expérience a une telle force de séduction. Elle est à la fois vertigineuse : «Moi aussi, je peux être un bourreau», et déculpabilisante : «Mais, ce n’est pas vraiment de ma faute, c’est le système». Son pouvoir de séduction est émotionnel, en plus de bénéficier du label «scientifiquement prouvé». Je suis prêt à parier que mon livre n’empêchera pas l’expérience de continuer à vivre et à être citée, utilisée, médiatisée, comme une preuve que nous sommes tous des tortionnaires en puissance.

Le sommes-nous vraiment ?

Je n’en sais rien. Mais je suis certain, en revanche, que l’expérience de Stanford ne démontre rien de tel.

Sonya Faure

Wim Holleeder, le parrain d’Amsterdam

Dans la famille Holleeder, il y a d’abord le père : alcoolique et violent qui détruit tout sur son passage, rabaisse femme et enfants et fait régner un climat de terreur dans son foyer. Ouvrier chez Heineken, il se soûle en rentrant de l’usine, distribue raclées et insultes sous l’effet de l’alcool et de la frustration. Il y a la mère, être fragile et docile qui tente tant bien que mal de protéger ses enfants.

Il y a Willem, le fils aîné, seul à tenir tête à son père et qui finit par le dépasser en devenant l’un des plus grands criminels des Pays-Bas, le célèbre Neus (le Nez). Avec comme premier haut fait d’armes, l’enlèvement en 1983, à vingt-cinq ans, du patron d’Heineken, Freddy Heineken et son chauffeur, Ab Doderer. Fort de cette réputation et tout en purgeant une peine de prison, Willem Holleeder va se transformer en chef de gang, prêt à tout pour régner sur un monde mafieux qu’il va contribuer à bâtir. De prisons en prisons, la petite frappe va se muer en meurtrier assoiffé de sang et de pouvoir, Scarface hollandais, sans scrupule, soupçonné d’avoir commandité le meurtre de son meilleur ami et beau-frère, Cor.

Et puis il y a Sonja et Astrid, les deux sœurs, deux femmes qui un jour vont trouver le courage de dénoncer ce frère qu’elles ne reconnaissent plus, monstre de cruauté. Témoignages, enregistrements clandestins, les sœurs vont se faire Judas et envoyer leur cher frère en prison.

Ce thriller du réel, entre Roberto Saviano et Gitta Sereny, nous plonge au cœur d’une histoire de trahison, de crime, de haine et d’amour qui n’a rien à envier aux tragédies grecques ni au Parrain.

 


Wim Holleeder, le parrain d’Amsterdam (RTL)

Ce soir, nous consacrons l’émission à un des plus grands criminels hollandais, parrain de la pègre d’Amsterdam kidnappeur professionnel et tueur implacable, qui vient d’être dénoncé à la justice de son pays par trois femmes : ses deux sœurs et sa propre compagne ! Il risque la prison à perpétuité, ce qui ne l’a pas empêché de mettre leurs têtes à prix. C’est le procès du siècle aux Pays-Bas. On vous dit tout dans un instant sur ce mélange de Mesrine et de Pablo Escobar, avec un zeste d’Hannibal Lecter.

Nos invités

Stéfan de Vries, journaliste correspondant pour RTL Pays-Bas, Arnaud Gonzague, journaliste à l’Obs. Il a été l’envoyé spécial de l’Obs à Amsterdam pour interviewer Astrid Holleeder.


Astrid Holleeder, écrivain néerlandaise poursuivie par la mafia (France Inter)

Auteure d’un ouvrage vendu à 500 000 exemplaires en Hollande, Astrid Holleeder a choisir de témoigner contre son propre frère, l’un des chefs de la pègre néerlandaise. Cette mafia a mis un contrat sur sa tête. Entretien avec celle qui, désormais, est obligée à vivre dans la clandestinité.

Aux Pays-Bas, Astrid Holleeder est plus connue que la reine Béatrix. Les journaux parlent d’elle matin, midi et soir. Mais vous ne trouverez jamais aucune photo d’elle nulle part. Vous n’entendrez pas non plus le son de sa voix. Comme Roberto Saviano après son enquête sur la mafia, comme Salman Rushdie après la parution de ses Versets sataniques, cette femme hors du commun vit sous protection policière nuit et jour et a dû plonger dans la clandestinité totale depuis qu’elle a choisi de témoigner contre son frère, l’un des chefs de la pègre hollandaise, qui a mis un contrat sur sa tête et cherche par tous les moyens à l’éliminer.

Elle est avocate pénaliste de formation, et a publié un récit, Judas, dont la traduction française paraît cette semaine. Un document exceptionnel où elle raconte comment, avec sa sœur Sonja, elle s’est décidée à envoyer en prison son frère Willem Holleeder, dit « Le Nez », l’un des criminels les plus célèbres des Pays-Bas. Les droits d’adaptation ont été acquis par la société de production de Steven Spielberg. Judas s’est vendu à 500 000 exemplaires aux Pays-Bas – l’équivalent en France d’un livre à 2 millions d’exemplaires.

Si son récit est un tour de force, c’est parce que la vie de son auteure en est un. C’est une histoire de trahison, de crime, de haine et d’amour, l’histoire d’une femme qui dès sa naissance jusqu’à aujourd’hui, 51 ans, a vécu en étant soumise à une tension extrême.

A 17 ans, Astrid Holleeder a son premier contact avec la violence criminelle. Un petit matin de l’année 1983, elle est jetée dans une cellule sans rien comprendre à ce qui lui arrive. Elle comprend en sortant de garde à vue, devant le journal télévisé : à 25 ans, son frère aîné vient d’enlever l’industriel de la bière mondialement connu : Freddy Heineken. La voilà donc considérée à son corps défendant comme partie prenante d’un clan criminel.

Une chronique « familiale »

Dans sa version hollandaise, Judas est sous-titré Une chronique familiale. Et c’est bien de cela qu’il s’agit : du fonctionnement dément et pervers d’une cellule familiale, où tous sont soumis à la tyrannie d’un frère paranoïaque, brutal et soupçonné de plusieurs assassinats.

Malgré sa volonté de vivre sa propre vie, malgré ses études de droit, Astrid n’échappe pas son emprise. Il débarque à l’improviste à 6 heures du matin, il pointe son revolver sur la tempe de son neveu de 7 ans. Et en même temps, il fait figure de célébrité sympathique, invité d’un show télévisé populaire et même chroniqueur d’un journal à grand tirage.

Mais le jour où il menace d’éliminer l’une de ses sœurs, Astrid décide que c’en est trop. Elle intègre le programme de protection des témoins de la justice hollandaise. Pendant deux ans et demi, au prix de risques insensés, elle enregistre ses conversations avec son frère. Micro cousu dans le col d’un manteau, terreur d’être découverte. Mais puisque la justice en est incapable, elle sera celle qui fournira les preuves pour faire tomber le criminel le plus connu du pays.

Elle devient un « Judas ».  « Je regrette de ne pas l’avoir tué », dit-elle aujourd’hui, convaincue qu’elle finira par être assassinée. Peut-être sera-t-il condamné à perpétuité (le procès se déroule en ce moment), mais, dit-elle, « moi aussi j’ai hérité de cette peine. Moi aussi je suis en prison ».

Judas est le récit suffocant et haletant d’une femme d’un courage exceptionnel qui un jour s’est dressée pour dire : « Ça suffit. »

Entretien 

C’est une interview d’un genre particulier. Pas d’enregistrement, pas de photo autorisée. Rien qui puisse fournir le moindre indice aux tueurs que son frère a lancés à ses trousses.

Sur les détails pratiques de cette rencontre, impossible de rien révéler. On dira tout de même qu’on s’attendait à trouver une femme déprimée. C’est une longue silhouette blonde qui nous attend, façonnée par des années de pratique du basket, vêtue de façon sobre et élégante. Poignée de main ferme, regard bleu perçant, Astrid Holleeder frappe par la grande détermination qui se dégage de sa personne.

France Inter : Vous vivez cachée depuis trois ans. Vous êtes menacée de mort. Je croyais trouver une femme déprimée. Vous n’avez pas du tout l’air déprimée !

Astrid Holleeder : Je ne suis pas déprimée, en effet ! C’est vrai que ma vie a beaucoup changé. Je ne sors pratiquement plus. Je ne peux pas aller au restaurant ou m’assoir au café avec des amis, par exemple. J’ai été obligée d’abandonner un travail que j’aimais, dans un cabinet d’avocats. Mais tout n’est pas si sombre : mes livres ont du succès. [En plus de Judas, Astrid Holleeder a publié un deuxième livre, Journal d’un témoin, non traduit en français, ndlr], les droits d’adaptation ont été achetés par la société de Spielberg, qui peut en dire autant ? J’ai même réussi à me créer une nouvelle activité professionnelle. Je ne peux rien vous en dire, pour des raisons de sécurité, mais je travaille par téléphone. Alors non, je ne suis pas déprimée.

J’ai choisi ce qui m’arrive. C’est un privilège.

Pourquoi avez-vous décidé, avec votre sœur Sonja, de témoigner contre votre frère, Willem Holleeder ?

Déjà, nous étions sûres qu’il était le commanditaire de l’assassinat du mari de Sonja. Mais nous maintenions des relations aussi normales que possible car nous avions peur. Mais quand il a commencé à menacer Sonja et ses enfants, et à lui réclamer l’argent qu’elle avait hérité de son mari, je me suis dit qu’il fallait que ça s’arrête.

Dans le livre, votre beau-frère, le mari de votre sœur Sonja, apparaît comme un homme sympathique et bon vivant. Mais lui aussi était un criminel : il a participé à l’enlèvement de Freddy Heineken en 1983 et il avait des activités louches… 

Vous avez raison. Mais Cor était un homme bon et généreux avec son entourage. Il avait une qualité qui manque cruellement à la famille Holleeder : la joie de vivre [en français]. Et il n’était pas un assassin. Nous avons vécu une enfance de cauchemar, avec un père alcoolique et violent, qui faisait régner la terreur à la maison. Puis quand mon père a disparu du paysage, Willem a pris sa place.

Je n’ai pas tout raconté dans le livre car certaines scènes sont d’une violence insoutenable. Rien n’est moins évident pour moi que la joie de vivre. Je sais parfaitement affronter des situations de crise, j’ai fait ça toute ma vie. Mais organiser des vacances, m’amuser, ça m’affole, je ne sais pas le faire.

Même l’usage du langage était faussé dans notre famille car nous redoutions d’être sur écoute. Nous utilisions un langage codé. Par exemple si au téléphone ma mère me disait « Tu comptais passer à la maison aujourd’hui ? Je t’ai acheté de l’ananas séché »,  je savais que cela signifiait  « Viens vite, je dois te parler et cela ne peut pas attendre ».

Vous racontez très bien l’effarement des psys à qui vous essayez de confier votre histoire…

[Elle rit.] Oui, la première psy que je suis allée voir, à l’université, m’a dit : « Désolée, je ne peux rien pour vous, ça me dépasse ! » J’ai mis du temps mais j’ai finalement trouvé une formidable thérapeute, qui m’aide encore aujourd’hui. J’avais besoin d’être guidée. Vous savez, quand on a eu l’enfance que j’ai eue, on ne sait plus ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. On a peur de reproduire la violence qu’on a subie. C’est très insidieux. On reproduit sans s’en rendre compte.

Justement, votre fille est une présentatrice de télévision connue. Qu’est-ce qui empêcherait votre frère de s’en prendre à elle ? Elle est très exposée.

Je sais. S’il veut me faire souffrir, il peut s’en prendre à ma fille. Mais elle le sait aussi et elle m’a dit : « Maman, fais ce que tu as à faire. Nous n’allons pas nous arrêter de vivre. »

Dans votre livre, vous manifestez très clairement et à plusieurs reprises votre défiance à l’égard de la justice et de la police, que vous qualifiez de « corrompues ». Vous hésitez longuement avant d’aller leur parler. Pourquoi cette méfiance ?

Écoutez, je suis avocate pénaliste. Beaucoup de mes clients appartiennent au monde du crime. Je sais ce qui s’y passe. Des policiers corrompus fournissent aux truands des informations sur les perquisitions et les interpellations prévues. Comment voulez-vous que j’aie confiance ? Récemment, nous avons eu un scandale ici impliquant un gradé de la police dont mon frère m’avait raconté qu’il était son informateur ! Dans le quartier de sécurité de la prison la mieux gardée du pays, mon frère a été en mesure de commanditer mon assassinat et celui de ma sœur !

D’après ce que vous racontez, votre frère semble souffrir de troubles de la personnalité très sérieux. Que disent les experts psychiatres ?

Mon frère a refusé l’expertise psychiatrique. Cela n’aurait rien changé de toute façon. Si vous le mettiez dans un établissement psychiatrique, je suis convaincue qu’au bout d’un an, il le dirigerait. Il est très intelligent et très manipulateur.

Que ferez-vous s’il n’est pas condamné?

Il sera condamné. Mais sachez que s’il ne l’est pas, je ne l’attendrai pas les bras croisés. Je ne le laisserai pas tirer le premier. Je regrette de ne pas l’avoir tué quand j’en avais la possibilité. J’aurais fait quelques années de prison et nous aurions été débarrassés de lui.

Maintenant, même s’il est condamné, ça ne changera rien. La seule raison pour laquelle il est toujours en vie, c’est qu’il veut prendre ma vie et celle de ma sœur Sonja, qui a également témoigné contre lui. [Soudain, Astrid Holleeder s’adresse à son frère absent] Pourquoi vis-tu ? Meurs ! Pourquoi ne meurs-tu pas ? »

Ne pensez-vous pas que s’il est condamné à une longue peine, il perdra son pouvoir au sein de la pègre ?  Après tout, que vaut un homme de 60 ans condamné à 20 ou 25 ans de prison ? A qui peut-il faire peur ?

Vous vous trompez. Vous sous-estimez la fascination qu’il exerce dans le milieu. Quand il était libre, il y avait quantité de jeunes voyous qui venaient lui proposer leurs services. Tuer pour le compte du « Nez » [le surnom de Willem Holleeder], c’est la distinction suprême. Même enfermé, il dispose de relais et de moyens financiers considérables.

Votre livre a été un best-seller. Qu’est-ce que cela vous a apporté de l’écrire ?

Cela a été très douloureux. J’ai beaucoup pleuré car j’ai revécu beaucoup de scènes du passé. Mais cela a été l’occasion aussi de beaucoup parler avec ma mère, qui m’a soutenue alors que je suis responsable de ce qui arrive à son fils. Le succès du livre m’a fait plaisir, bien sûr, mais ce qui m’a le plus touchée, c’est d’avoir été lue par des gens du quartier où j’ai grandi. Le Jordaan était un quartier pauvre, où les gens ne lisaient pas. J’ai fait des études, je suis devenue avocate, mais ces gens-là, ce sont encore les miens, je viens de ce milieu, je ne l’oublie pas. Qu’ils me lisent est un honneur pour moi.

Votre frère Gerard a refusé de s’associer à votre démarche et à celle de votre sœur Sonja. Les femmes sont-elles plus courageuses ?

Gerard a parlé à la police pour dire qu’il ne voulait pas parler par peur des représailles. Il ne veut pas s’en mêler. Il a dit que si Sonja et moi étions assassinées, il fallait que quelqu’un reste pour s’occuper de notre mère. Je ne le blâme pas. Son épouse lui inflige le même type de violence que mon père nous infligeait. Il a peur d’elle.

Vous considérez-vous comme une héroïne ?

Non. Je ne suis pas une héroïne. Je suis un Judas. J’ai trahi mon frère. De plus, je l’ai fait par égoïsme. Parce que mes proches, ma sœur et moi-même étions menacés. Ce n’est pas de l’héroïsme.


Astrid et Willem Holleeder: histoire d’une trahison fraternelle (L’Express)

Soeur du criminel et mafieux néerlandais Willem Holleeder, longtemps sa confidente, elle a décidé de témoigner contre lui. Protégée par la police, Astrid Holleeder raconte son histoire dans Judas.

Sous son chemisier blanc, elle porte un gilet pare-balles. Ces temps-ci, ses cheveux sont longs et bruns, mais d’ici à quelques semaines, il sera peut-être impossible de la reconnaître. Depuis bientôt quatre ans, Astrid Holleeder, 52 ans, vit cachée et change régulièrement d’apparence. Sous protection policière, elle ne peut ni se promener, ni dîner au restaurant, ni aller chercher sa petite-fille à l’école. Les instants le plus dangereux de sa journée sont les pas qui séparent les portes de son appartement -qu’elle surnomme « Fort Knox »- et celles de sa voiture blindée.

« Je vis avec la peur qu’on me tire dessus, confie-t-elle, dans le bureau de son éditeur néerlandais, établi dans une ancienne usine de chewing-gums en périphérie d’Amsterdam. Je prends toutes les précautions, mais je ne me fais pas d’illusions. Je sais qu’ils finiront par avoir ma peau. » 

Astrid Holleeder a d’excellentes raisons de craindre pour sa vie. Un homme est prêt à payer cher pour qu’elle meure. Cet homme, c’est son frère. Willem Holleeder -alias « Wim », ou « le Nez », en raison de la taille de son appendice nasal- est aussi un des chefs de la pègre néerlandaise. En 1983, ce charismatique malfrat s’est rendu célèbre pour avoir organisé le kidnapping du richissime Freddy Heineken, petit-fils du fondateur de la marque de bière, et de son chauffeur.

Une histoire spectaculaire par le montant de la rançon -35 millions de florins (16 millions d’euros), obtenus au terme de plusieurs semaines de séquestration. Libéré en 1993, après neuf ans passés derrière les barreaux, Holleeder profite de son aura de star du crime pour se hisser peu à peu à la tête de la mafia. En 2014, Astrid trouve la force de le dénoncer à la justice, provoquant bientôt sa chute. A nouveau enfermé dans un quartier de haute surveillance d’une prison du pays, il est accusé d’avoir commandité pas moins de six assassinats -dont celui de Cor, son beau-frère et meilleur ami. « Mon frère est un serial killer« , résume Astrid.

Le malfrat soigne sa renommée pour mieux garantir son impunité

Dans un livre haletant qui a atteint des records de vente aux Pays-Bas, Astrid Holleeder raconte ce qui l’a conduite à prendre cette décision aux si lourdes conséquences. Son récit, qui se lit comme un thriller, vient détruire l’image très favorable dont jouissait son frère auprès de l’opinion publique. Irrésistible séducteur, manipulateur de génie, Willem a en effet réussi, dans les années 2000, à devenir la coqueluche d’une partie des médias néerlandais.

Invité sur les plateaux de télévision, chroniqueur dans un magazine populaire, il soigne sa renommée pour mieux garantir son impunité. « Dans la rue, les passants l’arrêtaient pour le saluer et être photographiés à son côté. C’est un excellent communicant, il sait se rendre aimable. Aux Pays-Bas, on appelle cela un ‘knuffelcrimineel’: un criminel câlin. »

Entre deux opérations de séduction dans la presse, Wim Holleeder poursuit ses activités illégales et prend en otage son entourage. « Il ne recule devant rien pour parvenir à ses fins. Il invente ses alibis, donne de fausses informations, utilise ses amis à son seul avantage. Menteur invétéré, il est capable d’une extrême violence physique et verbale. »

Longtemps, pourtant, sa soeur a été sa plus grande confidente. Avocate de profession, elle va jusqu’à le conseiller. Le jour où elle comprend que son frère est prêt à tuer des membres de sa famille, elle trouve le courage de le dénoncer à la justice. « C’était lui ou nous; il a fallu choisir. »

Pour faire tomber le masque de ce séduisant gangster, elle accumule des preuves irréfutables: « Sans les enregistrements, personne ne nous aurait crus! » Avec le soutien de deux magistrates et d’un journaliste, elle s’équipe de micros et, pendant plusieurs mois, profite de la confiance de son frère pour enregistrer en cachette leurs nombreuses conversations. « Nous étions très proches. Il m’appelait dix fois par jour. J’étais la seule personne en qui il avait confiance. Et je l’ai trahi. »

Une fratrie brisée par la violence

Mêlant récit familial et chronique d’un combat insensé, Astrid Holleeder dresse le portrait saisissant d’une fratrie brisée par la violence. D’un côté, il y a ce père alcoolique qui sème la peur partout, rouant de coups sa femme et ses quatre enfants. De l’autre, il y a une mère battue, fragile, qui, à peine libérée du joug de son mari, tombe sous celui, plus toxique encore, de son fils aîné.

Héritier d’un père tyrannique et colérique, Wim ne supporte pas qu’on lui résiste. « Nous n’avions d’autre choix que de nous soumettre à ses règles. » Un jour, frustré de voir sa soeur refuser de lui dire où se cache son ancien complice, il pointe une arme sur la tempe d’un jeune garçon. C’est leur neveu. Il a 9 ans.

La voix d’Astrid se brise lorsqu’on lui demande si elle a des regrets. « Des regrets, j’en ai tous les jours. Toute ma vie, je me détesterai pour ce que je lui ai fait subir. Car, malgré tous ses torts, il reste mon frère et je continue de l’aimer. C’est peut-être là ma faiblesse. Je ne crois pas être meilleure que lui. Je le comprends mieux que personne. Et je pense qu’à sa place j’aurais pu agir comme lui. »

Le procès aux assises de Willem Holleeder -suivi à la loupe par des milliers de Néerlandais- s’est ouvert le 5 février. L’accusé continue de défendre son image de père de famille protecteur. « Cette fois, il ne bernera personne. Si tout se passe comme prévu, il écopera de la perpétuité. Devant nos yeux, son monde s’effondre, et moi, je souffre de le voir à terre. Mais je garde la tête haute. » Elle se lève et disparaît.


« Mon propre frère veut me tuer » : récit glaçant de la sœur du chef de la mafia hollandaise qui l’a livré à la police (Les Inrocks)

Sœur du plus grand criminel hollandais, Astrid Holleeder livre le témoignage poignant et tragique de l’histoire de sa vie. Un quotidien empli de terreur, de meurtres, mais aussi un peu d’amour, malgré tout. Elle est aujourd’hui poursuivie par la mafia néerlandaise.

Parole contre parole. Frère contre sœur. Dans son livre Judas, vendu à 500 000 exemplaires aux Pays-Bas, Astrid Holleeder témoigne de sa vie peu commune, une plongée dans les eaux troubles et mafieuses de sa famille. Son frère n’est autre que « le Nez« , Willem Holleeder, surnommé de cette façon à cause de son attribut facial proéminent, l’un des plus grands criminels aux Pays-Bas et chef de la pègre néerlandaise. Il est actuellement en procès, inculpé de cinq assassinats. Sa sœur est l’un des témoins principaux durant les audiences. Ce qui vaut à la tête de cette dernière d’être aujourd’hui mise à prix.

La vie d’Astrid Holleeder s’apparente plus à une longue descente aux abîmes qu’à un fleuve tranquille. Son contexte familial est lourd et suffocant. Dès l’enfance, Astrid, sa sœur Sonja et son frère Gérard doivent subir un père abusif, alcoolique et violent. Terreur incessante, vie sociale inexistante et respect obsessionnel des règles. “Je priais Dieu chaque jour de faire mourir mon père”, confesse Astrid. Seul Wim, son autre frère, parvient à tenir tête à leur géniteur.

En grandissant, Wim emboîte de plus en plus le pas emporté du paternel. En 1983, avec son meilleur ami Cor Van Hout et trois autres, ils enlèvent Freddy Heineken, petit-fils du créateur de la brasserie éponyme, et son chauffeur. Les kidnappeurs au milieu de leur vingtaine obtiendront une rançon de 16 millions d’euros après vingt jours de séquestration. Une grande partie de cet argent n’a jamais été retrouvé et a sans doute permis à Wim de bâtir son empire spécialisé dans la contrebande et l’extorsion. Pour le kidnapping, le frère d’Astrid écope d’une peine de 11 ans de prison.

Cor Van Hout et Wim Holleeder en 1987 au Palais de Justice à Amsterdam (Wikipedia – Rob Bogaerts)

Conditionnée par la peur de la violence de son frère

Une période difficile à vivre pour la sœur du criminel. “Désormais, nous n’avions plus de prénom, juste un nom. Je ne voulais pas non plus tourner autour du pot et faire comme si j’étais quelqu’un d’autre, pour devoir me justifier plus tard. Franche, je donnais donc toujours mon vrai nom et répondais par l’affirmative quand on me demandait si j’étais ‘famille de’ après quoi, la plupart du temps, on me regardait comme si j’étais atteinte d’une horrible maladie contagieuse.” Une maladie qui commence à ronger son frère, dont la fièvre meurtrière devient difficile à contenir à sa sortie de prison.

En 2003, l’ami d’autrefois de Wim et le dorénavant mari de sa sœur Sonja, Cor Van Hout est assassiné.

“Sonja et moi ne savions pas qui avait tiré sur lui, mais nous connaissions son assassin : notre propre frère, explique Astrid dans son livre. C’était Wim qui caressait l’espoir de le voir mourir. Wim qui avait ordonné le meurtre de Cor.”

D’autres assassinats ont également lieu en cette période. Wim a souvent été soupçonné d’en être le commanditaire, sans toutefois que la police puisse prouver son implication. Les sœurs de Wim prennent conscience des atrocités commises par leur frère, mais pour autant, leurs relations avec Wim “étaient conditionnés par la peur de sa violence. Donc, nous réalisions tous ses désirs”.

Le criminel fétiche des Néerlandais

Quatre ans plus tard, Wim se retrouve une nouvelle fois devant le tribunal. Cette fois-ci, il est accusé de chantages, sévices et menaces à l’encontre d’autrui. Et non de meurtre, au grand dam d’Astrid. Il est condamné à neuf ans de prison. Lors de sa libération, le “Nez” est curieusement devenu le “criminel fétiche” des Néerlandais, comme l’explique avec dépit l’auteure :

“Au cours de sa détention et de son procès, tant de choses étaient parues sur lui dans les médias – livres, articles de journaux, programmes télévisés – qu’il était devenu une célébrité aux Pays-Bas. Une icône, même. Partout, on le reconnaissait et l’apostrophait. Wim se réjouissait de toute cette attention. Tout le monde semblait avoir oublié la raison pour laquelle il était devenu si célèbre.”

Wim est invité sur les plateaux de télévisions, devient chroniqueur pour un hebdomadaire. Via ses interventions médiatiques, ce dernier conforte ses alibis et se disculpe davantage aux yeux de l’opinion publique. “Combien de fois avons nous entendu dire à quel point il était gentil et agréable, alors qu’il nous terrorisait en permanence ? Comme nous n’en parlions pas, cette illusion perdura fatalement auprès du public.”

La culpabilité de témoigner

Durant toutes ces années, Wim garde un contact privilégié avec sa sœur ; sa confidente, son alliée, son repère. Une relation dans laquelle Astrid se sent prisonnière. Prisonnière de la peur mais aussi du devoir fraternel. Chaque personne qui ose souligner que Wim aurait peut-être un lien dans des assassinats, est exécutée, comme Willem Endstra (en 2004) et Kees Houtman (en 2005), des agents immobiliers impliqués dans du blanchiment d’argent qui ont travaillé aux côtés de Wim.

Dans l’esprit de Sonja et d’Astrid commence à germer l’envie de témoigner pour stopper leur frère. Elles hésitent. La justice leur déconseille, pour leur sécurité et celle de leurs enfants. Ce serait suicidaire. “Le soulagement de pouvoir dire la vérité ne pèserait pas lourd dans la balance face à l’angoisse avec laquelle il faudrait vivre par la suite”, estime Astrid en 2011. Elle change d’avis deux ans plus tard et se rend à la police. Les démarches sont en route, dans la panique, la culpabilité, le doute. “Je ne savais pas ce qui était pire : la haine envers lui qui avait commis tous ces crimes ou le dégoût de moi-même qui le livrait à la justice.”

« Un coup de poignard dans le cœur »

Des doutes qui s’envolent légèrement lorsque Wim menace de tuer Sonja et ses enfants. Terrorisée à l’idée de perdre sa sœur, Astrid décide d’enregistrer les conversations qu’elle échange avec son frère. A partir de 2013, elle accumule les enregistrements qui incriminent le gangster, au risque de sa vie. Si son frère l’avait découvert, il n’aurait pas hésité une seconde à ordonner son exécution – jamais il ne se salit lui-même les mains.

En 2015, leur histoire est mise au grand jour dans les médias. Les bandes-son sont publiées. “Ce fut comme si les Pays-Bas poussaient un énorme soupir de soulagement. Tout le monde s’en était douté sans jamais parvenir à mettre le doigt dessus. Willem Holleeder était un homme mauvais, coupable de tous les crimes dont le soupçonnait la justice depuis des années”, explique Astrid. Wim apprit en même temps que le reste du pays la trahison d’Astrid.

“Sa petite sœur, à qui il avait confié sa peur de la perpétuité, s’était chargée de la lui infliger, écrit-elle. Les larmes me viennent toujours aux yeux à l’idée de ce qu’il a dû ressentir à ce moment-là. Un coup de poignard dans le cœur.”

Suite à ces preuves, Willem Holleeder est enfin poursuivi pour l’assassinat de Cor Van Hout.

Envoyé dans une prison de haute sécurité, Wim parvient toujours à garder un pouvoir et un contrôle sur l’extérieur. En 2016, il donne l’ordre d’éliminer ses sœurs. 35 000 euros par tête. “Si je voulais l’éviter, je n’aurais pas dû témoigner. Mais cela me blessait tout de même. Mon propre frère voulait me tuer !” Depuis, Astrid Holleeder vit dans l’anxiété permanente, examine chaque situation afin d’éviter un danger potentiel, porte un gilet pare-balle et vit de planque en planque, en attendant le dénouement du procès qui a débuté le 5 février dernier. « Etre contrainte de te faire enfermer me brise le cœur, mais crois-moi je suis en prison avec toi. En te condamnant à perpétuité, j’hérite moi aussi de cette peine. »  


Astrid Holleeder est la sœur du gangster le plus populaire des Pays-Bas. En 2013, elle s’est mise à porter un micro pour le livrer à la police. Héroïne ou traître : son autobiographie, « Judas », jette un voile sombre sur le romantisme du crime. Rencontre à Amsterdam avec une femme en sursis.

« Comment allez-vous ? » La question n’est pas tout à fait banale lorsqu’elle s’adresse à une personne menacée de mort. Astrid Holleeder a l’air étonnamment en forme. C’est une grande brune au brushing parfait, petites lunettes et tailleur noir. Plutôt femme d’affaires que sœur du plus célèbre gangster des Pays-Bas. Son frère, Wim Holleeder, est actuellement jugé pour six meurtres, grâce ou à cause du témoignage d’Astrid – selon les points de vue. Héroïne ou traîtresse ?

Elle-même semble hésiter tout au long de son livre, Judas. « Judas, c’est lui, parce qu’il trahit tout le monde, dit-elle. Mais c’est moi aussi. C’est ainsi que je me sens. » Paru en 2017 aux Pays-Bas, le premier tirage de 80 000 exemplaires s’est écoulé en une semaine. Il s’en est depuis vendu à 500 000 exemplaires et les productions Spielberg en ont acheté les droits pour une série. On ignore encore qui incarnera Astrid, mais il faudra une actrice douée pour le double jeu. Moitié Julia Roberts, moitié Glenn Close. Si le nom de Holleeder ne dit rien aux Français, il est extrêmement célèbre aux Pays-Bas. En 1983, Willem kidnappait Freddy Heineken, patron des bières du même nom, et la rançon de 35 millions de florins qu’il en obtint, l’équivalent de 15 millions d’euros, reste à ce jour un record. Arrêté, puis condamné à neuf ans de prison avec son complice Cor van Hout, il n’a jamais restitué son butin et s’est construit, à sa libération, un petit empire criminel florissant.

« Il est devenu un criminel et moi aussi en un sens »

Prostitution, drogue, extorsion, immobilier : « Wim », comme tout le monde le surnomme familièrement, est un Bernard Tapie du crime, un séducteur haut en couleur et habitué des émissions de télévision, dont l’histoire a déjà inspiré deux films et plusieurs livres. Judas aurait pu n’être qu’un produit de plus dans ce merchandising pop. Mais l’éclairage qu’il apporte est cruel pour Wim Holleeder. Astrid y dresse le portrait d’un homme abusif et radin, à la trajectoire émaillée de complices liquidés, de femmes abusées, de chantage sur les gosses. « Si j’avais été un garçon, explique Astrid, je serais probablement devenue comme lui. On a grandi dans une famille tellement détraquée. Mon père nous frappait tous les jours. Ma sœur Sonja et mon frère Gerard ne feraient pas de mal à une mouche, alors que Wim et moi, nous avons choisi d’être agresseurs plutôt que victimes. Il est devenu un criminel et moi aussi en un sens. » Quel sens ? Sa complice ?

« Oui, c’est sa méthode. Il vous implique malgré vous. » Astrid est une anomalie dans ce système brutal où les femmes préparent le dîner à six heures, briquent leur intérieur et la ferment. Elle est devenue avocate et déteste faire le ménage. Mais elle a toujours maintenu un lien étroit avec les siens : son frère a rapidement compris que sa connaissance de la justice faisait d’elle une complice de choix dans ses affaires criminelles. Jusqu’où s’est-elle impliquée ? C’est l’un des angles morts d’un livre qui en comporte beaucoup, et qui rend sa lecture à la fois désagréable et fascinante. Peut-on croire une femme capable de vivre si près du crime transformée soudain en justicière ?

« Ecrire ce livre m’a donné un but »

« Mon frère dit que je suis une stratège. Heureusement, sinon je ne serais plus en vie », répond-elle. Elle n’évoque pas non plus l’immunité qu’elle a dû négocier avec la police : « Je savais beaucoup de choses. Mais six meurtres, c’est assez, non ? » C’est le dernier crime, surtout, qui a été pour elle un déclic. Celui de Cor van Hout, le complice de son frère dans l’enlèvement de Heineken, qui avait entre-temps épousé leur sœur Sonja. Pour Astrid, il n’y a aucun doute : Wim a commandité le meurtre. Et c’est lorsqu’il menace les enfants de Sonja pour récupérer le magot de son ancien allié qu’elle décide d’agir. En 2013, elle coud elle-même un micro à son manteau, commence à enregistrer leurs conversations puis va trouver la police.

En 2015, Wim est finalement arrêté, et le public fait chaque jour la queue pour assister à son procès-spectacle, qui devrait durer au moins deux ans. Mais l’héroïsme coûte cher. Depuis sa prison, Wim a lancé un contrat sur ses sœurs. Deux meurtriers ont déjà été interpellés et Astrid a dû arrêter de travailler. Elle se déguise pour sortir, change d’adresse tous les deux ou trois mois, alterne entre plusieurs véhicules blindés. Pour marcher, elle arpente les centres commerciaux et les aéroports. « Je me suis retrouvée coincée à la maison. Ecrire ce livre m’a donné un but. Je voulais donner mon point de vue. » Le besoin de parler est toujours là. L’entretien, qui devait durer une heure, s’étirera finalement sur quatre. Astrid dégaine une énorme boîte de chocolats et prend plaisir à parler d’amour, de livres, de ses enfants.

Être contre lui, tout contre

Une discussion normale, ou presque : « Mon petit-fils me demande : ‘Grand-mère, pourquoi elle a des portes bizarres, ta voiture ?' » Ce n’est pourtant pas de la colère qu’elle ressent vis-à-vis de son frère. « Il n’a jamais rencontré quelqu’un de plus fort que lui. Jusqu’à moi », lâche-t-elle avec un air de défi. Le mélange d’amour et de haine semble indissociable. Son choix de devenir avocate en dit long : être contre lui, tout contre, comme disait Sacha Guitry. « Je préférerais que mon frère soit mort. J’ai voulu le tuer et je pense encore que j’aurais dû le faire. Mais je l’aime. Je garde le sentiment que je dois être punie pour ce que je le lui ai fait. Je n’arrive pas à être en colère, peut-être parce que j’ai l’habitude d’aimer des gens qui me font du mal. » Entre eux se joue aussi la solidarité à la vie à la mort des enfants battus. Astrid avait 17 ans au moment de l’enlèvement de M. Heineken. La victime n’est pas choisie au hasard : Heineken était le patron de son père.

Elle se souvient : « Je le détestais parce que pour moi, c’était à cause lui que mon père était devenu alcoolique. » D’une certaine façon, Wim a fait justice. « Il prétend qu’il n’a pas été affecté par les violences de notre père. Mais on peut lire toute sa trajectoire comme une vengeance symbolique : il se rapproche de personnes qu’il admire, puis les essore et les élimine. » Le doute persiste au long de cette discussion. Pourquoi cette femme forte, éduquée, lucide, s’est-elle tant impliquée auprès de Wim ? Il faut insister pour obtenir une réponse. Elle semble chercher, elle aussi, à comprendre. Pas pour l’argent, dit-elle. « Je ne sais toujours pas. Je crois qu’il n’y a qu’avec ma famille que je me sente chez moi. C’est un sentiment que je déteste, mais que je recherche : je suis addict à ma famille. Cela explique sans doute le succès du livre : tout le monde s’y retrouve. Nous avons notre propre langue, nos codes, notre façon de vivre. C’est intense, et j’ai besoin de cette intensité. Sans ça, mes peurs reviennent. C’est pour ça que je déteste les vacances. Donnez-moi une vie normale et je me tue. »

Radiographie des 78 projets d’attentat recensés en France depuis 2013

Cibles, auteurs…, radiographie des 78 projets d’attentat recensés en France depuis 2013 (Le Monde)

Depuis le début de l’insurrection syrienne, les services de lutte antiterroriste ont recensé pas moins de 78 projets d’attaque sur le sol français, selon un document interne que Le Monde a pu consulter. L’attentat du vendredi 23 mars 2018 dans un Super U de Trèbes est venu brutalement rappeler que la menace persistait, malgré l’apparente accalmie des derniers mois.

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Les derniers seigneurs de Paris : quand la PJ traque le clan Hornec

Les derniers seigneurs de Paris : quand la PJ traque le clan Hornec (Fayard)

Tout a commencé en 1994 par le meurtre de Claude Genova, considéré à l’époque comme le parrain du milieu parisien. La brigade criminelle se focalise alors sur des Manouches soupçonnés de vouloir régner sur la capitale  : les Hornec,  trois frères redoutés et insaisissables.

C’est un jeu de piste hors norme que ce livre retrace pas à pas, et l’occasion pour les auteurs, informés aux meilleures sources, de raconter une traque de plus de vingt-cinq ans qui a tourmenté une partie des effectifs du 36, quai des Orfèvres et plus d’une dizaine de juges d’instruction.

Les Derniers Seigneurs de Paris  invite le lecteur dans le secret d’une enquête aussi complexe que tumultueuse. Les policiers parviendront-ils à faire trébucher le trio qui a réussi à régner sur la nuit parisienne en lieu et place du milieu corse, avec l’appui de quelques fleurons du milieu maghrébin  ?

Lire un extrait


Marc, Mario, Jean-Claude et les autres… (RTL)

L’édito de Jacques Pradel

Ce soir je vous raconte avec mes invités la saga d’une famille de gitans de Montreuil, les Hornec, qui mobilisent depuis 25 ans la plupart des meilleurs limiers de la police nationale et de la brigade criminelle et plus d’une dizaine de juges d’instruction. Ils sont soupçonnés d’être les derniers caïds du grand banditisme à Paris mais aussi sur la Côte d’azur. Les journalistes d’investigation Frédéric Ploquin et Michel Mary raconte cette longue traque menée par les policiers qui se sont juré de les faire tomber

Michel Mary, reporter au Nouveau détective et consultant pour l’émission « enquêtes criminelles » sur W9, Frédéric Ploquin, spécialiste des affaires de police et de justice. Il collabore entre autre au JDD et au magazine Marianne. Ensemble ils signent « Les derniers seigneurs de Paris – Quand la PJ traque les frères Hornec » paru chez Fayard


Grand banditisme : la véritable histoire des frères Hornec (Le Parisien)

Ils s’appellent Jean-Claude, Mario et Marc. Trois frères soupçonnés d’être les caïds du milieu parisien dont la légende est racontée dans un livre.

« Et v’là qu’il fit un rude hiver. Personne n’osait plus le soir affronter la neige des boulevards. Alors des loups, des loups sont entrés dans Paris », chantait Reggiani. À la fin du XXe siècle, une puissance se lève à l’Est. Depuis leur fief de Montreuil (Seine-Saint-Denis), les Hornec connaissent une ascension fulgurante jusqu’à étendre leur ombre sur toute la capitale. Dans le milieu, on parle des « Gitans » ou des trois frères « H », en ravalant sa salive, comme si cette simple initiale en disait déjà trop long…

La suite, les grands reporters Michel Mary (« le Nouveau détective » et W 9) et Frédéric Ploquin (indépendant, auteur de nombreux ouvrages) la racontent dans « les Derniers Seigneurs de Paris »*. Si le livre commence par « Il était une fois… », la suite n’est pas à mettre entre toutes les mains. Confidences de malfaiteurs recueillis à même le zinc et savoureux rapports de police puisés aux meilleures sources : de Paris à la Côte d’Azur, de Malaga à Tel Aviv, ils racontent, nuit après nuit, un quart de siècle de banditisme.

L’époque est aux R 25 blindées (intérieur cuir) et aux premiers téléphones portables, de la taille d’un parpaing. Les Hornec, recrutant bien au-delà de la communauté de gens du voyage, sont alors à la tête d’une troupe bigarrée, dont les plus éminents représentants en Seine-Saint-Denis se nomment la Gelée, le Turbulent ou Bouzou l’aveugle. Cohorte aux destins contrariés puisque les fusils de chasse répondent en écho aux 11,43. Le quartier des Champs-Élysées a des airs de grand cimetière sous la lune.

À leurs trousses, une poignée d’enquêteurs de la PJ portent eux aussi leur surnom en bandoulière : Rustic, le Trol ou encore le Fougueux. Depuis leur sous-pente du 36, quai des Orfèvres, ils rédigent des rapports au style peu académique. Comme celui-ci : « J’ai vu la Mercedes prendre le périph sud et disparaître rapidement dans la circulation tel un grand requin blanc regagnant la haute mer. […] Il est regrettable que les voitures de l’administration ne soient pas équipées de missiles sol-sol. » Et de refaire le monde dans leur QG, un pub irlandais des quais de Seine.

Voici, racontée au plus près, la véritable histoire des trois frères Hornec, plusieurs fois condamnés mais toujours en liberté aujourd’hui. Et, en miroir, celle des policiers lancés à leur poursuite.

Unis à la mort à la vie

On les appelle « prals » (« frères » en argot gitan). Le benjamin, 51 ans aujourd’hui, se prénomme Marc, dit « le forain ». Lors de sa dernière arrestation, l’année dernière, cet hypocondriaque portait un gilet en kevlar pour se prémunir contre les « angines » (les règlements de comptes). Il y a Mario, alias Eddy Mitchell, 59 ans, salarié dans une grande maison de cirque. Voici enfin, l’aîné Jean-Claude, dit Loune, 64 ans colombophile, actuellement au RSA. Dans un entretien au « Figaro », en février 2002, ce dernier rejetait l’étiquette de « parrain » du milieu :

« J’ai la chance d’être le parrain de beaucoup d’enfants et je vous assure que j’ai déjà assez à faire… »

Pourtant, les policiers ne voient qu’eux ou presque. À la fin des années 1990 derrière des attaques de fourgons. Au début des années 2000, lors du rififi dans les bars à filles du quartier des Champs-Élysées, les extorsions de fonds étant leur marque de fabrique. « Le racket fonctionne à l’instinct, témoigne dans l’ouvrage une ancienne victime. On vient, on s’installe, on jauge le gérant et la sécurité. On sent la faiblesse. » En mars 2002, l’acteur Dany Boon fut intercepté par de faux policiers sur l’A1, opération conduite par un membre de la famille Hornec. Il est même arrivé que les hommes de main des H. prennent en filature jusqu’au 36, quai des Orfèvres une équipe de la PJ venue surveiller de trop près leur planque du Val-de-Marne.

Grâce au travail de leurs avocats, des as du barreau, les membres du clan obtiennent des relaxes en série. En 2014, la justice a cru déceler leur patte derrière une arnaque à l’enfouissement des déchets, façon mafia calabraise. Là encore, aucun des frères H. ne sera renvoyé devant le tribunal. « En apparence, Marc et Mario ont des horaires de businessmen à mi-temps. Ils quittent leur domicile vers 11 heures, assurent leurs rendez-vous entre les Champs-Élysées et le pont d’Iéna, de préférence dans des hôtels de luxe, toujours en costume, relatent Mary et Ploquin. Tous les midis ou presque, c’est repas d’affaires. »

La mort mystérieuse du parrain

Quelques minutes plus tôt, Paris était à ses pieds. Mais ce trésor s’apprête à changer de mains. Le 22 août 1994, Claude Genova, dit le Gros, poids lourd de la criminalité parisienne, quitte le bar panoramique au 33e étage du Concorde La Fayette, porte Maillot, à Paris, où il est venu régler un litige. Son chauffeur, Pépé, a en effet été pris dans une embrouille de bar au cours de laquelle deux frères ont été tués.

Le temps d’une permission de sortie de prison, Genova fait un crochet par la Sologne pour récupérer une grosse somme d’argent chez un éleveur de chevaux de ses amis. « 50 briques », révèlent les journalistes, destinées à l’indemnisation des familles endeuillées. Une fois dans la rue, « Genova renifle l’embrouille », demandant à son garde du corps « de lui donner son calibre, un 11,43 nickelé », écrivent Mary et Ploquin. Trop tard. Il meurt, à 43 ans, sur le trottoir après avoir été touché dans le dos par des tirs de chevrotine. L’argent disparaît et les tueurs avec.

Sur la table d’autopsie, le légiste consigne le dernier secret du parrain : une abeille tatouée sur le sexe. Soupçonnés d’être derrière cette exécution, les Hornec n’ont jamais été condamnés. Ils reprennent l’empire. « Les frères Hornec et Claude Genova se connaissaient depuis l’école communale de Montreuil », témoignent les auteurs.

Montreuil, le fief

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Montreuil, le 9 novembre 2006. Soupçonnés de trafic de cocaïne, Mario et Jean-Claude sont arrêtés par les forces du Raid, qui avaient mobilisé un hélicoptère dans le cadre de l’opération Damoclès./COLLECTION PRIVÉE/MARY-PLOQUIN

La petite rue des Ramenas vue du ciel… « Pour donner l’assaut dans ce quartier de Montreuil, où les enfants ont fait bâtir autour de la maison familiale, dans laquelle vit encore Marinette, la mère, désormais âgée de 74 ans et forte de dix-huit petits enfants et dix-sept arrière-petits-enfants, il a fallu ruser », expliquent les auteurs des « Derniers Seigneurs de Paris ». À l’automne 2006, les policiers emploient les grands moyens et réquisitionnent un hélicoptère. Nom de code de l’opération : Damoclès. Jean-Claude lève les yeux vers le ciel. Et l’un des membres du clan sort sur la terrasse munie de jumelles pour observer à son tour l’hélico.

Côte d’Azur et belles voitures

« On dirait le sud, le temps dure longtemps. Et toujours en été… » Chemise ouverte sur le torse, les Hornec passent le mois d’août 1995 sur la Côte d’Azur. « La famille a loué une maison avec piscine et court de tennis, pour le mois, au cap d’Antibes, relatent les auteurs des Derniers Seigneurs de Paris. Un must, avec l’enseigne qui fait rêver : Villa Californie. Location payée cash : 130 000 francs [NDLR : près de 26 000 € rapportés au pouvoir d’achat de l’époque]. » Le soleil cogne.

Le 17 août, à midi trente pétante, Marc est au volant d’une Porsche 911 Carrera violette, avec Mario, sur le siège passager. Les frangins s’apprêtent à quitter la propriété lorsque les enquêteurs se lancent à l’assaut. La Porsche percute la voiture de police puis, en marche arrière, son conducteur redescend en trombe en direction de la villa. Les membres du clan s’interposent. Un cousin tend un VTT à Mario qui s’enfuit dans la garrigue. Marc disparaît à son tour. L’interpellation sera pour plus tard.

Un ami nommé Alain Delon

En avril 2017, chez les Hornec, à Claye-Souilly (Seine-et-Marne), les policiers tombent sur une BMW X 5 blindée appartenant à… Alain Delon. L’acteur l’a mise à disposition de Marc. Interrogée sur cette singulière relation d’amitié, la star assume. En novembre 2016, Marc Hornec, sur écoutes, ne pouvant joindre directement l’acteur, téléphone à son garde du corps pour savoir où se trouve Delon. « Au 36, quai des Orfèvres », répond l’ange gardien. Ce jour-là, Delon est l’invité d’honneur… du prix littéraire de la PJ parisienne.

L’utopie carcérale – Petite histoire des « prisons modèles »

À quoi tient aujourd’hui la légitimité de la prison ? Au tournant sécuritaire commandé par la réaction néolibérale, assurément. Mais aussi à la croyance que la prison est perfectible, envers et contre tout. Régulièrement, des « prisons modèles » s’évertuent à raviver une utopie pénitentiaire moribonde. Les discours qui les accompagnent font miroiter la possibilité d’un enfermement enfin avantageux sinon salutaire, comme si jusqu’ici, par manque d’imagination, de volonté et de moyens, l’on n’avait pas vraiment essayé.

C’est oublier une histoire jalonnée de diverses tentatives, parfois grandioses, qui donne toutes les raisons d’en douter. Pour nous la remémorer, ce livre effectue une vaste mise en perspective dans le temps et l’espace. De Genève à Pékin en passant par Londres ou Saint-Pétersbourg, du début du XIXe siècle à nos jours, il rappelle des cas célèbres ou méconnus de « prisons modèles » qui, d’abord encensées, ont tourné au fiasco.

Au terme de ce détour, pourtant, il ne s’agit pas seulement de constater l’ampleur du fossé entre prétentions et réalités, ni même de dissiper une illusion. Mais de faire opérer aux « prisons modèles » le même renversement de perspective qu’aux prisons tout court : et si l’évidence aveuglante de leur échec masquait un genre de succès, le passage sous silence de la gestion différentielle des illégalismes dont la prison est le pivot ?

Grégory Salle est chercheur en sciences sociales au CNRS. (Editions Amsterdam)


A lire : un extrait de « L’utopie carcérale » de G. Salle  (Contretemps)

Chapitre 1. La Tour-Maîtresse, Genève (Suisse, 1825)

Une « bonbonnière » : voici comment Tocqueville railla la nouvelle prison de Genève (ainsi d’ailleurs que celle de Lausanne), après la série de visites qu’il y effectua en juin 1832, soit sept ans après son ouverture. Il est vrai qu’il se montrait sceptique avant même de s’y rendre. Dès 1831, il voyait en ces deux établissements « plutôt des palais que des prisons », peut-être bons pour la Suisse mais non pour la France : trop coûteuses, trop luxueuses. Sur place, son inspection le confirme dans cette voie. « Discipline dont la douceur et les minutieux détails ne conviennent qu’à une prison bonbonnière comme celle de Genève : lit complet, bains tous les mois, bibliothèque, récréation le dimanche, entraves aux punitions, pécule. Tout est soigné comme un boudoir de petite maîtresse. » Le comte blâme là une prison aux petits soins, du fait notamment de son exiguïté (elle est faite en principe pour ne verrouiller que 150 détenus). L’expression est si plaisante aux oreilles de celui que Jacques-Guy Petit appelle l’« anti-philanthrope », Louis-Mathurin Moreau-Christophe, soutien de Tocqueville au sujet du régime cellulaire, qu’on la retrouvera plus tard sous sa plume (une « bonbonnière de pénitencier »). On sait que des prisons jugées trop « douces », trop « confortables », sont la cible de prédilection des élites soucieuses de la moralisation coercitive des classes laborieuses, surtout lorsqu’elles menacent d’être dangereuses. Ceci étant, le jugement de Tocqueville n’est pas sans nuances, d’autant que les prisons françaises de l’époque ne sont pas meilleures à ses yeux. Il juge favorablement divers aspects de la prison suisse, certains généraux (l’encadrement par le personnel, l’état sanitaire), d’autres particuliers (les visites, l’organisation du pécule). Et s’il juge le régime nettement trop souple, il va jusqu’à écrire : « Si le pénitencier de Genève n’est point encore une bonne prison, il est donc du moins tout près de l’être. »

Avant Pentonville, que nous aborderons dans le chapitre suivant, avant même l’Eastern State Penitentiary de Philadelphie, alias Cherry Hill, qui n’ouvre qu’en 1829, c’est en effet la prison genevoise de la Tour-Maîtresse – du nom du bastion situé en bordure de la ville à partir duquel elle est construite – dont la réputation de modèle attire les regards européens du côté des philanthropes et autres partisans de la réforme des prisons. Quand Tocqueville et Gustave de Beaumont sont missionnés pour leur célèbre séjour états-unien, Genève est, comme Millbank en Angleterre que nous croiserons plus loin, plus influente en Europe que les ancêtres Walnut Street ou Auburn. Elle le doit à plusieurs caractéristiques, analysées en détail par l’historien Robert Roth, auteur de l’étude de référence, qui note au passage que le renouvellement pénitentiaire a historiquement eu comme terres d’élection de petites communautés politiques, voire des micro-États : après Amsterdam puis Philadelphie, Genève donc, marquée par une forte influence quaker. Une caractéristique nominale résume la nouveauté de la Tour-Maîtresse : la prison est expressément affublée de l’épithète pénitentiaire. Cet adjectif signe à lui seul le changement d’époque, du moins sur le plan de la pensée et du discours. L’optimisme qui préside à la construction de la prison n’empêche évidemment pas les débats et les oppositions, y compris sur la pertinence de cette appellation.

La Tour-Maîtresse apparaît d’abord comme une réalisation « imparfaite, mais indiscutable » du projet panoptique, et sans doute la « première réalisation panoptique européenne ». Imparfaite : elle n’est en toute rigueur qu’un « semi-panoptique apparent » qui ne respecte pas tout à fait le principe de surveillance permanente. Mais indiscutable, raison pour laquelle c’est en référence au Panoptique qu’elle est présentée dans le court film de Caroline Cuénod intitulé La Prison de Jeremy Bentham à Genève. Le « père » de la prison genevoise, Étienne Dumont (qui ne survivra pas longtemps à son œuvre puisqu’il meurt en 1829), théologien de formation, fut non seulement un admirateur, mais l’ami et l’émule de Bentham, son éditeur aussi. Ce modéré (effaré par le cours révolutionnaire, il n’a fait qu’un passage éclair à la Constituante début 1793), qui personnifie la synthèse ou du moins la rencontre entre utilitarisme anglais et calvinisme genevois, a pour ainsi dire été le commis voyageur du Panoptique : c’est à son zèle qu’on doit la version française. Quoique médiat, l’apport benthamien sur la conception de la prison genevoise est donc décisif. Et, quoique partiel – n’oublions pas que sous couvert de rationalité, le projet benthamien, littéralement utopique, porte une part de fantasque, et Dumont, plus pragmatique, fait le tri, faisant par exemple primer la fonction de mise au secret sur la fonction théâtrale envisagée par son maître –, il dépasse l’aspect architectural, indétachable de l’aspect doctrinal.

La prison de Genève n’a aucunement été bâtie sur un coup de tête. Au contraire, elle a pour propriété, écrit Robert Roth, « d’avoir été longuement conçue ; d’avoir fait l’objet de réflexions […] que peu d’institutions sociales ici et d’autres établissements pénitentiaires ailleurs ont suscitées ». C’est dire combien ferait fausse route l’argument qui imputerait l’échec à la précipitation ou à l’indifférence. Les concepteurs de la prison genevoise n’ignoraient rien du fossé qui, en la matière, a séparé jusqu’alors les réalisations des intentions. Ils entendaient justement les faire enfin correspondre. Les promoteurs de la Tour-Maîtresse connaissent l’expérience antérieure de Walnut Street et ils s’informent des expériences contemporaines de la leur, à commencer par celle de Millbank. Dans ce cas comme dans d’autres, s’il y a bien de l’utopie dans ce projet, il ne faut pas entendre par là, au moins du point de vue des protagonistes, une quelconque fantaisie ou rêverie, mais au contraire un projet élaboré sur une base qui se veut rationnelle (et bientôt « scientifique »), appuyée sur un savoir architectural, mécanique, statistique ou médical.

Prison modèle, la Tour-Maîtresse est aussi une prison symbole. Elle est investie d’une valeur spéciale aux yeux de ses promoteurs, issus de la fraction éclairée de l’élite genevoise. Sa réalisation doit symboliser un changement idéologique et politique, moral même, qui correspond à l’avènement d’une ère nouvelle, progressiste, soucieuse de progrès social. Elle est soutenue par un Parlement devenu majoritairement libéral dans un contexte intellectuel fait d’une intense sociabilité bourgeoise-libérale. Les influences intellectuelles sont multiples, qui mêlent calvinisme, utilitarisme, libéralisme, rousseauisme, quakerisme, progressisme, philanthropie, anglophilie… Légalisme aussi : décidée par une loi de 1822, l’ouverture de la prison trois ans plus tard s’accompagne d’une loi qui fait figure de « bréviaire pénitentiaire ». Dumont défendait à cet égard une position originale : la réforme carcérale devait précéder la réforme pénale. On ne saurait mieux signifier la place désormais centrale de la prison dans l’arsenal punitif.

Le régime censé prévaloir entre les murs mérite également l’attention. Tandis que le paradigme philadelphien fut dans l’ensemble dominant en Europe, la prison de la Tour-Maîtresse est en principe régie par un système auburnien mis au goût du jour. Un système qui apparaissait « très perfectionné », à telle enseigne que certains observateurs européens éminents, tels Carl Mittermaier et Charles Lucas, faisaient alors de Genève un type pénitentiaire en soi, au même titre que Auburn et Philadelphie et même supérieur car tirant partie du meilleur de chacun d’eux. On y voit généralement un système auburnien réarrangé par un système de classification, posant avant Pentonville les jalons du système dit progressif, soit des conditions de réclusion différentes en fonction de stades pénitentiaires, avec d’éventuelles réductions de peine à la clé. Un caractère pionnier, donc, même s’il demeure surtout théorique. Au début des années 1840, la prison s’est déjà peu ou prou conformée à l’option cellulaire façon Auburn, avec isolement en cellule la nuit et travail commun en silence le jour. À cet égard le terme de rééducation, qui trahit déjà un point de vue de classe, ne doit pas tromper. C’est une stricte discipline qui règne derrière ce mot d’ordre ; le premier directeur de la prison est d’ailleurs un policier. Peu de châtiments corporels, semble-t-il, mais « silence absolu, fers, costume et bien entendu, sanctions disciplinaires ».

Une « bonbonnière », la Tour-Maîtresse ? Cette comparaison moqueuse révèle avant tout la position sociale de ceux qui la font. Car en fait de bonbonnière, c’est peu dire qu’on a connu plus accueillant. D’autant que, selon la périodisation proposée par Robert Roth, le jugement de Tocqueville se situe à la charnière d’un changement de perception, au moment où l’on quitte les années « libérales » et qu’avec la déception vient le raidissement. Le légalisme apparent des débuts laisse place à l’intimidation et, après plusieurs amendements, la loi pénitentiaire progressiste de 1825 est écrasée une fois pour toutes en 1841 par une loi empreinte de sévérité. Entre les murs, c’est le repli vers l’isolement cellulaire et l’abandon de toute velléité d’instruction. Même l’arrivée progressive, en fin de période, de médecins et de psychologues est un processus ambivalent. La prison a déjà perdu depuis longtemps son éphémère prestige.

Ses partisans voulaient laisser une trace durable. C’est tout le contraire qui se produit. Dès lors qu’elle perd sa base sociale, la réalisation genevoise se périme à grande vitesse. Le décalage entre le « rêve pénal » et la « réalisation pénitentiaire » est même si brutal qu’il faut moins de quatre décennies pour que la prison genevoise ouverte en 1825 soit démolie – en 1862 exactement –, décision plus éloquente que tous les bilans écrits. Rapidement détruite, elle l’est de surcroît sans état d’âme, pour des motifs urbanistiques, et sans débat de fond. Son existence aura été aussi éphémère que précoce et, qui plus est, dépourvue de véritable postérité.

Sources. — Ce chapitre s’appuie essentiellement sur les travaux de Robert Roth, dont le livre Pratiques pénitentiaires et théorie sociale : l’exemple de la prison de Genève (1825-1862) (Genève, Droz, 1981, particulièrement pp. 161-171), préfacé par Michelle Perrot (citation p. vii) fut précédé par l’article « Prison modèle et prison symbole : l’exemple de Genève au xixe siècle », Déviance et société, vol. 1, no 4, 1977, p. 389-410 et une contribution intitulée « La réalisation pénitentiaire du rêve pénal à Genève », in J.-G. Petit (dir.), La prison, le bagne et l’histoire, Médecine & Hygiène, 1984, pp. 189-200 (citation p. 189). J’emprunte aussi à Michelle Perrot, Les Ombres de l’histoire. Crime et châtiment au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 2001, notamment pp. 109-158 (p. 128 sur la « bonbonnière ») ; version antérieure in J-G. Petit (dir.), La Prison, le bagne et l’histoire, op. cit., pp. 103-113. Le court-métrage de Caroline Cuénod, qui donne la parole à Robert Roth et Michel Porret, s’intitule « La prison de Jeremy Bentham à Genève ». Ce documentaire de quatorze minutes s’accompagne d’une courte contribution écrite : « L’ombre de la discipline, la prison de Bentham à Genève », in P. Bergel, V. Milliot (dir.), La Ville en ébullition. Sociétés urbaines à l’épreuve, Rennes, PUR, 2014, pp. 361-365. Autres éléments tirés de : Jean-Louis Benoît, Tocqueville. Un destin paradoxal, Paris, Tempus, 2013 (2005), pp. 179-182 (citation p. 181) ; Jacques-Guy Petit, « L’amendement ou l’entreprise de réforme morale… », Déviance et société, vol. 6, no 4, 1982, pp. 335 sq.


Recension – Revue Champ pénal

Comment analyser la profusion historique et internationale des prisons désignées un temps comme modèles à suivre ? Pour Grégory Salle, cela nécessite d’abord de prendre au sérieux leurs finalités, sans faire mystère de l’inévitable échec qui suit leur mise en œuvre. Une telle posture implique de se prémunir d’un double écueil : celui d’une simple célébration des volontés réformatrices et celui d’une critique qui se limiterait à constater le rapide déclin qui a bien souvent caractérisé ces aventures pénitentiaires. Dans cet ouvrage, l’auteur propose une mise en perspective sociologique d’une série d’ « utopies carcérales ». Le travail documentaire conséquent sur lequel reposait La part d’ombre de l’état de droit (Salle, 2009) rejoint ici l’interrogation lancinante, aujourd’hui encore, sur l’analyse des processus de réforme carcérale.

Comme Grégory Salle le rappelle à plusieurs reprises au fil des 232 pages de l’ouvrage, il ne s’agit pas d’étudier exhaustivement la variété de ces « utopies carcérales ». Son ambition n’est pas non plus de proposer une analyse approfondie du fonctionnement concret de quelques exemples choisis1. La thématique considérée étant particulièrement étendue et les «  prisons modèles » aussi variables dans leurs prétentions que dans leurs inscriptions géographiques et historiques, l’enjeu est, bien plutôt, de proposer un panorama général contextualisant l’émergence, la trajectoire et le déclin d’une dizaine d’établissements. Ceux-ci sont caractérisés, le plus souvent, par leur promesse de concrétiser la fonction de réhabilitation des détenus, mais également, et parfois simultanément, par leur ambition de produire des sociétés intra-muros idéales, idéales au sens de leurs promoteurs.

Ces «  prisons modèles » sont choisies en fonction de trois critères qui composent un tableau diversifié et original. Le premier réside dans leur capacité à rendre compte de logiques réformatrices différenciées ayant pris corps au-delà des murs de l’établissement. La variété des aires géographiques considérées est également valorisée par l’auteur : l’étude de cas inscrits dans les histoires carcérales chinoise, indienne et russe se superpose aux exemples plus ou moins familiers de «  prisons modèles » d’Europe de l’Ouest ou des États-Unis. C’est sans doute là un premier mérite de cet ouvrage que de proposer, au fil des chapitres, une réflexion sur les formes coloniales, expertes ou philanthropiques de transferts de modèles carcéraux. Enfin, chronologiquement, l’ouvrage prend comme point de départ la première partie du XIXème siècle, ce moment historique où la prison entend devenir, pour de bon, un véritable outil d’amendement.

Le propos n’est cependant pas limité à l’exploration des ressorts de la production et de l’oubli de ces utopies. Celles-ci sont constamment reliées à des enjeux plus directement contemporains. Chaque chapitre, consacré à un établissement particulier, est complété par un «  contrepoint » rompant avec l’ordre chronologique de l’exposé, afin de proposer des compléments autonomes. Ceux-ci déplacent, généralisent ou prennent le contre-pied d’éléments mobilisés dans les analyses précédentes, invitant par exemple à considérer ce qu’il y eut d’utopique dans les projets de gestion privée des établissements.

Le plan de l’ouvrage, ainsi que la démesure de son champ d’étude, conduisent son auteur à privilégier une approche éclatée, en survol, dont la cohérence, outre les critères de sélection des situations abordées, repose néanmoins sur deux éléments principaux. Le premier réside dans la succession des étapes d’analyse des trajectoires de chaque «  prison modèle », interrogeant l’origine de l’expérience, ses promoteurs, ses prétentions, le contexte national et international dans lequel elle s’est ancrée ainsi que les modalités de son déclin. Le second se construit au fil de la lecture, à partir d’une problématisation constante. L’accumulation des échecs de ces « prisons modèles », qu’il s’agisse de leur incapacité à perdurer dans le temps ou à tenir leurs promesses suggère dès lors une interrogation : comment, malgré ces échecs incessants, la possibilité d’une «  prison modèle » a-t-elle pu sans cesse être réaffirmée et, partant, quel regard peut-on jeter sur cette étrange faillite qui, à force de se répéter, pourrait bien cacher un succès paradoxal ? L’hypothèse foucaldienne d’une « réussite » politique de la prison, en dépit de l’échec de ses prétentions affichées, affleure si régulièrement au fil du propos qu’elle ne sera amplement discutée qu’en conclusion.

Les « utopies carcérales » présentées au fil des différents chapitres et contrepoints sont assurément diverses. Beaucoup ont entendu créer des précédents dans l’histoire carcérale en raison de leurs innovations pénitentiaires. Par exemple, la Tour-Maîtresse de Genève, mise en service en 1825 et détruite trois décennies plus tard illustre tant la circulation et la compétition des modèles pénitentiaires à l’échelle internationale que les derniers échos d’une politique carcérale empreinte de libéralisme avant un raidissement sécuritaire. D’autres, comme la prison de Kresty inaugurée en 1892-1893 à Saint-Pétersbourg, ou celle de Fleury-Mérogis, allient gigantisme architectural et revendication de leur modernité au sujet des conditions de détention. D’autres encore, telle la prison californienne de Pelican Bay, se rapprochent plutôt d’un « modèle dystopique » dans lequel l’incarcération est conçue et mise en œuvre comme pure neutralisation. À l’inverse, l’évocation par l’auteur du supposé «  modèle scandinave » met au premier plan l’intérêt des observateurs réformateurs pour les établissements dits «  ouverts » : leur utopie procède de la conviction que des structures pourraient être assises sur leur capacité à diluer la charge symbolique associée à la prison. Certains projets, enfin, ne parviennent pas à trouver un écho empirique. Ce fut par exemple le cas pour la récente tentative de promotion d’une « prison modèle » dans le Jura par l’ancien homme d’affaire français Pierre Botton (Botton, 2012).

Si l’auteur ne prétend pas produire une comparaison systématique des contextes d’émergence de ces établissements, il propose néanmoins en plusieurs moments de l’ouvrage une réflexion bienvenue sur le risque d’une lecture prenant comme point de référence unique les histoires carcérales d’Europe de l’Ouest et des États-Unis. Les deux erreurs consistant à penser les systèmes carcéraux des anciens pays colonisés comme trop étrangers ou comme de simples répliques des structures héritées des puissances colonisatrices sont renvoyées dos à dos au profit d’une analyse qui insiste sur les déterminants régionaux, économiques et politiques propres à chacune des situations nationales et des périodes historiques considérées.

En dépit de la diversité des «  prisons modèles » envisagées, la succession des études de cas fait rapidement apparaître certaines lignes de force qui caractérisent ces « utopies carcérales ». La première, la plus évidente, réside dans leur éphémère désignation comme exemples à suivre et de leur destinée commune : l’oubli, la fermeture, la destruction ou la reconversion hôtelière, muséale, commerciale, touristique ou culturelle. Nombre de ces établissements partagent et ont partagé, par exemple, la même quête d’un régime de détention basé sur les convictions et préjugés de leurs promoteurs en matière de surveillance, discipline ou nécessité d’autodiscipline. Elles illustrent en outre, et ce n’est pas une caractéristique propre aux prisons modèles bien qu’elles l’investissent tout particulièrement, le spatialisme, qui pour l’auteur reste croyance illusoire dans la capacité d’un espace circonscrit à surmonter les contradictions sociales, comme un excès de crédit porté au pouvoir de l’espace en soi aux dépens des interactions ou pratiques sociales concrètes (p. 189).

Si l’analyses menée pour chacune des prisons modèles examinées plonge le lecteur dans différentes entreprises réformatrices «  fascin[é]es par la technologie pénitentiaire » (Faugeron, Houchon, 1985, 129), la conclusion de l’auteur invite à s’extraire de cette fascination. Car, pour lui, il faut considérer la faillite des modèles successifs comme autant de succès paradoxaux. À ses yeux, elles parviennent en effet à actualiser la force d’attraction d’un réformisme carcéral perpétuel : trouver, enfin, la «  bonne » prison, le «  bon » régime, les «  bons » savoirs adéquatement traduits en mode de gouvernement socio-spatial. La réussite de l’attrait pour les diverses utopies pénitentiaires viendrait de ce qu’elles verrouilleraient la critique de la prison par une surenchère technologique permanente occultant la « gestion différentielle des illégalismes » sur laquelle elle devrait pourtant reposer puisqu’elles n’affrontent jamais ces questions de base : qui est enfermé ? Pourquoi ? Quels sont les comportements incriminés et ceux qui font l’objet d’une tolérance sans cesse reconduite ? Autrement dit, à quelle «  économie du punissable » nous confrontent-elles (p. 199) ?

L’utopie carcérale est un ouvrage stimulant pour qui s’intéresse à l’histoire et à l’actualité de la prison et en particulier aux mouvements réformateurs qu’elle a connus et connaît aujourd’hui. La multiplicité des lieux et des époques dans lesquels l’ouvrage situe ses exemples enrichit la compréhension de l’histoire des débats carcéraux français des XIXème et XXème siècles, comme celui de l’adoption relative du modèle cellulaire ou du panoptisme. Il contribue ainsi à la réflexion contemporaine sur la circulation intercontinentale des « modèles carcéraux ».

La structure originale et souvent féconde du propos génère néanmoins deux légères frustrations. D’une part, la multiplicité des renvois internes est parfois équivoque : certains d’entre eux sont liés aux nécessités de l’analyse tandis que d’autres semblent procéder des choix de structure. D’autre part, la profusion des questionnements de l’auteur l’amène à ne survoler que certains thèmes originaux, notamment les transferts de modèles carcéraux, qui restent sans influence notable sur le propos conclusif. Or, contrairement à ce à quoi on pouvait s’attendre, les dernières pages ne se focalisent que sur le cas français.

Dans un style nuancé, enlevé et non dénué d’humour, voilà une étude stimulante et rare, dédiée aux expériences utopiques en matière carcérale, à leur variabilité et similitudes historiques et à l’importance d’une telle histoire pour les temps présents.

Joël Charbit


Utopia – Architecture et utopie (3/4)  – Dessine-moi une prison (LSD – France Culture)

L’architecture peut-elle être une solution pour une réforme du système pénitentiaire ?

Fleury-Mérogis, printemps 2017. Taux d’occupation, 190%. Six surveillants viennent de subir des attaques, le personnel est en grève. C’est la plus grosse prison d’Europe, un ancien fleuron national, une prison-modèle ouverte en 1968. Baies vitrées, lumières, systèmes électroniques, la mégastructure finit sa rénovation et a expulsé les derniers rats.

« Utopie carcérale », on pourrait penser à un oxymore de mauvais goût. Pourtant la question de l’utopie traverse toutes les réflexions entamées au début du 19ème siècle sur la prison et de la réforme possible des criminels par l’emprisonnement. Comment le criminel pourrait-il s’amender – s’il le peut – et comment les lieux de l’incarcération peuvent-ils aider à cet amendement ? La question de la prison-modèle, idéale, traverse  ainsi toute la question de la punition par l’incarcération dans notre système judiciaire.

Du panoptique – partiellement réalisé – du 19ème siècle au modèle urbain des prisons contemporaines, l’idée est d’interroger cette notion d’utopie carcérale, et comment l’injonction contradictoire de la punition et de l’amendement se traduit dans l’architecture pénitentiaire.

Fleury-Mérogis est perçue comme une prison modèle parce qu’elle permet l’association de milliers de détenus et donc une baisse des coûts de gestion et de construction… Mais elle devient rapidement un contre modèle du fait du gigantisme.

Les programmes successifs de construction de nouvelles prisons ont toujours avancé l’argument qu’on allait enfin appliquer cette idée d’encellulement individuel mais la construction de nouvelles prisons n’a jamais stoppé cette surpopulation carcérale.

Elsa Besson

avec Olivier Milhaud, géographe, Elsa Besson, historienne de l’architecture, Jean-Christophe Loy, directeur du centre pénitentaire de Beauvais, Aline Fouque, directrice infrastructure et sécurité de Fleury Mérogis, Alain Cangina, ancien détenu, Chrisotophe Dorangeville, surveillant.

Une série documentaire de Camille Juza, réalisée par Guillaume Baldy 

La mafia du CO2

La criminalité en col blanc (1/4)  – La mafia du CO2 (France Culture)

En 2005, afin de lutter contre le réchauffement climatique, l’Union européenne met en place une bourse d’échange de quotas d’émissions de CO2, principal gaz à effet de serre. Mais dès 2008, un système de fraude à la TVA sur ces quotas se met en place, détournant entre 5 et 10 milliards d’euros…

« Dans la lutte contre le changement climatique, les États européens se sont engagés à réduire les émissions de CO2, et, pour cela, ont demandé aux entreprises de réduire leurs propres émissions. Cela a concerné 12 000 sites industriels. Pour organiser tout cela, on a choisi la voie du marché… » (Aline Robert)

Nous entamons aujourd’hui une nouvelle série sur les affaires économiques et à la criminalité en col blanc. Une semaine qui commence par ce que l’on a appelé l’affaire des quotas carbone…

En 2007 – conformément aux mesures européennes de limitations des émissions de CO2 – la France a créé un marché des quotas carbone. Le principe était le suivant : chaque année, les entreprises se voyaient attribuer des quotas, qu’elles pouvaient revendre ou racheter à d’autres, selon leurs besoins. L’idée du pollueur-payant convertie en marché financier… Il aurait pu en être ainsi pendant longtemps, si quelques failles, concernant la TVA, n’avaient été repérées et grassement exploitées. Il était une fois des brigands courant de Paris à Tel-Aviv,  et une gigantesque fraude au carrousel…

Au micro d’Entendez-vous l’éco ? aujourd’hui pour revenir sur l’incroyable histoire de la fraude aux quotas de carbone : Aline Robert, journaliste, auteure de l’ouvrage Carbone connexion, publié chez Max Milo, et Me Alain Abitan, avocat au barreau de Paris, qui a représenté l’un des protagonistes de cette affaire, Grégory Zaoui.

« Il va s’échanger des quotas de carbone. Sur ce type de « matière première » – mais en réalité c’est juste du vent – on applique de la TVA. A partir de ce moment, cela a donné l’idée à certains protagonistes d’éluder cette TVA… » (Alain Abitan)


Dossier : la mafia du CO2 (Mediapart)

1,7 milliard d’euros volés. Au moins quatre meurtres. Un Etat aveugle. Des politiques impliqués. Des soupçons sur la police. Le dossier de Mediapart sur le “casse du siècle”, la fraude aux quotas carbone.

21 articles


L’incroyable histoire de l’arnaque au carbone (Le Monde)

Le Monde propose une série en cinq épisodes sur l’escroquerie gigantesque qu’a été l’affaire des « quotas carbone ». Les sommes envolées donnent le tournis : au moins 1,6 milliard d’euros de pertes pour la France en moins d’un an, 6 milliards pour les pays de l’Union européenne.

Par Simon Piel et Pascale Robert-Diard

L’idée de départ se voulait vertueuse : pour limiter l’émission des gaz à effet de serre, l’Etat français crée en 2007 un grand marché des quotas carbone, BlueNext. Chaque année, des quotas étaient attribués aux entreprises les plus polluantes, qui pouvaient les revendre si elles n’avaient pas atteint leur plafond ou racheter ceux des entreprises qui n’avaient pas dépensé les leurs.

Pour être encore plus citoyen, le marché s’ouvre à toutes les sociétés, qu’elles soient ou non identifiées comme pollueuses. Sans contrôles sur la réalité des acheteurs et des vendeurs. On institue une TVA (taxe sur la valeur ajoutée) sur ces quotas achetés hors taxe et revendus toutes taxes comprises (TTC) – l’Etat se chargeant d’avancer la TVA. Personne n’avait prévu que des escrocs familiers de l’arnaque à la TVA se précipiteraient dans cette faille et voleraient systématiquement les 20 % de TVA sur chaque transaction. Jusqu’à gagner, pour certains d’entre eux, plus de 500 000 euros par jour.

Le 9 décembre 2009, Europol, l’organisation européenne des polices, publie un communiqué dévastateur :

Le marché européen des échanges de quotas de CO2 a été victime d’échanges frauduleux depuis dix-huit mois. Dans certains pays, jusqu’à 90 % du marché du carbone était le fait d’activités frauduleuses. »

Née de la délinquance financière, l’affaire s’est hissée au rang de la criminalité organisée avec son lot d’extorsions, de règlements de comptes et d’assassinats… En juin 2017, plusieurs auteurs ont été condamnés en appel, après l’avoir déjà été en première instance. Des nouveaux procès sont prévus à la rentrée et en janvier 2018.

  • Episode 1 : L’aubaine

L’espace de liberté que les Etats ont créé n’a qu’un seul antécédent, celui de la haute mer. Ce phénomène criminel, ce n’est pas la mafia, c’est la piraterie. »

Patrice Amar, procureur financier de la République de Paris

Pendant que Bercy et le ministère de l’environnement s’autocongratulent sur le succès du marché carbone, les familiers de l’escroquerie à la TVA se frottent les mains. Tous appartiennent au milieu juif séfarade du quartier parisien du Sentier et de Marseille et cela fait des années qu’ils jouent sur les taux de TVA, achètent haut taxe des conteneurs entiers de jeans, de Converse, d’ordinateurs ou de téléphones, les revendent toutes taxes comprises et disparaissent avant que l’Etat ne leur réclame le remboursement de la TVA perçue. Mais c’est lourd, il faut gérer des marchandises par tonnes, multiplier les intermédiaires, corrompre les douaniers…

Avec les quotas carbone, rien de tout cela : tout est immatériel. En quelques clics, on achète et on revend, en empoche et on disparaît. L’aubaine est telle qu’ils n’en reviennent pas. L’un des protagonistes résume ainsi : « J’ai travaillé dur pour mes escroqueries. Mais là, le CO2, c’était pas du boulot. »

Pour s’assurer la plus grosse part du marché, il faut multiplier les sociétés, trouver des gérants de paille : tout fait l’affaire, on recrute les cousins et les oncles et tantes, mais aussi des clochards, des vieilles hôtesses de bar marseillais, des retraités que l’on habille, coiffe et que l’on accompagne dans les banques en France, à Chypre ou à Singapour pour ouvrir des comptes de sociétés aux noms tous plus rocambolesques les uns que les autres : Carbonara, Label 5 Great Luck International, CimesCO2, International Conqueror, Enthousiasm for Life.

Lire :   l’épisode 1/5 dans son intégralité

  • Christiane Melgrani, la « marraine » de Marseille

Née à Marseille il y a cinquante-huit ans mais d’origine corse, cette ancienne professeuse de mathématique est soupçonnée d’être à la tête de l’équipe qui est parvenue à éluder le plus gros montant de TVA sur les droits à polluer : 300 millions d’euros en moins d’un an. Connue pour des fraudes à la TVA sur la téléphonie, c’est une figure du quartier du Panier, à Marseille. Elle a longtemps tenu un piano-bar dans le quartier de l’Opéra et connaît bien le monde de la nuit, tout comme sa compagne, Angèle Porcaro, une Napolitaine dont la gargote La Cantinette est devenu le lieu de rassemblement de toutes leurs amies anciennes hôtesses de bar. Les relations corses de « la Marraine du panier » suffisent à la faire respecter. « Tout le monde sait que c’est une personne dont il vaut mieux être l’ami », dit l’un de ses associés.

Lire :   le portrait de Christiane Melgrani

  • Episode 2 : Le jackpot (publication mardi 15 août)

On ne joue pas au poker avec des cartes bleues. »

Marco Mouly, condamné en appel pour escroquerie, en juin 2017

Jamais aucun acteur de la fraude n’aurait cru pouvoir gagner autant d’argent, si facilement et en si peu de temps. « On aurait dit du faux argent », dit l’un d’eux. Les têtes tournent devant ce tombereau de cash. Les escrocs, issus de Belleville, Aubervilliers ou Mantes-la-Jolie, sont mus par un fort esprit de revanche sociale. L’heure est à la fête et à l’insouciance.

Pour transformer cet argent dissimulé sur des comptes offshore en espèces sonnantes et trébuchantes, une division internationale du travail est très bien rodée : des familles de la communauté juive de Djerba, en Tunisie, font office de banquiers parallèles, des Chinois d’Aubervilliers assurent la « décaisse », les banquiers de Dubaï sont peu regardants sur l’origine des fonds.

Mais le premier « blanchisseur » reste l’Etat français qui, avec la Caisse des dépôts et consignations (CDC), continue d’avancer sans barguigner les montants hallucinants de TVA qu’elle envoie à des filiales des pseudo-sociétés du carbone, toutes localisées dans des paradis fiscaux. Les escrocs rigolent : « C’est bien pour ça qu’on l’appelle la Caisse ! »

Pour beaucoup des protagonistes, il est surtout plus urgent de dépenser ce flot continu d’argent. Marco Mouly, Samy Souied et Arnaud Mimran le flambent dans les casinos de Las Vegas ou dans des parties de poker à 400 000 euros le jeton, en montres de grands horlogers et autres Ferrari, Rolls et Lamborghini. Ce qu’ils perdent, ils le regagnent le lendemain. Pour la bar-mitsvah de son fils, Arnaud Mimran s’offre les services de Puff Daddy et de Pharrell Williams, Patrick Bruel et Gad Elmaleh jouent les Monsieur Loyal et chacun des 600 invités reçoit un iPad en guise de carton d’invitation. L’heure est à la démesure.

Lire :   l’épisode 2/5 dans son intégralité

  • Cyril Astruc, le Rastignac de Mantes-la-Jolie

Fils d’un tailleur et d’une institutrice rapatriés d’Algérie, Cyril Astruc se promet tôt d’échapper à ce monde auquel il appartient : classe moyenne, salaires modestes, budget serré, vies sages, horizons restreints. Simple courtier dans un cabinet d’assurance, il monte à 22 ans sa propre affaire en se spécialisant dans les appartements de prestige et les véhicules de luxe. Il devient l’ami de trafiquants de stupéfiants dont il assure les biens sans être trop exigeant sur l’authenticité de leurs titres de propriété. Après un passage par la case prison, il s’enrichit avec les escroqueries à la TVA dans la téléphonie et partage sa vie entre la Californie et Israël. Devenu ensuite l’une des figures de l’escroquerie au carbone, il dit l’argent a cette vertu, « de lui donner le temps de rendre les femmes amoureuses ». Sans doute est-ce pour cela qu’il a été si pressé d’en gagner.

Lire :   le portrait de Cyril Astruc

  • Episode 3 : La surchauffe (publication mercredi 16 août)

On ne pouvait quand même pas refuser les candidats pour délit de faciès ! »

Serge Harry, directeur général de Bluenext

A mesure que les acteurs de la fraude affichent leur fortune sans complexe, de nouvelles équipes se constituent pour participer à cette immense fête qui se tient sur le marché du carbone. Ça ne durera pas, c’est certain, il faut en profiter au maximum. La concurrence entre les équipes change de nature. Les alliances se font et se défont. Les escrocs commencent à se déchirer entre eux.

Il est temps pour eux de se faire plus discrets et de se trouver des protections. D’autant qu’au sommet de la chaîne alimentaire du crime, le milieu n’apprécie pas beaucoup ces gens qui gagnent autant d’argent en si peu de temps et surtout sans lui. Le grand banditisme a aussi de l’argent à blanchir et des gros bras pour protéger les hommes et les espèces. Mais chez ces professionnels de la prédation, la protection ne va pas sans le racket. « Je préfère payer la police que les voyous », dit l’un des escrocs, qui se vante d’avoir ses entrées à la police judiciaire. Celle-ci est en effet friande d’informations sur les voyous qu’il arrive désormais aux fraudeurs de côtoyer. C’est une bonne monnaie d’échange. Plusieurs grands policiers se laissent tenter.

En juin 2009, la France siffle la fin de la partie. Les quotas sont exonérés de TVA. Le marché du carbone s’effondre aussitôt.

Lire :   l’épisode 3/5 dans son intégralité

  • Le commissaire Neyret, flic aux liaisons dangereuses

A Lyon, le commissaire Michel Neyret, ancien patron de l’antigang, est une figure à laquelle on doit l’arrestation de plusieurs gros trafiquants. C’est un flic à l’ancienne. Il est proche, parfois trop proche de ses informateurs. Pour les escrocs du carbone, le grand flic ne tarde pas à être une proie de choix. En échange de quelques renseignements, ils en obtiennent d’autres, bien plus importants, sur les enquêtes en cours ou les mandats d’arrêt internationaux lancés contre certains d’entre eux. Ils convient Michel Neyret à leurs fêtes sur la Côte d’Azur, lui font essayer leur Lamborghini à Monaco, l’emmènent avec sa femme au Maroc et finissent par lui proposer de déposer un joli magot sur un compte bancaire en Suisse pour sa retraite.

Lire :   le portrait de Michel Neyret

  • Episode 4 : Morts à crédit (publication jeudi 17 août)

Tant qu’on a des problèmes c’est qu’on est encore vivant. »

Gad Chetrit, associé de Christiane Melgrani

En avril 2010, un cap est franchi. Amar Azzoug, spécialiste du recouvrement de dettes et proches de certains escrocs du carbone, est assassiné en pleine journée à Saint-Mandé (Val-de-Marne). On ne rit plus. La police criminelle entre dans la danse, les escrocs du Sentier découvrent avec effroi les convoitises qu’ils suscitent et comprennent que leur magot ne se trouve qu’à portée de calibre.

Quatre assassinats suivent, dont celui de Samy Souied, l’un des fraudeurs, tué porte Maillot en septembre 2010. Parallèlement à l’enquête de la brigade criminelle, des membres de son entourage s’autoproclament à la fois recouvreurs de dettes et justiciers.

En Israël, où beaucoup d’escrocs ont trouvé refuge, le climat change. L’opinion publique commence à rejeter ces « Tsarfatim » – comme on appelle les Juifs de France – qui, avec leurs millions d’origine douteuse, font flamber les prix de l’immobilier. La proximité de certains d’entre eux avec des groupes criminels locaux contribue à faire cesser la relative immunité dont ils bénéficiaient de la part des pouvoirs publics.

Lire :   l’épisode 4/5 dans son intégralité

  • Arnaud Mimran, le Janus de l’Ouest parisien

Contrairement à tous les autres acteurs, il est le seul à être issu d’un milieu bourgeois et il était déjà à la tête d’une belle fortune avant de se lancer dans le carbone. Pour lui, c’est la bascule. La flambe, le sentiment de toute-puissance, la vie privée qui vole en éclats. Il se brouille avec son beau-père, un homme important de la communauté juive parisienne, qui est retrouvé assassiné dans son lit. Il est à côté de Samy Souied quand celui-ci se fait tuer porte Maillot. « Lui, c’est quand même étonnant que chaque fois qu’il a un intérêt avec quelqu’un, l’mec, l’mec y glisse », commente un proche des fraudeurs.

Lire :   le portrait d’Arnaud Mimran

  • Episode 5 : Fin de partie (publication vendredi 18 août)

Il faudrait me nommer à la tête du pôle financier. »

Cyril Astruc, l’une des figures de la fraude à la TVA

Démasqués, rackettés, menacés… les plus gros fraudeurs n’ont plus que deux options : la cavale ou la prison. En Israël, après avoir acheté des villas à plusieurs millions d’euros, des boîtes de nuit et des boutiques de luxe pour la clientèle russe, ils s’ennuient et se font livrer des pizzas en jouant au tiercé, cadenassés dans leur prison dorée. Les autorités locales décident de coopérer étroitement avec la France, qui envoie demandes d’entraide sur demande d’entraide. Les escrocs ne sont plus en sécurité dans la banlieue clinquante de Tel-Aviv.

En tout, près d’une vingtaine d’instructions sont ouvertes, une équipe du service des douanes travaille à temps plein sur ces escrocs. Certains préfèrent rentrer en France et se présenter à la justice. Ils espèrent encore que la sanction sera, comme elle l’a si longtemps été, un simple « accident du travail ». Mais la dimension pharaonique de l’escroquerie, les liens avec la criminalité organisée et surtout le changement d’état d’esprit à l’égard de la fraude, a modifié les échelles de peines. Les premières condamnations tombent, entre huit et dix ans ferme.

Lire :   l’épisode 5/5 dans son intégralité

  • Epilogue : Monopoly judiciaire

Même si l’argent de la fraude s’est en grande partie évaporée dans des paradis fiscaux, les enquêteurs et les magistrats saisissent tout ce qu’ils peuvent récupérer : biens immobiliers, voitures de luxe, sacs de marque, bijoux, diamants, montres et comptes en banque. « Le parquet financier est devenu une agence de recouvrement », se lamente un escroc.

Face à la multiplication des cavales en cours d’instruction ou lors des procès, les juges demandent systématiquement des placements en détention et n’accordent des remises en liberté provisoire que contre des cautions faramineuses. Quarante-cinq millions d’euros pour l’un des escrocs marseillais, qui… les verse !

Lire :   l’épilogue de la série sur la fraude à la TVA