Tzvetan Todorov : « La tentation du Bien est beaucoup plus dangereuse que celle du Mal »

« La tentation du Bien est beaucoup plus dangereuse que celle du Mal » (Le Monde)

Qu’est-ce qui fait qu’un individu s’attache plutôt à des héros bénéfiques ou bien à des héros maléfiques ? La tentation du Mal est-elle aussi puissante que la tentation du Bien ?

T. T. :Pour moi, la tentation du Mal n’existe presque pas, elle est très marginale à mes yeux. Il existe sans doute quelques marginaux ici et là qui veulent conclure un pacte avec le diable et faire régner le Mal sur la Terre, mais de ce point de vue je reste plutôt disciple de Grossman, pour qui le Mal vient essentiellement de ceux qui veulent imposer le Bien aux autres. La tentation du Bien me semble donc beaucoup plus dangereuse que la tentation du Mal.

Je dirais, au risque d’être mal compris, que tous les grands criminels de l’histoire ont été animés par le désir de répandre le Bien. Même Hitler, notre mal exemplaire, qui souhaitait effectivement le Mal pour toutes sortes de populations, en même temps espérait le Bien pour la race élue germanique aryenne à laquelle il prétendait appartenir.

C’est encore plus évident pour le communisme, qui est une utopie universaliste, même si, pour réaliser cette universalité, il aurait fallu éliminer plusieurs segments sociaux de cette même humanité, qui ne méritaient pas d’exister : la bourgeoisie, les koulaks, etc. Les djihadistes d’aujourd’hui ne me paraissent pas animés par le désir de faire le Mal, mais de faire le Bien, par des moyens que nous jugeons absolument abominables.

Pour cette raison, je préfère ne pas parler de « nouveaux barbares ». Parce que la barbarie, qu’est-ce que c’est ? La barbarie n’est pas l’état primitif de l’humanité : depuis les premières traces de vie humaine, on trouve aussi des preuves de générosité, d’entraide. De nos jours, les anthropologues et les paléontologues affirment que l’espèce humaine a su survivre et s’imposer, alors qu’elle n’était pas la plus forte physiquement, grâce à l’intensité de la coopération entre ses membres, lui permettant de se défendre contre les menaces qui la guettaient.

La barbarie, c’est plutôt le refus de la pleine humanité de l’autre. Or bombarder de façon systématique une ville au Moyen-Orient n’est pas moins barbare que d’égorger un individu dans une église française. Cela détruit même beaucoup plus de personnes. Lors des attentats dont Paris a été victime dernièrement, on a sous-estimé l’élément de ressentiment, de vengeance, de représailles, qui était immédiatement mis en avant quand on a pu interroger ces individus ou dans leurs déclarations au moment de leurs actes. Ils n’agissaient pas de façon irrationnelle, puisqu’ils pensaient atteindre les objectifs qui étaient les leurs en tuant indifféremment des personnes qui se trouvaient sur leur chemin : ils voulaient répondre à la guerre par la guerre, ce qui est une logique hélas répandue dans l’histoire de l’humanité.

Qu’est-ce qui fait qu’on bascule du côté de la tuerie au nom d’une idéologie ?

T. T. : Le jugement moral se constitue à plusieurs niveaux successifs. Au départ, la distinction même du Bien et du Mal peut être absente, faute d’avoir entouré le petit être humain par des soins et de l’avoir protégé par des attachements. Le résultat de ce manque est le nihilisme radical. Le deuxième pas dans l’acquisition du sens moral consiste à dissocier l’opposition du Bien et du Mal de celle entre Je et Autrui ou entre Nous et les Autres ; l’adversaire ici est l’égoïsme ou, sur le plan collectif, l’ethnocentrisme. Enfin le troisième degré consiste à renoncer à toute répartition systématique du Bien et du Mal, à ne pas situer ces termes dans une quelconque partie de l’humanité, mais à admettre que ces jugements peuvent s’appliquer aussi bien à nous qu’aux autres. Donc, à combattre le manichéisme du jugement.

A chacun de ces stades peut s’installer la perversité dont on parle. Il n’existe pas deux espèces d’êtres humains, les uns qui risquent de fauter et les autres, dont nous ferions partie, à qui ça n’arrivera jamais. D’un autre côté, si on s’ouvrait à une compassion universelle, on ne pourrait plus vivre, on devrait aider tous les sans-abri, tous les mendiants qu’on rencontre dans la rue et partager avec eux ce qu’on a, or on ne le fait pas et on ne peut le faire – sauf si on est un saint. Il y a une sorte d’équilibre qui doit s’établir entre la protection de soi et le mouvement vers autrui. Mais ignorer l’existence des autres, c’est cesser d’être pleinement humain.

Donc, contrairement à ce que l’on dit souvent, notamment à propos du djihadisme, il faut chercher à le comprendre, et non pas refuser, par principe, l’explication ?

T. T. : Très souvent, ces jeunes qui s’égarent dans le djihad cherchent un sens à donner à leur vie, car ils ont l’impression que la vie autour d’eux n’a pas de finalité. S’ajoute à leurs échecs scolaires et professionnels le manque de cadre institutionnel et spirituel. Quand je suis venu en France en 1963, il existait un encadrement idéologique très puissant des jeunesses communistes et des jeunesses catholiques. Tout cela a disparu de notre horizon et le seul épanouissement, le seul aboutissement des efforts individuels, c’est de devenir riche, de pouvoir s’offrir tel ou tel signe extérieur de réussite sociale.

De façon morbide, le djihad est le signe de cette quête globale de sens. Il est la marque de cette volonté de s’engager dans un projet collectif qui frappe souvent des personnes qui jusque-là étaient en prison pour des petits vols et des menus crimes, mais qui cessent de trafiquer, de boire ou de fumer du haschisch pour être au service d’une doctrine vraie, de ce « Un » dont vous parliez tout à l’heure. Ils sont d’abord prêts à sacrifier la vie d’autrui, mais ensuite la leur aussi.

Y a-t-il des héros ou des contre-récits qui pourraient permettre de structurer davantage leur univers mental ?

T. T. : Oui, je crois beaucoup à cette force du récit, qui est bien plus grande que celle des doctrines abstraites et qui peut nous marquer en profondeur sans que nous en soyons conscients. Ces récits peuvent prendre la forme d’images idéelles, comme Tarzan et Zorro pour Boris Cyrulnik. Mais il y en a beaucoup d’autres encore. Dans mes livres, j’essaie de raconter moi-même des histoires, que ce soit la conquête de l’Amérique ou la seconde guerre mondiale. Mais c’est un travail qui doit se répercuter dans notre culture politique et dans notre éducation.

Dans une classe d’une école parisienne aujourd’hui, on trouve des enfants de quinze origines différentes. Comment, sans rire, leur parler de nos ancêtres les Gaulois ? Je ne pense pas pour autant qu’il faudrait leur enseigner l’histoire ou la mémoire des quinze nationalités qui se retrouvent dans cette classe. On doit leur apprendre une histoire de la culture dominante, celle du pays où l’on se trouve, mais de manière critique, c’est-à-dire où l’on n’identifie aucune nation avec le Bien ou le Mal. L’histoire peut permettre de comprendre comment une nation ou une culture peut glisser et basculer dans le Mal, mais aussi s’élever au-dessus de ses intérêts mesquins du moment et contribuer ainsi à une meilleure vie commune. Bref, sortir du manichéisme qui revient en force aujourd’hui.

Comment expliquez-vous ce qui apparaît comme une déprime collective française ?

T. T. : Pour quelqu’un qui a sillonné plusieurs pays, il y a en France un pessimisme, une déprime, une complaisance excessive à observer le déclin, que je m’explique par le fait qu’au XXe siècle la France est passée d’un statut de puissance mondiale à un statut de puissance de deuxième ordre. Cela conditionne en partie cette mauvaise humeur, constitutive aujourd’hui de l’esprit français.

Pourtant, les attentats et le retour du tragique de l’Histoire sur notre sol ont bel et bien miné le quotidien de chacun… La France serait-elle une nation résiliente ?

T. T. : Je vois paradoxalement quelque chose de positif dans cette situation. Bien sûr, on ne peut se réjouir de l’existence de ces victimes en France. Mais il est salutaire de prendre conscience de la dimension tragique de l’Histoire, de ce que la violence n’est pas éliminée de la condition humaine juste parce qu’en Europe les Etats ne sont plus en guerre les uns contre les autres.

Hervé Juvin – Les perspectives du transhumanisme

Conférence d’Hervé Juvin, essayiste et économiste français, au Parlement européen le 31 janvier 2017

La condition politique repose sur la séparation des groupes humains qui assure leur diversité. Jusqu’ici cette séparation entre les hommes provenait de la langue, des mœurs, des lois et des cultures, et se traduisait par le phénomène universel de la frontière : on traçait des séparations matérielles entre «nous» et les «autres». Il s’agissait d’une séparation géographique, matérielle, et horizontale.

Depuis une trentaine d’années, on assiste à un phénomène nouveau, une forme de transgression qui se traduit par le « tout est possible » ou « le monde est à nous ». Tout cela est en train de faire naitre une nouvelle séparation qui bouleverse radicalement tout ce qui faisait société.  Cet espoir un peu fou, c’est le transhumanisme : il propose de s’affranchir totalement de la condition humaine et veut en finir avec toutes les limites, toutes les déterminations de la nature.

Cette idéologie des « trans » vise à construire un homme hors-sol, délié de toute origine, et déterminé uniquement par sa propre volonté. C’est le retour du mythe de l’homme nouveau appuyé sur un délire scientiste qui voudrait que chacun soit à lui-même son petit Dieu autocréateur, pur produit de son désir, de ses intérêts ou de sa volonté propre.

C’est cela, la « grande séparation » : la fabrique d’un homme sans origines, sans liens et sans foi, mais qui a chaque instant se choisit lui-même et choisit qui il est.

Enquête sur le totalitarisme de demain.

Version mp3 – Ekouter.net

Les Chemins de la philosophie – George Orwell

George Orwell, what else ? – Les Chemins de la philosophie (France Culture)

orwell


Comment Eric Blair est-il devenu George Orwell ?

Depuis l’élection de Donald Trump, le roman dystopique « 1984 » est en tête des ventes aux Etats-Unis. Quels sont les points commun entre Big brother et l’Amérique d’aujourd’hui ? entre le globish et le Novlangue ?

Un auteur est-il jamais vraiment « d’actualité » ? Au fond, peu importe. Saisissons cette occasion pour découvrir, en 4 émissions, l’oeuvre de George Orwell, cet auteur hors du commun, de ses textes autobiographiques (Quai de Wigan) à ses chroniques de journalistes (A ma guise), en passant par la Ferme des animaux et bien sûr 1984.

Le texte du jour

« Tu avais raison quand tu as dit que je n’allais pas bien. Je vais un peu mieux maintenant mais je me suis senti souffrant pendant environ quinze jours. […] Je n’arrive pas à faire le moindre effort. Marcher plus d’un kilomètre ou soulever quelque chose d’un peu lourd, et surtout avoir froid, me chamboule immédiatement. Même en sortant simplement le soir pour rentrer les vaches, je finis par avoir de la température. Par ailleurs, tant que je mène une sorte de vie sénile, je me sens en forme et j’ai l’impression d’être capable de travailler comme d’habitude. Je me suis tellement habitué à travailler au lit que je crois que je préfère ça, bien qu’évidemment il soit un peu problématique de taper à la machine. Je me bats avec les dernières étapes de ce sacré livre, que je suis supposé terminer pour début décembre, et j’y parviendrai si je ne retombe pas malade. Il aurait été terminé au printemps s’il n’y avait pas eu cette maladie.

[…] La ferme s’organise. [Bill Dunn] a maintenant une cinquantaine de moutons et une dizaine de vaches, dont certaines m’appartiennent. Nous avons aussi un cochon que nous n’allons pas tarder à transformer en bacon. […] Nous avons maintenant un bon petit jardin. Bien sûr, il est en partie revenu à l’état sauvage parce que je ne peux pas beaucoup y travailler, mais j’ai l’espoir de faire retourner la terre cet hiver par un ouvrier irlandais et, même cette année, nous avons eu pas mal de fleurs et des tas de fraises. Richard semble s’intéresser à la ferme et aux travaux agricoles, il m’aide au jardin et est parfois très utile. J’aimerais bien qu’il soit fermier quand il sera grand, en fait je ne serais pas surpris que tous ceux qui parviendront à survivre soient obligés de le devenir, mais je ne vais certainement pas le forcer.

J’ignore quand je vais me rendre à Londres. Je dois d’abord terminer ce livre, et je n’ai pas envie d’être à Londres juste avant Noël. J’ai pensé venir en janvier, mais je dois attendre d’être suffisamment en forme pour voyager. J’ai un peu perdu le contact avec ce qui se passe, en partie parce que la pile de ma radio est très faible, mais tout a l’air assez sombre. Je ne crois pas personnellement qu’une guerre totale et meurtrière puisse survenir aujourd’hui, seulement des « incidents » comme nous en avions tout le temps l’habitude entre la Russie et le Japon, mais je suppose que la guerre atomique est à présent une certitude dans les prochaines années. […]

Un aigle survole le champ devant la maison. Ils viennent toujours ici quand il y a du vent. »

George Orwell,Une vie en lettres, correspondance, 1903-1950, Agone, Banc d’essais, traduction Bernard Hoepffner, 2014. Lettre à David Astor du 9 octobre 1948, pp. 536-538.

Lectures

George Orwell, Le quai de Wigan, 1937, Champ libre, 1982, traduction Michel Pétris, chap. IX, pp. 166-167.

George Orwell, Hommage à la Catalogne, Éditions Champ libre, 1938, 1982 pp. 111-112

George Orwell, Une vie en lettres, correspondance, 1903-1950, Agone, Banc d’essais, traduction Bernard Hoepffner, 2014. Lettre à David Astor du 9 octobre 1948, pp. 536-538.

Intervenants


Apologie de la décence ordinaire

Quelle est cette décence dont parle Orwell ? Est-elle réservée aux ouvriers ? Pourquoi devrait-elle être à l’origine du socialisme ?

« Dans un foyer ouvrier […] on respire une atmosphère de chaleur, de décence vraie, de profonde humanité qu’il n’est pas si facile de retrouver ailleurs. » Orwell nous invite à résister à la falsification des faits grâce à cette décence… une invitation qui n’a rien perdu de son actualité. Découvrez le très brillant Bruce Bégout nous en parler.

Le texte du jour

« Dans un foyer ouvrier – je ne parle pas ici des familles de chômeurs, mais de celles qui vivent dans une relative aisance – on respire une atmosphère de chaleur, de décence vraie, de profonde humanité qu’il n’est pas si facile de retrouver ailleurs. Je dirais même qu’un travailleur manuel, à condition qu’il ait un emploi stable et un bon salaire – condition qui se fait de plus en plus précaire – a beaucoup plus de chances d’être heureux qu’un homme qui a « fait des études ». La vie qu’il connaît parmi les siens semble plus naturellement encline à prendre une orientation saine et harmonieuse. J’ai souvent été frappé par l’impression de tranquille plénitude, de parfaite symétrie si vous préférez, que dégage un intérieur ouvrier quand tout va bien. En particulier l’hiver, après le thé du soir, à l’heure où le feu luit doucement dans le fourneau de cuisine et se reflète dans le garde-feu d’acier, à l’heure où le père, en manches de chemise, se balance dans son rocking-chair en lisant les résultats des courses, tandis que la mère, lui faisant pendant de l’autre côté de l’âtre, fait de la couture – les enfants qui se régalent de trois sous de bonbons à la menthe et le chien qui se rôtit doucement sur le tapis de chiffons… C’est un endroit où il fait bon vivre, à condition de n’être pas là juste physiquement, mais aussi moralement. »

Georges Orwell, Le Quai de Wigan (The Road to Wigan Pier), 1937, trad. Michel Pétris, 10/18, 2000, p.131-132

Lectures

Georges Orwell, Le Quai de Wigan (The Road to Wigan Pier), 1937, trad. Michel Pétris, 10/18, 2000, p.131-132

Georges Orwell, « Où meurt la littérature », 1946, dans Essais, articles, lettres. 1945-1950, trad. Anne Krieff, Bernard Pécheur et Jaime Semprun, éd. Ivréa, 2001, p.82-83

Intervenants

  • Bruce Bégout : Philosophe et écrivain français. Maître de conférences à l’université de Bordeaux.Spécialiste de Husserl, il se consacre à l’exploration du monde urbain, mais aussi et plus généralement du quotidien.

De « La ferme des animaux » à « 1984 » : les dystopies au présent

Comment se fait-il qu’un auteur comme George Orwell, qui est un grand critique des sociétés totalitaires inspirées du nazisme et du régime soviétique, nous paraisse si contemporain et actuel?

De La Ferme des Animaux à aujourd’hui, en passant bien entendu par son célèbre roman 1984, le problème est de comprendre comment le pouvoir centralisé, extérieur et transcendant des anciens régimes totalitaires est devenu un « Little Brother », un pouvoir illimité de contrôle de tous par tous. En compagnie de Raphaël Enthoven.

Le texte du jour

« Dans la cabine d’en face, le camarade Tillotson, ramassé sur son phonoscript, y déversait encore des secrets. Il leva un moment la tête. Même éclair hostile des lunettes. Winston se demanda si le camarade Tillotson faisait en ce moment le même travail que lui. C’était parfaitement plausible. Un travail si délicat n’aurait pu être confié à une seule personne. D’autre part, le confier à un comité eût été admettre ouvertement qu’il s’agissait d’une falsification. Il y avait très probablement, en cet instant, une douzaine d’individus qui rivalisaient dans la fabrication de versions sur ce qu’avait réellement dit Big Brother. Quelque cerveau directeur du Parti intérieur sélectionnerait ensuite une version ou une autre, la ferait rééditer et mettrait en mouvement le complexe processus de contre-corrections et d’antéréférences qu’entraînerait ce choix. Le mensonge choisi passerait ensuite aux archives et deviendrait vérité permanente. […]

Winston regarda une fois encore son rival de la cabine d’en face. Quelque chose lui disait que certainement Tillotson était occupé à la même besogne que lui. Il n’y avait aucun moyen de savoir qu’elle rédaction serait finalement adoptée, mais il avait la conviction profonde que ce serait la sienne. Le camarade Ogilvy, inexistant une heure plus tôt, était maintenant une réalité. Une étrange idée frappa Winston. On pouvait créer des morts, mais il était impossible de créer des vivants. Le camarade Ogilvy, qui n’avait jamais existé dans le présent, existait maintenant dans le passé, et quand la falsification serait oubliée, son existence aurait autant d’authenticité, autant d’évidence que celle de Charlemagne ou de Jules César. »

George Orwell, 1984, chapitre 4 de la partie I (publié en 1949), Gallimard trad. Amélie Audiberti (1983)

Lectures

George Orwell, 1984, chapitre 4 de la partie I (publié en 1949), Gallimard trad. Amélie Audiberti (1983), p.60 et 63.

George Orwell, La Ferme des Animaux (1945), Chapitre 9, Folio trad. Par Jean Quéval (1983) (p.120.121).

George Orwell, 1984, chapitre 4 de la partie I (publié en 1949), Gallimard trad. Amélie Audiberti (1983)

Intervenants


Orwell journaliste : « A ma guise, chroniques 1943-1947 »

Orwell journaliste est une figure méconnue, mais passionnante, parce qu’Orwell voyait dans son métier un espace de liberté. A rebours de l’idée que l’on se fait du journalisme, il offre le modèle d’un journalisme indépendant, émancipé des contraintes.

Orwell journaliste mettait en pratique sa formule célèbre : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ». Chroniquer le monde, c’est assumer des vérités inconfortables dans une période sombre, en s’autorisant, toutefois, à évoquer la reproduction des crapauds, la vaisselle, Marc Aurèle, les rosiers, les maladies vénériennes…

Le texte du jour

« À propos de mes remarques sur les grilles qui entourent de nouveau les squares londoniens, un lecteur m’écrit : « Les squares dont vous parlez sont-ils publics ou privés ? S’ils sont privés, je pense que vos propos sont, pour parler clair, une pure et simple justification du vol, et qu’ils devraient être jugés comme tels ».

Si rendre la terre d’Angleterre au peuple anglais est du vol, je suis ravi d’appeler cela du vol. Dans son zèle pour la défense de la propriété privée, mon correspondant ne prend pas le temps de se demander comment les soi-disant propriétaires de la terre en ont pris possession. Ils l’ont purement et simplement accaparée de force, puis se sont offert les services de juristes pour leur fournir des actes de propriété. […] Ils se sont emparés de l’héritage de leurs propres compatriotes tout à fait ouvertement, sans avancer le moindre prétexte, sauf la loi du plus fort. […] S’il est souhaitable que chacun puisse être propriétaire de son propre domicile et s’il est sans doute souhaitable qu’un paysan possède autant de terres qu’il peut effectivement en cultiver, l’existence d’un propriétaire foncier dans les zones urbaines n’a en revanche ni justification ni fonction. C’est seulement un individu qui a trouvé le moyen de faire du public sa vache à lait sans rien donner en retour. Il fait monter le prix des loyers, il rend l’aménagement de l’espace urbain plus difficile et il interdit les espaces verts aux enfants : c’est littéralement tout ce qu’il fait, à part toucher ses rentes. La disparition des grilles dans les squares était un premier pas dirigé contre lui. C’était un tout petit pas, mais un pas appréciable, comme le montre le mouvement actuel de rétablissement des grilles. Pendant près de trois ans, les squares sont restés ouverts et leur gazon sacré a été piétiné par les enfants de la classe ouvrière — une vision qui suffit à faire grincer les dentiers des boursicoteurs. Si c’est du vol, alors tout ce que je peux dire, c’est : vive le vol ! »

Georges Orwell, A ma guise, chroniques, 1943-1947 (Agone, 2008) pp 224-225

Lectures

Georges Orwell, A ma guise, chroniques, 1943-1947 (Agone, 2008) pp 385-386

Georges Orwell, A ma guise, chroniques, 1943-1947 (Agone, 2008) pp 224-225

Intervenants

Jean Rostand – Qu’est-ce que la culture ?

La culture ce n’est pas avoir le cerveau farci de dates, de noms ou de chiffres, c’est la qualité du jugement, l’exigence logique, l’appétit de la preuve, la notion de la complexité des choses et de l’arduité des problèmes.

C’est l’habitude du doute, le discernement dans la méfiance, la modestie d’opinion, la patience d’ignorer, la certitude qu’on n’a jamais tout le vrai en partage; c’est avoir l’esprit ferme sans l’avoir rigide, c’est être armé contre le flou et aussi contre la fausse précision, c’est refuser tous les fanatismes et jusqu’à ceux qui s’autorisent de la raison ; c’est suspecter les dogmatismes officiels mais sans profit pour les charlatans, c’est révérer le génie mais sans en faire une idole, c’est toujours préférer ce qui est à ce qu’on préférerait qui fût.

Jean RostandLe droit d’être naturaliste (1963)

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Jean-Claude Michéa – La délinquance dans la société libérale

S’agissant, par exemple, de la délinquance, l’intellectuel de gauche aura ainsi naturellement tendance […] à excuser le criminel au nom de sa propre foi calviniste en une prédestination sociale (« je ne suis pas damné parce que j’ai agi de manière coupable, mais j’agis de manière coupable parce que je suis socialement damné »). Là où son clone de droite, beaucoup plus pélagien sur le coup (ou plus sartrien), s’efforcera au contraire d’établir la responsabilité pleine et entière de l’assassin ou du violeur.

En revanche, sur la question de la libération conditionnelle des détenus, le même intellectuel de droite tendra généralement à condamner le « laxisme » des magistrats, en défendant l’idée qu’un délinquant est, par nature, déterminé à récidiver, tandis que son clone de gauche soutiendra cette fois-ci que tout être humain est susceptible de s’amender du fait de son libre-arbitre constitutif.

Ainsi va la vie intellectuelle dans une société libérale.

Jean-Claude Michéa, Notre ennemi le capital (p212-213)

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