Un monde en toc : tour du monde des mégacentres commerciaux

Edmonton au Canada, Pékin, Kuala Lumpur, Dubaï, Casablanca: un tour du monde en cinq escales, choisies parce qu’elles abritent ces monstres du commerce mondialisé que sont les malls géants. Prétendant transformer la planète en parc d’attractions pour consommateurs manipulés, ces centres commerciaux démesurés sont comme des villes à l’intérieur des villes, avec vocation à absorber la ville réelle. On y vient de loin, on y fait tout, manger, dormir, se divertir, nager, skier, se photographier, acheter, naturellement; mourir, éventuellement, bien que la seule chose qui ne soit pas prévue, ce sont les cimetières.

L’auteure y fait ou y suscite des rencontres, usagers, employés, cadres commerciaux à l’inénarrable discours d’extraterrestres. Elle nous dresse les portraits étonnants des bâtisseurs de ces « meilleurs des mondes » ménageant à la fois le stéréotype (les mêmes marques internationales partout) et l’inattendu, le spectaculaire, l’insensé. Elle promène sur ces immenses miroirs aux alouettes un regard curieux, critique, ironique sans être jamais malveillant, de plus en plus halluciné à mesure qu’elle avance dans son étrange voyage.

Née en 1977 à Busan en Corée du Sud, Rinny Gremaud est journaliste. Elle vit et travaille à Lausanne.


Rinny Gremaud, dans l’enfer des mégacentres commerciaux (La Croix)

Rinny Gremaud, partie explorer ces mégacentres commerciaux vers lesquels convergent des millions de touristes, signe un livre ironique et désabusé.

Quelle drôle d’idée ! Pourquoi s’infliger pareille corvée, sinon pour tenter de comprendre l’évolution de l’humanité. Dans la littérature des écrivains voyageurs, Rinny Gremaud se distingue par un périple original et un récit cauchemardesque, ironique et désabusé, lucide et mélancolique, radioscopie d’un futur terrifiant en expansion, plongée dans le dernier cercle acidulé de L’Enfer de Dante.

Journaliste à Lausanne, Rinny Gremaud a quitté le confort de son nid familial, sur les bords du lac Léman, pour un tour du monde des mégacentres commerciaux dont le gigantisme ne connaît plus de limites et qui attirent des millions de touristes. Ces fameux malls sont aussi le précipité d’un nouvel ordre du capitalisme, au summum de son art de la propagande publicitaire, de l’exploitation des inégalités, du rêve factice, de l’artificiel hors-sol et, partout, de la reproduction à l’infini, en vase clos, des mêmes recettes pour piéger le gogo.

Un cocon clinquant et tape-à-l’œil

Edmonton (Canada), Pékin (Chine), Kuala Lumpur (Malaisie), Dubaï (Émirats arabes unis) et Casablanca (Maroc). Cinq étapes jalonnent son odyssée en apnée du monde en voie de « dysnéification ».

Outre leur démesure exponentielle, les malls fonctionnent tous comme un univers sécuritaire, fermé sur lui-même, à température constante, préservé des aléas climatiques, de la violence et de la criminalité.

Un cocon clinquant et tape-à-l’œil, une cosmogonie de l’illusion qui ne peut se concevoir sans sa batterie d’attractions superlatives (aquarium géant, piste de ski en plein désert, grand huit qui serpente au milieu des boutiques, cinémas, minigolfs, piscines, mangeoires à tous les étages) dans un dédale savamment élaboré.

Le promeneur, ébloui et ravi semble-t-il, erre déboussolé, mais rassuré par les enseignes habituelles. D’ailleurs, pour attester de son existence et se convaincre de son nirvana, le pékin ne manque jamais de se prendre en photo au milieu de ces décors de pacotille, interchangeables. En quoi se résume sa vision du bonheur sur Terre.

Ces empires en toc

Observant, incrédule, la docilité grégaire qui pousse les foules à s’agglutiner dans ces temples de la consommation, Rinny Gremaud discerne une mécanique des fluides savamment orchestrée.

« On y comprend, note-t-elle, l’idée que les marchands se font de la demande, et celle que les acheteurs se font de la nécessité. » Derrière ce barnum, l’histoire officielle trousse toujours un conte de fées, un récit des origines, selon lequel par un labeur opiniâtre, un pragmatisme stratégique, une ambition débridée, mâtiné d’un zeste de corruption, de soumissions et d’allégeances, des autodidactes ont construit ces empires en toc, temples kitsch de l’illusion et de l’acculturation généralisée, qui accélèrent « l’enlaidissement du monde ».

Victime du décalage horaire, de l’éloignement et de vagues d’insomnies, Rinny Gremaud n’échappe pas à la cyclothymie du voyageur. Ou comment aller « d’un monde toujours plus petit, vers un ailleurs toujours plus connu ».

Chez elle, cette désagréable impression est accentuée par le sentiment de se retrouver, en permanence, « partout et nulle part », échouée sur la grève de l’absurde. Elle conclut, lasse et désabusée de ce trop-plein de vide : « Voyager pour prendre le pouls d’une humanité livrée au libéralisme le moins éclairé a tout du suicide moral. »


Le tour du monde des centres commerciaux par Rinny Gremaud (RTS)

Sur trois continents, la journaliste Rinny Gremaud a exploré cinq « malls », ces temples de la consommation et des loisirs. Elle en a ramené un livre mélancolique et ironique « Un monde en toc » qui déplore l’uniformisation du monde.

Si Jules Verne a fait « Le Tour du monde en quatre-vingts jours », la Lausannoise Rinny Gremaud l’a parcouru en quelques mois, sans avoir eu l’impression de se déplacer. Elle a pourtant choisi des escales très différentes: Edmonton au Canada, Pékin, Kuala Lumpur, Dubaï et Casablanca, soit un périple de 38’000 kilomètres. Son objectif? Visiter, explorer et décrire les plus grands « malls » du monde, ces temples géants de la consommation et des loisirs.

Regard à la fois narquois et mélancolique

De cette expérience, elle a tiré un livre « Un monde en toc » aux éditions du Seuil, préfacé par l’écrivain Olivier Rolin. Car si l’approche de Rinny Gremaud est journalistique, sa plume, elle, est littéraire. Son regard à la fois mélancolique et narquois a fait merveille au quotidien « Le Temps » avant de réjouir les auditeurs de La Première avec « Sans sucre ajouté », des billets souvent satiriques mais jamais jugeants.

Le clonage des centres-villes

L’idée du livre est née d’une de ses observations: les centres de nos villes se ressemblent de plus en plus. Elles affichent les mêmes enseignes, les mêmes marques, offrent les mêmes cafés, les mêmes hamburgers, au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest. Alors, la journaliste a voulu poussé cette logique du même à son extrême, dans ces « malls » hyperluxueux, nés avec l’émergence de la classe moyenne. Elle ne dénonce pas, mais laisse parler le réel.

Et que montre-t-elle? Que ces géants de la consommation et des loisirs sont un concentré du monde, de ses inégalités, de ses hiérarchies sociales, de son uniformisation mais aussi un espace protégé du trafic et de la pollution, des îlots tempérés dans des climats souvent très rudes.

Elle a interrogé les riches clients mais aussi les petites mains qui exécutent des tâches ingrates; elle est allée à la rencontre de ces familles qui s’y rendent pour faire une sortie, chaque membre y trouvant son bonheur. Rinny Gremaud rappelle qu’à l’origine, il y avait le souci démocratique d’offrir une ville utopique à une clientèle disposée à consommer.

La fin de ces géants?

Mais toute chose ayant une fin, le modèle économique de ces mastodontes est aujourd’hui en difficulté, notamment par la croissance du commerce en ligne. C’est le cas du « mall » opulent de Casablanca qui a vu trop grand par rapport au pouvoir d’achat de la population.

Les centres commerciaux qui résistent à cette érosion sont ceux qui ont compris qu’il fallait remplacer les magasins par des offres de service ou de loisirs. Le complexe de Dubaï, impressionnant sur le plan architectural, offre par exemple des attractions très spectaculaires. On peut même y skier!

« Le voyage est toujours une épreuve physique », dit-elle. De son périple entre aéroport et « mall », de son pèlerinage dans les non-lieux de la planète, Rinny Gremaud est sortie exténuée. Et si son livre n’est ni un pamphlet ni une lamentation altermondialiste, il porte néanmoins le refus de son auteure à vivre dans ce monde-là.


Rinny Gremaud explore les plus grands malls du monde (Mediapart)

Dans Super Size me, film consacré à la malbouffe, le cinéaste Morgan Spurlock passait son temps à manger des hamburgers comme on en trouve dans une fameuse chaîne à l’enseigne d’un clown. Rinny Gremaud, auteure d’Un monde en toc, s’inflige une épreuve semblable en passant vingt-trois jours dans les plus grands centres commerciaux de la planète. Un cauchemar climatisé.

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Orwell, écrivain des gens ordinaires

Kevin Boucaud-Victoire « Orwell, écrivain des gens ordinaires »

Décédé en 1949, Eric Arthur Blair, plus connu sous le pseudonyme de George Orwell, est longtemps resté prisonnier de ses chefs-d’oeuvre : La Ferme des animaux (1945) et 1984 (1949). Le britannique, cantonné jusqu’alors au rôle de simple antitotalitariste, connait aujourd’hui une seconde jeunesse.

De l’essayiste d’extrême droite Laurent Obertone au philosophe socialiste Jean-Claude Michéa, en passant par la journaliste Natacha Polony qui a présidé le Comité Orwell, cet « homme presque génial », comme le qualifiait son principal biographe Bernard Crick, échappe aux étiquettes politiques communément admises. On peut donc désormais parler d’ « affaire Orwell » ! Il était temps de s’y plonger et de faire toute la lumière sur le plus conservateur des socialistes, et le plus anarchiste des critiques du Progrès.

Kévin Boucaud-Victoire, spécialiste de l’écrivain britannique, présente ici le George Orwell méconnu du grand public. Dans un format court et dense, s’appuyant sur des biographies qui ont fait autorité, l’auteur livre une approche rafraichissante à rebours des interprétations biaisées, faisant tour à tour d’Orwell un conservateur patenté et un socialiste dans les rangs.

Kévin Boucaud-Victoire a 29 ans. Il est l’auteur de « La Guerre des Gauches » (éd.du Cerf). Journaliste, il a travaillé pour l’Humanité et Vice.fr. Il a co-fondé la revue Le Comptoir, revue d’inspiration socialiste s’inscrivant dans le sillage de George Orwell. Il est membre de la rédaction de Limite.


«Orwell reprochait à la gauche petite bourgeoise son mépris implicite des classes populaires» (Le Figaro)

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Kévin Boucaud-Victoire présente dans un essai passionnant les multiples facettes d’un écrivain qu’il juge inclassable, et dont les multiples récuparations politiques dissimulent parfois la fécondité de sa pensée, toujours actuelle.

FIGAROVOX.- Vous consacrez un petit essai à George Orwell. Celui-ci est souvent résumé à ses deux classiques: La Ferme des animaux (1945) et 1984 (1949). Est-ce réducteur? Pour vous, Orwell est le plus grand écrivain politique du XXe siècle. Pourquoi?

Kévin BOUCAUD-VICTOIRE.- George Orwell reste prisonnier de ses deux derniers grands romans. Il faut dire qu’avant La Ferme des animaux, l’écrivain a connu échec sur échec depuis 1933 et la sortie de Dans la dèche à Paris et à Londres. Il y a plusieurs raisons à cela. Déjà, Orwell tâtonne pour trouver son style, et bien qu’intéressants, ses premiers écrits sont parfois un peu brouillons. Ensuite ses deux premiers grands essais politiques, Le quai de Wigan (1937) et Hommage à la Catalogne (1938) sont très subversifs. La seconde partie du premier est une critique impitoyable de son camp politique. Il reproche à la gauche petite bourgeoise son mépris implicite des classes populaires, son intellectualisme et son idolâtrie du progrès. Au point que son éditeur Victor Gollancz ne voulait au départ pas publier le livre d’Orwell avec cette partie, qu’il ne lui avait pas commandée. Hommage à la Catalogne dénonce le rôle des communistes espagnols durant la révolution de 1936. Il est alors victime d’une intense campagne pour le discréditer et doit changer d’éditeur pour le publier. À sa mort en 1950, les 1 500 ouvrages imprimés ne sont pas écoulés. Il a d’ailleurs aussi beaucoup de mal à faire publier La Ferme des animaux au départ. Ces deux ouvrages essentiels sont encore trop mal connus aujourd’hui. Je ne parle même pas de ses nombreux articles ou petits essais qui précisent sa pensée ou Un peu d’air frais, mon roman préféré d’Orwell, publié en 1939.

Sinon, l’Anglais a voulu faire de l’écriture politique une nouvelle forme d’art, à la fois esthétique, simple et compréhensible de tous. Aucun roman selon moi n’a eu au XXe siècle l’impact politique de 1984 et La Ferme des animaux. C’est ce qui explique qu’il a été ensuite, et très tôt après sa mort, récupéré par tout le monde, même ceux qu’il considérait comme ses adversaires politiques.

Vous jugez que l’utilisation qui est faite d’Orwell est une récupération politique?

Tout le monde est orwellien !

«Tout ce que j’ai écrit de sérieux depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois», écrit en 1946 Orwell dans un court essai intitulé Pourquoi j’écris? Mais il a surtout été connu pour ses deux romans qui attaquent frontalement le totalitarisme. À partir de là, libéraux et conservateurs avaient un boulevard pour le récupérer. Ainsi, en pleine guerre froide, la CIA a produit une bande-dessinée et un dessin-animé de La Ferme des animaux, parfois en déformant légèrement son propos, diffusés un peu partout dans le monde. L’objectif était alors de stopper l’avancée du communisme dans le monde.

Depuis quelques années, «Orwell est invité à toutes les tables», comme l’explique le journaliste Robin Verner dans un excellent article pour Slate.fr. De l’essayiste Laurent Obertone à l’ENA, tout le monde est orwellien! Les récupérations ne sont pas que l’œuvre de la droite. Ainsi, depuis deux ou trois ans, Laurent Joffrin, directeur de la rédaction de Libération, s’est fait le héraut de la réhabilitation d’un Orwell de gauche. Pourtant, il a tout du prototype de la gauche petite bourgeoise sur laquelle a vomi l’écrivain dans Le Quai de Wigan, particulièrement dans les chapitres X à XIII.

Mais si Orwell est aussi récupérable c’est parce que la vérité était pour lui prioritaire, plus que l’esprit de camp politique. «L’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela “ferait le jeu de” telle ou telle force sinistre est malhonnête, en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement», écrit-il. «La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit», pouvons-nous lire aussi dans 1984. Après, je ne fais pas parler les morts, mais je doute qu’Orwell se serait insurgé contre le fait d’être cité par des adversaires politiques, lui qui avait des amis conservateurs ou libéraux.

Orwell n’est donc ni conservateur, ni socialiste?

On peut déjà relever qu’à partir de 1936, il s’est réclamé du socialisme démocratique plus d’une fois dans ses écrits. Malgré des penchants parfois conservateurs, il a aussi récusé appartenir à ce camp. Il écrit dans Le lion et la licorne, son deuxième plus grand essai politique, que son patriotisme «n’a rien à voir avec le conservatisme. Bien au contraire, il s’y oppose, puisqu’il est essentiellement une fidélité à une réalité sans cesse changeante et que l’on sent pourtant mystiquement identique à elle-même».

Orwell est un socialiste qui apprécie les traditions, se veut patriote, anti-progressiste et très démocrate !

Effectivement, Orwell est très complexe et un peu inclassable. «Trop égalitariste et révolutionnaire pour être social-démocrate ou travailliste, mais trop démocrate et antitotalitaire pour être communiste ; trop lucide sur la réalité des rapports de force entre les hommes et entre les États pour être anarchiste, mais trop confiant dans la droiture et dans le refus de l’injustice parmi les gens ordinaires pour basculer comme tant d’autres dans le pessimisme conservateur», écrit Jean-Jacques Rosat, un des grands connaisseurs actuels de l’écrivain. Mais pour lui, «le véritable socialiste est celui qui souhaite – activement, et non à titre de simple vœu pieux – le renversement de la tyrannie» (Le Quai de Wigan) et c’est comme cela qu’il se définit. Mais c’est un socialiste qui apprécie les traditions, se veut patriote, anti-progressiste et très démocrate!

Le philosophe Jean-Claude Michéa voit en lui un anarchiste conservateur. Partagez-vous cette définition?

En fait Orwell a utilisé cette formule, volontairement provocante, pour parler de lui jeune, quand il n’était pas encore politisé. Mais ensuite il ne s’est plus déclaré que socialiste. En fait, si Michéa a popularisé cette expression, il l’a reprise de Simon Leys, sinologue belge, deuxième biographe le plus important de l’Anglais, décédé en 2014. Leys explique dans Orwell ou l’horreur de la politique que si Orwell est socialiste, «anarchiste conservateur» est «certainement la meilleure définition de son tempérament politique». Ça peut sûrement sembler compliqué à première vue.

Dans Le Complexe d’Orphée, Michéa explique qu’il faut distinguer une pensée construite d’un tempérament politique, sorte d’inclination naturelle. Ainsi, il explique que le tempérament d’Orwell combine un «sentiment légitime qu’il existe, dans l’héritage plurimillénaire des sociétés humaines, un certain nombre d’acquis essentiels à préserver», avec «un sens aigu de l’autonomie individuelle (ou collective) et avec une méfiance a priori envers toutes les relations de pouvoir (à commencer, si possible, par celles que l’on serait tenté d’exercer soi-même).» Je pense qu’il est difficile de mieux décrire Orwell. J’ajouterais que l’un des intérêts de l’expression «anarchiste conservateur» se trouve dans son potentiel polémique: accoler l’adjectif «conservateur» à un intellectuel de gauche, rien de tel pour heurter les belles âmes.

Le professeur de philosophie Jean-Jacques Rosat conteste cette définition. Pourquoi?

Il y a en effet une petite querelle chez les orwelliens à ce sujet. En effet, d’un côté, il y a l’école Leys, Michéa, ou encore François Bordes qui qualifie Orwell de socialiste et d’anarchiste conservateur ou «anarchiste tory» en V.O. De l’autre il y a celle de Rosat et plus largement Agone, qui récuse le dernier terme. En 2006, dans sa préface à la traduction française de La politique selon Orwell de John Newsinger, Rosat accuse Leys et Michéa de fausser la compréhension d’Orwell. En 2011, il publie dans une revue d’Agone dédiée à l’écrivain anglais un article intitulé «Ni anarchiste ni tory: Orwell et “la révolte intellectuelle”».

Dans cet article très intéressant, il explique qu’à partir de 1936, Orwell n’utilise le terme que pour qualifier Jonathan Swift, écrivain qu’il admire, mais dont il s’oppose aux idées. Rosat rappelle qu’Orwell reproche à Swift d’être «un anarchiste tory, qui méprise l’autorité sans croire à la liberté, et qui défend une conception aristocratique tout en voyant bien que l’aristocratie de son époque est dégénérée et méprisable.» Le philosophe français rappelle que l’Anglais est bel et bien un socialiste. Pour lui, le définir comme anarchiste conservateur a deux conséquences néfastes. Cela le condamne «à être un penseur irrémédiablement incohérent, un penseur qui cache derrière une façade socialiste une attitude politique profondément différente.» Enfin, «si Orwell est fondamentalement un conservateur, tant comme homme que comme penseur, alors la gauche et l’extrême gauche ont eu raison d’avoir de forts soupçons à son égard dans le passé».

Il y a une compatibilité entre Orwell, farouche athée, et un christianisme radical c’est-à-dire qui va à la racine.

Alors que faut-il en penser? Déjà rappelons que Michéa écrit dans Le Complexe d’Orphée que Rosat a raison, si on reste sur le plan strictement politique. Il faut donc revenir à la distinction entre pensée construite et tempérament politique que j’évoquais plus haut. Pour trancher, je dirais que si Orwell est bel et bien un socialiste, le qualificatif d’anarchiste conservateur présente un intérêt essentiel pour comprendre ses positions qui peuvent surprendre dans son camp.

Vous n’hésitez pas à rapprocher Orwell de penseurs chrétiens comme Simone Weil, Bernanos ou Pasolini. Quels sont ses points communs avec ces derniers?

Pasolini n’était pas vraiment chrétien, puisque s’il appréciait l’Église catholique, il lui manquait la foi. Il y a aussi Chesterton, Orwell ayant été surnommé à ses débuts «le Chesterton de gauche». Mais effectivement, il y a une compatibilité entre Orwell, farouche athée, et un christianisme radical – c’est-à-dire qui va à la racine. Ces penseurs vont au bout de la logique des évangiles ou de l’épître de Jacques, en refusant la puissance de l’argent et la quête du pouvoir – la troisième tentation du Christ laisse entendre que le pouvoir terrestre appartient actuellement à Satan. D’ailleurs, cela me fait penser à Guy Debord, père du situationniste et athée militant, qui écrit dans une lettre: «Les catholiques extrémistes sont les seuls qui me paraissent sympathiques, Léon Bloy notamment.».

Pour être un peu plus précis, on retrouve chez eux ce tempérament anarchiste conservateur, que j’ai évoqué tout à l’heure. Il y a une remise en question radicale du capitalisme et du progrès. Ils sont aussi des précurseurs de l’écologie politique. Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve Orwell, Weil et Pasolini dans Radicalité: 20 penseurs vraiment critiques (L’échappée, 2013), ainsi que dans Aux origines de la décroissance: 50 penseurs (L’échappée, Le Pas de côté et Ecosociété, 2017), en compagnie cette fois de Bernnaos et Chesterton. Enfin, ce sont des esprits libres, lucides sur les erreurs de leur camp. Orwell a critiqué le rôle des communistes durant la guerre d’Espagne, Weil certaines violences de ses camarades anarchistes et écrit une lettre à Bernanos, appartenant au camp d’en face, pour lui témoigner sa «très vive admiration». Bernanos a publié Les grands cimetières sous la Lune, un énorme pamphlet contre Franco, ses soutiens catholiques, et plus largement la droite. Pour finir, Pasolini n’a pas eu de mots assez durs pour les petits-bourgeois de gauche italiens, notamment en Mai 68. Autant de liberté intellectuelle et politique est assez rare aujourd’hui.

Vous voyez en lui un promoteur du «socialisme du vécu» et du «socialisme populaire». Quelles sont les spécificités de ces deux formes de socialisme?

Je rapproche le socialisme d’Orwell et celui de Simone Weil sur ce plan. En fait, je montre que ce ne sont pas les livres et la théorie qui ont converti Orwell au socialisme, mais ce qu’il a pu vivre, en Birmanie, dans les bas-fonds parisiens et londoniens qu’il a fréquentés, à Wigan, où il a côtoyé les ouvriers, et en Espagne. Il explique d’ailleurs qu’en Catalogne il a constaté que non seulement le socialisme était désirable, mais qu’il était en plus possible.

Orwell, comme Simone Weil, plaide pour que les socialistes partent du vécu des classes populaires.

Sinon, dans Le quai de Wigan, il affirme que «le mouvement socialiste a autre chose à faire que de se transformer en une association de matérialistes dialectiques ; ce qu’il doit être, c’est une ligue des opprimés contre les oppresseurs.» Pour lui, il doit accueillir «tous ceux qui courbent l’échine devant un patron ou frissonnent à l’idée du prochain loyer à payer». C’est en cela qu’il est vraiment populaire, alors qu’il constate que les socialistes appartiennent surtout à la classe moyenne éduquée. En fait, Orwell, comme Weil, plaide pour que les socialistes partent du vécu des classes populaires, qui ne se limitent pas qu’aux ouvriers, mais qui comprennent aussi les classes moyennes inférieures – des petits boutiquiers aux fonctionnaires -, en passant par les paysans.

Alors qu’en Europe la social-démocratie est en train de mourir pour cause de faillite idéologique, la pensée d’Orwell peut-elle inspirer une nouvelle gauche?

Je l’espère en tout cas. Sa critique du progrès par exemple me paraît essentielle. Il apparaît aujourd’hui évident que le progrès technique a «fait faillite», comme le disait Orwell, et n’a pas tenu ses promesses. Il a renforcé à la fois l’aliénation capitaliste et l’exploitation des classes populaires. «Si un homme ne peut prendre plaisir au retour du printemps, pourquoi devrait-il être heureux dans une Utopie qui circonscrit le travail? Que fera-t-il du temps de loisir que lui accordera la machine?», se demande Orwell dans «Quelques réflexions avec le crapaud ordinaire».

Son équilibre entre patriotisme et internationalisme me paraît aussi vital, quand la gauche s’est aujourd’hui parfois trop perdue dans un internationalisme abstrait, croyant que la nation renvoyait toujours aux heures les plus sombres. Ainsi, l’Anglais rappelle que «la théorie selon laquelle “les prolétaires n’ont pas de patrie” […] finit toujours par être absurde dans la pratique». La nation est le seul bien de ceux qui sont privés de tout et c’est aujourd’hui le seul cadre démocratique existant aujourd’hui. Enfin Orwell représente un socialisme qui reste radical, qui refuse à la fois de se compromettre dans l’autoritarisme, mais aussi avec le mode de production capitaliste, comme le PS depuis au moins 1983.

Comment expliquez-vous le succès de mouvement dits populistes auprès des «gens ordinaires»?

Le clivage gauche-droite ne fait plus recette.

C’est simple, le clivage gauche-droite ne fait plus recette. En France, comme à l’étranger, la gauche de gouvernement a oublié les classes populaires pour se concentrer sur les classes diplômées, plus progressistes et ouvertes, et les «minorités» – qui certes appartiennent souvent aux classes populaires, mais qui ne sont pas défendues comme telles mais comme des clients ou des consommateurs. La droite de son côté a souvent fait mine de défendre les classes populaires pour les trahir au pouvoir. Pourquoi les pauvres votent à droite et Pourquoi les riches votent à gauche, du journaliste Thomas Frank, donnent des clés très intéressantes pour comprendre.

À côté, la mondialisation néolibérale ne fonctionne plus. Les élites intellectuelles, politiques et économiques sont totalement déconnectées du peuple. Christopher Lasch, grand lecteur de George Orwell, le percevait déjà dans son livre-testament, La révolte des élites et la trahison des élites. Il expliquait que «les personnes qui se situent dans les 20 % supérieurs en termes de revenus», qui «contrôlent les flux internationaux d’argent et d’informations», «se définissent moins par leur idéologie que par leur mode de vie, qui les distingue, d’une manière de moins en moins équivoque, du reste de la population». Selon lui, ils n’acceptent plus «aucune des obligations que la citoyenneté dans une forme de cité sous-entend normalement», se sont «retirés de la vie commune et ne veulent plus payer pour ce qu’ils ont cessé d’utiliser».

Cette déconnexion est de plus en plus visible. En 2005, alors que presque tous les médias et les grands partis de gouvernement militent pour le «oui» au TCE, le «non» l’emporte. On a pu voir une vraie fracture sur les revenus et l’éducation dans le résultat du vote. La séquence qui suit est très intéressante, puisque le gouvernement de Nicolas Sarkozy et le parlement se sont ensuite assis sur cette décision démocratique en 2007. Les «mouvements populistes» capitalisent sur cette fracture et ce rejet des élites.

Ces derniers ne font-ils pas tout simplement preuve de davantage de «common decency» que les partis traditionnels?

Je n’en suis pas certain. Mais ils s’en servent en tout cas mieux. La droite dite «populiste» vante les valeurs populaires, souvent pour mieux les trahir. «Votez pour interdire l’avortement et vous aurez une bonne réduction de l’impôt sur le capital (…). Votez pour faire la nique à ces universitaires politiquement corrects et vous aurez la déréglementation de l’électricité (…). Votez pour résister au terrorisme et vous aurez la privatisation de la sécurité» écrit Thomas Frank dans Pourquoi les pauvres votent à droite? La victoire de Trump illustre parfaitement cette trahison constante. Le danger avec le populisme est qu’il utilise surtout le ressentiment – contre les immigrés ou les élites – que la «common decency», justement.

La droite dite « populiste » vante les valeurs populaires, souvent pour mieux les trahir.

Pourtant, je plaide bien pour un populisme, qui substituerait le clivage gauche/droite à un clivage peuple/élites ou classes populaires/oligarchie. Mais pour qu’il ait une chance de ne pas être juste un mouvement qui flatte les bas instincts populaires, il doit s’appuyer sur l’amour des classes populaires et l’empathie vis-à-vis de ce qu’elles vivent.

Orwell n’était-il pas avant tout un littéraire dont la particularité était justement de refuser toute forme d’idéologie et de pensée en système?

Tout à fait. Il se voulait d’abord écrivain. «Il me serait impossible d’écrire un livre, voire un article de revue de quelque importance, si cela ne représentait pas aussi pour moi une expérience esthétique», explique-t-il dans Pourquoi j’écris? Il se réfère bien plus à Swift, Dickens, London ou Wells qu’à Marx – qu’il n’a probablement jamais lu de première main – Engels ou Rosa Luxemburg. Cependant, il possédait une vraie pensée politique, non systémique, mais construite.

Sylvain Tesson : « Est moderne ce qui n’est pas encore dépassé mais ne perd rien pour attendre »

Sylvain Tesson : «Depuis que nous sommes gouvernés par des machines, c’est l’accélération qui prime» (Le Figaro)

ENTRETIEN – Longtemps, il fut l’écrivain de l’aventure et des chemins de traverse. Il les aime toujours, qu’ils soient noirs ou blancs de neige. Mais au fil de ses écrits, Sylvain Tesson ouvre aussi la trace des voyages intérieurs. Et du haut de ses parois, s’affirme en observateur acéré de notre époque pressée. Avec sa manière unique de disposer des mots, il donne au Figaro sa vision du «progrès». L’accélération du temps ou «l’augmentation» de l’homme ne le fascinent pas. Et pour lui la nostalgie n’est pas un si vilain défaut.

LE FIGARO. – La question cruciale de notre époque n’est-elle pas celle de notre rapport au temps, alors que son accélération est portée au rang de vertu suprême, qu’il s’agisse de se déplacer, de communiquer ou, plus généralement, de vivre.

Sylvain TESSON. – On peut opposer deux stratégies au temps. Celle du moustique qui s’offre une orgie de sang et de lumière ou bien celle de la tortue à la longévité sacrificielle. L’homme pourrait choisir une voie médiane, alternant accélérations et pauses létales. Mais depuis que nous sommes gouvernés par les machines, c’est l’accélération qui prime. Avec la massification et la numérisation, elle est le fait social de notre temps.

L’accélération est efficace en cas de danger (demandez aux gazelles de l’Afrique). Mais elle peut être néfaste (voyez Franz Reichelt, de la Belle Époque, qui s’était jeté de la tour Eiffel avec un mauvais parachute). Dans l’accélération sociale, on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a un prédateur à nos trousses et le vide devant nous. Nous sommes des gazelles qui nous jetons de la tour Eiffel en disant : « Le monde change, il faut s’adapter » !

Le tout en le faisant sur Instagram

Phénomène inédit, l’accélération est un outil de communication. Quand un événement survient, plutôt que de nous retirer dans une grotte pour l’analyser,
on expulse un commentaire. C’est une bonne méthode de domestication collective de permettre à tout le monde – à moi le premier – de dire n’importe quoi à tout moment. Cela permet d’éviter les thèses dangereuses. S’il y avait eu Twitter aux siècles passés, les Encyclopédistes n’auraient pas préparé les Lumières ni Marx écrit Le Capital. On serait plus tranquilles ! Notons que tout ce vocabulaire du « ressenti », du « retour », du « contenu » appartient au lexique du haut-le-coeur.

C’est cela aussi l’accélération : un vomissement. En géographie physique existe un autre terme: la biostasie. C’est la phase de stabilité biologique au cours de laquelle un sol se constitue. Il faut du temps, la protection d’un couvert forestier, un équilibre, peu d’échanges. Je milite pour la biostasie culturelle.

Je ne crois pas que la rencontre, l’ouverture obligatoire, le permanent brassage et l’impératif de l’innovation soient forcément, pour une culture, des axes préférables à la biostasie. On peut certes le prétendre. On peut toujours défendre un dogme.

À rebours du dogme transhumaniste et du progrès idéalisé de l’homme augmenté, vous prônez la figure de l’homme diminué. Oui, ou du moins de l’homme ramené à sa meilleure part.

Il y a un oxymore dans le terme d’homme augmenté. Augmenter les capacités de l’homme en le dotant d’un appareillage biotechnique, c’est le diminuer. Plus exactement c’est augmenter ses fonctions par une diminution de sa nature !

J’ai plus de respect pour les génies humains que je n’ai de fascination pour le superman promis par les nouveaux laborantins. Tout ne se vaut pas. Un guide d’escalade particulièrement doué est supérieur à son « congénère augmenté » bardé de technologie et dans le corps duquel on aura greffé des GPS. Un centenaire capable de réciter Les Fleurs du mal en grillant un cigarillo m’en impose davantage qu’un homme augmenté par la chirurgie génique, le clonage et la nanotechnologie.

Nous sommes abusés par un bluff technologique comme Jacques Ellul le disait du « bluff technique ». S’en offusquer est inutile : rien ne résistera à l’emprise techniciste. C’est un tsunami de haut débit. Tout juste sommes-nous encore autorisés à trouver que la conversation entre l’homme et la machine est moins intéressante que le génie pur. Après tout, l’homme augmenté existe déjà : Shakespeare, Raphaël, Stravinsky. Les machines ne doutent de rien, n’ont pas d’odeur, ni jamais l’envie de se suicider.

Je crois que je suis technophobe et j’en profite tant que ce n’est pas encore un délit d’opinion ! Cela viendra.

Déplorez-vous un « arraisonnement » de la nature par la technique ?

Ce qui se passe sur Terre est assez impressionnant. Nous recomposons le poème initial du monde. Nous intervenons sur l’atome, le gène, la molécule, la cellule, le tissu. Nous tripotons l’infiniment petit, songeons à nous exporter dans l’espace. Déjà l’homme apprend à se soumettre à la machine (il faut dire qu’il est doué pour obéir).

Avez-vous déjà passé un portique du système Paraphe dans un aéroport ? C’est
un symbole qui annonce les lendemains radieux du technicisme global : la machine prend votre empreinte digitale et vous ouvre la porte. C’est elle qui vous autorise à passer. On entend des penseurs applaudir. Ayant peur d’apparaître dépassés, ils se réjouissent : « Nous sommes à la pointe, nous sommes la chambre d’enregistrement des innovations » ! Or je crois qu’il y a dans ce fétichisme, dans cette fascination pour la verroterie, une soif religieuse.

Au fur et à mesure que le monde se dégrade autour de nous, que les bêtes disparaissent et que les sols s’assèchent, les religions monothéistes comme les espoirs du sauvetage technologique gagnent en faveur.

Le technicisme est un messianisme. « Frères humains ! Continuons à saloper le monde réel, bientôt les puces au silicium nous sauveront et sinon, nous aurons toujours le paradis avec angelots potelés et vierges en rut ! »

Vous dénoncez ce que vous appelez le dispositif, destiné à enrégimenter et contrôler l’espèce humaine…

Les hommes passent des heures devant des écrans. Pour les gouvernements, quelle aubaine ! Si j’étais président, je m’emploierais à ce qu’il y ait la 5G partout. Car l’oeil rivé sur l’écran, on ne descend pas dans la rue pour la jacquerie. La religion était l’opium du peuple. Les écrans en sont les serpents à sonnettes. Et les hommes hypnotisés cherchent si « ça capte ».

Dans les palais, on doit murmurer : « Quand cela capte, cela les calme. » Connectez les populations, elles ne se rebiffent pas. À l’inverse, coupez le ouaib et voyez ce qui se passe. Les hommes ouvriront à nouveau Ravachol ou Bernanos, Homère ou Rimbaud et là… gare aux pouvoirs publics. Le ouaib est la nouvelle morphine : appelons cela la wifine.

Vous semblez partager les mots de Camus pour qui « la pensée d’un homme est avant tout sa nostalgie ».

Soyons honnête : qui n’est pas nostalgique, à part les gens qui ne se regardent pas dans leur miroir et ne s’aperçoivent pas que le temps les ravage ? Je suis nostalgique du temps où l’on n’avait pas besoin de se poser la question de la nostalgie.

La nostalgie, c’est la douceur, c’est un état de compassion envers tout ce qui subit l’affront du temps. Les génies transhumanistes du futur parc de techno-science ne réussiront jamais à créer une NA (nostalgie artificielle). Il est bon de pratiquer des activités à haute teneur nostalgique. L’escalade des parois : nostalgie du primate. La lecture : nostalgie du silence. La contemplation des bêtes : nostalgie des temps où l’homme était en minorité.

Êtes-vous finalement un antimoderne ?

Est moderne ce qui n’est pas encore dépassé mais ne perd rien pour attendre. Souvenez-vous du robot Moulinex. Il libérait la femme. Il produisait une purée nouvelle. Il était moderne ! Les outils numériques, vieilleries récentes, sont
les Moulinex de l’esprit. Les déchets électroniques s’accumulent. Une décharge est le meilleur temple qu’on puisse élever à la modernité considérée comme idole.

Peut-être gagne-t-on à s’avouer conservateur plutôt qu’antimoderne ?

La conservation est une noble technique car on conserve ce qui a fait ses preuves devant le temps, seul tribunal légitime. Ce qui lui résiste mérite les honneurs : quelques idées, les arts et les bêtes, les paysages. En biologie, la conservation est la question cruciale : chacun lutte pour durer. Historiquement, l’agriculture est née pour conserver les réserves. L’imprimerie pour conserver la pensée. La peinture pour conserver la vision.

En politique, même les progressistes s’emploient à conserver leurs influences, leurs privilèges. J’ai connu des progressistes qui n’avaient jamais évolué dans leurs opinions : quels zozos ! Ces types qui rêvent de la « table rase » sont très contents de trouver une table dressée pour leurs banquets.

Jusqu’où peut mener la tyrannie de l’ultra-sécurisation ?

Normalement, la sécurité devrait être une simple réponse aux effets du danger. L’ultra-sécurisation vise deux autres objectifs. D’abord, elle permet de détourner l’attention des vraies causes de la menace. Par exemple, il est plus commode d’hérisser des herses dans nos sphères privées (fouilles et portiques dans les lieux publics, contrôles de circulation) que de s’interroger s’il était judicieux d’abolir les frontières publiques.

En outre, l’obsession sécuritaire est un moyen de domestication. Pour le pouvoir, une société est une masse hydraulique. Il faut empêcher les débordements. Écoutons les antiennes : « Pour votre sécurité, votre appel sera enregistré, lavez-vous les mains, ne vous penchez pas, mangez cinq salsifis par jour. » « Oui papa », dit-on à l’État. « Oui maman », dit-on à madame le maire.

Heureusement, restent des espaces de liberté. Le rêve pour la nuit, la lecture pour le jour, l’alpinisme, l’ornithologie : des choses comme cela. Chacun possède ses lignes de fuite. Il y a cette expression des tireurs au pistolet: « cran de sûreté ». Les régisseurs du parc humain nous préparent la sûreté. Il faut préférer le cran.

Vous vous désintéressez de la vie politique ?

On peut chérir la seule dimension spirituelle de la politique : la « conduite intérieure » comme on le disait autrefois des véhicules. Ma politique, c’est
le gouvernement de notre propre vie, la traduction de grandes idées en actes modestes, réels.

Dans son Économique, Xénophon affirmait qu’un Prince devait régir un domaine avant de prétendre à la fonction suprême. Dans une ferme, les énarques se verraient confrontés à des questions concrètes, immanentes, à une obligation de résultat. Ils ne pourraient s’étourdir de mots, d’abs- tractions.

Vivre sa vie comme une aventure, tracer une ligne, cheminer à pas de Sioux dans les oc- casions de l’existence : voilà de la politique ! Défiler dans la rue pour l’accueil des déshérités du monde est un acte moins politique que d’inviter secrètement tel clochard de chair à manger une soupe de pois. Quant à faire la queue par un dimanche de beau temps pour mettre un petit bulletin dans une urne en plastique, c’est tellement ridicule qu’on est même obligé de se cacher derrière un rideau !

À écouter les débats actuels, la nuance n’est-elle pas en voie de disparition ?

Le seul territoire de la nuance, c’est l’art. Les paysages du 48e parallèle sont nuancés, de même les tons mineurs de Schubert, les demi-teintes de Monet, les joliesses de Ronsard…

Mais par nature, un débat est sans nuance. Prenons la question des migrants. « Construisons un mur », dit Viktor Orban ! « Régularisons-les tous », répond Le Clézio ! « Fasciste ! », dit-on au premier. « Curé mondain ! », dit-on au
second. Personne n’a de solution. Chacun fourbit sa proposition. La nuance consisterait à reconnaître qu’on ne doit pas laisser un malheureux se noyer mais qu’il y aura des catastrophes d’un autre ordre si l’on ouvre les vannes migratoires.

La nuance est une impasse. Mais la radicalité aussi. C’est pourquoi nous errons, mal gouvernés, dans un labyrinthe. Il faudrait commencer à songer au demi-tour. Dans l’Odyssée, Homère rappelle que l’étranger est toujours accueilli. On lui ménage une place, on le choie, on l’écoute, on l’aide (à repartir). Mais précisons qu’il ne débarque jamais en cohorte : voilà la nuance. La nuance disparaît du débat actuel parce que le réel se radicalise. Les événements se cabrent, « le temps se disloque », chaque jour grimace. L’Histoire est devenue une déesse morbide de carnaval mexicain. Que faire ? Viva el carnaval !

Grand oral de Sylvain Tesson

Il est fasciné par la figure du wanderer, personnage du romantisme allemand. Le wanderer c’est celui qui marche sans avoir forcément de destination finale, le voyageur sans attache, celui qui parcourt le monde dans le seul but de le parcourir. Sylvain Tesson est un passionné, un curieux et un érudit. De tout. Ses ouvrages sur ses très nombreux voyages réels, tel le premier publié en 1996 avec son ami et compère de route Alexandre Poussin, On a roulé sur la terre (Lafont) ou intérieurs comme son dernier, Une très légère oscillation (Les Équateurs,2017), laissent le lecteur presque sonné de tant de talent d’écriture et d’évocation.

Stégophile (celui qui aime escalader les façades), motard avec des Russes tous déjantés sur les traces de la Grande Armée napoléonienne pendant la retraite de Russie (Berezina, Guérin, 2015), authentique expert d’Homère dont il a présenté l’Iliade et l’Odyssée aux auditeurs de France Inter (Un été avec Homère), Sylvain Tesson, rescapé d’un terrible accident, est resté un infatigable coureur de pistes comme au temps des premiers trappeurs. Cet « anti-moderne » est tout indiqué pour intervenir dans le cycle « Demain les savoirs », en partenariat avec le Crédit Mutuel du Sud-Ouest. Le paradoxe n’est-il pas un des fondements de la découverte ?

France – États-Unis : un commerce équitable ?

France-Etats-Unis : un commerce équitable ?  (France Culture)

De quelles natures sont les relations transatlantiques ? Quels produits, quelles attitudes, quelles images avons-nous échangés, partagés ou déclinés ? Que doit concrètement l’Europe à l’Amérique et que doit l’Amérique à l’Europe ?

Production : Régis Debray / Réalisation : Marie-Laure Ciboulet / Avec la collaboration de Corinne Amar

France-Amérique : un échange de bons procédés : 12 rencontres inattendues

Issus d’une émission diffusée sur France Culture, douze exemples d’échanges culturels entre la France et les Etats-Unis et les métamorphoses qu’ils ont suscités dans chaque pays, du jazz à la voiture et du vin à la bande dessinée. ©Electre 2018


Le vignoble, du terroir au cépage

Bien sûr la viticulture, l’art vinicole, le goût et la science du vin, fait corps avec la culture française, comme le vignoble de Saint-Emilion avec les paysages du Bordelais, ou celui de Saumur avec les bords de Loire. Mais si cette culture du vin fait partie de notre intimité nationale et de notre histoire, nous n’en avons pas l’exclusivité, nous la partageons avec l’Italie, premier producteur et deuxième exportateur de vin dans le monde, et avec l’Espagne.

 

Le vin est porteur de cette croyance de l’absolu, en même temps que d’une interprétation de l’univers dans lequel nous nous trouvons. Périco Legasse

Que faire pour contrer l’américanisation du goût ? Comment tirer son épingle du jeu ?

L’AOP, AOC,l’appellation d’origine contrôlée, d’origine protégée pour la réglementation européenne, c’est une photographie de l’endroit. L’appellation d’origine rappelle qu’il y a des traditions anciennes, la façon d’exploiter un territoire et de mettre en avant le produit… et qu’il y a des lieux, des territoires.


Le temple, de Calvin au néo-évangélisme

La civilisation américaine, qui ricoche un peu partout en France comme ailleurs, a pour appui et fer de lance un protestantisme de fondation, mais revu et transformé en un évangélisme aux facettes multiples. Regis Debray reçoit aujourd’hui Olivier Abel.

Il ne semble pas exister de civilisations qui n’aient pas pour fondement une religion. On peut douter de l’affirmation d’André Malraux selon laquelle nous serions la première civilisation qui ne s’appuierait pas sur une religion historique mais seulement sur un système de machine.

Calvin c’est Descartes au sens où c’est une pensée de la mesure, de la finitude humaine, une pensée dans laquelle Dieu est extérieur au monde, donc le monde est entièrement désensorcelé, il est entièrement mesurable, il est juste une créature sensible et intelligible.

Olivier Abel

Quel est le Jean Calvin qui fonde l’Amérique avec les pères de la Nation américaine?

Calvin, sa pensée c’est une pensée de l’exil, soit on se révolte et on rentre dans la sédition religieuse qui est interdite par l’épître romain de Saint Paul, soit on se laisse brûler vif juste parce que certains prélats estiment qu’on n’est pas conforme à la droite doctrine de l’Église. Aux temps des idées de Luther, cela arrivait fréquemment. La solution de Calvin, qu’il découvre par hasard pour lui-même, mais qu’il va généraliser, c’est l’appel à partir : ne vous révoltez pas, interdiction de se révolter mais ne vous laissez pas non plus être le martyr. Il n’y a aucune religion de la mort chez Calvin.

Olivier Abel


Le Saxo, d’Adolphe Sax à Lester Young

Le saxophone doit son existence et son nom à Adolphe Sax. Ce dernier est Belge et est né en 1814 et mort en 1894. C’est lui qui a inventé sur les bords de la Meuse à Dinant, l’instrument « le plus proche de la voix humaine ». Pénétrez avec Régis Debray dans les arcanes du jazz.

Il a révolutionné en Europe, non seulement les fanfares de musiques militaires mais la musique classique, Rossini, Berlioz et Bizet en ont tiré le plus grand profit. La « grosse pipe de métal » comme l’appelait Cocteau est arrivée par la suite à La Nouvelle-Orléans, la patrie des Spirituals et des blues. Puis elle est remontée à Chicago et New York, et Charlie Parker, Coltrane et Sonny Rollins lui ont donné ses lettres de noblesse, à côté de la trompette et de la clarinette. Le saxo est revenu en Europe après la Première Guerre mondiale où il a notamment, via le phonographe, sauvé Jean-Paul Sartre du plus noir désespoir. Ce sont « les sons blancs et acidulés d’un saxophone » à la fin de La Nausée qui lavent Roquentin, son double, du péché d’exister… lorsqu’il écoute une mélodie impérissable « Some of these days you’ll miss me, honey ».

D’où vient ce mot « jazz » ? Comment ne pas l’utiliser à tort et à travers ?

Le mot est récusé par tous les grands musiciens, depuis Amstrong jusqu’à Archie Shepp […] parce que les musiciens afro-américains avaient le sentiment très précis que ce mot avait été, non pas inventé, mais en tout cas popularisé par les studios de cinéma d’une part et par l’industrie de la musique blanche.

Francis Marmande


Le Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir à Kate Millett

Il n’y a pas de meilleur indice du degré ou de la nature d’une civilisation, dans quelque pays que ce soit, que la place dévolue à la femme et la nature des relations entre les sexes – que ce soit dans la famille ou en dehors.

Ce marqueur anthropologique embrasse les deux sens du mot « civilisation » : au singulier, c’est le polissage des mœurs, et au pluriel c’est la couleur locale de chaque pays. En tout cas, dans le notre et en Europe, un mal civilisé, un mal qui émerge de la barbarie se doit d’être polissé, courtois, respectueux envers les dames, et depuis le XVIIe siècle, la galanterie est un attribut, un signe distinctif de la civilité française. Un trait d’Ancien Régime, certes liés à beaucoup d’autres – à la cour, au marivaudage – mais un trait qui a survécu à l’égalisation des conditions, et reste aux yeux des étrangers un label de civilisation… un label de « francité ».

Comment le livre de Simone De Beauvoir, Le Deuxième Sexe, a-t-il été reçu aux États-Unis et dans quel contexte ? Où en était le féminisme auparavant ?

Le Deuxième Sexe, à sa parution aux États-Unis a été véritablement très très bien reçu par les femmes. D’ailleurs Kate Millett, qui est une des grandes féministes américaines, a dit : ‘it was a revelation’. C’était une révélation.

Françoise Gaillard


La pizza, de Naples à Pizza Hut

Les civilisations qui marchent bien ont une caractéristique : elles intègrent les traits de cultures étrangères, elles les ingurgitent, elles les adoptent, mais elles les décloisonnent et les recyclent tous azimuts. Réflexions sur la pizza comme marqueur social et culturel.

Le marché et le commerce ont toujours été des agents de civilisations. En ce sens, Pizza Hut, entreprise florissante, s’il en est, fait partie intégrante d’une mondialisation à l’américaine. Et la métamorphose, en un demi-siècle, de la pizza napolitaine à un met réservé aux plus pauvres, dans le plat le plus international qui soit, témoigne de cette aptitude des grandes civilisations à faire feu de tout bois et de toute farine. L’offre nutritive est une composante du « soft power ».

La pizza est-elle transclasse ou bien est-elle un marqueur social ?


Les californismes, du franglais au globish

En ce qui concerne les enseignes, les pubs ou encore les mots que nous utilisons chaque jour… il y a de loin un pôle dominant qui fascine et façonne notre langage, notre manière de parler : l’anglo-américain sous le nom de « globish » irrigue à présent les cerveaux du globe entier.

Et le français s’en ressent un peu plus que les autres, dans la mesure où notre langue, avait atteint, certains disent depuis le XIIIe siècle au moment des croisades, une certaine universalité vantée par Rivarol et Voltaire. Et peut-être que cette prétention ou cette assurance l’ont fait un peu s’endormir sur ses lauriers. En tout cas, quand on évoque les questions de langues, on ne caresse pas l’épiderme d’une civilisation, on touche à ce qu’elle a de plus intime.

Faut-il s’inquiéter pour l’avenir de la langue ?

Oui et non, cela dépend du péril. Quel est le vrai péril en la demeure ? Les linguistes québécois et les spécialistes linguistes de cette belle province ont l’habitude de distinguer le statut d’une langue et son corps. Le statut c’est son emploi, sa représentation, sa fonction sociale. Et son corps, c’est telle qu’elle est, les mots, le lexique, les anglicismes. Ce sont deux questions différentes.

Ce n’est pas parce qu’une langue a 10%, 20%, 30%, 90% d’emprunts, qu’elle va basculer, qu’elle va disparaître.

Bernard Cerquiglini


Le polar, de Chandler à Manchette

Il y a, en matière de roman policier, un lien inaugural entre l’Amérique et la France… il date de 1841. Souvenons-nous c’est un Américain, Edgar Poe qui a établi les règles du genre. Son détective est un Français, Dupin, et la rue « Morgue » où s’est commis le double crime est une rue de Paris.

Cela dit, c’est tout de même dans l’Amérique urbaine de la prohibition et d’Al Capone dans l’entre-deux-guerres que le style appelé là-bas « hard boy », le « dur à cuire » a pris ses marques et nous a communiqué ses marques avec Dashiell Hammett, James M. Cain, Horace McCoy et tous les classiques du genre que nous vénérons en France.

Comment est née chez Gallimard la Série noire en 1945 ?

Il y avait un passé, même plusieurs passés. Pour être précis, il faut remonter vingt ans en arrière parce que ça commence en 1925. Gaston Gallimard est alors, seul maître à bord de sa maison, de cette maison qui a d’ailleurs été créée par un grand amateur de polar, André Gide. […] Mais il essaie de diversifier le catalogue de sa maison, de constituer un catalogue avec cette idée, retour d’Amérique, de constituer une maison d’édition – c’est assez surprenant quand on entend ça – très commerciale. Ça c’est vraiment son projet.

Le moment extrêmement important, le « turning point » à l’américaine, est l’apparition du « Faucon maltais » de Dashiell Hammett en 1930. Ce qui est considéré comme le roman modèle de ce nouvel art du roman policier.


La BD, du comic strip à Schuiten

C’est un Suisse francophone, Töpffer (1799-1846) qui a eu le premier l’idée de raconter une histoire à travers une succession de vignettes – idée saluée par Goethe. Aujourd’hui Régis Debray analyse la bande-dessinée avec Benoit Peteers.

L’Amérique fut et reste assurément la patrie d’adoption des nouveaux imaginaires. C’est là que sont nés les premiers comics à grandes circulations. C’était un médium de masse qui convenait autant aux patrons de presse, via le supplément dominical des quotidiens, qu’à un pays voué au culte de l’enfant roi, via entre autres les studios de Walt Disney.

Comment sommes-nous passés de la très européenne littérature en estampe du XIXe siècle aux comics très américain du XXe siècle ?

Il y a d’abord eu une fable, celle de la naissance de la bande-dessinée, aux Etats-Unis vers 1895 avec le « Yellow Kid » de Outcault. C’est une fable étrange parce qu’on faisait naître la bande-dessinée avec le cinéma.

Tout d’un coup, pour mettre en scène le phonographe d’Edison – croisement des médias – Outcault utilise la bulle.

Benoit Peteers


La Bagnole, de la Cadillac à la R12

Entre la Beauce et le Middle-Ouest il y a plus qu’une différence kilométrique, il y a une différence de qualité, de sensibilité, dans la manière de prendre en charge le monde extérieur. Cette manière dépend beaucoup des véhicules utilisés.

L’espace européen abrite des lieux de séjours, il est domestiqué, travaillé, quadrillé, sculpté, creusé, alors que l’espace américain est déplacement, excitation, dynamisme. Ce n’est pas pour rien si la route est son blason. Il y a même un vertige spatial aux Etats-Unis. La domestication de ce vertige donne aux moyens de transport un rôle emblématique, qu’il s’agisse de la Road Movie jusqu’à la fusée spatiale.

La soif de mobilité fait corps avec « l’American way of life » comme elle fait corps avec le rêve américain.

Régis Debray

Quels sont les archétypes de l’automobile en Europe et aux Etats-Unis et en quoi ces archétypes s’opposent-ils ?

D’un côté il y a l’automobile classique américaine, celle qui s’appelle Chevrolet, Pontiac, Oldsmobile, Buick […] Elles ont toutes les mêmes caractéristiques au moins dans l’âge classique. Ce sont de belles américaines, elles sont grandes, elles sont lourdes, elles ont des moteurs pas très performants, elles consomment beaucoup d’essence…

Catherine Bertho-Lavenir


Le Remake, de Billancourt à Hollywood

A quelque chose malheur est bon… une infortune pèse sur le cinéma français et sa projection aux Etats-Unis.

C’est que le public américain dédaigne le fait que tout « ce qui ne demande aucun effort n’est que temps perdu », comme disait Valery, donc il ne supporte pas les sous-titres à l’écran et ne saurait non plus endurer le doublage. Mais ce qui pourrait passer pour rédhibitoire s’est en réalité avéré une aubaine pour notre 7e art. Il rebondit et se redéploie outre-atlantique sous forme de « remake ».

Le fait qu’Hollywood copie Billancourt, et non l’inverse, cela pourrait même flatter l’orgueil national, tout en nous rappelant que nos vedettes de cinéma, hormis de très rares exceptions, je pense à Montand ou Depardieu, ne sont célèbres qu’à l’intérieur de nos frontières.

Régis Debray

Comment définir exactement le « remake » est-ce une copie ou une adaptation?

Un « remake » est une nouvelle version d’un film déjà tourné. […] Un « remake » ce n’est pas un plagiat, ce n’est pas une copie frauduleuse.

Raphaëlle Moine

Sylvain Tesson – Un été avec Homère

Homère continue de nous aider à vivre. Un été avec Homère ou l’Iliade et l’Odyssée comme on ne vous les a jamais racontées.Un voyage entre  la mythologie et le monde d’aujourd’hui,érudit, épique, drolatique, époustouflant.

Au long de l’Iliade et de l’Odyssée chatoient la lumière, l’adhésion au monde, la tendresse pour les bêtes, les forêts – en un mot, la douceur de la vie. N’entendez-vous pas la musique des ressacs en ouvrant ces deux livres ? Certes, le choc des armes la recouvre parfois. Mais elle revient toujours, cette chanson d’amour adressée à notre part de vie sur la terre. Homère est le musicien. Nous vivons dans l’écho de sa symphonie. »

Pour écrire Un été avec Homère, Sylvain Tesson s’est retiré sur une île des Cyclades, au bord de la mer Égée, dans la lumière, l’écume et le vent. « Nous sommes les enfants de notre paysage », écrivait Lawrence Durrell.

Un été avec Homère est à l’origine une série d’émissions diffusées pendant l’été 2017 sur France Inter. 

Voyage dans le temps avec Sylvain Tesson. Dans « Un été avec Homère », qu’il publie aux éditions des Équateurs, l’écrivain-voyageur vous invite à le suivre sur les traces de Lawrence Durrell, l’auteur de « L’Iliade » et « L’Odyssée ». Du bord de la mer Égée, où il s’est retiré sur une île des Cyclades, dans la lumière, l’écume et le vent.

La Grande Librairie – France 5


Un été avec Homère (France Inter)

Sylvain Tesson propose sur France Inter pendant tout l’été de s’intéresser à l’oeuvre d’Homère, le poète derrière « L’Iliade » et « L’Odyssée »…

Mais que sait-on vraiment d’Homère ? On sait qu’Homère a vécu au VIIIe siècle avant JC : « 400 ans avant moi » dit Hérodote. Donc Homère n’est pas un reporter de guerre puisque la guerre de Troie qui constitue le sujet de l’Illiade a eu lieu en 1200 avant JC, selon les découvertes archéologiques initiées par Heinrich Schliemann dans les steppes de l’Asie mineure.

Le civilisation mycénienne a rayonné de 1400 à 900 avant JC – puis elle a disparu. Il y a eu donc eu 400 ans de transmissions orales, de souvenirs, de légendes, d’épopées, avant qu’un être affublé du nom d’Homère ne rassemble tous ces matériaux pour constituer son poème.

Mais attention, Homère, qu’il soit un artiste symboliste ou un documentaliste, est d’abord un poète. Il veut clamer son chant sur la beauté de la vie et la tragédie du monde.

Soit il y eu un génie pur. Un piète aveugle qui aurait tout inventé. Un démiurge doublé d’un monstre qui aurait inventé la littérature comme on découvre le feu.

Soit Homère est le nom qui se dégage d’une lignée de rhapsodes, c’est-à-dire de poètes tels qu’ils coururent jusqu’à une date récente sur les rivages de la mer Égée, capables de réciter de longs poèmes de mémoire (des milliers de vers !). Ils auraient au fil des siècles rassemblé des traditions ; ils auraient rapiécés un texte comme on répare un manteau d’Arlequin. Ils y auraient ajouté une pièce par-ci, un morceau de bravoure par là. Bref l’Iliade et l’Odyssée seraient cette mise en ordre de traditions orales. Cela permet d’expliquer les passages disparates bizarrement polyphoniques.

Ou alors, c’est la troisième possibilité et c’est la thèse de Jacqueline de Romilly, la vérité est à mi-chemin et Homère aurait lui même assemblé des récits de la tradition orale en les collectant, en leur donnant une forme, un style, sa manière artistique à lui, sa tournure. Il aurait été l’alchimiste, mélangeant des hauts faits et des épisodes, pas forcément contemporains les uns des autres.

Alors, si on y réfléchit bien, est-ce que cette méthode de cuisine artistique n’est pas ce qu’on pourrait appeler l’inspiration ?

Mais après tout puisqu’Homère convoque Mnémosyne, la muse de la mémoire, pour nous raconter ses histoires, finalement peu importe de savoir qui en est le scribe. Quelque fut la source, multiple ou unique, Homère fut contemporain de l’époque ou les Grecs s’inspirèrent de l’alphabet phénicien et retrouvèrent un usage de l’écriture qui avait disparu pendant les âges sombres qui suivirent l’effondrement de Mycène.

Les savants se demandent toujours si l’Iliade et l’Odyssée décrivent les société de Mycène ou celles des âges obscures qui lui succédèrent et pendant lesquelles les migrations indo-européennes amenèrent des guerriers aux longs cheveux blonds dans les archipels de la mer Egée.

Homère est avant tout le nom d’un miracle : ce moment où l’humanité fixa dans sa mémoire une réflexion sur sa propre condition. Et puis, fi de ces enquêtes byzantines : après tout, est-ce qu’on a besoin de savoir que Balzac buvait du café pour apprécier la Comédie Humaine ?

L’Iliade, un poème vieux de plus de 2500 ans venu de la mer qui pétille à nos oreilles. Comment expliquer son incroyable modernité ?

Un poème, surgi de la mémoire, explose dans l’éternité. Comment expliquer qu’un récit vieux de plus de 2500 ans, jailli de la mer éternelle, résonne à nos oreilles avec tant de jeunesse, avec un pétillement aussi vivace que celui du ressac sur une côte de marbre. Pourquoi ces vers paraissent-ils avoir été écrits ce matin par un très vieux frère immortel pour nous apprendre de quoi seront faits nos lendemains ?

Je vois deux hypothèses à cela : soit les dieux dont Homère se fait le chantre ont existé et ils ont inspiré leur hagiographe. Ces vers étaient donc faits pour rencontrer notre époque. Soit rien n’a changé sous le soleil de Zeus et les thèmes qui traversent les poèmes ; la guerre, la gloire, la grandeur, la mort, sont le combustible impérissable de l’éternel retour. Mais dans les deux cas, le poème homérique est un poème éternel car l’homme, s’il a changé d’habits, est exactement le même personnage misérable et grandiose, qu’il soit casqué sur la plaine de Troie ou en train d’attendre l’autobus dans la France de 2017…

Homère est notre très vieux compagnon d’aujourd’hui, demandons-lui ce qu’il a encore à nous dire…


Sylvain Tesson passe « Un été avec Homère » sur France Inter (Telerama)

Retour au format long pour la série à succès “Un été avec…”. Chaque samedi à 19h15, l’auteur de “Dans les forêts de Sibérie” prend le micro et transmet sa passion contagieuse pour “L’Iliade” et “L’Odyssée”. Rencontre.

Ulysse et Télémaque

Lui-même écoute assez peu la radio, ou alors France Musique. Sylvain Tesson en est pourtant un hôte régulier, invité privilégié lorsque son actualité littéraire l’y conduit. Cet été, l’écrivain prend lui-même le micro, ajoutant son nom à la liste d’intellectuels auteurs de la collection Un été avec… sur France Inter. Au plus près d’Homère et de L’Iliade et L’Odyssée, il délivre chaque samedi à 19h15 une émission dense, riche, parfois ardue, mais portée par une belle langue et une admiration contagieuse.

Comment ce projet est-il né ?

Je suis très ami avec Olivier Fribourg, le patron des éditions des Equateurs qui s’occupe de la partie imprimée de l’opération Un été avec… (Proust par Raphaël Enthoven et d’autres, Machiavel par Patrick Boucheron, Baudelaire et Montaigne par Antoine Compagnon, Victor Hugo par Guillaume Gallienne). J’ai donc été présenté à la station. Au début, on m’a proposé de m’intéresser à Jack London ; j’ai préféré Homère, un auteur que je porte en moi. Pardon, c’est idiot ce que je dis : tout le monde porte Homère en lui. En tout cas, ça me renouvelait davantage que London, moi qui ai vécu des années très « londoniennes » au cours desquelles je me suis beaucoup baladé, j’ai vécu au grand air, dans les bois, j’ai fait des voyages…

Vous n’aviez jamais écrit pour la radio…

Découvrir l’écriture radiophonique m’a enthousiasmé. Elle transforme le style, mais aussi la structure du propos, donc celle de la pensée. Surtout, vous écrivez en sachant qu’il y a quelqu’un derrière le poste – alors que lorsque vous écrivez un livre, vous pensez que vous ne serez jamais lu. Là il y a… comment appelle-t-on ça en économie ? Ah oui ! Il y a une obligation de résultat. L’auditeur est là, vous le savez, vous êtes assuré d’atteindre des oreilles.

Cela ne vous a pas procuré de trac particulier ?

Non… Plutôt le sentiment de ne pas être bon. Je n’aime pas ma voix, j’ai des problèmes d’élocution et l’impression d’avoir une patate chaude dans la bouche, de produire un épouvantable gloubi-boulga. On m’a dit que non. Je crois que je permets à ma réalisatrice, Audrey Ripoull, d’exercer son sens de la compassion. (rires)

Les dernières formules d’Un été avec… privilégiaient le format court. Pourquoi être revenu à une formule plus longue ?

La question s’est posée, car je pensais me sentir mieux dans la forme de la pastille : j’aime l’aphorisme, la pensée bloc-notes. Mais Homère est un tel continent, un tel voyage… Il est tellement total que pour réussir à précipiter ça, au sens chimique du terme, dans un espace de deux minutes nécessite un esprit de synthèse que je n’ai pas.

Pourquoi dites-vous que nous portons tous Homère en nous ?

Soit on est un pratiquant – au sens religieux du terme, puisque c’est une mythologie – et on baigne dans l’illumination de L’Iliade et L’Odyssée depuis sa scolarité. Soit on a refermé les ouvrages quand on était môme et on ignore qu’on est baigné d’histoires homériques.

Est-ce l’idée qui sous-tend la série ?

Non, c’est ce qui l’introduit. Dans le monde du transhumanisme, de la révolution digitale, de la réécriture du gène, de l’atome, etc., Homère a des choses à nous dire. Une voix qui surgit de 2500 ans, ça remonte, comme dirait ma grand-mère. Eh bien c’est étonnamment instructif.

Par quels thèmes l’abordez-vous ?

Ce mec est arrivé, au huitième siècle avant Jésus-Christ, alors qu’il n’y avait pas de littérature. Il a composé deux poèmes comportant tout le spectre de nos sentiments et les grands défis qui se posent dans le cadre rapide de nos existences – à l’époque, on ne vivait pas quatre-vingts ans ! Il sera donc question du destin et de la liberté, de la gloire versus la vie pépère – la bonne vie, comme disaient les Grecs –, de la mort, de l’héroïsme – la grande question homérique ! –, de l’acceptation-soumission, du voyage, de géographie, de beauté, de poésie. Tout cela a déjà été commenté, étudié, analysé ; avec les grands textes religieux, L’Iliade et L’Odyssée sont des œuvres qui ont fourni le plus de commentaires – au mieux – et de bavardages – au pire. J’espère davantage être dans le commentaire que le bavardage !

Le risque était grand de ne pas y parvenir !

Je me suis débarrassé de l’intimidation que me procuraient mes prédécesseurs en décidant de me servir de ces textes comme d’un Tao Te King, le manuel de l’existence de Lao Tseu. Sinon au départ, je me disais : Mon dieu ! N’y a-t-il pas une absurdité à ajouter mon petit caillou au sommet de l’Himalaya ?