1940 : et si la France avait continué la guerre ?

Depuis longtemps déjà, les historiens anglo-saxons aiment à pratiquer l’exercice du What If ? Et si la France avait continué la guerre en juin 1940 ? Et si le gouvernement français avait refusé la défaite politique et continué la lutte contre l’Allemagne hitlérienne depuis l’Afrique du Nord ?

Telles sont les questions posées par cet essai où l’histoire rencontre la fiction à travers une œuvre romanesque haletante et poignante. S’il ne s’agit pas d’histoire académique strictosensu, ce livre n’est certainement pas le résultat d’une réflexion fantaisiste. Il constitue en réalité un exercice historique particulièrement stimulant.

Ainsi prend forme une façon entièrement novatrice de relire et d’étudier l’histoire de l’année 1940, dans tous ses aspects : politique, économique, diplomatique et stratégique ; sur terre, dans les mers et dans les airs ; parmi les combattants comme dans les lieux de pouvoir.Une alternative aux journées tragiques de juin à décembre 1940 se dessine alors, le contraste entre le possible et le réel n’ayant qu’un seul but : montrer que la décision de demander un armistice n’était en rien inéluctable. Nullement imposée par une quelconque rationalité militaire ou technique, celle-ci ne prend sens que dans le défaitisme qui a saisi une partie des élites françaises. Voici le récit d’une histoire qui n’a pas été, mais qui aurait pu être.

Et si, la prise du pouvoir par Pétain ayant échoué, la France avait continué la guerre en juin 1940 ? Disposant des moyens de ne pas capituler honteusement, le gouvernement français poursuit la lutte contre l’Allemagne hitlérienne à partir de l’Afrique du Nord et de l’Empire, alors qu’à Paris, l’Occupant pousse ses fantoches, Darnand, Déat, Doriot et Laval. Telle est l’histoire « alternative » que racontait 1940. Et si la France avait continué la guerre…, premier volet de cet essai où l’histoire rencontre la fiction.

Mais ensuite ? En 1941, le centre de gravité du conflit s’est déplacé vers le sud, la guerre en Méditerranée s’intensifie, tandis que Hitler envisage de se lancer à l’assaut de l’URSS.Couvrant tous les aspects du conflit – politique, économie, diplomatie, stratégie et même tactique –, ce deuxième volume livre le récit d’une histoire qui n’a pas été, mais qui aurait pu être, celle des années 1941-1942.

Ce récit haletant se lit comme un véritable roman, mais il constitue aussi un exercice historique original. Une façon entièrement novatrice et fascinante de relire l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.


Fantasque Time Line | 1940 – La France continue la guerre

Cette page héberge la traduction française de la Fantasque Time Line (FTL). Comme vous l’aurez compris, il s’agit ici d’une fiction, plus précisément d’une uchronie (histoire alternative). Le terme anglais est FFO (France Fights On – La France continue la guerre). Par opposition, notre réalité historique est appelée OTL (Original Time Line).

Tout a commencé le 30 novembre 2004 sur le Warship Discussion Forum, où deux intervenants se sont interrogés sur la possibilité pour la France de rester dans la guerre le 17 juin 1940, avec la proposition anglaise de « fusion » entre les deux puissances alliées. Jacques Sapir (sous le pseudo de Fantasque) et quelques-uns de ses collègues ont eu l’idée de tester sérieusement le scénario auprès de leurs étudiants militaires et un groupe de travail s’est constitué avec des chercheurs et des enseignants en stratégie, français mais aussi américains, britanniques, italiens, russes … Leurs étudiants se sont intégrés au groupe et « jouent » les scénarios tactiques développés à partir des contraintes stratégiques, politiques et logistiques.

Le point de divergence (point of divergence ou POD en anglais), tout à fait initialement articulé autour de l’éphémère idée (portée historiquement, entre autres, par Jean Monnet) de fusion des nations française et britannique, a ensuite été modifié, pour rendre le scénario plus crédible.  En effet, un certain consensus se dégage aujourd’hui pour estimer qu’au delà du 15 juin, la situation évolue de façon irrémédiable.

Naturellement, la bataille de France est militairement perdue à partir de l’encerclement du GA1 à la fin mai. Mais les choses ne sont pas figées du point de vue politique, d’où un flottement certain jusqu’à la prise de pouvoir par Pétain le 16 juin. Au niveau politique, tout reste donc possible entre le 1er et le 15 juin et c’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la décision de poursuivre le combat à partir des colonies. Du point de vue militaire, les forces françaises n’étaient pas réduites à néant, même si la Métropole était perdue à court terme – encore ce court terme se mesurait-il en semaines et non en jours. L’Armée de Terre conservait des forces importantes (voir l’ouvrage récent de G. Ragache), la Marine nationale restait la quatrième du monde (après les Anglais, les Américains et les Japonais), l’Armée de l’Air conservait des effectifs nombreux et avait déjà commencé à faire passer ses avions les plus modernes en Afrique.

Par ailleurs, les armées allemandes se heurtaient à des difficultés logistiques qui ne pouvaient aller qu’en s’aggravant. Bien entendu, nombreux sont ceux qui préféreraient (et nous avec !) une hypothèse étudiée par Jacques Belle dans son tome 1 (« Il fallait rester en Belgique le 15 mai 1940 »), à savoir la rupture du corridor des panzers par les Alliés et le rétablissement de la liaison avec le GA1. Mais les conséquences sont telles qu’on s’éloigne radicalement de la 2e GM telle qu’on la connaît. Or, pour une simulation de cette ampleur, il faut un référentiel auquel se raccrocher. Un « match nul » en Belgique et dans le nord de la France aurait eu des conséquences qu’il est très difficile d’estimer (quid de l’attitude de Mussolini, de Staline, de Franco ? Hitler est-il renversé par ses généraux ? l’économie allemande s’enraye-t-elle ?).

Et n’oublions pas que, si nos armées réussissent à se « rattraper » en mai, on se retrouve dans une situation politico-militaire relativement classique. L’Armée n’a pas failli, le pouvoir politique ne faillira pas plus. Ce que nous souhaitions étudier, c’étaient les conséquences d’une décision purement politique, qui ne dépendaient pas d’un « miracle » militaire mais d’un choix moral. Il était probablement plus faisable de prendre les « bonnes » décisions en juin que de réussir à arrêter militairement les Allemands en mai.

Nous avons donc fixé un premier point de divergence mineur au 6 juin, avec la mort de la maîtresse de Reynaud (Président du Conseil) et la mise hors-jeu de Villelume (directeur de cabinet du PdC), qui avaient une grande influence sur Reynaud lui-même, ce qui a beaucoup joué dans sa résignation devant l’échec militaire, puis dans sa démission.

Le point majeur est ensuite, le 10 juin, le remplacement de Weygand (principal soutien de Pétain) à l’instigation de De Gaulle, et la décision du repli en Afrique du Nord (ou Grand Déménagement). De Gaulle avait historiquement souhaité le départ de Weygand (qui a passé une bonne partie de son temps à faire le siège du gouvernement pour obtenir un armistice politique) et le repli en Afrique du Nord était envisagé par beaucoup, Reynaud compris. Le clou est enfoncé le 12/13 juin avec l’arrestation de Pétain qui n’est finalement qu’un point final (mais nécessaire) au bouleversement politique.

On voit donc qu’il y a un enchaînement de circonstances, ce qui semble raisonnable au regard du cataclysme que fut la sortie de la France du conflit (du point de vue des Etats-Unis notamment).

Jacques Sapir, coordinateur du groupe, explique la méthode de fonctionnement :

« La simulation se fait à partir d’un réseau d’ordinateurs, utilisant des logiciels de simulation opérationnelle, recalibrés autour des performances des matériels de la période 1940/41 et en tenant compte des rythmes d’attrition de l’époque. Certaines batailles sont jouées en semi-aveugle avec présentation tactique sur écrans séparés des données telles qu’elles seraient vues par chaque commandant.

Il y a donc, en résumé :
une équipe de réflexion et de production scénarios (et de vérification de leur crédibilité matérielle et politique),
une équipe de jeu (dont la première équipe est l’arbitre) qui présente deux fois par semaine au debriefing ses résultats et les leçons tirées (il y a quand même un objectif pédagogique dans tout cela …),
Une équipe documentaire qui nous alimente en sources d’archives.
Certains d’entre nous appartiennent aux trois équipes et assurent une bonne connexion.Par ailleurs, certains intervenants (dont beaucoup sont des militaires en activité ou en retraite) nous écrivent pour nous faire des suggestions, des commentaires et des critiques qui ont été à plusieurs reprises présentés au groupe de travail et discutés dans les debriefings . »

Depuis son lancement, la FTL a fait du chemin. Elle dispose de son propre site, dont Loïc Mahé est le webmestre, et d’un rédac-chef, Frank Stora (Casus Frankie), qui, après avoir assuré la traduction en français de chapitres rédigés en anglais et leur « mise en couleurs » littéraire (ajout de personnages fictifs, descriptions de type journalistique, narration au style direct, etc.), s’efforce de coordonner le travail d’une douzaine de rédacteurs ayant chacun un ou plusieurs domaines d’élection. En effet, de nombreux contributeurs font travailler leur imagination sous forme de récits, de cartes, d’illustrations, … !

Après la sortie du tome 1 en mai 2010, le second livre a suivi en avril 2012. Tous deux ont été réédités en édition de poche (Texto). Les premiers chapitres du tome 1940 ont été adaptés en bande dessinée par Jean-Pierre Pécau (Editions du Soleil), deux albums sont parus et un troisième est en préparation.


Libre Journal des historiens du 24 février 2017 : “Si l’armistice de 1940 n’avait pas été signé…” (Radio Courtoisie)

Francis Choisel, assisté de Nathalie, recevait Frank Stora, journaliste, spécialiste des jeux de simulation et Jacques Sapir, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, écrivain.

Les grands procès du XXe siècle

Ce volume permet de revivre treize procès parmi les plus retentissants du XXe siècle à travers les sténographies des audiences, publiées en de larges extraits, où se succèdent débats, réquisitoires et plaidoiries des avocats. L’originalité du travail de Stéphanie de Saint Marc est d’établir un cheminement et de dégager des correspondances entre ces différentes affaires judiciaires qui racontent cinquante années de vie française, des débuts de la Première Guerre mondiale au conflit algérien. Le livre s’ouvre avec le procès d’Henriette Caillaux en 1914 et se clôt par celui des Barricades en 1960.

D’Alexandre Stavisky à Victor Kravchenko, le lecteur se trouve plongé au coeur des enjeux politiques et idéologiques de périodes marquées par la vigueur des extrémismes : les années 1930, Vichy et la décolonisation. Un épisode particulièrement saisissant est le procès de Pierre Mendès France, qui, sous l’Occupation, se défend devant le tribunal militaire de Clermont-Ferrand de l’accusation de désertion portée contre lui – des déclarations restées jusqu’à aujourd’hui inédites.

Outre ses perspectives historiques et politiques, cet ouvrage nous éclaire également sur la dramaturgie du procès et sur le statut singulier de l’accusé face à ses juges. De futurs condamnés à mort comme Pierre Laval ou le docteur Petiot, des criminelles aux motivations insondables telles les soeurs Papin ou Violette Nozière sont ici confrontés à la vérité de leurs actes au cours d’épreuves judiciaires restées mémorables.

Stéphanie de Saint Marc est maître de conférences en droit à l’université Paris II Panthéon-Assas. Elle est l’auteur d’une biographie de Nadar, parue en 2010 aux éditions Gallimard et se livre à la critique littéraire ( Le Monde des Livres, et En attendant Nadeau).


Justice et Histoire au XXe siècle (Storiavoce)

Dans les Grands procès du XXe siècle, Stéphanie de Saint Marc a compilé les minutes des procès les plus marquants du XXe siècle (Collection Bouquin, Robert Laffont). Ce volume permet de revivre treize procès parmi les plus retentissants du XXe siècle à travers les sténographies des audiences, publiées en de larges extraits, ou se succèdent débats, réquisitoires et plaidoiries des avocats.

L’originalité du travail de Stéphanie de Saint Marc est d’établir un cheminement et de dégager des correspondances entre ces différentes affaires judiciaires qui racontent cinquante années de vie française, des débuts de la Première Guerre mondiale au conflit algérien. Le livre s’ouvre avec le procès d’Henriette Caillaux en 1914 et se clôt par celui des Barricades en 1960. Outre ses perspectives historiques et politiques, cet ouvrage nous éclaire également sur la dramaturgie du procès et sur le statut singulier de l’accusé face à ses juges. De futurs condamnés à mort comme Pierre Laval ou le docteur Petiot, des criminelles aux motivations insondables telles les soeurs Papin ou Violette Nozière sont ici confrontés à la vérité de leurs actes au cours d’épreuves judiciaires restées mémorables.

L’émission Nos mémoires  présente cet ouvrage majeur à la croisée de l’histoire (Grande Guerre, Entre Deux Guerres, Deuxième Guerre mondiale, Guerre d’Algérie), du droit et de la sociologie.

L’invité: Stéphanie de Saint Marc est maître de conférences en Droit à l’université Paris II Panthéon-Assas et directrice de l’IRPI. Elle est l’auteur d’une biographie de Nadar (Gallimard, 2010) et se livre à la critique littéraire (Le Monde des Livres et En attendant Nadeau). Elle vient de publier Les Grands procès du XXe siècle, Collection Bouquins, Robert-Laffont, 896 pages, 30€.


Comprendre le XXe siècle à travers des procès (France Culture)

Antoine Garapon reçoit Stéphanie de Saint-Marc, juriste, auteur de « Les grands procès du XXe siècle » (éd.Robert Laffont, Collection « Bouquins », 2016). C’est non seulement à une certaine approche de l’histoire de France mais aussi à celle d’une société et de ses démons, qu’elle nous donne accès.

Cet ouvrage, c’est treize procès parmi les plus retentissants du XXe siècle, soit un mélange singulier de procès politiques et de faits divers. Pourquoi un tel choix ? Elle s’est interrogée sur les procès pertinents et, « c’est en cheminant, nous dira notre invitée, que le choix s’est précisé ». Elle ajoutera en même temps qu’il s’agissait pour elle de traiter peu d’affaires pour les mieux traiter ou encore, de choisir de se concentrer, non pas sur les « pépites », mais « sur les vrais moments de bravoure ». De Louis Malvy, aux Soeurs Papin, en passant par Pierre Laval, autant de cas qui firent parler d’eux, autant de procès que Stéphanie de Saint-Marc viendra évoquer pour nous….

Intervenant :


Les Grands Procès du XXe siècle, de Stéphanie de Saint Marc : la comédie humaine dans le prétoire

Histoire du petit livre rouge

Histoire du petit livre rouge – Pascale NIVELLE

Best-seller international, le petit livre rouge a été imprimé à plus d’un milliard d’exemplaires. Ce recueil de citations de Mao est rapidement devenu le manifeste de la Révolution culturelle et un objet de culte aussi bien en Chine que pour les maoïstes occidentaux.

Apparu en 1964, les Citations du président Mao Tsé-toung, bréviaire inspiré des discours ou des oeuvres du fondateur de la République populaire, est d’abord conçu comme un outil d’éducation politique pour l’armée, puis devient l’« arme spirituelle » des gardes rouges et le manuel de vie de 700 millions de Chinois. En Europe, il séduit une partie des intellectuels, les « maos » français de Mai 68, qui le rebaptisent « petit livre rouge » et en font le talisman de leur propre « révolution », ignorants les atrocités commises par le régime chinois.

Cinquante ans après le début de la Grande Révolution culturelle prolétarienne et quarante ans après la mort de Mao Zedong, la journaliste Pascale Nivelle raconte l’épopée de cette petite bible en vinyle rouge vif qui a été, de Pékin à Paris, le coeur d’une immense et folle passion collective.


Tout petit par la taille, édité plus de 500 fois et traduit en 52 langues, exporté dans 150 pays et diffusé à deux milliards d’exemplaires… il est difficile de ne pas reconnaître au petit livre rouge son statut de bestseller…

Parce que les totalitarismes ont été les religions du XXe siècle selon l’expression de Raymond Aron, Mao Zedong en avait fait sa « bombe spirituelle ». Tant et si bien que le livre alla jusqu’à talonner de près la Bible elle-même. L’émission « Nos mémoires » de Storiavoce vous propose de partir à la découverte d’un ouvrage qui alla jusqu’à séduire les intellectuels du quartier latin et des capitales européennes. Un ouvrage « talisman » qui était brandit comme le signe d’adhésion et d’appartenance à un régime et à une idéologie, dont la réalité meurtrière et totalitaire échappa à beaucoup.


Pascale Nivelle, la bible écarlate (JDD)

Des campagnes chinoises aux librairies du Quartier latin, la journaliste retrace l’épopée d’un objet devenu culte, symbole de la Révolution culturelle chinoise et des maoïstes du monde entier.

Sa couverture en vinyle rouge est entrée dans l’imaginaire collectif. Best-seller international publié à plus d’un milliard d’exemplaires, traduit en 52 langues et exporté dans près de 150 pays, le Petit Livre rouge incarne, sous ses atours chatoyants, l’une des périodes les plus troubles de l’histoire de la Chine contemporaine. Objet culte et kitsch pour les uns, symbole d’une décennie à passer sous silence pour les autres, il est aujourd’hui encore partout présent même si la jeunesse chinoise ignore tout de son contenu.

Cinquante ans après les débuts de la Grande Révolution culturelle prolétarienne, la journaliste Pascale Nivelle, correspondante à Pékin de Libération entre 2006 et 2009, retrace le parcours de cette bible écarlate qui, des casernes chinoises aux étals des librairies maoïstes du Quartier latin, a su allumer une immense ferveur collective.

Petit par la taille, lavable, conçu pour résister aux intempéries et même aux combats, la modernité de l’objet fait immédiatement fureur dans le dénuement ambiant de la Chine. D’abord pensé comme un outil d’éducation politique censé endiguer l’échec désastreux du Grand Bond en avant et remonter le moral des troupes, le recueil des Citations du président Mao Zedong est en réalité une « bombe spirituelle » qui annonce, dès son lancement officiel en 1966, la Révolution culturelle à venir.

Bientôt, l’opuscule rouge est dans toutes les mains, les aphorismes du Grand Timonier rythment l’existence publique et privée de millions de citadins et paysans. « Faire table rase des vestiges de tous les systèmes d’exploitation ainsi que des idées, de la culture, des mœurs et des coutumes anciennes de toutes les classes exploiteuses », tel est le mot d’ordre que les gardes rouges, ces groupes de lycéens et d’étudiants instrumentalisés par Mao, s’appliquent à faire respecter à la lettre.

C’est le début des grandes purges qui feront dans tout le pays entre un et trois millions de morts. Les enseignants sont lynchés par leurs élèves, les classes bourgeoises et les intellectuels persécutés. Les monuments sont saccagés, les spectacles interdits, les livres qui ne citent pas le nom du président Mao brûlés. Aux chants et défilés joyeux ont succédé la haine et le fanatisme. Si les étrangers en poste en Chine sont témoins des exactions, rares sont les intellectuels occidentaux à dénoncer la folie maoïste.

À la fin des années 1960, la « maomania » bat même son plein à Paris, alimentée par les récits des personnalités invitées par le régime communiste et revenues de leur séjour des étoiles rouges plein les yeux. André Malraux, François Mitterrand, le couple Sartre et Beauvoir, Michel Leiris, Paul Ricœur, Alberto Moravia : aucun ne se montre lucide quant à la véritable nature de la « revocul », comme on la nomme dans les cercles prochinois. Aveuglés par le soleil Mao, « ils refont le monde, façon lutte des classes ».

Remontant le fil rouge de cette « maolâtrie », Pascale Nivelle tente de comprendre comment l’intelligentsia française a pu succomber à la fièvre maoïste et adhérer à un idéal aussi extrême que celui de la Révolution culturelle, allant jusqu’à prescrire d' »appliquer la pensée de Mao Zedong quand bien même on ne la comprend pas ».

Le parallèle constant établi entre la France et la Chine met en lumière l’incompréhension fondamentale des intellectuels français, qui, aveuglés par la théorie, n’ont su distinguer derrière le mouvement de masse la querelle de palais entre hauts mandarins, dénoncée dès 1971 par le sinologue et écrivain belge Simon Leys dans l’ouvrage à charge Les Habits neufs du président Mao et sur un très polémique plateau d’Apostrophes en 1983. Au-delà du tragique exemple chinois, cette Histoire du Petit Livre rouge avertit sur le danger de toute pensée politique extrême et démontre avec quelle facilité l’embrigadement idéologique peut survenir dans une société fragilisée.


« Petit Livre rouge » : le meilleur coup éditorial de l’histoire (Le Point)

Le bréviaire de la Révolution culturelle a séduit 700 millions de Chinois, mais aussi les intellos de Normale Sup. Pourquoi ? Histoire d’un endoctrinement.

C’est un petit livre dont la couverture rouge et austère ne paie pas de mine. Ce pourrait être l’antique édition du Guide Michelin de la Suisse, par exemple, ou du Panama. Sauf que, depuis sa publication en 1964, il a été imprimé à plus d’un milliard d’exemplaires, presque autant que la Bible qui additionne pourtant les millénaires, et avec une histoire largement plus sanglante : le Petit Livre rouge est un fantasme d’éditeur, mais aussi un cauchemar pour les millions de victimes de la Révolution culturelle qu’il a servi à justifier. Quarante ans après la mort de Mao, Pascale Nivelle, journaliste au Monde et ancienne correspondante de Libération en Chine, en raconte l’histoire dans un livre au titre d’une simplicité toute maoïste : Histoire du Petit Livre rouge. Elle le fait avec verve et humour, certes, mais on rit jaune.

Évidemment, on ne peut le nier : Mao était tout sauf idiot, et certaines de ses réflexions ne manquent pas de bon sens. Ainsi, « la bouse de vache est plus utile que les dogmes : on peut en faire de l’engrais » : c’est pertinent, surtout dans un pays rural où, dans les années soixante, les paysans crèvent de faim. Et aujourd’hui, c’est même à conseiller aux fanatiques religieux de tout poil qui veulent nous imposer leurs certitudes. Mais le président Mao a dit aussi : « La révolution n’est pas un dîner de gala ; la révolution est un drame passionnel », ce qu’il va se mettre en tête de prouver, bien avant même le début officiel de la Révolution culturelle, en 1966. C’est là que le Petit Livre rouge entre en jeu.

« L’obéissance à la pensée de Mao doit être sans réserve » : le directeur du bureau de documentation du Quotidien de Tianjin le sait, et cela l’empêche de dormir. Nous sommes en 1961. Le Parti communiste l’exige : il faut éduquer les lecteurs, c’est-à-dire les masses, et, pour cela, accompagner chaque article d’un aphorisme du Grand Timonier, alors président du Parti. « Lire une phrase du président Mao chaque jour, c’est comme rencontrer le président en personne », selon la propagande.

Mais il faut la trouver, la phrase. L’unique source, ce sont les Œuvres complètes du président Mao Tsé-Toung, soit la compilation en plusieurs volumes de tous ses discours depuis 1920. Pas pratique, dangereux (une erreur de transcription, et c’est la fin d’une carrière). Futé, le directeur s’est mis à bricoler une espèce de « bible », avec quelques dizaines de phrases fortes. Tang Pinzhu, directeur de la rédaction du Journal de l’Armée populaire de libération, tombe dessus et décide de l’enrichir. « Dans son quotidien, rappelle Pascale Nivelle, les aphorismes du président Mao, c’était à la une et en gros caractères qu’il fallait les imprimer. » Angoisse puissance 10. Le journal de l’armée, publié à plusieurs millions d’exemplaires, est directement sous la responsabilité de Lin Biao, chouchou de Mao et surtout de sa terrible épouse, Jiang Qing. Une erreur de transcription…, et c’est la fin tout court. Tang fait une copie de l’anthologie et charge une employée modèle de l’augmenter. Le résultat ravit Mao. Le livre est lancé.

Le 5 janvier 1964 sort un premier recueil officiel des Citations du président Mao, avec 200 aphorismes. Quelques mois plus tard, la suivante contient 433 « pensées ». Et en août 1965, le livre passe à 427 citations. Il est rouge, quand les précédentes versions étaient blanches. Aux anges, Mao n’hésite pas à comparer ses pensées à celles de Confucius, le grand philosophe de l’antiquité chinoise (alors considéré comme réactionnaire et donc interdit). Le livre est diffusé massivement à des millions d’exemplaires dans toutes les provinces. Sept cents millions de Chinois doivent lire les Citations du président Mao. On apprend à lire avec, on les répète en boucle. « Lorsque les grandes masses se saisiront de la pensée de Mao Tsé-Toung, ce sera une source de force et une bombe spirituelle d’un pouvoir infini », assure Lin Biao, fayot en chef. L’allusion est claire : on est en pleine guerre froide. La guerre atomique menace. Le petit livre fait boum.

En 1966, Mao lance la Révolution culturelle. Jusqu’en 1971 et la mort (assassinat ?) de Lin Biao, devenu indésirable, les Citations du président Mao vont servir de caution morale et politique à des gamins fanatisés qui humilient et tuent jusqu’à leurs parents, détruisant sur leur passage le patrimoine culturel chinois.

Pour la plupart, ces hordes chinoises sont composées de lycéens. En Europe, ceux qui brandissent le Petit Livre rouge – c’est son nom germanopratin, titre inconnu en Chine – sont des intellectuels, et pas n’importe lesquels, l’élite de la nation, dont beaucoup issus de l’École normale. Philippe Sollers, Julia Kristeva, Roland Castro, Henri Weber, Serge July, etc. Autant de convertis. « Les instructions de Mao doivent être suivies, même si on ne les comprend pas » : devant une telle profondeur, les docteurs en philo et les spécialistes de la sémiotique en oublient le « connais-toi toi-même » de Socrate et La Critique de la raison pure de Kant. On rêve de changer le monde. Mao n’a-t-il pas dit : « Le pouvoir est au bout du fusil » ? La Gauche prolétarienne est en ordre de bataille. La France de De Gaulle et de Pompidou n’a qu’à bien se tenir. Dès 1967, quand on est dans le vent, le Petit Livre rouge, pratique avec son format poche, est aussi indispensable que le paquet de Gitanes. Dans un régime capitaliste dévoré par la consommation, c’était écrit (note de l’auteur de l’article : Mao n’a rien dit sur le sujet).

À Paris, à Saint-Germain, en 1967, on le porte élégamment avec la casquette à visière verte. Godard fasciné en tire un film, La Chinoise, qui ne plaira d’ailleurs pas aux maos. Pourquoi ? Lisez le livre de Mme Nivelle, mais la bande-annonce permet de se faire une petite idée.

« Le fondement de la théorie, c’est la pratique », a dit le président Mao. Et là, cela devient compliqué. Telle Ariane tirant son fil, Pascale Nivelle nous guide dans le magma des guerres de factions, à Pékin, Shanghaï, Paris ou Bruxelles. C’est parfois très drôle, souvent tragique (surtout en Chine), finalement assez pathétique. Évidemment, certains finissent par se rendre compte que le roi est nu. Du côté de la Cité interdite, cette prise de conscience est dangereuse, mais, en Europe, cela permet de faire un best-seller et de parler à la télé. Aujourd’hui, les maos d’hier sont à la retraite et le Petit Livre rouge est devenu un objet de brocante que les Chinois vendent à prix d’or aux touristes. Restent le culte de Mao, le grand homme, et, partout dans le monde, les chimères sanglantes.


« Histoire du petit livre rouge » – 3 questions à Pascale Nivelle (Iris)

Pascale Nivelle, journaliste, ancienne correspondante de Libération à Pékin (2006-2009), écrit aujourd’hui dans M, le magazine du Monde et Elle. Elle répond à mes questions à l’occasion de la parution de l’ouvrage : « Histoire du petit livre rouge », aux éditions Tallandier.

Vous expliquez que Le petit livre rouge a pour origine l’angoisse d’une bureaucratie. Pouvez-vous développer ?

Les origines du « petit livre rouge » datent du début des années 1960, lorsque les dirigeants des journaux de Chine ont l’obligation de diffuser à longueur de colonnes la pensée de Mao Zedong, ou Mao Tsé-Toung comme on disait à l’époque. C’est un véritable casse-tête. L’œuvre du Grand Timonier, composée de ses discours, ses entretiens avec différentes personnalités, ses écrits et poèmes depuis une quarantaine d’années, est rassemblée dans quatre tomes épais : « Les Œuvres choisies » du président Mao. En tirer chaque jour des aphorismes ou des extraits compréhensibles pour les masses chinoises, sans s’attirer les foudres du Parti communiste (PCC), est un exploit. C’est pourquoi les gratte-papiers des journaux chinois ont eu l’idée de compiler des formules ou des textes courts, pour en faire des « catalogues ». En 1962, un employé du journal de l’Armée de Libération, en visite chez ses confrères de Tianjin, une ville proche de Pékin, tombe sur un lexique de ce genre. Les « pensées » du président sont classées par thèmes. Elles sont claires et précises. Le visiteur enthousiaste repart avec le « catalogue », qu’il confie à une collègue, avec la mission d’en faire un vrai livre. Elle s’en acquitte vaillamment, et, trois ans plus tard, avec la bénédiction de Mao qui a suivi l’affaire de près, la version quasi définitive du petit livre rouge est prête. Trente-trois chapitres et trois-cents pages : il tient dans la poche et dans la main, et, avec sa couverture en plastique rouge, résiste à toutes les intempéries. Chaque soldat en est équipé et doit l’apprendre par cœur.

On est à la veille de la Grande Révolution culturelle prolétarienne lancée par Mao pour retrouver le pouvoir. Depuis 1959, destitué de son titre de président de la République, il est contesté à l’intérieur du PCC à cause du Grand Bond en avant, sa calamiteuse révolution industrielle soldée par une immense famine. Avec sa femme Jiang Qing, une ancienne actrice de Shanghai, et son ministre des armées Lin Biao, il fomente sa Révolution culturelle, prétexte à des purges massives. Son arme de propagande est l’opuscule rouge, nommé en Chine Les Hautes Instructions ou les Citations du Président Mao Tsé Toung. Il va d’abord fanatiser la jeunesse : les fameux gardes rouges vont en faire leur bible, leur manuel de guerre civile. Mao l’appelait sa « bombe spirituelle ».

Le petit livre rouge a-t-il été le livre le plus vendu au monde ?

Après l’armée et les gardes rouges, chaque Chinois a été équipé du « petit livre », ce qui représente plusieurs centaines de millions d’exemplaires… Puis Mao a voulu exporter sa Révolution culturelle dans le monde entier. Le « petit livre rouge », en différentes éditions, a été traduit en cinquante-deux langues dont l’espéranto, et été exporté dans cent-cinquante pays, sur tous les continents. On peut dire qu’après la Bible des chrétiens, c’est le plus grand best-seller de tous les temps, tiré à deux milliards d’exemplaires selon les chercheurs occidentaux, et cinq milliards selon l’agence officielle Chine Nouvelle !

On peut parler d’un record, surtout au regard de la brièveté de la vie de cet ouvrage : en 1979, trois ans après la mort de Mao, quand son rival du début des années 60, Deng Xiaoping, est arrivé au pouvoir, le « petit livre rouge » fut interdit par une directive du PCC. Ce « poison » a permis la « distorsion de la pensée de Mao » et a causé un « grand tort », en permettant à la Bande des quatre d’exercer « une influence pernicieuse » … Cent millions d’exemplaires ont été détruits. Mais on continue d’en voir beaucoup aujourd’hui en Chine. Entre les exemplaires historiques, dont le prix atteint plusieurs milliers d’euros chez les antiquaires, et les innombrables copies destinées aux touristes, le « petit livre » de Mao est omniprésent. Tout comme son auteur, embaumé dans son mausolée place Tian’anmen et emblème des billets de banque chinois.

Comment expliquer l’engouement, proche de l’hystérie, de tout un groupe d’intellectuels français, en faveur de Mao Tsé-Toung ?

Cela reste un mystère, que les intéressés ont désormais eux-mêmes du mal à expliquer. L’édition française du « petit livre rouge » est arrivée en décembre 1966, par le canal de l’ambassade de Chine à Paris, et a fait un tabac. Dans La Chinoise, Jean-Luc Godard a très bien filmé le fanatisme des étudiants français, pour beaucoup issus de la bourgeoisie, autour cet ouvrage. Pendant quelques années, les maos hexagonaux en ont fait leur bréviaire, leur pensée unique, leur manuel de vie, comme en Chine. Dans tout le quartier latin, à commencer par l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm d’où est parti le mouvement maoïste, on s’est mis à brandir et réciter le « petit livre rouge ». Quand on sait qu’il a été conçu pour des militaires chinois illettrés, cela ne manque pas de sel…

En France, et dans beaucoup d’autres pays, certains ont imité « la campagne des jeunes instruits envoyés à la campagne » en Chine. Si les jeunes Chinois n’avaient d’autre choix, les étudiants maoïstes français, eux, étaient des embrigadés volontaires. Ils se sont enrôlés dans les fermes et les usines, pour exporter la révolution de Mao. Quarante ou cinquante ans après, on peine à comprendre cet aveuglement, compte tenu des atrocités de la Révolution culturelle en Chine. Il faut préciser qu’elles n’étaient pas connues par les intellectuels maoïstes. Beauvoir, Althusser, Barthes, Sollers, Glucksmann, et bien d’autres, ont été fascinés par Mao, qui les invitait généreusement à visiter son paradis de la Révolution. Et tous sont tombés dans le panneau de la propagande. Tous, sauf un : Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, qui a dénoncé la Révolution culturelle dans un livre paru en 1971 : Les Habits neufs du Président Mao. Mis au ban de l’intelligentsia européenne, il dû attendre plus de dix ans avant d’être écouté et reconnu.

Cet engouement aveugle, qui a des racines dans la déception provoquée à gauche par le rapport Khrouchtchev en 1956, reste cependant un grand mystère. Contrairement à la Chine, où il est une relique respectée, plus personne ou presque ne défend le « petit livre rouge » en France. Repentis, silencieux ou carrément passés sur l’autre rive de leurs convictions de jeunesse, les anciens maos ont rangé les Citations du Président Mao Tsé-Toung tout au fond de leurs bibliothèques, quand ils ne l’ont pas jeté.

Élections présidentielles – archives INA

1962 : un référendum initié par le général de Gaulle offre aux citoyens français la possibilité d’élire au suffrage universel le plus haut personnage de la République : son Président. Auparavant, cette responsabilité incombait à un collège de « grands électeurs ». Ce fut le cas pour la première élection de la Ve République, en 1958. Sous la IVe République, seuls deux présidents avaient été élus, en 1947 et 1953, par le Parlement réuni en Congrès.

Tous les 7 ans de 1965 à 2002, puis tous les 5 ans depuis 2002, ce grand rendez-vous des citoyens français avec l’univers de la politique a suscité intérêt, passion, échanges… Les campagnes électorales ont apporté leur lot de coups d’éclats, de petites phrases, de déclarations, de duels, de débats. Elles ont aussi amené sur le devant de la scène médiatique les nombreux candidats qui ont brigué le mandat présidentiel. Certains n’ont brillé que l’espace d’un scrutin, d’autres ont traversé le paysage politique durant plusieurs décennies.

INA


INA | Elections présidentielles 1965

INA | Elections présidentielles 1969

INA | Elections présidentielles 1974

INA | Elections présidentielles 1981

INA | Elections présidentielles 1988

INA | Elections présidentielles 1995

INA | Elections présidentielles 2002

INA | Elections présidentielles 2007

Tzvetan Todorov : « La tentation du Bien est beaucoup plus dangereuse que celle du Mal »

« La tentation du Bien est beaucoup plus dangereuse que celle du Mal » (Le Monde)

Qu’est-ce qui fait qu’un individu s’attache plutôt à des héros bénéfiques ou bien à des héros maléfiques ? La tentation du Mal est-elle aussi puissante que la tentation du Bien ?

T. T. :Pour moi, la tentation du Mal n’existe presque pas, elle est très marginale à mes yeux. Il existe sans doute quelques marginaux ici et là qui veulent conclure un pacte avec le diable et faire régner le Mal sur la Terre, mais de ce point de vue je reste plutôt disciple de Grossman, pour qui le Mal vient essentiellement de ceux qui veulent imposer le Bien aux autres. La tentation du Bien me semble donc beaucoup plus dangereuse que la tentation du Mal.

Je dirais, au risque d’être mal compris, que tous les grands criminels de l’histoire ont été animés par le désir de répandre le Bien. Même Hitler, notre mal exemplaire, qui souhaitait effectivement le Mal pour toutes sortes de populations, en même temps espérait le Bien pour la race élue germanique aryenne à laquelle il prétendait appartenir.

C’est encore plus évident pour le communisme, qui est une utopie universaliste, même si, pour réaliser cette universalité, il aurait fallu éliminer plusieurs segments sociaux de cette même humanité, qui ne méritaient pas d’exister : la bourgeoisie, les koulaks, etc. Les djihadistes d’aujourd’hui ne me paraissent pas animés par le désir de faire le Mal, mais de faire le Bien, par des moyens que nous jugeons absolument abominables.

Pour cette raison, je préfère ne pas parler de « nouveaux barbares ». Parce que la barbarie, qu’est-ce que c’est ? La barbarie n’est pas l’état primitif de l’humanité : depuis les premières traces de vie humaine, on trouve aussi des preuves de générosité, d’entraide. De nos jours, les anthropologues et les paléontologues affirment que l’espèce humaine a su survivre et s’imposer, alors qu’elle n’était pas la plus forte physiquement, grâce à l’intensité de la coopération entre ses membres, lui permettant de se défendre contre les menaces qui la guettaient.

La barbarie, c’est plutôt le refus de la pleine humanité de l’autre. Or bombarder de façon systématique une ville au Moyen-Orient n’est pas moins barbare que d’égorger un individu dans une église française. Cela détruit même beaucoup plus de personnes. Lors des attentats dont Paris a été victime dernièrement, on a sous-estimé l’élément de ressentiment, de vengeance, de représailles, qui était immédiatement mis en avant quand on a pu interroger ces individus ou dans leurs déclarations au moment de leurs actes. Ils n’agissaient pas de façon irrationnelle, puisqu’ils pensaient atteindre les objectifs qui étaient les leurs en tuant indifféremment des personnes qui se trouvaient sur leur chemin : ils voulaient répondre à la guerre par la guerre, ce qui est une logique hélas répandue dans l’histoire de l’humanité.

Qu’est-ce qui fait qu’on bascule du côté de la tuerie au nom d’une idéologie ?

T. T. : Le jugement moral se constitue à plusieurs niveaux successifs. Au départ, la distinction même du Bien et du Mal peut être absente, faute d’avoir entouré le petit être humain par des soins et de l’avoir protégé par des attachements. Le résultat de ce manque est le nihilisme radical. Le deuxième pas dans l’acquisition du sens moral consiste à dissocier l’opposition du Bien et du Mal de celle entre Je et Autrui ou entre Nous et les Autres ; l’adversaire ici est l’égoïsme ou, sur le plan collectif, l’ethnocentrisme. Enfin le troisième degré consiste à renoncer à toute répartition systématique du Bien et du Mal, à ne pas situer ces termes dans une quelconque partie de l’humanité, mais à admettre que ces jugements peuvent s’appliquer aussi bien à nous qu’aux autres. Donc, à combattre le manichéisme du jugement.

A chacun de ces stades peut s’installer la perversité dont on parle. Il n’existe pas deux espèces d’êtres humains, les uns qui risquent de fauter et les autres, dont nous ferions partie, à qui ça n’arrivera jamais. D’un autre côté, si on s’ouvrait à une compassion universelle, on ne pourrait plus vivre, on devrait aider tous les sans-abri, tous les mendiants qu’on rencontre dans la rue et partager avec eux ce qu’on a, or on ne le fait pas et on ne peut le faire – sauf si on est un saint. Il y a une sorte d’équilibre qui doit s’établir entre la protection de soi et le mouvement vers autrui. Mais ignorer l’existence des autres, c’est cesser d’être pleinement humain.

Donc, contrairement à ce que l’on dit souvent, notamment à propos du djihadisme, il faut chercher à le comprendre, et non pas refuser, par principe, l’explication ?

T. T. : Très souvent, ces jeunes qui s’égarent dans le djihad cherchent un sens à donner à leur vie, car ils ont l’impression que la vie autour d’eux n’a pas de finalité. S’ajoute à leurs échecs scolaires et professionnels le manque de cadre institutionnel et spirituel. Quand je suis venu en France en 1963, il existait un encadrement idéologique très puissant des jeunesses communistes et des jeunesses catholiques. Tout cela a disparu de notre horizon et le seul épanouissement, le seul aboutissement des efforts individuels, c’est de devenir riche, de pouvoir s’offrir tel ou tel signe extérieur de réussite sociale.

De façon morbide, le djihad est le signe de cette quête globale de sens. Il est la marque de cette volonté de s’engager dans un projet collectif qui frappe souvent des personnes qui jusque-là étaient en prison pour des petits vols et des menus crimes, mais qui cessent de trafiquer, de boire ou de fumer du haschisch pour être au service d’une doctrine vraie, de ce « Un » dont vous parliez tout à l’heure. Ils sont d’abord prêts à sacrifier la vie d’autrui, mais ensuite la leur aussi.

Y a-t-il des héros ou des contre-récits qui pourraient permettre de structurer davantage leur univers mental ?

T. T. : Oui, je crois beaucoup à cette force du récit, qui est bien plus grande que celle des doctrines abstraites et qui peut nous marquer en profondeur sans que nous en soyons conscients. Ces récits peuvent prendre la forme d’images idéelles, comme Tarzan et Zorro pour Boris Cyrulnik. Mais il y en a beaucoup d’autres encore. Dans mes livres, j’essaie de raconter moi-même des histoires, que ce soit la conquête de l’Amérique ou la seconde guerre mondiale. Mais c’est un travail qui doit se répercuter dans notre culture politique et dans notre éducation.

Dans une classe d’une école parisienne aujourd’hui, on trouve des enfants de quinze origines différentes. Comment, sans rire, leur parler de nos ancêtres les Gaulois ? Je ne pense pas pour autant qu’il faudrait leur enseigner l’histoire ou la mémoire des quinze nationalités qui se retrouvent dans cette classe. On doit leur apprendre une histoire de la culture dominante, celle du pays où l’on se trouve, mais de manière critique, c’est-à-dire où l’on n’identifie aucune nation avec le Bien ou le Mal. L’histoire peut permettre de comprendre comment une nation ou une culture peut glisser et basculer dans le Mal, mais aussi s’élever au-dessus de ses intérêts mesquins du moment et contribuer ainsi à une meilleure vie commune. Bref, sortir du manichéisme qui revient en force aujourd’hui.

Comment expliquez-vous ce qui apparaît comme une déprime collective française ?

T. T. : Pour quelqu’un qui a sillonné plusieurs pays, il y a en France un pessimisme, une déprime, une complaisance excessive à observer le déclin, que je m’explique par le fait qu’au XXe siècle la France est passée d’un statut de puissance mondiale à un statut de puissance de deuxième ordre. Cela conditionne en partie cette mauvaise humeur, constitutive aujourd’hui de l’esprit français.

Pourtant, les attentats et le retour du tragique de l’Histoire sur notre sol ont bel et bien miné le quotidien de chacun… La France serait-elle une nation résiliente ?

T. T. : Je vois paradoxalement quelque chose de positif dans cette situation. Bien sûr, on ne peut se réjouir de l’existence de ces victimes en France. Mais il est salutaire de prendre conscience de la dimension tragique de l’Histoire, de ce que la violence n’est pas éliminée de la condition humaine juste parce qu’en Europe les Etats ne sont plus en guerre les uns contre les autres.

De Gaulle au XXIè siècle

Conférence de Pierre-Yves Rougeyron le 19 décembre 2016 pour la sortie du 19e numéro de Perspectives Libres : De Gaulle au 21e siècle

Sommaire – Dossier : « De Gaulle au XXIème siècle »

  • Dans la vallée du roi – Pierre-Yves Rougeyron
  • De Gaulle : sous la statue, le volcan – Yannick Jaffré
  • Chronique d’un rendez-vous raté : la France gaullienne et l’Espagne franquiste – Nicolas Klein
  • L’amitié et la solitude de la grandeur – Daniel J. Mahoney
  • De Gaulle et l’héritage français de l’Etat directeur – Kees Van Der Pijl
  • Ni capitalisme ni marxisme : la signification chilienne de la visite de Charles de Gaulle – Joaquin Fermandois