Tzvetan Todorov : « La tentation du Bien est beaucoup plus dangereuse que celle du Mal »

« La tentation du Bien est beaucoup plus dangereuse que celle du Mal » (Le Monde)

Qu’est-ce qui fait qu’un individu s’attache plutôt à des héros bénéfiques ou bien à des héros maléfiques ? La tentation du Mal est-elle aussi puissante que la tentation du Bien ?

T. T. :Pour moi, la tentation du Mal n’existe presque pas, elle est très marginale à mes yeux. Il existe sans doute quelques marginaux ici et là qui veulent conclure un pacte avec le diable et faire régner le Mal sur la Terre, mais de ce point de vue je reste plutôt disciple de Grossman, pour qui le Mal vient essentiellement de ceux qui veulent imposer le Bien aux autres. La tentation du Bien me semble donc beaucoup plus dangereuse que la tentation du Mal.

Je dirais, au risque d’être mal compris, que tous les grands criminels de l’histoire ont été animés par le désir de répandre le Bien. Même Hitler, notre mal exemplaire, qui souhaitait effectivement le Mal pour toutes sortes de populations, en même temps espérait le Bien pour la race élue germanique aryenne à laquelle il prétendait appartenir.

C’est encore plus évident pour le communisme, qui est une utopie universaliste, même si, pour réaliser cette universalité, il aurait fallu éliminer plusieurs segments sociaux de cette même humanité, qui ne méritaient pas d’exister : la bourgeoisie, les koulaks, etc. Les djihadistes d’aujourd’hui ne me paraissent pas animés par le désir de faire le Mal, mais de faire le Bien, par des moyens que nous jugeons absolument abominables.

Pour cette raison, je préfère ne pas parler de « nouveaux barbares ». Parce que la barbarie, qu’est-ce que c’est ? La barbarie n’est pas l’état primitif de l’humanité : depuis les premières traces de vie humaine, on trouve aussi des preuves de générosité, d’entraide. De nos jours, les anthropologues et les paléontologues affirment que l’espèce humaine a su survivre et s’imposer, alors qu’elle n’était pas la plus forte physiquement, grâce à l’intensité de la coopération entre ses membres, lui permettant de se défendre contre les menaces qui la guettaient.

La barbarie, c’est plutôt le refus de la pleine humanité de l’autre. Or bombarder de façon systématique une ville au Moyen-Orient n’est pas moins barbare que d’égorger un individu dans une église française. Cela détruit même beaucoup plus de personnes. Lors des attentats dont Paris a été victime dernièrement, on a sous-estimé l’élément de ressentiment, de vengeance, de représailles, qui était immédiatement mis en avant quand on a pu interroger ces individus ou dans leurs déclarations au moment de leurs actes. Ils n’agissaient pas de façon irrationnelle, puisqu’ils pensaient atteindre les objectifs qui étaient les leurs en tuant indifféremment des personnes qui se trouvaient sur leur chemin : ils voulaient répondre à la guerre par la guerre, ce qui est une logique hélas répandue dans l’histoire de l’humanité.

Qu’est-ce qui fait qu’on bascule du côté de la tuerie au nom d’une idéologie ?

T. T. : Le jugement moral se constitue à plusieurs niveaux successifs. Au départ, la distinction même du Bien et du Mal peut être absente, faute d’avoir entouré le petit être humain par des soins et de l’avoir protégé par des attachements. Le résultat de ce manque est le nihilisme radical. Le deuxième pas dans l’acquisition du sens moral consiste à dissocier l’opposition du Bien et du Mal de celle entre Je et Autrui ou entre Nous et les Autres ; l’adversaire ici est l’égoïsme ou, sur le plan collectif, l’ethnocentrisme. Enfin le troisième degré consiste à renoncer à toute répartition systématique du Bien et du Mal, à ne pas situer ces termes dans une quelconque partie de l’humanité, mais à admettre que ces jugements peuvent s’appliquer aussi bien à nous qu’aux autres. Donc, à combattre le manichéisme du jugement.

A chacun de ces stades peut s’installer la perversité dont on parle. Il n’existe pas deux espèces d’êtres humains, les uns qui risquent de fauter et les autres, dont nous ferions partie, à qui ça n’arrivera jamais. D’un autre côté, si on s’ouvrait à une compassion universelle, on ne pourrait plus vivre, on devrait aider tous les sans-abri, tous les mendiants qu’on rencontre dans la rue et partager avec eux ce qu’on a, or on ne le fait pas et on ne peut le faire – sauf si on est un saint. Il y a une sorte d’équilibre qui doit s’établir entre la protection de soi et le mouvement vers autrui. Mais ignorer l’existence des autres, c’est cesser d’être pleinement humain.

Donc, contrairement à ce que l’on dit souvent, notamment à propos du djihadisme, il faut chercher à le comprendre, et non pas refuser, par principe, l’explication ?

T. T. : Très souvent, ces jeunes qui s’égarent dans le djihad cherchent un sens à donner à leur vie, car ils ont l’impression que la vie autour d’eux n’a pas de finalité. S’ajoute à leurs échecs scolaires et professionnels le manque de cadre institutionnel et spirituel. Quand je suis venu en France en 1963, il existait un encadrement idéologique très puissant des jeunesses communistes et des jeunesses catholiques. Tout cela a disparu de notre horizon et le seul épanouissement, le seul aboutissement des efforts individuels, c’est de devenir riche, de pouvoir s’offrir tel ou tel signe extérieur de réussite sociale.

De façon morbide, le djihad est le signe de cette quête globale de sens. Il est la marque de cette volonté de s’engager dans un projet collectif qui frappe souvent des personnes qui jusque-là étaient en prison pour des petits vols et des menus crimes, mais qui cessent de trafiquer, de boire ou de fumer du haschisch pour être au service d’une doctrine vraie, de ce « Un » dont vous parliez tout à l’heure. Ils sont d’abord prêts à sacrifier la vie d’autrui, mais ensuite la leur aussi.

Y a-t-il des héros ou des contre-récits qui pourraient permettre de structurer davantage leur univers mental ?

T. T. : Oui, je crois beaucoup à cette force du récit, qui est bien plus grande que celle des doctrines abstraites et qui peut nous marquer en profondeur sans que nous en soyons conscients. Ces récits peuvent prendre la forme d’images idéelles, comme Tarzan et Zorro pour Boris Cyrulnik. Mais il y en a beaucoup d’autres encore. Dans mes livres, j’essaie de raconter moi-même des histoires, que ce soit la conquête de l’Amérique ou la seconde guerre mondiale. Mais c’est un travail qui doit se répercuter dans notre culture politique et dans notre éducation.

Dans une classe d’une école parisienne aujourd’hui, on trouve des enfants de quinze origines différentes. Comment, sans rire, leur parler de nos ancêtres les Gaulois ? Je ne pense pas pour autant qu’il faudrait leur enseigner l’histoire ou la mémoire des quinze nationalités qui se retrouvent dans cette classe. On doit leur apprendre une histoire de la culture dominante, celle du pays où l’on se trouve, mais de manière critique, c’est-à-dire où l’on n’identifie aucune nation avec le Bien ou le Mal. L’histoire peut permettre de comprendre comment une nation ou une culture peut glisser et basculer dans le Mal, mais aussi s’élever au-dessus de ses intérêts mesquins du moment et contribuer ainsi à une meilleure vie commune. Bref, sortir du manichéisme qui revient en force aujourd’hui.

Comment expliquez-vous ce qui apparaît comme une déprime collective française ?

T. T. : Pour quelqu’un qui a sillonné plusieurs pays, il y a en France un pessimisme, une déprime, une complaisance excessive à observer le déclin, que je m’explique par le fait qu’au XXe siècle la France est passée d’un statut de puissance mondiale à un statut de puissance de deuxième ordre. Cela conditionne en partie cette mauvaise humeur, constitutive aujourd’hui de l’esprit français.

Pourtant, les attentats et le retour du tragique de l’Histoire sur notre sol ont bel et bien miné le quotidien de chacun… La France serait-elle une nation résiliente ?

T. T. : Je vois paradoxalement quelque chose de positif dans cette situation. Bien sûr, on ne peut se réjouir de l’existence de ces victimes en France. Mais il est salutaire de prendre conscience de la dimension tragique de l’Histoire, de ce que la violence n’est pas éliminée de la condition humaine juste parce qu’en Europe les Etats ne sont plus en guerre les uns contre les autres.

Etat Islamique : Qui ? Comment ? Pourquoi ?

L’Etat islamique (EI) est devenu en quelques années l’un des groupes terroristes les plus puissants au monde. De sa création en 2006 en Irak à sa prise de pouvoir sur une partie importante du territoire syrien, en passant par la proclamation du califat en juin 2014 et ses actions terroristes à travers le monde, l’EI est au coeur de l’actualité internationale.

Ce groupe reste encore assez méconnu. Quelle est l’origine de sa naissance ? Comment est-il devenu aussi puissant ? Quelle est sa stratégie à court et moyen terme ? Wassim Nasr apporte des réponses à toutes ces questions pour tenter de comprendre en profondeur ce phénomène. Journaliste à France 24 et spécialiste des mouvements et mouvances djihadistes, il est l’auteur de l’ouvrage « Etat islamique, le fait accompli ».

Source : Bycome.fr

1. La naissance de l’Etat islamique

Le 29 juin 2014, le chef de l’Etat islamique Abou Bakr al-Baghdadi proclame l’instauration d’un califat. Pour beaucoup, c’est une surprise et un choc. Pourtant, ce groupe terroriste est une menace depuis plusieurs années, et son ancrage territorial en Syrie et en Irak est déjà solide. Wassim Nasr tient à le préciser :

« beaucoup pensent que c’est la puissance irakienne qui a pu permettre à l’Etat islamique de se développer en Syrie, mais c’est l’inverse. C’est la guerre en Syrie et la montée en puissance de l’Etat islamique en Irak et au Levant qui ont permis sa poussée territoriale en Irak. On sous-estime l’expérience militaire et le flux de combattants étrangers qu’ils ont eu en Syrie ».

Pour comprendre la naissance de l’Etat Islamique tel que nous le connaissons aujourd’hui, il faut remonter au début de l’année 2013, au moment de la rupture définitive avec Al-Qaïda. Sur le territoire syrien, le front Al-Nosra (branche syrienne d’Al-Qaïda créée en grande partie par l’Etat Islamique d’Irak) va refuser d’être fusionné dans le nouvel « Etat Islamique en Irak et au Levant » proclamé le 9 avril 2013, et renouveler son allégeance à Ayman Al-Zawahiri, le chef d’Al-Qaïda depuis la mort de Ben Laden. A partir de cette date, les divergences entre les deux groupes, pourtant issus d’un socle commun, vont être exposées au grand jour.

Qu’est-ce qui explique la rupture entre l’EI et Al-Qaïda ? Wassim Nasr nous l’explique :

« le front Al-Nosra voulait garder son ancrage syrien. Donc l’aspect « national », entre guillemets car cela n’existe pas chez les djihadistes, devait être primordial. C’est dans la logique d’Al-Qaïda : quand ils s’implantent quelque part, le logo ou l’emblème n’est pas utilisé dès le début. On a vu ça en Tunisie, en Libye, ou même au Yemen avant qu’ils soient complètement adoubés. Pour al-Zawahiri, et même pour Ben-Laden quand il était encore vivant, il fallait ancrer les groupes dans des dynamiques nationales pour qu’ils puissent prospérer dessus. Pour Al-Qaïda, il faut également commencer par combattre l’ennemi lointain : l’occident. Une fois cet ennemi lointain, à défaut d’être battu, repoussé de la région, les régimes qu’ils estiment vassaux vont tomber d’eux-mêmes. C’est à partir de ce moment-là que l’instauration du califat peut commencer.

De l’autre côté, l’Etat islamique qui suit l’idée de son père spirituel al-Zarqaoui, veut combattre l’ennemi proche et instaurer le califat tout de suite. L’ennemi proche, ce sont les régimes arabes et par exemple les chiites. Pour al-Zarqaoui, il fallait combattre les chiites en premier lieu pour pouvoir instaurer ce califat, en estimant qu’ils ne sont pas musulmans et que leur sang est licite. Alors que al-Zawahiri estime lui que les chiites, comme le commun des sunnites, sont excusés par leur ignorance. Ignorance du vrai Islam telle que l’Etat islamique ou Al-Qaïda le conçoivent. La divergence, elle est là. (..) La finalité est la même, mais les moyens pour y arriver sont différents ».

Pour le journaliste de France 24, il faut également noter plusieurs autres différences.

La première, c’est « qu’Al-Qaïda fait de la politique. Ils font des concessions, ils négocient. Alors que l’Etat islamique n’est pas du tout aujourd’hui dans une posture de négociation, et ne l’a jamais été. » 

La seconde se caractérise dans les moyens d’actions des deux groupes, très différents :

« d’un coté, Al-Qaïda prône un djihad d’élite si l’on peut appeler cela comme ça. De l’autre l’Etat Islamique prône un djihad de masse. Cela ne veut pas dire qu’Al-Qaïda n’aurait pas rêvé de faire un djihad de masse, mais ils n’ont pas réussi.

Alors que l’Etat Islamique a réussit, surtout à pouvoir inciter des jeunes, par exemple des occidentaux, à agir chez eux. Al-Qaïda s’y essaie depuis des années, mais cela reste minime par rapport aux vagues de passage à l’acte qu’arrive à provoquer l’Etat Islamique. De part sa communication, et de part un message qui n’est pas du tout élitiste. »

La dimension religieuse de l’Etat islamique est souvent sujet à débat. Pour Wassim Nasr, il n’y a pas lieu de polémiquer :

« la dimension religieuse, que ce soit chez Al-Qaïda ou l’Etat islamique, elle est bien présente. Ces gens-là ne se battent pas pour autre chose que pour la religion. On ne peut pas leur ôter cela : leur conception certes, leur vision certes, mais c’est au nom de la religion qu’ils le font. Ils ne le font pas au nom d’autre chose. C’est à prendre en considération.

Chaque acte que commet l’Etat islamique ou Al-Qaïda est ramené à une signification religieuse, avec une justification très précise. (..) Mais est-ce que quelqu’un s’aventurerait à dire que les croisés n’étaient pas chrétiens ? Est-ce que l’inquisition n’était pas chrétienne ? Si. Est ce que pour autant les chrétiens étaient responsables ? Non. On ne peut pas dire que cela n’a rien à voir avec la religion, ce serait vraiment passer à côté de quelque chose. »

Pour le journaliste, si la dimension religieuse de ce groupe n’est pas à négliger, c’est surtout sa dimension révolutionnaire qui est trop souvent mise de côté :

« L’Etat islamique se veut une entité théocratique révolutionnaire. Sans faire de comparaison, comme la révolution islamique en Iran. Elle est islamique, mais c’est aussi une révolution. Donc contre ce qui est établi, tout ce qui est traditionnel. Les gens n’arrivent pas à comprendre que l’Etat islamique est avant tout et surtout contre toutes les institutions religieuses sunnites établies qu’il considère inféodées aux états en place, ce qui est aussi le propre d’Al-Qaïda. (..)

C’est ça son essence révolutionnaire qui bouleverse la région. Encore une fois, révolutionnaire ne veut pas dire positif ou négatif. Cela veut dire contre tout ordre établi, et c’est ce qu’il véhicule et c’est ce qu’il fait en Syrie et en Irak. Pourquoi cela a marché dans des villes en Irak par exemple ? Parce qu’ils arrivaient dans la ville avec très peu de moyens, confisquaient tout ce que l’Etat avait, et ils le distribuaient aux gens. Mais ce n’est pas propre à l’Etat Islamique : toutes les autres organisations, qu’elles soient communistes ou islamistes, ont fait des choses comme cela. Le Hezbollah ou les Khmers rouges l’ont fait. L’Etat Islamique arrive à contenter la population en se montrant vertueux en opposition avec la corruption et les systèmes établis qui ont démontrés qu’ils sont en totale faillite. »

La proclamation du califat par Abou Bakr al-Baghdadi fut une surprise pour beaucoup. Pourtant, Wassim Nasr l’affirme, ce n’était pas un hasard :

« en juin 2014, l’Etat islamique estime que c’est le moment de déclarer ce califat. Ils ont estimé que la montée en puissance en Syrie, que la prise de Mossoul en Irak, et surtout d’avoir pu casser la frontière de Sykes-Picot, étaient des signes qu’il fallait déclarer ce califat. En sachant très bien qu’à partir du moment où ils allaient le faire, ils allaient entrer en guerre avec tous les régimes de la région et toutes les puissances occidentales ou pas.

Et ça, ils l’ont fait en connaissance de cause. Dès le début, ils disaient que in fine les puissances régionales et mondiales qui ont des animosités entre elles vont les mettre de coté pour se battre contre eux. C’est une partie prenante de la propagande de l’Etat islamique : « nous on est sur le bon chemin, et la preuve c’est que tout le monde est contre nous ». Il ne faut pas penser qu’ils ont déclaré leur califat sur un coup de tête. Ils ont prouvé qu’ils ont un coup d’avance. » 

2. L’expansion et l’avenir de l’Etat islamique

L’Etat islamique s’est surtout révélé au monde entier par sa capacité à mettre la main, en Irak et en Syrie, sur un territoire extrêmement vaste. Profitant de la faiblesse des états en place, il a cherché à asseoir sa légitimité et son projet de califat sur un ancrage territorial extrêmement conséquent. Comment un groupe terroriste a-t-il réussi à s’approprier des villes, des régions entières ?

« Il a su profiter d’éléments objectifs qui permettent qu’un groupe comme lui puisse prospérer : la situation économique, la situation politique, le ras-le-bol de la population, et l’absence d’alternative. C’est pour cela qu’aujourd’hui, même si l’Etat islamique est défait militairement, il y aura un autre groupe après si ces éléments objectifs perdurent. (..) Il y a des échecs répétés des systèmes de gouvernance qui ont été calqués dans le monde arabe.

Et l’essence révolutionnaire de cet Etat islamique a attiré beaucoup de gens. (..) Bien entendu, tout le monde ne soutient pas l’Etat islamique : il y a des gens convaincus, des gens qui profitent pour des raisons mercantiles, d’autres qui le font à défaut de mieux, etc. Mais il faut proposer autre chose que la vie sauve : si les gens sont parqués dans des camps, qu’ils n’ont rien à espérer, bien sûr qu’ils vont choisir les armes. Sous une bannière ou une autre. »

Pour maîtriser un territoire aussi vaste, il paraît évident qu’il est nécessaire de disposer d’une puissance militaire importante. Pourtant, Wassim Nasr est plus nuancé :

« il ne faut pas exagérer, l’Etat islamique n’a pas une véritable puissance militaire. La puissance qu’il a, c’est la motivation de ses recrues. Avant tout. Ils ont un armement assez rudimentaires. (..) Leur puissance, c’est aussi d’avoir face à eux, en tout cas en 2014, des armées face à eux complètement désuètes, qui n’avaient pas la motivation du combat. (..) Ils ne peuvent pas tout contrôler par le glaive, c’est impossible. Pour qu’un groupe quel qu’il soit, il faut qu’il soit comme un poisson dans l’eau, et ça c’est Mao qui le disait.

Il leur fallait un soutien populaire, et ils l’ont obtenu aussi en installant une forme d’ordre après une longue période de désordre. Par exemple en instaurant une justice : certes expéditive, certes violente, mais justice quand même. Pour les gens qui vivent un désordre complet depuis plusieurs années, cela représente quelque chose. (..) Donc il y a le glaive, il y a cette forme de justice, il y a cette forme de contradiction avec les systèmes corrompus qu’il y avait avant, et il y a cette promesse d’un système vertueux, qui peut assurer une vie normale à ceux qui acceptent et qui adhèrent. Ce n’est plus le cas aujourd’hui à cause de la guerre, et l’Etat islamique est de moins en moins en capacité de garantir cela à une population. »  

Au-delà du soutien populaire, une autre question est assez controversée : le financement de l’Etat islamique. Sur les prétendus financements saoudiens, le journaliste de France 24 est catégorique :

« c’est un mythe encore sur l’Arabie Saoudite. Il faut savoir que c’est un pilier de l’anti-terrorisme, même si cela peut choquer certains. Ils mettent beaucoup d’argent la-dedans, et toutes les fatwas religieuses anti-djhiadistes/anti-califat émanent de religieux saoudiens. Le wahhabisme est un terreau, mais les Saoud ont peut pour leur trône, parce que l’Etat islamique ambitionne de reprendre les lieux saints de l’Islam et qu’il y a beaucoup de saoudiens dans leurs recrues. Donc ils ne vont pas financer l’Etat islamique. Et aujourd’hui, ils financent toutes les factions qui se battent avec l’Etat islamique. (..) Il y a eu des financements de particuliers, voire d’associations, qui ont finit dans les caisses de l’EI, oui. Mais pas de financements étatiques. »  

Plus généralement, Wassim Nasr déconstruit également quelques clichés :

« les revenus du pétrole n’ont jamais constitué plus de 20-30% des revenus de l’Etat islamique. Pour la simple raison qu’ils ont besoin de raffiner sur place pour faire tourner leurs machines de guerre. (..) Il faut imaginer que l’Etat islamique a besoin de très peu pour vivre. Ils n’ont pas de dépenses d’état conséquentes. Ils vivent avec très peu et ils sont sur une zone qui est très riche. Riches en denrées alimentaires, en blé, en coton. Il y a des usines de béton, de l’eau, etc. Et tout cela génère de l’argent. » 

Au-delà des frontières syriennes et irakiennes, l’Etat islamique a très tôt voulu s’assurer une expansion à l’international, notamment après la proclamation du califat. Est-ce un aspect important de la stratégie du groupe ?

« Bien sûr. L’Etat islamique veut porter la bannière du djihad global, et remplacer Al-Qaïda, très clairement. Cela a marché pendant un moment, mais il faut savoir que parmi les chefs d’Al-Qaïda il n’y a en a aucun qui a rejoint l’EI. Certains sont même très virulents à son égard en disant que la califat est illégitime. (..) Mais c’est la seconde génération, qui sont des seconds couteaux aujourd’hui, qui sont plus attirés par l’EI. A cause du califat, à cause de cette capacité à se projeter et à commettre des attentats partout, et à cause de la prétention étatique qu’ils ont eu. (..) Je pense que malgré les défaites militaires en Irak et en Syrie, le public potentiel sera plus attiré par l’EI que par Al-Qaïda. »  

Pour le journaliste de France 24, les choses sont claires : l’Etat Islamique étend son influence dans de très nombreuses régions du monde, et la Libye ou Boko Haram en sont les meilleurs exemples. Et cette influence n’est ni le fruit du hasard, ni un sujet mineur.

L’Etat islamique a toujours utilisé une arme très puissante, qui lui a permis d’attirer de nombreuses recrues : la communication. Comment expliquer que ce groupe ait pu développer une communication aussi pointue et efficace ? Pour Wassim Nasr, l’explication est simple :

« ils ont réussi à recruter beaucoup de gens qui ont des compétences humaines en terme de communication. Quand Al-Qaïda faisait une vidéo dans une grotte du fin fond de l’Afghanistan en pachtoune ou traduit en mauvais français, cela ne parle pas aux gens ici en France pour donner cet exemple.

Mais quand l’Etat islamique produit des vidéos dans lesquelles on voit un jeune français parler l’argot de sa cité, de sa ville : c’est sûr que c’est beaucoup plus audible et beaucoup plus de gens vont s’identifier à lui. D’un autre côté, ils ont des gens qui ont des compétences en terme de montage, de communication, de story-stelling. C’est très important. (..) Le message est adapté (en fonction du public), et cela comme n’importe quelle boîte de communication le ferait. (..) Ils savent faire : ce sont des gens qui ont vu les mêmes films que nous, regardé les mêmes séries, joué aux mêmes jeux, qui ont les mêmes codes. Dans un monde mondialisé. Ils savent très bien comment adapter le message, et c’est voire naturel. »

Wassim Nasr à la MIE Labo 6 (© Maxime Le Goff/BYCOME)

Wassim Nasr à la MIE Labo 6 (© Maxime Le Goff/BYCOME)

Aujourd’hui, l’Etat islamique fait face à une coalition de dizaines de pays, en plus des russes, des turcs, des iraniens. Sans compter les kurdes, le régime syrien, et les forces irakiennes. Ses défis militaires en Irak et en Syrie sont énormes. Dans ce contexte, quel peut-être son avenir ? Wassim Nasr explique :

« il y a plein de zones du monde où ils peuvent refaire ce qu’ils ont fait. En Irak et en Syrie, ils peuvent le refaire parce que toutes les raisons objectives existent encore, amplifiées par l’exode des populations. Donc il y a tout pour cela resurgisse. Est-ce qu’ils vont perdre ? Oui. Cela va prendre du temps, mais ils vont peut-être perdre si la pression militaire persiste. Ce n’est pas gagné d’avance. Cette collation hétéroclite qui sert le message et la propagande de l’Etat islamique, je ne sais pas si elle va durer. Mais encore une fois : écraser un groupe militairement, cela n’a jamais été la réponse. Si les raisons objectives persistent, il y aura l’Etat Islamique ou un autre Etat islamique, peut être beaucoup plus violent. Je n’ai pas de boule de cristal, mais l’analyse que j’en fais, c’est que tous les éléments objectifs existent encore. Dès que la pression militaire va baisser, ils vont resurgir. »  

Quentin Chatelier – Fabien Chatelier – Valentin Chatelier – Maxime Le Goff – Marion Barthélemy – Évènement organisé à la Maison des Initiatives Etudiantes (MIE Labo 6)

Djihad, c’est arrivé près de chez vous

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Dix ans d’enquête au coeur du djihad français : voyage aux sources du mal.

La revendication des attentats du 13 novembre 2015 à Paris par Fabien Clain m’a remué les tripes. Depuis les émeutes de 2005 dans le quartier du Mirail, j’ai suivi sa trajectoire et celle de ses amis. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont djihadistes en Syrie. Comment en sont-ils arrivés là ?

Personne n’a pris la mesure du phénomène. Fabien et Jean-Michel Clain sont à l’origine d’une des plus importantes filières françaises de candidats au djihad. Mohamed Merah en est issu. Ces nouveaux ennemis ont profité de l’éclatement des services de renseignements pour frapper. Et l’état d’urgence et le fichage généralisé des  » radicalisés  » ne les empêchent pas d’opérer.

Dans l’ombre, pourtant, des hommes et des femmes agissent pour endiguer ce fléau. Un policier de l’antiterrorisme, un agent infiltré dans les réseaux et sur la Toile mais aussi une socioclinicienne et des parents de djihadistes : l’auteur a côtoyé ces acteurs de premier plan et nous livre leur témoignage exceptionnel.

Jean-Manuel Escarnot est journaliste indépendant. Il a longtemps travaillé, notamment en Afghanistan, pour Radio France, Le JDD et Paris Match et est aujourd’hui le correspondant de Libération à Toulouse. En 2006, il a coécrit avec Emmanuel Razavi Moi, Alain, candidat au jihad (Jean-Cyrille Godefroy Éditions).



Secrets d’info – Interview de Jean-Manuel Escarnot (France Inter)

Une façade de librairie qui cache un imam radical, des djihadistes qui travaillent pour les services de renseignement français, des hackers français qui pénètrent les ordinateurs de djihadistes en Syrie, une médiathèque piratée… Jean-Manuel Escarnot a côtoyé des acteurs de l’antiterrorisme et révèle son témoignage.

L’Etat Islamique : une structure mafieuse qui a son service de renseignement et qui est très parano avec les français en 2014.

EXTRAIT | L’Etat Islamique soupçonne 13 djihadistes français en Syrie de travailler pour les services de renseignement français

Afghanistan : le troisième front de l’Etat Islamique ?

Afghanistan : le troisième front de l’Etat Islamique ? (Diploweb)

L’absence de vision globale et de stratégie commune russo-occidentale en matière de renseignement dans le cadre de la lutte contre le terrorisme permettra-t-elle à l’EI, si rien n’est entrepris entre temps, de très prochainement donner vie à son troisième front en Afghanistan ? Illustré d’une carte de Margaux Schmit, sous deux formats, JPEG et PDF.

Par David GAÜZERE, le 7 février 2017 – Membre associé au Centre Montesquieu de Recherche Politique EA 4 192, Université de Bordeaux. Président du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie Centrale (COSAC).


LA PRISE de Syrte, dernier bastion de l’Etat Islamique (EI) en Libye, et l’offensive de la coalition internationale et de la Russie en Irak et en Syrie portent à croire que la fin de l’EI est proche. L’ensemble des media occidentaux convergent dans cette pensée optimiste, même si tous s’accordent sur l’idée que des actes isolés de terrorisme, signés EI, auront encore lieu ici et là, commis par des kamikazes isolés de retour des fronts.

Cependant, les positions atlantistes occidentales combinées à la russophobie ambiante du moment conduisent services de renseignement, politiques et media américains et européens à minorer encore la montée d’un troisième front de l’EI. Ce troisième front a pour théâtre le territoire afghan, plus précisément le nord et l’ouest du pays, non pachtounophone, le long des frontières iranienne et centrasiatiques. Là, les populations locales turkménophones, ouzbékophones ou encore tadjikophones peuvent compter sur des relais parmi leurs co-locuteurs en Asie centrale post-soviétique.

Les Etats-Unis, qui disposent en vertu du Bilateral Security Agreement (BSA) signé en 2012, toujours d’un dispositif de près de 8 400 hommes en Afghanistan, essentiellement regroupés autour de 9 bases (Kaboul-Bagram, Kandahar, Mazar-i-Sharif…) [1], s’en tiennent encore à des objectifs traditionnels : protéger les Gouvernementaux en place, garantir une sécurité minimale dans les principales villes du pays, près desquelles ils disposent d’une base, continuer à former la nouvelle armée afghane… Ils ne saisissent pas encore bien la distinction de plus en plus prononcée entre les Taliban, l’ennemi traditionnel, et les partisans de l’EI, la nouvelle menace.

La Russie entend également préserver le Gouvernement en place à Kaboul, comme contribuer financièrement au renforcement de la nouvelle armée afghane. Mais, Moscou souhaite encore protéger les frontières méridionales de l’Asie centrale, redoutant davantage les actions de l’EI que celles des Taliban sur son flanc sud. Depuis septembre 2015, l’intervention russe en Syrie vise d’ailleurs, par l’élimination de cadres russophones de l’EI, à éviter que ces derniers, caucasiens ou centrasiatiques, puissent établir des contacts durables avec leurs représentants en Afghanistan, avant de finir par les rejoindre une fois le conflit syrien achevé.

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I. L’émigration des cadres de l’EI et le renversement des allégeances

La contre-offensive de Damas et de Bagdad contre l’EI entamée en 2015 a permis aux deux Etats de reprendre du terrain et d’éliminer quelques cadres russophones de l’EI, dont le premier desquels Omar al-Chichani [2]. Mais, d’autres auraient ensuite pris la fuite via l’Iran et le Pakistan et seraient entrés en contact avec le Mouvement Islamiste du Turkestan (MIT) et d’autres mouvements terroristes centrasiatiques dans les Zones Tribales Pakistanaises (ZTP), puis en Afghanistan. Le colonel Goulmourod Khalimov pourrait être prochainement de ceux-là [3].
Ceux déjà arrivés, ont pu restructurer à la fois les réseaux des mouvements terroristes centrasiatiques présents dans les ZTP et en Afghanistan et, phénomène nouveau, former des combattants islamistes afghans distincts des Taliban dans les provinces turcophones et tadjikophones d’Afghanistan, placés en lien avec les mouvements centrasiatiques. Restés fidèles à l’EI, ces combattants se sont rapidement trouvés face aux Gouvernementaux et aux Taliban, essentiellement pachtounophones.

II. La lutte contre les Gouvernementaux et les Taliban

Les concurrences entre les partisans de l’EI et les Taliban sur les objectifs à atteindre ont très vite dégénéré en tensions, puis en un conflit ouvert.

Ainsi, lors d’une interview donnée le 7 avril 2016 à La Pravda, le Vice-Ministre russe des Affaires étrangères, Grigoriï Karasin affirmait que les combattants de l’EI étaient autour de 6 000 hommes, répartis dans 25 des 34 provinces du pays. Karasin a également noté que parmi ces combattants, beaucoup provenaient d’Asie centrale et du Nord-Caucase. Ils sont particulièrement actifs dans l’Est du pays, notamment dans la Province de Naganrhar, où des anciens Taliban pakistanais [4] et afghans les ont rejoints et assoient davantage chaque jour leur présence dans les provinces méridionales de Ghazni, Zaboul et Kounar et surtout dans le Badakhchan tadjikophone. Le Général afghan (ret.) Jovid Kouhistoni signalait que la première partie des militants de l’EI avait déjà une expérience de combat en Afghanistan et pourrait de nouveau se réfugier dans ce pays, pour eux, familier.

Aujourd’hui encore, les Taliban ne sont pas intéressés de voir l’influence de l’EI s’étendre en Afghanistan. Ils voient dans le projet de l’EI un projet concurrent et contraire à leurs intérêts. Cependant, après la mort du fondateur du mouvement Mollah Omar en avril 2013, les Taliban se retrouvent confrontés à une crise leadership aiguë. Cette situation délétère a encouragé nombre d’entre eux à passer du côté de l’EI et à y rester durablement.

La brouille entre les Taliban et l’EI a rapidement dégénéré en un conflit ouvert. Des combattants taliban ont plusieurs fois engagé des opérations militaires contre l’EI à la fin de l’année 2015. La plus grave d’entre elles a eu lieu en novembre 2015 dans les Provinces de Nangarhar et de Zaboul, durant laquelle les combats ont fait des dizaines de victimes [5]. Ce fut également au cours de ces batailles intestines qu’Ousmon Ghazi, le chef du MIT, aurait été tué par les Taliban le même mois.

Bien que d’essence djihadiste, les deux mouvements présentent pour autant une différence de taille. Les Taliban inscrivent plutôt leur combat dans les limites de l’Etat-Nation afghan, dont la gestion doit être confiée aux Pachtouns. Nationalistes, ils vont même jusqu’à contester l’accord anglo-russe de 1885 établissant la frontière au nord-ouest du pays. Ils considèrent ainsi comme afghanes les Provinces turkmènes de Lebap et de Mary et ne reconnaissent pas la Ligne Durand, qui leur est totalement étrangère, récupérant en cela les vieilles revendications territoriales existant du temps de la monarchie afghane [6]. Les Taliban ne souhaitent pas pour autant étendre leurs actions en dehors des frontières de l’Afghanistan et des ZTP. Autre différence mineure, les Taliban « tolèrent » les Hazaras chiites, préservant leurs mosquées. La destruction en 2001 des Bouddhas de Bamyan ne répondait qu’à des préoccupations idéologiques religieuses peut-être dépassées aujourd’hui.

Les partisans de l’EI, bien qu’ethniquement et linguistiquement hétérogènes, présentent plutôt une vision unique et internationaliste de leur combat, dont l’Afghanistan actuel ne serait qu’une tête de pont provisoire. Les frontières ne sont à leurs yeux qu’illusoires. Cependant, le marqueur « national » reprend vite le dessus, lorsqu’il s’agit de définir les katiba (unités militaires islamistes) d’appartenance. Ainsi, en fonction de son ethnie ou de sa langue, chaque groupe agit en totale autonomie. C’est dans ce cadre-là que chacun entretient des rapports avec le MIT, Ansaroullah et d’autres mouvements djihadistes centrasiatiques. Enfin, pour les partisans de l’EI, le Hazara chiite, bien que musulman, constitue l’infidèle à abattre dans l’immédiat. Ses mosquées et sa population restent donc particulièrement visées.

III. Les connections et les actions de l’EI en direction de l’Asie centrale

Les partisans de l’EI ne s’en cachent pas. Ils veulent partir à l’assaut de l’Asie centrale post-soviétique, étape dans leur construction messianique du Califat universel.
Depuis plusieurs années, ils ont des contacts suivis avec la nébuleuse islamiste centrasiatique et peuvent en prime compter sur les réseaux locaux affiliés à al-Qaïda. Parmi les membres les plus actifs de cette nébuleuse, il faut citer :

. Le Mouvement Islamiste du Turkestan (ex-d’Ouzbékistan) (MIT) est le mouvement djihadiste le plus célèbre, actif et structuré d’Asie centrale. Fondé par Djouma Namangani et Tohir Iouldachev en 1998, le MIT s’est d’abord imposé par 3 incursions armées entre 1999 et 2001 dans la Vallée de Fergana (région de Batken), avant de continuer sa lutte contre l’armée américaine en Afghanistan. Ayant juré allégeance à l’EI en 2014, le mouvement lutte aujourd’hui pour l’établissement d’un Emirat dans la Vallée du Fergana, puis un Califat en Ouzbékistan, avant d’étendre ce dernier à toute l’Asie centrale.

. Ansaroullah (2010) est la branche tadjike de ce mouvement et priorise ses actions sur la partie tadjike de la Vallée du Fergana (région de Khodjent), avant d’étendre son action sur l’ensemble du Tadjikistan, puis de l’Asie centrale. Le mouvement est affilié à al-Qaïda.

. Le Djound al-Khalifat (2011) est une organisation djihadiste kazakhe, solidement implantée au sein de la Petite Horde, présente dans l’ouest du Kazakhstan. Elle a depuis commis divers attaques meurtrières à l’ouest et au sud du pays.

. Le Djaïch-oul-Mahdi (2012) est une organisation djihadiste kirghize, qui a commis plusieurs attentats à Bichkek.

. Le Djannat Ochiklari (2014) est une organisation djihadiste autonome ouzbékophone de la partie kirghize de la Vallée du Fergana (région d’Och). L’organisation a envoyé une katiba combattre aux côtés de Fatah al-Chams (ex-Front al-Nosra) en Syrie.

. Les Djamaat Imam al-Boukhari et Sabri (2014) sont des katiba ouzbékophones combattant auprès de l’EI en Syrie. Dès les hostilités terminées en Syrie, elles devraient logiquement retourner en Afghanistan ou dans les ZTP pour y fusionner avec le MIT.

. L’Union pour le Djihad International (2002) (affiliée à al-Qaïda) et Khorasan sont les plus mystérieuses d’entre elles, ayant déterritorialisé leur lutte pour directement viser le Califat mondial.

. Il faut encore ajouter à ces organisations, les organisations djihadistes ouighours, notamment, le Parti Islamiste du Turkestan (PIT) (2008), qui commettent régulièrement des attentats terroristes contre les intérêts chinois à Bichkek ou à Almaty [7].

Tous ces mouvements ont juré allégeance à al-Qaïda ou à l’EI. Leurs cadres sont dans les ZTP et y entrainent des katiba, dont certaines opèrent déjà aux côtés de l’EI en Afghanistan. Composés de quelques milliers de membres combattants actifs, ils disposent d’autre part de cellules dormantes importantes en Asie centrale, plus particulièrement dans la Vallée du Fergana et au Tadjikistan. Les combattants djihadistes tournaient au départ leurs actions contre l’Union soviétique (puis, la Russie), en raison du passé militaire de nombre d’entre eux en Afghanistan et des contacts établis avec les Moudjahidin afghans durant l’intervention soviétique. Retournés ensuite à la cause islamiste et aguerris, ces hommes ont ensuite redirigé leurs actions contre les Etats-Unis à la suite de l’intervention américaine en Afghanistan à partir de 2001.

Les Taliban ont toujours eu du mal à contrôler le nord de l’Afghanistan, mais l’EI comme le MIT pourraient les aider à atteindre cet objectif. Peu avant son assassinat en 2010, Mohammad Omar, le Gouverneur de la Province de Koundouz, frontalière avec le Tadjikistan, prévenait qu’ « al-Qaïda et les groupes terroristes de Tchétchénie, d’Ouzbékistan et du Tadjikistan souhaitaient créer une base dans la partie nord-est de l’Afghanistan, avant d’envisager d’autres mesures contre les Etats d’Asie centrale » [8]. Si les Taliban tiennent depuis à circonscrire leurs objectifs et leurs actions au seul Afghanistan, l’EI a, semble t’il, repris à son compte cette idée de la base de repli au nord de l’Afghanistan, prélude à de futures incursions/infiltrations déstabilisatrices envisagées en Asie centrale.

L’objectif immédiat de ces mouvements est de renverser les régimes jugés « impies et corrompus » des 5 Etats d’Asie centrale. Partageant le même objectif, le MIT et, probablement, le Djannat Ochiklari souhaiteraient préalablement fonder un Emirat islamiste ouzbékophone dans la Vallée de Fergana, comme une première étape [9].

Tous peuvent dans l’immédiat compter sur l’EI pour renforcer leurs positions au nord de l’Afghanistan, le long du Piandj, l’affluent naturel de l’Amou Daria qui fixe la frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. Bien que perméable, la frontière du Piandj semble pour le moment relativement protégée. La 201e Division de Fusiliers motorisés russe y stationne du côté tadjik et les Taliban, côté afghan, semblent encore pour le moment vouloir respecter la démarcation nationale. Le relief montagneux et fortement escarpé et des conditions climatiques extrêmes dissuadent enfin son franchissement en hiver, en dépit d’un trafic régulier de drogues (héroïne, opium…).

La situation sur la frontière turkmène est en revanche bien plus préoccupante de par sa facilité naturelle d’accès et sa grande perméabilité. Depuis 2012, les incursions y sont de plus en plus fréquentes et les groupes infiltrés en territoire turkmène semblent ensuite recruter localement des partisans, programmés à faciliter ensuite le transfert de djihadistes vers l’ouest du Kazakhstan ou à passer à l’action violente le moment choisi. La faible présence de garde-frontières et le statut de « neutralité éternelle » choisi par le Turkménistan, absent de toute organisation régionale de défense, aggravent encore davantage la déstabilisation de cet Eldorado pétrolier et gazier d’Asie centrale. Ainsi, plusieurs garde-frontières ont été abattus par des groupes se revendiquant de l’EI et venus d’Afghanistan. 12 d’entre eux ont notamment été abattus par l’EI en juin 2015 et 24 en juin 2016 selon des sources locales. Le choix du Turkménistan par les djihadistes n’est pas un hasard. A la facilité géographique (zone désertique et basse du Karakoum) s’ajoute la présence d’une armée turkmène peu nombreuse et peu préparée au combat d’escarmouches et de guérilla. Enfin, les Taliban et l’EI, qui se disputent le contrôle des Provinces afghanes frontalières de Faryab, Badghis et Jowzjan, rivalisent d’ingéniosité dans les coups portés à l’Etat voisin pour montrer leurs muscles et mieux s’imposer ensuite sur la scène de l’islamisme afghan [10].

Proches de la frontière afghane, le gisement gazier de Galkynych et les gazoducs alentour risquent également à tout moment d’être sabotés [11]. Au fur et à mesure que les incursions s’accroissent sur la frontière afghano-turkmène, les djihadistes renforcent leur présence dans l’ouest du Kazakhstan, le domaine de la Petite Horde, traditionnellement opposée au pouvoir central kazakh et socialement marginalisée. Là aussi, attentats et sabotages en lien avec la situation dans le nord de l’Afghanistan augmentent considérablement. L’instabilité caucasienne de l’autre côté de la Caspienne et la présence d’une forte minorité tchétchène dans les Provinces kazakhes d’Aktöbe, d’Aktaou et d’Atyraou accentuent encore davantage la radicalisation de l’ouest kazakh.

Enfin, des mouvements islamistes non-violents prospèrent partout sur le terreau de la misère en Asie centrale. La prédication de leaders efficaces, provenant de l’Association Djamaat-i-Tabligh ou de son corollaire, le Parti Hizb-out-Tahrir, agit tant au niveau des banlieues populeuses et délaissées des grandes villes que des villages de la ruralité profonde. Les leaders cachés de ces mouvements, parviennent encore à faire respecter au sein de leurs cellules respectives les principes de l’action par la non-violence. Cependant, un nombre toujours croissant de membres radicalisés, souhaitant ensuite passer à l’action immédiate, finissent par délaisser ces cellules afin d’intégrer les formations djihadistes violentes, qu’elles soient clandestines sur place ou sur les théâtres étrangers du djihadisme.

Conclusion

L’intervention russe en Syrie, parmi d’autres mobiles, répondait à l’endiguement de la progression de l’islamisme au Caucase et en Asie centrale. Or, l’absence de consensus entre Moscou et l’Occident sur le dossier syrien démontre l’inexistence criante de toute coopération en matière de renseignement dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Elle démontre également une absence totale de profondeur stratégique de la part de l’Occident, pour qui le danger de l’EI n’est réel que lorsque l’organisation terroriste agit dans sa zone d’influence [12]. C’est cette absence de vision globale et de stratégie commune russo-occidentale en matière de renseignement dans le cadre de la lutte contre le terrorisme qui permettra à l’EI, si rien n’est entrepris entre temps, de très prochainement donner vie à son troisième front en Afghanistan.


[1Cf. CAGNAT René, « Asie centrale, essai de prospective : « les jeux sont faits… ou presque ! » (1 et 2), Revue de Défense Nationale, N°789, Avril 2016, pp. 84-90 et N°790, Mai 2016, pp. 71-76

[2Chef du Djaïch Moukhadjirin Wa al-Ansar, principal mouvement djihadiste russophone combattant aux côtés de l’EI en Syrie, et bras droit du Calife Abou Bakr al-Baghdadi (présenté comme le « Ministre de la Guerre » de l’EI), Omar al-Chichani (Omar le Tchétchène) a perdu la vie au combat en Irak en juillet 2016.

[3Cet ancien chef des OMON, les Forces Spéciales du Tadjikistan, formé en Russie, puis aux Etats-Unis, avait discrètement rejoint l’EI en mai 2015, avant d’être nommé par al-Baghdadi « Ministre de la Guerre » de l’EI après la mort d’al-Chichani, http://www.nytimes.com/2016/11/11/world/asia/tajikistan-islamic-state-isis.html?_r=0 . S’il survivait à la chute de l’EI en Irak et en Syrie, il n’aurait alors sans doute aujourd’hui plus d’autre issue que de partir pour l’Afghanistan ou les ZTP.

[4Y aurait-il une implication de l’Inter-Services Intelligence, les services de renseignement pakistanais ?

[5Cf. les préoccupations de la presse régionale russophone, http://ren.tv/novosti/2015-12-29/boeviki-talibana-nachali-voynu-protiv-igil-v-afganistane , http://www.ca-portal.ru/article:29973 et http://rus.ozodi.org/a/27660910.html . Phénomène curieux dans la Province de Nangarhar, les troupes américaines se retrouvent depuis quelques mois à appuyer militairement et logistiquement (drones, missiles, bombardements…) une coalition Gouvernementaux-Taliban contre-nature face à des combattants infiltrés de l’EI venus du Pakistan pour les empêcher, semble-t-il, de progresser plus loin en Afghanistan, http://www.tolonews.com/en/afghanistan/23196-daesh-presence-widespread-in-nangarhar-province et http://www.military.com/daily-news/2016/07/28/five-us-troops-wounded-fighting-isis-in-afghanistan.html

[6Etablie en 1893, la Ligne Durand fixait la frontière occidentale de l’Empire britannique des Indes et divisait arbitrairement en deux le « pays pachtoun ».

[9Cf. pour le MIT, TOKTOSOUNOVA Adach, « Religioznaia Sitouatsiia v Kyrgyzskoï Respoublike (La situation religieuse dans la République kirghize) », Tsentral’naia Aziia i Koul’toura Mira (L’Asie centrale et la culture de la paix), 2001, UNESCO-Bichkek, p. 103

[10http://www.nakanune.ru/news/2015/7/24/22409079 et https://cont.ws/post/101218 . La course aux subsides des pétromonarchies arabes wahhabites entre aussi en compte.

[11« Selon Moscou, dès ce mois de janvier [2015], les Taliban et, surtout, les islamistes du MIO (Mouvement islamique d’Ouzbékistan) disposent de près de 1 000 guérilleros à la frontière tadjike, prêts à s’infiltrer vers le Ferghana, et de 2 500 sur les confins turkmènes menaçant le gisement de gaz de Galkynych », CAGNAT René, MASSAOULOV Serghieï, « Entre Etats-Unis, Chine et Russie, l’enjeu eurasien », Observatoire stratégique et économique de l’espace post-soviétique à l’IRIS, Mars 2015, p. 8, http://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2015/03/Obs-Russie-CEI-EURASIE-Mars-2015.pdf . Depuis, en avril 2016, les deux auteurs, fins connaisseurs des questions de sécurité en Asie centrale, ont dressé un tableau aussi précis qu’inquiétant sur la massification en cours des effectifs des organisations djihadistes présentes au nord de l’Afghanistan (CAGNAT René, « Asie centrale, essai de prospective : « les jeux sont faits… ou presque ! » (1), Op. Cit., p. 86. Plus préoccupantes encore sont les informations dernièrement apportées en octobre 2016 par l’expert kirghiz Taalatbek Massadykov, qui a vécu 15 ans en Afghanistan et qui travaille sur les questions de sécurité régionale. Ces informations révèlent que la route, qui relie Koundouz à la frontière tadjike, a dernièrement été le théâtre de combats et que « Koundouz, soi-disant contrôlée par l’opposition armée, abrite des ressortissants des ex-pays de l’Union soviétique qui se réclament de l’EI ». L’auteur ajoute que « le plus inquiétant est l’ouverture de 7 centres d’entraînement aux frontières de l’Afghanistan, 2 étant destinés aux futures femmes terroristes ». Il poursuit : « Les autorités afghanes assurent que tout est sous contrôle et qu’il n’y a pas de menace sérieuse, mais la situation est, en réalité, très mauvaise et imprévisible. A mon sens, les forces qui stationnent le long des frontières des pays centrasiatiques, ne sont ni prêtes, ni même ne peuvent aller à un affrontement direct. Or, les infiltrations de groupes terroristes sont bien réelles et c’est, d’ailleurs, ce qui en train de se produire. D’après les informations des forces de sécurité ouzbèkes, durant l’année 2016, les terroristes ont tenté de gagner l’Ouzbékistan une soixantaine de fois en 6 mois. C’est la frontière la mieux gardée de l’espace centrasiatique – 20 personnes y ont perdu la vie, 30 ont été arrêtées et les autres ont été renvoyées en Afghanistan », http://zanoza.kg/doc/345858_taalatbek_masadykov._chto_znaet_kyrgyzstanec_15_let_jivshiy_v_afganistane.html

[12Une certaine propagande politico-médiatique occidentale opposant la guerre sale des Russes à Alep à la guerre propre des Occidentaux à Mossoul et délégitimant l’intervention russe en Syrie, s’appuie sur l’idée que la lutte contre l’EI ne peut être qu’une affaire occidentale, où le dernier coup de grâce porté à l’organisation terroriste ne pourra que provenir du camp de l’Ouest. Tout acte isolé ou tout combat postérieur sur un autre front serait alors obligatoirement de nature différente et sans lien.

L’Organisation de libération du Sham, nouveau creuset du jihadisme syrien

L’Organisation de libération du Sham, nouveau creuset du jihadisme syrien (Jihadologie – Libération)

Logo de «l’Organisation de Libération du Sham»

Trois ans après le déclenchement des premiers combats opposant les rebelles syriens aux jihadistes de l’Etat islamique (EI)[1], la région d’Idlib semble sur le point de basculer dans une nouvelle confrontation. Les membres de Jabhat Fath ash-Sham (JFS) – l’ex-branche syrienne d’al-Qaïda autrefois nommée Jabhat an-Nusra – font face aux combattants de l’opposition favorables aux négociations avec le régime Assad. Entre les deux, une organisation est tiraillée : Ahrar ash-Sham. Ce puissant groupe salafiste proche de la Turquie s’est abstenu de participer aux discussions d’Astana, les 23 et 24 janvier, tout en apportant son soutien aux formations ayant envoyé des délégations dans la capitale du Kazakhstan[2].

D’un côté, cette coopération passive s’accompagne d’une violente dégradation de ses relations avec ses anciens partenaires jihadistes. De l’autre, voulant à tout prix éviter la confrontation avec JFS, plusieurs éléments de la rébellion modérée rejoignent depuis plusieurs mois Ahrar ash-Sham, afin de bénéficier de sa protection. Le dernier ralliement en date est celui des Faucons du Levant, anciennement liés à l’Armée Syrienne Libre (ASL). Avec quatre autres groupes, les Faucons du Levant ont préféré se fondre au sein d’Ahrar ash-Sham[3] plutôt que d’affronter militairement JFS. Ces derniers jours, les jihadistes avaient en effet commencé à les expulser de plusieurs secteurs d’Idlib.

En décembre, une partie des membres les plus radicaux de la branche militaire d’Ahrar ash-Sham, opposée aux décisions prises par la direction politique – qui a cautionné les négociations avec le régime syrien et accepté de jouer le rôle de « supplétifs » de l’armée turque contre l’EI dans le secteur d’Al-Bab – a fait défection pour former un nouveau groupe, Jaysh al-Ahrar. Ce samedi, le chef de cette formation dissidente radicale, Abu Jabir Hashim ash-Shaykh, ancien dirigeant d’Ahrar ash-Sham, est devenu l’émir d’une coalition jihadiste de toute autre ampleur : l’Organisation de libération du Sham (signifiant le «Levant » en arabe).

La formation de l’Organisation de libération du Sham (OLS) est en fait l’aboutissement de la stratégie de « normalisation » de JFS. Après avoir formellement coupé tous ses liens avec al-Qaïda, puis changé de nom, le mouvement jihadiste se dissout désormais dans une formation dirigée par des rebelles syriens. Certes, JFS demeure la principale composante de cette nouvelle formation mais son émir historique, Abu Muhammad al-Jolani, renonce, officiellement du moins, au leadership.

En terme d’importance numérique, la seconde force de l’OLS est le mouvement Nur ad-Din az-Zinki. Il regroupe uniquement des combattants syriens, longtemps considérés comme des « rebelles modérés », y compris par les Occidentaux. Ecartés des groupes bénéficiant de l’aide occidentale en raison de leur « ultra-violence »[4], les membres de cette faction rebelle vont sans doute, désormais, être placés sur la liste des organisations terroristes des Etats-Unis et de l’Union européenne.

Autre composante jihadiste de l’OLS, le Front Ansar ad-Din regroupe à la fois des jihadistes syriens, marocains et tchétchènes. Idéologiquement, il se situe dans une perspective de « jihad global », s’inspirant d’al-Qaïda, même si les groupes à l’origine du Front Ansar ad-Din n’ont jamais constitué des branches régionales.

Deux formations originaires de la région de Homs rejoignent également cette coalition. La première, Jaysh as-Sunna, est issue de la rébellion modérée. Il s’agit donc d’une évolution vers le jihadisme : une tendance à l’oeuvre chez nombre de rebelles syriens, qui, depuis cinq ans, ne cessent de se radicaliser. En revanche, pour la seconde formation homsite, Liwa al-Haqq, c’est un retour aux sources. En effet, parmi les brigades fondatrices de Liwa al-Haqq, en 2013, on trouve la Katibat al-Ansar de Homs, dont les principaux commandants sont d’anciens membres syriens du groupe jihadiste Fath al-Islam. Celui-ci avait combattu, durant un long siège lors de l’été 2007, l’armée libanaise dans le camp palestinien de Nahr al-Bared, au Nord de Tripoli[5].

Jaysh al-Ahrar, le groupe dissident radical d’Ahrar ash-Sham, ne figure pas explicitement dans la liste du communiqué fondateur de l’OLS, même si son émir en a pris la direction. On peut toutefois penser qu’au cours des prochaines semaines, plusieurs cadres d’Ahrar ash-Sham vont faire défection pour rejoindre leur ancien leader. En attendant, « sur le papier », JFS, ex-Jabhat an-Nosra, ancienne branche syrienne d’al-Qaïda, demeure numériquement la principale force militaire de l’OLS.

Alors qu’Abu Muhammad al-Jolani avait adopté officiellement le nom d’al-Qaïda pour échapper à la tutelle de l’EI en 2013, il a par la suite tout entrepris pour se défaire d’une étiquette devenue gênante, tant pour ses alliés au sein de la rébellion, que pour les Etats qui leur apportaient un soutien financier ou logistique. Les gouvernements occidentaux ne pouvant pas justifier à leurs opinions publiques un soutien, même minime, à des groupes alliés d’al-Qaïda. Malgré une désaffiliation officielle, en juillet 2016, avec l’organisation fondée par Ben Laden, un changement de nom, puis, en janvier 2017, une dissolution au sein d’une structure plus large accompagnée d’un changement de commandement, il est peu probable que la perception extérieure du groupe change. En d’autres termes, le nom de l’OLS sera sans doute longtemps associé à celui d’al-Qaïda. Et pour le moment, cet amalgame semble justifié.


[1] R. CAILLET, « Échec de l’offensive de l’Armée syrienne libre contre l’État islamique en Irak et au Levant », Orient XXI, février 2014, [En ligne] http://t.co/oOAjUB6UAi

[2] https://twitter.com/RomainCaillet/status/821855853540208640

[3] https://twitter.com/RomainCaillet/status/824417340955758592

[4] En juillet 2016, à Alep, certains membres du Mouvement Nour ad-Din Zinki ont ainsi été jusqu’à décapiter un enfant, accusé d’avoir été enrôlé dans une milice pro-Assad http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/07/20/97001…

[5] R. CAILLET, « Liban : un état des lieux du salafisme », Religioscope, (entretien avec Olivier Moos), mars 2013. [En ligne] http://m1p.fr/Aq7

Les filières jihadistes dans le Nord-Pas-de-Calais

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Le «phénomène jihadiste» dans le Nord-Pas-de-Calais (La Voix du Nord)

Lunel, Nice, Sevran, Molenbeek… Depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, et à l’exception, notable, du Tourquennois Mehdi Nemmouche, le Nord – Pas-de-Calais est assez peu apparu au cœur de la galaxie jihadiste franco-belge… Pour autant, épisodiquement, des échos régionaux de la guerre en Syrie et en Irak nous sont parvenus  : Al-Qaïda annonça la mort d’Abu Omar al Turqui, alias Selim C., Tourquennois de 19 ans, tué dans des combats à Al-Anbar le 31 juillet 2014 ; Daech fit de même avec celle d’Aziz S., Hautmontois de 38 ans, qui lançait le 22 mai 2015 un camion bourré d’explosifs contre une caserne militaire irakienne près d’Haditha, devenant, sinistre titre, le premier Nordiste auteur d’un attentat-suicide… Et puis, est arrivé l’été 2016. La justice, en l’occurrence la 16e  chambre correctionnelle de Paris, a ouvert plusieurs procès. Et mis en lumière d’autres histoires, d’autres combattants… et des filières : Lens, Roubaix, Maubeuge…

Notre journal a donc décidé de prendre la mesure du « phénomène jihadiste » dans la région.Pendant plusieurs semaines, une dizaine de membres de notre rédaction ont enquêté, questionné la justice, rencontré des familles, parfois hostiles, souvent désespérées.Ils ont dressé un drôle d’inventaire, d’environ 70 individus. Non pour faire peur, mais pour montrer une réalité humaine : oui, des Nordistes sont bien partis se battre en Syrie et en Irak, parfois avec femme et enfants. Comment ? Pourquoi ? C’est ce que nous allons tenter d’appréhender ces trois prochains jours, dans le cadre d’une enquête exclusive, jamais réalisée dans la presse régionale.


Lunel, Nice, Sevran, les Buttes-Chaumont, Saint-Denis, Roanne, Thonon-les-Bains, Toulouse et bien sûr Molenbeek : ce sinistre inventaire le montre bien. Depuis le début de la guerre en Syrie en 2011 et les premiers départs de Français (et à l’exception notable du Tourquennois Medhi Nemmouche, l’auteur de l’attentat au Musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014), le Nord – Pas-de-Calais est assez peu apparu au cœur de la galaxie jihadiste franco-belge. D’ailleurs, du côté du ministère de l’Intérieur, on le précise : le Nord ne fait pas partie des cinq départements français ayant « envoyé » le plus de ressortissants combattre. C’est pourtant le département le plus peuplé de France.

Pour autant, des Nordistes sont bien allés combattre dans la zone irako-syrienne. Certains y combattent toujours. Et y commettent ou y ont commis des atrocités.

Soixante-dix individus recensés

Pendant plusieurs semaines, une dizaine de journalistes de « La Voix » ont enquêté, questionné la justice, rencontré des familles, parfois hostiles, souvent désespérées. Ils ont dressé un drôle d’inventaire, d’environ 70 individus. Ce chiffre est-il « fiable » ? Il n’est certainement pas exhaustif, mais se rapproche des estimations des spécialistes : une centaine de Nordistes sur les 1 100 Français estimés.

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Mehdi K. , Aziz S., Christophe Ouerad, Sofiane D, Selim C. et son copain Ala Eddine… Ce qui est frappant dans les parcours que nous avons pu reconstituer, c’est la masse de départs entre mai 2013 et mars 2014, autrement dit au début du conflit, à une époque où Daech était encore un sigle inconnu. Certains, comme Fodil Tahar-Aoudiate, ont même fait plusieurs fois l’aller-retour. Ce Roubaisien de 30 ans est même interpellé à Tourcoing en octobre 2013 pour s’expliquer. Il est entendu. Puis relâché au terme de la garde à vue. Quelques jours plus tard, il y repart, cette fois définitivement. Il aurait été tué en novembre.

Pour beaucoup, le départ s’est fait en groupe. Mehdi K., un Roubaisien jugé en décembre devant le TGI de Paris, prend la route avec trois copains le 31 mai 2013 via l’aéroport de Bruxelles. Le 1er septembre, Amar, Nassim, Marouane et Yassine, quatre copains de Villeneuve-d’Ascq, font de même, via l’aéroport d’Amsterdam. Le 25 novembre, ce sont quatre autres Roubaisiens, Mohamed, Oussama et les deux Naïm, qui s’en vont, « recrutés » par un copain de Tourcoing déjà sur place, Selim C. Deux autres copains, Sofiane et Seyfeddine, les rejoignent le 28 mars 2014.

Dans les aéroports, à Bruxelles, Genève, Cologne ou Amsterdam, certains se rasent la barbe. D’autres achètent une bouteille d’alcool et des cigarettes. Tous cachent leurs sacs à dos de futurs soldats de Daech dans des valises plus « touristiques »…

Notre enquête le montre aussi : des femmes, nombreuses, ont répondu aux sirènes de Daech. Une quinzaine au moins sont encore là-bas, avec leurs enfants. Parmi elles, une maman d’Avion, Amélie A., et ses deux filles, adolescentes, partis précipitamment, fin mai 2015, sans avoir rien laissé paraître à leur entourage… Beaucoup sont très radicalisées, comme cette Tourquennoise, qui raconte à sa sœur avoir passé un bon moment à assister à la lapidation d’un homosexuel dans Raqqa… Et qui s’endort régulièrement équipée d’une ceinture d’explosifs… Et des familles ? Nous n’en avons repéré qu’une seule : une famille de Louvroil partie au complet en mai 2016. Interpol a délivré deux avis de recherche au nom des deux enfants de la famille A. : le petit garçon a 6 ans, sa sœur, 4.

La vie là-bas

Aujourd’hui revenue en Belgique, Laura Passoni, 30 ans, a passé neuf mois en 2014 à Raqqa, au coeur de l’Etat islamique avec son fils de 4 ans et son époux, Oussama, rencontré sur Facebook. Après avoir passé dix jours dans une madafa, une maison pour femmes au quotidien insupportable entre prières, enfermement, et pouvoir total des hommes, elle a emménagé dans un appartement avec pour voisins de paliers une famille issue de la métropole lilloise qui regroupait une trentaine de personnes.

Elle raconte leur fanatisme, l’endoctrinement des enfants-soldats et un quotidien bien loin du rêve qu’on lui avait vendu. Nous l’avons rencontrée dans un café à Bruxelles. A son retour, Laura Passoni, qui a été condamnée à une interdiction de quitter le territoire de 5 ans et à trois ans de prison avec sursis, a écrit « Au Cœur de Daesh avec mon fils » et fait de la prévention dans tout le pays. Musulmane, elle prépare actuellement un second livre avec un professeur de religion islamique.

« Je veux juste qu’elle revienne »

Enseignante dans un lycée professionnel, Lydie, qui habite Libercourt, est la seule maman de la région à témoigner à visage découvert, ce qu’elle a fait pour la première fois dans « La Voix du Nord » en novembre 2014. Son cas est très particulier : la fille de Lydie était une étudiante brillante en prépa littéraire à Lille. Elle s’est convertie, a changé de comportement et s’est radicalisée après un départ pour l’Allemagne où elle devait suivre un double cursus. Elle s’est mariée cultuellement à Leipzig avec un jeune Allemand radicalisé lui aussi.

Lorsque ses parents la retrouvent, elle porte un niqab : « On a eu une relation très conflictuelle, on ne comprenait pas, témoigne Lydie. On a déjà fait 1 600 km pour les voir une heure. Elle voulait qu’on rejoigne ses idées… L’emprise vient du groupe de Leipzig. Ma fille et son mari disaient qu’ils connaissaient du monde à la mosquée. Il y avait chez eux une salle prévue uniquement pour les femmes. En novembre 2014, on a appris qu’ils étaient partis en Syrie. »

Sa fille est toujours à Raqqa avec deux enfants de 3 ans et dix mois. Vu le contexte actuel en Syrie et le repli de l’Etat islamique, Lydie espère aujourd’hui un retour de sa fille et de ses deux petits-enfants. Une étape qui, si elle est franchie, sera compliquée.

Les combattants

Bien sûr, il y a ceux qui prennent peur et reviennent vite. Celui qui téléphone à ses parents, effrayé par la violence des combats ; celui qui fait demi-tour au deuxième jour, après avoir assisté au discours d’un certain Abdelmoutakabir qui leur indique clairement qu’il leur faudrait « couper des têtes », probablement de soldats syriens. Mais il y a aussi ceux qui combattent. Qui ne rentrent qu’au bout de quelques mois, blessés parfois très sérieusement, ou… ne rentrent pas. L’un des Villeneuvois est défiguré. Mâchoire cassée, il a perdu l’usage d’un œil et d’un nerf facial. Un autre a été inscrit sur la liste des martyrs, volontaire pour commettre une action kamikaze. Un autre serait mort dans l’explosion d’une bombe, ou visé par un char. L’un de ses amis de quartier, parti en même temps que lui, fait le récit de cette mort en martyr, « qui lui permettra d’accéder au paradis », et se souhaite la même chose.

Enfin, il y a ceux qui reviennent avec des intentions meurtrières. Mehdi Nemmouche, évidemment. Mais d’autres aussi, qui auraient été interceptés juste à temps. Voici ci-dessous cinq exemples de ces combattants.

Aziz, l’électricien d’Hautmont

Le 22 mai 2015, Daech annonce la mort de deux de ses combattants dans des attentats suicides perpétrés contre des casernes de militaires en Irak. Aziz S. est l’un d’eux. Ce Hautmontois de 38 ans se faisait appeler Abou Abdel Aziz. Sur la photo diffusée par l’organisation terroriste, le quartier populaire du Bois-du-Quesnoy reconnaît l’un des siens, sous la barbe fournie qu’Aziz n’avait pas l’habitude de porter avant sa radicalisation.

Décrit comme bon élève, il obtient un BEP en électricité. En 2010, il monte son entreprise à Maubeuge avec un associé. Une expérience qui tournera court puisque suite à des impayés, il sera mis dehors par la propriétaire des lieux. A Hautmont, il est connu pour rendre service. Il aurait refait gratuitement l’installation électrique de la petite salle de prière du quartier.

Sa radicalisation serait passée inaperçue. Au Bois-du-Quesnoy, une mosquée salafiste verra le jour fin 2014. Ses instigateurs disent condamner fermement le jihad. Aucun lien n’a pu être établi entre eux et Aziz S., qui était probablement déjà parti en Syrie quand la mosquée accueillait ses premiers fidèles. Un an et demi après l’annonce de sa mort, le sujet est toujours très sensible au Bois-du-Quesnoy. Il reste mal vu de s’exprimer sur l’électricien du quartier, reconverti jihadiste.

Fodil de Tourcoing

Il a grandi à Tourcoing, dans une famille nombreuse dont les cinq sœurs ont elles aussi choisi la forme la plus radicale de l’islam. Seules deux d’entre elles, à ce jour, seraient en France.

Fodil T. a fait plusieurs allers-retours entre la France et la Syrie, où il a acquis une réputation de violence à compter de 2013. Les services secrets le soupçonnent, à cette année-là, d’avoir eu pour mission de récolter des fonds et d’acheter des armes. Il est également soupçonné d’avoir préparé un attentat dans la métropole lilloise, qui n’aurait été évité que par son interpellation et celle de son pourvoyeur d’armes. Selon l’un de ses beaux-frères, des armes détenues chez lui auraient même été jetées dans le canal de Roubaix.

En Syrie, sous le surnom d’Abou Mariam, il a organisé l’arrivée de beaucoup de jeunes recrues de l’EI. Et surtout, selon les services secrets, c’est lui qui aurait repris le rôle d’Abdelhamid Abaaoud, après la mort de celui-ci, quatre jours après les attentats de Paris. Lui aussi, qui aurait participé à une vidéo de revendication des mêmes attentats. Les dernières nouvelles le donnent pourtant mort depuis le mois de novembre 2016.

Christophe de Roubaix

Huit pages suffisamment rares pour être signalées. Huit pages de nécrologie toutes à la gloire d’un Roubaisien dans un magazine publié par l’Etat islamique, ça vous pose une stature. Dans l’édition de revendications des attentats du 13 novembre (publié sur internet en février 2016), on trouve, au détour d’odes aux terroristes du Bataclan, un reportage sur Abou Omar al-Faransi (le Français), identifié par les services de la DGSI comme pouvant être Christophe O., dit « Miloud », un Roubaisien né en septembre 1976, à Roubaix. L’homme est bien connu des services de police puisqu’il s’était félicité, dans une vidéo, des attentats sur le territoire français.

Qui est vraiment Christophe ? Difficile à dire. On sait juste, de source bien informée, que l’homme a terminé sa « carrière » de djihadiste comme émir après avoir officié comme tireur d’élite au sein de l’Etat islamique. Le portrait brossé dans le magazine de l’EI est celui d’un homme franco-algérien, « originaire d’un quartier populaire bien connu de Roubaix », issu d’une « grande famille très unie » et qui aurait découvert l’Islam « sur le tard ». Selon nos informations, Christophe se serait converti en 2007. Il fréquentait une mosquée de Roubaix.

Lire sa biographie, c’est retracer les deux dernières décennies de jihâd mondialisé : avec AQMI dans les montagnes algériennes où il aurait été incarcéré, avec la MUJAO au Mali (six mois de combat) et en Mauritanie. Au hasard des écoutes téléphoniques de la DGSI, les enquêteurs comprennent que le 28 février 2013, Abu Omar al Faransi se remet doucement d’une blessure par balle. Un jeune Roubaisien tenté par un départ en Syrie lui conseille même, par téléphone, d’aller se faire soigner. Christophe avait bénéficié d’entraînements sportifs et militaires au Mali et c’est à l’occasion de combats qu’il avait été blessé par balle. Il serait revenu en France pour se soigner avant de repartir en Syrie en été 2013. Au sein du JAN, dans un premier temps puis au sein de l’Etat islamique. Tireur d’élite de précision, on le décrit comme un combattant hors pair.

Étonnamment, Daech n’a jamais évoqué les circonstances entourant le décès du Roubaisien. Est-il mort aux combats ? A-t-il été visé par une frappe de la coalition ? Mystère.

Selim, 19 ans, de Roubaix-Tourcoing

Une famille honorable, bien insérée et peu pratiquante. Un jeune garçon sans histoires ou presque. Selim C. ne s’intéresse à la religion musulmane qu’à l’âge de 17 ans et se radicalise en l’espace de quelques mois. Selon une enquête de la DGSI, il apparaît que le jeune Selim se rendait une fois par semaine dans une librairie de la rue des Postes, à Wazemmes. Il assistait à des conférences en compagnie de plusieurs autres jeunes garçons de la métropole lilloise. Quel rôle le libraire (condamné entre temps pour apologie du terrorisme) ou ces conférences ont-ils joué dans la radicalisation du Roubaisien ? Mystère.

En juillet 2013, il profite du mariage d’une de ses sœurs, en Turquie, pour partir «avec des frères» en Syrie. La veille du départ, le jeune homme confiait à sa sœur qu’il partait en Syrie pour sauver l’Islam et mourir pour Allah. C’est ce qui est arrivé, un an plus tard. C’est sur twitter que des membres de sa katiba (brigade dont il était émir) l’ont annoncé. Le jeune Tourquennois serait mort après avoir combattu « comme un lion », lors de la bataille d’Al-Anbar en Irak. À la DGSI, on évoque une « mort en martyr ».

Saïd, le recruteur de Roubaix

Né en 1984 à Roubaix, Saïd A. se radicalise très tôt. Dès 2011, le jeune homme qui vit chez ses parents dans le quartier de la Fosse-aux-Chênes, et n’a jamais fait parler de lui, fréquente plusieurs mosquées du secteur. Adepte d’un islam radical, il tente de rejoindre l’Afghanistan en passant par la Turquie. Il n’y parviendra pas. Au printemps 2012, il est interpellé dans le cadre d’un coup de filet national visant les filières jihadistes. Il sera finalement remis en liberté. Le jeune homme est depuis surveillé par les services de renseignements. A l’époque, ils nous avait livré sa conception de l’islam: «Je suis favorable à l’application de la charia (loi islamique). Elle doit se défendre par le jihad (guerre sainte).» Saïd A. expliquait à l’époque que cette guerre sainte ne pouvait se pratiquer qu’en terre musulmane d’où son objectif assumé de rejoindre l’Afghanistan.

Dans les mois qui ont suivi, il tente à plusieurs reprises de rejoindre la Syrie. À l’été 2013, il est refoulé à l’aéroport d’Istambul, en Turquie alors qu’avec d’autres Roubaisiens, il est en chemin pour la Syrie. Ces derniers, qui n’étaient alors pas encore surveillés, ont poursuivi leur route jusqu’en Syrie. Saïd A., dit «Saïd de Roubaix» aurait fait office de recruteur pour plusieurs jeunes de la métropole lilloise . Il les aurait aidé à rejoindre l’Afghanistan et la Syrie. En juin 2015, il a été mis en examen pour association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste et placé en détention provisoire.

Molenbeek-sur-Djihad

molenbeek-jihad

Molenbeek. Le monde entier connaît le nom de cette commune de Belgique. Que se passe-t-il à Molenbeek, et depuis longtemps, puisque dès 2001, le commandant Massoud a été abattu par deux hommes qui y vivaient ? Pourquoi l’avant-garde d’un commando de l’Etat islamique en est-elle partie, une nuit de novembre 2015, pour assassiner 130 personnes à Paris ?

Christophe Lamfalussy et Jean-Pierre Martin se sont plongés dans cet étrange creuset du terrorisme, étudiant sa réalité actuelle et son histoire pour essayer de comprendre l’explosion d’un islam radical au cœur de l’Europe.

D’argent saoudien en mères fanatisées qui envoient leurs fils en Syrie, voici la désolante rencontre du fanatisme religieux, du plus misérable gangstérisme et de l’incompétence politique. Trente ans de dérives. Une leçon, non seulement pour la Belgique, mais pour toute l’Europe.

Editions Grasset  – Lire un extrait


Aux racines du mal avec le livre « Molenbeek-sur-Djihad »: entretien avec un des deux journalistes (RTL)

Les journalistes Christophe Lamfalussy et Jean-Pierre Martin ont écrit un livre intitulé « Molenbeek-sur-djihad » qui s’intéresse à l’un des décors majeurs de la genèse des attentats de Paris et Bruxelles. Comment cette commune bruxelloise est devenue au cours des dernières décennies un terreau où ont poussé ces kamikazes, parfois partis terminer leur évolution obscure dans le califat de l’organisation terroriste Etat islamique, en Syrie ou en Irak. À quelques jours de la sortie du bouquin, nous avons interrogé l’un des deux auteurs, Jean-Pierre Martin.

Ce grand reporter à la rédaction de RTL info, qui a accompli de nombreux reportages au Proche et au Moyen-Orient au cours d’une carrière bien remplie, poursuit d’une certaine manière l’oeuvre de son épouse, décédée, Marie-Rose Armesto. Celle-ci avait écrit un livre en 2002 qui consistait en un portrait de Malika El Aroud, une islamiste radicale belge d’origine marocaine, femme du terroriste qui a tué le commandant Massoud, chef de la rébellion afghane (contre les Soviétiques d’abord, le Talibans ensuite), deux jours avant les attentats du 11 septembre.

Comme un lien entre les deux livres, mais aussi entre deux vagues de terrorisme lié à l’islamisme radical, Malika El Aroud occupe une place importante dans ce nouveau travail journalistique, 14 ans plus tard. Elle est actuellement détenue après sa condamnation à une peine de huit ans de prison prononcée en 2010. C’est l’éditeur du livre de feu l’épouse de Jean-Pierre Martin qui lui a demandé un ouvrage sur Molenbeek et les raisons qui ont fait de la commune bruxelloise un incubateur de terroristes. L’homme présente son oeuvre non pas comme un essai mais un « thriller journalistique ».

Pouvez-vous nous livrer un moment poignant de votre enquête?

Il y a cette rupture du jeûne du Ramadan à Molenbeek, un soir de début d’été, quelques mois après les attentats de Bruxelles. À l’occasion, le prêtre de la paroisse Saint-Jean-Baptiste avait invité la population de Molenbeek, notamment musulmane, dans son église. Le mari d’une des victimes de l’attentat du métro de Maelbeek a prononcé un discours qui m’a arraché des larmes.

Et puis aussi, dans les jours qui ont suivi, une rencontre, un dimanche après-midi, avec un monsieur sur un banc. Je me suis assis à côté de lui et nous avons parlé. Il m’a raconté son histoire, ses enfants qui ont quitté Molenbeek, sa souffrance provoquée par ces attentats.

Une découverte qui vous a particulièrement surpris et marqué?

Nous étions au secrétariat du greffe du tribunal du commerce de Bruxelles. Nous épluchions les comptes-rendus de rapports financiers d’asbl qui gèrent les mosquées. Nous avons remarqué que la loi n’était pas toujours respectée, qu’il y avait des transferts d’argent… Mais surtout, concernant la grande mosquée de Bruxelles, nous avons constaté que la personne qui avait signé l’acte de naissance en quelque sorte de la grande mosquée était l’ambassadeur d’Arabie Saoudite, juste après la visite du roi d’Arabie Saoudite.

On a commencé à se pencher sur cette histoire pour finalement mettre en évidence le fait que la Belgique, parce qu’elle ne connaissait absolument pas la culture du monde musulman au milieu des années 60, quand les premiers immigrés sont venus, que le pays a accueilli ces ouvriers principalement marocains sans leur apporter un environnement culturel et spirituel, a donné le « paquet » à l’Arabie Saoudite, qui elle avait un véritable programme et voulait imposer à l’ensemble du monde arabo-musulman sa vision du monde qui était une vision wahhabite d’un islam très conservateur. De là, on s’est rendu compte comment le fondamentalisme s’était développé petit à petit en inoculant cette vision très conservatrice et réductrice de l’islam jusqu’à déboucher sur le djihadisme qu’on connait depuis deux générations à Molenbeek.

La plupart des immigrés marocains des années 60 venaient du Rif, une région du Maroc où l’on pratiquait un islam conservateur…

La plupart des familles marocaines à Bruxelles sont d’origine rifaine. Dans le Rif dominait davantage une vision conservatrice de la société en général qu’un islam conservateur. On découvre une histoire tragique de la population du Rif qui a été marginalisée au sein du Maroc au siècle passé. Et ce n’est pas un hasard si cette population a été choisie à l’époque par le Roi Hassan II pour fournir la Belgique en main d’oeuvre.

Une crainte qui vous a poursuivi après l’écriture de ce livre?

Après la fierté d’avoir écrit ce bouquin à quatre mains, nous avions peur de stigmatiser, ce mot qu’on utilise souvent. Ce n’est vraiment pas ce qu’on a voulu faire, au contraire. On a essayé de montrer à chaque fois notre bienveillance.

Mais, en même temps, nous voulions apporter un éclairage qui nous permette de surmonter, qui permette à la population belge et belgo-belge de surmonter ces 30 années d’intégration qui ont été un échec. L’intégration en Belgique a été un échec, c’est suffisamment clair.

Pour ne pas affronter directement cet échec, on a longtemps été dans le déni. On veut aller à l’encontre de ce déni, mais on ne veut surtout pas qu’on pense que ce livre stigmatise une population, bien au contraire.

Aujourd’hui, on est encore, on reste dans le déni, parce qu’on a peur. On n’aborde pas toujours frontalement la question et les responsabilités partagées.

Des signes d’espoir?

Il y a beaucoup de choses qui se font. Il suffit de déambuler dans Molenbeek pour constater qu’elle est en train de s’embellir. Tout ne peut pas être résolu par la sécurité, il y a la prévention, le dialogue.

Lorsque des jeunes ont un environnement positif et ne vont pas dans des écoles poubelles, lorsque l’avenir n’est pas sombre, il y a des grandes chances de ne pas les voir attirés par la délinquance, puis le terrorisme pour quelques-uns d’entre eux.

Pourquoi ce titre?

Au départ nous le trouvions trop sensationnaliste. Et puis on s’est dit que c’était pas faux après avoir rencontré un magistrat qui nous a fait cette confidence au lendemain d’une première audition d’Abrini, l' »homme au chapeau » des attentats de Bruxelles, qui avait dit lors de cette audition qu’il avait été à Raqqa, la capitale autoproclamée du califat de l’organisation terroriste Etat islamique, et qu’il avait constaté que « tout Molenbeek y était ». Evidemment, tout Molenbeek ne se réduit pas au djihad, c’est essentiellement un quartier qui est concerné et dont nous racontons l’histoire, celui du vieux Molenbeek.

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« Tant que le virus djihadiste ne sera pas éliminé dans certaines familles, il va prospérer » (DH)

Les journalistes Christophe Lamfalussy (La Libre) et Jean-Pierre Martin (RTL) se sont plongés dans « cet étrange creuset du terrorisme » qu’est Molenbeek. Leur but : « comprendre l’explosion d’un islam radical au cœur de l’Europe ». Il en ressort un livre, « Molenbeek-sur-Djihad » (en librairie à partir de ce jeudi 19 janvier), où les deux reporters dépeignent la commune, ses habitants, son histoire, sa situation sociale, ses dérives, les faiblesses de ses politiques… Christophe Lamfalussy et Jean-Pierre Martin sont les Invités du samedi de LaLibre.be.

Quels sont les éléments prégnants qui ont amené Molenbeek à devenir la « base arrière » du djihad ?

Jean-Pierre Martin (JPM) : Je dirais sa topographie puisque Molenbeek est une sorte de banlieue dans la ville, avec ses propres spécificités sociales. Dans certains quartiers, le taux de chômage est de plus de 50% pour les 20-25 ans. De nombreux trafics s’y développent. Cette commune a souffert d’un désintérêt pendant plusieurs décennies et des gens ont pu y vivre dans une sorte de clandestinité en toute impunité. Ils ont pu faire grandir l’un ou l’autre réseau à travers des relations familiales, claniques, d’amitié…

Était-ce prévisible qu’elle devienne un foyer du radicalisme islamique ?

Jean-Pierre Martin : Non mais d’après un « super flic » que nous avons interrogé, ceux qui disent n’avoir rien vu sont des menteurs. Tous les éléments connus depuis le début des années 2000 auraient dû légitimer une réaction beaucoup plus vive par rapport à l’islamisme, à l’absence de contrôle des mosquées, à la petite délinquance, à l’estompement des normes… Tout cela a créé le terreau du djihadisme.

Votre livre révèle que de la littérature salafiste (un tafsir) a été retrouvée dans les planques des terroristes de Paris et Bruxelles. Que cela révèle-t-il de la personnalité de ces individus ?

Christophe Lamfalussy : Lorsque Mohamed Belkaid est tué à Forest, on trouve à ses côtés un guéridon avec ce tafsir écrit par un prédicateur salafiste très couru. Ce salafisme provoque une détestation de la société belge par le fidèle. Cette doctrine ne mène pas forcément au terrorisme, mais elle crée un fossé dont peuvent se servir les gens de l’EI ou du Front Al-Nosra en Syrie ou en Irak. Le phénomène religieux est important dans la compréhension de ce qui s’est passé.


Molenbeek-sur-Djihad : Pleins feux sur trente ans de dérives (Paris Match)

Molenbeek, fabrique de djihadistes. Cliché ou réalité ? A la suite des attentats de Paris et de Bruxelles, la commune bruxelloise a été dépeinte dans la presse mondiale comme un véritable nid de terroristes islamistes.

Pour en avoir le coeur net et faire la part des choses entre angélisme et diabolisation, Christophe Lamfalussy et Jean-Pierre Martin, respectivement grand reporter à La Libre Belgique et à RTL-TVI, ont mené une enquête de fond. Ils rapportent de leur immersion dans la municipalité, un livre saisissant publié aux Editions Grasset : « Molenbeek-sur-Djihad ».

Une pépinière de djihadistes

L’enquête, très documentée, menée dans les archives du royaume, auprès des enquêteurs de l’antiterrorisme et des agents de renseignement, dans le landerneau politique, au contact des acteurs de terrain ainsi qu’au ras du bitume molenbeekois, relate trente années de dérives ayant conduit à l’éclosion de l’un des principaux foyers de radicalisme et de djihadisme en Europe. Tout en prenant soin de ne pas intenter un procès injuste à toute une communauté, ni de faire de Molenbeek la matrice de la djihadosphère, les auteurs ne voilent cependant pas le réel.

A les suivre, on comprend qu’une conjugaison de facteurs a conduit la Belgique – Molenbeek singulièrement, qui les réunissait tous -, à se transformer peu à peu en pépinière de djihadistes. Les clefs du culte islamique ont tout d’abord été confiées à l’Arabie Saoudite dans les années soixante, laquelle ne s’est pas privée de l’accommoder à la sauce wahhabite.

Sur ce premier terreau du radicalisme ont ensuite proliféré les prêcheurs salafistes, promoteurs au tournant du siècle d’un Islam des caves et des garages. A cela s’ajoutent l’aveuglement du politique face au repli communautaire – sans le rendre seul responsable de tous les maux de sa commune, Lamfalussy et Martin n’épargnent pas l’ancien bourgmestre Philippe Moureaux, qui a tenu les rênes du pouvoir pendant vingt ans et laissé enfler la ghéttoïsation -, associé au désinvestissement dans les services de sécurité et à l’éparpillement des compétences que l’affaiblissement de l’État fédéral, consécutif aux réformes institutionnelles, n’a cessé d’accentuer.

A l’arrivée, rapporté dans l’ouvrage, il y a ce constat ahurissant de Mohamed Abrini, le terroriste rescapé de l’attaque du 22 mars 2016 contre l’aéroport de Zaventem : « Je suis allé à Raqqa en Syrie et j’ai vu que tout Molenbeek y était ! ».


Molenbeek, labo du « post-djihadisme » (Le Monde)

Dans leur ouvrage, « Molenbeek-sur-Djihad », les journalistes belges Jean-Pierre Martin et Christophe Lamfalussy analysent en profondeur le processus qui a transformé cette petite ville en creuset du radicalisme islamiste.

Le tableau qu’ils dépeignent est, écrivent-ils, « effrayant ». Ils sont belges, immergés depuis une vingtaine d’années dans l’observation d’une ville-région devenue l’un des creusets du radicalisme islamiste, et ils analysent en profondeur ce qui s’est déroulé à Molenbeek, quatorze mois après les attentats de novembre 2015 à Paris et dix mois après ceux qui ont frappé l’aéroport de Zaventem et le métro Maelbeek.

« Qu’avons-nous raté, nous les Belges ? », interrogent Christophe Lamfalussy, journaliste à La Libre Belgique, et Jean-Pierre Martin, journaliste à RTL-TVi. La réponse n’est pas simple, tant les facteurs, souvent négatifs, qui ont pesé sur l’évolution de cette petite municipalité surpeuplée – près de 100 000 habitants recensés sur 6 km² –, sont nombreux. Ils ont abouti à transformer le « Vieux Molenbeek », où se concentre depuis plus de cinquante ans une communauté belgo-marocaine, en « creuset idéal » pour un cocktail de délinquance, de radicalisme religieux et de repli communautaire. Les auteurs des attaques meurtrières des terrasses, du Bataclan et de Bruxelles sont les purs produits de ce que les deux auteurs appellent « une fabrique et une zone de transit » de djihadistes, un « hub » resté trop longtemps hors contrôle.

Comment les diverses autorités de ce pays ont-elles laissé filer la situation jusqu’à la création d’une zone de laisser-aller, voire de non-droit ?