Le rapport à la loi des Talibans

Le rapport à la loi des Talibans (Matières à penser – France Culture)

Il ne faut pas commettre à propos des Talibans la même erreur d’analyse que celle qui a longtemps été faite à propos du stalinisme. Ni l’un, ni l’autre ne procèdent d’une abolition de la loi mais bien de son utilisation perverse.

 

Les Talibans (comme l’État islamique d’ailleurs) repose bien sur un « régime de vérité », fut-il impitoyable et sanguinaire, comme le rappelle le chercheur Adam Baczko dans ses travaux.

Intervenants

  • Adam Baczko, chercheur à l’EHESS, spécialiste de l’Afghanistan.


La loi sans l’Etat. Le système judiciaire Taliban en Afghanistan depuis 2001 (Projet de thèse)

À la suite de l’intervention occidentale qui chasse les Taliban du pouvoir en 2001, ceux-ci se réimplantent progressivement en Afghanistan dans les années suivantes. C’est dans cette perspective qu’il convient de comprendre la mise en place, par les Taliban, d’un système judiciaire en pleine guerre civile, alors même qu’ils ne sont qu’un acteur politico-militaire parmi d’autres, sans autre légitimité à faire valoir que leur cause. Dans un contexte de guerre civile, dans lequel les séparations entre sphères privé et public, entre le social et le politique varient à la faveur des actions des uns et des autres, où juger est à la fois une activité adjudicatoire et une arme dans la guerre, comment un mouvement politico-militaire parvient-il à la fois à produire un système judiciaire, à le faire reconnaître comme tel et à en tirer un profit politique ? Comment le juge Taliban, qui est Taliban autant que juge, parvient-il à se faire reconnaître dans sa fonction par la population ?

Les Taliban ont réussi là où l’intervention occidentale et le régime au pouvoir ont échoué, puisqu’ils sont parvenus à construire un système judiciaire relativement objectivé dans un contexte de politisation des conflits privés qui caractérise la guerre civile en Afghanistan. L’administration d’Hamid Karzai et la coalition occidentale ont suivi un mode de fonctionnement décentralisé et néopatrimonial, fondé sur une perception communautariste de l’Afghanistan, espérant ainsi coopter différentes segments tribaux et ethniques. À l’inverse, le mouvement Taliban s’est appuyé sur la référence religieuse comme rationalité politique et sur le clergé sunnite comme institution bureaucratique pour centraliser son système judiciaire et limiter les influences sociales exogènes sur les décisions des juges. L’insurrection parvient ainsi à déborder les conflits individuels et les clivages identitaires, élargissant sa base sociale en même temps qu’elle s’étend sur l’ensemble du territoire.

Adam Baczko

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Les espaces maritimes de la France

Les limites maritimes françaises, vous les connaissez ? (Service public)

France métropolitaine, Antilles, Guyane, Réunion, Kerguelen, Polynésie, Clipperton… Avec une superficie de 10,8 millions de kilomètres carrés, savez-vous que la France est au 2e rang mondial en terme de superficie maritime ? Pour en savoir plus sur ces espaces maritimes parfois lointains, retrouvez le nouveau portail limitesmaritimes.gouv.fr lancé à l’occasion de la journée mondiale de l’océan du 8 juin 2018.

Proposé par le Secrétariat général de la mer et le Service hydrographique et océanographique de la marine, ce portail doit permettre à l’ensemble des usagers de la mer (entreprises, instituts publics, particuliers mais aussi États étrangers) d’obtenir facilement des informations fiables sur les limites précises des espaces maritimes français.

Ainsi, par exemple, il donne accès à une carte interactive et à une cartothèque qui détaillent pour chaque territoire français les limites en particulier :

  • des eaux intérieures ;
  • de la mer territoriale ;
  • de la zone économique exclusive.

Ce portail vous permet de retrouver aussi :

  • les références légales en vigueur (limites maritimes françaises et accords de délimitation avec les États voisins) ;
  • un tableau des superficies maritimes territoire par territoire ;
  • quelques définitions de base pour mieux comprendre en quoi consistent les limites maritimes.

La France possède 47 délimitations maritimes avec 31 pays différents. À ce jour, des accords ont été conclus avec une vingtaine d’entre eux.

Pour en savoir plus


La cartothèque

Retrouvez sur cette page en téléchargement libre et gratuit des cartes de représentation des espaces maritimes sous souveraineté ou juridiction françaises au niveau mondial ainsi que les éléments détaillés par territoire. Ces cartes sont une synthèse des espaces maritimes en vigueur et de leurs limites.

Les espaces maritimes sous souveraineté ou juridiction des États côtiers sont régis par le droit international notamment le droit de la mer qui regroupe l’ensemble des règles relatives à la définition et à l’usage des espaces maritimes. Ce droit de la mer repose sur la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), signée le 10 décembre 1982 à Montego Bay (Jamaïque) et ratifiée par la France le 11 avril 1996. Cette convention définit  les différents espaces maritimes susceptibles d’être revendiqués par les États côtiers ainsi que les droits et obligations des États sur l’ensemble des espaces maritimes.

Les espaces maritimes de la France, d’une surface totale d’environ 10,7 millions de km², représentent le deuxième espace maritime mondial derrière celui des États-Unis. L’outre-mer génère 97% de ces espaces. La France est ainsi un État côtier riverain de presque tous les océans.

Le Traité de Washington du 1er décembre 1959 ayant gelé toutes les revendications sur le continent Antarctique, les Etats possessionnés, comme la France, ne peuvent pas exercer de souveraineté ou de juridiction sur les eaux au-delà du territoire de l’Antarctique qu’ils revendiquent. Les demandes d’extension du plateau continental sont également suspendues. En conséquence, les espaces maritimes relatifs à la Terre Adélie ne sont pas pris en compte dans les espaces maritimes actuellement en vigueur pour la France.

La CNUDM précise les différentes catégories d’espaces sur lesquels les États peuvent exercer leur souveraineté ou leur juridiction.

Espaces de souveraineté :

  • Eaux intérieures
  • Mer territoriale

Espaces sous juridiction :

  • Zone contiguë
  • Zone économique exclusive (ZEE)
  • Plateau continental

Lorsque les côtes de deux États se font face ou sont adjacentes de telle sorte que leurs espaces maritimes (mer territoriale ou ZEE) se chevauchent, ces États doivent procéder à leur délimitation par voie d’accord intergouvernemental. A titre d’exemple, la France a procédé à la délimitation de la mer territoriale avec celle du Royaume-Uni dans le Pas-de-Calais car le détroit a une largeur inférieure à 24 milles marins. Les deux États ont procédé à une délimitation de leurs ZEE respectives dans la Manche car celle-ci est d’une largeur inférieure à 400 milles marins.

La CNUDM précise la méthode de délimitation pour la mer territoriale : application de la méthode de l’équidistance, sauf existence de titres historiques ou de circonstances spéciales. En revanche pour la délimitation du plateau continental ou de la ZEE, elle se borne à préciser qu’elle doit aboutir à une solution équitable.

En raison de l’étendue de ses espaces maritimes, notamment outre-mer, la France partage des délimitations maritimes avec 31 États. Des accords de délimitation maritimes ont été conclus avec 21 d’entre eux, étant entendu qu’un même État peut avoir des espaces riverains de la France en plusieurs endroits du globe. C’est par exemple le cas de l’Australie, dans le Pacifique et dans les mers australes, ou encore du Royaume-Uni, dans la Manche, la Mer du Nord, l’Atlantique, aux Antilles et dans le Pacifique.

Au-delà de la zone économique exclusive, les eaux relèvent du régime de la haute mer tel que défini dans la partie VII de la CNUDM. Il s’agit d’un espace international de liberté qui ne peut en aucun cas être revendiqué par un État. Les États peuvent étendre leur plateau continental au-delà de 200 milles marins si la Commission des Limites du Plateau Continental (CLPC) émet une recommandation reconnaissant la présence de critères autorisant cette extension. Toutefois les eaux surplombant ce plateau continental étendu relèvent du régime de la haute mer.

Au-delà des limites des juridictions nationales se trouve le domaine de la « Zone » qui comprend les fonds marins et leur sous-sol qui sont considérés comme appartenant au patrimoine commun de l’humanité. Aucun État ni aucune personne physique ou morale ne peut s’approprier une partie quelconque de la Zone ou de ses ressources qui sont gérées par l’Autorité internationale des Fonds Marins qui est basée à Kingston en Jamaïque.

Politique du secret : regards sur « Le Bureau des légendes »

Diffusée pour la première fois en 2015, la série Le Bureau des légendes, créée par Éric Rochant et produite par The Oligarchs Productions, raconte la vie d’espions français infiltrés, de ceux qui les dirigent et de ceux qui tentent de les démasquer. Plébiscitée par les audiences, louée par la critique pour sa qualité, elle marque aussi une rupture dans la longue histoire de l’espionnage à l’écran et dans la littérature.

Cet ouvrage s’emploie à analyser Le Bureau des légendes et s’attache  à montrer comment la série renouvelle le regard porté sur les agents du renseignement. On les croyait bouffons ou barbouzes, on les découvre fonctionnaires ou militaires accomplissant leurs tâches en professionnels. On les pensait froids et cyniques, on les surprend tiraillés entre les exigences d’un métier de vocation absolue et les affres des sentiments. On pensait cet univers impénétrable et l’on découvre que la DGSE scrute cette série non sans satisfaction. Loin, en somme, des stéréotypes, qui nous ont longtemps fait croire que les vrais espions et les séries d’espionnage ne pouvaient être qu’anglo-saxons.

Ce volume clôt la série d’ouvrages consacrés aux séries TV, initiée aux Presses universitaires de France en 2012 sous la direction de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer.

Yves Trotignon, consultant au sein d’un cabinet d’intelligence stratégique, est un ancien cadre de la DGSE et un ancien diplomate. Spécialiste du jihadisme et du contre-terrorisme, il enseigne notamment à Sciences Po Paris.


 

Comment est produit « Le bureau des légendes », série à succès d’espionnage diffusée sur Canal + ? On en parle avec Eric Rochant son showrunner. Peut-on la qualifier de réaliste ? Réponse avec Yves Trotignon, ancien cadre de la DSGE et auteur de « Politique du secret. Regard sur le Bureau des légendes » (PUF, 2018)


Quand un ancien espion regarde le « Bureau des Légendes » (Vice)

Depuis maintenant trois saisons, la série de Canal Plus Le Bureau des Légendes (BdL) est encensée pour le regard juste, crédible et supposément réaliste qu’elle pose sur le renseignement français. Mais qu’en pensent ceux qui œuvrent du côté du boulevard Mortier, le siège de la DGSE ?

Yves Trotignon, ancien cadre de la « Boîte » et grand connaisseur des films d’espionnage, publie ce mercredi 6 juin Politique du secret. Regards sur le Bureau des Légendes (éditions PUF), afin de « montrer ce qu’un ancien du service pense de la série ». Du coup, on a passé un coup de fil à ce grand spécialiste du djihadisme et du contre-terrorisme et enseignant à Sciences Po, pour mieux décrypter les aventures de Malotru et consorts.

VICE : Est-ce que la série nous apprend de nouvelles choses sur le renseignement français ?

Yves Trotignon : Non, la série n’a pas cette vocation. En revanche, elle formalise des choses qui n’étaient pas vues à la télé française, notamment le fait que vous pouvez à la fois coopérer avec un service allié, tout en lui faisant des vacheries – ou que vous pouvez parler aux gens que vous détestez. Puis le BdL a le mérite de montrer des choses qui relèvent de la logique pure du renseignement et qui n’étaient pas montrées dans la fiction française. Pour observer ces mécanismes, il fallait aller voir du côté des romans de John LeCarré, des films de Michael Mann, ou de certains Hitchcock.

Le BdL semble être une des premières œuvres de fiction françaises qui montre la vie des espions de manière crédible.

C’est effectivement une nouveauté en France. Il y a des séries qui avaient déjà montré la banalité, si j’ose dire, et l’humanité des policiers – dans Engrenages par exemple – mais personne ne s’était jamais intéressé à l’espionnage de cette façon-là, dans le cadre d’une série TV. Cela s’explique sans doute par l’amour que porte Rochant [le showrunner du BdL] au cinéma américain des années 1970, ce qu’on appelle le Nouvel Hollywood : un cinéma politiquement conscient du monde, qui n’est pas un cinéma de divertissement, ni de dénonciation brutale, mais un cinéma qui montre les choses et qui essaye d’être assez réaliste. Attention, le Bureau des Légendes n’est pas non plus une série documentaire, mais elle a l’immense mérite de montrer ce qu’est le renseignement humain : les sources, le mensonge, les doutes, la solitude…

En regardant le BdL, vous ressentez une certaine nostalgie ?

Aucune. En revanche, c’est amusant de reconnaître certains décors, ou de se dire « Tiens, ce n’est pas du tout comme ça que ça se passe ». Contrairement, à ce qu’on voit dans la série, les portes de bureaux sont ouvertes et il n’y a pas de noms sur les portes de bureaux. Mais des armoires beigeasses, il y a en a ! Par exemple, la cellule de crise de la série avec les murs bleus, cela a été mon bureau.

Vous expliquez dans votre livre que vous avez été surpris de la justesse du vocabulaire utilisée dans le BdL. Il y a vraiment des gens qui parlent comme le personnage de Marie-Jeanne, capable de missives telles que « Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des enculeries » ?

C’est marrant parce que je n’avais jamais entendu « enculeries » dans les couloirs de la DGSE. En revanche, il y a plein de formules et de raisonnements qui sont propres au service. Ce qui m’a beaucoup amusé et plu dans la série, c’est que l’on retrouve une façon de penser. On sent bien que les acteurs ont été en contact avec des gens qui connaissent cela. Il y a une façon de penser, de parler, de se comporter qui est très juste.

Comment définir cette façon d’être ?

Pas sèche, mais éventuellement un petit peu dure. Ce sont des gens attentifs, mais un peu cyniques, avec de la distance par rapport aux choses. Dans la série, personne ne rigole jamais. Mais en réalité, les gens rigolent, s’amusent, ils sont humains. On peut avoir un collègue qui est drôle, on peut faire une blague à son chef. Bon, si c’est la guerre on n’a pas le temps de faire des blagues.

Quels sont les aspects moins crédibles de la série ?

Il y a des choses qui relèvent de l’organisation du service. Par exemple, dans la série, le directeur du renseignement est un militaire, ce qui n’arrive jamais, et le directeur des opérations qui est censé être un militaire, est un civil dans la série. Après, il y a des incohérences en matière de fonctionnement. Dans la saison 3, le directeur général se déplace lui-même pour libérer Malotru [Mathieu Kassowitz], ce qui n’arriverait jamais. Puis, il y a des questions techniques. À la fin de la saison 2, quand Malotru fait exploser une bombe directionnelle en jouant aux échecs avec un émir djihadiste, il en ressort indemne. Quand un truc qui tue le type en face de vous explose, vous avez quelques séquelles, vous finissez au moins sourd.

Malgré ces inexactitudes, les gens de la DGSE apprécient-ils cette série ?

Oui, bien sûr. Parce que l’on parle enfin d’eux. Ce manque était durement ressenti. C’est quand même une forme de reconnaissance par la société de voir une série, du moins une œuvre, qui parle de vous en bien. Si le BdL avait été une série pour dire qu’à la DGSE, ils travaillent comme des manches, elle n’aurait pas été très populaire et n’aurait pas eu le soutien du service et du ministère des Armées. Et puis, vous avez enfin une série qui montre que les espions sont comme les autres : ils bossent, ils font des erreurs, ils ont des amants, des maîtresses, ils vont à la cantine, ils prennent le métro. Cela manquait à tel point que les gens comme moi, et ceux qui m’ont succédé, devaient aller chercher ailleurs des références culturelles pour expliquer ce que l’on faisait comme métier. Pendant très longtemps, mon film référence était Les Hommes du président, puisque l’analyse du renseignement c’est un peu comme le journalisme d’investigation. Mais depuis 2012, ma référence est Zero Dark Thirty.

Pourquoi ce film ?

Zero Dark Thirty montre ce qu’on appelle le « cycle du renseignement », qui se décline en plusieurs temps. Schématiquement, au début, vous avez quelqu’un qui pose une question (un président, un ministre…). Après, tout le monde commence à bosser, donc à chercher du renseignement, ce qu’on appelle « l’activation des capteurs » (via une source, des services alliés, des écoutes téléphoniques). Ensuite, on en recueille si le système fonctionne. Enfin, le renseignement est analysé. Une fois que l’analyste a fait son travail, il transmet cela à l’autorité, ce qu’on appelle une « diffusion du renseignement ». L’analyse arrive dans les mains des gens qui ont posé la question et décident de s’arrêter là ou de relancer le cycle. Zero Dark Thirty est passionnant parce qu’il montre ce cycle du renseignement dans sa totalité, y compris ce qui ne marche pas.

Le showrunner de la série, Éric Rochant, est aussi à l’origine d’un film culte sur le renseignement, Les Patriotes, qui est montré aux nouvelles recrues de la DGSE. Était-ce déjà le cas à votre époque ?

À mon époque, on regardait déjà ce film et cela continue aujourd’hui. Ils montraient aussi Le Transfuge et Dossier 51, qui étaient considérés comme des films très réalistes. L’idée est de dire que vous n’irez pas sur le terrain tout de suite. Il faut d’abord vous former, vous aguerrir. Ces œuvres de fiction servent à vous mettre des images dans la tête, pour vous dire « Tiens cela se passe plutôt comme ça ». Les films sont commentés, on ne vous dit pas que la réalité est comme cela, ils servent à illustrer un cours. Un instructeur est là pour vous détailler différentes étapes montrées dans les films comme l’identification des besoins, l’identification de la cible, l’approche de la cible, la tentative de recrutement, le recrutement, la gestion de la source et j’en passe.

Vous êtes enseignant à Sciences Po, est-ce que vous avez ressenti un « effet Bureau des Légendes » ?

Il y a quelques années quand on allait parler aux étudiants, ils fantasmaient, vous parlaient avec crainte comme si vous alliez les étrangler avec un fil de pêche caché dans votre montre. La référence cinématographique qui venait tout de suite c’était James Bond, ce qui me mettait en colère, et me met toujours en colère d’ailleurs. Depuis que la série est sortie, le vocabulaire autour de James Bond est devenu totalement ringard. La série a une influence en matière de représentation du renseignement. Mais il faut aussi casser les mythes, parce que la série elle-même recrée un mythe. Avant il fallait expliquer que le métier n’était pas de boire des Martini sur un toit d’hôtel à Hong Kong. Maintenant, il faut dire que ce que l’on voit à l’écran, les étudiants ne le feront sans doute jamais, que les locaux ne sont pas comme ça, que cette mission ne peut pas se passer comme ça…

Cela pourrait créer une déception pour certaines recrues ?

Oui, ceci dit il y a toujours eu une certaine proportion de gens qui arrivaient dans les services et étaient déçus. C’est un métier dans lequel on peut projeter beaucoup de fantasmes. Mais au bout du compte, c’est une administration : il y a des horaires, des règles, on pose ses congés, on va manger à la cantine, il faut changer de nom sur Facebook, les portables sont éteints dans les bureaux… Votre vie change. Et il est possible de ne pas le supporter. Et puis la maison n’est pas connue pour sa souplesse, ce n’est pas une start-up, il n’y a pas de baby-foot comme chez Google. En gros, depuis la sortie de la série – qui s’adresse donc à un public plutôt jeune – les gens des services sont obligés de dire aux recrues : « Attention les gars, ça va être super, mais ça ne va pas se passer comme dans le BdL ».


Un ex-agent de la DGSE se penche sur la série « Le Bureau des légendes » (Le Monde)

A l’aide du regard d’Yves Trotignon, ancien agent de la DGSE, le lecteur prend la mesure du travail de Romain qu’Eric Rochant et son équipe ont fourni pour rompre avec ce qui s’est fait jusqu’à maintenant en France dans le domaine des fictions sur l’espionnage.

Initialement annoncé pour le 18 avril, ce livre a failli ne pas voir le jour. La publication du dernier ouvrage d’Yves Trotignon, ancien agent de la DGSE, a été repoussée au 6 juin en raison d’un litige avec la société audiovisuelle The Oligarchs Productions (TOP) qui produit la série française à succès Le Bureau des légendes (BDL), diffusée sur Canal+ depuis 2015.

Alex Berger, président de TOP, producteur exécutif de BDL et associé à Eric Rochant, créateur, coauteur et coréalisateur de BDL, a attaqué le 6 avril la société Humensis, propriétaire des Presses universitaires de France (PUF), éditrices de l’ouvrage d’Yves Trotignon, pour avoir utilisé le titre de l’œuvre et l’affiche de la saison 1 sur des plates-formes de promotion en ligne. « Les PUF ont utilisé notre marque, la photo de la série et l’image de Mathieu Kassovitz sans nous demander la moindre autorisation », prévient Alex Berger, qui ajoute que « personne à TOP n’a lu le livre, mais en tant que producteur j’ai l’obligation de défendre les ayants droit, et c’est ce que j’ai fait. »

Sa société de production a réclamé une compensation à hauteur de 19 000 euros. Or, l’affaire, traduite le 11 avril devant le tribunal de grande instance (TGI) de Paris, s’est achevée en faveur de la maison Humensis, et surtout d’Yves Trotignon qui pourra faire la promotion de son ouvrage à paraître dans quelques jours.

Dans son ordonnance de référé, le TGI a débouté la société de production et l’a condamnée à verser une indemnité de 3 000 euros à Humensis. « On n’a jamais voulu interdire la sortie du livre », précise Alex Berger, qui n’a pas fait appel. « Les 3 000 euros ont servi à recomposer la couverture du livre. »


Beryl 614, ancien agent de la DGSE, avait bien l’intention de traiter de la série d’Eric Rochant, le Bureau des Légendes, sur Talks with a Spy. Une chaîne sur le renseignement et l’espionnage ne pouvait en effet pas passer à côté d’une telle série ! C’est désormais chose faite avec ce 14e épisode.

La pensée néoconservatrice américaine : caractéristiques et objectifs

Clément Nguyen est diplômé du Master « Histoire Militaire, Défense et Politique de Sécurité : gestion des crises » de l’Université Montpellier III.

Son domaine de recherche recouvre l’analyse des crises politico-militaires en Afrique sub-saharienne depuis la fin de la Guerre froide et l’étude des différents ressorts de la politique étrangère américaine.

Sun Tzu et ses applications

Sun Tzu et ses applications (La Marche de l’histoire – France Inter)

Depuis une vingtaine d’années en France, « L’art de la guerre » est une valeur en hausse. Il est vrai qu’il présente l’avantage d’être très court. Sur la toile, s’entrecroisent ses versets et ses citations. Sur le marché éditorial, circulent près d’une vingtaine de traductions, inégales et bancales parfois.

Dans les formations au management, la référence à Sun Tzu est un pont-aux-ânes. Le dénommé Sun Tzu, dit un album d‘Abraxxas, c’est un général chinois qui a rédigé un manuel ancestral –en effet, il date peut être du IVème siècle avant notre ère-  un manuel ancestral donc qui est appliqué par les patrons d’aujourd’hui : remporter les conflits avec mental et stratégie, voilà la marque d’un vrai maître de guerre. Et, impérial, Abraxxas conclut : « Je suis du même avis que ce livre de chevet des puissants ». On est content pour lui. L’idéologie du discours économique dominant ne cessant d’utiliser la terminologie guerrière, il était fatal qu’un manuel d’art de la guerre devienne la chose des apôtres de l’entreprise.

Depuis une vingtaine d’années en France, « L’art de la guerre » est une valeur en hausse

Il est vrai qu’il présente l’avantage d’être très court. Sur la toile, s’entrecroisent ses versets et ses citations. Sur le marché éditorial, circulent près d’une vingtaine de traductions, inégales et bancales parfois.

Chez nous et dans les autres pays d’Europe, le texte de Sun Tzu finit même par pénétrer les milieux militaires auxquels on aurait pu penser qu’il était destiné par priorité ! Il est bien cité une quinzaine de fois dans le Traité de stratégie de l’Ecole de guerre qui vient de paraître.

Mais, dans le même Traité, l’officier prussien Clausewitz, infiniment plus jeune puisqu’il est contemporain de Napoléon, demeure trois fois plus présent. Clausewitz a bénéficié après la défaite de 1870 d’une crise allemande de la pensée française. Sun Tzu aujourd’hui, tire parti de la crise chinoise de la conscience contemporaine.

Clausewitz est utile à qui veut penser la guerre de masse, frontale et le conflit nucléaire. Sun Tzu à qui s’intéresse à la guérilla et aux conflits asymétriques. Et Sun Tzu rassure davantage les contemporains quand il dit que tout peut se jouer avant le choc : on se satisfait vite de le présenter comme un professeur de ruses, stratagèmes et autres attrapes.

Et si on essayait de lui restituer sa profondeur historique ? 

Il vient de l’époque des Royaumes combattants, quand émergent aussi confucianisme et taoïsme. Et avant d’être mis au confluent du management et du rap, il se tenait au carrefour de la littérature, de la politique et, osons le dire, de la sagesse.

-> Le site Sun Tzu France de Yann Couderc, historien de l’armée de Terre et officier

La guerre secrète des services français pour neutraliser les djihadistes de l’État islamique

La guerre secrète des services français pour neutraliser les djihadistes de l’État islamique

RÉCIT – Depuis 2015, les services français mènent une guerre secrète sans merci pour éliminer de l’État islamique les djihadistes francophones qui continuent de constituer une menace, même après la chute de Mossoul et de Raqqa. Une politique de «neutralisation» assumée par le président Macron, comme son prédécesseur, et appliquée discrètement avec l’aide de forces alliées, américaines, irakiennes et kurdes.

: Des opérateurs du COS (Commandement des Opérations Spéciales) reçoivent et analysent les renseignements provenant des différents postes d’observation de la ligne de front de la zone nord de Mossoul. Consignes particulières : flouter le tableau blanc situé sur le mur à droite sur l’image et faire passer en noir le réducteur de son de l’arme au mur.

Où est passé Abdelilah Himich? La question peut sembler hermétique au commun des mortels. Mais le sort de cet ex-légionnaire de Lunel, devenu un cadre dirigeant de l’organisation Etat islamique (EI), taraude une poignée de professionnels du renseignement français. Soupçonné d’avoir joué un rôle dans la planification des attentats de Paris en novembre 2015 et ceux de Bruxelles en mars 2016, Himich, a priori repéré en Syrie, semble s’être évanoui dans la nature depuis la fin de 2017.

Tous les jours, les experts français font le point sur les informations qu’ils peuvent recueillir à son sujet, dans leurs bureaux situés au cœur de l’immeuble de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), à Levallois-Perret. Composée d’agents provenant de huit services de renseignement, intérieurs comme extérieurs, leur petite équipe, baptisée «Allat», du nom d’une déesse préislamique, a été créée durant l’été 2015 pour traquer les djihadistes français partis ou revenus de Syrie et d’Irak. Elle travaille en liaison avec une autre cellule interservices, nom de code Hermès, pilotée par la Direction du renseignement militaire (DRM). Installée dans les sous-sols bunkerisés du centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), au cœur du Balardgone, QG parisien du ministère de la Défense, Hermès prépare des «dossiers d’objectifs» pour l’état-major des armées.

Au moins 300 Français tués sur place

Parmi les quelque 1700 noms qui figurent dans leurs fichiers, plus de 300 sont déjà revenus et suivis en France, une petite centaine ont été faits prisonniers sur place et au moins 300 auraient été tués.

«Le décompte des morts est imprécis, car il y a eu énormément de dégâts et les vérifications sont complexes», précise un initié.

Ce qui fait, a priori, encore plus d’un millier de Français «sur zone» au sort incertain, dont quelques-uns figurent sur des listes prioritaires des «cibles de haute valeur», ou «High Value Individuals» (HVI) dans le langage militaire américain. Abdelilah Himich en fait partie, ainsi que d’autres combattants francophones du djihad.

Parmi eux: Salim Benghalem, ancien geôlier de journalistes français en Syrie ; Peter Cherif, un vétéran du djihad en Irak, proche des frères Kouachi, ou Fabien Clain, mentor du djihad toulousain et voix de la revendication des attentats du 13 novembre 2015, à Paris. Le but des services français est clair: les neutraliser, que ce soit par une capture ou par une élimination.

Les listes des HVI que la France recherche comportent des dizaines de noms. Les ordres viennent du plus haut niveau de l’État, à savoir du président de la République. François Hollande avait approuvé le principe d’opérations de «mise hors d’état de nuire». Mi-2015, il a confirmé aux journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme, auteurs du livre Un président ne devrait pas dire ça…(Stock), avoir autorisé «au moins» 4 assassinats ciblés et avoir donné des consignes de vengeance:

«Oui, l’armée, la DGSE ont une liste de gens dont on peut penser qu’ils ont été responsables de prises d’otages ou d’actes contre nos intérêts. On m’a interrogé. J’ai dit “Si vous les appréhendez, bien sûr.”»

Macron aussi ferme que son prédécesseur

En réalité, selon nos informations, plus d’une cinquantaine de HVI ont été exécutés entre 2013 et 2017 sur divers théâtres extérieurs, soit par les armées dans le cadre de frappes aériennes ou de raids au sol, soit par la DGSE de manière clandestine, soit indirectement par les forces de pays alliés sur la base de renseignements fournis par la France. Cette traque, qui a débuté principalement au Sahel en marge de l’opération «Serval» déclenchée au Mali début 2013, visait d’abord des chefs de groupes djihadistes armés de cette région. Elle a pris une nouvelle dimension à partir de 2015, en ciblant également des djihadistes francophones présents en Syrie et en Irak. Cette guerre secrète est loin d’être achevée. «L’essentiel de l’encadrement de l’État islamique a été décimé.

Mais une partie des djihadistes importants a disparu des radars», confirme Jean-Charles Brisard, le président du Centre d’analyse du terrorisme (CAT), un think tank spécialisé. Réfugiés dans d’ultimes sanctuaires, passés dans la clandestinité ou déjà partis pour d’autres terres de djihad, ces HVI constituent toujours des dangers, ce qui mobilise les services.

Depuis son élection en mai dernier, Emmanuel Macron a réitéré, selon nos informations, les fermes instructions de son prédécesseur: «Pas de quartier!» Il a laissé entrevoir cette résolution lors d’une visite au siège de la DGSE, le 30 août dernier, accompagné de son coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, le préfet Pierre de Bousquet de Florian, et devant le nouveau directeur du service, Bernard Emié, un diplomate fin connaisseur du Proche-Orient. Il l’a exprimé plusieurs fois lors de conseils de Défense, notamment le 21 octobre.

«L’objectif est bien de limiter au maximum les retours en France. Pour le moment, cela fonctionne plutôt pas mal», se réjouit un expert sécuritaire proche de l’Elysée.

Florence Parly, la ministre des Armées, a d’ailleurs exprimé à sa façon son appui à cette politique, en déclarant le 15 octobre 2017 sur Europe 1:

«S’il y a des djihadistes qui périssent dans [les] combats [à Raqqa], je dirais que c’est tant mieux.»

Officiellement, il n’est pas question d’opérations ciblées, ni de listes nominatives de personnes à «neutraliser».

«Nous visons des objectifs ennemis, quels qu’ils soient. L’important n’est pas leur nationalité, mais leur dangerosité», dit-on dans les milieux autorisés.

Mais il s’agit d’un secret de Polichinelle: sous le sceau du secret défense, ces traques se déroulent bel et bien, afin d’éliminer des personnes considérées comme des menaces directes contre la sécurité nationale.

Au Levant, la chasse aux djihadistes a vraiment débuté durant l’été 2015. A cette époque, l’Etat islamique règne sans partage dans son califat, auto-proclamé un an plus tôt sur une partie de l’Irak et de la Syrie. La coalition internationale anti-Daech, réunie depuis l’automne 2014 sous les auspices des Américains, commence à essayer d’affaiblir l’organisation, en ciblant ses camps d’entraînement et ses centres logistiques. Les armées françaises y participent seulement en Irak.

En coulisses, les experts de la DGSE, de la DGSI, et de la DRM s’alarment de plus en plus des risques de voir des commandos de l’EI s’entraîner en Syrie pour venir frapper en Europe. Déjà, des terroristes liés à un certain Abdelhamid Abaaoud, un jeune Belgo-Marocain parti en Syrie, ont été appréhendés à Verviers, en Belgique, en janvier 2015, puis en région parisienne en avril.

«Nous suivions depuis le mois de janvier le réseau Abaaoud. Nous connaissions parfaitement la dangerosité du personnage», admettra Bernard Bajolet, patron de la DGSE, devant la commission d’enquête parlementaire sur les attentats de Paris.

Après l’attaque déjouée dans le Thalys du 21 août 2015, attribuée à ce réseau, tous les services sont sur le pont. Alerté, François Hollande donne, lors du conseil de Défense du 4 septembre 2015, son feu vert à des frappes ciblées en Syrie, notamment sur un immeuble de Raqqa censé abriter Abaaoud et certains de ses complices. Mais l’opération est annulée, par crainte de dommages collatéraux, comme le révélera Le Monde, quelques mois plus tard. Abaaoud est alors présenté dans une note de la DGSE comme «un acteur clé de la menace projetée en Europe». C’est bien lui, ainsi que Salim Benghalem, ancien dealer de Cachan, et Fabien Clain, le djihadiste toulousain, qui sont visés, dans la nuit du 8 au 9 octobre 2015, par des bombardements français à Raqqa. Les renseignements ne sont pas assez fiables: les cibles principales échappent aux bombes. Abaaoud, lui, n’est pas sur place: en réalité, il est déjà parti depuis début août en Europe pour préparer les commandos visant Paris.

Frappes ciblées au Levant

Après les attentats du 13 novembre 2015, la traque s’élargit. François Hollande veut frapper fort. La DGSE envoie des commandos de son service Action s’infiltrer en Irak et en Syrie pour procéder à de discrètes filatures et à quelques opérations «Homo». Les Américains ont également proposé leurs services, notamment la mise à disposition de leurs drones armés pour les éliminer. Les états-majors français donnent leur aval aux opérations aériennes décidées par le QG de la coalition anti-Daech. Plusieurs de ces raids «mutualisés» visent des objectifs où des djihadistes francophones sont présents, au milieu d’autres recrues européennes, syriennes ou irakiennes.

La liste de ces HVI exécutés par la coalition, principalement par les Américains, s’allonge au fil des mois: Charaffe al-Mouadan, un proche d’Abaaoud, tué en décembre 2015 ; Rachid Marghich, issu des filières de Trappes, et Wissen el-Mokhtari, membre de la cellule de Verviers, en août 2016 ; Romain Letellier, djihadiste du Calvados, en octobre 2016 ; Macreme Abrougui, ami de Clain, tué par une frappe française en octobre 2016 ; Walid Hamam, autre proche d’Abaaoud, fin 2016 ; Boubaker el-Hakim, un Franco-Tunisien haut gradé dans les services extérieurs de l’EI, chef présumé d’Abaaoud, en novembre 2016 ; les Français Salah Gourmat, Sammy Djedou, et le Belge Walid Hamam, en décembre 2016. Le 8 février 2017, c’est Rachid Kassim, mentor de plusieurs djihadistes français via la messagerie cryptée Telegram, qui est visé par un missile tiré depuis un drone américain, sans que sa mort soit confirmée de manière certaine.

L’identification des djihadistes arrêtés ou décédés fait partie des missions de renseignement

Après cette vague de raids aériens, la chasse se poursuit au sol lors de l’assaut de l’armée irakienne à Mossoul, lancée en octobre 2016 et achevée au printemps 2017. De manière officielle, plus d’un millier de soldats français, dont quelques dizaines de membres des forces spéciales, participent à la formation des unités antiterroristes irakiennes et contribuent aux tirs d’artillerie, ainsi qu’aux frappes aériennes.

En réalité, dotées de moyens d’interception sophistiqués, les forces spéciales collectent également des renseignements précis pour localiser et neutraliser des groupes de djihadistes étrangers retranchés dans ce fief de l’EI. Certains participent avec les Irakiens à des opérations de capture ou d’élimination. «Ce fut très dur, très violent», rapporte un officier supérieur. Des agents de la DGSE sont également présents sur place, ainsi que des techniciens qui recherchent des preuves ADN d’identification sur des morts et des blessés.

Des listes fournies aux Irakiens

Lorsque le Wall Street Journal révèle, le 30 mai, que les Français fourniraient à leurs alliés irakiens des listes de personnes à «neutraliser», le ministère de la Défense dément. Cependant, plusieurs hauts responsables militaires irakiens, dont le général Abdelghani al-Assadi, et le colonel Moutadhar, chefs du contre-terrorisme, confirmeront, – respectivement à Paris Match et à France 2 – avoir bien reçu de la part des Français des listes de noms et des demandes tacites d’élimination de ces cibles.

«Cela arrangeait tout le monde, précise un expert militaire français. Les unités irakiennes n’ont pas fait dans la dentelle à Mossoul. Elles ont tué de nombreux djihadistes étrangers, que ce soit par leurs bombardements intensifs, ou lors des combats au sol, et aussi par la suite.»

Selon plusieurs sources concordantes, plusieurs dizaines de Français auraient ainsi péri lors de la prise de Mossoul. D’autres combattants originaires de l’Hexagone auraient réussi à prendre la fuite, pour se replier dans des zones encore contrôlées par Daech. Enfin, une dizaine de Français de l’EI auraient été faits prisonniers, dont quelques femmes et enfants. À défaut d’accord d’entraide pénale ou d’extradition avec la France, l’Irak est libre de les juger sur place, y compris en les condamnant à mort, une peine à laquelle Paris s’opposerait en cas de verdict en ce sens. La jeune Mélina Boughedir, mère de quatre enfants, n’a écopé que de sept mois de prison début 2018, mais les autorités irakiennes ont fait appel de ce jugement. «C’est un gouvernement souverain, nous ne pouvons les forcer à nous les renvoyer», dit-on côté français.

Une fois Mossoul tombée en Irak, c’est Raqqa, en Syrie, qui concentre ensuite l’intérêt des services français durant l’été 2017. Car c’est là que se cachent sans doute des djihadistes figurant sur les listes prioritaires de HVI, dont Salim Benghalem, Fabien Clain, et Abdelilah Himich. Soutenues par les Américains, les Britanniques et les Français, les Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance de groupes arabo-kurdes, lancent en juin l’assaut final de l’opération «Colère de l’Euphrate» pour encercler Raqqa. Des agents de la DGSE, qui cultive de longue date des contacts avec les Kurdes, les accompagnent, attentifs au sort des cibles francophones. Les bombardements et les combats font rage, décimant les rangs de l’EI de plus d’un millier de membres.

Début octobre, des pourparlers s’engagent entre les forces arabo-kurdes, qui ont, elles aussi, subi de lourdes pertes, et des commandants de l’EI assiégés dans un dernier périmètre de 2 km2 de la ville. Un accord se dessine sous l’égide du Conseil civil de Raqqa, une administration mise en place par les FDS, pour laisser sortir les derniers combattants et des civils. Les Américains et les Français retardent les discussions, refusant que les djihadistes non syriens évacuent la cité.

«La dernière chose que nous voulons, c’est que les combattants étrangers soient libérés et qu’ils puissent retourner dans leur pays d’origine et causer plus de terreur», déclare le colonel Ryan Dillon, porte-parole de la coalition. «Notre mission est de nous assurer qu’ils vont bien mourir en Syrie, que nous allons tous les éliminer», avait d’ailleurs confié, en juin, Brett McGurk, l’envoyé spécial américain à Raqqa, à la journaliste libanaise Jenan Moussa.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), la DGSE a surtout mentionné la présence supposée à Raqqa de quelques HVI impliqués dans les attentats de Paris, comme Abdelilah Himich, ne souhaitant pas qu’ils lui échappent.
Dans la nuit du 14 au 15 octobre, une noria de bus et de camions sort pourtant de Raqqa sans encombre. A leur bord, près de 300 djihadistes auraient ainsi pu rejoindre la région syrienne de Deir ez-Zor, plus à l’est. Malgré les démentis des autorités locales, des étrangers se seraient glissés dans le convoi. Ravagée par des combats qui ont fait plus de 3000 victimes, dont un tiers de civils, Raqqa est considérée comme «libérée» le 17 octobre.

«[…] La chute de Daech à Raqqa est un événement important, d’une certaine manière les crimes du Bataclan ne sont donc pas impunis», se félicite alors Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères.

Certains HVI sont bien présumés décédés, comme Sabri Essid, ex-beau-frère de Mohammed Merah, qui aurait été exécuté à la suite de purges sein de l’EI, ou le Belgo-Marocain Oussama Atar, 33 ans, un des cerveaux présumés des attentats de Paris, qui aurait été tué lors de bombardements fin 2017.

Mais la vengeance n’est pas complète. Car de nombreuses cibles ont échappé aux mailles du filet de Raqqa. Les forces arabo-kurdes continuent leur progression en Syrie. Au total, environ 1300 djihadistes sont faits prisonniers au cours de leur avancée, dont une soixantaine de Français, retenus depuis lors dans divers camps, dans l’attente d’un sort judiciaire encore incertain. Parmi eux, un certain Yassine, issu, comme son ami Himich, de la filière de Lunel, et sa compagne, dont une interview a été diffusée sur France 2, le 21 janvier.

«Yassine dit qu’il n’a rien à voir avec Daech. Mais il a posé armes à la main sur des photos et il avait menacé de nous égorger, rapporte le journaliste Jean-Michel Decugis, qui a cosigné une enquête sur les Lunellois dans Un chaudron français (Grasset). Sur les 22 membres de ce réseau, nous avons recensé neuf tués et ces deux prisonniers. Les 11 autres ont disparu, dont Himich, qui n’a pas été déclaré mort.».

Des arrestations en série

Les forces kurdes arrêtent également Emilie Koenig, une Bretonne partie en Syrie en 2012 et considérée par les Américains comme une djihadiste chevronnée. Le 17 décembre, ils capturent dans la région d’Hassaké six HVI prisées des Français, dont Thomas Barnouin, 36 ans, originaire d’Albi, proche des frères Clain. Considéré comme «le plus érudit des djihadistes français de l’Etat islamique», ce prédicateur aurait grimpé dans la hiérarchie de Daech, avant d’être incarcéré en 2017 par ses propres mentors «à la suite de désaccords théologiques», selon le chercheur Romain Caillet et le journaliste Pierre Puchot, auteurs du livre Le combat vous a été prescrit(Stock).

Certains djihadistes francophones considérés comme dangereux ont disparu des radars, alimentant les craintes des services

Les autres? Les services français et leurs alliés poursuivent leur traque, où qu’ils se trouvent.

«Elle devient de plus en plus difficile, car l’État islamique est en phase de transition, avec la création de cellules clandestines et des migrations vers des groupes affiliés, dans d’autres zones de combats qui sont de plus en plus nombreuses, de l’Afghanistan à la Libye», analyse Jean-Charles Brisard.

Pour recueillir des renseignements et intervenir, des agents français se sont déployés en Turquie, considérée comme une véritable boîte noire, un hub permettant à des djihadistes de filer incognito vers de multiples destinations. En Afghanistan, les drones américains ont déjà frappé en juillet le QG du groupe Khorasan, affilié à l’EI, tuant notamment son chef, Abou Sayed. Depuis lors, les services ont repéré des arrivées de djihadistes européens au nord de l’Afghanistan. Quelques Français se seraient glissés au sein de ces filières principalement tadjiks et ouzbeks. Selon L’Express, au moins trois d’entre eux auraient été tués par une frappe de missile américain en janvier.

Par ailleurs, la DGSE et la DRM surveillent les flux maritimes autour de la Libye, où se seraient déjà rassemblés plus de 3000 combattants de l’EI arrivés du Levant. Selon nos informations, des nageurs de combat du service Action et des commandos-marine des forces spéciales mènent régulièrement des opérations de sabotage de navires de Daech en Méditerranée. Des drones américains ont également ciblé des camps de cette organisation en Libye, notamment en septembre 2017 au sud de Syrte, et en novembre, près de Fuqaha.

Mais l’arrivée sur les côtes siciliennes, l’été dernier, d’au moins une cinquantaine de djihadistes d’origine tunisienne, signalée par Interpol, inquiète bien davantage les services européens. D’après la note de cette organisation internationale, révélée fin janvier par The Guardian, certains ont sans doute déjà franchi la frontière franco-italienne et peuvent constituer des cellules prêtes à passer à l’action sur le territoire. Un scénario qui hante les experts de la cellule Allat, plus que jamais sur le qui-vive.

Le mystère du vol MH370

Le mystère du vol MH370 (RTL)

Quatre ans après la disparition mystérieuse du Boeing 777 de la Malaysia Airlines qui assurait la liaison entre Kuala Lumpur et Pékin, personne ne peut encore dire avec certitude ce qui est arrivé.

Comment un avion transportant 239 personnes a-t-il pu se volatiliser ainsi ? Ghislain Wattrelos, qui a perdu dans ce drame son épouse et deux de ses enfants ne croit pas aux explications officielles. Pour lui ce sont des mensonges, des mensonges inventés les 8 et 9 mars 2014. Mais il est aussi persuadé que des gens savent ce qui s’est passé.

Invités

  • Gilles Diharce, opérateur du contrôle aérien au sein du ministère de la Défense depuis 14 ans. Passionné par la sécurité aérienne, il a enquêté sur la plus grande énigme aéronautique contemporaine, il est l’auteur d’un livre-enquête« Le mystère du vol MH 370 – Autopsie d’une disparition » paru chez JPO éditions en septembre
  • Pierre Julien, journaliste RTL spécialiste aéronautique.

Le 8 mars 2014, Ghyslain Wattrelos a perdu Laurence, sa femme, Ambre et Hadrien, leurs enfants de 13 et 17 ans, dans la disparition du vol MH370 de la Malaysia Airlines. Que s’est-il passé cette nuit-là à bord du Boeing 777? Aujourd’hui, un grand nombre de questions demeurent. Comment un avion avec 239 personnes à bord a-t-il pu se volatiliser?

Pas de zone de crash, pas de corps. Confronté à un deuil impossible, pris dans les fils d’une enquête remplie de zones grises, Ghyslain consacre chacune de ses journées à la recherche de la vérité, n’hésitant pas à prendre des risques, pointant du doigt les incohérences, les mensonges et les silences. Avec une conviction : des gens savent.

Dans un récit bouleversant mêlant l’enquête et l’intime, Ghyslain Wattrelos livre ses interrogations, ses doutes, sa colère, mais aussi la douleur d’un père qui doit la vérité au seul enfant qu’il lui reste.

-> Revue de presse du livre de Ghislain Wattrelos (MH370 France)

Radio Notre Dame : « Le grand témoin » avec G. Wattrelos le 4 avril 2018

France Culture : « Les pieds sur terre » témoignage avec G. Wattrelos le 15 mars 2018 

France Info : Grand Format « Recherche MH370 désespérément » le 5 mars 2018

Libération : « Vol MH370, l’impossible vérité » le 28 février 2018

Paris Match : « Crash du vol MH370, Ghyslain Wattrelos seul contre un secret d’Etat? » le 28 février 2018

Le Monde : « Disparition du vol MH370, le cri de colère d’un père » le 26 février 2018