Biodiversité : la grande extinction

Biodiversité : ça disparaît près de chez vous (Libération)

Cette fois, il ne s’agit pas d’ours polaires ou de papillons exotiques : l’extinction de masse concerne des centaines d’animaux ou plantes de notre quotidien, qui se raréfient à une vitesse ahurissante, fragilisés par les activités humaines. Faudra-t-il bientôt parler au passé des hérissons ou des lapins de garenne ?

Ce sont de petits signes, auxquels on ne prête pas attention, et qui deviennent de plus en plus flagrants. Les pare-brise propres après un voyage en voiture alors qu’il y a une quinzaine d’années ils étaient maculés d’insectes écrasés. Les printemps de plus en plus silencieux, les alouettes, moineaux, perdrix ou hirondelles qu’on ne voit plus qu’occasionnellement. Les hérissons, grenouilles, libellules ou vers de terre qui se font rares. Le coquelicot qui n’égaye plus les blés, et qu’on doit réintroduire, l’immortelle des sables ou la violette de Rouen qui tirent leur révérence. C’est arrivé près de chez vous. Cela arrive près de chez nous, ici et maintenant. «Globalement, 30 % des espèces sur le territoire français sont menacées, assure Sébastien Moncorps, directeur du comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature. Cette situation est symbolique de ce qui se passe dans le monde.» La biodiversité du quotidien disparaît sous nos yeux, à une vitesse vertigineuse, ahurissante.

Un enjeu mal compris

Fin mars, des chercheurs du Muséum d’histoire naturelle et du CNRS lancent l’alerte : dans nos campagnes, les populations d’oiseaux communs ont chuté d’un tiers en quinze ans. Un choc, quelques mois seulement après une étude allemande pointant la disparition, en trente ans, de près de 80 % des insectes volants en Europe. Il ne s’agit plus d’un ours polaire par-ci ou d’une espèce exotique de papillon par-là, mais de la faune, de la flore et des écosystèmes qui nous entourent. Et, surtout, on l’oublie trop souvent, dont l’humain fait partie et dont il dépend pour respirer, manger, boire, se soigner, s’abriter, se vêtir, obtenir énergie et matières premières, protéger les littoraux, stocker le carbone, etc. Autant de «services écologiques» gratuits et irremplaçables.

Le bon fonctionnement de la biodiversité est vital pour l’humanité. Autant que le climat, les deux étant interdépendants. C’est le message qu’essayera de faire passer Nicolas Hulot, vendredi à Marseille, en présentant les grands axes de son plan biodiversité (lire page 5). Le ministre de la Transition écologique et solidaire devra déployer toute sa force de conviction pour secouer les consciences, jusqu’en haut lieu. L’enjeu est mal compris, donc négligé.

«Cascades biologiques»

Le concept de «biodiversité», complexe, n’est apparu que dans les années 80. Il désigne le tissu vivant de la planète, soit l’ensemble des milieux naturels (océans, prairies, forêts, mares…) et des espèces (y compris Homo sapiens), mais aussi les interactions entre les organismes vivants et leur milieu. Comment l’Homme a-t-il réussi à dérégler ces symbioses ? Comment autant d’espèces aux morphologies si différentes, vivant dans des milieux si divers, peuvent-elles être touchées par un même déclin généralisé ? «Un cocktail de facteurs, répond Sébastien Moncorps. Le changement climatique se combine à la pollution, aux pratiques agricoles intensives, à l’influence des espèces invasives et à la disparition des milieux naturels.» Cette dernière dynamique est la cause principale de l’effondrement continu de l’état de la biodiversité commune en France, selon lui. Tous les ans, 66 000 hectares d’espaces naturels et agricoles sont grignotés par l’urbanisation et les grandes infrastructures. Depuis 2006, le territoire a ainsi perdu l’équivalent d’un département comme la Seine-et-Marne. Une artificialisation qui provoque l’imperméabilisation des sols. «Une fois qu’il est bétonné, le sol n’est plus utilisable pour autre chose que les activités humaines, explique Alexandra Langlais, juriste au CNRS, spécialiste des interactions entre la biodiversité et l’activité agricole. C’est irréversible. On se retrouve aujourd’hui à devoir fabriquer de nouveaux sols à partir de déchets, pour les remplacer.» Idem pour l’intensification des pratiques agricoles par l’accélération des rotations de cultures, l’usage systématique de pesticides et le recours à des engins mécaniques qui écrasent les terres. «La majorité des sols européens est menacée d’épuisement, poursuit la juriste. Une fois morts, les sols n’ont plus de capacité de régénération et de production agricole. Ils perdent leur pouvoir de filtration de l’eau et de régulation des inondations. Ces pratiques tuent la biodiversité en profondeur, comme les vers de terre.» Mais, dans ce cas, le mouvement est encore réversible grâce à l’agroécologie et des techniques comme le recours à des auxiliaires de culture (pucerons, coccinelles) qui luttent contre les ravageurs et permettent la pollinisation.

Les produits chimiques ont aussi un impact direct sur les animaux, les plantes et la microfaune souterraine. «Les grands prédateurs concentrent de fortes quantités de substances toxiques, assure Jérémy Dupuy de la Ligue pour la protection des oiseaux. On observe chez les rapaces, par exemple, des cas d’empoisonnement, de baisse de reproduction et de fragilisation de la coquille des œufs.» Par définition, les pesticides visent à tuer végétaux, insectes et ravageurs. «Il faut recréer des cascades biologiques, insiste Christian Huygue, directeur scientifique Agriculture à l’Institut national de recherche agronomique (Inra). Nous devons repenser le système de fonctionnement agricole jusqu’à nos choix d’alimentation. Vouloir manger des tomates en hiver participe au cercle vicieux de la perte de la biodiversité.» Les animaux et végétaux souffrent aussi de la fragmentation de leurs habitats, par la construction d’infrastructures comme des routes, des zones industrielles, la disparition des haies et des chemins. Certaines espèces, comme la vipère péliade, se trouvent isolées par petites populations qui peinent à se perpétuer.

«Grands dinosaures herbivores»

S’ajoute à tout cela le changement climatique. Certaines espèces d’oiseaux migrateurs commencent déjà à revenir plus tôt dans nos contrées pour se reproduire. D’autres n’ont pas la même chance. Certains animaux et insectes qui se déplacent au sol pourraient ne pas réussir à avancer vers le Nord sous la pression de la hausse des températures globales. «Une augmentation de 0,55°C correspond à un déplacement des écosystèmes de 100 kilomètres vers les pôles et de 100 mètres en altitude, assure Jean-Dominique Lebreton, écologue spécialiste de la démographie animale et membre de l’Académie des sciences. Même si les contributions nationales de la COP 21 sont respectées, on risque de voir une hausse d’environ 3°C d’ici 2100 et la végétation méditerranéenne se retrouverait en Bourgogne.» Un réchauffement si rapide que certaines espèces ne pourraient pas avoir le temps de s’adapter. «Les oiseaux montagnards qui nichent en prairies alpines vont être poussés vers les sommets avec la remontée des forêts en altitude, détaille Jérémy Dupuy. Ils sont condamnées à disparaître de certains massifs montagneux.» Jean-Dominique Lebreton alerte sur un autre versant du phénomène : «Le déclin mondial des grandes espèces (ours, éléphants, singes…) est un avertissement avant toute crise d’extinction massive. Lors de la dernière grande extinction, ce sont les grands dinosaures herbivores qui ont disparu les premiers.» Signe que la mécanique est enclenchée : aujourd’hui, c’est la biodiversité du quotidien qui s’efface de nos mers et de nos campagnes


Bruno David : «On ne pourra pas toujours s’en tirer, il n’y a pas de planète B»

Il y a dix ans, on était réveillé par les oiseaux, plus aujourd’hui. Un constat parmi mille autres de l’extinction majeure des espèces qui bouleverse la planète de façon irréversible. Le naturaliste Bruno David, président du Muséum d’histoire naturelle, s’alarme.

Le naturaliste Bruno David, président du Muséum national d’histoire naturelle, partage le constat alarmiste de ses pairs. Et craint que l’homme ne soit pas capable de réagir à temps.

Les scientifiques n’ont plus de mots assez durs pour qualifier l’état de la biodiversité : «Anéantissement biologique», «défaunation aux conséquences catastrophiques»… La situation est-elle si grave ?

J’aime bien prendre du recul. Lors des derniers 500 millions d’années, il y a eu cinq crises d’extinction majeures de la biodiversité et une cinquantaine d’autres plus petites. On peut en tirer des leçons. Premièrement, il n’y a pas deux crises identiques, elles sont toujours conjoncturelles. Deuxièmement, les crises ne tuent pas, elles ne provoquent pas une hécatombe mais sont plus pernicieuses : de génération en génération, les espèces sont moins peuplées. Une crise est mondiale et touche différents groupes d’espèces. Dernière caractéristique : elles sont brutales à l’échelle géologique, de l’ordre du million d’années en moyenne. La deuxième leçon à retenir des crises passées est qu’elles ont toutes été multifactorielles.

On serait donc en train de provoquer et vivre la sixième extinction majeure des espèces ?

Rappelons les faits. Nous constatons un déclin mondial et extrêmement brutal de la biodiversité, qui touche des groupes extrêmement divers, les vertébrés, les insectes et la microfaune du sol. Ça n’a jamais été aussi rapide dans l’histoire. La vitesse est le facteur le plus inquiétant.

Si on extrapole les chiffres du Millenium ecosystem assessment (1) étudiant les 200 dernières années, on aboutit à une éradication de tous les mammifères en environ 10 000 ans. Et cela peut s’accélérer. De même pour le changement climatique, on est sur des vitesses de bouleversement qui ne sont pas compatibles avec la vie végétale et animale.

Vous dites que la crise actuelle est multifactorielle. Quels sont ces facteurs ?

On parle beaucoup du réchauffement climatique, mais la plus grosse pression sur la biodiversité est le changement d’usages. C’est l’utilisation qu’on fait de la planète qui touche le plus la biodiversité. Les études sur le déclin des oiseaux communs publiées par le Muséum et le CNRS, fin mars, montrent que dans les plaines agricoles, l’utilisation des produits phytosanitaires et l’intensification des pratiques empêchent les oiseaux de se reproduire correctement. La pollution, l’agriculture, le changement climatique sont autant de facteurs qui s’additionnent.

On peut donc bien parler d’«anéantissement biologique» ?

Oui. Je ne l’aurais peut-être pas dit il y a quelques années parce qu’on n’avait pas toutes les données détaillées sur le déclin des espèces communes. Mais depuis cinq ans, on empile les mauvaises nouvelles. La diminution des oiseaux, des insectes, de la microfaune du sol qu’on observe en France est extraordinairement alarmante. On est en plein milieu d’une crise du passé. Sauf qu’on va beaucoup plus vite.

Est-on en train de la vivre en France ?

Chez nous, dans nos jardins, beaucoup de gens constatent qu’il y a moins de lapins de garenne et de hérissons, par exemple. Il y a dix ans, j’étais réveillé par les oiseaux à 5 heures du matin, qui faisaient un boucan pas possible. Aujourd’hui, je ne le suis plus, et je ne pense pas être devenu sourd. Face à cela, je me dis : «Ce n’est pas possible. Qu’avons-nous fait ?» On détruit leurs environnements. On bourre les champs de produits phytosanitaires. On met des enrobages sur les graines de céréales pour qu’elles ne soient pas mangées par les parasites et cela empoisonne les animaux. On injecte des perturbateurs endocriniens dans l’eau. Les bestioles se reproduisent moins bien, voire s’empoisonnent. On perturbe tout le système écologique.

Un système dont les humains font partie…

Le dualisme nature versus homme est totalement faux. On a deux kilos de bactéries en nous dont notre vie dépend. En tant qu’espèce, on vit en symbiose avec le reste du monde. On en a besoin pour exister, pour manger, boire. Quand on porte atteinte à la biodiversité, c’est à nous, humains, qu’on porte atteinte. On est en train de gravement perturber le fonctionnement des écosystèmes qui nous rendent un tas de services : la purification de l’eau, de l’atmosphère, les ressources alimentaires, la régulation des grands cycles biochimiques et du climat.

Ces fonctionnements peuvent basculer vers de nouveaux équilibres si on les modifie de manière trop importante. Des équilibres dont on ne connaît pas les conséquences. J’aime prendre l’exemple de la tour Eiffel. Si on lui enlève une, deux, trois poutrelles, c’est comme si on enlève des espèces de certains écosystèmes. Au bout d’un moment, la tour Eiffel va s’effondrer. On aura basculé dans un nouvel écosystème qui ne rendra pas les mêmes services. Et dont les humains seront peut-être absents.

Dans votre livre la Biodiversité de crise en crise, vous posez cette question : «l’espèce humaine sera-t-elle la prochaine à disparaître ?»

Je continue de le penser fortement. Elle ne sera pas la toute prochaine à disparaître, mais sûrement une des prochaines. Parce que nous sommes trop prétentieux de penser qu’avec notre technologie, on pourra toujours s’en tirer. Il n’y a pas de planète B. Il faut arrêter de rêver, il n’y a pas d’autre option que de rester sur Terre pour le moment et d’essayer d’y vivre le mieux possible. La deuxième chose, c’est que nous sommes une espèce complexe, donc fragile. On a une physiologie compliquée, on a l’impression d’avoir une bonne carapace, avec notre technologie, notre pharmacopée, qui nous protègent, mais jusqu’à une certaine limite…

La pharmacopée, qui dépend de la biodiversité…

Oui, il y a des tas d’exemples. Un seul, peut-être le plus spectaculaire. Des bactéries symbiotiques qui vivent sur les larves d’animaux marins microscopiques, les bryozoaires, sécrètent un produit qui est un anticancéreux majeur, contre le cancer du pancréas.

Ces alertes provoquent un certain émoi… qui retombe vite. Pourquoi ?

En étant optimiste, je me dis que nous avons conscience de la manière dont on agit sur notre environnement, donc on a une capacité à réagir. Mais si je me tourne vers l’histoire des sociétés, je constate que l’homme a un comportement puéril face à des enjeux majeurs. Il va, à chaque fois, au bout de son erreur. Nous sommes au volant d’un véhicule sur l’autoroute, nous savons qu’il y a un mur et qu’on y va très vite. Mais la réaction n’est pas à la hauteur de l’enjeu. Je pense qu’on va aller dans le mur. Et ce sera irréversible. Une fois que la tour Eiffel est en mille morceaux sur le Champ de Mars, elle a changé d’état, c’est fini, on est dans le mur.

Sait-on quand se situe ce point de bascule ?

Le paléo-écologiste Anthony Barnosky estime que cela se passera autour de 2050, en extrapolant une tendance : pour le moment, 25 % de la surface des continents est touchée par les changements anthropiques de manière importante. Il continue la courbe et estime que quand on atteindra 50 à 60 %, la planète va commencer à fonctionner autrement. Mais je pense que c’est difficile à évaluer, car on ne sait pas comment on va réagir, quelle sera la pression démographique. En 1980, on était 4,5 milliards d’humains, aujourd’hui, on est plus de 7,5 milliards.

Que faire pour éviter ce basculement ?

Je n’ai pas de solution miracle, je ne suis ni politique ni économiste, je suis naturaliste, je porte un constat. Il faut complètement changer de mode de consommation. Mais la première remise en cause est d’abord démographique. Si on ne veut pas totalement changer de mode de vie, il faut qu’on accepte une réduction de la population. On est dans un modèle économique où il faut qu’elle augmente, mais jusqu’où ? 200 millions, 500 millions, pour la France ? Notre planète est finie, on ne peut pas avoir une croissance infinie, c’est du b.a.-ba. A un moment, il va falloir changer de système. Je pense qu’on ne sera pas capables de le faire, et que ce sont les circonstances qui nous l’imposeront. Le fait que les écosystèmes ne nous rendront plus les mêmes services, que les territoires ne seront plus habitables comme ils l’étaient, risque de provoquer des grandes migrations écologiques extraordinairement violentes et des guerres. Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut absolument qu’on freine. Mais rien que l’interdiction de trois insecticides néonicotinoïdes en Europe pour protéger les pollinisateurs, vous avez vu le barouf que ça a fait !

Que pouvons-nous faire en tant que citoyens ?

D’abord, on peut utiliser nos bulletins de vote. On peut aussi manifester : on a le droit de s’exprimer sur l’environnement, de manière démocratique et pacifique. Dans notre vie quotidienne, il faut s’interroger sur chacun de nos petits gestes, sans pour autant renoncer à vivre.

Les petits gestes suffiront-ils ?

Non, peut-être pas. Il faut, après, convaincre les politiques. Nicolas Hulot est sans doute la bonne personne au bon endroit pour le moment, parce qu’il a cette sensibilité.

Qu’attendez-vous de son plan biodiversité ?

Je prends tout ce qui est bon à prendre.

Le gouvernement se montre incohérent, par exemple avec le projet de mine d’or géante en Guyane, soutenu par Emmanuel Macron…

Il y aura forcément des incohérences, car on ne peut pas basculer dans un autre système économique du jour au lendemain. Je pense qu’on en est incapables, moi le premier. Mais il y a quand même le début d’une vraie prise de conscience. Elle ne se traduit juste pas encore en actes.


15 espèces communes en voie de disparition

Abeille domestique

Apis mellifera. Taille : 11 à 13 mm (ouvrière), 15 à 20 mm (reine). Population d’une ruche : 60 000 abeilles maximum.

Aussi appelée abeille domestique, l’apis mellifera est l’espèce la plus répandue et la plus connue, celle qui produit notre miel. «Depuis plusieurs semaines, l’Union nationale de l’apiculture française reçoit des appels d’apiculteurs de différentes régions françaises rapportant des mortalités anormales de leurs colonies en sortie d’hiver», alertait fin avril l’organisation. Une nouvelle année s’ajoute à la série noire que connaissent les abeilles depuis vingt ans, période sur laquelle la production française de miel a été divisée par deux. Elles sont dévastées par les néonicotinoïdes, ces pesticides neurotoxiques pour elles, répandus sur les champs qu’elles butinent. La mort des abeilles est dangereuse pour la biodiversité car elles assurent la pollinisation de la plupart des végétaux. Un «service écologique» que l’Inra a évalué à 154 milliards d’euros par an dans le monde.

Martin-pêcheur

Alcedo atthis. Taille : 18 à 19 cm de longueur, 30 à 36 cm d’envergure. Poids moyen : 26 à 50 g. Population : 10 000 à 18 000 couples.

Espèce discrète mais reconnaissable à son corps bleu d’eau et son ventre orangé, le martin-pêcheur d’Europe est présent dans une grande diversité d’habitats, près de l’eau courante et stagnante. Il souffre de la dégradation de la qualité de ces eaux, causée par la pollution et les drainages, ce qui réduit ses possibilités d’alimentation en alevins et en petits poissons. L’artificialisation des berges et la disparition des petites zones humides aggravent sa situation. Il a subi une perte de 50 % de ses effectifs depuis 2001, moins 34 % depuis dix ans.

Alouette des champs

Alauda arvensis. Taille : 18 à 19 cm de longueur, 30 à 36 cm d’envergure. Poids moyen : 26 à 50 g. Population : 900 000 à 1 500 000 couples.

Avec ses ailes brunes tachetées de beige, l’alouette des champs est présente dans toute la France. Sa population aurait chuté de 20 % en moins de quinze ans, une tendance observée dans toute l’Europe. C’est l’espèce symbolique du déclin des oiseaux en milieu agricole, même si d’autres sont encore plus mal en point, comme la tourterelle des bois, dont la population a décliné en Ile-de-France de 80 à 90 % sur cette période. Oiseau terrestre qui construit son nid au sol et cherche sa nourriture en fouillant la terre, l’alouette souffre de l’intensification des pratiques agricoles, marquées par une surcharge en bétail dans les pâtures, les travaux du sol plus fréquents, des densités de semis plus fortes et une utilisation accrue de pesticides. Elle est aussi chassée dans le Sud-Ouest.

Pipistrelle

Pipistrellus pipistrellus. Taille : 3,6 à 5,1 cm de longueur, 18 à 24 cm d’envergure. Poids : 3 à 8 g. Population : NC.

Petite chauve-souris au pelage dorsal de brun sombre à brun roux, et au ventre plus clair, la pipistrelle se nourrit de moustiques et de tiques. Elle fréquente tous les milieux, même les plus urbanisés. Comme ses congénères, elle subit la disparition des habitats qu’elle affectionne, du fait de l’isolation et de la rénovation des bâtiments, ainsi que de l’exploitation forestière réduisant l’abondance des vieux arbres. En France, sur les 34 espèces de chauves-souris, 16 sont aujourd’hui menacées ou quasi menacées. D’après l’Observatoire national de la biodiversité, les chauves-souris ont perdu, globalement, près de 40 % de leurs effectifs en dix ans.

Ver de terre

Allolobophora rosea. Taille : 4 à 7 cm. Poids : 1,5 à 3 g. Population : 264 vers de terre en moyenne / m².

Vivant dans les 30 premiers centimètres de la terre, l’allolobophora rosea est l’une des 150 espèces de lombrics représentées en France. Longtemps ignorés, ils intéressent de plus en plus les chercheurs. Et pour cause, c’est la première biomasse animale terrestre. En quarante ans, les grandes cultures auraient vu leur population de lombrics divisée par quatre. Ces membres de la famille des annélides oligochètes souffrent grandement des pratiques agricoles intensives, comme l’utilisation de produits phytosanitaires, la monoculture, les labours continus et le compactage des sols. Les vers de terre sont pourtant essentiels pour garantir le renouvellement des terres et empêcher l’érosion des sols. Ils favorisent aussi l’alimentation et la croissance des végétaux.

Déesse précieuse (libellule)

Nehalennia speciosa. Taille : 19-23 mm pour l’abdomen mâle, 19-22 mm pour la femelle. Population : NC.

Cette petite espèce de libellule, vert métallique à cuivré, vit dans les tourbières et marais. Discrète, elle est très menacée dans l’ouest de l’Europe. Elle a déjà disparu de Belgique et du Luxembourg et sa présence en Allemagne et en France est en péril. L’UICN la classe en «danger critique», dernière étape avant l’extinction. Les principaux facteurs de son déclin sont la destruction des tourbières, leur assèchement par drainage, la pollution et le piétinement trop important des sites. Le réchauffement climatique pourrait aggraver cette situation. En métropole, l’UICN estime que, sur les 89 espèces de libellules, 24 sont menacées ou quasi menacées et deux ont disparu.

Grand hamster d’Alsace

Cricetus cricetus. Taille : 19,8 à 25,5 cm de longueur pour les mâles dont 3,9 à 5,9 cm de queue, et 18,1 à 22 cm pour les femelles. Population : entre 500 et 1000 individus matures.

Avec son pelage bariolé – ventre noir, dos roux et taches blanches sur le museau – le grand hamster d’Alsace est un rongeur reconnaissable. Mais il est menacé de disparition. L’UICN le classe «en danger» dans sa liste rouge. Le fort déclin de l’espèce omnivore est provoqué par l’intensification des pratiques agricoles (diminution de la diversité culturale, moissons plus précoces, développement de monocultures). Depuis 2007, la France tente d’empêcher sa disparition par une série de plans d’action. En 2017, on dénombrait moins des 1 500 individus nécessaires pour la survie de l’espèce.

Lapin de garenne

Oryctolagus cuniculus. Taille : longueur 45 cm. Poids : 2 kg. Population : NC.

Un nuisible, c’est ainsi que le lapin de garenne, avec sa queue blanche reconnaissable, est perçu dans plusieurs régions françaises. Pourtant l’espèce est considérée comme «quasi menacée» par l’UICN car elle a perdu une grande partie de sa population en vingt-cinq ans. Victime de la chasse et de l’introduction du virus de la mixomatose, ces mammifères endurent aujourd’hui une disparition de leur habitat à cause de l’intensification des pratiques agricoles et de la transformation des paysages, tout comme le lièvre variable.

Cachalot

Physeter macrocephalus. Taille : 15 à 18 m (mâles), 10 à 13 m (femelles). Poids : 30 à 40 t (mâles) 10 à 15 t (femelles). Population : moins de 1 000 individus matures dans les eaux françaises.

Vivant dans les eaux profondes en haute mer, le cachalot et sa tête énorme au profil carré est la plus grande espèce de cétacés à dents. En France, il est observé dans l’Atlantique, au niveau du golfe de Gascogne, et en Méditerranée, au large de la Côte d’Azur et de la Corse. La classification «vulnérable» de l’espèce est essentiellement le résultat de l’impact de son exploitation passée, le cachalot ayant subi les ravages de la chasse commerciale. Alors que l’espèce était au bord de l’extinction, sa chasse a été interdite en 1982. Les principales menaces pesant aujourd’hui sur ce cétacé sont la pollution du milieu marin, par les PCB et les métaux lourds, et l’ingestion de déchets plastiques et métalliques rejetés dans les océans.

Vipère péliade

Vipera berus. Taille : jusqu’à 65 cm. Population : NC.

D’un corps brunâtre tacheté de noir, avec la gorge blanche, la vipère péliade est une des plus menacées en France, avec la vipère d’Orsini. Présente dans le Nord, dans le Massif central et dans le Jura, la vipera berus, classée «vulnérable» par l’UICN, pâtit de la dégradation de son habitat, particulièrement le bocage de l’ouest du pays, et voit ses populations isolées par la fragmentation des espaces naturels. La population nationale aurait diminué de plus de 30 % sur les trois dernières générations (25 à 30 ans). Le reptile est aussi vulnérable au réchauffement climatique.

Zones humides

En France, les «zones humides» occupent plus de 3,5 millions d’hectares, selon Ramsar, la convention internationale de protection de ces milieux. Tourbières, marais littoraux, plaines et forêts alluviales sont l’habitat de beaucoup d’espèces et d’oiseaux d’eau. Filtrantes, elles sont aussi très utiles à l’épuration des eaux. Seulement, ces milieux naturels fragiles subissent la pression du grignotage des terres agricoles et de l’urbanisation, ainsi que de la création de décharges sauvages et des remblaiements. Les créatures survivant grâce aux zones humides sont les principales victimes des déclins, comme le vison d’Europe, classé en danger par l’UICN, le putois d’Europe (quasi menacé) et le campagnol amphibie (quasi menacé).

Saxifrage œil-de-bouc

Saxifraga hirculus. Taille : jusqu’à 25 à 30 cm de haut. Population : NC.

Avec ses pétales d’un jaune doré éclatant et sa tige clairsemée de feuilles, la saxifrage œil-de-bouc est une plante qui n’est connue qu’en France et plus précisément dans le massif du Jura. Alors qu’elle était autrefois présente dans 18 localités, il ne subsiste plus aujourd’hui qu’une seule population viable de cette herbacée vivace, située au sein du bassin du Drugeon, en Franche-Comté. En régression dans toute l’Europe, elle est menacée par la disparition des tourbières où elle vit, en particulier par les travaux de drainage, la pollution de l’eau et l’arrêt du pâturage traditionnel. Protégée aux niveaux national et européen et considérée comme «en danger critique» en France, la saxifrage œil-de-bouc fait l’objet d’un plan national d’action depuis 2012.

Anguille d’Europe

Anguilla anguilla. Taille : jusqu’à 1 m de long. Population : NC.

Corps serpentiforme, mâchoire inférieure plus longue que la supérieure, l’anguille européenne est classée «en danger critique d’extinction». Le stock d’anguilles a décliné de 95 % à 99 % depuis 1970. Entre autres maux, elle est exposée à de nombreux polluants et pesticides qui fragilisent ses défenses immunitaires. Comme les autres poissons migrateurs amphihalins (saumon atlantique, lamproie de rivière ou esturgeon européen), elle effectue une partie de son cycle de vie en rivière et une autre partie en mer. Ces espèces sont affectées par les barrages qui compromettent leur périple migratoire. Pour l’anguille, la pêche est réglementée mais reste une menace, aggravée par un braconnage important lié au coût élevé de ses alevins, nommés «civelles». Sur les 69 espèces de poissons d’eau douce, 15 sont menacées de disparition, selon l’UICN France. Le changement climatique pourrait aggraver leurs conditions de vie.

Hérisson

Erinaceus europaeus. Taille : de 20 à 30 cm. Population : NC.

Ce petit mammifère à pics, terrestre et insectivore, est classé espèce protégée depuis 1981. Présent dans toute la France, notamment dans les jardins, il limite la progression d’insectes et d’invertébrés ravageurs. En Grande-Bretagne, 30 % de la population de hérissons aurait disparu en vingt ans, passant de 1,5 million d’individus en 1995 à moins d’un million en 2015. En France, si tous les observateurs affirment en voir de moins en moins, aucun organisme n’a produit de chiffres officiels. Comme ailleurs, le hérisson est menacé par la circulation automobile (qui ferait jusqu’à 1,8 million de victimes par an), les pesticides et antilimaces qu’il ingère en même temps que ses proies, et la recrudescence de son prédateur, le blaireau.

Tiare Apetahi

Apetahia raiateensis. Taille : arbuste de 25 cm à 2 m de hauteur. Population : NC.

Reconnaissable à ses cinq pétales blancs qui évoquent la forme d’une main, c’est une fleur endémique de la Polynésie française et un symbole de la culture tahitienne. Elle pousse uniquement sur l’île de Raiatea et toutes les tentatives de transplantation dans d’autres îles de l’archipel ont échoué. Victime de son succès, elle fait l’objet d’une cueillette abusive depuis des décennies, au point d’être aujourd’hui en danger d’extinction. En vingt ans, de 1995 à 2015, 80 % des tiares apetahi ont disparu. Son environnement est aussi perturbé par des plantes invasives et la hausse de la population de rats et de cochons sauvages qui s’attaquent à ses racines. Elle ne doit sa survie qu’à sa longévité, malgré une croissance extrêmement lente.


Des espèces s’éteignent, d’autres prolifèrent

Les pressions humaines sur la planète ne sont pas néfastes pour toutes les espèces. Certaines, qu’on appelle «invasives», en profitent pour gagner du terrain et n’hésitent pas à s’accaparer l’habitat et la nourriture de leurs voisins. Toutes introduites par l’homme, elles se multiplient en dehors de leur aire d’origine, se reproduisent et bouleversent leur nouvel environnement, grâce à une très forte capacité de dispersion, d’adaptation, et de prédation. D’après Céline Bellard, écologue à l’University College de Londres, «les invasions biologiques sont la deuxième cause d’extinction des espèces dans le monde». En 2017, la Commission européenne a dressé une liste de 49 espèces invasives où on trouve, entre autres, l’écureuil gris, le raton laveur, le corbeau, la grenouille taureau ou encore la jacinthe d’eau. Passage en revue des trois espèces invasives les plus symboliques.

L’écrevisse américaine

Avec leurs petits yeux globuleux et leurs grandes pinces rouges, les écrevisses américaines, originaires de Californie et de Louisiane, prolifèrent dans les étangs et ruisseaux de métropole. Elles remplacent peu à peu les deux espèces autochtones françaises que sont l’écrevisse à pattes blanches et celle à pattes rouges. Comestibles, les écrevisses américaines ont été introduites en France pour l’élevage, car elles se reproduisent en grande quantité, sont résistantes aux maladies (en particulier à la peste des écrevisses) et ne craignent pas la pollution. Mais cela les rend aussi beaucoup plus compétitives que les spécimens français. Une fois adultes, elles ne redoutent que les gros prédateurs (brochet, sandre, anguille, loutre, héron), dont une partie est en déclin. Pour lutter contre ces crustacés, le moyen le plus simple reste de les pêcher. Toute écrevisse américaine capturée doit être tuée avant son transport et il est strictement interdit de la relâcher en milieu naturel.

Le frelon asiatique

Membre de la famille des guêpes, le frelon asiatique sème la terreur chez les apiculteurs français. Reconnaissable à sa tête orangée et ses pattes aux extrémités jaunes, il s’est fait pour spécialité de capturer les abeilles à la sortie de leur ruche pour les décapiter et les démembrer plus loin, avant d’aller nourrir ses congénères. Originaire d’Extrême-Orient, le frelon asiatique a été introduit accidentellement près de Bordeaux en 2004. Depuis, il progresse vers le nord au rythme moyen de 78 kilomètres par an. Cette espèce invasive pose des problèmes de santé humaine (des réactions allergiques et certaines attaques ont conduit à des décès), économiques (déclin de la production de miel) et environnementaux, en bouleversant les écosystèmes dans lesquels il vit.

La chenille processionnaire du pin

Leurs gigantesques nids de fil blanc, qui étouffent les arbres, sont visibles de loin. Favorisées par une augmentation même minime de la température hivernale, les chenilles processionnaires du pin avancent de 4 kilomètres par an vers le nord de la France depuis dix ans. Alors que, dans les années 70, les températures forçaient l’insecte poilu à stationner au sud de la Loire, le réchauffement climatique a permis leur expansion continue. La chenille processionnaire du pin est ainsi en passe de conquérir la quasi-totalité du territoire français, à l’exception des zones froides en très haute altitude ou au nord. La toxine contenue par ses soies urticantes présente un danger pour le bétail, les animaux domestiques mais aussi les êtres humains. De plus, sa vorace activité réduit la croissance et fragilise les forêts de pins et cèdres. Pour s’en débarrasser, l’Inra recommande d’attirer les mésanges, friandes de ces insectes, en installant des mangeoires dans son jardin

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La mafia du CO2

La criminalité en col blanc (1/4)  – La mafia du CO2 (France Culture)

En 2005, afin de lutter contre le réchauffement climatique, l’Union européenne met en place une bourse d’échange de quotas d’émissions de CO2, principal gaz à effet de serre. Mais dès 2008, un système de fraude à la TVA sur ces quotas se met en place, détournant entre 5 et 10 milliards d’euros…

« Dans la lutte contre le changement climatique, les États européens se sont engagés à réduire les émissions de CO2, et, pour cela, ont demandé aux entreprises de réduire leurs propres émissions. Cela a concerné 12 000 sites industriels. Pour organiser tout cela, on a choisi la voie du marché… » (Aline Robert)

Nous entamons aujourd’hui une nouvelle série sur les affaires économiques et à la criminalité en col blanc. Une semaine qui commence par ce que l’on a appelé l’affaire des quotas carbone…

En 2007 – conformément aux mesures européennes de limitations des émissions de CO2 – la France a créé un marché des quotas carbone. Le principe était le suivant : chaque année, les entreprises se voyaient attribuer des quotas, qu’elles pouvaient revendre ou racheter à d’autres, selon leurs besoins. L’idée du pollueur-payant convertie en marché financier… Il aurait pu en être ainsi pendant longtemps, si quelques failles, concernant la TVA, n’avaient été repérées et grassement exploitées. Il était une fois des brigands courant de Paris à Tel-Aviv,  et une gigantesque fraude au carrousel…

Au micro d’Entendez-vous l’éco ? aujourd’hui pour revenir sur l’incroyable histoire de la fraude aux quotas de carbone : Aline Robert, journaliste, auteure de l’ouvrage Carbone connexion, publié chez Max Milo, et Me Alain Abitan, avocat au barreau de Paris, qui a représenté l’un des protagonistes de cette affaire, Grégory Zaoui.

« Il va s’échanger des quotas de carbone. Sur ce type de « matière première » – mais en réalité c’est juste du vent – on applique de la TVA. A partir de ce moment, cela a donné l’idée à certains protagonistes d’éluder cette TVA… » (Alain Abitan)


Dossier : la mafia du CO2 (Mediapart)

1,7 milliard d’euros volés. Au moins quatre meurtres. Un Etat aveugle. Des politiques impliqués. Des soupçons sur la police. Le dossier de Mediapart sur le “casse du siècle”, la fraude aux quotas carbone.

21 articles


L’incroyable histoire de l’arnaque au carbone (Le Monde)

Le Monde propose une série en cinq épisodes sur l’escroquerie gigantesque qu’a été l’affaire des « quotas carbone ». Les sommes envolées donnent le tournis : au moins 1,6 milliard d’euros de pertes pour la France en moins d’un an, 6 milliards pour les pays de l’Union européenne.

Par Simon Piel et Pascale Robert-Diard

L’idée de départ se voulait vertueuse : pour limiter l’émission des gaz à effet de serre, l’Etat français crée en 2007 un grand marché des quotas carbone, BlueNext. Chaque année, des quotas étaient attribués aux entreprises les plus polluantes, qui pouvaient les revendre si elles n’avaient pas atteint leur plafond ou racheter ceux des entreprises qui n’avaient pas dépensé les leurs.

Pour être encore plus citoyen, le marché s’ouvre à toutes les sociétés, qu’elles soient ou non identifiées comme pollueuses. Sans contrôles sur la réalité des acheteurs et des vendeurs. On institue une TVA (taxe sur la valeur ajoutée) sur ces quotas achetés hors taxe et revendus toutes taxes comprises (TTC) – l’Etat se chargeant d’avancer la TVA. Personne n’avait prévu que des escrocs familiers de l’arnaque à la TVA se précipiteraient dans cette faille et voleraient systématiquement les 20 % de TVA sur chaque transaction. Jusqu’à gagner, pour certains d’entre eux, plus de 500 000 euros par jour.

Le 9 décembre 2009, Europol, l’organisation européenne des polices, publie un communiqué dévastateur :

Le marché européen des échanges de quotas de CO2 a été victime d’échanges frauduleux depuis dix-huit mois. Dans certains pays, jusqu’à 90 % du marché du carbone était le fait d’activités frauduleuses. »

Née de la délinquance financière, l’affaire s’est hissée au rang de la criminalité organisée avec son lot d’extorsions, de règlements de comptes et d’assassinats… En juin 2017, plusieurs auteurs ont été condamnés en appel, après l’avoir déjà été en première instance. Des nouveaux procès sont prévus à la rentrée et en janvier 2018.

  • Episode 1 : L’aubaine

L’espace de liberté que les Etats ont créé n’a qu’un seul antécédent, celui de la haute mer. Ce phénomène criminel, ce n’est pas la mafia, c’est la piraterie. »

Patrice Amar, procureur financier de la République de Paris

Pendant que Bercy et le ministère de l’environnement s’autocongratulent sur le succès du marché carbone, les familiers de l’escroquerie à la TVA se frottent les mains. Tous appartiennent au milieu juif séfarade du quartier parisien du Sentier et de Marseille et cela fait des années qu’ils jouent sur les taux de TVA, achètent haut taxe des conteneurs entiers de jeans, de Converse, d’ordinateurs ou de téléphones, les revendent toutes taxes comprises et disparaissent avant que l’Etat ne leur réclame le remboursement de la TVA perçue. Mais c’est lourd, il faut gérer des marchandises par tonnes, multiplier les intermédiaires, corrompre les douaniers…

Avec les quotas carbone, rien de tout cela : tout est immatériel. En quelques clics, on achète et on revend, en empoche et on disparaît. L’aubaine est telle qu’ils n’en reviennent pas. L’un des protagonistes résume ainsi : « J’ai travaillé dur pour mes escroqueries. Mais là, le CO2, c’était pas du boulot. »

Pour s’assurer la plus grosse part du marché, il faut multiplier les sociétés, trouver des gérants de paille : tout fait l’affaire, on recrute les cousins et les oncles et tantes, mais aussi des clochards, des vieilles hôtesses de bar marseillais, des retraités que l’on habille, coiffe et que l’on accompagne dans les banques en France, à Chypre ou à Singapour pour ouvrir des comptes de sociétés aux noms tous plus rocambolesques les uns que les autres : Carbonara, Label 5 Great Luck International, CimesCO2, International Conqueror, Enthousiasm for Life.

Lire :   l’épisode 1/5 dans son intégralité

  • Christiane Melgrani, la « marraine » de Marseille

Née à Marseille il y a cinquante-huit ans mais d’origine corse, cette ancienne professeuse de mathématique est soupçonnée d’être à la tête de l’équipe qui est parvenue à éluder le plus gros montant de TVA sur les droits à polluer : 300 millions d’euros en moins d’un an. Connue pour des fraudes à la TVA sur la téléphonie, c’est une figure du quartier du Panier, à Marseille. Elle a longtemps tenu un piano-bar dans le quartier de l’Opéra et connaît bien le monde de la nuit, tout comme sa compagne, Angèle Porcaro, une Napolitaine dont la gargote La Cantinette est devenu le lieu de rassemblement de toutes leurs amies anciennes hôtesses de bar. Les relations corses de « la Marraine du panier » suffisent à la faire respecter. « Tout le monde sait que c’est une personne dont il vaut mieux être l’ami », dit l’un de ses associés.

Lire :   le portrait de Christiane Melgrani

  • Episode 2 : Le jackpot (publication mardi 15 août)

On ne joue pas au poker avec des cartes bleues. »

Marco Mouly, condamné en appel pour escroquerie, en juin 2017

Jamais aucun acteur de la fraude n’aurait cru pouvoir gagner autant d’argent, si facilement et en si peu de temps. « On aurait dit du faux argent », dit l’un d’eux. Les têtes tournent devant ce tombereau de cash. Les escrocs, issus de Belleville, Aubervilliers ou Mantes-la-Jolie, sont mus par un fort esprit de revanche sociale. L’heure est à la fête et à l’insouciance.

Pour transformer cet argent dissimulé sur des comptes offshore en espèces sonnantes et trébuchantes, une division internationale du travail est très bien rodée : des familles de la communauté juive de Djerba, en Tunisie, font office de banquiers parallèles, des Chinois d’Aubervilliers assurent la « décaisse », les banquiers de Dubaï sont peu regardants sur l’origine des fonds.

Mais le premier « blanchisseur » reste l’Etat français qui, avec la Caisse des dépôts et consignations (CDC), continue d’avancer sans barguigner les montants hallucinants de TVA qu’elle envoie à des filiales des pseudo-sociétés du carbone, toutes localisées dans des paradis fiscaux. Les escrocs rigolent : « C’est bien pour ça qu’on l’appelle la Caisse ! »

Pour beaucoup des protagonistes, il est surtout plus urgent de dépenser ce flot continu d’argent. Marco Mouly, Samy Souied et Arnaud Mimran le flambent dans les casinos de Las Vegas ou dans des parties de poker à 400 000 euros le jeton, en montres de grands horlogers et autres Ferrari, Rolls et Lamborghini. Ce qu’ils perdent, ils le regagnent le lendemain. Pour la bar-mitsvah de son fils, Arnaud Mimran s’offre les services de Puff Daddy et de Pharrell Williams, Patrick Bruel et Gad Elmaleh jouent les Monsieur Loyal et chacun des 600 invités reçoit un iPad en guise de carton d’invitation. L’heure est à la démesure.

Lire :   l’épisode 2/5 dans son intégralité

  • Cyril Astruc, le Rastignac de Mantes-la-Jolie

Fils d’un tailleur et d’une institutrice rapatriés d’Algérie, Cyril Astruc se promet tôt d’échapper à ce monde auquel il appartient : classe moyenne, salaires modestes, budget serré, vies sages, horizons restreints. Simple courtier dans un cabinet d’assurance, il monte à 22 ans sa propre affaire en se spécialisant dans les appartements de prestige et les véhicules de luxe. Il devient l’ami de trafiquants de stupéfiants dont il assure les biens sans être trop exigeant sur l’authenticité de leurs titres de propriété. Après un passage par la case prison, il s’enrichit avec les escroqueries à la TVA dans la téléphonie et partage sa vie entre la Californie et Israël. Devenu ensuite l’une des figures de l’escroquerie au carbone, il dit l’argent a cette vertu, « de lui donner le temps de rendre les femmes amoureuses ». Sans doute est-ce pour cela qu’il a été si pressé d’en gagner.

Lire :   le portrait de Cyril Astruc

  • Episode 3 : La surchauffe (publication mercredi 16 août)

On ne pouvait quand même pas refuser les candidats pour délit de faciès ! »

Serge Harry, directeur général de Bluenext

A mesure que les acteurs de la fraude affichent leur fortune sans complexe, de nouvelles équipes se constituent pour participer à cette immense fête qui se tient sur le marché du carbone. Ça ne durera pas, c’est certain, il faut en profiter au maximum. La concurrence entre les équipes change de nature. Les alliances se font et se défont. Les escrocs commencent à se déchirer entre eux.

Il est temps pour eux de se faire plus discrets et de se trouver des protections. D’autant qu’au sommet de la chaîne alimentaire du crime, le milieu n’apprécie pas beaucoup ces gens qui gagnent autant d’argent en si peu de temps et surtout sans lui. Le grand banditisme a aussi de l’argent à blanchir et des gros bras pour protéger les hommes et les espèces. Mais chez ces professionnels de la prédation, la protection ne va pas sans le racket. « Je préfère payer la police que les voyous », dit l’un des escrocs, qui se vante d’avoir ses entrées à la police judiciaire. Celle-ci est en effet friande d’informations sur les voyous qu’il arrive désormais aux fraudeurs de côtoyer. C’est une bonne monnaie d’échange. Plusieurs grands policiers se laissent tenter.

En juin 2009, la France siffle la fin de la partie. Les quotas sont exonérés de TVA. Le marché du carbone s’effondre aussitôt.

Lire :   l’épisode 3/5 dans son intégralité

  • Le commissaire Neyret, flic aux liaisons dangereuses

A Lyon, le commissaire Michel Neyret, ancien patron de l’antigang, est une figure à laquelle on doit l’arrestation de plusieurs gros trafiquants. C’est un flic à l’ancienne. Il est proche, parfois trop proche de ses informateurs. Pour les escrocs du carbone, le grand flic ne tarde pas à être une proie de choix. En échange de quelques renseignements, ils en obtiennent d’autres, bien plus importants, sur les enquêtes en cours ou les mandats d’arrêt internationaux lancés contre certains d’entre eux. Ils convient Michel Neyret à leurs fêtes sur la Côte d’Azur, lui font essayer leur Lamborghini à Monaco, l’emmènent avec sa femme au Maroc et finissent par lui proposer de déposer un joli magot sur un compte bancaire en Suisse pour sa retraite.

Lire :   le portrait de Michel Neyret

  • Episode 4 : Morts à crédit (publication jeudi 17 août)

Tant qu’on a des problèmes c’est qu’on est encore vivant. »

Gad Chetrit, associé de Christiane Melgrani

En avril 2010, un cap est franchi. Amar Azzoug, spécialiste du recouvrement de dettes et proches de certains escrocs du carbone, est assassiné en pleine journée à Saint-Mandé (Val-de-Marne). On ne rit plus. La police criminelle entre dans la danse, les escrocs du Sentier découvrent avec effroi les convoitises qu’ils suscitent et comprennent que leur magot ne se trouve qu’à portée de calibre.

Quatre assassinats suivent, dont celui de Samy Souied, l’un des fraudeurs, tué porte Maillot en septembre 2010. Parallèlement à l’enquête de la brigade criminelle, des membres de son entourage s’autoproclament à la fois recouvreurs de dettes et justiciers.

En Israël, où beaucoup d’escrocs ont trouvé refuge, le climat change. L’opinion publique commence à rejeter ces « Tsarfatim » – comme on appelle les Juifs de France – qui, avec leurs millions d’origine douteuse, font flamber les prix de l’immobilier. La proximité de certains d’entre eux avec des groupes criminels locaux contribue à faire cesser la relative immunité dont ils bénéficiaient de la part des pouvoirs publics.

Lire :   l’épisode 4/5 dans son intégralité

  • Arnaud Mimran, le Janus de l’Ouest parisien

Contrairement à tous les autres acteurs, il est le seul à être issu d’un milieu bourgeois et il était déjà à la tête d’une belle fortune avant de se lancer dans le carbone. Pour lui, c’est la bascule. La flambe, le sentiment de toute-puissance, la vie privée qui vole en éclats. Il se brouille avec son beau-père, un homme important de la communauté juive parisienne, qui est retrouvé assassiné dans son lit. Il est à côté de Samy Souied quand celui-ci se fait tuer porte Maillot. « Lui, c’est quand même étonnant que chaque fois qu’il a un intérêt avec quelqu’un, l’mec, l’mec y glisse », commente un proche des fraudeurs.

Lire :   le portrait d’Arnaud Mimran

  • Episode 5 : Fin de partie (publication vendredi 18 août)

Il faudrait me nommer à la tête du pôle financier. »

Cyril Astruc, l’une des figures de la fraude à la TVA

Démasqués, rackettés, menacés… les plus gros fraudeurs n’ont plus que deux options : la cavale ou la prison. En Israël, après avoir acheté des villas à plusieurs millions d’euros, des boîtes de nuit et des boutiques de luxe pour la clientèle russe, ils s’ennuient et se font livrer des pizzas en jouant au tiercé, cadenassés dans leur prison dorée. Les autorités locales décident de coopérer étroitement avec la France, qui envoie demandes d’entraide sur demande d’entraide. Les escrocs ne sont plus en sécurité dans la banlieue clinquante de Tel-Aviv.

En tout, près d’une vingtaine d’instructions sont ouvertes, une équipe du service des douanes travaille à temps plein sur ces escrocs. Certains préfèrent rentrer en France et se présenter à la justice. Ils espèrent encore que la sanction sera, comme elle l’a si longtemps été, un simple « accident du travail ». Mais la dimension pharaonique de l’escroquerie, les liens avec la criminalité organisée et surtout le changement d’état d’esprit à l’égard de la fraude, a modifié les échelles de peines. Les premières condamnations tombent, entre huit et dix ans ferme.

Lire :   l’épisode 5/5 dans son intégralité

  • Epilogue : Monopoly judiciaire

Même si l’argent de la fraude s’est en grande partie évaporée dans des paradis fiscaux, les enquêteurs et les magistrats saisissent tout ce qu’ils peuvent récupérer : biens immobiliers, voitures de luxe, sacs de marque, bijoux, diamants, montres et comptes en banque. « Le parquet financier est devenu une agence de recouvrement », se lamente un escroc.

Face à la multiplication des cavales en cours d’instruction ou lors des procès, les juges demandent systématiquement des placements en détention et n’accordent des remises en liberté provisoire que contre des cautions faramineuses. Quarante-cinq millions d’euros pour l’un des escrocs marseillais, qui… les verse !

Lire :   l’épilogue de la série sur la fraude à la TVA

La guerre des métaux rares

Transition énergétique, révolution numérique, mutation écologique… Politiques, médias, industriels nous promettent en choeur un nouveau monde enfin affranchi du pétrole, des pollutions, des pénuries et des tensions militaires. Cet ouvrage, fruit de six années d’enquête dans une douzaine de pays, nous montre qu’il n’en est rien !

En nous émancipant des énergies fossiles, nous sombrons en réalité dans une nouvelle dépendance : celle aux métaux rares. Graphite, cobalt, indium, platinoïdes, tungstène, terres rares… ces ressources sont devenues indispensables à notre nouvelle société écologique (voitures électriques, éoliennes, panneaux solaires) et numérique (elles se nichent dans nos smartphones, nos ordinateurs, tablettes et autre objets connectés de notre quotidien). Or les coûts environnementaux, économiques et géopolitiques de cette dépendance pourraient se révéler encore plus dramatiques que ceux qui nous lient au pétrole.

Dès lors, c’est une contre-histoire de la transition énergétique que ce livre raconte – le récit clandestin d’une odyssée technologique qui a tant promis, et les coulisses d’une quête généreuse, ambitieuse, qui a jusqu’à maintenant charrié des périls aussi colossaux que ceux qu’elle s’était donné pour mission de résoudre.

Guillaume Pitron – La guerre des métaux rares


LES ÉNERGIES VERTES SONT-ELLES VRAIMENT VERTES ? (28 minutes – ARTE)

Dans « La guerre des métaux rares », qui découle de six années d’enquête, Guillaume Pitron interroge la dépendance de la France au graphite, au cobalt, à l’indium, ou encore au tungstène, composants essentiels dans la fabrication de nombreux objets électriques et numériques.

En voulant s’affranchir des énergies fossiles, l’homme s’est tourné vers des matières dites « plus vertes », en oubliant que leur extraction s’avère paradoxalement très polluante. D’autant que les pays occidentaux ont délocalisé l’extraction et le raffinage dans des pays dont le souci écologique passe derrière celui d’une économie prospère. Au premier rang se trouve la Chine, premier producteur de 28 ressources minérales, avec souvent une part supérieure à 50% de la production mondiale. Le journaliste et réalisateur Guillaume Pitron nous en dit plus, sur le plateau de « 28 Minutes ».


La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique (RFI)

Ils sont partout, toute la révolution numérique (téléphones, ordinateurs) et énergétique (éoliennes, panneaux solaires) en dépend. Les métaux rares sont le « pétrole » du XXIème siècle. Détenue à 90 % par la Chine, leur exploitation polluante est en train de bouleverser la géopolitique mondiale.

Avec Guillaume Pitron, auteur de La guerre des métaux rares aux éditions Les liens qui libèrent.


Métaux rares : «Un véhicule électrique génère presque autant de carbone qu’un diesel» (Libération)

Dans son dernier ouvrage, «La Guerre des métaux rares», Guillaume Pitron dénonce «la face cachée de la transition énergétique et numérique». Pour le journaliste, éoliennes, panneaux solaires et voitures électriques se contentent de déplacer la pollution à l’autre bout du monde.

Iridium, indium, platine, terres rares : ces métaux aux noms parfois méconnus sont essentiels pour les industries de pointe. Sans eux, pas de batteries électriques, d’éoliennes, de téléphones portables ou de fibre optique. Le journaliste Guillaume Pitron s’est intéressé aux conséquences environnementales et géopolitiques de l’extraction de ces métaux rares. A l’occasion de la sortie de son livre la Guerre des métaux rares, il revient sur six ans d’enquête à travers une douzaine de pays.

Les métaux rares, qu’est-ce que c’est ?

L’Union européenne fournit une liste de 27 matières premières rares (phosphore, cobalt, hélium, etc.), dont de nombreux métaux. Ce sont des minerais présents en quantité infime dans la croûte terrestre. Ils sont naturellement mélangés à d’autres métaux plus abondants (fer, aluminium, etc.). Pour en obtenir quelques kilos, il faut extraire des tonnes de terre. Les scientifiques parlent de rareté géologique mais aussi industrielle. Certains métaux abondants peuvent devenir rares si la demande explose.

A quoi servent-ils ?

Grâce à leurs propriétés chimiques uniques, ce sont les vitamines de la transition énergétique et numérique, le pétrole du XXIe siècle. Sans métaux rares, nos téléphones portables feraient la taille d’une brique, n’auraient ni écran tactile ni vibreur. Sans eux, impossible de propulser un TGV à 500 km/h. C’est hallucinant, ils nous ont envahis. Notre futur high-tech sera toujours plus tributaire de ces minerais dont la production ne cesse de croître.

Quel est le principal pays producteur de métaux rares ?

La Chine a le leadership sur la production d’une ribambelle d’entre eux. Elle contrôle notamment 95% de la production mondiale de terres rares. En 1992, Deng Xiaoping (numéro un de la Chine de 1978 à 1992) aurait dit de façon prémonitoire, «le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares». Historiquement, les Etats-Unis étaient leader sur le marché. Mais avec la prise de conscience écologique des années 80, les Occidentaux ne veulent plus de mines chez eux. Extraire des métaux rares est trop sale et coûteux en énergie.

Les Chinois, dans une quête de croissance effrénée, récupèrent le job. Pendant des décennies, au prix d’un dumping social et environnemental sans précédent, l’Empire du milieu inonde l’Occident de métaux rares très peu chers. Cette situation arrange tout le monde, d’un côté les pays occidentaux développent leurs nouvelles technologies à faible coût, de l’autre les Chinois s’enrichissent.

Tout va bien dans le meilleur des mondes, jusqu’à ce que la Chine prenne conscience des leviers économiques et géopolitiques qu’elle peut actionner avec ces ressources. Au tournant des années 2000, sa croissance et ses besoins en métaux rares explosent. Pour satisfaire sa demande intérieure et développer ses propres technologies, Pékin décide de fermer le robinet. Après avoir gavé l’Occident de métaux rares, le pays restreint ses exportations. C’est la fameuse politique des quotas qui chauffe les oreilles de l’Organisation mondiale du commerce.

La Chine en a profité pour développer sa propre transition énergétique…

Exactement, au détriment de la nôtre. Le mot innovation est devenu un mantra en Chine. Les technologies vertes et le numérique sont les nouveaux moteurs de la croissance chinoise, indispensable à la survie du Parti communiste. Pour assurer son avance industrielle, Pékin n’a pas hésité à s’approprier les technologies occidentales. En échange d’un accès direct et illimité aux métaux rares, de nombreux industriels ont migré vers l’Empire du milieu. Les Chinois ont accédé à leurs laboratoires de recherche. Sous couvert de co-innovation, ils ont sinisé les brevets européens et américains. Grâce à ce chantage aux métaux, la Chine est devenue le leader mondial de la transition énergétique. Le pays est sorti de l’âge de pierre auquel les Occidentaux voulaient le cantonner.

Trouve-t-on des métaux rares dans d’autres pays ?

Il y en a partout, du lithium en Bolivie et en Argentine, du cuivre au Chili, du cobalt en république démocratique du Congo. L’Indonésie est également une grande puissance minière qui regorge d’étain. Tous ces pays veulent s’inspirer de l’exemple chinois et capter la valeur ajoutée des métaux rares. Plus aucun Etat ne veut reproduire le schéma néocolonialiste selon lequel les pays en développement produisent les minerais bruts, le vendent une poignée de dollars aux Occidentaux ; et ces derniers le valorisent avec quelques brevets pour le revendre dix fois plus cher.

Au-delà des ambitions, c’est très dur à mettre en place car ça veut dire ouvrir des routes, installer des lignes électriques, faire venir des savoir-faire. En 2015, l’Indonésie a tenté un embargo sur l’exportation de minerais brut. Derrière, elle n’avait pas un tissu industriel suffisamment développé pour transformer la ressource. Elle a dû faire marche arrière deux ans plus tard. Seule certitude, les Occidentaux doivent accepter de partager le gâteau technologique auquel toutes les nations aspirent.

Quelles sont les conséquences écologiques de cette course aux métaux rares ?

Qui dit mine, dit dégâts environnementaux. C’est le revers de la croissance verte à tous crins. En Mongolie intérieure, la principale région minière chinoise, c’est un enfer de Dante. Aucune réglementation n’est appliquée. Les usines rejettent leurs effluents toxiques directement dans les sols. La population paye un lourd tribut avec un taux de cancer très élevé. Le problème c’est que le recyclage coûte plus cher que l’extraction. Piégés par une logique du moindre coût, les industriels préfèrent renvoyer leurs déchets en Chine et s’approvisionner directement en nouveaux minerais.

La transition énergétique ne fait donc que déplacer la pollution ?

Cette transition est un leurre. Un fabuleux marketing nourrit l’illusion que les énergies renouvelables sont vertes. Nous oublions sciemment qu’elles sont tributaires de l’extraction de métaux sales. Nous avons juste délocalisé la pollution et faisons semblant de faire du propre. Prenez l’exemple des voitures électriques. Le terme «zéro émission» est délirant. Sur l’ensemble de son cycle de vie, un véhicule électrique génère presque autant de carbone qu’un diesel. Comment peut-on qualifier cette technologie de durable ?

La révolution numérique, essentielle au développement de nouvelles sources d’énergie, entretient aussi le mirage d’un monde moins physique. En réalité, derrière un courriel se cachent des milliers de kilomètres de câbles de cuivre. Nous oublions que la quantité de matière est finie. Les experts connaissent déjà le jour exact où on extraira le dernier minerai rentable. Les technologies pourront toujours évoluer et repousser la date butoir, mais à quel prix ? C’est une course de vitesse qui épuise la terre.

Au nom de la sobriété, du moindre impact de l’homme sur l’environnement, nous creusons toujours plus. Nous vivons en plein paradoxe. Les plus productivistes pensent déjà aux océans et aux astéroïdes où le potentiel minier serait gigantesque. Les grandes puissances sont en train de s’approprier des endroits que la communauté internationale s’était juré de laisser à l’abri des appétits industriels. En 2015, Barack Obama a ouvert la danse. Il a autorisé les citoyens américains à devenir propriétaires d’astéroïdes pour exploiter des gisements de métaux rares. C’est en rupture totale avec l’idée que l’espace est un bien commun de l’humanité.

Pour susciter une prise de conscience, vous plaidez pour la réouverture des mines françaises…

Je ne le propose pas de gaieté de cœur mais c’est indispensable. Si les Français ont sous leur fenêtre la tonne de minerais qui a servi à la construction de leur voiture électrique, ils seront obligés d’ouvrir les yeux. Je plaide pour ce choc visuel, psychologique et physique. Nous sortirons peut-être de cette transition au rabais et rationaliserons notre utilisation de métaux rares. Nous devons partager le fardeau écologique de la transition énergétique. En France, nous avons la chance d’avoir de bonnes réglementations environnementales, la transition serait un peu moins sale.

Je suis conscient que la réouverture des mines nécessite un immense courage politique et beaucoup de pédagogie. La transition énergétique a besoin de sauts de conscience et pas seulement de sauts technologiques. Nous nous sommes enfermés dans l’idée qu’avec quelques technologies de plus nous allons tout résoudre.

Marine Ernoult

Le Miel : enquête sur le nouvel or jaune

LE MIEL – Enquête sur le nouvel or jaune – François Roche et Béatrice Mathieu

Nous entretenons un lien particulier avec le miel. Il est paré de toutes les vertus, il contribue à notre santé, il évoque les senteurs d’été, le soleil, les fleurs, les fruits. Nous aimerions qu’il demeure un produit de proximité, loin des lois impérieuses de l’économie, et qu’il reste authentique, naturel, une source de douceur dans un monde en bouleversement.

Hélas, il n’en est rien. Le miel est devenu une « commodité », comme disent les économistes, c’est-à-dire une matière première comme une autre. Plus de 50 % du miel importé en Europe est d’origine chinoise. Cette matière n’a souvent qu’un lointain rapport avec ce produit naturel que nous aimons tant, incorporant parfois autant de sucres ajoutés que de miel authentique. Face à la baisse des populations d’abeilles, la pollinisation de certains arbres fruitiers prend des allures de procédé industriel, mobilisant en Chine des milliers de travailleurs agricoles. En Californie, qui produit 80 % des amandes vendues dans le monde, on importe des abeilles de la côte Est et même d’Australie pour polliniser les arbres.

Ce sont ces nouvelles routes du miel qu’explore ce livre, qui révèle une réalité bien éloignée de l’image que nous avons de ce produit afin que le travail des authentiques apiculteurs soit préservé et valorisé.

Béatrice Mathieu est journaliste, essayiste et apicultrice. Elle est rédactrice en chef adjointe à L’Express où elle dirige le service économie. Elle contribue à la revue Cyclope, spécialisée dans les matières premières. François Roche est journaliste et essayiste. Il fut directeur de la rédaction de La Tribune et de L’Expansion. Il collabore également à la revue Cyclope.


Extrait de l’émission « on n’arrête pas l’éco » diffusée sur France Inter le samedi 30 décembre 2017. L’invité, Béatrice Mathieu, co-auteur avec François Roche, du livre: « Le miel, enquête sur le nouvel or jaune ».


Devenu un produit comme les autres, le miel parcourt des milliers de kilomètres avant d’atterrir sur nos tables. François Roche, journaliste, a enquêté sur ce doux nectar et co-signe avec Béatrice Mathieu l’ouvrage « Le miel, enquête sur le nouvel or jaune » (Éd. François Bourin). Ce qu’il a découvert n’est guère réjouissant…

« Et pour quelques hectares de plus », ou comment la France est bétonnée

Avec 29 millions d’hectares de terres cultivables, la France est la première puissance agricole d’Europe. Mais cette superficie ne cesse de se réduire : chaque année, dans l’Hexagone, 60 000 hectares de terres agricoles sont transformées en hypermarchés, en stades de football, en immeubles de bureaux ou en parking. A ce rythme là, deux millions d’hectares de ces terres auront disparu d’ici à 2050.

Aux confins du Loiret, du département du Rhône et de la Vendée, Nicolas Vescovacci a sillonné la France pendant six mois à la rencontre de ceux qui grignotent la France des territoires.

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En France 26 mètres carrés de terres fertiles disparaissent chaque seconde et 82 000 hectares sont transformés chaque année en hypermarchés, immeubles de bureaux ou décharges publiques...
En France 26 mètres carrés de terres fertiles disparaissent chaque seconde et 82 000 hectares sont transformés chaque année en hypermarchés, immeubles de bureaux ou décharges publiques…

Suède : éleveurs de rennes contre mineurs

Ardeur extractiviste en Suède –  Éleveurs de rennes contre mineurs (Le Monde diplomatique, décembre 2016)

Dans le Grand Nord suédois, les relations se tendent entre les partisans de l’ouverture de nouvelles mines et les populations saames. Viscéralement attaché à la préservation de la nature, ce peuple autochtone aspire à l’autodétermination. Le cadre légal suédois n’offrait pas cette possibilité ; mais une récente décision de justice pourrait changer la donne.

Quelques rennes broutent au bord de la route forestière. « Ceux-là sont des retardataires », explique M. Tor Lundberg Tuorda en ralentissant à leur hauteur. «

 C’est le printemps, ils rejoignent le troupeau sur les hauteurs [aux confins de la Suède et de la Norvège]. Les femelles viennent mettre bas chaque année sur la même montagne. C’est dans leurs gènes. »

Lui-même ne possède pas de rennes : seuls 10 % des Saames pratiquent encore l’élevage. Mais, à 55 ans, il connaît bien ces cervidés semi-domestiques, intimement liés à ce peuple autochtone d’Europe. Ce militant raconte comment l’état civil suédois l’identifiait jadis comme étant « Tor Lundberg » :

« Mes grands-parents étaient ce que j’appelle des “Saames invisibles ”. Ils étaient assimilés et portaient un nom suédois. À l’école, je n’ai appris que le suédois. Adulte, j’ai fait ce que j’appelle ma “décolonisation personnelle ” : j’ai appris la langue saame et repris le nom de mes ancêtres. »

M. Lundberg Tuorda arrête sa voiture, et nous poursuivons à pied sur le chemin forestier.

« Ça, ce n’est pas de la forêt, précise-t-il. Ce n’est que de la monoculture de pins et de bouleaux. Peu d’espèces, peu de biodiversité, donc peu à manger pour les rennes. »

En contrebas miroite un lac serti de tourbières. Notre guide désigne des restes de cabanes, des planches cloutées.

« Voilà, nous sommes à Kallak. C’est là que nous avons campé contre le projet de mine de fer, avant de nous faire déloger par la police. »

Plus loin, il indique des rondins couverts de mousse : les vestiges d’une ancienne cabane. Accrochées aux arbres alentour, des bandelettes bleu et jaune signalent qu’ils sont répertoriés par l’administration suédoise.

« La preuve que nous, les Saames, vivons ici depuis des temps immémoriaux. Dans notre ancienne religion, chaque arbre, chaque ruisseau avait une âme. Nous avons toujours vécu en harmonie avec la nature, sans quasiment y laisser de traces. L’industrie, elle, ne voit que le profit à court terme. Elle saccage tout. »

« Les partisans de la mine ne voient que le court terme »

Comté le plus grand (près de cent mille kilomètres carrés) et le plus septentrional de la Suède, Norrbotten est une terre d’éleveurs de rennes et de mineurs de fond. Près de 90 % du fer consommé dans l’Union européenne provient de son sous-sol. La compagnie publique LKAB se targue d’extraire chaque jour « l’équivalent de six tours Eiffel », ensuite exporté par chemin de fer jusqu’aux ports de Luleå, sur le golfe de Botnie, et de Narvik, sur la mer de Norvège : la fameuse « route du fer », qui fit l’objet d’âpres combats au début de la seconde guerre mondiale.

« Quinze barrages ont été construits sur la rivière Lule, notamment pour alimenter les trains en électricité. Pour nous, toutes ces activités industrielles sont du colonialisme. Kallak, c’est la mine de trop. »

À l’été 2013, des dizaines de Saames ont campé ici pour empêcher la compagnie minière britannique Beowulf de procéder à des forages. Ils ont reçu le soutien de militants altermondialistes et écologistes venus de tout le pays comme de l’étranger, ainsi que de représentants d’autres peuples autochtones, notamment des Mapuches du Chili. Afin de bloquer le chantier, ils avaient adopté une technique inventée par les antinucléaires allemands : s’enchaîner à des socles de béton coulés au milieu de la route.

La police les a expulsés, des forages de repérage ont eu lieu, mais la contestation continue. Au bourg de Jokkmokk, à une quarantaine de kilomètres de là, nous rencontrons M. Carl-Johan Utsi. Ce trentenaire est porte-parole de Sirjes, l’un des deux sameby (1) directement concernés par le projet de mine :

« Nous regroupons une centaine d’éleveurs, pour environ seize mille têtes de bétail qui pâturent, selon les saisons, des montagnes norvégiennes aux abords de la Baltique. »

Le sameby n’a qu’un droit d’usage sur ces terres, qui restent propriété de l’État. Mais il rejette catégoriquement le projet :

« Nous avons été clairs avec Beowulf : entre les barrages, les routes, les voies ferrées, les plantations, le tourisme, les éoliennes et les effets du réchauffement climatique, il n’y a pas de place pour davantage d’exploitation. Trop, c’est trop. La mine diviserait en parcelles les pâturages de nos rennes. Les partisans de la mine nous accusent d’être égoïstes, de ne penser qu’à notre mode de vie et à nos rennes. Au contraire : depuis des millénaires, nous vivons au plus près de la nature ; nous la comprenons mieux que la plupart des gens. Nous prenons davantage nos responsabilités et considérons le long terme : l’avenir de notre planète. Ceux qui sont favorables à la mine ne voient que le court terme : un emploi ou un profit. » Beowulf promet en effet « 250 emplois directs et autant d’emplois indirects ».

Chaque année, en février, Jokkmokk accueille plusieurs dizaines de milliers de touristes venus assister à une foire d’artisanat saame vieille de quatre siècles. Mais, hors saison, la bourgade de maisons en bois peintes au rouge de Falun (2) est assoupie. Certains voient dans la mine une occasion de relancer l’économie. Reste qu’il s’avère ardu de rencontrer une personne ouvertement favorable au projet. Le maire (social-démocrate) est « trop occupé » pour nous recevoir, tout comme le président (saame) de la coopérative des propriétaires forestiers, tentés, pour certains, de revendre leurs parcelles à Beowulf. Dans les rues, la plupart des passants abordés n’ont « pas le temps » de nous parler. Une famille accostée dans son jardin nous éclaire sur cette discrétion :

« On est pour la mine. Mais on ne peut pas dire ce qu’on pense, déclare une quinquagénaire. C’est une petite ville, tout le monde se connaît. Alors, n’écrivez rien qui puisse nous identifier : on ne veut pas se fâcher avec nos amis et nos collègues saames. On comprend leur point de vue, mais on a le nôtre. »

Deux points de vue, ou plutôt deux rapports au monde inconciliables. Notre interlocutrice raconte que ses grands-parents se voyaient comme des « pionniers ». Ils sont venus du sud dans les années 1920, lorsque Vattenfall, la compagnie d’électricité publique, « construisait des barrages sur la rivière Lule et donnait du travail à tous ». Depuis une vingtaine d’années, Jokkmokk périclite :

« La population diminue, le tourisme ne suffit pas à faire vivre la ville. Les jeunes migrent vers le sud. La mine permettrait de fixer les gens. »

La présence à Kallak de militants extérieurs à la région l’a agacée

: « On a vu dans les médias qu’il y avait des gens de Stockholm, et même des Anglais et des Allemands. Ils se sont emparés de notre problème, en ont fait leur problème et ont décidé à notre place ! Nous, on a besoin d’une grande entreprise qui investisse. Bien sûr, on préférerait l’ouverture d’un magasin Ikea, s’esclaffe-t-elle, suscitant les rires de ses proches ; mais c’est une mine qui veut s’installer. Alors, on prend ce qu’on a. On voudrait préserver la nature, mais a-t-on le choix ? »

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De jeunes intérimaires croisés un peu plus tard au café abondent en ce sens :

« On bosse de temps en temps pour Vattenfall, mais une mine nous apporterait plus de contrats », soupire l’un. Quant aux rennes, ajoute-t-il avec exaspération, « ils n’auront qu’à contourner la mine ! ».

Un autre reprend ses camarades lorsqu’ils parlent de « Saames » et emploie avec insistance le terme « Lapons », dont il ne peut ignorer la connotation péjorative (3)…

Très médiatisé en Suède, le projet Kallak sera-t-il mené à son terme ? En octobre 2015, l’Inspection nationale des mines a donné son aval, mais Stockholm garde depuis un silence prudent, au grand dam de Beowulf, qui lui a écrit à deux reprises (en novembre 2015 et en mars 2016). Selon plusieurs sources, le gouvernement jouerait la montre, tiraillé entre son électorat social-démocrate du Grand Nord (4) et ses alliés écologistes. D’autant que, entre la prospection et la première extraction, il faut compter une quinzaine d’années (5).

Déplacer le centre-ville pour éviter un affaissement

À deux cents kilomètres au nord se trouve Kiruna, plus grande mine de fer souterraine du monde. Au début du XXe siècle, cette ville-champignon a attiré des colons venus de toute la Suède. Aujourd’hui, LKAB fait travailler environ 2 000 des 18 000 habitants, sans compter un nombre indéterminé d’emplois indirects. La mine plonge à plus de 1 400 mètres de profondeur, sous les maisons. Afin d’éviter un affaissement — comme il s’en produit déjà dans la ville voisine de Malmberget —, le centre-ville de Kiruna va être déplacé de trois kilomètres ! Un déménagement pharaonique, à la perspective duquel les habitants semblent résignés :

« Sans mine, pas de ville, résume un jeune couple salarié de LKAB. Alors, s’il faut déplacer la ville pour continuer à travailler… »

La démesure de ce projet montre l’importance que le royaume accorde à son secteur minier.

« Cela a toujours été le cas, précise M. Andreas Lind, directeur business et développement du comté de Norrbotten. À la fin du xixe siècle, la construction de la voie ferrée Luleå-Narvik [afin d’exporter le minerai] avait monopolisé 13 % du budget national. »

En 1992, le premier ministre conservateur Carl Bildt a fait voter la loi sur les minerais (Minerallagen), qui a ouvert le secteur à la concurrence, incitant les compagnies étrangères à prospecter. Les permis sont depuis délivrés par l’Inspection nationale des mines (Bergsstaten), placée sous l’autorité de l’Institut d’études géologiques suédoises (SGU). Les détracteurs de cette loi dénoncent la part trop belle accordée aux industriels (6). Première nation minière de l’Union européenne, la Suède est déterminée à renforcer sa position. Un récent rapport gouvernemental l’assure : en 2030, pas moins de cinquante mines pourraient être en activité dans le pays, contre seize aujourd’hui (7) ; et 150 millions de tonnes de minerais (dont la moitié de fer) pourraient être extraites, contre 68 en 2011.

M. Lind justifie cette politique :

« L’Europe consomme 20 % du fer mondial, mais n’en produit que 4 %, dont les neuf dixièmes ici même. Mieux vaut que ce fer vienne de Suède, plutôt que de pays où les normes en termes d’environnement, de droit du travail et de droits humains sont moindres. Je vous assure que le gouvernement prend en considération l’environnement, qui passe avant la profitabilité de la mine. Certes, les projets auront un impact sur l’environnement, même minime. C’est, hélas, le prix à payer pour notre mode de vie. »

Il prend acte de l’opposition de « certains Saames », mais mise sur un compromis :

« La Suède est un pays de consensus. Ce qui se passe à Kallak est désolant, avec ces protestataires professionnels venus d’ailleurs qui ont polarisé la situation et tenté de faire du Norrbotten un champ de bataille. Nous devons trouver une solution pour faire coïncider les intérêts de chacun : ceux des éleveurs de rennes, ceux des mineurs, ceux de l’industrie et ceux du pays. »

Kiruna est également le siège du parlement saame de Suède. Le Sametinget, inauguré en 1993, quelques années après ses homologues norvégien et finlandais, est à la fois une assemblée élue et une agence gouvernementale. Pour être exact, il s’agit surtout d’une agence gouvernementale, comme le déplore Mme Marie Enoksson, sa porte-parole :

« Ne vous méprenez pas : le Sametinget est un parlement sans réel pouvoir. Nos trente et un élus se réunissent trois fois l’an. Ils peuvent exprimer leur opinion, mais l’État n’est pas obligé de les écouter. » La loi est d’ailleurs sans équivoque : « Malgré la désignation de “parlement”, il n’est pas question d’une institution qui agirait à la place de la Diète ou du conseil municipal, ou en concurrence avec ces institutions. »

« Environ neuf mille Saames majeurs sont enregistrés ici comme électeurs, détaille Mme Enoksson. Ils doivent prouver qu’ils parlent saame, ou qu’au moins un de leurs parents ou de leurs grands-parents le parle. Paradoxal, quand on sait que l’État a par le passé tout fait pour que notre langue disparaisse… »

Ce nombre représente entre la moitié et le quart des vingt mille à quarante mille Saames que compte le pays (8).

« Comme nous sommes aussi une agence gouvernementale, certains ne nous font pas confiance », poursuit Mme Enoksson. En tant qu’agence, le Sametinget gère « un budget de 38,5 millions de couronnes [4,1 millions d’euros], dévolu notamment aux activités culturelles, linguistiques et à l’élevage de rennes ».

« L’État ne nous a pas donné le droit de légiférer, seulement celui d’avoir des opinions », déplore Mme Hanna Sofi Utsi. Membre du parti saame écologiste Min Geaidnu (« notre voie »), elle est ancienne vice-présidente du Sametinget :

« Je suis pour l’autodétermination de notre peuple. Nous faisons partie de ce pays, nous sommes citoyens suédois, mais nous ne sommes pas suédois. Je veux donc que nous décidions de notre avenir et de nos affaires, comme le font par exemple les Inuits (9). » Elle ne juge pas pour autant le Sametinget superflu : « Nous en avons fait un instrument plus puissant que ne le voulait l’État. Nous avons obtenu des avancées, notamment sur la question de la langue saame. »

La Suède a signé la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (Undrip, 2007), dont l’article 3 insiste sur le droit à l’autodétermination ; mais ce texte n’est pas contraignant. Surtout, le royaume n’a pas ratifié la convention 169 de l’Organisation internationale du travail (ILO 169, 1989), relative aux droits des peuples autochtones, au contrôle de leur terre… et de leur sous-sol : le dossier Kallak se trouve donc hors de portée du parlement saame.

« Le Sametinget n’a pas son mot à dire concernant Kallak, confirme Mme Enoksson. On ne peut pas intervenir dans le processus de décision. Seuls sont “consultés” les deux sameby concernés, Sirjes et Jåhkågasska. »

Coupe de cheveux iroquoise et regard d’acier, M. Rickard Länta est l’un des représentants du sameby de Jåhkågasska. Nous le rencontrons au congrès de l’Association nationale des Saames suédois (Svenska Samernas Riksförbund, SSR), qui regroupe les éleveurs de rennes, vêtus pour l’occasion de leurs chatoyants habits traditionnels. En cette fin mai, la SSR et le Sametinget organisent leurs réunions aux mêmes dates à Kiruna et à Östersund, à huit cents kilomètres de là. Ce qui en dit long sur la fraîcheur arctique de leurs relations… En résumé, le parlement saame reproche à la SSR de s’arc-bouter sur les seuls droits des éleveurs (10 % des Saames), et la SSR reproche au parlement sa double casquette. Concernant Kallak, M. Länta ne se montre guère optimiste, d’autant que d’autres sameby sont confrontés à des projets miniers : Semisjaur Njarg, Vapsten, Voernese…

« Ils [l’État et les industriels] ont le temps, estime M. Länta. Ils ouvriront cette mine. Quand le cours du fer grimpera, les gens ne verront plus que l’argent. Même certains Saames. » L’argent, insiste-t-il, n’est pas pour lui un but en soi : « Les rennes, c’est un mode de vie. Notre liberté ! »

Catogan et haute stature, M. Matti Berg préside, lui, le sameby de Girjas. Son nom et son visage sont connus dans toute la Suède. Le 3 février 2016, après six ans de procédure, son sameby et la SSR ont remporté une victoire judiciaire sans précédent contre l’État :

« Avant 1986, les Saames avaient le droit de décider qui pouvait pêcher et chasser sur leur territoire. Nous avons repris ce droit ! Nous allons décider de qui chasse et pêche sur nos terres. Et peut-être cela marquera-t-il un pas vers l’autodétermination. Vers le contrôle de nos terres et le rejet des mines. Dans mon sameby, plusieurs compagnies veulent prospecter. On doit pouvoir dire “non”. Vous autres Occidentaux mesurez tout en termes économiques. Mais, pour nous, une montagne a davantage de valeur intacte que défigurée par une mine. »

L’affaire a suscité d’âpres débats : le 11 juin 2015, cinquante-neuf chercheurs et universitaires suédois, inquiets de la tournure des débats dans le procès opposant la Suède au sameby de Girjas, ont publié une lettre ouverte dans le journal Dagens Nyheter accusant l’État d’user d’arguments ramenant à « l’ère de la biologie raciale ».

Réchauffement climatique, l’autre menace

Cette victoire judiciaire avive les tensions : au magasin d’articles de pêche de Kiruna, de jeunes clients se disent « soulagés que l’État fasse appel ».

« La pêche et la chasse, maugréent-ils, c’est la principale raison de s’installer ici. Alors, si les Saames l’emportent et qu’il y a jurisprudence, ils vont fixer eux-mêmes les tarifs des licences » — pour l’heure bon marché. « Qui est discriminé ?, commentent d’autres chasseurs et pêcheurs plus âgés. Pourquoi les Saames auraient-ils plus de droits que nous ? Parce que leurs ancêtres étaient là avant les nôtres ? On est tous nés ici ! »

Mais les éleveurs ont encore un autre adversaire : le réchauffement climatique.

« Désormais, détaille M. Länta, il pleut en hiver. L’eau gèle, il neige par-dessus, puis il pleut de nouveau. Les rennes creusent la neige pour se nourrir. Mais ils ne peuvent pas casser la glace. Alors on doit acheter de la nourriture… Ajoutez à cela les pertes dues aux prédateurs [lynx, ours et surtout gloutons], les collisions avec les voitures et les trains… Il faut à une famille un troupeau de six cents têtes pour vivre. Si vous en perdez 30 %, les naissances ne suffisent pas à compenser les pertes, et vous êtes fichu. Quand il n’y aura plus d’élevage, les Saames seront perdus. Comme les Amérindiens sans leurs bisons. Mes enfants veulent vivre comme moi, mais je ne sais pas s’ils le pourront. »

Le soleil de minuit berce Kiruna. Olaf, 21 ans, se désaltère au pub après une longue journée de labeur. Issu d’une famille d’éleveurs de rennes, ce Saame exhibe fièrement sur son téléphone une vidéo où, au volant d’une motoneige, il mène le troupeau familial. « Quatre cents têtes, précise-t-il. Mais c’est devenu difficile de vivre de l’élevage. Alors… » Il montre d’autres photos : cette fois, il conduit une excavatrice dans un tunnel.

« Je reviens juste de la mine. J’y travaille à mi-temps, confie-t-il, vaguement gêné. Pas le choix. Mais quand je suis au fond du puits, je ne pense qu’à une chose : mes montagnes et mes rennes. »

Les pressions exercées par le réchauffement climatique et les appétits miniers pourraient bien, à terme, avoir raison d’un élevage pratiqué depuis des millénaires.

Cédric Gouverneur – Journaliste.

(1) Regroupement économique d’éleveurs de rennes, associé à une aire de pâturage et de transhumance.

(2) Peinture suédoise fabriquée à partir des scories de la mine de cuivre de Falun.

(3) Le terme « Saame », « Sâme » ou « Sámi » s’est substitué à « Lapon », péjoratif. La région étant connue à l’étranger sous le nom de « Laponie », ce dernier terme reste cependant en usage, même si les Saames appellent leur territoire « Sápmi ».

(4) Dans le Grand Nord (comté de Norrbotten), les sociaux-démocrates ont remporté 49 % des voix aux élections législatives de 2014 (13 % pour les conservateurs, 11 % pour l’extrême droite et 4,9 % pour les Verts [MP]), contre 31 % dans l’ensemble du pays (23,3 % pour les conservateurs, 13 % pour l’extrême droite et 6,9 % pour les Verts [MP]).

(5) « Taxation in the mining sector – Selected case studies », Raw Materials Group, Stockholm, juin 2012.

(6) Cf. Johannes Forssberg, « Mesdames les compagnies minières, servez-vous ! », Fokus, Stockholm, traduit par Vox Europ, 14 octobre 2013.

(7) « Sweden’s minerals strategy », rapport du ministère de l’entreprise, de l’énergie et des communications, Stockholm, juin 2013.

(8) Impossible d’avoir une estimation plus précise : la Suède (comme la France) interdit les statistiques ethniques.

(9) Le Groenland est autonome au sein du Danemark depuis 1979, et cette autonomie a été renforcée en 2002. Au Nunavut (territoire fédéral canadien de plus de 2 millions de kilomètres carrés), les Inuits sont également autonomes depuis 1999.


Le seul peuple « autochtone » d’Europe

Les Saames seraient entre 50 000 et 65 000 en Norvège, 20 000 à 40 000 en Suède, environ 8 000 en Finlande et 2 000 en Russie, selon le Centre d’information saame d’Östersund (Samer). Dernier peuple autochtone d’Europe (1), ils se sont installés dans le nord de la Scandinavie et dans la péninsule de Kola (Russie) à la fonte des glaciers, il y a environ dix mille ans. Tacite est le premier à évoquer, dans Germania (98 après Jésus-Christ), les nomades du Grand Nord, pour s’étonner que les femmes participent à la chasse. L’historien romain aurait pu ajouter que les huit saisons du calendrier saame correspondent chacune à un cycle de la vie du renne. Et que, dans leur langue, le mot « guerre » n’existe pas.

Les États ne s’intéressent aux terres glaciales de Laponie, à ses fourrures et à ses eaux poissonneuses qu’à partir du XVIIe siècle. La Suède accélère la colonisation à partir de 1634, avec la découverte d’un gisement d’argent. Les percepteurs royaux font payer aux « Lapons » des taxes, tandis que l’Église luthérienne s’efforce de convertir ces animistes, livrant aux flammes leurs tambours sacrés… et parfois leurs chamans, tel Lars Nilsson, exécuté en 1693. Le climat extrême rebutant les volontaires, la proclamation de Lappmark (1673) exempte les colons d’impôts et de service militaire. Pour le pouvoir royal, éleveurs de rennes et colons pouvaient se côtoyer sans se gêner. Mais subsister de la seule agriculture s’avérant impossible sous ces latitudes, les colons devaient chasser et pêcher… Néanmoins, en cas de litige avec des colons, les Saames — dont les fourrures sont appréciées du Trésor royal — l’emportent souvent devant les tribunaux.

La perception des Saames change cependant à la fin du XIXe siècle, avec l’irruption du racisme biologique :

« Dans les années 1920, rappelle Anna-Karin Niia, éleveuse de rennes et journaliste à Sámi Radio, radio publique en langue saame, des chercheurs de l’Institut de biologie raciale sont venus mesurer les crânes des Saames, dont ceux de mes grands-parents. Un procédé qui a inspiré l’Allemagne nazie. Cette humiliation reste un traumatisme pour notre peuple. »

En outre, la fermeture des frontières entre la Suède, la Norvège (indépendante de la Suède en 1905), l’URSS et la Finlande (indépendante de la Russie en 1917) rend impossible les pérégrinations des nomades. En Suède, plusieurs milliers d’entre eux sont déplacés de force plus au sud dans les années 1920. La Suède entend alors assimiler les Saames. Dans les écoles, les enfants qui parlent leur langue sont punis et ostracisés. « Mes parents ne comprenaient même pas ce que disait l’instituteur », raconte Anna-Karin Niia. Les nomades se voient retirer leurs enfants, placés en internat. Afin de se couler dans le moule, beaucoup de Saames changent de patronyme et ne transmettent pas leur langue à leurs enfants.

L’émancipation politique s’amorce dans les années 1970. En Norvège, les Saames s’opposent alors avec virulence à un projet de barrage sur la rivière Alta. Cette lutte conduit Oslo à instaurer en 1989 le premier parlement saame, dont s’inspireront la Finlande puis la Suède. La Norvège demeure le seul État concerné à avoir ratifié, dès 1990, la convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui préconise d’octroyer davantage de droits aux peuples autochtones. Oslo a accordé une large autonomie à 95 % de son comté le plus septentrional, le Finnmark (46 000 kilomètres carrés pour 73 000 habitants), cogéré depuis 2005 par le parlement saame et le comté.

« La lutte des Saames de Norvège nous a inspirés. Les nouvelles générations ont appris la langue », poursuit Anna-Karin Niia en allant chercher son fils à la sortie de l’école saame de Kiruna, l’une des cinq que compte la Laponie suédoise. « J’ai grandi dans le Sud, et je n’ai appris que le suédois à l’école, témoigne Me Jenny Wik-Karlsson, avocate de l’Association nationale des Saames suédois (Svenska Samernas Riksförbund) qui défend le sameby (regroupement d’éleveurs de rennes) de Girjas. Depuis une dizaine d’années, j’apprends le saame, avec la fierté de me réapproprier quelque chose qui a été pris à ma famille. » Le Samer estime que, désormais, 40 à 45 % des Saames parlent leur langue.