Prison : économiser et punir

Rentabiliser le système carcéral (1/4) – Entendez-vous l’éco (France culture)

Sur fond de surpopulation carcérale et restriction budgétaire, le système de gestion se transforme peu à peu. Quel est l’impact de l’externalisation sur la politique carcérale ? Comment le monde pénitentiaire s’adapte et se structure-t-il pour consentir aux contraintes budgétaires ?

« 78 % des gens libérés en 2014 ont passé moins d’un an en prison. D’où la  question posée depuis un moment : est-ce que ça vaut le coup de  construire des nouvelles prisons pour des gens qui y restent si peu de  temps ? » (Christian Mouhanna)

Premier jour de notre série sur les prisons intitulée « économiser et punir ». Des prisons surpeuplées, à la ceinture budgétaire trop serrée, desquelles émane une souffrance générale du personnel et de ses occupants. Si la violence institutionnelle mise en évidence par Michel Foucault est toujours le cœur du débat, on voit pointer, au sein du système pénitentiaire, des formes de « violences économiques ».

Tour à tour l’Europe et les États-Unis constatent les coûts engendrés par leurs politiques répressives et font régulièrement appel à des prestataires privés, pour remplir des missions naguère réservées aux États. Construction de nouveaux établissements, délégation de services de restauration, de propreté, de maintenance, l’industrie carcérale s’étend et se décline, au point de faire l’objet d’un débat sur l’effacement des frontières entre public et privé. Que peut-on craindre de ces arbitrages budgétaires ? Remettent-ils en question une mission régalienne au profit du marché ? Quelles conséquences sur les conditions de vie et de travail en prison ?

Références sonores :

  • Quantic, « Time Is The Enemy », extrait de l’album The 5th Exotic, 2001 (générique)
  • Pierre Mazeaud, juriste et homme politique, sur Inter actualités, le 22 octobre 1986 sur France Inter
  • « Ô la douceur du bagne » par Marc Ogeret, extrait de Le condamné à mort de Jean Genet
Intervenants
  • Guillaume Farde – Maître de conférence en économie de la sécurité à Sciences-Po Paris

  • Christian Mouhanna – Sociologue et directeur du Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP)


Le travail en prison (2/4)

La volonté de réformation morale des prisonniers s’accompagne du façonnement d’un sujet économique : l’organisation économique interne des prisons s’inscrit au cœur d’une tension entre rationalité pénitentiaire et rationalité économique, qui fait écho à l’organisation du marché capitaliste national.

Deuxième jour de notre série sur les prisons intitulée « économiser et punir ». Hier, nous avons parlé de la privatisation de certaines missions du secteur pénitentiaire et des conséquences de celle-ci sur les décisions politiques. Aujourd’hui, c’est le marché du travail, celui-ci qui s’infiltre dans la prison et la relie à l’industrie du dehors, que nous examinons à la loupe. Si l’idée d’un travail expiatoire est présente dès les origines de la prison moderne, on constate qu’à cette vertu – soit disant moralisatrice – s’ajoute une dimension productive non négligeable.

Ainsi, les prisonniers-travailleurs sont-ils soumis à une sélection, dont les critères semblent aussi flous que le droit qui encadre leur condition. Une situation faisant de cette main d’oeuvre une variable d’ajustement, tant pour l’administration pénitentiaire que pour les entreprises profitant de leurs services. Un régime d’exception interrogeant la suprématie de l’économie sur le droit du travail.

Intervenants


Fictions carcérales (3/4)

Du film « Le Trou » de Jacques Becker à « Un prophète » de Jacques Audiard, et, côté séries, d' »Oz » à « Orange Is the New Black », la fiction cinématographie et télévisuelle s’empare très tôt de la prison comme objet de représentation. Mais que disent ces images sur la réalité sociologique des prisons ?

Troisième jour de notre série sur les prisons intitulée « économiser et punir ». Après avoir traité hier de la zone de flou qui entoure le travail en prison, nous prenons, aujourd’hui le biais de la fiction pour évoquer le quotidien en milieu carcéral. On le sait, la prison est, depuis son invention, un motif artistique – littéraire et cinématographique –  qui oscille entre témoignage et dénonciation.

Si l’enfermement, la promiscuité des corps, la violence incitent aux récits, la recherche esthétique n’en reste pas moins au service d’une réflexion socioéconomique fondamentale. Ainsi, les représentations de l’expérience pénitentiaire que nous livrent le cinéma – mais aussi désormais les séries – sont autant d’occasions de s’interroger sur les capacités de l’institution à remplir à sa mission.

Intervenants

  • Carole Desbarats – Membre du comité de rédaction de la revue « Esprit » et ancienne directrice d’études à la Fémis

  • Alice Gaïa – Doctorante en sociologie au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP)


Les fonctions de l’enfermement (4/4)

Quelles sont les origines, la fonction et les usages de la prison ? Peut-elle être réformée, alors qu’empirent les causes d’un dispositif qui permet à l’Etat de tourner la tête face à son incapacité d’assumer ses responsabilités économiques et sociales ?

« Économiser et punir » ! Cette semaine, nous avons examiné les rouages économiques propres au monde carcéral : ceux de l’institution et ceux à l’oeuvre dans l’enceinte-même, à l’abri des regards. Un système condamné à une double peine : d’un côté l’augmentation du nombre de détenus et de l’autre des politiques budgétaires particulièrement restrictives. D’où la privatisation progressive de certaines missions. Des privatisations largement critiquées et parfois même condamnées, tout comme les conditions de vie et de détention. Au cœur du débat éthique et économique : l’absence de droit du travail en milieu carcéral et la mise à disposition d’une main d’oeuvre – pour les entreprises – défiant toute concurrence.

Ainsi, loin de rester à la porte des prisons, l’économique et le politique – visiteurs privilégiés – éclairent le rapport qu’entretient la société avec ses marges. Si depuis plus de deux siècles, la prison est devenue la forme de punition dominante, tout incite pourtant à réfléchir aux fonctions – avouées ou non – de l’enfermement…

Intervenants
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L’exercice de la justice : la vie quotidienne d’un tribunal en France

Que se passe-t-il dans l’enceinte d’un tribunal ? Comment se retrouve-t-on à la barre des prévenus ? Et comment les juges procèdent-ils pour appliquer la sanction la plus juste ? Chronique de la justice ordinaire.

Replay France TV

Un homme criblé de dettes s’effondre en larmes. Une adolescente se mutile pour soigner son mal de vivre. Un détenu avoue qu’il est tout sauf « innocent ». Un autre justifie sa violence parce que, selon lui, les femmes ont « un petit cerveau »… Ces histoires —dramatiques ou émouvantes — constituent le quotidien du tribunal de grande instance de Vienne, au sud de Lyon, dans l’Isère. Une ville de 30 000 habitants de la vallée du Rhône.

Derrière les murs du palais, des magistrats, des greffiers confrontés tous les jours à la violence ordinaire. Au total : 15 000 procédures à traiter par an, 300 personnes présentées devant la justice. Et une galerie de justiciables insolents, cocasses, menteurs ou effondrés qui doivent s’expliquer devant des robes noires.

Alors, comment juger ? Comment sanctionner au plus juste ceux qui ont transgressé la loi, et ce sans jamais oublier les victimes ? C’est toute la complexité du travail quotidien de ces fonctionnaires dans leur difficile exercice de la justice. Une tâche si compliquée parfois que l’on ne voudrait pour rien au monde être dans la peau d’un juge

Auteur-réalisateur : Michaël Prazan – Production TV Presse, avec la participation de France 3

Justice, une faillite française ?

Au pays des droits de l’homme, la justice est épuisée. Personnel insuffisant, factures impayées, système informatique indigent, délais de procédure qui s’allongent, stocks de dossiers qui s’accumulent….

Tandis que les justiciables la sollicitent de plus en plus, l’institution judiciaire au bord de la rupture ne cesse de crier au secours dans l’indifférence générale. Quant aux établissements pénitentiaires, ils sont dans un tel état que le Comité européen pour la prévention de la torture s’en est ému. Comment un pays comme la France peut-il tolérer une telle situation depuis des décennies ? Est-ce uniquement une question de crédits ou existe-t-il des raisons plus complexes?

Ce livre recueille le témoignage de juges, d’avocats et de greffiers pour mesurer l’étendue du désastre et tenter d’en identifier les causes. Il donne aussi la parole à cette salariée licenciée dont la vie a basculé faute d’avoir obtenu justice dans un délai raisonnable, raconte les souffrances de ce Somalien que son incarcération à Fresnes a rendu fou, ou encore l’histoire de ce juge d’instruction mort de n’avoir pas supporté les cadences infernales qu’on lui imposait.

Les politiques ont-ils à ce point peur des juges qu’ils les maintiennent volontairement dans l’indigence comme on le prétend ? Ou bien faut-il aller chercher ailleurs les raisons de cette situation ? D’anciens gardes des Sceaux ont accepté de lever le voile sur le fonctionnement de la Chancellerie et livrent leur analyse sur la manière dont on peut sauver la justice française. Contrainte par la pauvreté à renoncer aux principes qui fondent l’État de droit, elle est en train de perdre son âme. Il y a urgence.

Diplômée d’un DEA de philosophie du droit de Paris 2 Panthéon-Assas, Olivia DUFOUR a commencé sa carrière en tant que juriste dans un cabinet d’avocats parisien avant de devenir journaliste en 1995. Spécialisée en droit, justice et finance, elle collabore depuis lors à de nombreux titres de la presse économique et juridique. Elle préside le Cercle des journalistes juridiques.


Olivia Dufour, Présidente du Cercle des Journalistes Juridiques (CJJ), présente son ouvrage « Justice une faillite française ? ».

Dans un livre particulièrement bien documenté, Olivia Dufour dresse le portrait d’une justice française mal-en-point, soumises à d’innombrables pressions et difficultés, notamment budgétaires, témoignant de l’urgente nécessité de réformer.

Il faut lire le livre d’Olivia Dufour, journaliste spécialisée des questions juridiques. Il faut le lire, dès lors que l’on s’intéresse à la justice et que l’on souhaite prendre part à une réflexion plus globale sur le système judiciaire contemporain, sur ses défauts et ses inimaginables carences, dont certaines ici relatées sont à peine croyables. Certains ouvrages sont de véritables documents ; celui-ci en est assurément un. Aussi est-il une pièce importante dans le dossier qui ne cesse de s’instruire, à juste titre, contre l’état actuel de la justice française. Avec beaucoup de pédagogie, Olivia Dufour établit un fort intéressant – et très édifiant – panorama de ce qu’est la réalité quotidienne de la justice française. Partant de là, libre à chacun de méditer, d’y réfléchir. Libre à chacun de se poser la question : peut-on continuer ainsi ? Du reste, une fois achevée la lecture de cette passionnante odyssée au cœur de l’appareil de justice, d’un système à bout de souffle, il n’est malheureusement guère difficile de répondre à la question que pose Olivia Dufour, dans son titre très évocateur : Justice, une faillite française ?

Le titre en lui-même en dit d’ailleurs déjà long. Il renseigne sur la perception de l’interrogation. Assez curieusement, il n’étonne plus vraiment. Il n’est aujourd’hui plus question de discuter du point de savoir si la justice va mal. C’est un fait, un élément du débat qui n’est plus contesté et qu’Olivia Dufour étaye avec une remarquable concision. Celle-ci est bienvenue, ce d’autant qu’il pourrait malheureusement y avoir un « livre noir » portant sur chacun des pans de la justice (délais, aide juridictionnelle, prisons, etc.). En revanche, la question est plutôt celle de mesurer l’ampleur de la crise et de déterminer s’il s’agit bien d’une réelle faillite.

L’auteur campe très vite le décor tout autant qu’elle pose une question centrale, dès le début d’ouvrage. Ce décor est fait de chiffres et l’on doit accompagner la journaliste dans « ce voyage un peu aride dans les données statistiques et budgétaires » (p. 29) pour comprendre l’ampleur du phénomène, notamment au regard de nos voisins européens. La France est à la traîne ; le manque de magistrats, par exemple, est patent. Ce qui amène tout naturellement à une question fondamentale, issue d’un paradoxe : « […] comment expliquer qu’avec un budget en progression constante, la justice se sente toujours plus pauvre ? » (p. 21). C’est qu’elle a profondément évolué, sous l’effet d’une accentuation de « la demande de justice » et d’une impressionnante accumulation des réformes, lesquelles ne sont que très rarement accompagnées des moyens nécessaires (ibid.).

Ensuite, parce que les chiffres ne sont que la manifestation numérique d’une réalité de terrain, Olivia Dufour emmène le lecteur dans un tour de France des légitimes récriminations formulées par les professionnels. Au gré des rentrées solennelles, les magistrats s’émeuvent, s’indignent des conditions d’exercice de leur profession, des griefs auxquels se joignent avocats et greffiers. Il est désormais bien fini le temps de ces rentrées où il était possible, entre érudits locaux, de disserter à loisir sur les rapports entre droit et littérature ou sur l’histoire de juridiction, fournissant ainsi l’occasion de passionnants opuscules. C’est du présent que l’on parle, des difficultés croissantes, souvent insurmontables, et du manque criant de moyens. Mais c’est aussi l’avenir que l’on évoque, assombri par l’indigence de la justice.

Car l’indigence de la justice est une violence pour le justiciable. Cette « misère de la justice de masse » (p. 61 s.) en est le funeste témoin. Ce n’est d’ailleurs pas simplement Bobigny, une juridiction tristement célèbre pour être « l’emblème des difficultés de l’institution judiciaire » (p. 71). C’est aussi Dijon, Reims et Nantes (qui détient le record quant au délai pour obtenir une audience devant le juge aux affaires familiales, v. p. 83). Dans la justice civile de tous les jours, le justiciable est confronté à des délais démesurés qui ont des impacts sociaux et humains dramatiques. Cette conséquence, liée à l’insuffisance de moyens, peut vite se révéler insupportable. Et pour ce qui concerne la justice pénale, la journaliste s’intéresse aux comparutions immédiates et prend comme jalons les impressions de trois secrétaires de la conférence du stage. Bien évidemment, la qualité de la justice qui y est rendue, en dépit du professionnalisme des acteurs de ces audiences, n’y est pas devenue meilleure.

À partir de l’étude très concrète de ce contentieux de masse, Olivia Dufour livre une analyse intéressante reposant sur une opposition entre la justice civile et pénale de tous les jours et celle concernant les affaires économiques et financières plus spécialisées. L’auteur ne tombe d’ailleurs pas dans l’écueil d’opposer une « justice pour les puissants et une autre pour les misérables ». Ce serait « une légère erreur d’optique ». Pour la journaliste, « il existe en France une justice performante qui reflète à la fois l’excellence du droit français, l’intelligence de son organisation judiciaire et la qualité de la formation de ses magistrats ; cette justice n’est pas celle des riches mais celle des contentieux techniques rares. À l’inverse, les contentieux de masse sont victimes du manque de moyens et, dans une certaine mesure, des faiblesses d’organisation, de gestion et de ressources humaines de l’institution » (p. 149).

Et l’on pourrait continuer ici, pendant longtemps, la recension des maux qui affectent le système judiciaire français et que relate cet ouvrage. L’expertise psychiatrique connaît de sérieuses difficultés, de même que l’aide juridictionnelle. Mais bien sûr, la « plaie hideuse de la prison », pour reprendre l’expression empruntée par la journaliste à Schoelcher, est au centre de son étude. L’on ne peut penser la justice sans s’intéresser à l’emprisonnement. En effet, aux côtés des difficultés que connaît l’appareil de justice, le système carcéral n’est pas en reste, explosant sous la pression de la surpopulation qu’il peine à contenir. Et cet état des choses n’est pas sans incidences graves sur le personnel de justice, l’auteur évoquant certains cas tragiques de suicide qui donnent à réfléchir sur l’état du système français.

Sans doute, la justice perd de son âme. Sans doute, les remèdes liés à la numérisation des rapports judiciaires et à la « déjudiciarisation rampante » (p. 251) doivent être scrupuleusement soupesés. Le pouvoir politique doit évidemment s’en saisir. Mais c’est une véritable révolution dont nous avons besoin, plus que de simples ajustements budgétaires qui courent après les évolutions sociétales. Et l’ouvrage d’Olivia Dufour permet de nous confronter à cette réalité de plein fouet.

 


Qui sauvera la justice du naufrage ? (Gazette du palais)

Au pays des droits de l’homme, la justice est épuisée. Personnel insuffisant, factures impayées, système informatique indigent, délais de procédure qui s’allongent, stocks de dossiers qui s’accumulent. Tandis que les justiciables la sollicitent de plus en plus, l’institution judiciaire au bord de la rupture ne cesse de crier au secours dans l’indifférence générale. Dans son ouvrage Justice, une faillite française, la journaliste Olivia Dufour dresse un bilan sans concession du désastre. Extraits.

« Elisabeth Guigou est convoquée le 28 avril prochain, à 10 h 30, à l’audience qui ne se tiendra pas d’un tribunal d’instance qui n’existe plus… » C’était il y a exactement 20 ans. Le bâtonnier de Bergerac voulait, en lançant cette invitation à la garde des Sceaux, alerter sur le fait qu’il n’y avait plus de tribunal d’instance dans sa ville car il n’y avait plus de magistrat. Quelques mois plus tôt, le président de la Conférence des bâtonniers avait appelé à « une journée nationale d’interruption d’activité » pour exprimer « l’état de colère et de désespérance » des avocats face au délabrement de l’institution judiciaire. « Les pouvoirs publics tendent à institutionnaliser un déni généralisé de justice » dénonçaient alors les bâtonniers de France. À l’époque, chaque rentrée solennelle prenait des allures de bilan de catastrophe naturelle. Délaissant le vocabulaire juridique, les magistrats puisaient dans le registre médical pour évoquer leur juridiction. Et ce n’était qu’asphyxie, embolie, coma, mort clinique…

Vingt ans plus tard, les mêmes mots servent à décrire les mêmes maux… Rien n’a changé. À une légère nuance près, les juridictions ne souffrent plus seulement matériellement mais aussi psychologiquement. Les déclarations fracassantes du président de la République Nicolas Sarkozy à l’encontre des « petits pois » comme il appelait les juges ont ajouté à la révolte face au manque de moyen, la fierté blessée. Puis est venue Christiane Taubira sur laquelle pesaient tant d’espoirs et qui a tellement déçu. Et comme il n’est pas un endroit du corps judiciaire qui ne soit une blessure, lorsque Jean-Jacques Urvoas en prenant sa suite a dénoncé dans la presse « une justice en voie de clochardisation », certains se sont révoltés qu’on porte ainsi atteinte à leur image. C’était faire un mauvais procès à celui qui, n’ayant pas le temps de produire quelqu’une de ces grandes lois qui font, pense-t-on, les grands ministres, avait choisi de s’attaquer avec détermination au problème des moyens. Peu à peu la justice a repris espoir à mesure que son ministre parvenait à l’aider à boucler les fins de mois. Jusqu’au jour où quelques phrases de François Hollande sur les juges rapportées par des journalistes du journal Le Monde ont ravivé les blessures et entamé sérieusement la confiance.

Aujourd’hui, l’institution est éreintée. Éreintée par des décennies de pénurie. Éreintée par l’accumulation de réformes qui accroissent sa charge de travail sans que jamais les moyens correspondants ne lui soient alloués. Éreintée par la croissance exponentielle de la demande justice. Éreintée par une culture de la performance qui imprègne l’ensemble de la société et à laquelle elle est par nature en peine de répondre tant la mission de justice s’accommode mal des impératifs glacés de la gestion. Éreintée de faire des économies pour plaire à Bercy qui ne lui accorde même pas le minimum vital. Éreintée par la souffrance éthique qui s’empare de ses personnels, face au décalage de plus en plus violent entre l’idée qu’ils se font de leur métier et les conditions calamiteuses dans lesquelles ils l’exercent. Éreintée de crier dans le vide. (…)

« La politisation des questions de justice a saturé le débat public et occulté tout le reste »


La justice victime de sa dignité ?

Comment est-il possible que l’institution judiciaire souffre depuis des décennies sans que nul ne parvienne à résoudre ses difficultés ? Il n’est pas rare quand on interroge un juge ou même un avocat sur la question de s’entendre répondre : le politique maintient délibérément le judiciaire dans la pauvreté parce qu’il en a peur, c’est une manière de le maîtriser. Cette assertion a sans doute de solides fondements historiques, depuis la tension entre la monarchie et les Parlements jusqu’à la volonté de domination de l’institution par Napoléon, en passant par la méfiance des révolutionnaires qui rêvaient d’un juge élu, simple bouche de la loi et ultime recours quand toutes les voies amiables étaient épuisées.

Toutefois, à supposer que les politiques d’aujourd’hui s’inscrivent dans cette logique, c’est sans doute de manière inconsciente. « Je ne crois pas à la théorie selon laquelle le pouvoir refuserait de donner des moyens à la justice parce qu’il en aurait peur, confie Jean-Jacques Urvoas (entretien avec l’auteur – 2 mai 2017). La justice que connaissent les élus est celle dont leur parlent leurs électeurs c’est-à-dire la justice civile : loyer, prud’hommes, surendettement… Les questions que posent les parlementaires au moment du budget portent précisément sur ces sujets. Et soudain le parlementaire devenu ministre verrait tout à coup les juges comme un pouvoir menaçant et non plus un service public ? Le rapport de l’exécutif à l’institution judiciaire peut être mâtiné de cette méfiance, mais pas au point d’avoir une incidence budgétaire ». Au demeurant, si vraiment les politiques nourrissaient ce sinistre dessein, la justice a démontré depuis les années 1990 que même sans argent elle était capable de mettre des ministres en examen. « Que certaines crises entre justice et politique rendent le dialogue plus difficile, c’est vrai. Il y a des tensions évidentes. Mais la théorie d’un complot des politiques n’a pas de sens ! », confirme Dominique Perben,garde des Sceaux de 2002 à 2005 (entretien avec l’auteur – septembre 2017).

(…) En septembre 2017, Philippe Bas [président de la commission des lois du Sénat, NDLR] confie dans un entretien à la Gazette du Palais : « Le débat sur la justice a été très longtemps focalisé sur des questions institutionnelles, réservées aux constitutionnalistes, concernant l’indépendance et qui se révèlent aujourd’hui très décalées par rapport à la situation réelle de l’institution. Pendant un an j’ai visité des tribunaux, des cours d’appel, des prisons dans toute la France, je n’ai pas rencontré un seul magistrat se plaignant de son manque d’indépendance, même s’il est exact que le mode de nomination des magistrats du parquet doit être revu. Cette politisation des questions de justice a saturé le débat public et occulté tout le reste. Le vrai problème c’est le risque de naufrage de la justice » (Gaz. Pal. 5 sept. 2017, n° 302u3, p. 11).

Les politiques avancent également le fait que les tribunaux n’ouvrent pas leurs portes de sorte qu’ils ne peuvent pas se rendre compte de la réalité sur le terrain. Ou plus précisément, quand ils ouvrent leurs portes, c’est dans le cadre de cérémonies qui ne laissent rien paraître de la réalité de leur situation. Tout au contraire, leur faste contredit les appels au secours. « En tant que parlementaire pendant cinq ans, entre 2007 et 2012, je n’ai jamais été invité dans la juridiction en dehors des audiences solennelles », confie Jean-Jacques Urvoas. C’est exactement ce qu’avait déjà ressenti Dominique Perben à son époque : « Il faut que les juges ouvrent l’accès à leurs juridictions aux parlementaires pour qu’ils se rendent compte concrètement de la situation. Au besoin le ministère doit les y inviter. Il y a un côté très traditionnel de la justice, une distance, un repli sur soi, sur sa dignité, qui affaiblit son discours ».

(…) La justice victime de ses palais et de son apparat… Mais aussi de sa dignité. « Une fois je suis allé rencontrer des greffiers qui protestaient au TGI de Quimper à l’heure du déjeuner. Je n’ai pas compris sur le moment qu’ils organisaient leur “grève” en dehors des temps d’audience. C’est en arrivant Place Vendôme que j’ai découvert que, par conscience professionnelle et respect des justiciables, ce qu’ils appelaient “grève” se résumait volontairement à se rassembler sur les marches du palais entre midi et deux heures. Une telle éthique est rare. Lorsque nous, les enseignants, nous sommes en colère, nous ne le faisons pas pendant nos vacances afin de contraindre les pouvoirs publics à réagir. De même, quand les pilotes d’Air France font grève, c’est au moment où cela pénalise le plus l’entreprise ». En réalité, tous ceux qui ont observé le système de près aboutissent à la même conclusion : l’institution judiciaire ne tient plus que grâce à l’investissement exemplaire de ceux qui en ont la charge. « C’est une institution qui vit grâce à des femmes et des hommes qui ont une haute idée de leur mission. Ils ne comptent pas leurs heures et refusent de donner de la justice une mauvaise image car ils ont une haute idée de ce qu’elle est », analyse Dominique Perben. En définitive, l’institution est desservie par sa capacité d’engagement. (…)

Montrez-moi la réalité !

Toutes les juridictions que [Jean-Jacques Urvoas] visite revêtent leurs plus beaux atours et n’acceptent de montrer que leur meilleur jour. Comme un hypocondriaque qui s’emploierait à masquer au médecin qu’il consulte les signes qui précisément l’inquiètent. « Tous les palais de justice dans lesquels je me rendais offraient un visage différent de celui de leur quotidien. En effet, entre le moment où mes collaborateurs du ministère effectuaient la reconnaissance des lieux et celui où j’arrivais, ici des murs avaient été repeints, là des lumières avaient été changées, ailleurs c’est un nettoyage complet qui avait été organisé. Je comprenais le souci de mes interlocuteurs mais je leur disais : montrez-moi la réalité, aidez-moi, c’est en pouvant vraiment décrire les conditions dans lesquelles vous travaillez réellement que je pourrai convaincre Bercy ! Même lors d’un de mes plus lointains déplacements, dans la maison d’arrêt qui existe aux Marquises en Polynésie, le bâtiment sentait la peinture. Et quand j’ai questionné le surveillant pénitentiaire qui me recevait : vous avez repeint ? il m’a simplement répondu : mais oui on a repeint quand on a appris que vous veniez ! ». (…)

« À chaque changement de gouvernement, la communauté juridique observe les nominationset se demande si on nommera un juriste à la justice. (…) C’est une erreur de raisonnement »

L’importance de la volonté politique revient en effet comme une constante. Dominique Perben a marqué son passage % de gens que ce résultat est dû au fait que les questions de justice et de sécurité n’ont pas été prises suffisamment au sérieux. « Quand il me convoque à son bureau pour me proposer le ministère de la Justice, nous tombons immédiatement d’accord sur la nécessité d’adopter une loi de programmation que nous allons élaborer pendant l’été, confie Dominique Perben. On était déjà à l’époque confrontés à une thrombose du système semblable à celle d’aujourd’hui. Je pense que dans notre système institutionnel, si le ministre de la Justice n’a pas l’appui du président de la République, il ne peut pas faire le job. D’abord il est pris par plein d’autres choses et ensuite face à Bercy il ne tient pas la route ». (…)

Les effets toxiques de l’idéologie concurrentielle

Sur cette justice en situation d’insuffisance chronique de moyens, la LOLF est venue imposer, à compter de 2006, des objectifs de performances. Selon le professeur Loïc Cadiet, « Le justiciable devient “un client” et l’institution judiciaire “un fournisseur”, le premier exprimant des attentes que la seconde doit satisfaire “dans les délais fixés et au moindre coût” » (Cadiet L, « Case management judiciaire et déformalisation de la procédure », Revue française d’administration publique, vol. 125, n° 1, 2008, p. 133-150). L’auteur parle de la « marchéisation de la justice » qu’il définit ainsi : « le fait que l’idéologie concurrentielle s’infiltre subtilement au sein de l’institution judiciaire en y diffusant des logiques gestionnaires et des préoccupations managériales qui déterminent, non seulement la manière d’administrer l’institution, y compris les juridictions, mais aussi la façon de définir les règles de procédure les plus efficientes : c’est alors la justice elle-même qui est pensée selon le modèle concurrentiel ; le principe concurrentiel est érigé en modèle d’économie judiciaire ». Et Loïc Cadiet de mettre en garde : « C’est un modèle de justice expéditive qui n’a de justice que le nom, l’illustration même qu’à force de faire des économies sur la justice, c’est la justice même dont on risque de faire en définitive l’économie ».

Bien entendu il ne s’agit pas d’écarter toute idée de réforme de la justice visant à rationaliser les coûts, au contraire, elle a terriblement besoin de moderniser son administration, mais simplement d’attirer l’attention sur la place excessive qu’occupent les logiques gestionnaires dans les réformes de la justice. De fait, en matière de justice, sous couvert de bonne gestion, on ne s’emploie en pratique qu’à gérer la pénurie. « L’intendance n’est jamais une bonne “cause” de réforme. Ni en matière de santé, ni en matière de justice, ni en matière d’éducation, etc. C’est une contrainte, pas une cause. La question si centrale de ce qui relève du juge et ce qui n’en relève pas, c’est-à-dire “l’office du juge” n’est pas une question d’argent. La penser par cette voie-là, c’est se tromper dès le départ, prévient Marie-Anne Frison-Roche, professeur des universités à Sciences Po. Mais parce que les procès coûtent cher (et ne rapportent rien), le calcul coût/bénéfice étant en la matière par nature inadéquat, il faut bien affecter les moyens et prendre “en considération” cette contrainte. Mais cela ne peut pas être la “cause” ».

Le problème, c’est que précisément depuis 20 ans, l’intendance est devenue la cause d’une grande majorité de réformes dans le cadre de ce que Laurence Dumoulin et Christian Licoppe, dans leur ouvrage sur la visioconférence, qualifient de « changement de la rationalité » (Dumoulin L. et Licoppe C., Les audiences à distance, genèse et institutionnalisation d’une innovation dans la justice – LGDJ 2017). La nouvelle rationalité, expliquent-ils, n’est plus juridique mais comptable et gestionnaire. Elle s’exprime à travers le règne des formes chiffrées, l’adoption d’instruments de type comptable souvent appuyés sur les technologies d’information et de communication. Ce triomphe de la logique comptable est en train de modifier en profondeur l’ADN de la justice. Et ce dans tous les domaines. Peu à peu, des principes aussi incontestables il y a 20 ans que celui de la collégialité tendent à disparaître discrètement dans un climat qui constitue un curieux mélange de d’indifférence, de déni et de résignation.

« Les magistrats n’ont plus le temps d’écouter plaider les avocats.Ils n’ont plus le temps de les écouter du tout »

Collégialité ? On n’a plus les moyens.

« Depuis la LOLF, l’argument économique est devenu terriblement déterminant dans les réformes de procédure civile », confirme Natalie Fricero, Professeur à l’université de Nice Sophia-Antipolis et directrice de l’Institut d’études judiciaires. C’est ainsi que la collégialité a disparu progressivement en première instance faisant désormais mentir l’adage célèbre : juge unique, juge inique. Il manque des juges, qu’à cela ne tienne ! Réduisons les formations de jugement. « Ce n’est pas seulement une affaire de moyens mais aussi de rapidité, et au-delà se dessine une interrogation valable : la collégialité est-elle une condition de la qualité d’une décision ? », interroge Natalie Fricero. Avec raison. À ceci près que la question est toujours posée sous l’influence de préoccupations gestionnaires et non dans une recherche d’amélioration de la qualité. Cette disparition s’est installée lentement ces vingt dernières années, presque de façon indolore, comme une fatalité. C’était un luxe, on s’est résigné au fait qu’on ne pouvait plus se l’offrir. Bien sûr les avocats pourraient exiger une collégialité qui demeure inscrite dans les codes, mais tout est fait pour les en décourager. « Si l’on réclame que notre dossier soit examiné par une formation collégiale, il passe en dessous de la pile et le client s’impatiente. Et si on ose le faire, il arrive que les magistrats viennent à deux au lieu de trois et nous demandent : ça ne vous dérange pas maître ? Répondre oui ça me dérange, c’est le renvoi assuré aux calendes grecques… », dénonce Yves Mahiu, ancien président de la Conférence des Bâtonniers et grand pourfendeur du recul de la justice dans la société. Et l’avocat rouennais de confier : « Les juges administratifs restent attachés, eux, à la collégialité. Parce qu’on est plus intelligent à trois, parce que ça permet de former les jeunes et parce que c’est moins lourd quand les décisions sont graves que de juger seul ».

C’est donc bien pour des raisons de moyens que le juge judiciaire abandonne. Mais le pire est sans doute que les juges se sont convaincus eux-mêmes que c’était sans importance. « Quand on regrette la disparition de la collégialité, ils nous répondent : allons maître vous savez bien qu’à trois, on divise les dossiers en trois piles », confie Yves Mahiu, dépité. Quel terrible aveu ! Ainsi la collégialité ne serait qu’un mythe, une fois la porte de la salle d’audience refermée, on enverrait valser les principes affichés pompeusement devant le justiciable pour retourner à sa misère. Au fond, c’est sur le sort même de l’audience qu’il faut s’interroger. L’audience, c’est tellement chronophage… Les magistrats n’ont plus le temps d’écouter plaider les avocats. Ils n’ont plus le temps de les écouter du tout. Cela se traduit de mille façons, depuis la volonté clairement affichée qu’ils réduisent leurs explications au strict minimum jusqu’à l’interdiction qu’ils leur font de les déranger dans leur bureau.

Compliquer la procédure, détourner le justiciable de la justice.

En attendant, on gère les flux comme on peut. Et la procédure est devenue un précieux allié. Plus elle se complique – sous couvert toujours de rationalisation et d’accélération –, plus on assortit de nullités les éventuels manquements aux exigences formelles croissantes et plus on évacue de dossiers sans avoir à les juger. Ce n’est pas autre chose que dénonce Jamila Mansour [présidente CGT du conseil de prud’hommes de Bobigny, NDLR] quand elle constate une baisse significative des affaires nouvelles dans son tribunal depuis l’entrée en vigueur de la réforme Macron et de la nouvelle saisine du CPH. Elle est si compliquée que les salariés renoncent à remplir le formulaire de requête. Son témoignage de terrain est confirmé en tous points par la Chancellerie dans le PLF 2018 : « Face à la situation particulièrement tendue de la plupart des conseils de prud’hommes (longueur des délais de traitement, importance du volume et de l’âge des stocks), le gouvernement a engagé une réforme d’ensemble de la justice du travail dans le cadre de la loi n° 2015-990 du 6 août 2015 pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques et du décret n° 2016-660 du 20 mai 2016 relatif à la justice prud’homale et au traitement judiciaire du contentieux du travail ». Le résultat de cette réforme présentée comme une extraordinaire et enrichissante modernisation du contentieux est en réalité décrit quelques lignes plus bas : « Il convient toutefois de souligner que le nombre d’affaires nouvelles a fortement diminué (-18,5 %), passant de 184 500 en 2015 à 150 500 en 2016. Cette diminution pourrait s’expliquer en partie par la complexité de la requête devant être utilisée pour saisir la juridiction. Les justiciables, comme les avocats, ont eu du mal à s’approprier son nouveau format ». À aucun moment on ne songe donc, pour résoudre la question des moyens, à rallonger les crédits. Le seul et unique levier envisagé est celui du tarissement à la source de la demande de justice. Y compris dans des contentieux aussi nombreux et vitaux que les conflits du travail. Certains objecteront que le contexte budgétaire est tendu et que plus généralement on a eu beau doubler le budget on n’y arrive pas, ce qui démontre qu’il faut à un moment contrôler les flux. Quand on incite pendant plusieurs décennies les justiciables à faire valoir leurs droits en justice sans augmenter les crédits, entraînant l’asphyxie du système, est-il décent de venir se plaindre ensuite d’une demande exponentielle de justice et soutenir que rien ne pourra la satisfaire ? Accessoirement, lire la présentation du budget de la justice quand on connaît l’état des juridictions est un exercice proprement lunaire. On a le sentiment d’observer deux coiffeurs débattre de la coupe de cheveux qui conviendra le mieux à leur client chauve…

« Quand on incite pendant plusieurs décennies les justiciables à faire valoir leurs d roits en justice sans augmenter les crédits,est-il décent de venir se plaindre ensuite d’une demande exponentielle de justice ? »

Il n’y a pas qu’en matière prud’homale que la procédure se révèle rebutante et conduit de facto à décourager le justiciable. C’est ainsi qu’on s’en prend depuis quelques années à l’appel. La France serait en effet le seul pays où l’appel est un véritable deuxième procès. Mais pourquoi ce qui a paru judicieux à une époque où la question des moyens ne se posait pas avec une telle acuité deviendrait soudainement indésirable, si ce n’est parce que le raisonnement économique impose de nouveaux critères d’appréciation… purement économiques ? Il y a d’abord eu le décret Magendie en 2009 qui a encadré les délais de procédure pour accélérer le traitement des affaires en appel assorti de sanctions comme l’irrecevabilité de l’appel ou la caducité des conclusions. Aujourd’hui, les réformes tendent à remplacer l’appel achèvement par l’appel réformation, c’est-à-dire une conception plus étroite de l’appel. C’est ce qu’a commencé à faire le décret du 6 mai 2017 qui supprime la faculté d’un appel en général puisqu%simplement privée du droit de faire appel », prévient Yves Mahiu.

La Cour de cassation elle-même estime qu’elle traite trop de pourvois et envisage de réduire les flux. Il faut dire que 28 000 pourvois chaque année, c’est beaucoup, souligne à plusieurs reprises l’introduction du rapport de la Commission de réflexion sur la réforme de la Cour de cassation publié en avril 2017. « On peut se demander quel est, au regard de la situation actuelle des juridictions du fond, l’intérêt pour le justiciable, de réduire le nombre de pourvois alors que la Cour de cassation se porte bien », s’interrogeait à l’époque de la publication du rapport Hélène Farge, présidente de l’ordre des avocats aux conseils, dans la Gazette du Palais, « 15 000 pourvois par an soutenus en matière civile sur environ 260 000 arrêts rendus par les cours d’appel c’est raisonnable, il n’y a pas de stock, le délai moyen de jugement varie selon les années de moins d’un an à 14 mois, ça fonctionne bien. J’ajoute qu’il y a devant les chambres civiles plus de cassations (27 %) et de rejets motivés (26 %) que de non-admission (19 %), ce qui montre l’utilité du recours » (Gaz. Pal. 7 mars 2017, n° 290e9, p. 5). Les auteurs du rapport rétorquent que la dernière réforme en la matière remonte à 2001 avec la mise en place par Guy Canivet du système de non-admission. Cette mesure a permis de réduire à l’époque le nombre d’affaires de 32 583 en 2003 à 19 286 en 2006.

Vers une justice remplacée par l’IA ?

Pour une justice en panne de moyens et qui ne se pense même plus autrement qu’en mendiante, tandis que le pouvoir politique lui-même ne la voit plus qu’ainsi, l’étape qui suivra la pénible et regrettable industrialisation sera le triomphe de l’intelligence artificielle. Pensée en tant qu’outil, l’IA est très certainement un atout pour la justice. D’ailleurs, des barreaux comme celui de Lille conçoivent actuellement des évolutions intéressantes à ce sujet. Ainsi le très dynamique bâtonnier de Lille confiait à la Gazette du Palais en janvier 2018  : « nous souhaitons mettre en place un open data non anonymisé entre avocats et magistrats qui rassemblerait toutes les décisions de justice disponibles et que l’on exploiterait via un système tel que Predictice. (….) L’idée est d’accompagner la déjudiciarisation grâce au numérique en se donnant les moyens de démontrer objectivement au client quelles sont ses chances réelles en justice pour faciliter une solution amiable » (Gaz. Pal. 16 janv. 2018, n° 310w8, p. 15). Le problème, c’est que guidé par un souci d’économie, le recours à l’IA peut dessiner un tout autre avenir à la justice. Un avenir impersonnel, standardisé, automatisé, déshumanisé. Dans un dessin remarquable, le célèbre Voutch campe une magistrate, seule sur une estrade surélevée qui déclare au justiciable debout très en dessous d’elle : « Le logiciel pénal vous condamne donc à une peine de 4 726 ans de prison – ce qui ne m’étonne qu’à moitié, notre système informatique ayant une tendance assez nette au bug par temps humide ». Ce dessin est déjà ancien. Gageons que si Voutch le faisait aujourd’hui, il montrerait un juge s’adressant par visioconférence à une personne en détention provisoire. À force de vouloir gagner du temps, on supprimera les audiences, et on finira bien par se demander s’il ne faut pas supprimer le juge, par exemple dans les petits litiges répétitifs. Pourquoi ne pas le remplacer par une intelligence artificielle ? Souvenons-nous du rêve des révolutionnaires. Ils imaginaient une société où les citoyens régleraient eux-mêmes l’immense majorité de leurs litiges, ne recourant au juge que dans les cas ultimes où un accord ne pourrait être trouvé. Un juge automate, totalement asservi à la loi… Mais quel meilleur juge automate, quel juge plus obéissant, plus prévisible, moins coûteux qu’un ordinateur ? L’intelligence artificielle n’est-elle pas cette bouche de la loi à laquelle le juge n’a jamais supporté d’être réduit ?

Quelques esprits mettent en garde contre ce type de fantasmes. C’est le cas par exemple de Jean-Paul Laumond, directeur de recherche au CNRS qui confie au magazine Usbek & Rica en décembre 2017 : « Les juges n’ont pas besoin de robots. Ils ont éventuellement besoin d’une intelligence artificielle pour trouver une jurisprudence. Mais la question, c’est : tout est-il numérisable ? Pour y répondre, je citerai l’exemple du mythe de Phryné. Dans l’Antiquité, cette magnifique courtisane est amenée à comparaître devant un tribunal. Son avocat, sentant que le procès est perdu, arrache la tenue de Phryné, qui apparaît alors nue devant tout le monde. Elle est acquittée. Pour gagner son procès, l’avocat a su faire preuve de persuasion ». Et d’ajouter en réponse au journaliste qui s’interroge sur l’hypothèse d’une justice sans affect : « Dans ce cas, ce n’est plus de la justice. On sait très bien que toute décision dépend d’un état émotionnel. La justice ne se résume pas à une mécanique. Mais vous trouverez des chercheurs en intelligence artificielle qui vous diront le contraire ». Et le chercheur de mettre en garde : « Si on réduit la justice à de l’automatisation, il est évidemment possible d’automatiser la justice. Mais ce serait alors une forme de fascisme. On assisterait à une réduction de la pensée, de tous les champs de la connaissance, de toute la complexité de l’humain. Le danger réside dans une organisation de la société qui réduirait l’homme à sa numérisation ».

« Si on réduit la justice à de l’automatisation, il est évidemment possible d’automatiser la justice. Mais ce serait alors une forme de fascisme »

Est-il si loin le temps où l’auteur d’un délit, filmé par une caméra de surveillance et immédiatement identifié, sera jugé en temps réel par une intelligence artificielle, condamné sans avocat et sans appel, puis envoyé purger sa peine dans un établissement hautement sécurisé ? L’obsession gestionnaire qui imprègne toute notre société, la conviction irréfléchie que la technologie se confond sans doute possible avec le progrès, l’obsession de la rapidité et de l’efficacité, le fantasme de la sécurité, tout concourt à nous entraîner vers ce scénario terrifiant… Sans oublier bien sûr ce qui sera le summum de la justice pénale si l’on n’y prend garde : la dangerosité évaluée a priori par l’IA sur le fondement des données personnelles et notamment d’une analyse génétique, et l’internement préventif des personnes considérées comme présentant un risque de commettre une infraction.

L’affaire Jérôme Carrein : la revanche de la guillotine

Le 27 octobre 1975, un homme, Jérôme Carrein, tue Cathy Petit, 10 ans, dans le Nord-Pas-de-Calais. Trois mois plus tard, un autre homme, Patrick Henry, assassine Philippe Bertrand, 7 ans. Le second échappera à la guillotine quinze jours avant que le premier soit condamné à mort ; il sera défendu par Robert Badinter et son procès, devenu celui de la peine de mort, tiendra la France en haleine. Jérôme Carrein, lui, n’intéressera personne, sauf des magistrats qui prendront à ses dépens leur revanche sur le procès Henry – la revanche de la guillotine.

Luc Briand revient sur cette affaire, sur Jérôme Carrein que tout le monde a oublié, sur cette marche vers la mort d’un homme au destin jalonné d’abandons, écrasé par la fatalité sociale, sur sa quasi-rédemption en prison. Il rencontre tous les personnages de l’affaire, jusqu’aux témoins de sa dernière heure et au fils du bourreau, qui assistait son père lors de l’exécution. Le dossier Carrein, raconte-t-il, fait quinze centimètres d’épaisseur, quinze centimètres qui résument l’intégralité de la vie d’un homme, et ont suffi à décider de sa mort ; quinze centimètres d’histoire broyée parce que soudain la vie valait moins que les symboles qu’on voulait en tirer.

Luc Briand, 40 ans, est magistrat. Après divers postes au tribunal de grande instance du Havre, à la Cour de cassation et au Conseil d’État, il est aujourd’hui conseiller à la Cour d’appel d’Aix-en-Provence. La Revanche de la guillotine est son premier livre.


Je vous raconte aujourd’hui un crime célèbre des années 70 : le 27 octobre 1975 à Arleux, dans le nord, disparaît la petite Cathy, huit ans. Son frère raconte qu’un homme l’a emmenée pêcher. Jérôme Carrein, 34 ans, un vagabond alcoolique, avoue avoir étranglé et noyé la petite fille. En janvier 1977, devant la cour d’assises de Douai, l’avocat général demande la mort…

Invité : Luc Briand, magistrat, conseiller à la cour d’appel d’Aix-en-Provence, auteur de « La revanche de la guillotine » aux éditions Plein Jour (2018)


L’Heure du crime – L’affaire Jérôme Carrein (RTL)

Le 27 octobre 1975, un homme, Jérôme Carrein, tue Cathy Petit, 10 ans, au bord des marais d’Arleux, dans le Nord-Pas-de-Calais. Trois mois plus tard, un autre homme, Patrick Henry, assassine cyniquement Philippe Bertrand, 7 ans. Le second échappera à la guillotine quinze jours avant que le premier soit condamné à mort ; il sera défendu par Robert Badinter et son procès, devenu celui de la peine de mort, tiendra la France en haleine.

Jérôme Carrein, lui, n’intéressera personne, sauf des magistrats qui prendront à ses dépens leur revanche sur le procès Henry. Le dossier Carrein, tient en vingt pages, vingt pages qui résument l’intégralité de la vie d’un homme, et ont suffi à décider de sa mort. Vingt pages d’histoire broyée parce que la vie soudain valait moins que les symboles qu’on voulait en tirer.

Nos invités

Luc Briand, magistrat. Après divers postes au tribunal de grande instance du Havre, à la Cour de cassation et au Conseil d’État, il est aujourd’hui conseiller à la Cour d’appel d’Aix-en-Provence. Il publie « La Revanche de la guillotine » aux éditions Plein Jour.


Affaire Carrein : les derniers jours de la guillotine (France Inter)

L’affaire Jérôme Carrein, l’avant-dernier guillotiné de France. Le 23 juin 1977, cet homme de 35 ans est exécuté pour le meurtre d’une fillette de 8 ans.

Une affaire atroce, sordide et misérable. Raconter le crime et le procès de cet « ivrogne débile », selon les mots de Robert Badinter, aurait peu d’intérêt si l’on ne lui avait pas tranché la tête.

Car si beaucoup se souviennent de l’exécution de Christian Ranucci en 1976, on a presque oublié qu’un an plus tard, la guillotine coupait ses deux dernières têtes : celle Jérôme Carrein et d’Hamida Djandoubi. Quatre ans après l’exécution de Djandoubi, le 9 octobre 1981, la loi d’abolition de la peine de mort est promulguée. François Mitterrand accomplit ce que Valéry Giscard d’Estaing n’avait pas fait malgré son « aversion profonde » pour la peine capitale.

Derrière cette loi, il y a un homme : Robert Badinter. Ce brillant avocat, devenu Garde des Sceaux en 1981, est l’homme qui a sauvé la tête de Patrick Henry. Patrick Henry, ce monstre cynique qui a tué le petit Philippe Bertrand après l’avoir kidnappé pour de l’argent. Badinter fait de son procès celui de la peine de mort. Et il le gagne contre toute attente.

Car dans cette France qui a peur, comme le dit Gicquel, dans cette France qui est pour, comme le chante Sardou, la majorité des Français soutient la peine de mort. Et certains crient vengeance contre les tueurs d’enfants. Douze jours après le procès de Patrick Henry, Jérôme Carrein est jugé devant la cour d’Assises du Nord. Pour l’avocat général, c’est l’occasion d’obtenir sa revanche. Une revanche sur le verdict Troyes. Raconter l’histoire de Carrein, c’est revivre les derniers soubresauts de la guillotine.

Invité Luc Briand

Luc Briand est magistrat, conseiller à la Cour d’Appel d’Aix-en-Provence, et auteur de l’ouvrage « La revanche de la guillotine » dans lequel il raconte tous les détails de l’affaire Jérôme Carrein (aux éditions Plein Jour)

Punir en prison : les assesseurs en commission de discipline

Punir en prison (Envoyé spécial -France 2)

Ils ont pour mission d’aider à juger les fautes commises par les détenus en prison. On les appelle les « assesseurs extérieurs », des citoyens français qui participent aux commissions de discipline, une sorte de tribunal au cœur des établissements pénitentiaires.

Insultes, violences, détention de téléphone portable ou de stupéfiants : toutes les infractions commises par les prisonniers donnent lieu à une sanction. La plus dure, et la plus crainte, c’est la cellule disciplinaire : 9 mètres carrés où on est seul, enfermé 23 heures sur 24.

Nous avons obtenu l’autorisation exceptionnelle de suivre ces citoyens dans leur mission et de filmer l’un des lieux les plus secrets du monde carcéral : la commission de discipline.

Un reportage de Séverine Lebrun, Claire-Marie Denis, Luis Marques, Mikael Bozo et Alexis Jacquet.


Ministère de la Justice – Devenez assesseur en commission de discipline d’un établissement pénitentiaire

Depuis le 1er juin 2011 les citoyens peuvent participer aux commissions de discipline dans les établissements pénitentiaires (maison d’arrêt, centre de détention, maison centrale, centre pénitentiaire, établissement pénitentiaire pour mineurs, centre de semi-liberté, centre pour peines aménagées).  En effet, la loi pénitentiaire 2009-1436 du 24 novembre 2009, dans son article 91-3° (art. 726 du code de procédure pénale – CPP), précise que « la composition de la commission disciplinaire doit comprendre au moins un membre extérieur à l’administration pénitentiaire ».

Par cette disposition novatrice proposée et votée par le législateur, la France est très certainement le seul pays d’Europe qui  permet la présence de la société civile dans le processus disciplinaire des établissements pénitentiaires.

Le citoyen « assesseur » donne son avis sur les sanctions disciplinaires qui peuvent être prononcées à l’encontre des personnes détenues. Pour devenir assesseur, vous devez remplir certaines conditions et obtenir l’habilitation du président du tribunal de grande instance.

Qu’est ce qu’une commission de discipline ?

Dans chaque établissement pénitentiaire se réunit régulièrement une commission de discipline. Les personnes détenues qui n’ont pas respecté les règles de vie en détention peuvent être sanctionnées disciplinairement.

Ces sanctions sont décidées en commission de discipline, où la personne détenue peut être assistée d’un avocat. La commission est présidée par le chef d’établissement, qui est assisté par deux assesseurs : un personnel de surveillance et, à compter du 1er juin 2011, une personne extérieure.

Quel est le rôle de l’assesseur ?

L’assesseur apporte au chef d’établissement le regard de la société civile sur la procédure examinée. Il est doté d’une voix consultative : il donne son avis au président de la commission afin de l’aider à prendre sa décision.

Par ailleurs, l’assesseur extérieur doit avoir un rôle positif et actif pendant la commission en étant attentif à tous les éléments fournis par le chef d’établissement, le détenu et l’avocat.

Son rôle consultatif l’invite à prendre la parole et à poser toute question susceptible de mieux appréhender les faits et le contexte indiqués dans les comptes rendus d’incident et d’enquête mais aussi de faire expliciter ce qui peut éclairer sa compréhension des faits. Tout cela dans le respect de toutes les personnes de la commission.

Qualités recherchées :

  • Manifester un intérêt pour les questions relatives au fonctionnement des établissements pénitentiaires.
  • Maîtriser la langue française.

Outre les connaissances que l’assesseur extérieur doit avoir sur le fonctionnement de l’établissement pénitentiaire dans lequel il effectue sa mission, sur les règlements qui régissent celui-ci, sur le classement des fautes disciplinaires et sur les sanctions prévues par le Code de procédure pénale, il se doit d’avoir, quel que soit l’établissement pénitentiaire et quelle que soit la commission de discipline, un comportement irréprochable.

Conditions à respecter :

Articles R. 57-7-10 et R. 57-7-11 du code de procédure pénale prévus par le décret du 23 décembre 2010.

  • Etre majeur.

  • Etre en situation régulière au regard des dispositions relatives à l’entrée et au séjour sur le territoire national.

  • Ne pas faire l’objet d’une condamnation inscrite au bulletin n° 2 du casier judiciaire depuis au moins 5 ans.

  • Ne pas présenter de lien avec une personne détenue (conjoints, concubins, parents, personne liée par un PACS, personne titulaire d’un permis de visite pour rencontrer une personne détenue dans l’établissement).

  • Ne pas présenter de lien avec un personnel pénitentiaire (conjoints, concubins, parents ou alliés jusqu’au degré d’oncle ou de neveu, personne liée par un PACS).

  • Ne pas exercer une profession dans le monde judiciaire (personnels de l’administration pénitentiaire, de la protection judiciaire de la jeunesse ; magistrats de l’ordre administratif ou judiciaire, fonctionnaires des services judiciaires, avocats et avocats au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation en exercice).

  • Ne pas être un collaborateur occasionnel du service public pénitentiaire.

  • Ne pas être fonctionnaire de police ou de gendarmerie en exercice.

Comment postuler ?

Vous devez obtenir une habilitation du président du tribunal de grande instance (TGI). La candidature doit être adressée au président du TGI dans le ressort duquel se trouve situé l’établissement pénitentiaire. Elle peut aussi être adressée au chef de l’établissement pénitentiaire, qui la transmettra au président du TGI.

Le dossier de candidature doit comprendre :

  •  La fiche de candidature dûment remplie. Pour la télécharger cliquez ici.

Vous pouvez aussi vous la procurer dans les tribunaux de grande instance. A défaut vous pouvez adresser une lettre de candidature qui devra préciser la motivation, l’établissement pénitentiaire dans lequel vous souhaitez intervenir, vos disponibilités, les coordonnées où vous pouvez être joint, votre profession, une attestation sur l’honneur précisant que vous ne présentez pas de lien de parenté avec une personne détenue ou un personnel pénitentiaire.

  • Un CV.
  • Une photocopie de la carte nationale d’identité (ou du passeport) ou du titre de séjour.

Vous recevrez un accusé de réception dès que votre dossier aura été reçu par le TGI.

Comment exercer ma fonction d’assesseur ?

A partir de la liste établie par le président du TGI, le chef d’établissement pénitentiaire élabore un « tableau de roulement » désignant pour une période déterminée les assesseurs extérieurs appelés à siéger en commission de discipline. Ce tableau vous sera adressé et vaut convocation.

En tant qu’assesseur vous êtes soumis à des obligations : vous devez exercer vos fonctions avec intégrité, dignité et impartialité et respecter le secret des délibérations. Article R 57-7-9 du code de procédure pénale prévu par le décret du 23 décembre 2010.

Chaque assesseur bénéficiera d’une journée de découverte en établissement. La mission d’assesseur fait l’objet d’une indemnisation : 45€ brut (avec un montant net différent entre la région parisienne et les autres régions) par séance de la commission de discipline, quelle que soit sa durée).

Vous voulez en savoir plus sur la procédure disciplinaire ?

Les personnes détenues doivent respecter des règles de vie en détention. Elles sont précisées dans le règlement intérieur de l’établissement ainsi que les fautes et les sanctions prévues par le code de procédure pénale.

Si une personne détenue ne respecte pas une de ces règles (respect des personnels et des autres personnes détenues, horaires, objets en cellule, fonctionnement d’un atelier ou d’une activité, etc.), elle peut faire l’objet d’une procédure disciplinaire. Le surveillant constate la faute par un écrit qu’il transmet à sa hiérarchie. Après enquête, le chef d’établissement peut décider de la comparution en commission de discipline. Dans ce cas, la personne détenue se voit remettre une note écrite des faits reprochés et de la date de comparution, 2 jours au moins avant la comparution. La copie de son dossier disciplinaire lui est transmise 24 heures au moins avant la comparution. La personne détenue peut se faire assister d’un avocat. Si une sanction est prononcée, elle peut contester la décision devant le directeur interrégional des services pénitentiaires puis devant le tribunal administratif.

Les sanctions qui peuvent être appliquées sont :

  • L’avertissement .
  • La privation de cantine* (2 mois maximum).
  • L’interdiction de recevoir de l’argent (2 mois maximum).
  • Le confinement en cellule seul (1 à 20 jours, 30 en cas de violences).
  • Le placement en cellule disciplinaire (1 à 20 jours, 30 en cas de violences).
  • D’autres sanctions en rapport avec la faute.

L’association nationale des assesseurs extérieurs en commission de discipline

L’ANAEC (association nationale des assesseurs extérieurs en commission de discipline) est une association loi de 1901 dont les objectifs sont notamment  de permettre aux assesseurs de pouvoir se rencontrer pour échanger  et d’être le lieu du dialogue avec l’Administration pénitentiaire à tous les niveaux : ministère, direction de l’ l’Administration pénitentiaire, directions interrégionales, directeurs d’établissement et surveillants.

Pour en savoir plus téléchargez la plaquette ANAEC « La société civile dans les commissions de discipline en milieu carcéral ».

Site de l’ANAEC

L’ANAEC a établi son deuxième rapport sur le processus disciplinaire qui a été présenté lors de notre colloque d’octobre 2017, et largement diffusé auprès de l’Administration Pénitentiaire notamment des D.I. Il nous a permis de faire le point sur la mission des assesseurs extérieurs en CDD et les évolutions possibles.

Le C.A du 25 novembre 2017 dernier à décidé de le mettre en accès libre à compter de cette date.

L’influence de l’émotion et de l’opinion dans la loi pénale

“L’influence de l’émotion et de l’opinion dans la loi pénale” (Canal Académie)

Communication de Bruno Cotte, membre de l’Académie des sciences morales et politiques“

En grossissant à dessein le trait, on pourrait presque soutenir que tout fait divers traité par un journal de 20 h est aujourd’hui virtuellement une loi ! […] Il suffit que ce sujet suscite la compassion, la passion ou l’indignation pour qu’aussitôt les responsables politiques jugent qu’il s’impose de prendre sans délai en considération l’émotion qui s’exprime, de la relayer en déposant un projet ou une proposition de loi et de donner à ce texte la priorité dans le calendrier parlementaire”, a notamment déploré l’orateur. Il souligne également que l’aspect symbolique des lois tend à l’emporter, désormais, sur leur efficacité. D’où son appel à “ne pas confondre la loi et ce qui ne relève que d’une circulaire d’application” de façon à “garder au droit sa minceur et aux interventions du législateur une certaine rareté pour leur conserver une force intacte”.

Wim Holleeder, le parrain d’Amsterdam

Dans la famille Holleeder, il y a d’abord le père : alcoolique et violent qui détruit tout sur son passage, rabaisse femme et enfants et fait régner un climat de terreur dans son foyer. Ouvrier chez Heineken, il se soûle en rentrant de l’usine, distribue raclées et insultes sous l’effet de l’alcool et de la frustration. Il y a la mère, être fragile et docile qui tente tant bien que mal de protéger ses enfants.

Il y a Willem, le fils aîné, seul à tenir tête à son père et qui finit par le dépasser en devenant l’un des plus grands criminels des Pays-Bas, le célèbre Neus (le Nez). Avec comme premier haut fait d’armes, l’enlèvement en 1983, à vingt-cinq ans, du patron d’Heineken, Freddy Heineken et son chauffeur, Ab Doderer. Fort de cette réputation et tout en purgeant une peine de prison, Willem Holleeder va se transformer en chef de gang, prêt à tout pour régner sur un monde mafieux qu’il va contribuer à bâtir. De prisons en prisons, la petite frappe va se muer en meurtrier assoiffé de sang et de pouvoir, Scarface hollandais, sans scrupule, soupçonné d’avoir commandité le meurtre de son meilleur ami et beau-frère, Cor.

Et puis il y a Sonja et Astrid, les deux sœurs, deux femmes qui un jour vont trouver le courage de dénoncer ce frère qu’elles ne reconnaissent plus, monstre de cruauté. Témoignages, enregistrements clandestins, les sœurs vont se faire Judas et envoyer leur cher frère en prison.

Ce thriller du réel, entre Roberto Saviano et Gitta Sereny, nous plonge au cœur d’une histoire de trahison, de crime, de haine et d’amour qui n’a rien à envier aux tragédies grecques ni au Parrain.

 


Wim Holleeder, le parrain d’Amsterdam (RTL)

Ce soir, nous consacrons l’émission à un des plus grands criminels hollandais, parrain de la pègre d’Amsterdam kidnappeur professionnel et tueur implacable, qui vient d’être dénoncé à la justice de son pays par trois femmes : ses deux sœurs et sa propre compagne ! Il risque la prison à perpétuité, ce qui ne l’a pas empêché de mettre leurs têtes à prix. C’est le procès du siècle aux Pays-Bas. On vous dit tout dans un instant sur ce mélange de Mesrine et de Pablo Escobar, avec un zeste d’Hannibal Lecter.

Nos invités

Stéfan de Vries, journaliste correspondant pour RTL Pays-Bas, Arnaud Gonzague, journaliste à l’Obs. Il a été l’envoyé spécial de l’Obs à Amsterdam pour interviewer Astrid Holleeder.


Astrid Holleeder, écrivain néerlandaise poursuivie par la mafia (France Inter)

Auteure d’un ouvrage vendu à 500 000 exemplaires en Hollande, Astrid Holleeder a choisir de témoigner contre son propre frère, l’un des chefs de la pègre néerlandaise. Cette mafia a mis un contrat sur sa tête. Entretien avec celle qui, désormais, est obligée à vivre dans la clandestinité.

Aux Pays-Bas, Astrid Holleeder est plus connue que la reine Béatrix. Les journaux parlent d’elle matin, midi et soir. Mais vous ne trouverez jamais aucune photo d’elle nulle part. Vous n’entendrez pas non plus le son de sa voix. Comme Roberto Saviano après son enquête sur la mafia, comme Salman Rushdie après la parution de ses Versets sataniques, cette femme hors du commun vit sous protection policière nuit et jour et a dû plonger dans la clandestinité totale depuis qu’elle a choisi de témoigner contre son frère, l’un des chefs de la pègre hollandaise, qui a mis un contrat sur sa tête et cherche par tous les moyens à l’éliminer.

Elle est avocate pénaliste de formation, et a publié un récit, Judas, dont la traduction française paraît cette semaine. Un document exceptionnel où elle raconte comment, avec sa sœur Sonja, elle s’est décidée à envoyer en prison son frère Willem Holleeder, dit « Le Nez », l’un des criminels les plus célèbres des Pays-Bas. Les droits d’adaptation ont été acquis par la société de production de Steven Spielberg. Judas s’est vendu à 500 000 exemplaires aux Pays-Bas – l’équivalent en France d’un livre à 2 millions d’exemplaires.

Si son récit est un tour de force, c’est parce que la vie de son auteure en est un. C’est une histoire de trahison, de crime, de haine et d’amour, l’histoire d’une femme qui dès sa naissance jusqu’à aujourd’hui, 51 ans, a vécu en étant soumise à une tension extrême.

A 17 ans, Astrid Holleeder a son premier contact avec la violence criminelle. Un petit matin de l’année 1983, elle est jetée dans une cellule sans rien comprendre à ce qui lui arrive. Elle comprend en sortant de garde à vue, devant le journal télévisé : à 25 ans, son frère aîné vient d’enlever l’industriel de la bière mondialement connu : Freddy Heineken. La voilà donc considérée à son corps défendant comme partie prenante d’un clan criminel.

Une chronique « familiale »

Dans sa version hollandaise, Judas est sous-titré Une chronique familiale. Et c’est bien de cela qu’il s’agit : du fonctionnement dément et pervers d’une cellule familiale, où tous sont soumis à la tyrannie d’un frère paranoïaque, brutal et soupçonné de plusieurs assassinats.

Malgré sa volonté de vivre sa propre vie, malgré ses études de droit, Astrid n’échappe pas son emprise. Il débarque à l’improviste à 6 heures du matin, il pointe son revolver sur la tempe de son neveu de 7 ans. Et en même temps, il fait figure de célébrité sympathique, invité d’un show télévisé populaire et même chroniqueur d’un journal à grand tirage.

Mais le jour où il menace d’éliminer l’une de ses sœurs, Astrid décide que c’en est trop. Elle intègre le programme de protection des témoins de la justice hollandaise. Pendant deux ans et demi, au prix de risques insensés, elle enregistre ses conversations avec son frère. Micro cousu dans le col d’un manteau, terreur d’être découverte. Mais puisque la justice en est incapable, elle sera celle qui fournira les preuves pour faire tomber le criminel le plus connu du pays.

Elle devient un « Judas ».  « Je regrette de ne pas l’avoir tué », dit-elle aujourd’hui, convaincue qu’elle finira par être assassinée. Peut-être sera-t-il condamné à perpétuité (le procès se déroule en ce moment), mais, dit-elle, « moi aussi j’ai hérité de cette peine. Moi aussi je suis en prison ».

Judas est le récit suffocant et haletant d’une femme d’un courage exceptionnel qui un jour s’est dressée pour dire : « Ça suffit. »

Entretien 

C’est une interview d’un genre particulier. Pas d’enregistrement, pas de photo autorisée. Rien qui puisse fournir le moindre indice aux tueurs que son frère a lancés à ses trousses.

Sur les détails pratiques de cette rencontre, impossible de rien révéler. On dira tout de même qu’on s’attendait à trouver une femme déprimée. C’est une longue silhouette blonde qui nous attend, façonnée par des années de pratique du basket, vêtue de façon sobre et élégante. Poignée de main ferme, regard bleu perçant, Astrid Holleeder frappe par la grande détermination qui se dégage de sa personne.

France Inter : Vous vivez cachée depuis trois ans. Vous êtes menacée de mort. Je croyais trouver une femme déprimée. Vous n’avez pas du tout l’air déprimée !

Astrid Holleeder : Je ne suis pas déprimée, en effet ! C’est vrai que ma vie a beaucoup changé. Je ne sors pratiquement plus. Je ne peux pas aller au restaurant ou m’assoir au café avec des amis, par exemple. J’ai été obligée d’abandonner un travail que j’aimais, dans un cabinet d’avocats. Mais tout n’est pas si sombre : mes livres ont du succès. [En plus de Judas, Astrid Holleeder a publié un deuxième livre, Journal d’un témoin, non traduit en français, ndlr], les droits d’adaptation ont été achetés par la société de Spielberg, qui peut en dire autant ? J’ai même réussi à me créer une nouvelle activité professionnelle. Je ne peux rien vous en dire, pour des raisons de sécurité, mais je travaille par téléphone. Alors non, je ne suis pas déprimée.

J’ai choisi ce qui m’arrive. C’est un privilège.

Pourquoi avez-vous décidé, avec votre sœur Sonja, de témoigner contre votre frère, Willem Holleeder ?

Déjà, nous étions sûres qu’il était le commanditaire de l’assassinat du mari de Sonja. Mais nous maintenions des relations aussi normales que possible car nous avions peur. Mais quand il a commencé à menacer Sonja et ses enfants, et à lui réclamer l’argent qu’elle avait hérité de son mari, je me suis dit qu’il fallait que ça s’arrête.

Dans le livre, votre beau-frère, le mari de votre sœur Sonja, apparaît comme un homme sympathique et bon vivant. Mais lui aussi était un criminel : il a participé à l’enlèvement de Freddy Heineken en 1983 et il avait des activités louches… 

Vous avez raison. Mais Cor était un homme bon et généreux avec son entourage. Il avait une qualité qui manque cruellement à la famille Holleeder : la joie de vivre [en français]. Et il n’était pas un assassin. Nous avons vécu une enfance de cauchemar, avec un père alcoolique et violent, qui faisait régner la terreur à la maison. Puis quand mon père a disparu du paysage, Willem a pris sa place.

Je n’ai pas tout raconté dans le livre car certaines scènes sont d’une violence insoutenable. Rien n’est moins évident pour moi que la joie de vivre. Je sais parfaitement affronter des situations de crise, j’ai fait ça toute ma vie. Mais organiser des vacances, m’amuser, ça m’affole, je ne sais pas le faire.

Même l’usage du langage était faussé dans notre famille car nous redoutions d’être sur écoute. Nous utilisions un langage codé. Par exemple si au téléphone ma mère me disait « Tu comptais passer à la maison aujourd’hui ? Je t’ai acheté de l’ananas séché »,  je savais que cela signifiait  « Viens vite, je dois te parler et cela ne peut pas attendre ».

Vous racontez très bien l’effarement des psys à qui vous essayez de confier votre histoire…

[Elle rit.] Oui, la première psy que je suis allée voir, à l’université, m’a dit : « Désolée, je ne peux rien pour vous, ça me dépasse ! » J’ai mis du temps mais j’ai finalement trouvé une formidable thérapeute, qui m’aide encore aujourd’hui. J’avais besoin d’être guidée. Vous savez, quand on a eu l’enfance que j’ai eue, on ne sait plus ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. On a peur de reproduire la violence qu’on a subie. C’est très insidieux. On reproduit sans s’en rendre compte.

Justement, votre fille est une présentatrice de télévision connue. Qu’est-ce qui empêcherait votre frère de s’en prendre à elle ? Elle est très exposée.

Je sais. S’il veut me faire souffrir, il peut s’en prendre à ma fille. Mais elle le sait aussi et elle m’a dit : « Maman, fais ce que tu as à faire. Nous n’allons pas nous arrêter de vivre. »

Dans votre livre, vous manifestez très clairement et à plusieurs reprises votre défiance à l’égard de la justice et de la police, que vous qualifiez de « corrompues ». Vous hésitez longuement avant d’aller leur parler. Pourquoi cette méfiance ?

Écoutez, je suis avocate pénaliste. Beaucoup de mes clients appartiennent au monde du crime. Je sais ce qui s’y passe. Des policiers corrompus fournissent aux truands des informations sur les perquisitions et les interpellations prévues. Comment voulez-vous que j’aie confiance ? Récemment, nous avons eu un scandale ici impliquant un gradé de la police dont mon frère m’avait raconté qu’il était son informateur ! Dans le quartier de sécurité de la prison la mieux gardée du pays, mon frère a été en mesure de commanditer mon assassinat et celui de ma sœur !

D’après ce que vous racontez, votre frère semble souffrir de troubles de la personnalité très sérieux. Que disent les experts psychiatres ?

Mon frère a refusé l’expertise psychiatrique. Cela n’aurait rien changé de toute façon. Si vous le mettiez dans un établissement psychiatrique, je suis convaincue qu’au bout d’un an, il le dirigerait. Il est très intelligent et très manipulateur.

Que ferez-vous s’il n’est pas condamné?

Il sera condamné. Mais sachez que s’il ne l’est pas, je ne l’attendrai pas les bras croisés. Je ne le laisserai pas tirer le premier. Je regrette de ne pas l’avoir tué quand j’en avais la possibilité. J’aurais fait quelques années de prison et nous aurions été débarrassés de lui.

Maintenant, même s’il est condamné, ça ne changera rien. La seule raison pour laquelle il est toujours en vie, c’est qu’il veut prendre ma vie et celle de ma sœur Sonja, qui a également témoigné contre lui. [Soudain, Astrid Holleeder s’adresse à son frère absent] Pourquoi vis-tu ? Meurs ! Pourquoi ne meurs-tu pas ? »

Ne pensez-vous pas que s’il est condamné à une longue peine, il perdra son pouvoir au sein de la pègre ?  Après tout, que vaut un homme de 60 ans condamné à 20 ou 25 ans de prison ? A qui peut-il faire peur ?

Vous vous trompez. Vous sous-estimez la fascination qu’il exerce dans le milieu. Quand il était libre, il y avait quantité de jeunes voyous qui venaient lui proposer leurs services. Tuer pour le compte du « Nez » [le surnom de Willem Holleeder], c’est la distinction suprême. Même enfermé, il dispose de relais et de moyens financiers considérables.

Votre livre a été un best-seller. Qu’est-ce que cela vous a apporté de l’écrire ?

Cela a été très douloureux. J’ai beaucoup pleuré car j’ai revécu beaucoup de scènes du passé. Mais cela a été l’occasion aussi de beaucoup parler avec ma mère, qui m’a soutenue alors que je suis responsable de ce qui arrive à son fils. Le succès du livre m’a fait plaisir, bien sûr, mais ce qui m’a le plus touchée, c’est d’avoir été lue par des gens du quartier où j’ai grandi. Le Jordaan était un quartier pauvre, où les gens ne lisaient pas. J’ai fait des études, je suis devenue avocate, mais ces gens-là, ce sont encore les miens, je viens de ce milieu, je ne l’oublie pas. Qu’ils me lisent est un honneur pour moi.

Votre frère Gerard a refusé de s’associer à votre démarche et à celle de votre sœur Sonja. Les femmes sont-elles plus courageuses ?

Gerard a parlé à la police pour dire qu’il ne voulait pas parler par peur des représailles. Il ne veut pas s’en mêler. Il a dit que si Sonja et moi étions assassinées, il fallait que quelqu’un reste pour s’occuper de notre mère. Je ne le blâme pas. Son épouse lui inflige le même type de violence que mon père nous infligeait. Il a peur d’elle.

Vous considérez-vous comme une héroïne ?

Non. Je ne suis pas une héroïne. Je suis un Judas. J’ai trahi mon frère. De plus, je l’ai fait par égoïsme. Parce que mes proches, ma sœur et moi-même étions menacés. Ce n’est pas de l’héroïsme.


Astrid et Willem Holleeder: histoire d’une trahison fraternelle (L’Express)

Soeur du criminel et mafieux néerlandais Willem Holleeder, longtemps sa confidente, elle a décidé de témoigner contre lui. Protégée par la police, Astrid Holleeder raconte son histoire dans Judas.

Sous son chemisier blanc, elle porte un gilet pare-balles. Ces temps-ci, ses cheveux sont longs et bruns, mais d’ici à quelques semaines, il sera peut-être impossible de la reconnaître. Depuis bientôt quatre ans, Astrid Holleeder, 52 ans, vit cachée et change régulièrement d’apparence. Sous protection policière, elle ne peut ni se promener, ni dîner au restaurant, ni aller chercher sa petite-fille à l’école. Les instants le plus dangereux de sa journée sont les pas qui séparent les portes de son appartement -qu’elle surnomme « Fort Knox »- et celles de sa voiture blindée.

« Je vis avec la peur qu’on me tire dessus, confie-t-elle, dans le bureau de son éditeur néerlandais, établi dans une ancienne usine de chewing-gums en périphérie d’Amsterdam. Je prends toutes les précautions, mais je ne me fais pas d’illusions. Je sais qu’ils finiront par avoir ma peau. » 

Astrid Holleeder a d’excellentes raisons de craindre pour sa vie. Un homme est prêt à payer cher pour qu’elle meure. Cet homme, c’est son frère. Willem Holleeder -alias « Wim », ou « le Nez », en raison de la taille de son appendice nasal- est aussi un des chefs de la pègre néerlandaise. En 1983, ce charismatique malfrat s’est rendu célèbre pour avoir organisé le kidnapping du richissime Freddy Heineken, petit-fils du fondateur de la marque de bière, et de son chauffeur.

Une histoire spectaculaire par le montant de la rançon -35 millions de florins (16 millions d’euros), obtenus au terme de plusieurs semaines de séquestration. Libéré en 1993, après neuf ans passés derrière les barreaux, Holleeder profite de son aura de star du crime pour se hisser peu à peu à la tête de la mafia. En 2014, Astrid trouve la force de le dénoncer à la justice, provoquant bientôt sa chute. A nouveau enfermé dans un quartier de haute surveillance d’une prison du pays, il est accusé d’avoir commandité pas moins de six assassinats -dont celui de Cor, son beau-frère et meilleur ami. « Mon frère est un serial killer« , résume Astrid.

Le malfrat soigne sa renommée pour mieux garantir son impunité

Dans un livre haletant qui a atteint des records de vente aux Pays-Bas, Astrid Holleeder raconte ce qui l’a conduite à prendre cette décision aux si lourdes conséquences. Son récit, qui se lit comme un thriller, vient détruire l’image très favorable dont jouissait son frère auprès de l’opinion publique. Irrésistible séducteur, manipulateur de génie, Willem a en effet réussi, dans les années 2000, à devenir la coqueluche d’une partie des médias néerlandais.

Invité sur les plateaux de télévision, chroniqueur dans un magazine populaire, il soigne sa renommée pour mieux garantir son impunité. « Dans la rue, les passants l’arrêtaient pour le saluer et être photographiés à son côté. C’est un excellent communicant, il sait se rendre aimable. Aux Pays-Bas, on appelle cela un ‘knuffelcrimineel’: un criminel câlin. »

Entre deux opérations de séduction dans la presse, Wim Holleeder poursuit ses activités illégales et prend en otage son entourage. « Il ne recule devant rien pour parvenir à ses fins. Il invente ses alibis, donne de fausses informations, utilise ses amis à son seul avantage. Menteur invétéré, il est capable d’une extrême violence physique et verbale. »

Longtemps, pourtant, sa soeur a été sa plus grande confidente. Avocate de profession, elle va jusqu’à le conseiller. Le jour où elle comprend que son frère est prêt à tuer des membres de sa famille, elle trouve le courage de le dénoncer à la justice. « C’était lui ou nous; il a fallu choisir. »

Pour faire tomber le masque de ce séduisant gangster, elle accumule des preuves irréfutables: « Sans les enregistrements, personne ne nous aurait crus! » Avec le soutien de deux magistrates et d’un journaliste, elle s’équipe de micros et, pendant plusieurs mois, profite de la confiance de son frère pour enregistrer en cachette leurs nombreuses conversations. « Nous étions très proches. Il m’appelait dix fois par jour. J’étais la seule personne en qui il avait confiance. Et je l’ai trahi. »

Une fratrie brisée par la violence

Mêlant récit familial et chronique d’un combat insensé, Astrid Holleeder dresse le portrait saisissant d’une fratrie brisée par la violence. D’un côté, il y a ce père alcoolique qui sème la peur partout, rouant de coups sa femme et ses quatre enfants. De l’autre, il y a une mère battue, fragile, qui, à peine libérée du joug de son mari, tombe sous celui, plus toxique encore, de son fils aîné.

Héritier d’un père tyrannique et colérique, Wim ne supporte pas qu’on lui résiste. « Nous n’avions d’autre choix que de nous soumettre à ses règles. » Un jour, frustré de voir sa soeur refuser de lui dire où se cache son ancien complice, il pointe une arme sur la tempe d’un jeune garçon. C’est leur neveu. Il a 9 ans.

La voix d’Astrid se brise lorsqu’on lui demande si elle a des regrets. « Des regrets, j’en ai tous les jours. Toute ma vie, je me détesterai pour ce que je lui ai fait subir. Car, malgré tous ses torts, il reste mon frère et je continue de l’aimer. C’est peut-être là ma faiblesse. Je ne crois pas être meilleure que lui. Je le comprends mieux que personne. Et je pense qu’à sa place j’aurais pu agir comme lui. »

Le procès aux assises de Willem Holleeder -suivi à la loupe par des milliers de Néerlandais- s’est ouvert le 5 février. L’accusé continue de défendre son image de père de famille protecteur. « Cette fois, il ne bernera personne. Si tout se passe comme prévu, il écopera de la perpétuité. Devant nos yeux, son monde s’effondre, et moi, je souffre de le voir à terre. Mais je garde la tête haute. » Elle se lève et disparaît.


« Mon propre frère veut me tuer » : récit glaçant de la sœur du chef de la mafia hollandaise qui l’a livré à la police (Les Inrocks)

Sœur du plus grand criminel hollandais, Astrid Holleeder livre le témoignage poignant et tragique de l’histoire de sa vie. Un quotidien empli de terreur, de meurtres, mais aussi un peu d’amour, malgré tout. Elle est aujourd’hui poursuivie par la mafia néerlandaise.

Parole contre parole. Frère contre sœur. Dans son livre Judas, vendu à 500 000 exemplaires aux Pays-Bas, Astrid Holleeder témoigne de sa vie peu commune, une plongée dans les eaux troubles et mafieuses de sa famille. Son frère n’est autre que « le Nez« , Willem Holleeder, surnommé de cette façon à cause de son attribut facial proéminent, l’un des plus grands criminels aux Pays-Bas et chef de la pègre néerlandaise. Il est actuellement en procès, inculpé de cinq assassinats. Sa sœur est l’un des témoins principaux durant les audiences. Ce qui vaut à la tête de cette dernière d’être aujourd’hui mise à prix.

La vie d’Astrid Holleeder s’apparente plus à une longue descente aux abîmes qu’à un fleuve tranquille. Son contexte familial est lourd et suffocant. Dès l’enfance, Astrid, sa sœur Sonja et son frère Gérard doivent subir un père abusif, alcoolique et violent. Terreur incessante, vie sociale inexistante et respect obsessionnel des règles. “Je priais Dieu chaque jour de faire mourir mon père”, confesse Astrid. Seul Wim, son autre frère, parvient à tenir tête à leur géniteur.

En grandissant, Wim emboîte de plus en plus le pas emporté du paternel. En 1983, avec son meilleur ami Cor Van Hout et trois autres, ils enlèvent Freddy Heineken, petit-fils du créateur de la brasserie éponyme, et son chauffeur. Les kidnappeurs au milieu de leur vingtaine obtiendront une rançon de 16 millions d’euros après vingt jours de séquestration. Une grande partie de cet argent n’a jamais été retrouvé et a sans doute permis à Wim de bâtir son empire spécialisé dans la contrebande et l’extorsion. Pour le kidnapping, le frère d’Astrid écope d’une peine de 11 ans de prison.

Cor Van Hout et Wim Holleeder en 1987 au Palais de Justice à Amsterdam (Wikipedia – Rob Bogaerts)

Conditionnée par la peur de la violence de son frère

Une période difficile à vivre pour la sœur du criminel. “Désormais, nous n’avions plus de prénom, juste un nom. Je ne voulais pas non plus tourner autour du pot et faire comme si j’étais quelqu’un d’autre, pour devoir me justifier plus tard. Franche, je donnais donc toujours mon vrai nom et répondais par l’affirmative quand on me demandait si j’étais ‘famille de’ après quoi, la plupart du temps, on me regardait comme si j’étais atteinte d’une horrible maladie contagieuse.” Une maladie qui commence à ronger son frère, dont la fièvre meurtrière devient difficile à contenir à sa sortie de prison.

En 2003, l’ami d’autrefois de Wim et le dorénavant mari de sa sœur Sonja, Cor Van Hout est assassiné.

“Sonja et moi ne savions pas qui avait tiré sur lui, mais nous connaissions son assassin : notre propre frère, explique Astrid dans son livre. C’était Wim qui caressait l’espoir de le voir mourir. Wim qui avait ordonné le meurtre de Cor.”

D’autres assassinats ont également lieu en cette période. Wim a souvent été soupçonné d’en être le commanditaire, sans toutefois que la police puisse prouver son implication. Les sœurs de Wim prennent conscience des atrocités commises par leur frère, mais pour autant, leurs relations avec Wim “étaient conditionnés par la peur de sa violence. Donc, nous réalisions tous ses désirs”.

Le criminel fétiche des Néerlandais

Quatre ans plus tard, Wim se retrouve une nouvelle fois devant le tribunal. Cette fois-ci, il est accusé de chantages, sévices et menaces à l’encontre d’autrui. Et non de meurtre, au grand dam d’Astrid. Il est condamné à neuf ans de prison. Lors de sa libération, le “Nez” est curieusement devenu le “criminel fétiche” des Néerlandais, comme l’explique avec dépit l’auteure :

“Au cours de sa détention et de son procès, tant de choses étaient parues sur lui dans les médias – livres, articles de journaux, programmes télévisés – qu’il était devenu une célébrité aux Pays-Bas. Une icône, même. Partout, on le reconnaissait et l’apostrophait. Wim se réjouissait de toute cette attention. Tout le monde semblait avoir oublié la raison pour laquelle il était devenu si célèbre.”

Wim est invité sur les plateaux de télévisions, devient chroniqueur pour un hebdomadaire. Via ses interventions médiatiques, ce dernier conforte ses alibis et se disculpe davantage aux yeux de l’opinion publique. “Combien de fois avons nous entendu dire à quel point il était gentil et agréable, alors qu’il nous terrorisait en permanence ? Comme nous n’en parlions pas, cette illusion perdura fatalement auprès du public.”

La culpabilité de témoigner

Durant toutes ces années, Wim garde un contact privilégié avec sa sœur ; sa confidente, son alliée, son repère. Une relation dans laquelle Astrid se sent prisonnière. Prisonnière de la peur mais aussi du devoir fraternel. Chaque personne qui ose souligner que Wim aurait peut-être un lien dans des assassinats, est exécutée, comme Willem Endstra (en 2004) et Kees Houtman (en 2005), des agents immobiliers impliqués dans du blanchiment d’argent qui ont travaillé aux côtés de Wim.

Dans l’esprit de Sonja et d’Astrid commence à germer l’envie de témoigner pour stopper leur frère. Elles hésitent. La justice leur déconseille, pour leur sécurité et celle de leurs enfants. Ce serait suicidaire. “Le soulagement de pouvoir dire la vérité ne pèserait pas lourd dans la balance face à l’angoisse avec laquelle il faudrait vivre par la suite”, estime Astrid en 2011. Elle change d’avis deux ans plus tard et se rend à la police. Les démarches sont en route, dans la panique, la culpabilité, le doute. “Je ne savais pas ce qui était pire : la haine envers lui qui avait commis tous ces crimes ou le dégoût de moi-même qui le livrait à la justice.”

« Un coup de poignard dans le cœur »

Des doutes qui s’envolent légèrement lorsque Wim menace de tuer Sonja et ses enfants. Terrorisée à l’idée de perdre sa sœur, Astrid décide d’enregistrer les conversations qu’elle échange avec son frère. A partir de 2013, elle accumule les enregistrements qui incriminent le gangster, au risque de sa vie. Si son frère l’avait découvert, il n’aurait pas hésité une seconde à ordonner son exécution – jamais il ne se salit lui-même les mains.

En 2015, leur histoire est mise au grand jour dans les médias. Les bandes-son sont publiées. “Ce fut comme si les Pays-Bas poussaient un énorme soupir de soulagement. Tout le monde s’en était douté sans jamais parvenir à mettre le doigt dessus. Willem Holleeder était un homme mauvais, coupable de tous les crimes dont le soupçonnait la justice depuis des années”, explique Astrid. Wim apprit en même temps que le reste du pays la trahison d’Astrid.

“Sa petite sœur, à qui il avait confié sa peur de la perpétuité, s’était chargée de la lui infliger, écrit-elle. Les larmes me viennent toujours aux yeux à l’idée de ce qu’il a dû ressentir à ce moment-là. Un coup de poignard dans le cœur.”

Suite à ces preuves, Willem Holleeder est enfin poursuivi pour l’assassinat de Cor Van Hout.

Envoyé dans une prison de haute sécurité, Wim parvient toujours à garder un pouvoir et un contrôle sur l’extérieur. En 2016, il donne l’ordre d’éliminer ses sœurs. 35 000 euros par tête. “Si je voulais l’éviter, je n’aurais pas dû témoigner. Mais cela me blessait tout de même. Mon propre frère voulait me tuer !” Depuis, Astrid Holleeder vit dans l’anxiété permanente, examine chaque situation afin d’éviter un danger potentiel, porte un gilet pare-balle et vit de planque en planque, en attendant le dénouement du procès qui a débuté le 5 février dernier. « Etre contrainte de te faire enfermer me brise le cœur, mais crois-moi je suis en prison avec toi. En te condamnant à perpétuité, j’hérite moi aussi de cette peine. »  


Astrid Holleeder est la sœur du gangster le plus populaire des Pays-Bas. En 2013, elle s’est mise à porter un micro pour le livrer à la police. Héroïne ou traître : son autobiographie, « Judas », jette un voile sombre sur le romantisme du crime. Rencontre à Amsterdam avec une femme en sursis.

« Comment allez-vous ? » La question n’est pas tout à fait banale lorsqu’elle s’adresse à une personne menacée de mort. Astrid Holleeder a l’air étonnamment en forme. C’est une grande brune au brushing parfait, petites lunettes et tailleur noir. Plutôt femme d’affaires que sœur du plus célèbre gangster des Pays-Bas. Son frère, Wim Holleeder, est actuellement jugé pour six meurtres, grâce ou à cause du témoignage d’Astrid – selon les points de vue. Héroïne ou traîtresse ?

Elle-même semble hésiter tout au long de son livre, Judas. « Judas, c’est lui, parce qu’il trahit tout le monde, dit-elle. Mais c’est moi aussi. C’est ainsi que je me sens. » Paru en 2017 aux Pays-Bas, le premier tirage de 80 000 exemplaires s’est écoulé en une semaine. Il s’en est depuis vendu à 500 000 exemplaires et les productions Spielberg en ont acheté les droits pour une série. On ignore encore qui incarnera Astrid, mais il faudra une actrice douée pour le double jeu. Moitié Julia Roberts, moitié Glenn Close. Si le nom de Holleeder ne dit rien aux Français, il est extrêmement célèbre aux Pays-Bas. En 1983, Willem kidnappait Freddy Heineken, patron des bières du même nom, et la rançon de 35 millions de florins qu’il en obtint, l’équivalent de 15 millions d’euros, reste à ce jour un record. Arrêté, puis condamné à neuf ans de prison avec son complice Cor van Hout, il n’a jamais restitué son butin et s’est construit, à sa libération, un petit empire criminel florissant.

« Il est devenu un criminel et moi aussi en un sens »

Prostitution, drogue, extorsion, immobilier : « Wim », comme tout le monde le surnomme familièrement, est un Bernard Tapie du crime, un séducteur haut en couleur et habitué des émissions de télévision, dont l’histoire a déjà inspiré deux films et plusieurs livres. Judas aurait pu n’être qu’un produit de plus dans ce merchandising pop. Mais l’éclairage qu’il apporte est cruel pour Wim Holleeder. Astrid y dresse le portrait d’un homme abusif et radin, à la trajectoire émaillée de complices liquidés, de femmes abusées, de chantage sur les gosses. « Si j’avais été un garçon, explique Astrid, je serais probablement devenue comme lui. On a grandi dans une famille tellement détraquée. Mon père nous frappait tous les jours. Ma sœur Sonja et mon frère Gerard ne feraient pas de mal à une mouche, alors que Wim et moi, nous avons choisi d’être agresseurs plutôt que victimes. Il est devenu un criminel et moi aussi en un sens. » Quel sens ? Sa complice ?

« Oui, c’est sa méthode. Il vous implique malgré vous. » Astrid est une anomalie dans ce système brutal où les femmes préparent le dîner à six heures, briquent leur intérieur et la ferment. Elle est devenue avocate et déteste faire le ménage. Mais elle a toujours maintenu un lien étroit avec les siens : son frère a rapidement compris que sa connaissance de la justice faisait d’elle une complice de choix dans ses affaires criminelles. Jusqu’où s’est-elle impliquée ? C’est l’un des angles morts d’un livre qui en comporte beaucoup, et qui rend sa lecture à la fois désagréable et fascinante. Peut-on croire une femme capable de vivre si près du crime transformée soudain en justicière ?

« Ecrire ce livre m’a donné un but »

« Mon frère dit que je suis une stratège. Heureusement, sinon je ne serais plus en vie », répond-elle. Elle n’évoque pas non plus l’immunité qu’elle a dû négocier avec la police : « Je savais beaucoup de choses. Mais six meurtres, c’est assez, non ? » C’est le dernier crime, surtout, qui a été pour elle un déclic. Celui de Cor van Hout, le complice de son frère dans l’enlèvement de Heineken, qui avait entre-temps épousé leur sœur Sonja. Pour Astrid, il n’y a aucun doute : Wim a commandité le meurtre. Et c’est lorsqu’il menace les enfants de Sonja pour récupérer le magot de son ancien allié qu’elle décide d’agir. En 2013, elle coud elle-même un micro à son manteau, commence à enregistrer leurs conversations puis va trouver la police.

En 2015, Wim est finalement arrêté, et le public fait chaque jour la queue pour assister à son procès-spectacle, qui devrait durer au moins deux ans. Mais l’héroïsme coûte cher. Depuis sa prison, Wim a lancé un contrat sur ses sœurs. Deux meurtriers ont déjà été interpellés et Astrid a dû arrêter de travailler. Elle se déguise pour sortir, change d’adresse tous les deux ou trois mois, alterne entre plusieurs véhicules blindés. Pour marcher, elle arpente les centres commerciaux et les aéroports. « Je me suis retrouvée coincée à la maison. Ecrire ce livre m’a donné un but. Je voulais donner mon point de vue. » Le besoin de parler est toujours là. L’entretien, qui devait durer une heure, s’étirera finalement sur quatre. Astrid dégaine une énorme boîte de chocolats et prend plaisir à parler d’amour, de livres, de ses enfants.

Être contre lui, tout contre

Une discussion normale, ou presque : « Mon petit-fils me demande : ‘Grand-mère, pourquoi elle a des portes bizarres, ta voiture ?' » Ce n’est pourtant pas de la colère qu’elle ressent vis-à-vis de son frère. « Il n’a jamais rencontré quelqu’un de plus fort que lui. Jusqu’à moi », lâche-t-elle avec un air de défi. Le mélange d’amour et de haine semble indissociable. Son choix de devenir avocate en dit long : être contre lui, tout contre, comme disait Sacha Guitry. « Je préférerais que mon frère soit mort. J’ai voulu le tuer et je pense encore que j’aurais dû le faire. Mais je l’aime. Je garde le sentiment que je dois être punie pour ce que je le lui ai fait. Je n’arrive pas à être en colère, peut-être parce que j’ai l’habitude d’aimer des gens qui me font du mal. » Entre eux se joue aussi la solidarité à la vie à la mort des enfants battus. Astrid avait 17 ans au moment de l’enlèvement de M. Heineken. La victime n’est pas choisie au hasard : Heineken était le patron de son père.

Elle se souvient : « Je le détestais parce que pour moi, c’était à cause lui que mon père était devenu alcoolique. » D’une certaine façon, Wim a fait justice. « Il prétend qu’il n’a pas été affecté par les violences de notre père. Mais on peut lire toute sa trajectoire comme une vengeance symbolique : il se rapproche de personnes qu’il admire, puis les essore et les élimine. » Le doute persiste au long de cette discussion. Pourquoi cette femme forte, éduquée, lucide, s’est-elle tant impliquée auprès de Wim ? Il faut insister pour obtenir une réponse. Elle semble chercher, elle aussi, à comprendre. Pas pour l’argent, dit-elle. « Je ne sais toujours pas. Je crois qu’il n’y a qu’avec ma famille que je me sente chez moi. C’est un sentiment que je déteste, mais que je recherche : je suis addict à ma famille. Cela explique sans doute le succès du livre : tout le monde s’y retrouve. Nous avons notre propre langue, nos codes, notre façon de vivre. C’est intense, et j’ai besoin de cette intensité. Sans ça, mes peurs reviennent. C’est pour ça que je déteste les vacances. Donnez-moi une vie normale et je me tue. »