Les grands procès du XXe siècle

Ce volume permet de revivre treize procès parmi les plus retentissants du XXe siècle à travers les sténographies des audiences, publiées en de larges extraits, où se succèdent débats, réquisitoires et plaidoiries des avocats. L’originalité du travail de Stéphanie de Saint Marc est d’établir un cheminement et de dégager des correspondances entre ces différentes affaires judiciaires qui racontent cinquante années de vie française, des débuts de la Première Guerre mondiale au conflit algérien. Le livre s’ouvre avec le procès d’Henriette Caillaux en 1914 et se clôt par celui des Barricades en 1960.

D’Alexandre Stavisky à Victor Kravchenko, le lecteur se trouve plongé au coeur des enjeux politiques et idéologiques de périodes marquées par la vigueur des extrémismes : les années 1930, Vichy et la décolonisation. Un épisode particulièrement saisissant est le procès de Pierre Mendès France, qui, sous l’Occupation, se défend devant le tribunal militaire de Clermont-Ferrand de l’accusation de désertion portée contre lui – des déclarations restées jusqu’à aujourd’hui inédites.

Outre ses perspectives historiques et politiques, cet ouvrage nous éclaire également sur la dramaturgie du procès et sur le statut singulier de l’accusé face à ses juges. De futurs condamnés à mort comme Pierre Laval ou le docteur Petiot, des criminelles aux motivations insondables telles les soeurs Papin ou Violette Nozière sont ici confrontés à la vérité de leurs actes au cours d’épreuves judiciaires restées mémorables.

Stéphanie de Saint Marc est maître de conférences en droit à l’université Paris II Panthéon-Assas. Elle est l’auteur d’une biographie de Nadar, parue en 2010 aux éditions Gallimard et se livre à la critique littéraire ( Le Monde des Livres, et En attendant Nadeau).


Justice et Histoire au XXe siècle (Storiavoce)

Dans les Grands procès du XXe siècle, Stéphanie de Saint Marc a compilé les minutes des procès les plus marquants du XXe siècle (Collection Bouquin, Robert Laffont). Ce volume permet de revivre treize procès parmi les plus retentissants du XXe siècle à travers les sténographies des audiences, publiées en de larges extraits, ou se succèdent débats, réquisitoires et plaidoiries des avocats.

L’originalité du travail de Stéphanie de Saint Marc est d’établir un cheminement et de dégager des correspondances entre ces différentes affaires judiciaires qui racontent cinquante années de vie française, des débuts de la Première Guerre mondiale au conflit algérien. Le livre s’ouvre avec le procès d’Henriette Caillaux en 1914 et se clôt par celui des Barricades en 1960. Outre ses perspectives historiques et politiques, cet ouvrage nous éclaire également sur la dramaturgie du procès et sur le statut singulier de l’accusé face à ses juges. De futurs condamnés à mort comme Pierre Laval ou le docteur Petiot, des criminelles aux motivations insondables telles les soeurs Papin ou Violette Nozière sont ici confrontés à la vérité de leurs actes au cours d’épreuves judiciaires restées mémorables.

L’émission Nos mémoires  présente cet ouvrage majeur à la croisée de l’histoire (Grande Guerre, Entre Deux Guerres, Deuxième Guerre mondiale, Guerre d’Algérie), du droit et de la sociologie.

L’invité: Stéphanie de Saint Marc est maître de conférences en Droit à l’université Paris II Panthéon-Assas et directrice de l’IRPI. Elle est l’auteur d’une biographie de Nadar (Gallimard, 2010) et se livre à la critique littéraire (Le Monde des Livres et En attendant Nadeau). Elle vient de publier Les Grands procès du XXe siècle, Collection Bouquins, Robert-Laffont, 896 pages, 30€.


Comprendre le XXe siècle à travers des procès (France Culture)

Antoine Garapon reçoit Stéphanie de Saint-Marc, juriste, auteur de « Les grands procès du XXe siècle » (éd.Robert Laffont, Collection « Bouquins », 2016). C’est non seulement à une certaine approche de l’histoire de France mais aussi à celle d’une société et de ses démons, qu’elle nous donne accès.

Cet ouvrage, c’est treize procès parmi les plus retentissants du XXe siècle, soit un mélange singulier de procès politiques et de faits divers. Pourquoi un tel choix ? Elle s’est interrogée sur les procès pertinents et, « c’est en cheminant, nous dira notre invitée, que le choix s’est précisé ». Elle ajoutera en même temps qu’il s’agissait pour elle de traiter peu d’affaires pour les mieux traiter ou encore, de choisir de se concentrer, non pas sur les « pépites », mais « sur les vrais moments de bravoure ». De Louis Malvy, aux Soeurs Papin, en passant par Pierre Laval, autant de cas qui firent parler d’eux, autant de procès que Stéphanie de Saint-Marc viendra évoquer pour nous….

Intervenant :


Les Grands Procès du XXe siècle, de Stéphanie de Saint Marc : la comédie humaine dans le prétoire

Les magistrats sur le divan

Marc Trévidic, Laurence Vichnievsky, François Molins, Renaud Van Ruymbeke, Jean-Claude Marin, Philippe Courroye, Éliane Houlette et bien d’autres… Plus de 80 magistrats, se confient pour la première fois. Présidents de cour d’Assise, procureurs, juges d’instruction, juges des enfants, ils révèlent ce qu’ils n’ont jamais osé évoquer : leurs angoisses, leurs souvenirs souvent traumatisants, leur détresse. Ils sont marqués, parfois de manière indélébile, par des affaires plus ou moins retentissantes : les attentats de Paris, le crash de la Germanwings, les crimes de Michel Fourniret ou de Pierre Chanal, la mort d’Ilan Halimi ou du petit Grégory, mais aussi par les dossier Elf ou Chirac.

Comment faire face chaque jour aux scènes de crimes, aux autopsies, aux catastrophes aériennes, aux attentats ? Ils se sont tus, niant leurs émotions, mais la robe n’est pas une carapace. On ne sort pas indemnes de la justice, les magistrats non plus. Dominique Verdeilhan a su mettre sur le divan ces hommes et ces femmes, leur permettant de se livrer dans des témoignages bouleversants, touchants, édifiants, qui apportent un autre regard sur la justice et ceux qui la rendent.

Dominique Verdeilhan est journaliste, chroniqueur judiciaire sur France 2 et Franceinfo:. Il couvre les grandes affaires judiciaires depuis plus de 25 ans.


Entretien avec Dominique Verdeilhan, auteur du livre « Les magistrats sur le divan » aux Éditions du Rocher – TV5 Monde

Laurence Vichnievsky, Éliane Houlette, François Molins, Philippe Courroye, Renaud Van Ruymbeke ou encore Marc Trévidic… Ces femmes et ces hommes ont connu la lumière crue des médias mais ils demeuraient des magistrats, des femmes et des hommes qui sont en charge de «justice »…

Difficile de ne pas être atteint quand on instruit des dossiers comme les attentats de Paris, les crimes de Michel Fourniret, la mort d’Ilan Halimi ou encore le dossier Elf…

Comment se porte la justice en France? Le chroniqueur judiciaire de France2 a recueilli les doutes, les douleurs, les détresses de 80 magistrats. Il nous les livre dans notre « 64 Minutes le monde en français » sur TV5 Monde.


Les magistrats sur le divan (RTL – L’heure du crime)

Aujourd’hui dans l’Heure du Crime, nous revenons sur les témoignages bouleversants de magistrats spécialistes des affaires criminelles qui ont raconté à Dominique Verdeilhan, le chroniqueur judiciaire de France 2, comment certains dossiers ont impacté leur vie personnelle.

On dit souvent que la justice est inhumaine, que les magistrats sont froids, voire indifférents face à la douleur des victimes et de leurs proches. Pour la première fois plus de 80 juges d’instruction, procureurs de la République, présidents de cour d’assises, juges des enfants, ont raconté à un journaliste leurs traumatismes face aux drames parfois insoutenables auxquels ils sont quotidiennement confrontés.

Les scènes de crimes ou d’attentats, les aveux de meurtriers ou de tueurs en série, les enquêtes qui les confrontent au côté le plus noir de la nature humaine. Comment vit-on avec cela ? On comprend alors que ces hommes et ces femmes qui rendent la justice ne sortent pas indemnes de ces dossiers qui les poursuivent parfois tout au long de leur vie…

Un procureur sur la ville

Cette série de six documentaires, tournés dans six villes, livre un aperçu saisissant du fonctionnement de la justice à travers six parquets et leur procureur. Elle ébauche également une géographie de la criminalité sur le territoire français.

Réalisés sans commentaires, ces documentaires mettent en évidence le pouvoir et le rôle du procureur de la République et de ses substituts dans la machine judiciaire. Ils soulignent l’ampleur de la tâche qui est la leur et les limites des moyens dont ils disposent

5063609_6_62c1_tribunal-de-mayotte_fb64f342fba3e82c35a1fe859cdeb8f6


TV : « Un procureur sur la ville » nous embarque dans le quotidien des Sisyphe judiciaires (Le Monde)

Ils ont souvent les yeux cernés et la mine un peu chiffonnée. C’est qu’on leur demande beaucoup, à ces hommes et à ces femmes qui exercent la fonction de procureur de la République. La série de cinq documentaires que Cyril Denvers leur consacre pourrait presque passer pour un film de promotion d’entrée dans la carrière – « En­gagez-vous, rengagez-vous ! » – tant elle montre la variété des missions que doivent assurer les magistrats du parquet.

« Un procureur dans la ville » serait d’ailleurs un titre plus juste à cette série qui les suit dans leurs permanences téléphoniques avec les policiers, en déplacement sur les scènes de crime, face aux ­gardés à vue, en conférences de presse, auprès des détenus, ou lors de réunions de travail avec les élus et les autres acteurs sociaux et ­économiques de la ville et, bien sûr, à l’audience où ils ont en charge de représenter l’accusation. A tout seigneur, tout honneur, c’est à ­Bobigny (Seine-Saint-Denis), le deuxième parquet de France et le département le plus criminogène du pays, que la série s’est ouverte. Une femme au parler franc, ­Fabienne Klein Donati, diri­ge l’équipe d’une cinquantaine de magistrats du parquet, confrontés à la misère et à l’extrême violence, dans un tribunal en « état d’urgence permanent ». Ici plus que partout ailleurs, le service du traitement en temps réel (TTR), celui de la permanence téléphonique du parquet, offre une plongée vertigineuse dans l’univers sombre du département, trafic de stupéfiants, rixes, immigration clandestine, foyers de radicalisation terroriste, qui forment le quotidien de ces Sisyphe judiciaires.

On les retrouve à Nîmes, à Epinal, à Brest, à Nice, sur le front incessant des délits routiers, des excès d’alcool ou de stupéfiants – « Je suis le sixième procureur à vous ­recevoir pour le même délit », sermonne l’un d’eux un prévenu qui bafouille des justifications maladroites –, des violences conjugales ou sexuelles, s’efforçant comme ils peuvent d’incarner l’autorité de la loi sous la lumière blafarde d’un bureau encombré de papiers, dressant entre eux et ceux qui leur font face la langue particulière du code pénal – « Je vous notifie »,« vous êtes déféré » – derrière laquelle les moins expérimentés semblent se retrancher comme à l’abri d’un bouclier ­protecteur face à l’infinie variété des dérèglements des ­comportements humains.

Quand le climat est moins tendu, les voilà encore, éphémères professeurs d’instruction civique – « je fais de l’engueulothérapie », dit l’un d’eux – ou animant, comme le procureur Etienne Manteaux, à Epinal, des « stages de citoyenneté », une alternative à l’incarcération pour des personnes condamnées à de petits délits. La scène est cocasse qui montre le procureur, face à un groupe plus ou moins attentif, expliquer qu’une « fourchette peut devenir une arme par destination » ou la différence entre meurtre et assassinat (le meurtre avec prémédi­tation) en citant l’exemple du mari jaloux – « Vous rentrez chez vous, vous trouvez votre femme au lit avec un homme, que faites-vous ? » On voit le même, lors d’une visite de routine en prison, s’enquérir des conditions de vie des dé­tenues – « Vous êtes sortante quand ? », demande-t-il poliment à une jeune femme dont on n’entend que la voix lui répondre d’un air las : « En 2024 » –, puis, dans la foulée, se tourner vers le directeur du centre pénitentiaire : « Et vos travaux d’étanchéité, c’est fini ? » Mais il y a aussi ce beau moment offert par la justice civile, lorsqu’une procureure et une juge ­accueillent une femme âgée qui demande avec émotion l’adoption de celle, plus jeune, ­assise à ses côtés. Comme une parenthèse de générosité, qui éclaire les visages des magistrats, avant qu’ils ne repartent affronter le fracas.

Un procureur sur la ville, de Cyril Denvers (Fr., 2016, 6 × 50 min)


« Mafia et République » : l’histoire secrète du crime organisé corse

mafia-et-republique-arte-ils-ont-inspire-borsalino_news_full

L’histoire complexe et occultée de la mafia corse, qui a prospéré à partir de la fin des années 1920 avec la complicité de l’État français.

En trois volets, cette série documentaire ausculte les liens scélérats qui ont uni mafieux corses et politiques de tous bords sur trois générations.

ARTE

Ces trois épisodes, aussi denses qu’éclairants, auscultent les liens scélérats qui ont uni mafieux corses et politiques de tous bords sur trois générations. Naviguant entre images d’archives et explications d’historiens, de journalistes, de magistrats et de témoins (la fille de Barthélemy Guerini, le confident d’Étienne Léandri, Loïk Le Floch-Prigent…), ils décortiquent les mécanismes obscurs – services rendus contre impunité – qui ont permis à une organisation criminelle méconnue et pourtant toute-puissante de s’exporter sur tous les continents et d’infiltrer les antichambres du pouvoir. D’où le constat de l’historien du droit Jacques de Saint Victor : « Un jour on se réveille et on n’est plus véritablement dans un système démocratique, mais on ne s’en est pas rendu compte. »

  • Réalisation : Christophe Bouquet

Premier volet : Naissance d’un pouvoir invisible (1929-1945)

Au début du XXe siècle, la misère jette de nombreux Corses sur les routes de l’exil. Destination : Marseille, son port et ses activités clandestines. L’un d’eux, Simon Sabiani, s’engage en politique au lendemain de la Première Guerre mondiale.

En 1929, lors de la campagne pour la mairie de Marseille, il fait appel à deux puissants malfrats, le Corse Paul Carbone et le Sicilien François Spirito, pour assurer son service d’ordre en échange d’emplois municipaux. La première alliance politico-mafieuse de France est scellée.

Cinq ans plus tard, un autre clan corse, celui des frères Guerini, tire son épingle du jeu lors des municipales. Écarté du pouvoir à partir de 1934, Sabiani revient en grâce sous le régime de Vichy. Carbone et Spirito lui emboîtent le pas dans la collaboration, alors que les Guerini rallient la Résistance au côté de Gaston Defferre. À la Libération, Étienne Léandri, gigolo et gestapiste corse, fuit en Italie tandis que les frères Guerini prennent le contrôle de Marseille…


Deuxième volet : Aux services de la France (1945-1975)

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mafieux et politiques luttent main dans la main contre les communistes. En 1947, la grève des dockers marseillais est brisée par l’action simultanée des Guerini, sollicités par la CIA, de la DST (Direction de la surveillance du territoire) dans le Sud-Est, et de Marcel Francisci et Jo Renucci, autres figures de la pègre, membres du service d’ordre gaulliste.

Paris s’appuie par ailleurs sur la diaspora corse pour défendre ses colonies : de nombreux mafieux deviennent agents du SDECE, le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage. Parallèlement, la French Connection déploie sa toile avec la complicité de l’État. Embourbée en Indochine, la France rachète des stocks de pavot en échange du soutien des populations locales et les écoule auprès des trafiquants corses de Saigon. La marchandise, venue également d’Iran, de Turquie ou du Liban, est transformée en héroïne dans les laboratoires français, expédiée vers les États-Unis grâce à aux liens tissés par Étienne Léandri avec la mafia sicilo-américaine, et l’argent est blanchi dans les cercles de jeux.

Mais en 1969, l’élection de Georges Pompidou change la donne. Le président, qui collabore avec Nixon dans sa guerre contre la drogue, place ses hommes au SDECE et purge le SAC (service d’action civique), la police parallèle des gaullistes, également infiltrée par le milieu…


Dernier volet : La République gangrenée (1975-2016)

Affaiblie par la décolonisation, le démantèlement de la French Connection et la mort de ses grands parrains, la pègre corse se relève en devenant l’un des rouages du « système Elf ». Représentée par Robert Feliciaggi et Michel Tomi, qui investissent dans les salles de jeux en Afrique, Jean-Jé Colonna, qui règne sur la Corse-du-Sud, et Richard Casanova, l’un des leaders de la Brise de mer, principal gang de Haute-Corse, la troisième génération de parrains corses noue des liens complexes au sein de la Société d’étude et de développement (SED), qui prendra part, en lien avec Elf, au financement occulte des partis politiques (RPR et PS).

Au cœur de cette mécanique : un intermédiaire, l’incontournable Étienne Léandri, proche de Charles Pasqua. Après avoir fait fortune sur le continent noir, les Corsico-Africains reviennent aux sources. Entré en politique, Feliciaggi ambitionne de transformer l’île de Beauté en paradis des mafieux avec l’aide des nationalistes. Mais le rejet du projet de réforme territoriale au référendum de 2003 et l’escalade de violence qui décime malfrats et nationalistes enterrent son rêve. Seul survivant : Michel Tomi, qui gère tranquillement son empire depuis le Gabon, jusqu’à sa mise en examen en juin 2014…

Jean-Claude Michéa – La délinquance dans la société libérale

S’agissant, par exemple, de la délinquance, l’intellectuel de gauche aura ainsi naturellement tendance […] à excuser le criminel au nom de sa propre foi calviniste en une prédestination sociale (« je ne suis pas damné parce que j’ai agi de manière coupable, mais j’agis de manière coupable parce que je suis socialement damné »). Là où son clone de droite, beaucoup plus pélagien sur le coup (ou plus sartrien), s’efforcera au contraire d’établir la responsabilité pleine et entière de l’assassin ou du violeur.

En revanche, sur la question de la libération conditionnelle des détenus, le même intellectuel de droite tendra généralement à condamner le « laxisme » des magistrats, en défendant l’idée qu’un délinquant est, par nature, déterminé à récidiver, tandis que son clone de gauche soutiendra cette fois-ci que tout être humain est susceptible de s’amender du fait de son libre-arbitre constitutif.

Ainsi va la vie intellectuelle dans une société libérale.

Jean-Claude Michéa, Notre ennemi le capital (p212-213)

michea-ennemi-capital

 

Où sont passés nos espions ?

dubois-pelletier-espions-renseignement

La France a longtemps été épargnée sur son sol par les attentats. Ce n’est plus le cas. Nos services antiterroristes sont-ils dépassés par les événements? Comment tant de fanatiques ont-ils pu échapper à la traque des plus grandes agences de renseignement ?

À plusieurs reprises, les services les ont manqué de peu. Ces échecs se sont doublés d’une erreur d’analyse. Pourquoi la montée en puissance de l’Etat islamique et de son « Califat » a-t-elle été sous-estimée ? Que va-t-il se passer lorsque les Français radicalisés rentreront de l’étranger ?

Malgré des arrestations à répétition qui ont permis de déjouer des attentats, l’Etat peine à combattre une forme de guerre, souterraine, discrètement enracinée dans des cités hors d’atteinte de la police et de l’armée. Nos espions ont-ils su s’adapter à ces nouvelles menaces ? Dès lors, à quoi sert-il de surveiller 10 500 suspects si l’on ne parvient pas à exploiter les informations recueillies ? Comment l’Etat peut-il mieux nous protéger ?

Un document qui nous concerne tous, fondé sur une remarquable enquête.

Editions Albin Michel


Où sont nos espions ? C à vous – 11/01/2017 (France 5)


C’est l’une des révélations du livre-enquête de Christophe Dubois et Éric Pelletier, intitulé Où sont passés nos espions ?, paru le 11 janvier. Le chiffre est saisissant. Près de 40 % des personnes radicalisées travailleraient dans des professions sensibles ou en lien avec la sécurité, selon les auteurs du livre Où sont passés nos espions ?, qui vient de paraître aux éditions Albin Michel.

Il laisse entrevoir l’étendue de la menace, comme celle de la tâche des services de renseignements. Le titre du chapitre dans lequel il figure est éloquent. Il est emprunté à une formule du ministère de l’intérieur sur la lutte antiterroriste : « Un filet, ça reste un trou avec du fil autour », en référence aux « mailles du filet » qui doivent être resserrées pour éviter un attentat.

Cette estimation est tirée du fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), qui regroupe les cibles des services de renseignements et les personnes signalées au numéro vert Stop-djihadisme.

Il se découpe selon plusieurs grilles, dont une de risques « métier », intégrant les transports, les industries, les services publics et la sécurité. Tous font « l’objet d’une attention soutenue ».

La police n’est pas épargnée

La police nationale, elle-même, n’est pas épargnée. « Pour l’ensemble des ministères régaliens, défense, intérieur et justice, nous dénombrons une centaine de cas de radicalisation », confie une source anonyme aux auteurs.

À Paris, ce sont 17 cas de policiers radicalisés qui ont été recensés entre 2012 et 2015, selon une note. Ils ont été repérés pour des problèmes liés au port de l’uniforme, pour des propos tenus après les attentats de Charlie Hebdo ou pour des demandes de mutation liées à des questions de morale et de religion.

La plupart de ces policiers sont « jeunes, entrés dans la police au milieu des années 2000 », indiquent les auteurs avant de préciser : « Ces cas restent circonscrits à la base policière, aucun officier, aucun commissaire » n’étant à ce jour concerné.

Tout en révélant sans complaisance les « failles » des renseignements ou la guerre des polices, le livre souligne l’immense difficulté à prévenir une menace hétéroclite et endogène, « qui prend ses racines dans la société française ».

Le travail d’enquête et de surveillance est particulièrement « périlleux » dans certains quartiers « où toute personne ou voiture non connue de la cité est immédiatement repérée ». Les auteurs racontent notamment comment, dans une affaire, les policiers ont fini par fabriquer un faux rocher doté d’une caméra, faute de pouvoir assurer une surveillance ou placer des micros. « Certaines cités deviennent des théâtres d’opérations extérieures », concède un haut gradé.

Flore Thomasset

Antiterrorisme : « On n’a pas compris la force de frappe de Daesh » (RTL)

Comment a-t-il pu nous échapper ? Était-il surveillé ? Aurait-on pu éviter cet attentat ? Ces questions reviennent régulièrement, et avec elles les critiques. Elles sont au cœur de l’ouvrage Où sont passés nos espions ? Petits et grands secrets du renseignement français, à paraître mercredi 11 janvier aux éditions Albin Michel. Signée Christophe Dubois et Éric Pelletier, cette enquête met en lumière les failles des services français dans la lutte contre le terrorisme.

Des couacs qui concernent notamment les attaques du 13 novembre 2015 à Paris et au Stade de France, et le ratage autour de l’arrestation d’Abdelhamid Abaaoud, le « coordonnateur » des attaques kamikazes. « L’enquête avait pas mal commencé, puisqu’on est sur ses traces dès janvier 2015. C’est la direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) qui l’a repéré à Athènes », explique Christophe Dubois. L’homme prend la fuite une première fois. Dans un rapport rédigé l’été suivant, la Sécurité intérieure (DGSI) explique qu’Abaaoud est « derrière des attentats ou des projets d’attentat en France » mais qu’il est « hors de notre portée ».

« Il est alors décidé de prendre les mesures qui s’imposent (…) : ce sont les frappes militaires, décidées au plus haut niveau par François Hollande », raconte Christophe Dubois. C’est bien Abaaoud qui est ciblé. « Le problème, c’est qu’au moment où les Rafale français décollent (…), Abaaoud n’est plus en Syrie, mais déjà en Europe, sur la route de Paris« , poursuit-il.

Plus généralement, les auteurs insistent sur l’erreur stratégique de l’Élysée qui n’aurait pas compris la force de frappe du groupe État Islamique. « On n’a pas perçu sa capacité d’extension. On pense que c’est une force régionale qui va rester limiter à son califat entre la Syrie et l’Irak », affirme Christophe Dubois. « Lorsque Mossoul, ville de plus d’un million d’habitants, tombe, tous les services sont surpris. Certains hauts responsables du renseignement apprennent même la proclamation du califat en regardant la télévision« , se désole-t-il.


«Pour éviter de nouveaux drames, il faut poser la question des failles du renseignement» (Le Figaro)

INTERVIEW – Dans une longue enquête fouillée intitulée Où sont nos espions ? co-écrite avec son confrère Christophe Dubois, le journaliste Éric Pelletier passe en revue les failles des services de renseignement français dans leur traque contre le terrorisme islamiste ces deux dernières années.

LE FIGARO. – S’il y a eu autant d’attentats sur le sol français ces deux dernières années, est-ce la faute de nos services de renseignement?

Éric PELLETIER*. – Les attentats de 2015 et 2016 portent la marque d’al-Qaida et de Daech. Ne nous trompons pas d’ennemi! La menace terroriste n’a jamais été aussi importante, la France étant devenue l’ennemi numéro un des djihadistes. Nos agents sont en première ligne pour les contrer. Cela dit, il faut absolument se poser la question des failles pour éviter de nouveaux drames. «À la guerre, il est interdit de se tromper deux fois», dit un proverbe latin. Les services de renseignement français souffrent de plusieurs manquements.

D’abord cette réalité mathématique, purement quantitative: il y a 700 djihadistes français sur les théâtres d’opérations extérieurs auxquels il faut ajouter 10.500 islamistes radicaux susceptibles de passer à l’acte sur notre sol. Or la DGSI n’est en mesure de surveiller physiquement 24h sur 24h que 40 objectifs. Depuis les récentes attaques des efforts budgétaires ont été consentis et ce vide est en train d’être comblé par des embauches à la DGSE et DGSI.

N’est-ce pas un problème technique plutôt qu’humain?

Notre renseignement est très dépendant de la technologie américaine. Pour aller arrêter un adolescent en contact avec les djihadistes sur la chaîne Telegram, il faut passer par Washington, quand bien même il habite dans le XXe arrondissement de Paris. Cette situation peut devenir un problème lorsque l’allié devient espion, comme la révélation de la mise sur écoute de l’Élysée par la NSA l’a montré. Cette dépendance technologique nous lie les mains diplomatiquement, c’est pourquoi on a entendu aussi peu de protestations au moment de l’affaire Snowden.

La bataille entre services de renseignement n’est-elle pas aussi un problème?

Il y a un effet un problème structurel, celui du manque de communication, voire du cloisonnement entre les différents services. On raisonne encore comme à l’époque de la guerre froide, où la priorité était la protection des informations. Nombre d’informations classées secret défense mettent du temps à être transmises.

Or, aujourd’hui, l’important, ce n’est plus tellement le secret, mais la rapidité et la fluidité de l’information. Un commissaire nous a dit: «Une information qui ne circule pas n’est pas une information. Elle reste une idée.»

Vous évoquez l’échec de la traque continentale d’Abaaoud. À quoi est-il dû?

Cette traque fut très proche d’aboutir en janvier 2015 à Athènes, près de la place Omonia, à 1 kilomètre à vol d’oiseau de l’Acropole, grâce aux informations fournies aux Grecs par la DGSE, comme nous le relatons dans le livre. Mais lorsqu’Abaaoud quitte de nouveau la Syrie pour frapper en Europe, personne ne le voit passer. Plus globalement l’échec de la traque d’Abaaoud illustre une erreur stratégique. En refusant pendant plus d’un an de viser Daech en Syrie, la France a laissé prospérer des camps d’entraînement djihadistes où se sont préparés les attentats à venir en Europe.

Le dogme du quai d’Orsay qui consistait à laisser Daech et le régime d’Assad s’affaiblir mutuellement a conforté des sanctuaires djihadistes en Syrie. En août 2015, un rapport prémonitoire de la DGSI change radicalement la donne en montrant qu’un certain Abaaoud pilote depuis la Syrie des attaques en France (dont l’attentat manqué de l’église de Villejuif et l’attaque du Thalys). La stratégie militaire s’inverse: la France pilonne des camps d’entraînements à partir d’août 2015, mais il est trop tard, Abaaoud n’y est plus. Il faut noter que le ministre de la Défense Le Drian plaidait depuis des mois pour des frappes ciblées en Syrie.

La rupture des relations diplomatiques avec Damas a-t-elle nui au renseignement français?

L’arrêt des relations diplomatiques entre la France et la Syrie en 2012 a abouti à la cessation de toute relation entre les services secrets. Or les services syriens avaient été d’une grande utilité depuis 2003 pour détecter les djihadistes français partis en Irak et qui, ensuite, revenaient sur le sol français. Les Syriens avaient aidé notamment au démantèlement de la filière des Buttes-Chaumont.

La première question est d’abord morale: faut-il collaborer avec les services de renseignement d’un pays dictatorial? La seconde question est plus opérationnelle: est-ce utile? Les tenants du ‘niet’ à Bachar arguent qu’aujourd’hui le régime n’a plus aucun contrôle des territoires sous tutelle islamiste, et n’aurait donc que peu d’utilité dans la lutte contre le terrorisme. Depuis 2012, deux lignes s’affrontent: la DGSE est résolument hostile à toute reprise des contacts avec Damas, tandis que la DGSI considère que l’ennemi principal n’est pas Assad mais Daech.

N’y a-t-il pas des contacts secrets?

À ma connaissance, non. Cela ne peut pas se faire en secret, car les Syriens prendraient un malin plaisir à médiatiser les contacts pour montrer qu’ils sont indispensables….

Y a-t-il un pays modèle en matière de lutte contre le renseignement?

La France était un modèle jusqu’aux attaques de Merah en 2012, ce qui incite à beaucoup d’humilité. Même les États-Unis n’ont pu empêcher d’être frappés sur leur sol. Une certitude cependant: la solution passe par le renforcement de la coopération européenne, et la sécurisation des frontières extérieures à Schengen, aujourd’hui poreuses. Il faut évidemment augmenter les moyens, ce qui est en cours, sans céder pour autant aux sirènes de la surveillance indiscriminée. Un régime autoritaire n’a jamais protégé du terrorisme et de la barbarie, comme le montre dramatiquement l’exemple turc. Les démocraties sont mieux armées… À condition de rester unies.

Les filières jihadistes dans le Nord-Pas-de-Calais

jihad-npdc

Le «phénomène jihadiste» dans le Nord-Pas-de-Calais (La Voix du Nord)

Lunel, Nice, Sevran, Molenbeek… Depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, et à l’exception, notable, du Tourquennois Mehdi Nemmouche, le Nord – Pas-de-Calais est assez peu apparu au cœur de la galaxie jihadiste franco-belge… Pour autant, épisodiquement, des échos régionaux de la guerre en Syrie et en Irak nous sont parvenus  : Al-Qaïda annonça la mort d’Abu Omar al Turqui, alias Selim C., Tourquennois de 19 ans, tué dans des combats à Al-Anbar le 31 juillet 2014 ; Daech fit de même avec celle d’Aziz S., Hautmontois de 38 ans, qui lançait le 22 mai 2015 un camion bourré d’explosifs contre une caserne militaire irakienne près d’Haditha, devenant, sinistre titre, le premier Nordiste auteur d’un attentat-suicide… Et puis, est arrivé l’été 2016. La justice, en l’occurrence la 16e  chambre correctionnelle de Paris, a ouvert plusieurs procès. Et mis en lumière d’autres histoires, d’autres combattants… et des filières : Lens, Roubaix, Maubeuge…

Notre journal a donc décidé de prendre la mesure du « phénomène jihadiste » dans la région.Pendant plusieurs semaines, une dizaine de membres de notre rédaction ont enquêté, questionné la justice, rencontré des familles, parfois hostiles, souvent désespérées.Ils ont dressé un drôle d’inventaire, d’environ 70 individus. Non pour faire peur, mais pour montrer une réalité humaine : oui, des Nordistes sont bien partis se battre en Syrie et en Irak, parfois avec femme et enfants. Comment ? Pourquoi ? C’est ce que nous allons tenter d’appréhender ces trois prochains jours, dans le cadre d’une enquête exclusive, jamais réalisée dans la presse régionale.


Lunel, Nice, Sevran, les Buttes-Chaumont, Saint-Denis, Roanne, Thonon-les-Bains, Toulouse et bien sûr Molenbeek : ce sinistre inventaire le montre bien. Depuis le début de la guerre en Syrie en 2011 et les premiers départs de Français (et à l’exception notable du Tourquennois Medhi Nemmouche, l’auteur de l’attentat au Musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014), le Nord – Pas-de-Calais est assez peu apparu au cœur de la galaxie jihadiste franco-belge. D’ailleurs, du côté du ministère de l’Intérieur, on le précise : le Nord ne fait pas partie des cinq départements français ayant « envoyé » le plus de ressortissants combattre. C’est pourtant le département le plus peuplé de France.

Pour autant, des Nordistes sont bien allés combattre dans la zone irako-syrienne. Certains y combattent toujours. Et y commettent ou y ont commis des atrocités.

Soixante-dix individus recensés

Pendant plusieurs semaines, une dizaine de journalistes de « La Voix » ont enquêté, questionné la justice, rencontré des familles, parfois hostiles, souvent désespérées. Ils ont dressé un drôle d’inventaire, d’environ 70 individus. Ce chiffre est-il « fiable » ? Il n’est certainement pas exhaustif, mais se rapproche des estimations des spécialistes : une centaine de Nordistes sur les 1 100 Français estimés.

jihadistes-npdc

Mehdi K. , Aziz S., Christophe Ouerad, Sofiane D, Selim C. et son copain Ala Eddine… Ce qui est frappant dans les parcours que nous avons pu reconstituer, c’est la masse de départs entre mai 2013 et mars 2014, autrement dit au début du conflit, à une époque où Daech était encore un sigle inconnu. Certains, comme Fodil Tahar-Aoudiate, ont même fait plusieurs fois l’aller-retour. Ce Roubaisien de 30 ans est même interpellé à Tourcoing en octobre 2013 pour s’expliquer. Il est entendu. Puis relâché au terme de la garde à vue. Quelques jours plus tard, il y repart, cette fois définitivement. Il aurait été tué en novembre.

Pour beaucoup, le départ s’est fait en groupe. Mehdi K., un Roubaisien jugé en décembre devant le TGI de Paris, prend la route avec trois copains le 31 mai 2013 via l’aéroport de Bruxelles. Le 1er septembre, Amar, Nassim, Marouane et Yassine, quatre copains de Villeneuve-d’Ascq, font de même, via l’aéroport d’Amsterdam. Le 25 novembre, ce sont quatre autres Roubaisiens, Mohamed, Oussama et les deux Naïm, qui s’en vont, « recrutés » par un copain de Tourcoing déjà sur place, Selim C. Deux autres copains, Sofiane et Seyfeddine, les rejoignent le 28 mars 2014.

Dans les aéroports, à Bruxelles, Genève, Cologne ou Amsterdam, certains se rasent la barbe. D’autres achètent une bouteille d’alcool et des cigarettes. Tous cachent leurs sacs à dos de futurs soldats de Daech dans des valises plus « touristiques »…

Notre enquête le montre aussi : des femmes, nombreuses, ont répondu aux sirènes de Daech. Une quinzaine au moins sont encore là-bas, avec leurs enfants. Parmi elles, une maman d’Avion, Amélie A., et ses deux filles, adolescentes, partis précipitamment, fin mai 2015, sans avoir rien laissé paraître à leur entourage… Beaucoup sont très radicalisées, comme cette Tourquennoise, qui raconte à sa sœur avoir passé un bon moment à assister à la lapidation d’un homosexuel dans Raqqa… Et qui s’endort régulièrement équipée d’une ceinture d’explosifs… Et des familles ? Nous n’en avons repéré qu’une seule : une famille de Louvroil partie au complet en mai 2016. Interpol a délivré deux avis de recherche au nom des deux enfants de la famille A. : le petit garçon a 6 ans, sa sœur, 4.

La vie là-bas

Aujourd’hui revenue en Belgique, Laura Passoni, 30 ans, a passé neuf mois en 2014 à Raqqa, au coeur de l’Etat islamique avec son fils de 4 ans et son époux, Oussama, rencontré sur Facebook. Après avoir passé dix jours dans une madafa, une maison pour femmes au quotidien insupportable entre prières, enfermement, et pouvoir total des hommes, elle a emménagé dans un appartement avec pour voisins de paliers une famille issue de la métropole lilloise qui regroupait une trentaine de personnes.

Elle raconte leur fanatisme, l’endoctrinement des enfants-soldats et un quotidien bien loin du rêve qu’on lui avait vendu. Nous l’avons rencontrée dans un café à Bruxelles. A son retour, Laura Passoni, qui a été condamnée à une interdiction de quitter le territoire de 5 ans et à trois ans de prison avec sursis, a écrit « Au Cœur de Daesh avec mon fils » et fait de la prévention dans tout le pays. Musulmane, elle prépare actuellement un second livre avec un professeur de religion islamique.

« Je veux juste qu’elle revienne »

Enseignante dans un lycée professionnel, Lydie, qui habite Libercourt, est la seule maman de la région à témoigner à visage découvert, ce qu’elle a fait pour la première fois dans « La Voix du Nord » en novembre 2014. Son cas est très particulier : la fille de Lydie était une étudiante brillante en prépa littéraire à Lille. Elle s’est convertie, a changé de comportement et s’est radicalisée après un départ pour l’Allemagne où elle devait suivre un double cursus. Elle s’est mariée cultuellement à Leipzig avec un jeune Allemand radicalisé lui aussi.

Lorsque ses parents la retrouvent, elle porte un niqab : « On a eu une relation très conflictuelle, on ne comprenait pas, témoigne Lydie. On a déjà fait 1 600 km pour les voir une heure. Elle voulait qu’on rejoigne ses idées… L’emprise vient du groupe de Leipzig. Ma fille et son mari disaient qu’ils connaissaient du monde à la mosquée. Il y avait chez eux une salle prévue uniquement pour les femmes. En novembre 2014, on a appris qu’ils étaient partis en Syrie. »

Sa fille est toujours à Raqqa avec deux enfants de 3 ans et dix mois. Vu le contexte actuel en Syrie et le repli de l’Etat islamique, Lydie espère aujourd’hui un retour de sa fille et de ses deux petits-enfants. Une étape qui, si elle est franchie, sera compliquée.

Les combattants

Bien sûr, il y a ceux qui prennent peur et reviennent vite. Celui qui téléphone à ses parents, effrayé par la violence des combats ; celui qui fait demi-tour au deuxième jour, après avoir assisté au discours d’un certain Abdelmoutakabir qui leur indique clairement qu’il leur faudrait « couper des têtes », probablement de soldats syriens. Mais il y a aussi ceux qui combattent. Qui ne rentrent qu’au bout de quelques mois, blessés parfois très sérieusement, ou… ne rentrent pas. L’un des Villeneuvois est défiguré. Mâchoire cassée, il a perdu l’usage d’un œil et d’un nerf facial. Un autre a été inscrit sur la liste des martyrs, volontaire pour commettre une action kamikaze. Un autre serait mort dans l’explosion d’une bombe, ou visé par un char. L’un de ses amis de quartier, parti en même temps que lui, fait le récit de cette mort en martyr, « qui lui permettra d’accéder au paradis », et se souhaite la même chose.

Enfin, il y a ceux qui reviennent avec des intentions meurtrières. Mehdi Nemmouche, évidemment. Mais d’autres aussi, qui auraient été interceptés juste à temps. Voici ci-dessous cinq exemples de ces combattants.

Aziz, l’électricien d’Hautmont

Le 22 mai 2015, Daech annonce la mort de deux de ses combattants dans des attentats suicides perpétrés contre des casernes de militaires en Irak. Aziz S. est l’un d’eux. Ce Hautmontois de 38 ans se faisait appeler Abou Abdel Aziz. Sur la photo diffusée par l’organisation terroriste, le quartier populaire du Bois-du-Quesnoy reconnaît l’un des siens, sous la barbe fournie qu’Aziz n’avait pas l’habitude de porter avant sa radicalisation.

Décrit comme bon élève, il obtient un BEP en électricité. En 2010, il monte son entreprise à Maubeuge avec un associé. Une expérience qui tournera court puisque suite à des impayés, il sera mis dehors par la propriétaire des lieux. A Hautmont, il est connu pour rendre service. Il aurait refait gratuitement l’installation électrique de la petite salle de prière du quartier.

Sa radicalisation serait passée inaperçue. Au Bois-du-Quesnoy, une mosquée salafiste verra le jour fin 2014. Ses instigateurs disent condamner fermement le jihad. Aucun lien n’a pu être établi entre eux et Aziz S., qui était probablement déjà parti en Syrie quand la mosquée accueillait ses premiers fidèles. Un an et demi après l’annonce de sa mort, le sujet est toujours très sensible au Bois-du-Quesnoy. Il reste mal vu de s’exprimer sur l’électricien du quartier, reconverti jihadiste.

Fodil de Tourcoing

Il a grandi à Tourcoing, dans une famille nombreuse dont les cinq sœurs ont elles aussi choisi la forme la plus radicale de l’islam. Seules deux d’entre elles, à ce jour, seraient en France.

Fodil T. a fait plusieurs allers-retours entre la France et la Syrie, où il a acquis une réputation de violence à compter de 2013. Les services secrets le soupçonnent, à cette année-là, d’avoir eu pour mission de récolter des fonds et d’acheter des armes. Il est également soupçonné d’avoir préparé un attentat dans la métropole lilloise, qui n’aurait été évité que par son interpellation et celle de son pourvoyeur d’armes. Selon l’un de ses beaux-frères, des armes détenues chez lui auraient même été jetées dans le canal de Roubaix.

En Syrie, sous le surnom d’Abou Mariam, il a organisé l’arrivée de beaucoup de jeunes recrues de l’EI. Et surtout, selon les services secrets, c’est lui qui aurait repris le rôle d’Abdelhamid Abaaoud, après la mort de celui-ci, quatre jours après les attentats de Paris. Lui aussi, qui aurait participé à une vidéo de revendication des mêmes attentats. Les dernières nouvelles le donnent pourtant mort depuis le mois de novembre 2016.

Christophe de Roubaix

Huit pages suffisamment rares pour être signalées. Huit pages de nécrologie toutes à la gloire d’un Roubaisien dans un magazine publié par l’Etat islamique, ça vous pose une stature. Dans l’édition de revendications des attentats du 13 novembre (publié sur internet en février 2016), on trouve, au détour d’odes aux terroristes du Bataclan, un reportage sur Abou Omar al-Faransi (le Français), identifié par les services de la DGSI comme pouvant être Christophe O., dit « Miloud », un Roubaisien né en septembre 1976, à Roubaix. L’homme est bien connu des services de police puisqu’il s’était félicité, dans une vidéo, des attentats sur le territoire français.

Qui est vraiment Christophe ? Difficile à dire. On sait juste, de source bien informée, que l’homme a terminé sa « carrière » de djihadiste comme émir après avoir officié comme tireur d’élite au sein de l’Etat islamique. Le portrait brossé dans le magazine de l’EI est celui d’un homme franco-algérien, « originaire d’un quartier populaire bien connu de Roubaix », issu d’une « grande famille très unie » et qui aurait découvert l’Islam « sur le tard ». Selon nos informations, Christophe se serait converti en 2007. Il fréquentait une mosquée de Roubaix.

Lire sa biographie, c’est retracer les deux dernières décennies de jihâd mondialisé : avec AQMI dans les montagnes algériennes où il aurait été incarcéré, avec la MUJAO au Mali (six mois de combat) et en Mauritanie. Au hasard des écoutes téléphoniques de la DGSI, les enquêteurs comprennent que le 28 février 2013, Abu Omar al Faransi se remet doucement d’une blessure par balle. Un jeune Roubaisien tenté par un départ en Syrie lui conseille même, par téléphone, d’aller se faire soigner. Christophe avait bénéficié d’entraînements sportifs et militaires au Mali et c’est à l’occasion de combats qu’il avait été blessé par balle. Il serait revenu en France pour se soigner avant de repartir en Syrie en été 2013. Au sein du JAN, dans un premier temps puis au sein de l’Etat islamique. Tireur d’élite de précision, on le décrit comme un combattant hors pair.

Étonnamment, Daech n’a jamais évoqué les circonstances entourant le décès du Roubaisien. Est-il mort aux combats ? A-t-il été visé par une frappe de la coalition ? Mystère.

Selim, 19 ans, de Roubaix-Tourcoing

Une famille honorable, bien insérée et peu pratiquante. Un jeune garçon sans histoires ou presque. Selim C. ne s’intéresse à la religion musulmane qu’à l’âge de 17 ans et se radicalise en l’espace de quelques mois. Selon une enquête de la DGSI, il apparaît que le jeune Selim se rendait une fois par semaine dans une librairie de la rue des Postes, à Wazemmes. Il assistait à des conférences en compagnie de plusieurs autres jeunes garçons de la métropole lilloise. Quel rôle le libraire (condamné entre temps pour apologie du terrorisme) ou ces conférences ont-ils joué dans la radicalisation du Roubaisien ? Mystère.

En juillet 2013, il profite du mariage d’une de ses sœurs, en Turquie, pour partir «avec des frères» en Syrie. La veille du départ, le jeune homme confiait à sa sœur qu’il partait en Syrie pour sauver l’Islam et mourir pour Allah. C’est ce qui est arrivé, un an plus tard. C’est sur twitter que des membres de sa katiba (brigade dont il était émir) l’ont annoncé. Le jeune Tourquennois serait mort après avoir combattu « comme un lion », lors de la bataille d’Al-Anbar en Irak. À la DGSI, on évoque une « mort en martyr ».

Saïd, le recruteur de Roubaix

Né en 1984 à Roubaix, Saïd A. se radicalise très tôt. Dès 2011, le jeune homme qui vit chez ses parents dans le quartier de la Fosse-aux-Chênes, et n’a jamais fait parler de lui, fréquente plusieurs mosquées du secteur. Adepte d’un islam radical, il tente de rejoindre l’Afghanistan en passant par la Turquie. Il n’y parviendra pas. Au printemps 2012, il est interpellé dans le cadre d’un coup de filet national visant les filières jihadistes. Il sera finalement remis en liberté. Le jeune homme est depuis surveillé par les services de renseignements. A l’époque, ils nous avait livré sa conception de l’islam: «Je suis favorable à l’application de la charia (loi islamique). Elle doit se défendre par le jihad (guerre sainte).» Saïd A. expliquait à l’époque que cette guerre sainte ne pouvait se pratiquer qu’en terre musulmane d’où son objectif assumé de rejoindre l’Afghanistan.

Dans les mois qui ont suivi, il tente à plusieurs reprises de rejoindre la Syrie. À l’été 2013, il est refoulé à l’aéroport d’Istambul, en Turquie alors qu’avec d’autres Roubaisiens, il est en chemin pour la Syrie. Ces derniers, qui n’étaient alors pas encore surveillés, ont poursuivi leur route jusqu’en Syrie. Saïd A., dit «Saïd de Roubaix» aurait fait office de recruteur pour plusieurs jeunes de la métropole lilloise . Il les aurait aidé à rejoindre l’Afghanistan et la Syrie. En juin 2015, il a été mis en examen pour association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste et placé en détention provisoire.