Baptiste Rappin – Management et gouvernance : l’utopie de la coopération

Conférence prononcée le mercredi 18 avril 2018 à Nancy dans le cadre des événements organisés par le Club du Mercredi. Baptiste Rappin revient sur les fondements de l’industrialisme, de Saint-Simon à Taylor, et montre que l’extension de la logique de coopération appelée par ces auteurs correspond à ce que nous nommons « gouvernance ».

Le site de Baptiste Rappin

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Qu’est-ce qu’une vie spirituelle ?

Les discussions du soir – Leili Anvar / Adrien Candiard (France Culture)

Qu’est-ce qu’une vie spirituelle ? Comment vivre au jour le jour la vocation céleste humaine qui est celle de tout homme et de toute femme, même si cette vocation peut prendre des formes inattendues et des détours surprenant ? Comment accepter de se laisser surprendre par la vie tout en travaillant à l’éveil de notre conscience et le développement de notre âme ? Comme devenir soi en passant par l’autre ?

Autant de questions intempestives que se pose Adrien Candiard au fil de ses méditations et de ses livres.

Adrien Candiard est dominicain, membre de l’Institut dominicain d’études orientales au Caire et, malgré son jeune âge, il a déjà publié plusieurs ouvrages sur différents sujets spirituels.

Dans le dernier, Quand tu étais sous le figuier…propos intempestifs sur la vie chrétienne (Paraux éditions du cerf), il propose, comme le titre l’indique, une méditation sur ce que devrait être idéalement une vie chrétienne. Mais son propos est plus vaste que celui de la vie chrétienne. On pourrait enlever le mot chrétien et mettre « spirituel » à la place et nous aurions finalement le même livre. Au fond, Adrien Candiard nous raconte comment, à partir d’une tradition singulière, vécue et assumée comme telle, on peut trouver matière à penser le spirituel de manière plus universelle.


Qui est cette personne assise, dans l’Évangile, sous un figuier ? C’est vous, c’est moi, c’est chacune, chacun d’entre nous rêvant de vivre enfin notre vie en plénitude. Mais à quelle existence Dieu appelle-t-il Nathanaël ? En quoi l’accomplira-t-il en suivant Jésus ? Qu’est-ce qu’une vocation ?

Nos vies sociale, intellectuelle, amoureuse, ne sont jamais que la recherche et la poursuite de la vie véritable. Jusqu’à la lumineuse évidence que la vie que nous désirons et la vie que Dieu veut pour nous ne sont qu’une.

Explorant comme jamais le fil anodin de la quotidienneté anonyme, Adrien Candiard en délivre ici le miroitement secret au regard de l’éternité. Une grande leçon, sans leçon, de spiritualité simple et haute. Un livre pour se jeter sur la voie, après l’avoir lu et dévoré.

Dominicain vivant au couvent du Caire, Adrien Candiard est l’auteur notamment de En finir avec la tolérance, Veilleur, où en est la nuit ?, Comprendre l’islam, ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien.

Sunnites et chiites : la grande discorde

Controverse – Sunnites et chiites : la grande discorde (Iremmo)

Rencontre avec :

Laurence Louër, professeure associée à Sciences Po, rattachée au Centre de recherches internationales (CERI). Elle a été consultante permanente au Centre d’analyses et de prévisions du ministère français des Affaires étrangères entre 2004 et 2009, ainsi que rédactrice en chef de la revue scientifique Critique internationale entre 2006 et 2016. Arabisante, elle travaille sur les politiques de l’identité au Moyen-Orient. Elle a notamment publié : Chiisme et politique au Moyen-Orient (Paris, Autrement, 2008) et Sunnites et Chiites. Histoire politique d’une discorde (Seuil, 2017).

Pierre-Jean Luizard, directeur de recherche CNRS au sein du Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL, UMR8582, CNRS / EPHE), historien et spécialiste d’histoire contemporaine des islams dans les pays arabes du Moyen-Orient, en particulier en Irak. Il a notamment écrit : La question irakienne (Fayard, 2002), La Formation de l’Irak contemporain (CNRS Éditions, 2002), Le choc colonial et l’islam (sous la direction de, La Découverte, 2006), Les transformations de l’autorité religieuse (L’Harmattan, 2004, dir. avec Martine Cohen et J. Joncheray) et dernièrement : Chiites et Sunnites. La grande discorde en 100 questions (Tallandier, 2017).

Modération : Agnès Levallois, consultante, spécialiste du Moyen-Orient et vice-présidente de l’iReMMO.


Présentation de l’éditeur

Lorsque l’on évoque les relations entre les sunnites et les chiites, on les caractérise volontiers comme une guerre sans fin qui durerait depuis plus d’un millénaire. Elle aurait pour fondement des haines ancestrales liées à des divergences à propos de la succession du prophète Mahomet.

Or, au cours de l’histoire, ces controverses ont été activées ou désactivées en fonction du contexte politique, notamment quand le sunnisme et le chiisme ont servi d’idéologies de légitimation à des États rivaux. Aujourd’hui, la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran s’est substituée au conflit entre les Ottomans et les Safavides au xvie siècle. Elle internationalise et lie entre eux des conflits locaux qui étaient indépendants, introduit des enjeux religieux dans des luttes politiques, rigidifie des identités confessionnelles fluides.

Pour comprendre ces dynamiques, cet ouvrage propose à la fois une histoire globale des relations entre sunnites et chiites et une étude historique et sociologique de quelques situations nationales, du Liban à l’Iraq en passant par le Yémen et le Pakistan.

Présentation de l’éditeur :

Comment l’islam s’est-il divisé ? Comment s’est construit le sunnisme ? Comment s’est forgée la martyrologie chiite ? Pourquoi y a-t-il une non-reconnaissance réciproque des deux communautés ? Quelle est la position de l’Iran chiite face au monde sunnite ? Pourquoi les Printemps arabes ont-ils dégénéré confessionnellement ? Quel est le rôle des grandes puissances dans le conflit ?

À la mort du Prophète, en 632, la jeune communauté musulmane s’est déchirée sur sa succession, déclenchant la première grande discorde (fitna). Un désaccord resté irrésolu. Après l’échec de multiples tentatives de rapprochement au cours des siècles, on assiste aujourd’hui au retour d’une nouvelle fitna opposant les deux principales branches de l’islam, chiites minoritaires contre sunnites majoritaires à 85 %. Les causes en sont largement contemporaines : faillite de certains États arabes, émancipation des communautés chiites arabes, éclatement de l’autorité religieuse chez les sunnites. Ces conflits trouvent leur épicentre au Moyen-Orient, mais se propagent au reste du monde : Inde, Pakistan, Indonésie…

En 100 questions/réponses très didactiques, Pierre-Jean Luizard remet en perspective l’Histoire, les développements et la réalité de ce conflit confessionnel millénaire dont l’ampleur globale est inédite.

David Thomson : « Il est impossible de s’assurer de la sincérité du repentir d’un djihadiste »

David Thomson : «Il est impossible de s’assurer de la sincérité du repentir d’un djihadiste» (Le Figaro)

Menacé de mort, épuisé psychologiquement, David Thomson, lauréat du prix Albert-Londres, pensait avoir tourné la page de la question djihadiste.

Il révèle les raisons de son silence et de son exil aux États-Unis et alerte une nouvelle fois sur le danger que représente le retour des combattants français de Daech.

Rémi Brague – Sur la religion

Il y a trente ans, quand on voulait être pris au sérieux, on parlait politique ; évoquer la religion, en revanche, était le meilleur moyen de faire rire. Aujourd’hui, la situation s’est inversée ; la religion fascine, inquiète, et la peur s’installe à l’égard de certaines de ses formes, voire de la violence que, suppose-t-on, elles fomentent.

Il importe d’essayer d’y voir un peu clair. Poursuivant le travail d’élucidation qu’il a entrepris depuis une dizaine d’années, Rémi Brague s’interroge sur la légitimité même du terme « religion », puis sur le contenu propre des religions – avant tout sur celui des « trois monothéismes ».

Qu’est-ce que la religion nous dit de Dieu, et de l’homme en tant qu’il est doué de raison ? Qu’est-ce qu’elle nous dit d’autres domaines de l’humain comme le droit, la politique ? En quoi garantit-elle – ou menace-t-elle – la liberté morale, sinon l’intégrité physique, des individus ? Un essai salutaire pour délaisser nos a priori et prendre de la hauteur


Histoire et religions (Storiavoce)

On attribue le plus souvent à l’écrivain André Malraux le fameux mot « Le XXIe siècle sera religieux ou il ne sera pas. » Pourtant, Malraux se défendait de l’avoir prononcé. En revanche, dans la revue Preuves en 1955, il a écrit : « Le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux, sous une forme aussi différente de celles que nous connaissons que le christianisme le fut des religions antiques. » Malraux a enfin affirmé dans L’homme et le fantôme que la « tâche du prochain siècle [sera] d’y réintégrer les dieux. »

Storiavoce vous propose de sortir quelque peu du sillon de l’histoire, sans l’abandonner tout à fait, en se posant une question qui peut paraître simple mais qui, au regard précisément de l’histoire mais aussi de la philosophie est bien plus complexe : Qu’est-ce qu’au fond qu’une religion ? Comment peuvent s’articuler la foi et la raison que, pendant longtemps, une vision positiviste de l’histoire a souhaité séparer ? Mais plus encore, est-ce que la religion est dans l’histoire, et notamment dans le récit biblique, source de liberté ou au contraire de soumission? De violence ou bien  de paix ? Auteur d’un essai très simplement intitulé Sur la religion, le philosophe Rémi Brague est l’invité de Christophe Dickès.

L’invité: Spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive, et connaisseur de la philosophie grecque, Rémi Brague a enseigné la philosophie grecque, romaine et arabe à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et à la Ludwig-Maximilian Universität de Munich. Il est membre de l’Académie des Sciences morales et politiques. Ses recherches actuelles relèvent de l’histoire des idées à très long terme et de la comparaison entre christianisme, judaïsme et islam. Auteur de très nombreux ouvrages, il vient de publier aux éditions Flammarion Sur la religion:

“Poursuivant le travail d’élucidation qu’il a entrepris depuis une dizaine d’années, Rémi Brague s’interroge sur la légitimité même du terme « religion », puis sur le contenu propre des religions – avant tout sur celui des « trois monothéismes ». Qu’est-ce que la religion nous dit de Dieu, et de l’homme en tant qu’il est doué de raison ? Qu’est-ce qu’elle nous dit d’autres domaines de l’humain comme le droit, la politique ? En quoi garantit-elle – ou menace-t-elle – la liberté morale, sinon l’intégrité physique, des individus ?”

 


Pour le philosophe Rémi Brague, membre de l’Institut et auteur de  » Sur la religion » ( Flammarion), dire que les religions sont violentes représente un échappatoire commode qui évite de s’interroger de trop près sur une religion déterminée.


Rémi Brague – Entretien sur Atlantico

Le philosophe et historien des religions Rémi Brague vient de publier un nouvel ouvrage, « Sur la religion » (Flammarion), dans lequel il diagnostique un retour à la religion, car le besoin religieux perdure chez l’homme moderne.

Atlantico : Vous débutez votre livre en écrivant qu’il y a trente ans, la politique était chose sérieuse et la religion dépréciée, devenu objet de moqueries ou de rire. Aujourd’hui, non seulement le fait religieux a accompli un retour en boomerang mais il s’accompagne d’un sentiment d’inquiétude « à l’égard de certaines de ses formes et de la violence que, suppose-t-on, elles fomentent ». On peut distinguer deux sources de critiques ou d’inquiétude vis-à-vis des religions, l’une « traditionnelle » consistant à opposer la raison à l’obscurantisme supposé de la foi, l’autre consistant à s’alarmer du retour sanglant de guerre de religions, fût-il principalement le fait d’une seule religion (en tous cas en Occident). Qu’est ce qui l’emporte aujourd’hui selon vous et comment ces deux approches sur le fait religieux se conjuguent-elles ?

Rémi Brague : Irrationalité et violence font bon ménage. Quand on est à court d’arguments, le ton monte et les poings se serrent. Les canons sont ultima ratio regum — la dernière des raisons, en effet… Mais la raison elle même n’est pas quelque chose de si simple que cela. Le pire advient peut-être quand la raison est pervertie par l’idéologie. Cela concerne aussi la forme scientifique de la rationalité. Cela la concerne même plus, parce que sa puissance est plus grande, autant de par sa capacité à convaincre que par ses applications techniques. Le nazisme aurait été impossible sans la théorie de Darwin sur la sélection naturelle, le léninisme sans l’économie politique et la sociologie naissante. Ces deux idéologies constituent la perversion d’un savoir aussi susceptible de progression et de rectification, donc aussi provisoire que ne l’est celui de la science. Elles transposent un savoir rigoureux, mais révisable en une vision du monde simpliste, en une clef qui ouvre toutes les portes.

Les guerres de religion, les historiens d’aujourd’hui y insistent de plus en plus, ne sont jamais motivées par du religieux tout pur. Ce que l’historiographie française appelle ainsi ne se comprend que comme une étape dans la naissance de l’État moderne sous sa première forme de monarchie absolue.

Derrière le retour des religions que vous diagnostiquez, y a-t-il autre chose que le développement de l’islam dans les pays occidentaux ? La seule autre religion qui paraît en fort dynamisme démographique semble être le protestantisme dans sa version « évangéliste ». Les Français et les Occidentaux au sens large -qui par ailleurs s’éprennent de sagesses, de développement personnel ou de spiritualités diverses, ont-ils retrouvé le goût de la religiosité ? Ou un simple besoin d’identité face à un certain expansionnisme musulman, qui n’est pas seulement démographique mais aussi porté par un projet politique ?

Il existe dans le monde entier une résurgence des traditions religieuses. Cela ne concerne pas que les « religions monothéistes », l’hindouisme aux Indes, le bouddhisme en Birmanie, prennent une couleur nationaliste, et c’est probablement cette contamination qui fomente la violence à laquelle cèdent certains de leurs adeptes. A l’intérieur du christianisme, l’orthodoxie russe a repris la fonction de principe d’identité de la nation et de garante spirituelle de l’État qu’elle avait prise depuis que Pierre le Grand l’avait mise à son service, et qu’elle avait assumée jusque avant la révolution bolchevique.

On peut d’ailleurs se demander si la religion avait vraiment reculé. Je croirais plus volontiers que ce sont les intellectuels occidentaux sécularisés qui ont longtemps circulé dans des tuyaux étanches de campus en campus et qui n’ont pas vu la persistance, voire les progrès des religions. De plus, comme cela ne leur plaisait pas trop, même s’ils avaient vu, ils auraient détourné le regard : « cachez ce saint que je ne saurais voir »…

Les Occidentaux d’aujourd’hui s’intéressent à toutes sortes de spiritualités, pourvu qu’elles ne demandent pas un engagement, qu’elles restent facultatives, en un mot, que cela ne mange pas de pain. Si la religiosité se réduità ce qui nous permet de nous sentir bien, elle ne se distingue pas du wellness, voire de la magie, puisque celle-ci vise à capter l’énergie du sacré pour la mettre au service de nos désirs.

La religion, elle, exige une conversion. Non pas au sens d’adhésion à un système ou d’affiliation à un groupe, mais une révolution dans la pensée et la vie.

Dans votre chapitre sur religion et raison, vous citez abondamment Pascal. La France a-t-elle en quelque sorte abîmé son rapport à la religion en privilégiant Descartes à Pascal ?

Ah tiens ? Je le cite trois fois dans tout le livre, et une seule fois dans le chapitre en question… Mais peu importe. La France a cette particularité de produire, ou en tout cas de présenter ses personnalités de référence deux par deux. L’officier allemand, francophile, que Vercors met en scène dans Le Silence de la mer (1942), le remarque très justement : alors que l’on peut centrer la littérature d’autre pays sur une figure emblématique comme Dante, Cervantès, Shakespeare, Camoens, Goethe, jamais la France n’est représentée adéquatement par un seul écrivain. Et ils vont par paires : on a toujours Rabelais et Montaigne, Descartes et Pascal, Voltaire et Rousseau, Balzac et Stendhal, Proust et Céline, etc.

Quant à Descartes, l’opposer tout de go à Pascal est très réducteur. Cela vaut à la rigueur pour la caricature que la IIIe République, dans le sillage du XVIIIe siècle (là où il ne lui préférait pas Bacon), en a faite pour pouvoir le récupérer dans le panthéon de ses grands précurseurs. Selon cette image d’Épinal, Descartes se trouve ramené à l’idée d’un sceptique procédant à un réexamen radical des croyances, Pascal devenant un mystique frémissant, effrayé par « le silence éternel de ces espaces infinis », etc. (inquiétude qui est en fait celle du libertin qu’il cherche à convertir, nullement celle de l’auteur des Pensées). On oublie les travaux de Pascal en mathématiques et en physique. Ce n’est pas pour rien qu’on annonce la pression atmosphérique en hectopascals… Et, symétriquement, on oublie chez Descartes l’idée de l’Infini, comme si Emmanuel Lévinas, en philosophe, et Jean-Luc Marion, en philosophe et en historien de la philosophie, ne nous avaient pas rafraîchi la mémoire.

Sur le terrain de la raison encore, vous revenez sur la polémique qu’avait suscité le discours de Ratisbonne tenu par Benoît XVI. Vous expliquez ainsi à ceux qui ne voient qu’une forme de superstition archaïque dans les religions pourquoi le christianisme produit un discours qui articule véritablement foi et raison et ne les oppose pas. Comment comparer la théologie et la tradition catholique de ce point de vue là aux autres grandes religions ?

En un certain sens, la théologie est une spécialité chrétienne. Les autres religions, bien entendu, ont des sciences religieuses qui atteignent un très haut degré de raffinement. Ainsi dans l’exégèse des textes normatifs, dans la discussion des problèmes de droit, etc.

Mais ces sciences se développent à côté de la philosophie. Le christianisme a cherché le dialogue — un dialogue parfois polémique — avec celle-ci dès très tôt. Le Pape Benoît XVI a insisté sur le fait, effectivement très significatif, que les penseurs du christianisme des premiers siècles n’ont pas cherché le contact avec les cultes à mystère qui fleurissaient alors dans tout l’Empire romain, mais uniquement avec la philosophie. On trouvera leurs œuvres dans le magnifique et très récent volume de la Pléïade, Premiers Écrits chrétiens, dont l’un des éditeurs est mon ami Jean-Marie Salamito. L’un des premiers Pères apologistes, saint Justin, mort martyr, se présente comme un philosophe à la recherche de l’école qui enseigne la vérité, et dit l’avoir trouvée dans le christianisme. Saint Augustin est aussi un philosophe de fort calibre encore capable d’inspirer Heidegger comme Wittgenstein. Et que dire de saint Anselme, de saint Thomas, de tant d’autres…

Vous remettez en question et en perspective dans votre livre l’idée selon laquelle la religion est source de violence ou que tous les livres sacrés seraient intrinsèquement violents. Même si les tenants du politiquement correct aiment à répéter en boucle que toutes les religions sont à des degrés parfaitement similaires porteuses de germes de violence (ou de paix d’ailleurs), les théologies des grands monothéismes sur lesquels vous vous penchez dans le livre sont-elles aussi proches qu’on l’entend dire si souvent ?

Les « correcteux » auxquels vous faites allusion savent-ils de quoi ils parlent ? Peut-on mettre sur le même plan, par exemple, des religions qui admettent les sacrifices humains, comme celles des Aztèques, des Carthaginois ou de « nos ancêtres les Gaulois », et le bouddhisme avec son respect absolu de la vie ?

Les théologies — je viens de dire que le mot n’était pas très rigoureux en dehors du christianisme, mais enfin, admettons — des prétendus « grands monothéismes » sont en effet assez différentes. La conception de l’unicité de Dieu y est différente, le rapport au livre sacré y est différent, le rapport aux grandes figures bibliques y est différent. J’ai consacré tout un chapitre de mon Du Dieu des Chrétiens à ces trois trios infernaux, « les trois monothéismes », « les trois religions du livre », « les trois religions d’Abraham », et je les y hache menu comme chair à pâté.

Vous affirmez que la définition même de l’objet philosophique et politique qu’est la religion a été « forgée dans un contexte intellectuel chrétien » et s’applique donc mal aux autres « religions ». Notre société aurait-elle donc tendance à avoir une conception trop « chrétienne » des autres religions, à commencer par l’Islam ?

Mais oui, bien sûr ! Le mot de « religion » est ancien, mais son usage quand on dit « les religions » pour désigner aussi bien le paganisme grec que le shinto japonais est assez récent. Les historiens qui ont voulu fonder la science des religions, au XIXe siècle européen, vivaient en milieu chrétien et, quelle qu’ait été leur attitude personnelle devant la foi, adhésion fervente, distance, rejet dégoûté, ils pensaient sans trop le savoir à l’intérieur de cadres de pensée chrétiens. Pour eux, par exemple, une religion devait se monnayer en actes de culte, comme la prière ou la participation aux sacrements, ceux-ci permettant un accès à Dieu.

Ils avaient du mal à comprendre comment le bouddhisme primitif se passe fort bien de l’idée de Dieu, ou réduit les divinités au rôle auxiliaire de sauveteurs. Ou encore, comment l’islam consiste avant tout en une loi, puisque aussi bien les actes de culte comme la prière, le jeûne, le pèlerinage, tirent leur caractère d’obligation , et jusqu’aux détails de leur accomplissement, du fait qu’ils sont commandés par la Loi divine.

Depuis quelques mois, la question des atteintes à la laïcité génère des débats politiques de plus en plus vifs voire violents, que l’Islam soit en cause ou le christianisme (cf. la polémique des crèches). Vous revenez longuement sur la séparation du religieux et du politique dans notre culture politique et affirmez que la laïcité est une conception chrétienne qui nous empêche de comprendre le rapport entre politique et religieux dans les autres religions, notamment l’Islam. Peut-on dès lors intégrer notre vision de la laïcité à l’Islam ?

Le mot de « laïcité » est lourd d’ambiguïtés, et susceptible de nombreuses interprétations. Un chrétien y voit l’héritière de la distinction, essentielle à sa religion, entre la foi et—finalement, tout ce qui n’est pas elle, que ce soit le domaine politique ou, plus généralement, les normes de l’agir humain. Pour lui, je reprends une image que j’ai déjà employée ailleurs, ce qu’on appelle la séparation de l’Église et de l’État ne fait au fond que découper suivant un pointillé qui avait été tracé depuis des millénaires. Cette situation est au fond bien plus une exception qu’une règle. Les religions de l’Antiquité sont inséparables de la cité grecque ou de l’Empire romain, le croyant et le citoyen ne se distinguent pas. C’est avec le christianisme que l’Église apparaît comme introduisant un nouveau modèle d’appartenance distinct de la citoyenneté comme appartenance à la polis, civitas, etc.

En islam, la séparation existe de fait, après une période, réelle ou imaginaire, pendant laquelle la communauté était gouvernée par Mahomet en personne, tout en un prophète, chef de guerre, juge suprême, etc. Chez les souverains concrets, ceux dont l’histoire a gardé une trace, autorité religieuse et pouvoir politique ne coïncidaient que de façon partielle, et la plupart du temps fictive. Avec les temps, le fossé s’élargit encore. Mais ce qui n’a jamais été distingué, ce qui au contraire constitue un bloc sans fissure, c’est la religion et les normes de la vie quotidienne, personnelle, familiale, économique, etc., tous domaines que le christianisme laisse à la raison commune.

Après Vatican II qui a généré un catéchisme empreint de bons sentiments mais nettement moins porteur d’enseignements sur le dogme et avec un pape qui semble prêt à faire évoluer certains points de théologie pour adapter l’Église catholique, peut-on dire que cette dernière est pour partie responsable de la déchristianisation de l’Europe ?

C’est du Catéchisme de l’Église Catholique de 1992, que vous parlez ? Il me semble fort peu enclin aux bons sentiments et carrément dogmatique. Newman me semble viser tout à fait juste, comme à peu près toujours, du reste, quand il explique que, pour lui, le dogme est le principe fondamental de la religion, et qu’une religion de pur sentiment serait un rêve et une plaisanterie (Apologia pro vita sua, IV). Ce que vous déplorez ne serait-il pas plutôt ce qui se prétendait « l’esprit du Concile » ? Il a à son débit pas mal de dérives. Dont en particulier un certain sentimentalisme anti-intellectualiste.

Je ne suis pas sûr que le Pape actuel cherche à modifier le dogme dont il est le gardien. En aurait-il le droit ? En aurait-il même la possibilité ? La théologie, en revanche, n’est pas immuable, car elle n’est qu’une tentative humaine pour exprimer le dogme dans un style particulier, qui varie avec les époques et avec les contextes intellectuels dans lesquels et en réaction auxquels elle se construit.

L’Église, responsable de la déchristianisation de l’Europe ? Il serait trop facile de se draper dans sa dignité offensée et de nier toute complicité. Mais beaucoup de choses dépendent de ce que l’on appelle « l’Église ». Toute une tradition patristique et médiévale y voit une chaste putain, casta meretrix. Elle est immaculée en son dogme, souillée en ses membres, hiérarchie comprise. Une série de réformes trop rapides, de stratégies maladroites, de nominations incompétentes, etc. — sans parler de crimes affreux, pédophilie et autres — y coexiste toujours avec beaucoup de sainteté discrète, voire cachée.

Votre livre met aussi en perspective les religions sans Dieu et Dieux sans religion de notre époque. Diriez vous que notre époque prétend se débarrasser de Dieu ou qu’elle prétend se débarrasser de la religion ?

Elle prétend faire les deux, et certains le font à son de trompe. Mais le fait-elle vraiment ? Ne voit-on pas au contraire les dieux sortir du sol comme des champignons, avec les religions qui leur correspondent ? Bien sûr, le mot de « religion » fait horreur à beaucoup de nos contemporains, qui se sentiraient blessés si on le leur appliquait. Mais pensez au critère un peu ironique que je propose, avec un sourire, dans mon dernier bouquin, pour identifier ce qui relève du religieux : de quoi est-il interdit de rire ? Ce qu’un torchon comme Charlie Hebdo s’interdisait d’attaquer. Rit-on des droits de l’homme ? Rit-on du végétarisme ? Rit-on de la Shoah ? — Je mets à dessein sur le même plan ce que tout distingue, le folklore innocent et l’horreur inouïe.Ce dont on ne rit pas prend vite des allures religieuses.


Aux sources religieuses de la liberté et de la non-violence avec Rémi Brague (La Croix)

Essai. Le philosophe Rémi Brague, spécialiste des civilisations antique et médiévale ainsi que des religions monothéistes, défend les vertus existentielles et civiles du christianisme à travers son livre Sur la religion, paru le 17 janvier.

Le lecteur est souvent embarrassé, lorsqu’il ouvre un livre constitué d’articles divers et variés, publiés précédemment – et à des dates relativement distantes les unes des autres – dans des revues savantes ou des ouvrages collectifs universitaires. Car il arrive que le sens général, la clarté et la netteté du propos de l’auteur soient difficiles à reconstituer à partir de fragments trop disparates d’une pensée en évolution.

Disons-le d’emblée, le recueil publié mercredi 17 janvier par Rémi Brague, sous le titre d’un grand traité général, Sur la religion, déroule un fil conducteur très aisé à trouver et tenir, de sa première à sa dernière page. Car, bien que leurs dates initiales de publication s’étendent de 2009 à 2017, les articles rassemblés ici, mais aussi remaniés et augmentés, répondent aux questions les plus cruciales que tout un chacun peut et même doit se poser, dans une époque où « l’inquiétude s’installe à l’égard de certaines des formes de la religion et de la violence que, suppose-t-on, elles fomentent ».

La « distinction » fondamentale entre « le sacré » et « le saint »

Ainsi, l’auteur du très puissant Les Ancres dans le Ciel (Seuil, 2011), entre vingt autres livres, offre de nouvelles mises au point systématiques, et heureusement peu polémiques, sur tout ce que la religion « dit de Dieu et de l’homme, dans ce qui le constitue comme tel », avec « le souci de montrer comment elle préserve ou menace ce à quoi l’homme d’aujourd’hui tient tout particulièrement, à savoir sa liberté morale et son intégrité physique ». Rémi Brague se veut, ainsi, philosophe bien plus qu’historien, « disciple lointain et indigne de Socrate qui passait son temps à chercher l’essence des réalités ».

Membre de l’Institut, professeur de philosophie à la Sorbonne et à la Ludwig-Maximilians-Universität de Munich, ce grand savant développe, au fil de chapitres aussi limpides que denses, une définition précise de la notion même de « religion », rappelle la « distinction » fondamentale (établie par la Bible) entre « le sacré » et « le saint », ainsi que celle – plus nécessaire que jamais, en ces temps fanatiques – entre le monothéisme biblique et « la perversion idolâtrique du rapport au Dieu unique ». Car, la religion ne peut être coupable en elle-même des actes de certains assassins qui s’en réclament ; ce devrait être une évidence.

Réflexions existentielles sur l’homme et le rôle de la religion

À partir de ces fondamentaux, le parcours en pays de religion, organisé par ce livre magistral, conduit peu à peu vers des réflexions existentielles et même civiles incandescentes sur la liberté et la violence. Ainsi, relevons cette très réjouissante étape (le chapitre 7) qui nous permet de creuser profondément dans le terreau composite de l’histoire et des Écritures, jusqu’aux « racines bibliques de l’idée occidentale de liberté ».

Sur ce sujet (« Dieu et liberté ») qui a fait couler déjà beaucoup d’encre, Rémi Brague démontre combien, pour l’ancien Israël de Moïse et des prophètes, le Décalogue est « le code des hommes libres », selon une « éthique aristocratique » qui exige qu’« un gentleman ne s’incline pas devant une image peinte et ne la sert pas, (…) ne raconte pas de galéjades, ne s’échine pas à travailler sans arrêt, ne se mêle pas à de sales besognes comme tuer, tromper sa femme ou dévaliser un magasin… ».

Les religions et la violence

Bouquet final de Sur la religion, deux derniers chapitres prennent à bras-le-corps tous les poncifs sur les « religions violentes », ou qui « favorisent la violence », ou qui « sont facteur de violence ». Ils taillent même en pièce « la formule incantatoire qui lie violence et religion », maniant en virtuose l’épée de l’histoire universelle.

Sans entrer dans le détail des relectures qu’ils font de la Bible (Ancien et Nouveau Testaments parfaitement articulés l’un à l’autre), ces textes sont particulièrement stimulants lorsqu’ils nous amènent à intégrer enfin cette vérité théologique : dans les psaumes, comme dans l’Évangile de Matthieu, la violence est objet d’« allégorisation », c’est-à-dire de sublimation. Les hommes y renoncent, en pratique, pour la remettre, « pour ainsi dire », à la discrétion de Dieu. C’est une des grandes leçons du christianisme, adressée en premier lieu à tous les « fous de Dieu », voire aux athéistes qui ont aussi pris leur part dans les grands massacres contemporains.

Antoine Peillon

L’histoire secrète du djihad d’al-Qaïda à l’Etat islamique

 Lemine Ould M. Salem – L’Histoire secrète du djihad : D’al-Qaida à l’État islamique

Comment le djihad moderne est-il né ? Comment al-Qaida et Daesh son fils naturel se sont-ils développés ? Qui était vraiment Ben Laden et quels furent ses soutiens ? Quels sont les gouvernements impliqués dans le développement et le financement du djihadisme moderne ? La défaite annoncée de l’État islamique en Syrie et en Irak et le recul d’al-Qaida, en Asie et en Afrique notamment, annoncent-ils la fin du terrorisme islamiste dans le monde ?

L’histoire, les secrets d’Oussama Ben Laden et d’al-Qaida ainsi que leurs relations avec certains acteurs, dont des gouvernements, sont ici dévoilés. Compagnon de lutte, conseiller spirituel et ami personnel d’Oussama Ben Laden, Abou Hafs parle. Pour la première fois, une figure majeure du djihadisme islamiste se confesse et livre les secrets les mieux gardés de l’histoire du djihad contemporain.

Des révélations qui permettent de comprendre comment le djihad actuel est né et comment il s’est propagé dans le monde.


Essai: «L’histoire secrète du djihad d’al-Qaïda à l’Etat islamique» (RFI)

Lemine Ould Salem, journaliste mauritanien, a publié le 17 janvier chez Flammarion un essai inédit, qui se base sur les mémoires d’Abou Hafs, un ressortissant mauritanien qui fut le numéro trois d’al-Qaïda mais aussi l’ami et confident d’Oussama ben Laden. Un homme dont il a planché sur les mémoires et qu’il a rencontré en Mauritanie.

Comment cette enquête a-t-elle commencé ? « Par pur hasard, répond Lemine Ould Salem. J’ai rencontré en 2015 dans un bureau du directeur de l’information à Nouakchott, au ministère de la Communication, un jeune homme en boubou, Haïba, directeur de l’agence locale Al-Akhbar, qui publie les communiqués d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). » Ce jeune homme le reconnaît. Et pour cause : déjà auteur de Le Ben Laden du Sahara : sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar (Editions La Martinière, Paris, 2014), Lemine Ould Salem passe déjà à la télévision, même si le documentaire qu’il a co-réalisé, Salafistes, une plongée dans l’univers des jihadistes lorsqu’ils occupaient le nord du Mali, n’est pas encore sorti.

Haïba lui demande son contact et lui envoie aussitôt par mail, en pièce jointe, un résumé des mémoires d’Abou Hafs… « Ce nom m’interpelle, écrit l’auteur dans son prologue. Abou Hafs, de son vrai nom Mahfoudh Ould el-Waled, est Mauritanien, et l’un des rares vrais proches d’Oussama ben Laden. Il a été son ami, son conseiller, son script, son poète attitré, et il a aussi été le mufti d’al-Qaïda. » Et à ce titre, le numéro trois de l’organisation terroriste.

De retour à Paris, Lemine Ould Salem parle avec d’autres spécialistes du jihad de ce document. Il est encouragé à pousser l’enquête un peu plus loin, car il tient une « bombe », lui disent des experts pointus. C’est qu’Abou Hafs est ce qu’on appelle un « gros poisson ». Réfugié en Iran pendant dix ans après les attentats du 11-Septembre, où il a été le tuteur de la famille de ben Laden, ce proche du leader d’al-Qaïda figurait sur la liste des terroristes recherchés par les Etats-Unis.

Après des recherches, le journaliste obtient l’accord du jihadiste pour parler avec lui sur une application sécurisée par téléphone, pendant l’été 2016. « Pour la première fois, je pouvais parler à un témoin de l’intérieur », explique-t-il. Il l’a ensuite rencontré à Nouakchott où il réside sous étroite surveillance des autorités mauritaniennes, et tiré de ses entretiens la matière de son ouvrage édifiant sur l’histoire du jihad dans le Sahel.

Itinéraire d’un jihadiste

Des débuts du jihadiste en 1991 au camp al-Farouk, près de Kandahar, où ce Mauritanien de 24 ans se distingue par l’étendue de son savoir coranique, on passe à l’épicentre qu’a représenté Khartoum, la capitale du Soudan, dans l’accueil des jihadistes du monde entier au début des années 1990.

Abou Hafs y rencontre ben Laden pour la première fois en 1992 et va partager son quotidien pendant deux ans. On apprend mille détails sur la personnalité et le mode de fonctionnement de ce Saoudien immensément fortuné, alors qu’il n’était pas encore l’homme le plus recherché de la planète.

Pas de boissons gazeuses, de ventilateurs ou de réfrigérateurs chez lui, rien que des téléphones et des téléviseurs… Tout le monde dans son entourage n’était pas d’accord avec son mode de vie. « Ainsi les opposants à la politique d’austérité de ben Laden au quotidien portaient des vêtements repassés au fer. Ses partisans, ceux qui adoptaient la même ligne austère que lui, arboraient des habits froissés », témoigne Abou Hafs.

De l’attentat raté contre ben Laden à Khartoum en 1994 aux premiers attentats d’al-Qaïda en Afrique de l’Est (Nairobi et Dar es Salaam en 1998), le récit croisé d’Abou Hafs avec les interrogations et les recherches de l’auteur se lit comme un véritable roman d’aventures. L’itinéraire d’Abou Hafs s’avère d’autant plus passionnant qu’il a été l’un des rares au sein d’al-Qaïda à s’être opposé aux attentats du 11-Septembre, en raison des conséquences très graves qui étaient prévisibles pour le monde musulman. Démissionnaire des instances officielles d’al-Qaïda, il part en Iran avec des familles et d’autres chefs jihadistes, dont le fondateur de l’actuelle organisation Etat islamique…

L’argent et le jeu ambigu de certains pays

En épilogue, le journaliste livre les leçons essentielles de son long travail d’enquête, qui ne l’a pas toujours satisfait, son interlocuteur ne lui ayant pas dévoilé certains détails ni donné toutes les clés.

Première leçon cependant : « Dans la guerre menée par al-Qaïda comme dans toutes les autres, l’argent est «  le nerf de la guerre « . Il est l’élément essentiel qui a permis l’émergence et le développement du jihad moderne, né de la résistance contre l’invasion soviétique de l’Afghanistan à partir de 1980. Sans l’aide financière massive des gouvernements américain, saoudien, pakistanais, et de leurs alliés, la résistance afghane dominée alors par les groupes islamistes n’aurait jamais remporté les succès qu’on lui a connus face aux forces communistes. »

Deuxième leçon : « Le passage par la «  case  » des Frères musulmans a été déterminant : ils ont marqué cette génération et les suivantes de leur empreinte subtile et indélébile. L’explication en est à la fois historique et géopolitique : les futurs adeptes d’al-Qaïda ou d’autres groupes jihadistes tout aussi rigoristes sont nés peu avant ou au lendemain de la défaite des pays arabes contre Israël, lors de la guerre des Six-Jours, en 1967. Cette période a marqué le début du déclin progressif des idéologies laïques et modernistes dans le monde arabe, et inauguré la montée de courants politiques se revendiquant de l’islam, comme le salafisme wahhabite de l’Arabie saoudite et le mouvement des Frères musulmans, longtemps bâillonnés et réprimés par les gouvernements arabes. »

Enfin, l’auteur s’interroge sur la complaisance de certains pays vis-à-vis d’al-Qaïda, tels que le Soudan, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Il ne manque pas non plus de s’interroger sur le relatif laxisme de la Mauritanie de Ould Taya (au pouvoir de 1984 à 2005) face au salafisme, et trouve l’explication dans son voisinage avec l’Algérie : « Ma conviction est que, terrorisé à l’idée d’entrer en conflit ouvert avec les islamistes locaux sinon avec le Groupe islamique armé (GIA) algérien, le gouvernement mauritanien a choisi de se montrer prudent à l’égard des islamistes présents sur son sol ». Une lecture édifiante et plus que nécessaire, si l’on veut comprendre les paradoxes des autorités du monde arabe et musulman, face à un jihad qui semble avoir tout l’avenir devant lui.


Les secrets du jihadiste mauritanien Abou Hafs, ancien bras droit de Ben Laden (Jeune Afrique)

La biographie d’Abou Hafs, ancien compagnon d’Oussama Ben Laden est une plongée dans l’évolution du jihadisme contemporain. Lancement de la guerre de la communication, positionnements géostratégiques sous couvert de décisions religieuses… Le Mauritanien a été témoin et acteur de la naissance du logiciel jihadiste.

Le nouveau livre du journaliste Lémine Ould M. Salem est riche en enseignements. L’Histoire secrète du djihad, d’Al Qaïda à l’État islamique est tout entier organisé autour de la personne d’Abou Hafs al Mouritani, jihadiste mauritanien qui a conseillé le dirigeant d’Al-Qaïda Oussama Ben Laden et fréquenté de plus loin Abou Moussab Al Zarkaoui, fondateur de Daesh.

Lémine Ould M. Salem, auteur de Le Ben Laden du Sahara, sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar (La Martinière, 2014) et réalisateur du documentaire Salafistes, sorti en 2016 – dont l’État français a un moment demandé l’interdiction -, a eu accès à Abou Hafs, Mahfoudh Ould El Waled de son vrai nom, source discrète qui réside à Nouakchott depuis sa sortie d’une prison iranienne et dont le parcours épouse l’histoire du jihadisme contemporain.

Éducation conservatrice et tempérament rebelle

Enfant issue de la classe moyenne, Mahfoudh, né en 1967 sous une tente dans la région de Rosso, frontalière avec le Sénégal, tend déjà l’oreille lorsque la radio revient sur les activités des kahidines, les étudiants communistes mauritaniens.

Bien qu’élevé dans une famille « toujours attachée aux fatwas des anciens de la tribu », qui « reste hostile à la perspective de voir ses enfants fréquenter l’école moderne », le futur Abou Hafs, qui étudie le Coran dans le désert, est interpellé par les luttes politiques.

Et c’est un chiite, un commerçant libanais, qui le premier, lui met dans les mains les classiques du panarabisme et du nationalisme, avant qu’étudiant, il ne se rapproche des Frères musulmans.

Une culture politique contestataire et défiante vis-à-vis de l’Occident en bandoulière, il devient étudiant à 17 ans à Nouakchott, à l’Institut saoudien des études islamiques, qui vient d’ouvrir en 1984. L’institut aurait, selon plusieurs sources, accueilli également le jihadiste nigérian Abou Bakr Shekau, chef de Boko Haram.

Abou Hafs (à ne pas confondre avec son homonyme marocain, ex salafiste qui prône désormais l’égalité entre hommes et femmes) est comme un concentré des différentes explications apportées au phénomènes jihadiste en Afrique et au Moyen-Orient : conservatisme tribal, persistance des combats post-coloniaux, passage du gauchisme à l’islamisme et, enfin, introduction des théories wahhabites. Salem se garde d’assurer que l’un de ces facteurs a joué plus qu’un autre, préférant s’en tenir à un exercice monographique.

Le passage afghan de l’idéologue

L’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979 a choqué Abou Hafs, comme beaucoup d’autres. À bord d’un avion de la compagnie Saudia Airways, en 1991, il se rend au Pakistan, puis en Afghanistan, où il apprend à manier les armes.

Son esprit vif ne résiste pourtant pas à l’exaltation, dernier aspect mis en avant pour expliquer les mobiles des terroristes : « Ma plus grande surprise a été de voir mes compagnons braver le danger en rigolant. Ce jour-là, j’ai à mon tour compris à quel point il est magnifique de découvrir le martyr sourire aux lèvres… »

Très vite, Abou Hafs est accepté dans les rangs d’Al-Qaïda où il se démarque par ses capacités en fiqh, en poésie ou en sciences des hadiths, ne faisant pas mentir la réputation des Mauritaniens pour leurs connaissances religieuses.

Chargé de former intellectuellement les recrues, il est appelé à Khartoum, au Soudan. Là, jusqu’en 1994, il fréquente quotidiennement Oussama Ben Laden. Ce dernier tranche le débat qui anime le mouvement jihadiste de savoir qui frapper en premier lieu : l’Occident.

Communication et terrorisme

Il s’ouvre aussi, comme l’explique Abou Hafs à l’auteur, a la guerre de la communication, pariant à l’époque sur les vidéos savamment montées, qui préfigurent l’importance accordée aux médias par l’organisation État islamique. Ses vidéos sont alors, déjà, un mélange de modernité et de clins d’œil à une histoire islamique fantasmée.

Ben Laden était « un fin stratège », assure Abou Hafs à l’auteur. Revenu en Afghanistan où les talibans disposent de territoires, Hafs a directement influencé la destinée de l’organisation.

C’est lui, le Mauritanien, qui pousse en faveur de la destruction des bouddhas de Bâmiyân en 2001 : « J’ai expliqué au mollah Omar [chef des talibans, NDLR] l’enjeu et la dimension géopolitique de l’affaire : s’il acceptait de ne pas détruire les bouddhas, s’il cédait taux pressions internationales cette fois-ci, il serait contraint de céder à nouveau plus tard. » Tout n’est pas question de religion, même chez Al Qaïda…

Présentant des points de vue divergents de ceux de Ben Laden, il finit par lui préférer les talibans. La guerre en Afghanistan renvoie Abou Hafs sur les routes. Avant un retour au pays, il passe plusieurs années en prison en Iran, aux côtés de cadres jihadistes.

Abou Hafs, incarnation de l’idéologie jihadiste, et de la synthèse entre fanatisme religieux et mouvement politique moderne ? Sélim ne l’écrit pas noir sur blanc mais multiplie les renvois entre la biographie d’un homme et l’histoire d’un mouvement terroriste international.

Par


L’histoire du jihad contemporain racontée par l’un des cadres d’al-Qaïda (Jihadologie)

Le nouveau livre de Lemine Ould Salem est un témoignage unique pour découvrir les coulisses de l’organisation fondée par Oussama Ben Laden.

Co-réalisateur du documentaire « Salafistes »[1], le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem est également l’auteur d’une monographie consacrée à l’Algérien Mokhtar Belmokhtar[2], l’un des plus célèbres Emirs jihadistes du Sahel. Dans ce second livre de Lemine Ould Salem, intitulé L’histoire secrète du Djihad : d’al-Qaida à l’Etat islamique[3], ce sont les mémoires de son compatriote Abu Hafs al-Mauritani, à la fois ami intime et conseiller religieux d’Oussama Ben Laden, qui nous font revivre toute la généalogie du jihadisme, d’al-Qaïda à l’Etat islamique.

Pour écrire cette « histoire secrète » du jihadisme, Lemine Ould Salem s’est appuyé sur le manuscrit des mémoires d’Abu Hafs al-Mauritani, ainsi que des mois d’interviews durant lesquels il a pu faire la lumière sur certains aspects obscurs de la biographie d’Abu Hafs mais aussi, parfois, obtenir certaines révélations.

Mahfouz Ould al-Walid, plus connu sous le pseudonyme d’Abu Hafs al-Mauritani, serait né en 1967 en Mauritanie, à Rosso, une ville du Sud du pays, située sur la frontière avec le Sénégal (p.27). L’histoire de la jeunesse et de la formation religieuse d’Abu Hafs, nous rappelle une époque qui semble désormais si lointaine, où il n’existait pas de contradiction entre l’islam traditionaliste, respectant scrupuleusement les textes religieux, et l’adhésion au nationalisme arabe.

L’éveil politique d’Abu Hafs, qui auparavant se limitait à une approche quiétiste de l’islam, intervient d’une façon qui peut paraître surprenante aujourd’hui. En effet, c’est un chiite libanais, rencontré au Sénégal, qui va lui faire connaître le prédicateur égyptien Abdelhamid Kishk, lui ouvrant ainsi la voie vers un univers insoupçonné (p.34). Rappelons qu’à cette époque, en dehors de la frange la plus fondamentaliste du salafisme saoudien, il n’existe pas de véritable conflit entre les islamistes sunnites et la République islamique d’Iran, portée par la révolution de 1979.

A cette époque, de nombreux islamistes sunnites sont dans une logique pan-islamiste, voyant dans l’Ayatollah Khomeini l’un des leurs, c’est à dire d’abord un islamiste plutôt qu’un leader du clergé chiite. La réciproque est vraie et de nombreux chiites du monde arabe se reconnaissent alors dans ces prédicateurs sunnites, qui sont unanimes à saluer la révolution iranienne. Outre l’absence de réel clivage entre sunnites et chiites, à cette époque il existe une porosité, ayant quasiment disparu aujourd’hui, entre les Frères Musulmans et les jihadistes (p.36). A l’heure où l’Etat islamique appelle à frapper le Hamas, il est saisissant de constater, quelques décennies plus tôt, qu’Abu Hafs passe naturellement des Frères Musulmans à l’organisation d’Oussama Ben Laden, dès son arrivée en Afghanistan (p. 52-55).

Le récit d’Abu Hafs nous plonge dans le quotidien d’Oussama Ben Laden, recevant quotidiennement des leçons en exégèse coranique ou en rhétorique (p.67). Ce récit aborde les grandes dates qui ont jalonné l’histoire d’al-Qaïda mais aussi certains événements peu connus du grand public, en particulier occidental. La sordide affaire du fils d’un cadre du Jihad égyptien, piégé dans une relation homosexuelle au Soudan par les services de Hosni Moubarak, qui ensuite le firent chanter pour obtenir des informations, est pour la première fois racontée en français (p. 85-90)[4].

Concernant les attentats du 11 septembre 2001, Abu Hafs prétend s’être opposé à la ligne anti-américaine de Ben Laden et n’être resté à ses côtés que dans l’espoir de parvenir à le dissuader de commettre l’irréparable (p. 130). Parmi les révélations livrées par Abu Hafs, le contenu d’un entretien, au cours duquel le chef des services secrets pakistanais aurait déconseillé au Mollah Omar de livrer Oussama Ben Laden. Aux lendemains du 11 septembre, le maître espion pakistanais était pourtant officiellement missionné pour adresser au leader des Talibans l’ultimatum des Occidentaux, exigeant que leur soit remis Ben Laden (p. 163-164).

Concernant le long séjour iranien des cadres d’al-Qaïda, on découvre en détail les relations pragmatiques entretenues par le régime chiite iranien et les jihadistes. Si au départ les membres d’al-Qaïda furent incarcérés et d’autres expulsés, la bienveillance du régime chiite fut cependant la règle. De luxueuses villas seront même mises à disposition des jihadistes et de leurs familles, à partir de 2009 (p. 200). Bien entendu, il ne s’agissait pas d’alliance idéologique mais uniquement d’une démarche pragmatique de l’Iran, un peu comme le fera, quelques années, plus tard la Turquie avec certaines formations jihadistes, durant les débuts de la guerre civile syrienne.

Lemine Ould Salem pousse parfois Abu Hafs dans ses derniers retranchements pour en savoir plus sur certains événements, tout en se cantonnant à son rôle de journaliste, se limitant à rapporter les propos du shaykh mauritanien. Pour autant, il est légitime de s’interroger sur la place réelle d’Abu Hafs dans l’organigramme d’al-Qaïda. S’il fut incontestablement proche d’Oussama Ben Laden, membre de la direction d’al-Qaïda et responsable de son comité religieux, peut-on réellement le croire lorsqu’il prétend avoir été n°3 de l’organisation jihadiste ?

Selon l’analyste jordanien Hassan Abou Haniyeh, sans doute l’un des meilleurs spécialistes du courant jihadiste, il y a clairement de l’exagération de la part d’Abu Hafs à se présenter comme le n°3 d’al-Qaïda.

« Ce n’était ni le n°3, ni le n°4, pas même le n°10. Il faut savoir qu’al-Qaïda était avant tout une organisation militaire, dans laquelle les religieux n’ont jamais eu de réelle influence. Quant aux principaux idéologues du courant jihadiste, ayant produit de la matière doctrinale dans les années 90 et 2000, leurs noms sont connus, Sayyid Imam (Abd al-Qadir Ibn Abd al-‘Aziz), Abu Qatada ou Abu Muhammad al-Maqdissi, et Abu Hafs n’en faisait pas partie. »[5]

Cette réserve sur l’influence idéologique et la place d’Abu Hafs al-Mauritani dans l’organigramme n’enlève cependant rien à la valeur de cet ouvrage. Lemine Ould Salem permet ainsi à ses lecteurs de se familiariser avec l’histoire du jihadisme contemporain, illustrée par les mémoires de l’un de ses protagonistes, qui demeura longtemps au cœur de l’organisation fondée par Oussama Ben Laden. C’est donc un témoignage particulièrement précieux, sans équivalent pour le public francophone.

[1] Salafistes, documentaire réalisé par Lemine Ould Mohamed Salem et François Margolin, sorti le 27 janvier 2016.

[2] L. OULD SALEM, Le Ben Laden du Sahara, sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar, Editions de La Martinière, Paris, 2014.

[3] L. OULD SALEM, L’histoire secrète du Djihad : d’al-Qaida à l’Etat islamique, Flammarion, Paris, 2018.

[4] Pour plus de détails sur cette affaire, lire H. as-SIBA‘I, Qisat Jama‘at al-Jihad, Markkaz al-Maqrizî, 2002. [En ligne] https://archive.org/details/alfajrroom_gmail_20160…, voir p. 31-34. A noter que selon Hani Siba‘i, l’attentat de 1995 contre l’Ambassade d’Egypte à Islamabad serait une réponse à cette opération des services égyptiens.

[5] Interview réalisée via l’application WhatsApp, le 4/02/2018.


Le journaliste nous raconte dans « L’histoire secrète du djihad », fruit de sa rencontre avec l’ex n°3 d’al-Qaïda, ami et confident d’Oussama Ben Laden, Abou Hafs.


 

Les diplomates du pape

Comment le Vatican tente-t-il de peser, dans le plus grand secret, sur des dossiers internationaux tels que la guerre en Syrie, la protection des chrétiens d’Orient ou l’accueil des migrants en Europe ? Une immersion saisissante dans les coulisses de cette diplomatie unique au monde.

ARTE

Depuis son élection en mars 2013, le pape François mène avec ses hommes de l’ombre une politique étrangère à la puissance inédite. Sur tous les fronts, des sommets internationaux aux longues négociations secrètes, il tente de peser sur des dossiers aussi variés que la guerre en Syrie, la protection des chrétiens d’Orient ou l’accueil des migrants en Europe.

Nimbé de son autorité morale et spirituelle, il multiplie les gestes politiques forts, comme lorsqu’il accueille trois familles syriennes à bord de son avion papal, après la visite d’un camp de réfugiés à Lesbos en avril 2016. Premier souverain pontife jésuite et latino-américain de l’histoire, il oriente la diplomatie vaticane vers les pays mis au ban du concert des nations. De nouveaux cardinaux, venus du Venezuela, de Centrafrique ou de Thaïlande, occupent désormais la loge diplomatique du ministère où s’élabore la politique de pacification du monde.

Ambassadeurs divins

Pendant un an, la réalisatrice et journaliste Constance Colonna-Cesari, spécialiste du Vatican, a recueilli la parole des architectes de cette politique, qui dévoilent face caméra les dessous d’étonnantes opérations.

Le cardinal Ortega, ancien archevêque de La Havane, qui a joué un rôle de médiateur important dans la réconciliation entre Cuba et les États-Unis, révèle par exemple l’incroyable pacte scellé entre Barack Obama et le pape François pour accélérer la conclusion de ce dossier.

Ce documentaire passionnant met aussi en lumière le réseau colossal dont dispose cet État d’à peine 44 hectares pour peser sur les affaires internationales. Le Vatican, qui compte des paroisses dans de nombreux pays, sait parfaitement faire remonter l’information, ce qui l’apparente à l’une des plus grandes centrales de renseignement de la planète. Son activité n’échappe pas à la surveillance de Washington, comme l’ont révélé les dépêches diplomatiques rendues publiques par Wikileaks.


TV – « Les Diplomates du pape » (Le Monde)

Spécialiste du Vatican, Constance Colonna-Cesari a enquêté sur l’influence du Saint-Siège à travers le monde.

Le meilleur service de renseignement extérieur au monde ? Après le visionnage de ce passionnant documentaire, on aurait en tout cas tendance à écarter la CIA américaine, le SVR russe, le MI6 britannique, la DGSE française, le MSS chinois ou le Mossad israélien de la première marche du podium au profit… des très discrets diplomates du Vatican !

Depuis de longues années, Constance Colonna-Cesari suit de près les affaires du Saint-Siège. Auteure de plusieurs documentaires et ouvrages de référence, dont Dans les secrets de la diplomatie vaticane (Seuil, 2016), la journaliste effectue dans cette nouvelle enquête une plongée inédite dans l’univers feutré des diplomates de l’Eglise ­catholique, habiles et très compétents représentants d’un minuscule Etat installé sur quarante-quatre hectares au cœur de Rome.

Politique diplomatique ambitieuse

En mars 2013, l’Argentin Jorge Mario Bergoglio devient le pape François. L’élection du premier souverain pontife sud-américain de l’histoire marque le début d’une vaste et ambitieuse offensive de l’Eglise catholique sur le front ­diplomatique. L’Eglise du pape François se veut celle des périphéries et tient à s’occuper de manière concrète des migrants en danger comme des chrétiens opprimés. Mais pas seulement. En effet, des diplomates mènent des actions et négociations sur de nombreuses zones sensibles, de la Syrie à Cuba en passant par l’Irak, la Grèce, la ­République centrafricaine ou la Colombie.

Les résultats positifs enregistrés pour sauver des vies, atténuer des tensions ou favoriser le dialogue entre deux pays prouvent que la célèbre formule ironique pro­noncée en 1935 par Staline (« Oh, le pape ! Combien de divisions ­a-t-il ? ») n’avait pas pris en compte la véritable puissance du Vatican sur la scène internationale. En ­février 1929, les accords du Latran, signés par le secrétaire d’Etat de Pie XI et Mussolini, restituaient à l’Eglise l’autonomie territoriale perdue en 1870. Le Vatican acquiert, de fait, le statut d’Etat et un pouvoir politique réel, reconnu par les organisations ­internationales.

Secret et discrétion

Comme le rappelle ce documentaire, le Saint-Siège a des informateurs partout, jusqu’au cœur des villages perdus dans les forêts africaines, asiatiques ou latino-américaines : prêtres, évêques, religieuses et fidèles font remonter les ­informations jusqu’à Rome. Là, le Conseil pour le développement humain intégral recueille toutes les données et constitue, de fait, l’un des bureaux les mieux informés de la planète. C’est aussi à Rome que la célèbre école des nonces enseigne, avec un savoir-faire reconnu, la diplomatie à des élèves triés sur le volet. Seuls les séminaristes les plus brillants peuvent ­espérer faire une carrière diplomatique. Avec, comme règles de base, le secret et la discrétion. Face ­caméra, le cardinal français Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue inter­religieux, esquisse un sourire : « Comment peut-on être à la fois prêtre et diplomate ? On est d’abord prêtre ! La diplomatie est un moyen dont se sert l’Eglise, pas un but. »

Fortes personnalités

L’un des mérites de ce documentaire est de décrypter les objectifs et les missions des diplomates les plus influents d’une Eglise catholique rassemblant plus de 1 milliard de fidèles dans le monde. Et aussi de les entendre parler, ce qui est rare en public. On découvre ainsi de fortes personnalités, comme Mgr Gallagher, originaire de Liverpool et ministre des affaires étrangères du Saint-Siège. Ou le cardinal Pietro Parolin, numéro deux du Vatican. Sans oublier l’étonnant Mario Zenari, nonce apostolique en poste depuis sept ans à Damas. Un poste stratégique, car le soutien au régime de Damas est une constante de sa diplomatie, le Vatican estimant que Bachar Al-Assad ­continue d’offrir les meilleures garanties aux chrétiens syriens.

Pierre angulaire de la diplomatie vaticane : la protection des chrétiens d’Orient. D’où le dialogue nécessaire avec Vladimir Poutine. Mais la diplomatie du pape François se veut bien plus ambitieuse. Sauver les migrants, rétablir le dialogue avec l’islam, mis à mal par le discours de Benoît XVI en 2006, assurer la paix en Colombie, obliger les Etats-Unis et Cuba à renouer des liens, imposer ses vues à l’ONU… Le travail ne manque pas.

Efficaces sur le terrain, les diplomates envoyés de Rome savent agir sur des conflits sans que les protagonistes se sentent agressés. Le décryptage du réchauffement entre les Etats-Unis d’Obama et le Cuba de Raul Castro met en avant le rôle prépondérant du cardinal Ortega, intermédiaire officieux entre La Havane, Washington et le Saint-Siège. Et les voyages ciblés du pape François en 2016 (Colombie, Philippines, Centrafrique) confirment l’offensive diplomatique du Vatican sur la scène mondiale.

Les Diplomates du pape, de Constance Colonna-Cesari (Fr, 2017, 52 min)