Alberto Scotti – L’identité italienne

Alberto Scotti, analyste politique nous convie à une analyse historique de l’identité italienne pour comprendre les enjeux contemporains.

Cercle Aristote

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Point Culture : la vexillologie

Les trois Corées

Son histoire complexe a dispersé le peuple coréen en trois entités géographiquement contiguës, sans compter les diasporas. Le motif de la réunification a occulté cette réalité, car il n’est jamais question de la totalité des Coréens. La division des deux Corée occupant la péninsule, qui date de 1945 et qui s’est figée en 1953 à la suite d’une terrible guerre civile, n’a cessé d’éloigner Corée du Nord et Corée du Sud, au point d’en faire non des demi-Corée mais
des pays à part entière. Le Nord est toujours réduit à la question nucléaire et le Sud résumé à son « miracle ».

Quant à la Corée chinoise, si elle ne constitue pas un Etat, elle s’est développée dans un district autonome de la République populaire de Chine et dispersée sur l’ensemble de la Mandchourie. Comme les deux autres, elle présente désormais des caractéristiques distinctives. Ce qui nous fait parler de Corées et non de Corée.

Hémisphères Editions

Patrick Maurus est agrégé de lettres, professeur de langue et de littérature coréenne à l’INALCO. Il est notamment l’auteur de La Mutation de la poésie coréenne moderne ou les Onomatopées fondatrices (L’Harmattan, 2000), Le jour où les Coréens sont devenus blonds (L’Harmattan, 2007), La Corée dans ses fables (Actes Sud, 2010).


Patrick Maurus professeur à l’INALCO et Directeur de la collection « Lettres coréennes » chez Actes Sud et de la revue Tan’gun aux éditions de l’Harmattan, partage aujourd’hui son temps entre la recherche théorique , le CRIC (Centre de Recherches Indépendantes sur la Corée), la traduction d’œuvres coréennes, et plusieurs centres de recherche de l’INALCO (CERLOM, PLIDAM, centre Asie). Il nous donnera mercredi soir un aperçu bien informé de la situation comme des circonstances qui l’ont précédée.

Librairie Tropiques


Les trois Corées (Politique Étrangère)

Patrick Maurus est l’un des plus fins connaisseurs de la Corée en France. Il a voyagé à de nombreuses reprises en Corée du Nord et s’interroge dans cet ouvrage sur « la Corée », en étudiant ses trois divisions actuelles : Corée du Sud, du Nord, et chinoise, tout en éclairant leurs interactions.

Concernant la Corée du Sud, l’auteur met d’abord en relief sa formation à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il revient notamment sur la « cécité historique » du Sud sur la période d’occupation japonaise (non-dits quant à la collaboration, entre autres). Le « miracle » économique du pays est bien entendu évoqué : lorsque le général Park Chung-Hee arrive au pouvoir en 1961, son pays a un produit intérieur brut (PIB) équivalent à celui du Mali. Enfin, sont passées en revue les « cicatrices » de la Corée du Sud : du soulèvement de Gwangju avec sa répression sanglante (1980) au désastre du naufrage du ferry Sewol (16 avril 2014).

Patrick Maurus déplace ensuite sa réflexion vers la Corée du Nord. Il souligne la difficulté à parler de ce pays : ce qui en est dit relève de « la fusion constante du récit et de la fiction, du fictif et du fictionnel ». La trajectoire économique du Nord est décrite : développement jusqu’aux années 1970, puis épuisement progressif dans des travaux improductifs. Les intempéries de 1995 mettent finalement le pays à genoux, mais il ne s’effondre pas et se mue en un gigantesque marché noir. Puis l’auteur explique ce qui a permis, selon lui, le rebond de la Corée du Nord avec, en particulier, une relative ouverture commerciale permettant la mise en place de « marchés libres ». Il insiste aussi sur une réforme institutionnelle, officialisée en mai 2016, qu’il estime majeure. Le régime est désormais tricéphale : Parti des travailleurs (une enveloppe vide), armée (rentrée dans ses casernes) et – nouveauté – un cabinet ministériel à la tête des ministères que Kim Jong-Un considérait comme irréformables. Ce cabinet est géré par des gens formés à l’étranger ou des professionnels.

Vient enfin une partie consacrée à la « troisième Corée » – la partie désormais chinoise de la Corée. Bien entendu, il n’y a actuellement que deux États coréens reconnus à l’Organisation des Nations unies. Mais au début de notre ère, le royaume coréen de Koguryo occupait le nord de la péninsule et une bonne moitié de la Mandchourie actuelle (provinces du Liaoning, du Jilin et du Heilongjiang). Aujourd’hui, une partie des deux millions de personnes qui constituent la minorité coréenne de Chine réside dans le district autonome de Yanbian. Ce dernier est pourtant dominé par les Hans, les Coréens ayant massivement émigré vers la Corée du Sud. Les dirigeants nord et sud-coréens n’évoquent jamais cette « troisième Corée », qui pourrait pourtant, selon l’auteur, jouer un rôle majeur pour le désenclavement de la péninsule, la normalisation des relations et le décollage économique du Nord. L’auteur insiste sur le projet de gazoduc Sibérie-Corée du Sud, qu’il juge susceptible d’œuvrer à un rapprochement de facto, et de bouleverser la géopolitique mondiale.

Dans ce livre érudit, Patrick Maurus montre sa connaissance intérieure des « trois Corées ». Même si certains passages peuvent être discutés, cet ouvrage est important pour tous ceux qui s’intéressent à la Corée et à l’Asie du Nord-Est : il offre une voix différente et a le mérite d’ébranler certains clichés, tout en participant à la compréhension d’une situation complexe.

Rémy Hémez


La silencieuse troisième Corée (Le Monde)

Livre. Le spécialiste du « Pays du Matin calme » Patrick Maurus ébranle avec cet essai les clichés ressassés sur ces deux Etats et éclaire le rôle charnière qu’aura à jouer dans toute évolution de la péninsule la Corée « chinoise » de la région autonome de Yanbiane.

Livre. La Corée ? Quelle Corée ? Le Nord ou le Sud, évidemment. Pas si simple, car il en existe une troisième : la Corée « chinoise » composée de trois millions de « Coréens » de la région autonome de Yanbian, sur la rive chinoise du fleuve Yalu qui sépare la Chine de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) : de nationalité chinoise, ils sont restés Coréens par leur culture, leur langue (employée parallèlement au chinois) et leur attachement au pays d’origine.

Patrick Maurus, professeur émérite de coréen à l’Institut des Langues et Civilisations orientales (INALCO) et fin connaisseur des deux pays où il a séjourné à maintes reprises et dont il traduit des œuvres littéraires, aide à comprendre la situation paradoxale d’une Corée aujourd’hui éparpillée. Un pays qui n’existe plus en tant que tel et n’a même plus de nom pour le désigner : la Corée s’appelle Choson au Nord et Hanguk au Sud…

Ce livre au ton enlevé, parfois sarcastique, dense et érudit – au point parfois d’égarer le lecteur non averti – a le mérite d’ébranler les clichés. L’agacement de l’auteur est légitime : une incompréhension délibérée a nourri des erreurs politiques qui ont conduit à la situation présente, celle d’une RPDC de facto nucléaire et des risques de guerre.

L’écheveau coréen est plus complexe que ne le donne à penser le manichéisme à propos d’un pays divisé en 1945 par les vainqueurs de la guerre du Pacifique devenu deux Etats qui se déchireront dans une guerre fratricide (1950 à 1953) suspendue à un cessez-le-feu qui n’a jamais été suivi d’un traité de paix.

Nationalisme farouche

Dictature au Nord, démocratie au Sud. Certes, mais encore. La démocratie au Sud est jeune : jusqu’en 1987, le pays était placé sous des dictatures militaires soutenues par les Etats-Unis et elle a connu bien des dérives dont témoigne l’arrestation, il y a un an, de la présidente Park Geun-hee pour abus de pouvoir.

Quant à la dictature au Nord, elle mérite d’être étudiée pour elle-même sans se contenter de plaquer sur sa noire réalité la grille de lecture ossifiée appliquée aux régimes communistes défunts afin de comprendre la résilience du régime et ses évolutions dont l’apparition d’une économie hybride (qui mêle planification et initiative privée). La troisième Corée, enfin, silencieuse et si « déterritorialisée » qu’elle semble inexistante, est appelée à jouer un rôle charnière dans toute évolution de la péninsule.

Patrick Maurus montre combien le nationalisme farouche des Coréens qui devrait les unir tend aussi à les séparer : le Nord comme le Sud revendiquant la légitimité d’incarner « la » Corée. Les représentations réciproques de ces altérités construites par la littérature et par le cinéma ajoutent une pierre à la division. Que l’on partage ou non les points de vue de l’auteur, son approche incite à une salutaire pondération des affirmations péremptoires ressassées sur les Corées.

Afghanistan, bilan d’une faillite

Les Midis de l’iReMMO – Afghanistan, bilan d’une faillite

Rencontre avec : Georges Lefeuvre, consultant, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste de l’arc de crise Afghanistan – Pakistan – Inde.

Anthropologue et linguiste, il a été attaché politique auprès de la délégation européenne au Pakistan de 2002 à 2009 et il a produit pour l’Union européenne de nombreuses analyses sur les différents facteurs d’instabilité régionale et plus particulièrement sur les insurrections frontalières pachtounes entre Pakistan et Afghanistan et la sociologie des réseaux terroristes et les idéologies exogènes qui les irriguent. Il a également été directeur adjoint et administrateur de l’ONG Avicen (Afghan Vaccination and Immunization Centre), directeur du centre culturel français de Peshawar, attaché culturel de l’ambassade de France en Ouzbékistan, et attaché culturel de l’ambassade de France au Pakistan.

Modération : Dominique Vidal, historien et journaliste.

Le rapport à la loi des Talibans

Le rapport à la loi des Talibans (Matières à penser – France Culture)

Il ne faut pas commettre à propos des Talibans la même erreur d’analyse que celle qui a longtemps été faite à propos du stalinisme. Ni l’un, ni l’autre ne procèdent d’une abolition de la loi mais bien de son utilisation perverse.

 

Les Talibans (comme l’État islamique d’ailleurs) repose bien sur un « régime de vérité », fut-il impitoyable et sanguinaire, comme le rappelle le chercheur Adam Baczko dans ses travaux.

Intervenants

  • Adam Baczko, chercheur à l’EHESS, spécialiste de l’Afghanistan.


La loi sans l’Etat. Le système judiciaire Taliban en Afghanistan depuis 2001 (Projet de thèse)

À la suite de l’intervention occidentale qui chasse les Taliban du pouvoir en 2001, ceux-ci se réimplantent progressivement en Afghanistan dans les années suivantes. C’est dans cette perspective qu’il convient de comprendre la mise en place, par les Taliban, d’un système judiciaire en pleine guerre civile, alors même qu’ils ne sont qu’un acteur politico-militaire parmi d’autres, sans autre légitimité à faire valoir que leur cause. Dans un contexte de guerre civile, dans lequel les séparations entre sphères privé et public, entre le social et le politique varient à la faveur des actions des uns et des autres, où juger est à la fois une activité adjudicatoire et une arme dans la guerre, comment un mouvement politico-militaire parvient-il à la fois à produire un système judiciaire, à le faire reconnaître comme tel et à en tirer un profit politique ? Comment le juge Taliban, qui est Taliban autant que juge, parvient-il à se faire reconnaître dans sa fonction par la population ?

Les Taliban ont réussi là où l’intervention occidentale et le régime au pouvoir ont échoué, puisqu’ils sont parvenus à construire un système judiciaire relativement objectivé dans un contexte de politisation des conflits privés qui caractérise la guerre civile en Afghanistan. L’administration d’Hamid Karzai et la coalition occidentale ont suivi un mode de fonctionnement décentralisé et néopatrimonial, fondé sur une perception communautariste de l’Afghanistan, espérant ainsi coopter différentes segments tribaux et ethniques. À l’inverse, le mouvement Taliban s’est appuyé sur la référence religieuse comme rationalité politique et sur le clergé sunnite comme institution bureaucratique pour centraliser son système judiciaire et limiter les influences sociales exogènes sur les décisions des juges. L’insurrection parvient ainsi à déborder les conflits individuels et les clivages identitaires, élargissant sa base sociale en même temps qu’elle s’étend sur l’ensemble du territoire.

Adam Baczko

Les espaces maritimes de la France

Les limites maritimes françaises, vous les connaissez ? (Service public)

France métropolitaine, Antilles, Guyane, Réunion, Kerguelen, Polynésie, Clipperton… Avec une superficie de 10,8 millions de kilomètres carrés, savez-vous que la France est au 2e rang mondial en terme de superficie maritime ? Pour en savoir plus sur ces espaces maritimes parfois lointains, retrouvez le nouveau portail limitesmaritimes.gouv.fr lancé à l’occasion de la journée mondiale de l’océan du 8 juin 2018.

Proposé par le Secrétariat général de la mer et le Service hydrographique et océanographique de la marine, ce portail doit permettre à l’ensemble des usagers de la mer (entreprises, instituts publics, particuliers mais aussi États étrangers) d’obtenir facilement des informations fiables sur les limites précises des espaces maritimes français.

Ainsi, par exemple, il donne accès à une carte interactive et à une cartothèque qui détaillent pour chaque territoire français les limites en particulier :

  • des eaux intérieures ;
  • de la mer territoriale ;
  • de la zone économique exclusive.

Ce portail vous permet de retrouver aussi :

  • les références légales en vigueur (limites maritimes françaises et accords de délimitation avec les États voisins) ;
  • un tableau des superficies maritimes territoire par territoire ;
  • quelques définitions de base pour mieux comprendre en quoi consistent les limites maritimes.

La France possède 47 délimitations maritimes avec 31 pays différents. À ce jour, des accords ont été conclus avec une vingtaine d’entre eux.

Pour en savoir plus


La cartothèque

Retrouvez sur cette page en téléchargement libre et gratuit des cartes de représentation des espaces maritimes sous souveraineté ou juridiction françaises au niveau mondial ainsi que les éléments détaillés par territoire. Ces cartes sont une synthèse des espaces maritimes en vigueur et de leurs limites.

Les espaces maritimes sous souveraineté ou juridiction des États côtiers sont régis par le droit international notamment le droit de la mer qui regroupe l’ensemble des règles relatives à la définition et à l’usage des espaces maritimes. Ce droit de la mer repose sur la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), signée le 10 décembre 1982 à Montego Bay (Jamaïque) et ratifiée par la France le 11 avril 1996. Cette convention définit  les différents espaces maritimes susceptibles d’être revendiqués par les États côtiers ainsi que les droits et obligations des États sur l’ensemble des espaces maritimes.

Les espaces maritimes de la France, d’une surface totale d’environ 10,7 millions de km², représentent le deuxième espace maritime mondial derrière celui des États-Unis. L’outre-mer génère 97% de ces espaces. La France est ainsi un État côtier riverain de presque tous les océans.

Le Traité de Washington du 1er décembre 1959 ayant gelé toutes les revendications sur le continent Antarctique, les Etats possessionnés, comme la France, ne peuvent pas exercer de souveraineté ou de juridiction sur les eaux au-delà du territoire de l’Antarctique qu’ils revendiquent. Les demandes d’extension du plateau continental sont également suspendues. En conséquence, les espaces maritimes relatifs à la Terre Adélie ne sont pas pris en compte dans les espaces maritimes actuellement en vigueur pour la France.

La CNUDM précise les différentes catégories d’espaces sur lesquels les États peuvent exercer leur souveraineté ou leur juridiction.

Espaces de souveraineté :

  • Eaux intérieures
  • Mer territoriale

Espaces sous juridiction :

  • Zone contiguë
  • Zone économique exclusive (ZEE)
  • Plateau continental

Lorsque les côtes de deux États se font face ou sont adjacentes de telle sorte que leurs espaces maritimes (mer territoriale ou ZEE) se chevauchent, ces États doivent procéder à leur délimitation par voie d’accord intergouvernemental. A titre d’exemple, la France a procédé à la délimitation de la mer territoriale avec celle du Royaume-Uni dans le Pas-de-Calais car le détroit a une largeur inférieure à 24 milles marins. Les deux États ont procédé à une délimitation de leurs ZEE respectives dans la Manche car celle-ci est d’une largeur inférieure à 400 milles marins.

La CNUDM précise la méthode de délimitation pour la mer territoriale : application de la méthode de l’équidistance, sauf existence de titres historiques ou de circonstances spéciales. En revanche pour la délimitation du plateau continental ou de la ZEE, elle se borne à préciser qu’elle doit aboutir à une solution équitable.

En raison de l’étendue de ses espaces maritimes, notamment outre-mer, la France partage des délimitations maritimes avec 31 États. Des accords de délimitation maritimes ont été conclus avec 21 d’entre eux, étant entendu qu’un même État peut avoir des espaces riverains de la France en plusieurs endroits du globe. C’est par exemple le cas de l’Australie, dans le Pacifique et dans les mers australes, ou encore du Royaume-Uni, dans la Manche, la Mer du Nord, l’Atlantique, aux Antilles et dans le Pacifique.

Au-delà de la zone économique exclusive, les eaux relèvent du régime de la haute mer tel que défini dans la partie VII de la CNUDM. Il s’agit d’un espace international de liberté qui ne peut en aucun cas être revendiqué par un État. Les États peuvent étendre leur plateau continental au-delà de 200 milles marins si la Commission des Limites du Plateau Continental (CLPC) émet une recommandation reconnaissant la présence de critères autorisant cette extension. Toutefois les eaux surplombant ce plateau continental étendu relèvent du régime de la haute mer.

Au-delà des limites des juridictions nationales se trouve le domaine de la « Zone » qui comprend les fonds marins et leur sous-sol qui sont considérés comme appartenant au patrimoine commun de l’humanité. Aucun État ni aucune personne physique ou morale ne peut s’approprier une partie quelconque de la Zone ou de ses ressources qui sont gérées par l’Autorité internationale des Fonds Marins qui est basée à Kingston en Jamaïque.

Politique du secret : regards sur « Le Bureau des légendes »

Diffusée pour la première fois en 2015, la série Le Bureau des légendes, créée par Éric Rochant et produite par The Oligarchs Productions, raconte la vie d’espions français infiltrés, de ceux qui les dirigent et de ceux qui tentent de les démasquer. Plébiscitée par les audiences, louée par la critique pour sa qualité, elle marque aussi une rupture dans la longue histoire de l’espionnage à l’écran et dans la littérature.

Cet ouvrage s’emploie à analyser Le Bureau des légendes et s’attache  à montrer comment la série renouvelle le regard porté sur les agents du renseignement. On les croyait bouffons ou barbouzes, on les découvre fonctionnaires ou militaires accomplissant leurs tâches en professionnels. On les pensait froids et cyniques, on les surprend tiraillés entre les exigences d’un métier de vocation absolue et les affres des sentiments. On pensait cet univers impénétrable et l’on découvre que la DGSE scrute cette série non sans satisfaction. Loin, en somme, des stéréotypes, qui nous ont longtemps fait croire que les vrais espions et les séries d’espionnage ne pouvaient être qu’anglo-saxons.

Ce volume clôt la série d’ouvrages consacrés aux séries TV, initiée aux Presses universitaires de France en 2012 sous la direction de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer.

Yves Trotignon, consultant au sein d’un cabinet d’intelligence stratégique, est un ancien cadre de la DGSE et un ancien diplomate. Spécialiste du jihadisme et du contre-terrorisme, il enseigne notamment à Sciences Po Paris.


 

Comment est produit « Le bureau des légendes », série à succès d’espionnage diffusée sur Canal + ? On en parle avec Eric Rochant son showrunner. Peut-on la qualifier de réaliste ? Réponse avec Yves Trotignon, ancien cadre de la DSGE et auteur de « Politique du secret. Regard sur le Bureau des légendes » (PUF, 2018)


Quand un ancien espion regarde le « Bureau des Légendes » (Vice)

Depuis maintenant trois saisons, la série de Canal Plus Le Bureau des Légendes (BdL) est encensée pour le regard juste, crédible et supposément réaliste qu’elle pose sur le renseignement français. Mais qu’en pensent ceux qui œuvrent du côté du boulevard Mortier, le siège de la DGSE ?

Yves Trotignon, ancien cadre de la « Boîte » et grand connaisseur des films d’espionnage, publie ce mercredi 6 juin Politique du secret. Regards sur le Bureau des Légendes (éditions PUF), afin de « montrer ce qu’un ancien du service pense de la série ». Du coup, on a passé un coup de fil à ce grand spécialiste du djihadisme et du contre-terrorisme et enseignant à Sciences Po, pour mieux décrypter les aventures de Malotru et consorts.

VICE : Est-ce que la série nous apprend de nouvelles choses sur le renseignement français ?

Yves Trotignon : Non, la série n’a pas cette vocation. En revanche, elle formalise des choses qui n’étaient pas vues à la télé française, notamment le fait que vous pouvez à la fois coopérer avec un service allié, tout en lui faisant des vacheries – ou que vous pouvez parler aux gens que vous détestez. Puis le BdL a le mérite de montrer des choses qui relèvent de la logique pure du renseignement et qui n’étaient pas montrées dans la fiction française. Pour observer ces mécanismes, il fallait aller voir du côté des romans de John LeCarré, des films de Michael Mann, ou de certains Hitchcock.

Le BdL semble être une des premières œuvres de fiction françaises qui montre la vie des espions de manière crédible.

C’est effectivement une nouveauté en France. Il y a des séries qui avaient déjà montré la banalité, si j’ose dire, et l’humanité des policiers – dans Engrenages par exemple – mais personne ne s’était jamais intéressé à l’espionnage de cette façon-là, dans le cadre d’une série TV. Cela s’explique sans doute par l’amour que porte Rochant [le showrunner du BdL] au cinéma américain des années 1970, ce qu’on appelle le Nouvel Hollywood : un cinéma politiquement conscient du monde, qui n’est pas un cinéma de divertissement, ni de dénonciation brutale, mais un cinéma qui montre les choses et qui essaye d’être assez réaliste. Attention, le Bureau des Légendes n’est pas non plus une série documentaire, mais elle a l’immense mérite de montrer ce qu’est le renseignement humain : les sources, le mensonge, les doutes, la solitude…

En regardant le BdL, vous ressentez une certaine nostalgie ?

Aucune. En revanche, c’est amusant de reconnaître certains décors, ou de se dire « Tiens, ce n’est pas du tout comme ça que ça se passe ». Contrairement, à ce qu’on voit dans la série, les portes de bureaux sont ouvertes et il n’y a pas de noms sur les portes de bureaux. Mais des armoires beigeasses, il y a en a ! Par exemple, la cellule de crise de la série avec les murs bleus, cela a été mon bureau.

Vous expliquez dans votre livre que vous avez été surpris de la justesse du vocabulaire utilisée dans le BdL. Il y a vraiment des gens qui parlent comme le personnage de Marie-Jeanne, capable de missives telles que « Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des enculeries » ?

C’est marrant parce que je n’avais jamais entendu « enculeries » dans les couloirs de la DGSE. En revanche, il y a plein de formules et de raisonnements qui sont propres au service. Ce qui m’a beaucoup amusé et plu dans la série, c’est que l’on retrouve une façon de penser. On sent bien que les acteurs ont été en contact avec des gens qui connaissent cela. Il y a une façon de penser, de parler, de se comporter qui est très juste.

Comment définir cette façon d’être ?

Pas sèche, mais éventuellement un petit peu dure. Ce sont des gens attentifs, mais un peu cyniques, avec de la distance par rapport aux choses. Dans la série, personne ne rigole jamais. Mais en réalité, les gens rigolent, s’amusent, ils sont humains. On peut avoir un collègue qui est drôle, on peut faire une blague à son chef. Bon, si c’est la guerre on n’a pas le temps de faire des blagues.

Quels sont les aspects moins crédibles de la série ?

Il y a des choses qui relèvent de l’organisation du service. Par exemple, dans la série, le directeur du renseignement est un militaire, ce qui n’arrive jamais, et le directeur des opérations qui est censé être un militaire, est un civil dans la série. Après, il y a des incohérences en matière de fonctionnement. Dans la saison 3, le directeur général se déplace lui-même pour libérer Malotru [Mathieu Kassowitz], ce qui n’arriverait jamais. Puis, il y a des questions techniques. À la fin de la saison 2, quand Malotru fait exploser une bombe directionnelle en jouant aux échecs avec un émir djihadiste, il en ressort indemne. Quand un truc qui tue le type en face de vous explose, vous avez quelques séquelles, vous finissez au moins sourd.

Malgré ces inexactitudes, les gens de la DGSE apprécient-ils cette série ?

Oui, bien sûr. Parce que l’on parle enfin d’eux. Ce manque était durement ressenti. C’est quand même une forme de reconnaissance par la société de voir une série, du moins une œuvre, qui parle de vous en bien. Si le BdL avait été une série pour dire qu’à la DGSE, ils travaillent comme des manches, elle n’aurait pas été très populaire et n’aurait pas eu le soutien du service et du ministère des Armées. Et puis, vous avez enfin une série qui montre que les espions sont comme les autres : ils bossent, ils font des erreurs, ils ont des amants, des maîtresses, ils vont à la cantine, ils prennent le métro. Cela manquait à tel point que les gens comme moi, et ceux qui m’ont succédé, devaient aller chercher ailleurs des références culturelles pour expliquer ce que l’on faisait comme métier. Pendant très longtemps, mon film référence était Les Hommes du président, puisque l’analyse du renseignement c’est un peu comme le journalisme d’investigation. Mais depuis 2012, ma référence est Zero Dark Thirty.

Pourquoi ce film ?

Zero Dark Thirty montre ce qu’on appelle le « cycle du renseignement », qui se décline en plusieurs temps. Schématiquement, au début, vous avez quelqu’un qui pose une question (un président, un ministre…). Après, tout le monde commence à bosser, donc à chercher du renseignement, ce qu’on appelle « l’activation des capteurs » (via une source, des services alliés, des écoutes téléphoniques). Ensuite, on en recueille si le système fonctionne. Enfin, le renseignement est analysé. Une fois que l’analyste a fait son travail, il transmet cela à l’autorité, ce qu’on appelle une « diffusion du renseignement ». L’analyse arrive dans les mains des gens qui ont posé la question et décident de s’arrêter là ou de relancer le cycle. Zero Dark Thirty est passionnant parce qu’il montre ce cycle du renseignement dans sa totalité, y compris ce qui ne marche pas.

Le showrunner de la série, Éric Rochant, est aussi à l’origine d’un film culte sur le renseignement, Les Patriotes, qui est montré aux nouvelles recrues de la DGSE. Était-ce déjà le cas à votre époque ?

À mon époque, on regardait déjà ce film et cela continue aujourd’hui. Ils montraient aussi Le Transfuge et Dossier 51, qui étaient considérés comme des films très réalistes. L’idée est de dire que vous n’irez pas sur le terrain tout de suite. Il faut d’abord vous former, vous aguerrir. Ces œuvres de fiction servent à vous mettre des images dans la tête, pour vous dire « Tiens cela se passe plutôt comme ça ». Les films sont commentés, on ne vous dit pas que la réalité est comme cela, ils servent à illustrer un cours. Un instructeur est là pour vous détailler différentes étapes montrées dans les films comme l’identification des besoins, l’identification de la cible, l’approche de la cible, la tentative de recrutement, le recrutement, la gestion de la source et j’en passe.

Vous êtes enseignant à Sciences Po, est-ce que vous avez ressenti un « effet Bureau des Légendes » ?

Il y a quelques années quand on allait parler aux étudiants, ils fantasmaient, vous parlaient avec crainte comme si vous alliez les étrangler avec un fil de pêche caché dans votre montre. La référence cinématographique qui venait tout de suite c’était James Bond, ce qui me mettait en colère, et me met toujours en colère d’ailleurs. Depuis que la série est sortie, le vocabulaire autour de James Bond est devenu totalement ringard. La série a une influence en matière de représentation du renseignement. Mais il faut aussi casser les mythes, parce que la série elle-même recrée un mythe. Avant il fallait expliquer que le métier n’était pas de boire des Martini sur un toit d’hôtel à Hong Kong. Maintenant, il faut dire que ce que l’on voit à l’écran, les étudiants ne le feront sans doute jamais, que les locaux ne sont pas comme ça, que cette mission ne peut pas se passer comme ça…

Cela pourrait créer une déception pour certaines recrues ?

Oui, ceci dit il y a toujours eu une certaine proportion de gens qui arrivaient dans les services et étaient déçus. C’est un métier dans lequel on peut projeter beaucoup de fantasmes. Mais au bout du compte, c’est une administration : il y a des horaires, des règles, on pose ses congés, on va manger à la cantine, il faut changer de nom sur Facebook, les portables sont éteints dans les bureaux… Votre vie change. Et il est possible de ne pas le supporter. Et puis la maison n’est pas connue pour sa souplesse, ce n’est pas une start-up, il n’y a pas de baby-foot comme chez Google. En gros, depuis la sortie de la série – qui s’adresse donc à un public plutôt jeune – les gens des services sont obligés de dire aux recrues : « Attention les gars, ça va être super, mais ça ne va pas se passer comme dans le BdL ».


Un ex-agent de la DGSE se penche sur la série « Le Bureau des légendes » (Le Monde)

A l’aide du regard d’Yves Trotignon, ancien agent de la DGSE, le lecteur prend la mesure du travail de Romain qu’Eric Rochant et son équipe ont fourni pour rompre avec ce qui s’est fait jusqu’à maintenant en France dans le domaine des fictions sur l’espionnage.

Initialement annoncé pour le 18 avril, ce livre a failli ne pas voir le jour. La publication du dernier ouvrage d’Yves Trotignon, ancien agent de la DGSE, a été repoussée au 6 juin en raison d’un litige avec la société audiovisuelle The Oligarchs Productions (TOP) qui produit la série française à succès Le Bureau des légendes (BDL), diffusée sur Canal+ depuis 2015.

Alex Berger, président de TOP, producteur exécutif de BDL et associé à Eric Rochant, créateur, coauteur et coréalisateur de BDL, a attaqué le 6 avril la société Humensis, propriétaire des Presses universitaires de France (PUF), éditrices de l’ouvrage d’Yves Trotignon, pour avoir utilisé le titre de l’œuvre et l’affiche de la saison 1 sur des plates-formes de promotion en ligne. « Les PUF ont utilisé notre marque, la photo de la série et l’image de Mathieu Kassovitz sans nous demander la moindre autorisation », prévient Alex Berger, qui ajoute que « personne à TOP n’a lu le livre, mais en tant que producteur j’ai l’obligation de défendre les ayants droit, et c’est ce que j’ai fait. »

Sa société de production a réclamé une compensation à hauteur de 19 000 euros. Or, l’affaire, traduite le 11 avril devant le tribunal de grande instance (TGI) de Paris, s’est achevée en faveur de la maison Humensis, et surtout d’Yves Trotignon qui pourra faire la promotion de son ouvrage à paraître dans quelques jours.

Dans son ordonnance de référé, le TGI a débouté la société de production et l’a condamnée à verser une indemnité de 3 000 euros à Humensis. « On n’a jamais voulu interdire la sortie du livre », précise Alex Berger, qui n’a pas fait appel. « Les 3 000 euros ont servi à recomposer la couverture du livre. »


Beryl 614, ancien agent de la DGSE, avait bien l’intention de traiter de la série d’Eric Rochant, le Bureau des Légendes, sur Talks with a Spy. Une chaîne sur le renseignement et l’espionnage ne pouvait en effet pas passer à côté d’une telle série ! C’est désormais chose faite avec ce 14e épisode.