Les mensonges de l’«expérience de Milgram»

Dans cette vidéo nous parlerons de l’expérience de Milgram, qui se veut être l’illustration du principe de la soumission à l’autorité.

Elle a été mise en place par Stanley Milgram après le procès de Adolphe Eichmann, et les écrits de Hannah Arendt. Les résultats de l’expérience (très controversée) se passent de tout commentaire, ils sont édifiants ! Oui mais voilà, et si tout cela était faux ? Et si les résultats avaient été montés de toutes pièces pour servir une carrière : celle de Stanley Milgram ? C’est la théorie de Gina Perry, auteure du livre « Behind the shock Machine », se basant entre autre sur les études de Alexander Haslam.


L’art de l’électrochoc : les mensonges de l’«expérience de Milgram» (Le Temps)

En poussant des quidams à électrocuter des innocents, Stanley Milgram réalisa en 1960 la plus célèbre des expériences psychologiques. Mais en plongeant dans ses archives, on découvre une réalité très différente de celle que le chercheur avait fabriquée…

Votre élève – un adulte de sexe masculin, de corpulence moyenne – est attaché à une chaise, des électrodes sont fixées à ses poignets. Il doit réussir un exercice de mémorisation portant sur des mots que vous prononcez à voix haute. Lorsqu’il se trompe, vous êtes prié de le corriger par des décharges électriques d’intensité croissante, de 15 à 450 volts, en actionnant une série d’interrupteurs. Telle est la mission pour laquelle vous avez été engagé, pour un salaire de 4,50 dollars (l’équivalent de 35 dollars actuels), un jour de 1960, de 1961 ou de 1962. Vous appuyez. L’élève crie. L’homme qui vous dirige, en blouse blanche, vous assure que c’est douloureux, mais pas dangereux: «Continuez», demande-t-il. L’expérience porte – vous a-t-il dit – sur le lien entre apprentissage et punition. En réalité, l’«élève» est un acteur, les chocs sont faux, tout comme les cris, et le sujet de l’expérience, c’est vous: jusqu’où ira votre obéissance?

En mettant sur pied ce dispositif, le dénommé Stanley Milgram, assistant en psychologie à l’Université Yale, acquiert un ticket gagnant pour la célébrité. Au propre comme au figuré, son expérience est en effet un électrochoc. Elle dévoile, selon son auteur, la facilité avec laquelle n’importe qui peut glisser dans un état d’obéissance aveugle à l’autorité, se convertissant en tortionnaire sur demande, sans presque s’en rendre compte. C’est du moins ainsi que se décline l’histoire officielle de l’«expérience de Milgram» telle qu’elle est propagée par les manuels scolaires et par la culture populaire: on en trouve des échos dans le dessin animé Les Simpson, dans la chanson We Do What We’re Told (Milgram’s 37) de Peter Gabriel ou dans le thriller conspirationniste I… comme Icare d’Henri Verneuil.

Depuis que les chercheurs ont commencé à plonger dans les archives de Stanley Milgram, parcourant ses enregistrements et ses journaux de bord, on découvre que la réalité de l’expérience était très différente. Selon une étude publiée en septembre dernier par une équipe de psychologues écossais, états-uniens et australiens, les résultats des quelque 700 essais menés à Yale montrent bien quelque chose, mais pas du tout ce que l’on croyait. Les sujets qui poussent la punition jusqu’au voltage maximum – qui ne sont pas la majorité, contrairement aux affirmations de Milgram – «ne sont pas des gens qui obéissent comme des robots et qui somnambulent dans la tyrannie: ils agissent parce qu’ils ont pris une décision, et ils sont activement engagés dans le processus», explique au téléphone Alexander Haslam, de l’Université du Queensland à Brisbane (Australie), coauteur de l’étude. Dans ce processus, Milgram lui-même joue un rôle crucial et inavoué, celui d’un leader qui crée un mécanisme d’identification à un bien supérieur – la science – lequel vaut bien, au passage, quelques cruautés.

Auteure du livre Behind the Shock Machine. The Untold Story of the Notorious Milgram Psychology Experiments , forte de quatre ans d’immersion dans les archives de Yale et d’une série de rencontres avec d’anciens participants, la psychologue australienne Gina Perry est plus radicale. «La méthodologie des expériences présente tellement de failles qu’il est extrêmement difficile d’en tirer une conclusion quelconque», souligne-t-elle, jointe sur son mobile. Il n’y eut, pour commencer, pas une, mais 24 expériences, avec des dispositifs très variés et des résultats qui l’étaient tout autant: le taux d’obéissance de 65%, mis en avant par Milgram comme un résultat global, porte, par exemple, sur une variation où l’«élève» électrocuté ne se plaignait pas.

«Il faudra à Milgram douze ans pour mettre au point une explication théorique de ce qui s’est passé dans son laboratoire, relève Gina Perry. C’est seulement en rédigeant son livre La Soumission à l’autorité, publié en 1974, qu’il aboutit à la notion d’«état agentique»: une sorte de zone crépusculaire où la conscience serait endormie et où l’on obéirait servilement, «dépourvu de culpabilité», selon ses termes. D’après Milgram, on entre dans cet état lorsqu’on se trouve en relation avec une figure de pouvoir qui donne des ordres: notre volonté fusionne alors avec cette autorité, dont on devient l’agent.»

Pour étayer son point de vue, le récit de Milgram fait l’impasse sur plusieurs points. L’étendue de la désobéissance, par exemple: «En réexaminant les résultats, on voit que lorsque les sujets étaient clairement confrontés à l’idée que les chocs faisaient du mal, ils arrêtaient.» Mais aussi le fait que de nombreux participants perçaient l’illusion et ne croyaient pas à la réalité des décharges.

Que démontre, alors, l’expérience de Milgram? Probablement rien au sujet de la nature humaine. Son fabuleux destin en tant que récit met en lumière, en revanche, le pouvoir du storytelling et de la science-spectacle. «Milgram était un grand admirateur de Candid Camera (caméra cachée) – l’émission de télé la plus populaire aux Etats-Unis dans les années 1950 et au début des années 1960 – et de son créateur, Allen Funt. Ce dernier avait travaillé en tant qu’assistant en psychologie à l’Université Cornell. D’une certaine façon, les expériences de Milgram avaient leurs racines dans la téléréalité. Elles ont nourri à leur tour beaucoup d’émissions de ce type. J’ai vu récemment un épisode de Big Brother où les participants s’administraient des électrochocs en cas de mauvaise réponse à un test d’orthographe», reprend Gina Perry. Liaisons dangereuses? «Beaucoup de psychologues travaillent aujourd’hui comme conseils pour la téléréalité. Il y a toujours eu ce lien fort entre la recherche en psychologie sociale, impliquant la mise en scène et la duperie, et la téléréalité. Milgram en est un exemple.» Ses étudiants se souviennent d’ailleurs d’un «très bon showman, avec un sens très fort du drame».

Après l’expérience, les sujets sont congédiés avec un débriefing qui, dans les documents, apparaît loin d’être systématique et complet. La violence psychologique endurée par les participants, et son prolongement dans la confusion sur ce qui s’est réellement passé, sont les points principaux sur lesquels s’abattent les critiques après que Milgram a publié son premier article sur l’expérience, en 1963. Le débat qui s’ensuit conduit la psychologie expérimentale à renforcer son code d’éthique, bannissant les méthodes basées sur la mystification et introduisant la notion de «consentement éclairé». Certains, entre-temps, seront restés traumatisés toute leur vie. «J’ai rencontré des gens qui, encore aujourd’hui, sont extrêmement troublés d’avoir vu leur vécu dans le laboratoire de Milgram être assimilé au comportement des gardes des camps de concentration nazis», raconte Gina Perry.

Le lien avec le nazisme est au cœur du discours de Milgram. Il s’explique notamment par le contexte de l’expérience: pendant que le chercheur met ses sujets à l’épreuve, la philosophe allemande Hannah Arendt chronique le procès du chef SS Adolf Eichmann pour le magazine The New Yorker. En observant l’accusé, elle croit découvrir la «banalité du mal». Jeu d’échos: «Milgram entre en résonance avec l’idée selon laquelle Eichmann et les gens comme lui étaient des rouages dans une machine bureaucratique, au sein de laquelle ils devenaient des agents des actions d’autrui, plutôt que les acteurs à plein titre de leurs propres actes.»

Le problème, c’est que la notion de la «banalité du mal» présente, elle aussi, un défaut de fabrication majeur. «Comme le montre l’historien David Cesarani dans sa biographie d’Eichmann, Hannah Arendt n’était présente que lors des journées d’ouverture du procès, dans lesquelles la défense présentait son point de vue. Après son départ, les pièces à conviction et les témoignages présentés montraient Eichmann comme beaucoup plus activement engagé. La vision de Hannah Arendt est liée au matériel partiel auquel elle a été exposée», avance Gina Perry. Le livre récent de Bettina Stangneth Eichmann vor Jerusalem: Das unbehelligte Leben eines Massenmörders (qui vient de paraître en traduction anglaise) enfonce aujourd’hui le clou, montrant un Eichmann engagé de manière virulente et dépourvu de repentir.

Pas de repentir, si l’on ose la transition, chez Milgram non plus. «En réalité, il était conscient, et très lucide, à propos des failles de son expérience. Les documents le montrent s’avouant à lui-même que sa méthodologie est viciée. Mais ces confessions à usage personnel s’arrêtent lorsque l’expérience devient célèbre. Il adopte alors une attitude purement défensive et ne s’accorde plus aucune place pour les ruminations», constate Gina Perry.

Que conclure? Si l’expérience de Milgram ne démontre rien sur l’obéissance, ses faux-semblants et le succès de son récit pointent vers une autre vérité: face aux explications simples et sidérantes, mieux vaut, sans doute, toujours y regarder de près.

Nic Ulmi


Retour – décevant – sur l’expérience de Milgram (Internet actu)

Difficile, lorsqu’on s’intéresse à la psychologie, de passer à côté de la fameuse expérience de Stanley Milgram, un véritable classique. Rappelons brièvement son déroulement : un chercheur expliquait aux participants qu’il s’agissait d’une étude sur l’apprentissage. Une personne assise sur une chaise et bardée d’électrodes devait répondre à une série de questions ; chaque fois qu’elle se trompait, la personne testée (qui ignorait qu’elle était le véritable « sujet » de l’expérience) devait appuyer sur un bouton lui envoyant un choc électrique, qui devenait de plus en plus puissant au fur et à mesure du déroulement de la séance. Il s’agissait bien sûr d’une mise en scène et c’était un acteur qui simulait la douleur due aux électrochocs. En réalité, l’éducation n’était pas le sujet de la recherche, c’était l’obéissance qui était testée.

La conclusion de Milgram est connue et fait maintenant partie de la culture générale en psychologie : les gens sous l’influence d’une autorité – en l’occurrence celle du « chercheur » – ont tendance à obéir aveuglément. Cela explique les phénomènes d’oppression de masse ou les camps de concentration…
Dans le New Scientist, la psychologue et écrivain Gina Perry s’est penchée à nouveau sur cette expérience, a interrogé certain des participants et consulté les archives de Milgram et ce qu’elle a découvert ne l’a guère convaincu : « J’ai été frappé par la fragilité des affirmations que le monde a acceptées comme étant des faits », écrit-elle. Elle a d’ailleurs publié un livre sur ses découvertes, Behind the shock Machine, the untold story of the notorious Milgram psychology experiments.

Selon Perry, Milgram a été plutôt cavalier avec les protocoles expérimentaux, les changeant parfois en cours de route.

Par exemple, au départ, il était entendu qu’un sujet refusant quatre fois d’appliquer des chocs électriques à la victime était considéré comme « résistant » et l’expérience était arrêtée. Cette condition a ensuite été abandonnée, et une fois, une femme a dû subir 26 fois l’insistance du chercheur avant de finalement céder. Une autre femme avait refusé de continuer et éteint la pseudo-machine censée envoyer les chocs. Mais le « chercheur » a rallumé l’appareil, insistant pour qu’elle continue, ce qu’elle a fini par faire. Selon Gina Perry : « en écoutant les bandes enregistrées, on pourrait croire qu’il s’agissait d’une recherche sur l’intimidation et la coercition, pas sur l’obéissance ».

Autre problème, les participants étaient-ils aussi naïfs que Milgram le supposait ? Certains ne se doutaient-ils pas qu’il s’agissait d’une simple mise en scène ?

En fait, Milgram l’a remarqué lui même : il a avoué que 56 % seulement des sujets croyaient à l’authenticité de l’opération. Et dans une étude non publiée, il reconnaît que les participants qui doutaient de la réalité de l’expérience étaient ceux qui avaient tendance à accepter de distribuer le plus facilement les chocs électriques.

Au final, que pensait Milgram lui-même de sa fameuse expérience ? Dans une note non publiée retrouvée dans ses archives, il se demande si celle-ci était : « de la science significative ou simplement du théâtre efficace… Je suis enclin à accepter cette dernière interprétation « .

Depuis quelque temps, les sciences sociales subissent une crise de crédibilité : expériences mal conçues, jamais répliquées… L’expérience de Milgram n’est pas le premier grand classique à être mis en doute. Sera-t-il le dernier ?

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Le vrai visage des gaulois

Depuis deux décennies, archéologues et historiens s’emploient à montrer que l’opposition radicale entre des Romains civilisés et des Gaulois primitifs, martelée depuis des siècles, est totalement caduque. Avec les scientifiques les plus en pointe, ce film mène l’enquête pour nous faire découvrir le vrai visage des gaulois.

Occupation dense et valorisation des campagnes, structures et fonctions des villes, haut niveau technique de l’artisanat, qualité des productions artistiques, importance de la religion, commerce intensif avec ses voisins, art de la guerre… Les découvertes archéologiques de ces dernières années, auxquelles s’ajoutent les études menées en laboratoire, renouvèlent en profondeur notre connaissance des gaulois.

Et l’on découvre que loin d’être habitée par des sauvages hirsutes vivant au fond des bois, la Gaule, par son foisonnement d’activités agricoles, artisanales et presque industrielles comme ses mines, est au moins l’égale des pays voisins ou plus lointains que l’histoire a longtemps qualifié de brillantes civilisations… Le « mystère gaulois » est en passe d’être élucidé…

Science Grand Format – France 5

Un film de Philippe Tourancheau, Richard Poisson et Cedric Harang. / Production  : Eclectic Presse


Le vrai visage des Gaulois (France Inter)

Ils souffrent de nombreuses idées reçues, notamment à cause du manque de traces qu’ils nous ont laissé. Loin de leur image de guerriers sanguinaires, les Gaulois étaient avant tout des bâtisseurs, des commerçants et des artistes… !

Les Gaulois n’ont laissé que peu de traces nous permettant d’améliorer nos connaissances à leur sujet. Pendant longtemps, la principale source écrite dont nous disposions était l’ouvrage La Guerre des Gaules, rédigé par Jules César lui-même lors de ses campagnes militaires.

Pourtant ces traces existent. Il faut aller chercher les vestiges d’oppidums à travers les campagnes de France, ces anciennes agglomérations, centres névralgiques des régions gauloises. Et très vite, les objets vieux de plusieurs siècles se mettent à parler.

A l’occasion de la diffusion du documentaire Le Vrai visage des Gaulois sur France 5 ce mardi 24 avril à 20h50. Laurent Olivier et Pierre Nouvel, tous deux archéologues, nous renseignent sur ce peuple, si proche de nous et en même temps si peu connu.

Histoire d’un mensonge : enquête sur l’expérience de Stanford

 

Histoire d’un mensonge – Enquête sur l’expérience de Stanford

Conduite en 1971 par le professeur Philip Zimbardo, l’«expérience de Stanford sur la prison» a vu vingt-deux étudiants volontaires jouer les rôles de gardiens et de prisonniers au sein d’une fausse prison installée dans l’université Stanford.

L’expérience devait durer deux semaines mais elle fut arrêtée au bout de six jours, résume Zimbardo, car « les gardiens se montrèrent brutaux et souvent sadiques et les prisonniers, après une tentative de rébellion, dociles et accommodants, même si la moitié d’entre eux furent si perturbés psychologiquement qu’ils durent être libérés plus tôt que prévu ».

Devenue presque aussi célèbre que l’expérience de Stanley Milgram sur l’obéissance et souvent citée en exemple de l’influence des situations sur nos comportements, l’expérience de Stanford est pourtant plus proche du cinéma que de la science : ses conclusions ont été écrites à l’avance, son protocole n’avait rien de scientifique, son déroulement a été constamment manipulé et ses résultats ont été interprétés de manière biaisée.

Rassemblant archives et entretiens inédits, Thibault Le Texier mène une enquête haletante sur l’une des plus grandes supercheries scientifiques du XXe siècle, entre rivalités académiques, contre-culture et déploiement du complexe militaro-industrialo-universitaire.

-> Lire en ligne l’ouvrage (Editions zones)


« Fake science », retour critique d’expérience à Stanford (France Culture – La suite dans les idées)

Référence devenue classique en psychologie, l’expérience de Stanford apparaît, au terme d’une minutieuse enquête, comme une pure manipulation. Cas d’école des dérives spectaculaires d’une science avide de reconnaissance médiatique.

Science et militantisme ne font pas toujours bon ménage, loin s’en faut. C’est cette vérité historiquement étayée que vient spectaculairement rappeler Histoire d’un mensonge. Dans cet essai très vif, Thibaut Le Texier démonte l’une des expériences les plus célèbres de la psychologie, la fameuse expérience de Stanford.

Au-delà de la réfutation, de la mise au jour d’une manipulation totale, c’est plus largement la question de la médiatisation de la science que vient à dessein poser cette scrupuleuse enquête qui, par ailleurs, se lit comme un polar. Il est rejoint en seconde partie par le biologiste Thomas Heams, qui travaille notamment sur des questions épistémologiques et de vulgarisation de la science.

Intervenants

  • Thibault Le Texier – Chercheur en sciences sociales

  • Thomas Heams – Maître de conférence en génomique animale à AgroParisTech et administrateur des éditions matériologiques,

  • Sylvain Bourmeau – journaliste, producteur de « La Suite dans les idées » sur France Culture et professeur associé à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales


Expérience de Stanford : sommes-nous tous des bourreaux en puissance ? (La Méthode scientifique)

Qu’est-ce que l’expérience de Stanford ? Que cherchait à démontrer le Professeur Zimbardo sur la violence en prison ? En quoi cette étude est-elle remise en cause scientifiquement aujourd’hui ?

Le 14 août 1971, 9 étudiants, tous volontaires, étaient interpelés chez eux par la police de Palo Alto, en Californie, pour être jetés dans une prison reconstituée au sein de l’Université de Stanford, et se prêter pendant 2 semaines à une expérience, avec 9 autres étudiants qui endossaient le rôle de gardiens, sous la tutelle du professeur Philip Zimbardo.

Suite à des dérives violentes, l’expérience fut interrompue au bout de 6 jours. Pour Zimbardo, la preuve était établie que c’est bien la prison qui créait l’oppression et la violence mais en 47 ans, l’expérience de Stanford a été vivement critiquée, jusqu’à aujourd’hui dans un nouvelle enquête.

Expérience de Stanford : sommes-nous tous des bourreaux en puissance ? C’est le problème que nous allons tenter de résoudre dans l’heure qui vient.

Et pour replonger dans cette expérience de psychologie sociale ô combien contestée, nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui Thibault Le Texier, chercheur en sciences sociales, associé au Groupe de recherche en économie et gestion à l’Université de Nice-Sophia Antipolis et auteur de « Histoire d’un mensonge, enquête sur l’expérience de Stanford » aux éditions de La Découverte et Laurent Bègue, professeur de psychologie sociale à l’université Pierre Mendes France à Grenoble, directeur du laboratoire interuniversitaire de psychologie personnalité, cognition et changement.


Europe 1 Social Club – Frédéric Taddeï – 01/05/2018

Intervention de Thibault Le Texier (à partir de 12’30)


Anatomie d’une fraude scientifique : l’« expérience de Stanford » (Contretemps)

Dans Le maniement des hommes (La Découverte, 2016), Thibault Le Texier avait étudié la rationalité managériale, en la distinguant au passage de la logique économique et de la logique étatique. Son nouveau livre, intitulé sans équivoque Histoire d’un mensonge et consacré à la fameuse « expérience de Stanford » (Zones, 2018), classique de la psychologie sociale depuis près d’un demi-siècle, traite apparemment d’un sujet tout à fait différent – quoique finalement pas sans rapport… Il s’agit toujours, sous un autre angle, de s’intéresser au pouvoir. Et c’est détonnant.

Contretemps (CT) : Avant d’être l’histoire d’un mensonge, d’une fraude scientifique, le livre est l’histoire d’une déception : la tienne. Ton intention de départ n’était pas de faire un livre critique, mais un documentaire sinon bienveillant, du moins réellement intéressé par cette « expérience ». Peux-tu revenir là-dessus ? Quel est ton état d’esprit quand tu te rends à Stanford pour y dépouiller les archives ? Nourris-tu déjà quelques doutes, même vagues, ou pas encore?

Thibault Le Texier (TLT) : Oui, c’est vrai, au début j’ai pris l’expérience pour argent comptant. Elle était très crédible : elle était validée par le monde académique depuis quarante ans, elle était reprise abondamment dans les médias, Philip Zimbardo (le scientifique qui a conduit l’expérience) était prof émérite à Stanford, il avait été président de l’Association américaine de psychologie, etc. Et puis je ne me suis pas intéressé à l’expérience avec ma casquette de chercheur, mais avec ma casquette de réalisateur. Je n’étais pas dans une approche académique ou épistémologique, et mes producteurs encore moins. Ensemble on parlait financements, mise en scène, traitement des images, jeu des acteurs, vécu des spectateurs.

Il y a cette injonction permanente, dans le cinéma, à parler aux émotions des spectateurs et pas à leur cerveau. Les films sont souvent juste une succession de gros plans sur des visages. C’est le contraire de l’approche objective, rationnelle, mesurée, sourcée, référencée, où tu cherches des constantes et des généralisations intéressantes. Quand tu écris un scénario, il faut au contraire aller à fond dans le cas particulier, le ressenti, le subjectif, les sentiments. Il faut exprimer ton point de vue sans te soucier qu’il soit fondé sur autre chose que lui-même. L’expérience m’a d’abord attiré pour ça : elle me laissait la liberté d’exprimer mon point de vue. Et je pense que c’est une des raisons de son succès. C’est un support de projection à la fois très lisse et très contrasté : tu peux lui faire dire facilement ce que tu veux, et en même temps tu peux lui faire dire des choses extrêmes.

Donc j’avais ce projet de documentaire, je voulais raconter la version officielle. Mais je voulais la raconter en donnant la parole aux gardiens et aux prisonniers. À quoi ils pensaient pendant l’expérience ? De quoi ils avaient parlé ? Qu’est-ce qu’ils avaient ressenti ? La version officielle n’en disait quasiment rien. Et puis Zimbardo avait déjà tellement raconté son histoire, je ne voyais pas l’intérêt de lui tendre un micro pour la millième fois. C’est pour ça que j’ai voulu aller à Stanford, dans les archives de l’expérience.

CT : Comment et quand découvres-tu le pot-aux-roses ? Très vite, dès que tu lis les premiers documents, ou est-ce plus progressif ?

TLT : J’avais des doutes depuis que j’avais lu The Lucifer Effect [ouvrage publié en 2007 dans lequel Zimbardo relate en détail son expérience et trace de nombreux parallèles avec Abu Ghraib]. Plusieurs fois, dans ce livre, il laisse entendre qu’il ne s’est pas contenté d’observer l’expérience et qu’il y a participé gaiement. Mais je restais convaincu que l’expérience était solide. C’est en commençant à dépouiller les archives que j’ai déchanté. Elles sont tellement éloignées de la version officielle que j’ai tout de suite trouvé des récits contradictoires : des gardiens qui disaient qu’ils n’avaient fait qu’obéir aux expérimentateurs et qu’ils jouaient tout le temps la comédie, des prisonniers qui décrivaient leurs conditions de vie surréalistes. Mais je ne voulais pas y croire, c’était trop gros.

Et puis très vite je suis tombé sur l’expérience du Toyon Hall [menée dans un dortoir par des étudiants, cette expérience a servi de modèle à Zimbardo], je suis tombé sur les témoignages de David Jaffe, l’étudiant qui a dirigé cette expérience pilote, j’ai découvert les rapports des assistants de Zimbardo, qui mettaient le doigt où ça fait mal. À partir de ce moment-là, il n’y avait plus aucun doute : l’expérience était bidonnée. Et pourtant j’avais toujours du mal à le croire. Comment était-il possible que personne n’ait découvert le pot-aux-roses en quarante ans ? Pourquoi Zimbardo avait rendu publiques des archives qui montraient sans ambiguïté sa supercherie ? Pourquoi il n’a pas détruit au moins les documents les plus accablants ?

CT : Tu as une explication ?

TLT : À mon avis, c’est parce qu’il a fini par oublier ce qui s’était réellement passé : ça se voit dans The Lucifer Effect, où il peut proférer des gros contresens et des anachronismes en toute bonne foi. Ou peut-être qu’il avait un sentiment d’impunité après toutes ces années : « si personne ne m’a coincé au bout de 30 ans, je ne risque pas de me faire coincer au bout de 40 ». Mais je penche plutôt pour la première explication : la version officielle a fini par recouvrir ses souvenirs. Il a fini par gober ses propres mensonges.

Depuis cinquante ans, Zimbardo a la hantise d’être épinglé, mais d’être épinglé comme sadique, d’être accusé d’avoir commis une faute éthique en organisant cette expérience. Avant que je lui révèle mon projet de déboulonnage, il n’a jamais eu l’air de craindre d’être épinglé comme faussaire.

CT : Avant de revenir là-dessus, une question sur les archives : a-t-on un moyen de savoir si elles avaient déjà été consultées ? Est-il possible que d’autres l’aient fait si superficiellement qu’ils ne se sont rendus compte de rien ? D’ailleurs, as-tu rencontré le moindre problème pour accéder à ces archives ? On est même étonné que certains documents s’y trouvent encore, vu leur force de dévoilement… Et lui-même, à l’occasion, a des formulations qui ressemblent à des aveux…

TLT : Je ne sais pas si ces archives ont été déjà consultées, mais je sais qu’aucun chercheur ne les a jamais citées. L’expérience du Toyon Hall, par exemple, n’a jamais été mentionnée dans aucun livre ni aucun article scientifique. Quand j’ai demandé s’ils avaient consulté ces archives aux deux psychologues qui ont répliqué l’expérience pour une émission de télé-réalité sur la BBC, ils m’ont dit que non, ils n’avaient pas demandé. Ils pensaient qu’elles avaient été détruites.

Pourtant je n’ai eu aucun problème pour accéder à ces archives. En mai 2014, j’ai dit à Zimbardo que je voulais les consulter. Il m’a mis en contact avec le bibliothécaire qui s’en occupe à Stanford, Daniel Hartwig, et j’ai commencé à organiser ma venue et à voir notamment comment récupérer les enregistrements audio et vidéo réalisés pendant l’expérience, qu’on ne pouvait pas télécharger en ligne à l’époque, ce que j’ai pu faire sans la moindre difficulté. J’ai pu aussi consulter toutes les boîtes d’archives de l’expérience et numériser ce que je voulais sans restrictions, y compris des documents qui ne sont toujours pas en ligne.

Pour ce qui est de la force des archives, c’est ce qui m’a intéressé dès le début, en voyant des extraits des archives vidéo. Ce sont des matériaux qui ont une puissance documentaire exceptionnelle. J’ai construit le livre autour des archives papier comme j’aurais construit le film autour des archives vidéo (tous mes films sont du found footage, c’est-à-dire qu’ils réutilisent des images existantes. Et tu as raison de le souligner, en plus des archives papier de l’expérience, j’ai voulu utiliser les centaines de récits que Zimbardo en a donné dans la presse, et tout ce qu’il a confié durant ces interviews sur sa carrière, sur ses autres expériences, sur ses relations avec le milieu des psychologues, sur son rôle d’expert pendant un procès d’Abu Ghraib, etc.

Le livre devait brosser ce portrait biographique. Zimbardo simplifie souvent beaucoup, mais lui-même est tout sauf simple. Ce n’est ni un méchant ni un salaud. C’est un showman et un business man, et il a des motivations très complexes. Il est pris dans tout un jeu de rivalités entre scientifiques, entre chapelles, entre universités. Il est très ambitieux et très entreprenant, mais on sent aussi chez lui une grande fragilité. C’est un manipulateur candide. Et il a ce destin à la Horatio Alger, de fils d’immigrants italiens du Bronx qui finit professeur à Stanford mondialement célèbre.

Des entretiens avec un peu plus de la moitié des gardiens, des prisonniers et des expérimentateurs m’ont fourni un troisième type de matière. C’est un matériau plus secondaire dans le livre, parce que la mémoire peut facilement vous jouer des tours après cinquante ans, mais c’est un matériau très vivant qui rend bien la diversité de ces participants. Contrairement à la version officielle, les jeunes gens qui ont participé à l’expérience sont tout sauf interchangeables et sans histoire. C’est souvent quelque chose que les psychologues expérimentaux passent sous silence, comme si les sujets de leurs expériences étaient parfaitement « moyens » et « normaux ». Stanley Milgram est un des rares à avouer, je cite, que « les personnes qui défilent dans le laboratoire présentent une telle disparité dans leur tempérament et leur manière d’être qu’il nous semble parfois miraculeux de parvenir à dégager la moindre règle générale. » (Soumission à l’autorité : un point de vue expérimental, Calmann-Lévy, 1986 [1974], p. 63)

CT : Tu reviens d’ailleurs dans le livre sur l’expérience de Milgram sur l’obéissance, dont l’ombre plane de bout en bout sur l’expérience de Stanford, et tu reviens aussi sur d’autres expériences de psychologie de l’époque. C’était important pour toi, de restituer ce contexte ?

TLT : Oui, très. C’est un autre biais courant chez les psychologues expérimentaux : ils font comme si leurs expériences avaient lieu dans des bulles hermétiques. Pour moi, il fallait resituer l’expérience non seulement dans l’histoire de la psychologie, mais aussi dans l’histoire des États-Unis et dans l’histoire de l’université Stanford. On est en 1971, le pays est déchiré par la guerre du Vietnam qui n’en finit pas, la jeunesse est en révolte contre l’autorité, et c’est aussi un moment où la recherche américaine est financée en majorité par l’armée, et même très bien financée depuis la guerre de Corée et la frayeur nationale causée par Spoutnik.

Stanford est un concentré de tout ça. C’est l’université qui a « inventé » le complexe militaro-industrialo-universitaire, dont la Silicon Valley est l’expression emblématique. La Californie était alors à la fois l’épicentre de la contre-culture et l’État fédéré américain qui recevait le plus de fonds militaires. Sans parler de la révolte d’Attica en septembre 1971, qui remet la prison sur le devant de la scène… L’expérience est le fruit de ce contexte détonnant.

CT : Tu as donc des archives, des témoignages, des interviews, des éléments de contexte, mais aussi des articles scientifiques et de la littérature grise. Comment tu t’y es pris pour tisser tout ça ensemble ?

TLT : Concrètement, j’ai construit le livre comme un film. J’ai accordé une très grande importance à la « narrativité » (c’est peut-être raté, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé !). Je voulais que le livre se déploie comme un enchevêtrement d’intrigues, pas seulement comme un enchaînement logique de preuves et de démonstrations. Et mes éditeurs Rémy Toulouse et Grégoire Chamayou m’ont encouragé dans cette voie. Je voulais concilier la rigueur scientifique avec le côté prenant de l’enquête journalistique ou du cinéma. Mais je ne voulais surtout pas tomber dans les excès que je dénonce justement chez Zimbardo, qui a été prêt à tout ou presque pour rendre son expérience attrayante. Une certaine construction du récit permet de présenter des preuves, sans céder à la tentation de la fiction, du clinquant ou du divertissement, et sans non plus endormir le lecteur ni lui donner mal au crâne. Il ne s’agit pas de rendre plus simple, mais plus lisible.

J’ai lu beaucoup de journalisme littéraire à l’époque, le genre de longs reportages publiés par le New Yorker, où les outils du romancier sont mis au service de la non-fiction (Gay Talese, Tom Wolfe, Barbara Ehrenreich, Ted Conover, etc.). Ce sont des récits journalistiques où on trouve des dialogues, des flash-back, des intrigues, des portraits, des montages parallèles, des monologues intérieurs. Le narrateur dévoile généralement sa méthode d’enquête, il peut même confier ses doutes et ses états d’âme. Le journaliste et l’assassin, de Janet Malcolm, m’a d’ailleurs servi à la fois de source de réflexion sur l’éthique de l’enquêteur et de modèle de construction narrative.

Les éditions du Sous-sol font un très bon boulot de traduction de cette littérature en français, même si ça ne les dérange pas de privilégier le littéraire au factuel, ce que je rejette pour ma part. La collection « Zones » a aussi sorti des enquêtes dans cette veine. G. Chamayou est très sensible à la dimension littéraire des textes qu’il publie, c’est assez rare en sciences sociales. Quelques maisons font un boulot similaire, comme Zones sensibles, Allia, ou Anacharsis, mais la plupart des chercheurs ne se soucient pas vraiment du style et de la narration (du moins, c’est l’impression qu’ils donnent). La question n’est presque jamais abordée à l’université. Et pourtant, mal écrire est une faute professionnelle quand on fait profession d’écrire…

Il y a par-ci par-là des ateliers d’écriture pour thésards, il y a le très bon livre d’Howard Becker Écrire les sciences sociales, mais sinon chacun se démerde. Avec beaucoup de ratés, des textes encore plus jargonneux et ennuyeux que des rapports administratifs, comme si les sciences sociales ne devaient surtout pas ressembler à de la littérature. Je comprends la logique de distinction qu’il y a derrière, mais ça me semble contre-productif. Ça ne fait qu’éloigner le public des sciences sociales et les enfermer dans l’entre-soi. Et ce n’est pas parce que vous écrivez vos articles de la façon la plus neutre possible qu’ils sont plus objectifs et plus scientifiques. Au contraire, il faut assumer que le chercheur est tout entier présent dans sa recherche, il faut assumer le « je » et expliquer ce « je », d’où parle ce « je », pourquoi il parle de ça, comment s’est déroulée la recherche, etc. (sans évidemment tomber non plus dans la complaisance narcissique). L’auto-analyse est une des clés de voûte de la scientificité en sciences sociales.

CT : L’expérience est généralement présentée de manière méliorative, mais tu mentionnes le fait qu’elle a été critiquée (« critiques sévères », indiques-tu), et tôt, par Erich Fromm d’une part et Leon Festinger de l’autre. Ce sont tout de même deux intellectuels réputés chacun à leur manière, pas n’importe qui donc… Pourtant leurs objections ne « prennent » pas, voire sont oubliées. Pourquoi ?

TLT : Il y a énormément de raisons, que je développe dans le livre. Je n’en citerai que quelques-unes. Tout d’abord, je pense que la critique de Festinger n’a pas été assez publicisée, elle est sortie dans un recueil d’articles et sans citer nommément l’expérience, en plus à un moment où Festinger s’était éloigné de la psychologie.

Fromm, lui, avait un côté philosophe et franc-tireur, il enseignait dans une université alternative au Mexique, c’était facile de le dénigrer en disant qu’il faisait de la science molle. Tandis que Zimbardo se revendiquait de la science expérimentale, il présentait des données, il était professeur titulaire dans un département de psychologie prestigieux (c’est très important, à l’université, ces questions de « prestige », de « renommée », et ça ne m’étonne pas qu’on puisse mener des réformes universitaires essentiellement pour gagner quelques places dans un classement international bidon). L’expérience n’aurait pas eu le même écho si elle avait été menée à l’université de Tacoma ou à l’institut technique de Poughkeepsie. La vie intellectuelle est beaucoup une question d’étiquettes.

Deuxième raison : les auteurs de manuels de psychologie limitent souvent leurs lectures aux manuels de leurs confrères. En plus de Fromm et de Festinger, l’expérience a été critiquée dans un article paru en 1975 dans American Psychologist, l’organe officiel de l’Association américaine de psychologie, et ça ne l’a pas empêchée d’avoir la carrière que l’on sait. Pire, certains manuels citent Fromm et cet article de 1975, ils soulignent que l’expérience est pleine de biais, et pourtant ils continuent à la défendre ! Une vidéo très bien informée de la Khan Academy listait récemment plusieurs biais sévères dans l’expérience, avant de conclure : “What do all of these things mean for the experiment? Are these problems bad enough to discredit its results? I personally don’t think so.” Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de séduction de cette expérience.

Les médias ont aussi consacré l’expérience. En 1972, elle est racontée en longueur dans Life et dans un reportage sur NBC, puis l’année suivante Zimbardo la raconte lui-même en détail dans le New York Times Magazine. Ces coups de projecteur ont donné une stature à l’expérience. Et les journalistes ont fauté en tamponnant les conclusions de Zimbardo sans vérifier leur véracité. Pire, les archives montrent un journaliste dramatiser les résultats de l’expérience et la présenter sans bémol alors même qu’il savait qu’elle était biaisée…

Une autre hypothèse, que je n’ai pas pu vérifier, c’est que l’expérience n’aurait convaincu que des convertis. Elle aurait simplement conforté des croyants dans leur croyance, à la façon de la « dissonance cognitive » de Festinger. De nombreux profs de psycho se doutent depuis longtemps que l’expérience était trop belle pour être vraie, tandis que les autres y ont cru. Comment délimiter clairement ces deux groupes ? J’aimerais bien le savoir ! J’espère d’ailleurs que la sortie du livre va polariser ces deux camps et me faciliter la tâche…

Pendant longtemps, je me suis dit que l’expérience était défendue surtout par des gens de gauche, dans l’idée que la droite privilégie les explications individuelles (chacun est responsable de ses succès et de ses échecs) tandis que la gauche préfère les explications situationnelles (notre environnement social joue beaucoup dans le fait qu’on réussisse ou qu’on échoue). Sans compter que l’expérience fournit à la gauche une formidable critique des institutions et de l’autorité. Mais en fait ce n’est pas si simple… L’expérience est citée par des conservateurs et par des anarchistes – de même une expérience précédente de Zimbardo, sur une voiture abandonnée dans le Bronx pour voir si elle serait vandalisée, est la seule « étude scientifique » convoquée dans l’article fondateur de la très réactionnaire « théorie de la vitre brisée ».

Donc rendez-vous dans dix ans pour voir si mon livre a eu le moindre impact sur la popularité de l’expérience, y compris parmi les professeurs de psychologie… Je ne serais pas surpris, même si le livre arrive à être traduit en anglais par une bonne maison, que plein de manuels de psycho continuent à parler de l’expérience avec admiration.

CT : Tu parlais avec des guillemets de l’« étude scientifique » de la voiture abandonnée dans le Bronx. Avec l’expérience de Stanford, Zimbardo n’en est visiblement pas à sa première fraude scientifique, un sujet sensible ces dernières années, comme tu l’évoques vers la fin ; et même ceci mis à part, sa « pensée » apparaît très pauvre, schématique. Un publicitaire doublé d’un prédicateur plus qu’un chercheur… Cependant tu évoques des raisons personnelles et contextuelles « de fond » pour expliquer son succès – quelles sont à tes yeux les principales?

TLT : Zimbardo a arrangé les résultats d’une de ses expériences précédentes et au moins deux autres de ses expériences (dont celle de la voiture abandonnée) sont des happenings qui sont très spectaculaires mais qui n’ont eu lieu qu’une fois, et qui donc n’ont que peu de valeur scientifique.

C’est vrai aussi que sa dialectique ne casse pas des briques (comme dirait René Viénet, NDLR). Il a une pensée très binaire : les gardiens contre les prisonniers, le Bien contre le Mal, la société contre l’individu. C’est ce que j’essaie de critiquer aussi dans le livre, ces interprétations du pouvoir qui me semblent très manichéennes et que le militant Zimbardo va souvent radicaliser encore plus. Le militantisme peut introduire des biais très forts quand on étudie le pouvoir, la politique, les relations entre les classes. Il pousse à choisir des objets, des méthodes, à favoriser certaines explications, une certaine grille de lecture, certains auteurs, etc.

C’est typiquement ce qu’a fait Zimbardo en écrivant à l’avance ses conclusions, en intervenant pendant l’expérience pour l’orienter et en arrangeant ses données pour qu’elles collent avec ses conclusions. Dans l’idéal les chercheurs, même s’ils ont forcément des convictions, devraient essayer de les désamorcer pour qu’elles ne biaisent pas leur « quête de la vérité » (l’auto-analyse doit aussi servir à ça). Malheureusement, dans les faits, je trouve que militantisme et objectivité font rarement bon ménage – mais que je puisse dire ça dans une revue qui se revendique militante montre que j’ai peut-être tort !

Ensuite, pour ce qui est d’expliquer le succès de l’expérience, tout d’abord Zimbardo est un prof et un conteur hors pair, titulaire dans une fac qui est en pleine ascension fulgurante, et c’est un auto-entrepreneur stakhanoviste de la vulgarisation (il produit une série télé, il édite des manuels, il écrit dans l’équivalent américain du magazine Psychologies, etc.). Tout cela lui donne une certaine influence universitaire, à Stanford et en dehors. Ensuite, le contexte général de l’expérience a joué énormément, j’en ai un peu parlé : l’humeur anti-autoritaire de l’époque, le fait que la prison devienne un sujet médiatique brûlant au début des années 1970, les conflits entre chapelles en psychologie, etc.

L’expérience est aussi un objet conceptuel captivant. C’est un petit théâtre très visuel et très simple à comprendre, une sorte de boîte à musique intellectuelle, qui semble en même temps avoir une puissance d’explication très forte. C’est comme une allégorie biblique, la dimension de vérité scientifique en plus.

CT : Né en 1933, Zimbardo est toujours vivant, bon pied bon œil même ; d’ailleurs, il a reçu récemment (en 2012) la médaille d’or de l’Association américaine de psychologie pour l’ensemble de sa carrière… Tu parlais tout à l’heure de « projet de déboulonnage » : ton livre a tout pour le déstabiliser, non ? Quels sont d’ailleurs tes rapports avec lui ? Tu indiques que tu as pu lui parler une fois…

TLT : Le livre devrait le déstabiliser, c’est sûr, même si ce ne sera probablement pas avant sa traduction en anglais (les Américains lisent très très peu le français). J’espère, sans doute très naïvement, un débat constructif.

La première fois que j’ai contacté Zimbardo, c’était en juillet 2013. Je lui ai envoyé un mail pour lui parler de mon projet de film, lui expliquer que tout le texte du film serait constitué d’extraits des archives de l’expérience, et il n’y a pas vu d’inconvénients. Il m’a simplement prévenu qu’un long-métrage de fiction basé sur l’expérience était en plein casting (ce film sortira sur les écrans deux ans plus tard, sous le titre The Stanford Prison Experiment).

J’ai correspondu brièvement avec Zimbardo. Nous avions prévu de nous rencontrer à Paris fin septembre mi-octobre 2013, au milieu d’une tournée qu’il faisait en Pologne et en Hongrie (il est super populaire là-bas, il a reçu plein de breloques honorifiques et des lycées utilisent un de ses programmes éducatifs). Mais finalement il annulera son séjour en France. Quelques mois plus tard, mes producteurs réussissent à trouver assez d’argent pour que j’aille à Stanford. Zimbardo me propose de venir l’interviewer chez lui, à San Francisco, mais en échange il me demande de faire un don à sa fondation. Je lui donne mon accord, mais cette fois ce sera mon tour d’annuler, quand je découvrirai le pot-aux-roses. Mes producteurs me conseillent d’attendre de savoir quel film je veux faire avant de l’interviewer. On est fin juillet 2014.

Je réécris alors mon script de fond en comble, qui raconte maintenant ce qui s’est véritablement passé pendant l’expérience, et je passe les trois années suivantes à essayer de trouver des financements. Sans succès… J’ai recontacté Zimbardo fin mai 2017, après trois ans de silence, alors que je commençais à me dire que le film ne se ferait pas. Je l’ai interviewé par Skype à la mi-juin (une demi-heure contre un don de 250 dollars) mais sans lui révéler que je critiquais l’expérience. À l’époque je voulais reproduire un de ses écrits dans mon livre (le diaporama) et j’avais besoin de son autorisation pour ça. Et je me disais aussi avec mon producteur qu’on pourrait éditer un petit livret accompagné d’un montage en DVD pour essayer une dernière fois de convaincre des financeurs. Mais je n’étais pas très à l’aise avec l’idée de ne pas révéler le fond du projet à Zimbardo. C’était malhonnête. Et sur les conseils de mon éditeur, je lui ai tout avoué début octobre.

Je lui ai listé ce qui n’allait pas dans son expérience et je me suis excusé de ne pas lui avoir tout dit plus tôt. Il m’a envoyé deux mails très en pétard et m’a dit qu’il ne voulait plus avoir affaire à moi, mais il n’a jamais répondu à mes critiques. Nous n’avons plus de contacts depuis. Je lui ai envoyé début avril un papier en anglais qui résumait mes principales critiques, et il m’a répondu, en tout et pour tout : « I have no interest at all in your writings please no longer correspond with me about this or any related matter ».

CT : Le livre peut apparaître contingent et très éloigné de ton livre précédent, Le maniement des hommes. En fait, il y renvoie d’une certaine manière, non ?

TLT : Dans les deux livres je m’intéresse à la question du « pouvoir ». Mon premier bouquin critiquait les conceptions du pouvoir rivées à la figure de l’État et il analysait un type de pouvoir très différent, le pouvoir managérial. Dans ce deuxième livre, je critique toujours ces conceptions du pouvoir, qu’on trouve en filigrane derrière la plupart des usages savants et populaires de l’expérience : une vision très binaire et anti-autoritaire, le pouvoir qui écrase, qui domine, qui enferme, qui discipline. La littérature sur la prison (et je parle sous ton contrôle !) montre au contraire que même en prison le pouvoir doit négocier son exercice. La domination carcérale, on l’imagine souvent comme une force que les gardiens imposent et que les prisonniers subissent, alors que c’est plutôt un compromis et un échange permanents.

On sait aussi que les dominants sont divisés par des luttes d’influence, des divergences d’intérêt, des personnalités très différentes, et pareil pour les dominés (les prisonniers se distinguent entre eux, par exemple, selon le crime qu’ils ont commis, leur appartenance à un gang, les pédophiles sont très mal vus tandis que les braqueurs sont respectés, etc.). Bref, il y a des dominants chez les dominés et des dominés chez les dominants. Mais Zimbardo ignore complètement ces phénomènes. Il dit lui-même qu’il ne connaît rien à la prison ! Et c’est ce qui fait aussi l’inanité de son expérience : il n’a pas essayé de reproduire une vraie prison, il a créé une situation devant produire en deux semaines, avec des étudiants blancs de la classe moyenne, l’idée caricaturale qu’il se fait de la prison. Le résultat est assez burlesque…

Zimbardo aime bien citer certains films de Frederick Wiseman pour montrer que les institutions écrasent leurs membres et leur imposent des rôles codifiés. À mes yeux, le cinéma de Wiseman montre au contraire que les individus ne sont pas réductibles aux institutions. Ils résistent à leurs fonctions, ils en débordent, ils y injectent des manières d’être et de faire particulières, ils jouent leurs rôles avec une certaine distance. Il y a bien des manières d’appliquer le règlement de l’asile dans Titicut Follies. Et Basic Training, le film de Wiseman sur l’armée sorti juste après l’expérience, montre bien que même une institution brutale et désindividualisante comme l’armée n’arrive pas à faire entrer tous les soldats dans le même moule : il y a les passifs, les récalcitrants, les rebelles, les autoritaires, les enthousiastes, etc.

Mais ce n’est pas ce questionnement sur le pouvoir qui m’a amené à l’expérience. J’en avais entendu parler dans des manuels de management sans m’y intéresser plus que ça. Ce qui m’a amené à l’expérience, c’est l’image. Je m’y suis vraiment intéressé quand j’ai découvert qu’elle avait été filmée, que c’était une sorte d’émission de télé-réalité avant l’heure (c’est ce que Zimbardo a bien compris : pour que son expérience soit bien médiatisée, il fallait des images, et si possible des images choc). Bref, ce livre est sans doute plus proche de mes films que de mon livre précédent. C’est une sorte de found footage scientifique.

CT : Le livre paraît dans un contexte où il est beaucoup question, à tort ou à raison d’ailleurs, de « fake news », ce qui lui confère plus encore une actualité particulière. Comment vois-tu les choses de ce point de vue, c’est-à-dire en quoi ton livre permet-il de nourrir, ou peut-être de déplacer le débat ?

TLT : On dit que regarder des mauvais films est une excellente manière de comprendre ce qui fait un bon film. Eh bien peut-être que se plonger dans une fraude scientifique est une bonne manière de comprendre ce que devrait être la « bonne » science. J’espère aussi que le livre contribuera à rapprocher la sociologie des sciences et la méta-recherche (ou l’épistémologie), c’est-à-dire l’étude scientifique des études scientifiques. Ces deux approches sont combinées dans le livre : d’un côté je décris le travail concret d’un scientifique, et en même temps j’analyse sa méthode et les limites de la démarche expérimentale en psychologie.

Les livres de sociologie des sciences s’arrêtent souvent à mi-chemin : ils décrivent en détail la manière dont les conducteurs utilisent leur véhicule, mais ils ne soulèvent pas le capot. Les méta-chercheurs s’arrêtent eux aussi à mi-chemin, mais en sens inverse : ils soulèvent le capot mais en général ils ne s’intéressent pas aux conducteurs. Le croisement de ces deux disciplines me semble extrêmement prometteur. Il peut produire une « sociologie épistémologique » (ou une « méta-recherche sociologique ») en mariant une analyse de la production et de la diffusion des sciences avec un questionnement de la logique propre à chaque discipline, de ses outils, de ses méthodes, de ses axiomes, de ses présupposés, des raisonnements privilégiés, etc. Toutes les disciplines ont des routines et toutes ont un inconscient. La méta-recherche sociologique a de beaux chantiers devant elle.

Et tu as raison de rappeler qu’il y a plein de débats dans les sciences en ce moment. Il y a eu des fraudes, des plagiats, des rétractations d’articles, des chercheurs corrompus par des lobbies industriels, des publications de canulars, des diplômes bidons, des procès en diffamation visant des chercheurs (comme Alain Garrigou, Jean-Claude Kaufmann, Joseph Weiler ou Christopher Clack). On a vu aussi des scandales de « pop science » et des recherches mises au service du conseil en développement personnel. Et les sciences expérimentales vivent une « crise de la réplication » (replication crisis), autrement dit beaucoup d’expériences ne donnent pas les mêmes résultats quand elles sont reproduites par d’autres. Le cas Zimbardo éclaire plusieurs de ces problèmes, mais il est loin de tous les embrasser. Là aussi, la méta-recherche est pleine de promesses.

Ceci étant, les pratiques scientifiques sont sans doute plus rigoureuses aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Dans les années 1970, la recherche en sciences sociales avait encore souvent des airs de Far West. Aujourd’hui les théories se sont raffinées, les outils se sont développés (notamment avec le numérique), le niveau général de formation scientifique de la population a augmenté. Certes, une « science pure » est impossible. Certes, la recherche est pleine de biais personnels, institutionnels, matériels, financiers, etc. Certes, il faut compter aussi avec la spécialisation à outrance, le clientélisme, le publish or perish, la managérialisation et le poids des intérêts privés. Mais je n’ai pas l’impression de vivre une « crise » de la science. On serait plutôt en plein boom. Ce qui ne va pas sans poser des tas de problèmes, notamment parce que plus il y a de scientifiques et d’articles scientifiques, plus il y a de cas de fraudes. C’est mathématique. Mais on ne peut pas parler de « fake science » comme on parle de « fake news ».

J’espère d’ailleurs que le livre sera pris comme une preuve de la bonne santé de la science (capable de se corriger, même si c’est au bout d’un demi-siècle !). Les scientifiques s’autorégulent sans doute mieux que les journalistes, mais il faut dire que leur tâche est plus facile : ils sont moins nombreux, ils ne travaillent pas dans l’urgence, ils sont moins en prise avec les attentes collectives, ils se contrôlent plus les uns les autres, etc. Ceci étant, il n’y a pas de barrière étanche entre science, journalisme, divertissement et charlatanisme. Il n’y a pas, d’un côté, la science sérieuse et sobre, et de l’autre les bonimenteurs prêts à tout pour faire de l’audimat. Comme le montre bien le cas Zimbardo, un continuum relie la science la plus sérieuse et le divertissement le plus racoleur.

Propos recueillis par Grégory Salle.


«On voit le scientifique intervenir en permanence, il donne même des idées de punitions aux gardiens» (Libération)

Le chercheur Thibault Le Texier a enquêté, a fouillé les archives… et démontre que les conclusions de cette expérimentation si populaire étaient écrites à l’avance.

Depuis les années 70, c’est un grand classique de la psychologie sociale. Enfermez des étudiants «normaux» dans une fausse prison, séparez-les entre gardiens et détenus… et les premiers finiront immanquablement en bourreaux, humiliant les seconds. Très médiatisée, donnée en exemple dans les amphis des universités, reprises dans les manuels de développement personnel, l’expérience de Stanford, menée en 1971 par le professeur de psychologie Philip Zimbardo, démontrait de manière spectaculaire que tout homme, placé dans certaines situations, peut se transformer en monstre. Mondialement connue, l’expérience était pourtant un fake. C’est, en tout cas, ce que démontre Thibault Le Texier, chercheur en histoire de la pensée économique, qui vient de publier Histoire d’un mensonge (aux éditions La Découverte).

Qu’est-ce que «l’expérience de Stanford» ?

En août 1971, un professeur de psychologie de l’université de Stanford, Philip Zimbardo, a recruté une vingtaine d’étudiants pour participer à une «expérience sur les prisons». Il les a assignés, de manière aléatoire, aux rôles de gardiens ou de détenus. Il a donné aux premiers des costumes militaires et des lunettes de soleil, pour les «anonymiser». Il a demandé aux «prisonniers» de mettre des collants sur la tête pour mimer des crânes rasés, des chaînes aux pieds et des blouses sans sous-vêtements, un costume loufoque pour qu’ils se sentent émasculés, impuissants, expliquait-il. Les gardiens ne devaient jamais les appeler par leur nom mais par leur numéro de matricule. Puis il les a tous observés vivre au sein de sa fausse prison : trois bureaux transformés en cellules dans les sous-sols du département de psychologie. Philip Zimbardo, qui jouait le directeur de la prison, a dû interrompre l’expérience au bout de six jours, au lieu des deux semaines prévues. Plusieurs prisonniers étaient tombés en dépression nerveuse, et les gardiens s’étaient transformés en tortionnaires, humiliant les détenus, les réveillant en pleine nuit pour leur faire faire des pompes, frottant leurs couvertures sur des buissons épineux pour qu’ils aient à les éplucher pendant des heures, finissant même par leur demander de mimer des jeux sexuels. Les hypothèses de départ de Zimbardo étaient confirmées au-delà de ses espérances : l’enfermement, l’anonymat des bourreaux et la déshumanisation des victimes provoquent immanquablement la violence. Tout ça, en tout cas, c’est la version officielle.

Aux Etats-Unis, cette expérience est si célèbre qu’elle fait partie de la culture populaire…

Ses résultats sont choquants, inattendus, spectaculaires. C’est ce qui va faire son succès. L’expérience de Stanford est un passage obligé au lycée et à la fac. Un groupe de rock s’appelle Stanford Prison Experiment. Plusieurs films en ont été tirés, dont l’un avec Forest Whitaker et Adrien Brody. Lors du scandale d’Abou Ghraib, Zimbardo a fait le tour des plateaux télé. La révélation des humiliations infligées par des soldats américains à des prisonniers irakiens a provoqué un choc dans l’opinion publique. Face à cette forte demande de sens, le psychologue avait une réponse clé en main : «Nous sommes naturellement bons, c’est notre environnement qui nous pousse à la violence.» Il a, au fond, blanchi les soldats, un discours en résonance avec le discours de gauche de l’époque : c’est la faute de Bush, Cheney et Rumsfeld. Ils ont créé la situation générale qui a rendu possibles de tels actes.

…on la trouve aussi dans de nombreux travaux scientifiques

Elle est souvent citée en appui de la thèse sur la banalité du mal de Hannah Arendt, que ce soit dans les travaux de l’historien spécialiste de l’Holocauste, Christopher Browning, ou du sociologue Zygmunt Bauman. Mais aussi dans des manuels de sociologie, comme celui d’Anthony Giddens. Beaucoup d’enseignants m’ont rapporté que c’est le moment, dans un amphithéâtre, où tous les étudiants lèvent le nez de leur ordinateur. De nombreux manuels de développement personnel s’en sont saisi à leur tour, que ce soit pour parler de l’obésité, du management, des effets de groupe…

Et pourtant, vous démontrez dans votre livre, que c’était un «fake» ?

Totalement. Un mensonge. Philip Zimbardo a toujours affirmé qu’il était à peine intervenu dans son déroulement. Dans une expérience scientifique réussie, le scientifique ne doit pas interférer sur les résultats, ni orienter le comportement des participants vers une conclusion pré-écrite… J’ai fouillé les archives de l’expérience, conservées à Stanford et rendues publiques en 2011 : une quinzaine de boîtes contenant les dossiers des candidats, les enregistrements audio et vidéo de l’expérience, les notes prises jour après jour par Zimbardo et ses assistants, les rapports des gardiens, les questionnaires remplis par tous le dernier jour de l’expérience. Or, contrairement à la version officielle, on voit Zimbardo intervenir en permanence. La veille du premier jour, il a réuni les gardiens pour leur donner un emploi du temps précis, prévoyant les réveils nocturnes des détenus. Il leur donne même des idées de punitions, comme les pompes ou les couvertures pleines d’épines. Il a toujours affirmé que les gardiens avaient inventé leur propre règlement. Les archives prouvent que c’est faux !

Quels sont les biais que vous avez décelés ?

Philip Zimbardo livre des statistiques effrayantes sur la proportion de comportements violents de la part des gardiens. Mais il n’a enregistré que 10 % des six jours de l’expérience : les moments les plus rudes, les tours de garde du gardien le plus brutal, surnommé «John Wayne». Ses statistiques n’ont donc aucun sens. Ses assistants, dès le départ, mettent le doigt sur ces limites : les données sont biaisées vers le spectaculaire. Et le fait même que l’expérience n’ait jamais été reproduite la rend invalide. A titre de comparaison, l’expérience du psychologue américain Stanley Milgram au début des années 60, qui a montré que des citoyens ordinaires étaient prêts à infliger des décharges électriques fatales à un congénère tant qu’un «scientifique» leur demandait de le faire, a été reproduite 780 fois, en testant différentes variables.

En complément des archives de l’époque, vous avez aussi retrouvé une quinzaine de participants. Que vous ont-ils appris ?

Les entretiens m’ont confirmé que les gardiens jouaient un rôle. Ils n’étaient pas spontanément violents, comme le dira Zimbardo. Il leur demandait de jouer une pièce de théâtre, il leur faisait croire qu’ils étaient des expérimentateurs, comme lui, et les plus mous étaient recadrés : «Si tu n’es pas assez dur, tu vas faire échouer l’expérience, et on ne pourra pas aller devant les médias dénoncer les prisons.» Les gardiens savaient donc très clairement quel rôle ils devaient tenir pour bien faire. Et pourtant, malgré ces différentes pressions, seul un tiers des d’entre eux s’est montré agressif… De leur côté, certains détenus «dépressifs» ont été incités à jouer un rôle. Les archives prouvent qu’on leur avait dit qu’ils ne pourraient en aucun cas arrêter l’expérience avant la fin, sauf à tomber malade ou à faire une dépression. Au moins l’un d’eux l’a fait pour sortir de là. L’expérience de Stanford a créé un entre-deux, à mi-chemin entre réalité et fiction. Il n’y a pas eu d’«expérience de Stanford», il y a eu une simulation, une démonstration.

Mais justement, que voulait démontrer Zimbardo ?

A l’époque, les universités sont marquées par la dénonciation de la guerre du Vietnam et la critique des institutions. Philip Zimbardo va surfer sur cette vague, moins par militantisme que par démagogie. Il sent bien l’air du temps libertaire et antipunition et y inscrit son expérience. Ses conclusions sont écrites à l’avance : il veut montrer la nocivité de la prison, plusieurs archives le montrent. Il présente par la suite son expérience comme un «appel à réformer les prisons». «Les prisons sont des institutions totalitaires», dit-il. Un discours qu’il va peu à peu élargir : «L’école est totalitaire» ; «La timidité est une prison» ; «Le langage est une prison»…Cette expérience devient pour lui une formule universelle, la métaphore de toutes les relations de pouvoir : entre docteur et patients, mari et femme, professeur et élèves, employeur et salariés. Il cherche aussi à relier son expérience aux événements historiques – Auschwitz, Attica, génocide du Rwanda. C’est ce qui fait la popularité de l’expérience : c’est un outil de décryptage du monde très simple à manier mais très puissant.

Vous remettez aussi cette mise en scène dans le contexte du boom de la psychologie sociale aux Etats-Unis. Pourquoi ?

A l’époque, se joue un débat assez violent entre les psychologues de la personnalité – si une personne a des troubles, ils sont dus à son psychisme, à son histoire personnelle, voire génétique – et les psychologues sociaux – nous sommes le produit de notre société, il faut replacer l’individu dans le contexte de sa classe sociale, de sa famille. La psychologie sociale se développe après la Seconde Guerre mondiale, notamment en réaction aux massacres et au totalitarisme. Philip Zimbardo va faire de son expérience une arme contre la psychologie de la personnalité : il dit avoir sélectionné des gens «normaux» qui se sont transformés en monstres. C’est bien la preuve que c’est la situation dans laquelle ils ont été plongés qui a produit cette violence. C’est aussi une époque où les expériences deviennent la lingua franca de la psychologie. Pour qu’un résultat soit admis au sein de la discipline, il faut qu’il ait fait l’objet d’une expérimentation. Comme en biologie, l’expérience de laboratoire devient une sorte de microscope faisant accéder le savant à la vérité scientifique. Ça peut pousser certains psychologues à monter des protocoles abracadabrants pour essayer de démontrer telle ou telle hypothèse. Il est assez surprenant de voir des expériences, qui tiennent souvent du théâtre et de la télé-réalité, devenir les instruments privilégiés des psychologues pour produire de la science.

Vous n’êtes pas le premier à montrer les failles de cette expérience. Comment expliquer qu’elle passe encore pour une vérité scientifique ?

Au sein de la communauté des psychologues, il y a eu une relative omerta. Personne ne voulait dénoncer un collègue au rôle si stratégique. Philip Zimbardo était un grand vulgarisateur, qui passait bien dans les médias, et qui a rédigé le manuel de psychologie le plus populaire pendant quarante ans aux Etats-Unis, une sorte de Lagarde et Michard de la discipline. Son rôle de pédagogue est beaucoup plus reconnu que son rôle de scientifique. A Stanford, il avait été recruté pour attirer des étudiants en cours de psychologie, ce qui était très important pour ses collègues : plus un département compte d’étudiants et plus il a droit à des financements, plus il a d’importance à l’assemblée des professeurs, etc. Ça fait cuisine interne quand on en parle, mais c’est ça aussi la science !

En jeu, il y a aussi les financements que l’armée alloue massivement à l’université pendant la guerre froide…

Dans les années 50-60, avec la guerre de Corée, le choc de Spoutnik et la peur nucléaire, l’armée américaine a bénéficié de financements gigantesques. Elle a arrosé universités, et départements de psychologie en particulier. Elle en a besoin. La Seconde Guerre mondiale a laissé un contingent d’anciens combattants traumatisés que l’on voulait réintégrer à la société. L’armée espère aussi que la psychologie permettra de développer des armes de propagande, de favoriser la discipline des jeunes recrues. Même si les fonds commencent à se tarir dans les années 70, et malgré ses déclarations pacifistes, Zimbardo a financé son expérience avec l’argent de la marine américaine, qui en utilisera abondamment les enseignements.

Et comment expliquer la légitimité dont l’expérience a bénéficié au-delà de Stanford ?

Parmi les chercheurs qui la citent, rares sont ceux qui ont lu les articles originaux publiés par Zimbardo. C’est un cas qu’on reprend de manuel en manuel. Cette expérience a une telle force de séduction. Elle est à la fois vertigineuse : «Moi aussi, je peux être un bourreau», et déculpabilisante : «Mais, ce n’est pas vraiment de ma faute, c’est le système». Son pouvoir de séduction est émotionnel, en plus de bénéficier du label «scientifiquement prouvé». Je suis prêt à parier que mon livre n’empêchera pas l’expérience de continuer à vivre et à être citée, utilisée, médiatisée, comme une preuve que nous sommes tous des tortionnaires en puissance.

Le sommes-nous vraiment ?

Je n’en sais rien. Mais je suis certain, en revanche, que l’expérience de Stanford ne démontre rien de tel.

Sonya Faure

Rencontre avec Hélène Courtois, géographe du cosmos

La méthode scientifique – Hélène Courtois, géographe du cosmos (France Culture)

Comment le superamas de galaxies Laniakea a-t-il été découvert et dans quel contexte? Quelles sont les nouvelles connaissances qu’elle nous a permis de mettre en évidence ? Quid des forces répulsives et attractives provenant d’entités lointaines exercées sur notre galaxie ?

Elle est notre deuxième grande exploratrice de la semaine : exploratrice au sens géographique du terme, ou plutôt cosmographique car grâce à ses travaux, nous savons un peu mieux où nous nous situons dans l’Univers, à des distances assez vertigineuses. En effet, après le système solaire, il y a notre galaxie, la Voie Lactée, incluse dans un Groupe Local, lui-même compris dans un ensemble d’environ 1 milliers d’autres galaxies, le superamas de la Vierge, qui est lui-même inclus, depuis sa découverte par notre invitée en 2014, dans un superamas encore plus vaste, nommé Laniakea.

Cette découverte lui a valu d’être classée dans la liste des 50 personnalités les plus influentes de France : Hélène Courtois est notre invitée pour l’heure qui vient. Bienvenue dans La Méthode Scientifique

  • Hélène Courtois – Astrophysicienne spécialisée en cosmographie à l’Institut de physique nucléaire de Lyon

Bébés sur mesure

Il est désormais médicalement possible de choisir le sexe de son enfant, et jusqu’à la couleur de ses yeux, en opérant une sélection des embryons avant l’implantation : une enquête stupéfiante dans le monde des bébés à la carte, qui questionne le pouvoir démiurgique de l’homme sur la nature.

En 1978, le premier bébé-éprouvette voyait le jour au Royaume-Uni dans une tempête de polémiques. Moins de quarante ans après, la fécondation in vitro (FIV) représente 3 % des naissances dans les pays occidentaux. Pour assouvir leur désir d’enfant, les couples stériles, homosexuels ou atteints de maladies héréditaires se tournent vers la procréation médicalement assistée, voire la gestation pour autrui.

Mais une autre révolution est en cours : il est désormais possible de choisir le sexe de son enfant, et jusqu’à la couleur de ses yeux, en opérant une sélection des embryons avant l’implantation. Parallèlement, en 2015, le Parlement britannique a donné son feu vert à la mise en œuvre du protocole des bébés à trois ADN, provenant de trois parents, pour lutter contre une maladie génétique. Tandis que la firme américaine OvaScience planche sur la production d’ovules à partir de cellules souches, une start-up lyonnaise, Kallistem, parvient déjà à fabriquer des spermatozoïdes humains in vitro. Des millions d’embryons pourraient ainsi être produits et passés au « screening » (dépistage) génétique. Plus stupéfiant : la technologie CRISPR, qui permet de corriger l’ADN en vue de traiter des pathologies, a récemment été utilisée par une équipe chinoise sur des embryons humains. S’ils n’ont pas vocation à être implantés, ceux-ci ouvrent néanmoins la voie aux bébés génétiquement modifiés…

De l’Inde aux États-Unis en passant par la France, cette enquête limpide et saisissante dresse un état des lieux scientifique, économique et philosophique de la procréation médicalement assistée, entre avancées et dérives. Appuyée par les témoignages d’experts, elle pointe la nécessité d’engager un vaste débat de société face à cet effrayant glissement eugéniste.

Histoire de l’exploration spatiale

Des cartes de l’histoire de l’exploration spatiale (Pacha cartographie)

L’histoire débute en 1957 lorsque les Soviétiques lancent le premier satellite artificiel au monde : Spoutnik 1. Explorer 1, son petit frère américain se place en orbite un an plus tard, en 1958. L’étape suivante est franchie en 1961 avec l’envoi du premier être humain dans l’espace, Youri Gagarine. Son vol dure 108 minutes et il atteint l’altitude extraordinaire (pour l’époque) de 327 kilomètres. Il faudra ensuite attendre encore 8 ans pour qu’en 1969 l’astronaute Neil Armstrong fasse faire un saut de géant à l’humanité en allant marcher sur la Lune.

La carte ci-dessous, que l’on doit à 5W Infographics, est une spectaculaire mise à jour d’un ancien graphique de National Geographic de 2012 retraçant l’histoire de la l’exploration spatiale.  Elle montre avec brio toutes les visites, habitées ou non, faites à nos plus proches voisins parmi les astres. Vous la trouverez en haute résolution ici.

Chacun des cercles orbitaux concentriques représente une mission et l’on voit bien que la destination la plus à la mode reste notre cher satellite lunaire. La carte de 5W Infographics l’illustre fort bien en montrant qu’il constitue aujourd’hui « the place to be » pour les pays émergents au niveau spatial. Ainsi, à la domination des missions russes et américaines (orbites rouges et oranges) avant les années 1990 ont succédé les tracés turquoise, violet et vert et bleu correspondant aux missions européennes, japonaises, chinoises et indiennes.

Malgré les belles réussites des voyages lunaires, l’exploration spatiale humaine n’en est qu’à ses balbutiements et nous sommes encore loin de maîtriser les technologies nécessaires, en attestent les nombreux échecs qu’ont connus les divers programmes martiens. En effet, parmi les quelques 55 missions qui ont été lancées à destination de Mars depuis 1960 moins de la moitié d’entre elles (25) a réussi à atteindre la planète rouge… L’ESA et la NASA comptent tout de même un assez grand nombre de réussites alors que l’agence spatiale russe (anciennement soviétique) n’a quasiment subie que des échecs.

Notre soif de connaissances nous a également poussée à envoyer des robots visiter des corps célestes plus lointains. Les sondes Pioneer, Voyager et autres Juno sont ainsi parties explorer nos proches voisines que sont Jupiter, Saturne, Uranus ou encore Neptune.

La route vers les étoiles est encore longue et parsemée d’embuches, mais le chemin parcouru est déjà impressionnant. De nouveaux programmes sont d’ores et déjà dans les cartons: l’ESA (European Space Agency) qui a pris confiance après la belle réussite de la mission Rosetta et Philae, va par exemple s’associer à sa grande sœur la NASA (National Aeronautics and Space Administration) pour mener conjointement un programme d’atterrisseur sur Europe, une des lunes de Jupiter. La prochaine étape majeure étant certainement un vol habité vers Mars soutenu par la NASA mais également par l’entreprise privé SpaceX du fantasque milliardaire Elon Musk.

Le bas de la carte nous montre la position relative de ces robots lancés à pleine vitesse dans l’espace. La carte datant de 2012 chacun de ces véhicules est en fait aujourd’hui plus avancé! En témoignent les quelques beaux clichés de la planète naine Pluton et de sa lune Charon que vient de nous envoyer la sonde New Horizon.

La seconde carte, dénommée « Chart of cosmic exploration » nous renseigne sur toutes les grandes missions spatiales depuis la mission Luna 2 en 1959 et jusqu’au DSCOVR (Deep Space Climate Observatory) de 2015.

La carte retrace les trajectoires de chaque orbiter, lander, rover, flyby et impactor qui ont quitté l’orbite terrestre au cours de l’histoire et accompli avec succès leurs missions. Toutes les illustrations sont réalisées à la main et associent des vues des planètes explorées à un catalogue exhaustif des engins spatiaux ayant parcouru les étoiles depuis le milieu du siècle dernier.

La version en HD se trouve ici et si vous aimez ce poster vous pouvez vous le procurer ici.

Guillaume Sciaux – Cartographe géomaticien professionnel & indépendant chez Pacha cartographie

Hervé Juvin – Les perspectives du transhumanisme

Conférence d’Hervé Juvin, essayiste et économiste français, au Parlement européen le 31 janvier 2017

La condition politique repose sur la séparation des groupes humains qui assure leur diversité. Jusqu’ici cette séparation entre les hommes provenait de la langue, des mœurs, des lois et des cultures, et se traduisait par le phénomène universel de la frontière : on traçait des séparations matérielles entre «nous» et les «autres». Il s’agissait d’une séparation géographique, matérielle, et horizontale.

Depuis une trentaine d’années, on assiste à un phénomène nouveau, une forme de transgression qui se traduit par le « tout est possible » ou « le monde est à nous ». Tout cela est en train de faire naitre une nouvelle séparation qui bouleverse radicalement tout ce qui faisait société.  Cet espoir un peu fou, c’est le transhumanisme : il propose de s’affranchir totalement de la condition humaine et veut en finir avec toutes les limites, toutes les déterminations de la nature.

Cette idéologie des « trans » vise à construire un homme hors-sol, délié de toute origine, et déterminé uniquement par sa propre volonté. C’est le retour du mythe de l’homme nouveau appuyé sur un délire scientiste qui voudrait que chacun soit à lui-même son petit Dieu autocréateur, pur produit de son désir, de ses intérêts ou de sa volonté propre.

C’est cela, la « grande séparation » : la fabrique d’un homme sans origines, sans liens et sans foi, mais qui a chaque instant se choisit lui-même et choisit qui il est.

Enquête sur le totalitarisme de demain.

Version mp3 – Ekouter.net