Hervé Juvin – Les perspectives du transhumanisme

Conférence d’Hervé Juvin, essayiste et économiste français, au Parlement européen le 31 janvier 2017

La condition politique repose sur la séparation des groupes humains qui assure leur diversité. Jusqu’ici cette séparation entre les hommes provenait de la langue, des mœurs, des lois et des cultures, et se traduisait par le phénomène universel de la frontière : on traçait des séparations matérielles entre «nous» et les «autres». Il s’agissait d’une séparation géographique, matérielle, et horizontale.

Depuis une trentaine d’années, on assiste à un phénomène nouveau, une forme de transgression qui se traduit par le « tout est possible » ou « le monde est à nous ». Tout cela est en train de faire naitre une nouvelle séparation qui bouleverse radicalement tout ce qui faisait société.  Cet espoir un peu fou, c’est le transhumanisme : il propose de s’affranchir totalement de la condition humaine et veut en finir avec toutes les limites, toutes les déterminations de la nature.

Cette idéologie des « trans » vise à construire un homme hors-sol, délié de toute origine, et déterminé uniquement par sa propre volonté. C’est le retour du mythe de l’homme nouveau appuyé sur un délire scientiste qui voudrait que chacun soit à lui-même son petit Dieu autocréateur, pur produit de son désir, de ses intérêts ou de sa volonté propre.

C’est cela, la « grande séparation » : la fabrique d’un homme sans origines, sans liens et sans foi, mais qui a chaque instant se choisit lui-même et choisit qui il est.

Enquête sur le totalitarisme de demain.

Version mp3 – Ekouter.net

Michel Pastoureau – L’Eglise et la couleur

Cette semaine la Foi pris au mot vous propose de réfléchir à la couleur.

Pourquoi la couleur du temps ordinaire est-elle le vert et pourquoi célèbre-t-on les ordinations en rouge ? Pourquoi la Vierge Marie est-elle habituellement vêtue de bleu et de blanc sur les statues récentes ? Pourquoi se marie-t-on en blanc ?

Les couleurs ne sont pas uniquement affaire de goût et d´esthétisme, elles sont codées et ces codes remontent souvent à des siècles. Partir à leur découverte, c’est mobiliser une partie de l´histoire culturelle de notre civilisation occidentale.

Un invité exceptionnel pour répondre à ces questions, Michel Pastoureau, historien médiéviste, spécialiste de la symbolique des couleurs, des emblèmes, et de l’héraldique.

KTO – La foi prise au mot

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L’invention de la tradition halal

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Le Marché halal ou l’invention d’une tradition – Florence Bergeaud-Blackler (Seuil)

Du simple rituel d’abattage au tourisme halal, en passant par les aliments, les médicaments et la mode, le marché halal s’étend sur tous les continents. La liberté d’interprétation des textes dont bénéficiaient les autorités religieuses traditionnelles a été peu à peu remplacée par un espace normatif où le fidèle n’aurait le choix que de chercher le halal et d’éviter ce qui ne l’est pas.

Et la surveillance qui s’exerce sur les produits charia-compatibles par le biais d’intermédiaires mi-marchands mi-religieux s’applique désormais aussi aux conduites de leurs acheteurs.Qu’est-ce qui a rendu possible un tel élargissement du « système halal », faisant de tout fidèle musulman un consommateur, et de l’Umma une puissance économique ?

Du cœur des abattoirs jusqu’aux comités normatifs où se décident nos politiques économiques, ce livre brillant et passionnant raconte la rencontre improbable entre deux utopies de la fin du XXe siècle, le fondamentalisme islamique et le néolibéralisme.

Montrant que la récente invention du marché halal n’aurait pas été possible si les intérêts marchands n’étaient pas passés avant la neutralité de l’État et la liberté religieuse, il décrypte également les enjeux des controverses qui divisent la société française : l’abattage rituel et le bien-être animal, les repas halal dans les institutions publiques ou les entreprises, etc.

Florence BERGEAUD-BLACKLER (site)

Docteur en anthropologie, chargée de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRSà l’Institut de Recherche et d’Etude sur le Monde Arabe et Musulman (IREMAM).


Florence Bergeaud-Blackler : «Le halal est né industriel, fruit du néolibéralisme et du fondamentalisme» (Libération)

Pour l’anthropologue, qui publie «le Marché halal ou l’invention d’une tradition», l’apparition de ces produits «licites» est récente et sert les intérêts des industriels et des franges rigoristes de l’islam. Un «vent mauvais» pour la démocratie, estime la chercheuse.

Selon une enquête publiée par l’Institut Montaigne en septembre, 70 % des musulmans interrogés déclaraient «toujours» acheter de la viande halal, et seulement 6 % ne jamais le faire. «Le marché est en pleine expansion depuis les années 90, mais il y a pourtant une réticence française à l’étudier», regrette l’anthropologue au CNRS Florence Bergeaud-Blackler. Son livre le Marché halal ou l’invention d’une tradition (Seuil), qui paraît cette semaine, est le résultat de vingt ans de recherches, le plus souvent financées par des subventions européennes, faute d’en obtenir en France. Pour elle, l’alliance entre néolibéralisme et fondamentalisme religieux a accouché d’un marché inquiétant : le halal s’étend sans cesse et devient un moyen de contrôle des comportements des consommateurs. Dans cette vision très déterministe de la société, l’islamic way of life peut jouer contre la démocratie, conclut-elle à la fin de son ouvrage. Des affirmations qui peuvent être récupérées par tous ceux qui s’alarment de l’essor de l’islam en France, extrême droite en tête. La chercheuse le sait bien et le redoute.

Qu’est-ce que le halal ?

Halal signifie «licite» ou «permis» en arabe, c’est l’antonyme de haram, illicite. L’usage théologique du mot désigne la liberté du permis, ce que le musulman peut faire. Mais le marché a transformé le sens du halal, en définissant halal comme le prescrit, pour être un «bon» musulman. Il n’existe pas de norme halal. Chacun reconnaît qu’il existe du halal, aussi bien les religieux, les marchands que les politiques, mais personne n’est capable de dire ce que c’est. J’appelle cela une «convention» du halal.

Pourquoi dites-vous que le halal est une tradition inventée récemment ?

Je parle d’invention du «marché halal» dans le sens où l’on n’a pas affaire à une coutume ancienne importée des pays musulmans. Ce marché n’a jamais existé dans le monde musulman avant que les industriels ne l’y exportent. La convention du halal naît au tournant des années 70-80. Deux idéologies triomphent sur la scène internationale : d’un côté, le fondamentalisme musulman, avec notamment la proclamation de la République islamique d’Iran en 1979, et, de l’autre, le néolibéralisme, avec Thatcher et Reagan. Cette rencontre, qui n’était pas programmée, va permettre à ces deux idéologies de travailler de concert à la fixation d’un protocole industriel halal. L’agence de certification de la viande halal, un hybride économique et religieux, en est l’acte de naissance : elle dit le licite et l’illicite à la place de la tradition jurisprudentielle islamique bien plus complexe. Elle institutionnalise le contrôle par les musulmans de l’abattage industriel dans les pays occidentaux.

Comment les industries occidentales ont-elles accepté ce contrôle ?

Lorsque Khomeiny arrive au pouvoir en Iran, il interdit toutes les viandes importées d’Occident au motif qu’elles sont illicites. Mais sa décision menace l’équilibre alimentaire de son pays. Ce chef d’Etat se ravise et impose un contrôle halal. Concrètement, l’Iran envoie des mollahs pour mettre en place un protocole islamique sur des chaînes industrielles tayloristes de Nouvelle-Zélande ou d’Australie. D’autres pays musulmans, comme l’Egypte ou l’Arabie Saoudite, vont eux aussi imposer leur contrôle «islamique» pour ne pas être en reste. Le principe d’un abattage halal est créé, ce que les classiques n’avaient jamais fait : ils se contentaient de discuter à partir du corpus religieux des façons d’abattre qui plaisent à Dieu et de proscrire les autres. Là, l’abattage halal industriel est rationalisé : il consiste en la section des jugulaires et carotides de l’animal tourné vers La Mecque par un musulman. Il y a ensuite des variations. Dans un nombre croissant de cas, l’animal ne doit pas être étourdi.

D’autres pays ont tenté de fixer leur norme pour accroître leur autorité dans le monde musulman…

La Malaisie est devenue un centre du halal mondial dans les années 90. Des ingénieurs de l’agroalimentaire travaillant pour Nestlé l’ont aidée à mettre en place l’ingénierie nécessaire. Le pays a aussi élargi le périmètre du halal en travaillant à la publication, en 1997, des «directives halal» du Codex alimentarius, un organe néolibéral qui codifie les normes alimentaires pour permettre leur circulation dans le monde. La Malaisie fait entrer le principe de pureté : seuls les aliments qui ne contiennent ou ne sont pas contaminés par des produits interdits (porc, alcool, protéines qui ne sont pas issues d’un abattage selon la loi islamique) peuvent être halal. Cela exclut une grande partie des aliments industriels qui comportent des colorants, exhausteurs de goûts et autres additifs ! Presque toute l’industrie alimentaire devient halalisable. Parallèlement, la Turquie développe le tourisme halal et la mode islamique. Puis, à partir de 2010, les Emirats arabes unis établissent un lien avec la finance islamique pour promouvoir l’«économie globale islamique».

Et en France, comment s’est constitué le marché ?

Il a d’abord adapté ses chaînes d’abattage pour exporter vers les pays musulmans. Puis cette offre s’est tournée vers le marché intérieur dans les années 90, au moment même où des crises sanitaires importantes comme l’encéphalopathie spongiforme bovine et la fièvre aphteuse frappaient l’industrie. En surproduction de carcasses, la filière viande a commencé à convoiter les millions de musulmans de France.

L’offre, plutôt que la demande des consommateurs, a créé le marché ?

Non, les deux vont de pair. Ce que j’appelle l’espace alimentaire musulman a longtemps été marqué par le seul interdit du porc. L’abattage rituel était surtout pratiqué lors des cérémonies. Les boucheries islamiques se sont développées assez tardivement à la suite de la réislamisation des années 80. L’offre de halal va rencontrer la demande de la diaspora, pour laquelle la cuisine est une façon de protéger l’intégrité de sa culture, et la stratégie des groupes fondamentalistes qui voient bien que la clôture alimentaire peut aussi être une clôture communautaire. J’ai mené une enquête en 2005 (1) lors du rassemblement de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) au Bourget (Seine-Saint-Denis) : 85,9 % déclaraient manger de la viande et des produits carnés exclusivement halal. Le congrès de l’UOIF n’est certes pas représentatif de l’ensemble des musulmans, mais il réunit une population familiale qui dépasse largement l’audience des seuls Frères musulmans. A une époque où l’on croyait que la sécularisation ferait disparaître ces pratiques, ces chiffres considérables ont suscité le scepticisme. D’autres études l’ont confirmé. Une étude de l’Institut Montaigne a montré en 2016 que plus de 40 % de musulmans pensent que manger halal est l’un des cinq piliers de l’islam… ce qui est inexact.

Comment le droit français a-t-il fait une place au halal ?

Il n’existe pas dans la législation française de reconnaissance stricto sensu de l’abattage rituel – qu’il soit casher ou halal. Mais, en 1964, la loi a instauré une dérogation à l’étourdissement des bêtes pour des raisons religieuses, à l’origine pour le casher. Même si ces pratiques semblent se réduire, des abattoirs européens font du «tout halal» pour faire des économies. Ils évitent les changements de chaîne et peuvent indifféremment distribuer du halal à leurs clients musulmans ou à des grossistes conventionnels. La réglementation européenne n’oblige pas d’étiquetage particulier.

Vous vous inquiétez de l’émergence d’une nouvelle génération de halal, que vous appelez le «halal ummique». Qu’est-ce que c’est ?

Jusqu’aux années 2000, le halal reposait sur un modèle «inclusif» : les produits peuvent être fabriqués par des non-musulmans à condition qu’ils respectent certaines normes et certifications. Puis, sous la pression de pays comme la Turquie, les pays du Golfe ou les Emirats arabes unis, le modèle ummique a commencé à s’imposer : il faut que la production soit sous le contrôle et la responsabilité des musulmans. Dans le premier cas, on a un halal pour les musulmans. Dans le second cas, un halal par les musulmans. Le halal devient peu à peu un moyen de contrôler non seulement des objets, mais aussi des comportements. En France, à partir de 2007-2008, des associations de consommateurs musulmans voient le jour : certaines véhiculent une «éthique musulmane» de la consommation.

Le halal est-il selon vous forcément fondamentaliste ?

Le fondamentalisme se caractérise par un rapport littéral aux textes et par le fait qu’il se définit comme l’orthodoxie : toutes les autres formes religieuses sont pour lui des déviances. C’est cette logique qui a permis à la convention halal d’exister : l’idée qu’il n’existe qu’une seule façon d’abattre un animal. Dès le départ, cette pratique est donc une idée fondamentaliste, qui va devenir, dans son développement ultérieur, quasi totalitaire : elle doit gouverner l’ensemble de la vie du croyant. Bien sûr, ce n’est pas toujours dit de cette façon, les manuels de marketing islamique parlent plutôt de halal way of life.

Certains chercheurs comme Olivier Roy estiment que le halal est le signe d’une sécularisation de l’islam. Vous pensez au contraire qu’il amène les musulmans à se couper des autres…

Olivier Roy et d’autres disent plutôt, mais je résume, que la norme halal est une sorte d’avatar occidental. Ce serait vrai si ces produits de consommation étaient inertes. Or, ils sont accompagnés tout au long du processus marchand par un discours religieux fondamentaliste, et ceci dans les domaines alimentaire, vestimentaire, cosmétique. Ce discours religieux peut être euphémisé pour mieux s’exporter, la pudeur transformée en «modestie», un terme plus flatteur.

Vous dites que les personnes qui consomment halal sont dans «l’évitement social». Pourquoi ?

Diviser en deux l’espace entre le permis et l’interdit crée une certaine anxiété sociale et conduit à des conduites d’évitement. Quand vous mangez exclusivement halal, vous pouvez éviter d’inviter quelqu’un qui ne mange halal chez vous par crainte qu’il vous invite à son tour. C’est d’autant plus vrai que ces conduites d’évitement sont accompagnées d’un discours de rejet de la nourriture «impure». La confusion entre halal et pureté est préoccupante. Heureusement, ce n’est pas toujours le cas.

Le marché casher ne pose pas tant de problèmes à vos yeux ?

Les deux marchés ne sont pas comparables. La casherout est née il y a plusieurs siècles, avant l’industrialisation. La séparation entre fonctions marchande et religieuse est instituée, même si elle peut être transgressée, et elle a fonctionné pendant des siècles. Le marché halal, lui, est né industriel, fruit du néolibéralisme et du fondamentalisme, il n’y a pas de séparation claire. La norme halal est prise dans une surenchère marchande et religieuse. Personne ne contrôle l’extension du halal, mais elle intéresse beaucoup les promoteurs de l’«économie globale islamique» !

Ne craignez-vous pas que votre livre alimente la psychose anti-musulmans ?

Cette politisation de l’islam est doublée d’une marchandisation du patrimoine culturel et intellectuel musulman. C’est un phénomène très inquiétant. Parce que ceux qui en profitent sont, outre les marchands spéculateurs, les fondamentalistes qui ont pour projet d’imposer cette forme dogmatique de l’islam dont se nourrissent les groupes identitaires d’en face pour organiser cette peur des musulmans. Mon livre veut donner les outils de compréhension à tous les autres, musulmans ou non, pour résister à ce mauvais vent qui peut tourner très mal. Lors d’une récente enquête du côté de Bordeaux, où j’ai fait mes premiers pas d’ethnographe il y a vingt ans, des jeunes mères turques m’ont confié : «Avant, on ne mangeait pas halal, nos parents ne savaient pas, ils se trompaient.» C’est contre la perte de mémoire, contre la haine de soi et du passé que sèment les fondamentalistes que j’ai écrit ce livre.

(1) Auprès de 576 hommes et femmes musulmans résidant en France.

Sonya Faure , Maryam El Hamouchi


«Le marché halal est une invention de la mondialisation» (Le Monde des religions)

Propos recueillis par Alice Papin – publié le 06/01/2017

Le marché halal n’est pas issu d’une tradition religieuse ancestrale, mais de la rencontre entre deux idéologies, le néolibéralisme et le fondamentalisme, observe l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler dans Le Marché halal ou l’invention d’une tradition*.

Vous soulignez dans votre ouvrage qu’ « en Europe occidentale, jusqu’aux années 80, la plupart des autorités musulmanes considéraient les nourritures des gens du Livre (juifs, chrétiens, musulmans) comme halal, à l’exception du porc ». Comment, en moins de trente ans, avec l’émergence du marché halal, l’espace alimentaire musulman s’est-il refermé ?

En effet, jusqu’à cette époque, la position dominante était celle de la fatwa dite « du Transvaal » de Muhammad Abduh (1849-1905), écrite peu avant sa disparition. Le père du réformisme musulman ne voyait aucune objection à ce qu’un fidèle consomme la viande des animaux abattus par des gens du Livre, hormis du porc. Ainsi, dans les pays de tradition chrétienne, un musulman pouvait partager aisément sa table avec d’autres.

Cette situation deviendra plus délicate avec l’invention du marché halal à la fin des années 1970, lorsque les mouvements fondamentalistes rencontreront le marché néolibéral mondialisé. L’entente entre ces deux idéologies se scellera par la spécialisation d’un espace alimentaire musulman : les uns pour ériger des frontières symboliques entre les musulmans et les non-musulmans, les autres pour pénétrer les marchés des pays musulmans.

C’est en Iran, après la Révolution islamique de 1979, qu’a débuté cette collaboration atypique. Depuis peu au pouvoir, l’ayatollah Khomeyni interdit l’importation de viandes en provenance de pays occidentaux sous prétexte qu’elles sont illicites. Pour autant, cette annonce symbolique ne sera pas suivie d’effet, car trop impopulaire, notamment auprès des classes moyennes iraniennes. Le nouveau président de la première République islamique, modèle de tous les courants islamistes du monde, a alors cette idée brillante : imposer son contrôle islamique directement dans les abattoirs des exportateurs impies. L’Australie et la Nouvelle-Zélande vont donc accepter ce deal avec l’Iran, escomptant un avantage compétitif pour exporter vers d’autres pays musulmans. La chaîne d’abattage dite « halal » passe sous contrôle musulman, mais en terres infidèles. C’est la naissance du halal, le début de son expansion. Plus tard, l’Égypte, la Malaisie et l’Arabie saoudite imposeront également un mode d’abattage islamique sous leur contrôle.

Entre ces deux idéologies, le néolibéralisme et le fondamentalisme, l’une prend-elle le dessus sur l’autre ?

Fondamentalisme et néolibéralisme sont dans un rapport d’affinité élective, pour reprendre l’expression du sociologue Max Weber. Elles travaillent de concert, mais ne visent pas les mêmes fins. En témoignent les initiatives de mise en place d’une « norme halal » par l’Iso (Organisation internationale de normalisation), par le comité européen de normalisation ou l’Association française de normalisation (Afnor). Dans ces commissions qui rassemblent des « parties intéressées » du marché de la régulation et des organisations non gouvernementales, siègent uniquement des mouvances fondamentalistes ayant un rapport littéral et exclusif à la norme. Les autres composantes de l’islam, libérales ou soufies, ne peuvent pas concevoir une norme religieuse industrielle.

Toutefois, « affinité » ne veut pas dire systématiquement « entente ». Par exemple, les représentants et associations islamiques ne viennent plus à la commission de l’Afnor. Non parce qu’ils ne sont pas en accord avec le principe de normalisation industrielle du halal, mais parce qu’ils ne sont pas, pour le moment, dans un rapport de force favorable pour faire accepter leurs directives.

La jurisprudence islamique (fiqh), qui se base sur la Sunna – l’ensemble des paroles et actes du Prophète – et le Coran, témoigne de l’importance accordée par les musulmans à la façon d’abattre les animaux. Les exégètes n’ont-ils pas cherché à imposer des consignes précises sur l’alimentation halal ?

Quelle quantité d’alcool peut-on tolérer ? Doit-on sectionner une ou deux jugulaires ? Un chrétien, un esprit déséquilibré, une femme ou un mineur peuvent-ils mettre à mort un animal ? Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les exégètes musulmans, issus des différentes écoles juridiques (hanafite, malékite, shâfi‘ite, hanbalite) discutent librement sur des aspects symboliques et techniques de l’abattage rituel. Ces savants cherchent bien sûr une vérité religieuse, mais, à l’exception de quelques mouvements minoritaires, ils ne souhaitent pas figer une normehalal, établir un modèle unique. L’idée même de norme halal ne prend sens que pour un courant de pensée qui prétend qu’il n’existe qu’une orthodoxie, qu’une seule voie droite et licite pour sauver son âme. C’est l’une des caractéristiques du fondamentalisme religieux. Le marché halal s’abreuve de cette idéologie-là, la nourrit et la propage.

Dans la mise en place de ce phénomène multifactoriel, vous pointez du doigt le rôle actif et oublié des femmes en Europe. Quel était-il ?

L’offre industrielle de viande halal, visant d’abord l’exportation vers les pays musulmans, a rencontré assez rapidement une demande des populations installées en Europe. Arrivées plus nombreuses avec le regroupement familial des années 1980, les femmes ont joué un rôle dans la mise en place des commerces de proximité et notamment des boucheries halal. À travers leur cuisine, les mères ont érigé une barrière alimentaire, en excluant bien sûr le porc, mais aussi d’autres viandes non halal puisque celles-ci seraient illicites selon l’islam. Il s’agit d’un réflexe de protection identitaire et culturel caractéristique des groupes migrants. Par la suite, le petit commerce, l’industrie et des groupes religieux ont transformé cette barrière en frontière avec ses gardes : les agences de certification halal. Ces intermédiaires ont pour rôle de déclarer aux populations ce qui est halal – licite – ou, au contraire, haram – illicite.

Dans de votre ouvrage, vous évoquez « un élargissement du périmètre du halal ». Qu’entendez-vous par cette expression ?

En 1997, après la publication des directives halal du Codex alimentarius, l’organisme de clarification des normes alimentaires reconnu par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le périmètre du halal s’est élargi au-delà de la viande et des produits carnés. Sont dorénavant « interdits » non seulement les viandes abattues de manière non islamique, mais aussi tout ce qui contient de l’alcool et des protéines animales non rituelles, y compris en dose infime. Ce qui constitue, de nos jours, la plupart des produits avec additifs, colorants et exhausteurs de goût. Les normes du Codex sont inspirées d’une conception rigoriste d’origine malaisienne, un pays réislamisé de façon autoritaire dans les années 1980, qui vend aujourd’hui de l’eau halal, c’est-à dire embouteillée dans un environnement non contaminé par de l’illicite. Cela peut faire rire en Europe, mais mes indicateurs m’incitent à penser que cette conception arrivera ici aussi.

Pourquoi pourrait-elle se développer en France ?

Dans mes enquêtes, j’observe cet élargissement du périmètre du halal tout comme une baisse de la convivialité. Ainsi, peut-on se demander : pourquoi une part de la population musulmane y compris non pratiquante, adhère à cette conception de plus en plus restrictive et séparatiste du halal ? Cette adhésion va de pair, sans doute, avec un sentiment d’exclusion et de séparation qui augmente au lieu de diminuer logiquement avec l’intégration sociale et culturelle des générations. Le racisme demeure une réalité pour ces populations.

Ce sentiment est renforcé, de plus, par un discours victimaire véhiculé par des groupes islamistes qui font croire que l’adhésion à l’islam est la raison de cette exclusion : « Si vous êtes stigmatisé, c’est pour le seul fait d’avoir choisi la religion de vérité. » Ce sentiment d’élection est très culpabilisateur. Pour manger conformément à sa religion, le musulman doit, entre autres, rechercher le halal ou montrer au moins qu’il le recherche, éviter d’inviter un non-musulman s’il ne veut pas être à son tour convié à dîner chez lui. Ces conduites quotidiennes d’autocontrôle peuvent être vécues, à la longue, comme épuisantes. Le repos, c’est le monde du halal, de l’entre-soi à qui l’on peut, croit-on, faire confiance.

Peut-on considérer les musulmans comme de simples victimes de ce marché aux enjeux à la fois économiques, politiques et religieux ?

Les Français de confession musulmane ne sont pas plus ni moins victimes de ce marché halal que n’importe quel Français de la mode en général. Ce qui me semble inquiétant, c’est que les structures traditionnelles du religieux n’arrivent pas à faire face à cette saturation du sens islamique par le marché qui impose du « tout islam » ou rien. C’est un boulevard pour l’islam intégral.

Eric Sadin – La silicolonisation du monde

Eric Sadin – La silicolonisation du monde : l’irrésistible expansion du libéralisme numérique

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Berceau des technologies numériques (Google, Apple, Facebook, Uber, Netflix, etc.), la Silicon Valley incarne l’insolente réussite industrielle de notre époque. Cette terre des chercheurs d’or, devenue après-guerre le cœur du développement de l’appareil militaire et de l’informatique, est aujourd’hui le lieu d’une frénésie innovatrice qui entend redéfinir de part en part nos existences à des fins privées, tout en déclarant oeuvrer au bien de l’humanité.

Mais la Silicon Valley ne renvoie plus seulement à un territoire, c’est aussi et avant tout un esprit, en passe de coloniser le monde. Une colonisation d’un nouveau genre, portée par de nombreux missionnaires (industriels, universités, think tanks…), et par une classe politique qui encourage l’édification de valleys sur les cinq continents, sous la forme d’écosystèmes numériques et d’incubateurs de start-up.

Après avoir retracé un historique de la Silicon Valley, ce livre, à la langue précise et élégante, montre comment un capitalisme d’un nouveau type est en train de s’instituer, un technolibéralisme qui, via les objets connectés et l’intelligence artificielle, entend tirer profit du moindre de nos gestes, inaugurant l’ère d’une « industrie de la vie ».

Au-delà d’un modèle économique, c’est un modèle civilisationnel qui s’instaure, fondé sur l’organisation algorithmique de la société, entraînant le dessaisissement de notre pouvoir de décision. C’est pour cela qu’il est urgent d’opposer à ce mouvement prétendument inexorable d’autres modalités d’existence, pleinement soucieuses du respect de l’intégrité et de la dignité humaines.

L’Echappée

(Sommaire et extraits)


Entretien avec le philosophe Eric Sadin pour son dernier ouvrage: « La Silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme économique ».

Berceau des technologies numériques (Google, Apple, Facebook, Uber, Netflix…), la Silicon Valley incarne l’insolente réussite industrielle de notre époque. C’est aujourd’hui le lieu d’une frénésie innovatrice qui entend redéfinir de part en part nos existences à des fins privées, tout en déclarant oeuvrer au bien de l’humanité.

Mais la Silicon Valley , c’est avant tout un esprit, en passe de coloniser le monde. Les objets connectés envahissent le monde… et notre vie quotidienne ! Attention danger ! C’est le cri d’alarme lancé par notre invité sur le plateau du « 64 minutes le monde en français » sur TV5 Monde.


L’Entretien de l’intelligence économique (France 24)


« L’anarcho-libéralisme numérique n’est plus tolérable » (Libération)

Mythe de la start-up, précarisation des travailleurs, dépossession des capacités créatrices… Le philosophe Eric Sadin dénonce les ravages de la vision du monde propagée par le «technolibéralisme».

Jean-Christophe Féraud

Ecrivain et philosophe critique, Eric Sadin analyse depuis dix ans l’impact du numérique sur nos sociétés. Après la Vie algorithmique en 2015, il publie la Silicolonisation du monde – l’irrésistible expansion du libéralisme numérique (1). Une charge violente et argumentée contre les Google, Apple et autres Facebook, qui prennent subrepticement les commandes de nos vies pour en tirer profit comme aucune autre entreprise auparavant.

Dans votre nouvel ouvrage, vous dénoncez «l’esprit de la Silicon Valley» comme une entreprise de «colonisation» du monde. Pouvez-vous vous expliquer ?

La Silicon Valley incarne l’insolente réussite industrielle de notre temps. Elle a donné naissance à des géants qui dominent l’industrie du numérique – les Apple, Google, Facebook, Uber, Netflix… – et qui engrangent des chiffres d’affaires colossaux. Toutes les régions du globe cherchent désormais à dupliquer son cœur actuel de métier : l’économie de la donnée et des plateformes. Mais depuis peu, la Silicon Valley ne renvoie plus seulement à un territoire, elle a généré un «esprit» en passe de coloniser le monde, porté par de nombreux missionnaires : industriels, universités, think tanks… Mais aussi par une classe politique qui encourage l’édification de «valleys» sur les cinq continents, sous la forme d’«écosystèmes numériques» et d’«incubateurs de start-up». La «silicolonisation», c’est la conviction que ce modèle représente l’horizon indépassable de notre temps et qui, de surcroît, incarnerait une forme lumineuse du capitalisme. Un capitalisme d’un nouveau genre, paré de «vertus égalitaires» car offrant à tous, du «start-upper visionnaire» au «collaborateur créatif», en passant par «l’autoentrepreneur», la possibilité de s’y raccorder et de s’y épanouir. Mais dans les faits, c’est un modèle civilisationnel fondé sur la marchandisation intégrale de la vie et l’organisation automatisée de la société qui en train de s’instaurer à grande vitesse.

Vous parlez d’un «technolibéralisme». En quoi est-il plus puissant que les formes de libéralisme qui l’ont précédé ?

Nous entrons dans une nouvelle étape de la numérisation du monde, celle de la dissémination tous azimuts de capteurs. A terme, toutes les surfaces sont appelées à être connectées : corps, domiciles, véhicules, environnements urbains et professionnels… Cet «enveloppement» technologique va entraîner un témoignage intégral de nos comportements permettant au technolibéralisme de s’adosser à tous les instants de l’existence, de n’être exclu d’aucun domaine, et d’instaurer ce que je nomme une «industrie de la vie» cherchant à tirer profit du moindre de nos gestes.

Ce nouvel âge des machines, caractérisé par la mise en données de tous et de toutes choses, serait donc le stade ultime du capitalisme ?

Le technolibéralisme entend opérer une pression continue sur la décision humaine par la suggestion continuellement renouvelée des «meilleures» actions à prendre. Cet «accompagnement» de nos vies par les algorithmes s’est institué lors de l’avènement des smartphones et des applications à partir de 2007. Et nous franchirons un nouveau seuil lorsque les assistants numériques tels Siri d’Apple ou Google Now, à l’efficacité encore balbutiante, en viendront à nous prodiguer des conseils pour tous nos faits et gestes du quotidien. Et plus encore. Ce sera notamment le cas avec la voiture autonome, qui ne se contentera pas de piloter le véhicule mais également notre emploi du temps, en nous proposant de faire une pause dans tel restaurant ou tel hôtel supposés adaptés à notre «profil». Mais en outre, cet accompagnement peut aussi prendre une forme coercitive pour servir comme jamais les objectifs de productivité et de compétitivité du projet technolibéral.

Comment cela se traduit concrètement dans le monde du travail ?

Les chaînes de production dans les entreprises sont et seront de plus en plus infiltrées de capteurs qui autorisent une évaluation en temps réel des cadences permettant à des systèmes d’ordonner en retour les actes à accomplir. La figure du contremaître disparaît au profit du résultat d’équations qui dictent le cours des choses et auxquelles il est difficile, voire impossible, de s’opposer. La capacité d’initiative et de créativité des individus est niée, réduite à exécuter des ordres émanant de programmes qui ne font l’objet d’aucune publicité et qui, la plupart du temps, sont administrés par des prestataires extérieurs. En cela, il s’agit d’un déni de démocratie. Il est temps que les syndicats se saisissent de ces questions d’organisation impersonnelle et ultra-optimisée des conduites, qui bafouent le droit du travail autant que la dignité humaine.

Quand le patron de Microsoft, Satya Nadella, dit que «le défi de l’homme est de reprendre le pouvoir sur les données», c’est un début de mea culpa ?

Il s’agit là typiquement du langage schizophrénique tenu par les gourous de la Silicon Valley, qui collectent systématiquement des données sur tous nos faits et gestes, et qui en retour cherchent à rassurer les consciences. Le «siliconisme» sait très bien générer des discours positifs qui sont partout repris en boucle sans distance critique. Concernant la question des données personnelles, nous sommes au cœur d’un des grands malentendus de l’époque. La question cruciale ne regarde pas notre «vie privée», à laquelle certes nous tenons tous, mais qui représente si peu en regard de ce qui se trame et qui devrait autrement nous mobiliser. Car ce n’est pas une question de société, c’est une question de civilisation. Le technolibéralisme entend à terme tout automatiser et orienter nos vies afin de satisfaire de seuls intérêts privés. Et ce modèle se déploiera surtout si les données sont parfaitement protégées, instaurant une «confiance dans l’économie numérique» apte à assurer son expansion. Avant de nous prétendre victimes du traçage sécuritaire et commercial, nous devrions à la base individuellement et collectivement nous demander si nous voulons de tous ces objets, capteurs et systèmes appelés, non pas tant à violer notre vie privée qu’à progressivement nous dessaisir de notre pouvoir de décision.

La prise de décision par les machines va s’accélérer avec l’intelligence artificielle. Le but c’est de «disqualifier» l’humain ?

L’intelligence artificielle est désormais érigée comme une sorte de «surmoi» dotée de l’intuition de vérité et appelée à guider en toutes circonstances nos vies vers les plus grands confort et efficacité supposés. Beaucoup de choses ont été dites sur l’intelligence artificielle, notamment qu’elle allait à terme se «retourner» contre ses géniteurs. Il s’agit là d’une vision grotesque et fantasmatique. Ce n’est pas la race humaine qui est en danger, mais bien la figure humaine dotée de la faculté de jugement et de celle d’agir librement et en conscience. Car c’est bien notre pouvoir de décision qui va peu à peu être dessaisi au profit de systèmes supposés omniscients et plus aptes à décider du «parfait» cours des choses dans le meilleur des mondes.

Vous assimilez l’esprit start-up à de la «sauvagerie entrepreneuriale» et l’irresponsabilité des cerveaux de la Silicon Valley à de la «criminalité en sweat-shirt». Carrément ?

La start-up, c’est la nouvelle utopie économique et sociale de notre temps. N’importe qui, à partir d’une «idée», en s’entourant de codeurs et en levant des fonds, peut désormais se croire maître de sa vie, «œuvrer au bien de l’humanité», tout en rêvant de «devenir milliardaire». Or, à y regarder de près, le mythe s’effondre aussitôt. La plupart des start-up échouent rapidement. Et pour les employés, le régime de la précarité prévaut. Une pression terrible est exercée par le fait de l’obligation rapide de résultat. Et on offre des stock-options qui, sous couvert d’intéressement à de futurs profits hypothétiques, évitent de rémunérer convenablement les personnes. Le technolibéralisme a institué des méthodes managériales laissant croire que chacun peut librement s’y épanouir. En réalité, tout est aménagé afin de profiter au maximum de la force de travail de chacun. En outre, les conditions de fabrication du hardware dans les usines asiatiques sont déplorables. Quant aux travailleurs dits «indépendants» qui se lient aux plateformes, ils se trouvent soumis à leurs exigences et ne sont protégés par aucune convention collective. Enfin, les grands groupes savent opérer des montages complexes afin de se soustraire à l’impôt. Le technolibéralisme relève de la criminalité, non pas en col blanc, mais en hoodie [sweat-shirt à capuche, ndlr]. Et pourtant ce modèle est partout célébré. Mais comment un tel aveuglement est-il possible ?

Vous écrivez que le «technolibéralisme est désormais libre d’agir sans entrave». Alors, que faire ?

Nous sommes tous citoyens mais également consommateurs, et nous pouvons, par des décisions simples mais d’une redoutable efficacité, mettre en échec ce modèle. Pour ma part, j’en appelle au refus de l’achat d’objets connectés et de protocoles dits «intelligents» chargés de nous assister en continu. Ces compteurs Linky par exemple, appelés à mémoriser nos gestes de consommation électrique au sein de nos habitats. Jamais autant qu’aujourd’hui le refus de l’acte d’achat n’aura revêtu une telle portée politique. Contre l’ambition démesurée du technolibéralisme à vouloir piloter le cours de nos vies, nous devons protéger la part inviolable de nous-mêmes, autant que notre autonomie de jugement et d’action.

Il est également temps de signifier aux responsables politiques que le soutien par des fonds publics à cet anarcho-libéralisme numérique n’est plus tolérable. En France, ce n’est pas à Axelle Lemaire, secrétaire d’Etat au Numérique et ardente propagandiste du siliconisme, de décider abusivement des choses à notre place en vue de satisfaire les tenants de l’économie de la donnée. Ni non plus au Conseil national du numérique : les deux tiers de ses membres sont des responsables d’entreprises internet et de la donnée, ce qui constitue exactement un «conflit d’intérêt». C’est pourquoi, nous devons, à toutes les échelles de la société – citoyens, syndicats, associations – défendre le bien commun et notre droit à déterminer librement du cours de nos destins. Si nous ne reprenons pas la main, c’est le technolibéralisme qui va diriger nos vies individuelles et collectives, et cela est inacceptable.


« Il est temps de nous défaire de la fascination pour le numérique » (JDD)

Le philosophe Éric Sadin met en garde contre ce qu’il appelle « l’industrie de la vie » et les dangers des technologies dans notre quotidien. Il appelle au boycott de certains objets connectés, dans son dernier essai, La Silicolonisation du monde.

Bientôt tous esclaves des nouvelles technologies? Dans un livre référence*, le philosophe Éric Sadin nous met en garde contre l’intrusion des technologies numériques dans tous les secteurs de nos vies et contre l’impact du technolibéralisme sur nos existences et sur nos sociétés.

Vous dénoncez dans votre livre l’émergence d’une « industrie de la vie ». Les dangers du numérique viendraient moins d’Internet et des réseaux sociaux que des objets connectés?

Nous ne sommes plus seulement dans l’âge de l’accès à une infinité de textes, de musiques ou de vidéos à des coûts marginaux. Nous entrons dans l’ère de la numérisation intégrale du monde. La dissémination sans cesse croissante de capteurs va envahir nos corps, nos habitats, nos environnements urbains et professionnels. L’extension des objets connectés entraîne une connaissance approfondie des comportements, détenue par les compagnies privées, leur permettant de continuellement coller à la vie des personnes. Par exemple, un pèse-personne connecté ne se contente pas d’indiquer notre poids, mais suggère, en fonction des résultats, des produits supposés adaptés. La télévision connectée est déjà capable d’enregistrer et d’interpréter les conversations tenues à proximité et de suggérer, en fonction des propos, des programmes ou des produits en rapport. C’est cela que je nomme l’industrie de la vie : la collecte, à terme, de tous les flux de l’existence permettant au libéralisme numérique de tirer profit du moindre de nos gestes.

Que redoutez-vous?

L’industrie du numérique prétend alléger nos existences, voulant nous offrir à tout moment le meilleur de ce que nous pouvons attendre. Forme d’accompagnement qui ne prend pas seulement une forme incitative mais tout autant coercitive. Dimension particulièrement emblématique dans le champ du travail. En fonction des cadences de production, des systèmes rétroagissent et dictent les actions du personnel. Ces pratiques sont à l’œuvre, par exemple, dans certains entrepôts d’Amazon ou dans les ateliers de fabrication de Zara. La capacité d’initiative et de créativité des individus est niée, réduite à exécuter des ordres émanant de programmes, administrés la plupart du temps par des cabinets extérieurs. Il est temps que les syndicats se saisissent de ces questions qui bafouent le droit du travail autant que la dignité humaine.

L’intelligence artificielle risque-t-elle de supplanter l’humain?

Elle devient une sorte de surmoi qui détiendrait l’intuition de vérité en toute chose et appelée à nous signaler en toutes circonstances les meilleures actions à prendre. Par exemple, Watson, le programme conçu par IBM, est un outil de diagnostic médical. D’ores et déjà, aux États-Unis, des compagnies d’assurances lui accordent davantage de crédit qu’à un médecin! Mais Watson ne saisit rien de la dimension sensible d’un patient, de ses doutes manifestes dans ses paroles ou de ses larmes. C’est un dispositif qui réduit tout à des données et évacue la part impalpable de l’existence. L’industrie du numérique relève d’un réductionnisme qui exclut quantité de dimensions de la vie humaine. Au-delà d’un modèle économique, c’est un modèle civilisationnel qui s’instaure, fondé sur l’exclusion du sensible, l’automatisation de secteurs toujours plus étendue de la société et la marchandisation intégrale de la vie.

Mais toutes ces innovations améliorent notre quotidien…

Les technologies numériques sont de plus en plus appelées à entretenir un rapport de compagnonnage avec leurs utilisateurs, prenant des contours bienveillants. Dimension qui franchira un seuil lorsque les assistants numériques personnels tels Siri d’Apple ou Google Now, à l’efficacité encore balbutiante, en viendront à nous prodiguer des conseils relatifs à la quasi-totalité des séquences de nos quotidiens. Ce sera encore le cas avec la voiture sans pilote, par exemple, qui ne se contentera pas de piloter le véhicule mais nous proposera de faire une pause dans tel restaurant ou tel hôtel supposés adaptés à notre profil. En prétendant nous offrir le meilleur confort supposé, c’est notre pouvoir de jugement et de décision dont nous dessaisit peu à peu le technolibéralisme.

Vous êtes particulièrement critique sur l’école numérique. Pourquoi?

La précipitation avec laquelle l’Éducation nationale cherche à instaurer des établissements numériques représente une grave faute politique. À ce titre, la place que prend actuellement Microsoft dans l’école publique, s’arrogeant un pouvoir de partenaire éducatif, constitue un scandale qui doit être dénoncé. Aux États-Unis, des actions de groupe ont été menées par des parents d’élèves contre des applications éducatives de Google qui revendaient les données, portant sur les comportements des élèves, à des cabinets de recrutement et à des entreprises de fournitures scolaires. Ils ont obtenu gain de cause. Les tablettes quantifient les comportements des élèves mais aussi ceux des professeurs. En outre, la place du livre se trouve peu à peu marginalisée, alors qu’il représente un des piliers de notre civilisation.

Oui, mais que faire?

Les responsables politiques restent aveugles à l’étendue des conséquences civilisationnelles induites par l’industrie du numérique. Axelle Lemaire, secrétaire d’État au numérique, est une ardente apôtre du siliconisme. Et que dire du Conseil national du numérique, organe de préconisation de la République dont les deux tiers des membres sont des responsables de l’économie de la donnée? Mais nous, citoyens, pouvons mettre en échec ce modèle indigne. Il est plus que temps de nous défaire de la fascination et d’entrer dans l’âge de la responsabilité. Pour ma part, j’en appelle au refus de l’achat d’objets connectés et de protocoles dits intelligents ; au refus de l’infiltration tous azimuts de capteurs, tels les compteurs Linky appelés à mémoriser nos gestes au sein de nos habitats. Ce qui est en jeu, c’est la sauvegarde des valeurs humanistes qui nous constituent. De notre degré de mobilisation dépendra rien de moins que la nature, présente et future, de notre civilisation.


« Les objets connectés nous dessaisissent de notre libre arbitre » (L’Express)

Les objets connectés n’en finissent pas d’envahir notre quotidien. C’est en tout cas le point de vue du philosophe Eric Sadin, qui publie « La Silicolonisation du monde » et nous met en garde contre ses dangers.

Utiles et même essentiels, les objets connectés comportent aussi leur part de maléfices: leur intelligence empiète sur la nôtre. Contrariant l’accueil extatique qui salue partout ces nouveaux totems, le chercheur Eric Sadin lance l’alerte dans son livre La Silicolonisation du monde, (éd. L’Echappée).

Nécessaire, son appel a été entendu et fait désormais boule de neige. A présent, il sera plus compliqué de céder sans recul à la folie des nouveautés technologiques et aux manipulations qu’elle induit. Et s’il n’est pas question de se priver du numérique, accueillons au moins ces objets avec la circonspection et la distance qu’ils méritent.

La numérisation du monde vient-elle de franchir un nouveau cap?

Après l' »âge de l’accès », qui donnait aux internautes quantité d’informations pour un effort et un coût marginaux, nous voilà entrés dans l’ère des objets connectés. Bracelets, montres, matelas, pèse-personne, miroirs, réfrigérateurs: les objets se mettent à devenir « intelligents » grâce à la dissémination de capteurs installés dans nos domiciles et dans l’espace urbain, sur nos lieux de travail et jusque sur nos corps.

N’est-ce pas ce que l’on peut aussi appeler le progrès?

Je ne le pense pas. Le progrès ne consiste pas à numériser nos vies pour en produire un témoignage intégral, voué à être exploité par des entreprises en vue de nous suggérer des offres et des services « adaptés » à chaque instant de notre quotidien.

C’est ce que vous nommez l' »industrie de la vie ».

Précisément. Une industrie de la vie portée par un techno-libéralisme qui cherche à monétiser chaque instant de nos existences. En août 2015, Google s’est transformé en Google Alphabet, signe que ce groupe se positionne sur tous les champs. La cartographie, la voiture autonome, la robotique, l’enseignement, la domotique et même la santé.

Et c’est à vos yeux un saut essentiel.

Bien sûr, car au-delà d’un modèle économique, c’est un modèle de civilisation qui est en train de s’instaurer. Des exemples? Afin d’optimiser leurs performances, les entreprises implantent des capteurs qui vont quantifier leurs résultats en temps réel, permettant à des systèmes de rétroagir et de guider l’action humaine.

La Google Car ne va pas se contenter de nous conduire, elle va nous suggérer quantité d’offres au cours de nos trajets: s’arrêter dans une pharmacie selon l’analyse faite de notre santé ou de notre état de fatigue, réserver dans un restaurant qui correspond à nos goûts et à notre mode de vie.

Ces suggestions incessantes vont constituer une pression qui va affecter en continu nos décisions. Et c’est là le principal danger, cet accompagnement algorithmique de nos vies va peu à peu nous dessaisir de notre libre arbitre. Sans compter que notre appréhension sensible des choses va s’en trouver amoindrie. Voulons-nous vivre dans une civilisation guidée par des systèmes qui, de surcroît, répondent à de seuls intérêts privés?

Face à ces géants du numérique, engagés selon votre mot dans une « conquête intégrale de la vie », que peut-on faire?

Nous sommes tous citoyens, mais aussi consommateurs, et nous pouvons par des décisions simples mettre en échec ce modèle. J’en appelle au refus de l’achat des objets connectés et de ces protocoles dits « intelligents », chargés de nous assister et de mémoriser nos gestes au sein même de nos maisons.

Nous nous devons de sauvegarder notre autonomie de jugement et d’action. Et nous pouvons tous agir : associations de consommateurs, syndicats, associations de parents d’élèves, témoins d’une école publique où s’opère dans une totale précipitation une numérisation intégrale qui est une vraie faute politique. Il est plus que temps d’opposer des contre-pouvoirs à ce modèle qui bafoue l’intégrité et la dignité humaines.

Sinon?

Sinon, les principes humanistes qui nous fondent risquent d’être effacés en moins d’une génération. Peut-on accepter que chacun de nos gestes fasse l’objet d’une transaction marchande? Et que nous ne soyons plus habilités à décider librement de notre destin? Nous avons encore la possibilité d’agir, mais il faut faire vite.

Jacques Brunel


FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – A l’occasion du CES (Consumer Electronics Show) qui se tient à Las Vegas, Eric Sadin a accordé un entretien fleuve au Figaro. Le philosophe met en garde contre le technolibéralisme contemporain qui menace gravement l’humanisme.

Éric Sadin est écrivain et philosophe. Intervenant régulier à Sciences Po Paris, il a été professeur à l’Ecole supérieure d’art de Toulon et visiting professor à L’ECAL de Lausanne et à l’Université d’art IAMAS (Japon). Il a publié de nombreux ouvrages, notamment sur l’état de nos rapports aux technologies numériques: Surveillance Globale. Enquête sur les nouvelles formes de contrôle (éd. Flammarion, 2009) ; La Société de l’anticipation (éd. Inculte, 2011) ; L’Humanité Augmentée. L’administration numérique du monde (éd. L’échappée, 2013) ; La Vie algorithmique. Critique de la raison numérique(éd. L’échappée, 2015) et dernièrement La Silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique (éd. L’échappée, 2016).

FIGAROVOX. – Vous établissez un lien entre les années 1960 et les nouvelles technologies, entre Jimi Hendrix et les GAFA. Quel est ce lien?

Eric SADIN. – San Francisco, au cours des années 1960, représentait le foyer le plus actif de la contre-culture. Ses acteurs étaient fort divers, néanmoins tous voulaient instaurer de nouvelles modalités d’existence à l’écart des normes sclérosées héritées de la société américaine des années 1950. La ville formait un bouillon de culture qui cherchait à réaliser les conditions d’une démocratie locale, à promouvoir la justice sociale, à s’opposer à la répartition rigide des rôles entre les sexes, à s’engager dans des expériences communautaires, ou à expérimenter des formes artistiques et culturelles privilégiant l’intensité sensorielle. Tout un mélange bigarré qui dessinait une scène unique au monde et qui en outre chercha à construire une Nouvelle Gauche. Une gauche nouvelle qui aurait renoncé tant à l’orthodoxie dogmatique du communisme qu’à la frilosité et à l’atonie de la gauche traditionnelle.

Mais l’élan utopique finit par se briser. Certains, qui avaient côtoyé de plus ou moins près ce large mouvement, décideront de le réactiver, mais hors de toute dimension collective, se chargeant presque en solitaire de répondre à ces aspirations. En les déplaçant vers des moyens jugés plus pragmatiques, grâce à l’avènement de l’informatique personnelle dont on supposait, on ne sait par quel abus rhétorique et rétrécissement subit du champ de l’expérience, qu’elle pouvait être porteuse des mêmes valeurs d’autonomie individuelle et d’émancipation sociale et politique

C’est à cette époque que se constitua tout un imaginaire autour ce qui fut alors nommé «cyberculture». Elle aspirait à de nouvelles formes de créativité grâce aux pouvoirs offerts par les machines informatiques alors très embryonnaires.

Plus tard, l’avènement de l’Internet laissa entrevoir la réalisation du «village global» prophétisé au cours des mêmes années 1960 par Marshall McLuhan. Le protocole rendant possibles des communications entre personnes au mépris des distances physiques à des coûts marginaux, autant qu’un accès à des corpus de tous ordres. Dimensions qui ont contribué à le parer de vertus supposées offrir un surcroît d’autonomie aux individus.

Mais très vite, au moment de sa soudaine généralisation, vers le milieu des années 1990, il a été massivement investi par le régime privé. Qui l’a d’abord exploité comme un nouveau canal de vente de biens et de services, en inaugurant les «magasins en ligne». Ensuite par l’exposition de bannières publicitaires, alors très rudimentaires. Un peu plus tard est apparu un modèle inédit, fondé sur le suivi des navigations et la constitution de gigantesques bases de données à caractère personnel, dont Google devint l’acteur majeur.

Ces trois axes n’ont cessé de se sophistiquer au cours des années 2000 et ont définitivement assis la domination des puissances économiques sur le monde numérique.

Aujourd’hui, nous entrons dans une nouvelle étape de la numérisation progressive du monde. Celle de la dissémination tous azimuts de capteurs. À terme, toutes les surfaces sont appelées à être connectées: corps, domiciles, véhicules, environnements urbains et professionnels… Cette architecture technologique entraînant un témoignage intégral de nos comportements permettant à l’économie du numérique de s’adosser à tous les instants de l’existence, de n’être exclue d’aucun domaine, et d’instaurer ce que je nomme une «industrie de la vie» cherchant à tirer profit du moindre de nos gestes.

A vous lire, l’économie des start-up est une utopie. Comment en définir les contours?

La start-up, c’est la nouvelle utopie économique et sociale de notre temps. N’importe qui, à partir d’une «idée», en s’entourant de codeurs et en levant des fonds grâce aux capital-risqueurs, peut désormais se croire maître de sa vie, «œuvrer au bien de l’humanité», tout en rêvant de «devenir milliardaire».

La start-up offre une cure de jouvence au capitalisme. Un capitalisme paré de contours lumineux, non plus fondé sur l’exploitation de la majorité de ses acteurs, mais sur des «vertus égalitaires», offrant à tous, du «startupper visionnaire», au «collaborateur créatif», ou à «l’auto-entrepreneur autonome», la possibilité de s’y raccorder «librement» et de s’y «épanouir». C’est pourquoi elle est adoubée par les forces tant «progressistes» que libérales, faisant l’objet d’une quasi-unanimité puisque chacun peut aller y piocher des arguments répondant à sa sensibilité. En cela, la start-up incarne de façon paradigmatique le consensus idéologique social-libéral de notre temps.

Or, à y voir de près, le mythe s’effondre aussitôt. La plupart des start-up échouent rapidement. Le régime de la précarité prévaut. Une pression horaire est exercée par le fait de l’obligation rapide de résultat. Il est souvent offert des stock options qui, sous couvert d’intéressement aux résultats futurs et hypothétiques, évite de convenablement rémunérer les personnes.

Plus largement, le technolibéralisme a institué des méthodes managériales laissant croire que chacun peut librement s’épanouir. En réalité tout est aménagé afin de profiter au maximum de la force de travail chacun. En outre, les conditions de fabrication du hardware dans les usines asiatiques sont déplorables. Quant aux travailleurs dits «indépendants» qui se lient aux plateformes, ils se trouvent soumis à leurs exigences et ne sont protégés par aucune convention collective.

Enfin les grands groupes savent opérer des montages complexes afin de se soustraire à l’impôt. Le technolibéralisme relève de la criminalité, non pas en cols blancs, mais en sweet-shirt à capuche. Et pourtant ce modèle est partout célébré. Comment un tel aveuglement est-il possible?

Que vous inspire les discours des politiques qui font des nouvelles technologies une sorte d’eldorado de la croissance et de la prospérité?

Les responsables politiques se situent aux avant-postes de cette «silicolonisation du monde», éprouvant la terreur de «rater le train de l’histoire», convaincus que le soutien, sous toutes les formes, à l’industrie du numérique, va résoudre les difficultés économiques autant que nombres des problèmes de la société. Tel celui de l’école publique, par exemple, qui voit actuellement une massive introduction du numérique envisagé comme la panacée au marasme de l’éducation nationale. C’est aussi cela la silicolonisation du monde, le fait que le régime privé s’infiltre partout, supposé apporter un surcroît de compétence et structurant des secteurs aussi décisifs sans l’assentiment des citoyens.

Cette situation est favorisée par une intense politique de lobbying menée par l’industrie du numérique, tant à Washington, qu’à Bruxelles. En France par exemple, Axelle Lemaire, secrétaire d’État au numérique est une ayatollah du siliconisme, ne cessant de se réjouir du modèle de la French Tech, dans une ignorance ou une indifférence manifestes à l’égard de toutes les conséquences induites.

De son côté, le Conseil national du numérique œuvre à faciliter le développement tous azimuts de l’économie de la donnée, ne se souciant que des seuls enjeux économiques dans un mépris coupable à l’égard de toutes les incidences civilisationnelles. Il doit être relevé que les deux tiers de ses membres sont des responsables d’entreprises impliquées dans l’économie de la donnée alors qu’il s’agit d’un organe de préconisation de la République. Ce qui correspond exactement à ce qui est nommé «conflit d’intérêt». C’est un scandale qui doit être dénoncé haut et fort.

Dans son livre Le Révolutionnaire, l’expert le geek (Plon), Gaspard Koenig prophétisait, avant 2050, des troubles sociaux, conséquences de la révolution économique enclenchée dans la Sillicon Valley. Partagez-vous ce point de vue?

On peut toujours prophétiser sans grand risque sur des perspectives à trente ans. Pour ma part, ce que je relève, c’est qu’aujourd’hui l’industrie du numérique s’est engagée dans une conquête intégrale de la vie et qu’elle entend façonner de part en part la société, que ce soient la forme de notre intimité domestique, le monde du travail, l’organisation urbaine, l’éducation, la santé…

La société, dans sa grande majorité, témoigne d’une regrettable passivité. Quant à la classe politique, elle est comme pétrifiée par une fascination sans borne. Regardez la façon, lors de cette édition du CES de Las Vegas, avec laquelle les responsables politiques français de tous bords, de François Fillon à Michel Sapin et tant d’autres vont allègrement s’agenouiller devant les gourous de la Silicon Valley, vantant en boucle l’horizon radieux promis par l’économie de la donnée. Sans saisir qu’elle institue à terme une marchandisation intégrale de la vie autant qu’une organisation automatisée de la société. À leurs yeux, la silicolonisation relève d’une sorte de miracle historique. Elle offre un appel d’air salvateur inespéré qui va les sauver de leur incapacité à n’avoir su lutter efficacement contre les crises économiques à l’œuvre depuis des décennies.

Puisque la classe politique non seulement fait défaut sur ces enjeux majeurs, mais pire encore, se soumet de façon béate au nom des sacro-saints points de croissance et de l’emploi. Alors, c’est à toutes les forces de société civile de faire œuvre de politique. Pour l’instant, nous voyons trop peu de signes de cela, mais j’observe que les choses sont en train de progressivement se modifier. Nous devons espérer que des oppositions salutaires se manifestent partout où elles doivent se manifester. Si c’est le cas, alors ce sera là une des luttes majeures des années à venir.

L’homme a toujours dominé la machine, pourquoi serait-il désormais incapable de le faire dans un monde silliconisé?

La nature de la technique est en train de muter. Celle qui émerge actuellement ne consiste plus à répondre à de seules tâches fonctionnelles mais à assurer une mission organisationnelle. Il s’agit là d’une rupture majeure. C’est le rôle désormais dévolu à l’intelligence artificielle, celui de gérer «au mieux» les affaires humaines.

L’intelligence artificielle est érigée comme une sorte de «surmoi» doté de l’intuition de vérité et appelé à guider en toute circonstance nos vies vers la plus grande efficacité et confort supposés. Dimension emblématique dans les assistants numériques personnels, tels Siri d’Apple ou Google Now, à l’efficacité encore balbutiante, destinés à terme à nous accompagner au cours de nos quotidiens. Beaucoup de choses ont été dites sur l’intelligence artificielle, notamment qu’elle allait à terme se «retourner» contre ses géniteurs. Vision grotesque et fantasmatique. Ce n’est pas la race humaine qui est en danger, mais bien la figure humaine, en tant que dotée de la faculté de jugement et de celle d’agir librement et en conscience. Car c’est notre pouvoir de décision qui va peu à peu être dessaisi, appelé à être substitué par des systèmes supposés omniscients et plus aptes à décider du «parfait» cours des choses dans le meilleur des mondes et qui de surcroît ne visent in fine qu’à satisfaire de seuls intérêts privés.

Vous concluez votre livre par l’éloge de la limite. Où faut-elle la fixer?

Xavier Niel dit de L’École 42 qu’il a fondée, que le principe qui la guide «c’est no limit». Proposition qui fait écho aux super-héros de la Silicon Valley ou des grandes figures de l’industrie du numérique qui ambitionnent tous de «cracker le système». Ce sont les nouvelles figures contre-culturelles de notre temps (où l’on renoue avec le San Francisco des années 1960). Cracker le système voulant dire conquérir la vie entière, palier l’imperfectibilité du monde et de l’humain grâce à des systèmes d’intelligence artificielle infaillibles et omniscients et transformer le vivant en vue d’annihiler la mort. Voit-on la volonté qui se manifeste ici de plier le réel à tous ses désirs et fantasmes?

Les tragédies d’Eschyle et de Sophocle font état des drames qui se jouent lorsque certaines lignes, en dépit du bon sens, sont franchies. Il se produit, inévitablement, la catastrophe, voyant des êtres en proie à leur passion dévorante faire preuve d’hubris et devant tôt ou tard subir la juste punition que les dieux leur infligent.

Généralement, les limites sont franchies sous l’effet de trois poussées. La soif débordante de pouvoir qui conduit à se fourvoyer dans des actions méprisant les normes en vigueur en vue d’arriver à ses fins. L’avidité qui pousse à ne plus se soucier des règles, à abuser des autres et à dissimuler des faits répréhensibles. Et plus rarement, le refus d’accepter sa finitude, manifestant une sorte de «révolte métaphysique» à vouloir outrepasser la condition humaine, à l’instar du personnage de Faust. Trois pulsions qui agissent, la plupart du temps, indépendamment les unes des autres, qui parfois voient les deux premières se superposer et, lors de cas exceptionnels, les trois marcher de concert.

Or, c’est exactement la conjugaison de ces trois ambitions à laquelle procède le technolibéralisme. Volonté de toute-puissance, névrose de l’enrichissement perpétuel et déni de l’imprévisibilité du réel et de la mort, à l’œuvre dans le délire transhumaniste. Facteurs qui ne s’additionnent pas, mais qui se potentialisent entre eux comme il est dit en médecine. C’est-à-dire que leurs effets néfastes se démultiplient au croisement des autres, faisant d’ores et déjà céder de nombreuses digues de toutes natures en un temps réduit entraînant une conséquence majeure: la soudaine perte de repères à toutes les échelles de la société. Ce qui aujourd’hui rend possible ces dérèglements, c’est l’avènement des technologies dites «de l’exponentiel». L’expression supposant que les bornes jusque-là tracées n’ont plus de raison d’être, que toutes, un jour ou l’autre, sont appelées à être franchies, entérinant dans la langue, consciemment ou inconsciemment, cet irrésistible ouragan. Ouragan dont la particularité est qu’il dessaisit la société de sa capacité à se prononcer en conscience et par la délibération collective, conformément à des exigences démocratiques fondamentales.

Or, la limite, c’est à la fois la conscience et la preuve sans cesse renouvelée que nombres de choses nous excèdent et que le réel ne peut s’ajuster à tout instant à notre volonté. Sa prise en compte revenant à se ranger au principe de réalité nous permettant de ne pas nous illusionner quant à l’étendue de notre puissance. Ce que cherche précisément à abattre l’industrie du numérique en ambitionnant une maîtrise toujours plus prégnante sur le cours des choses.

«Un homme ça s’empêche» disait Camus ; nous pourrions rajouter, ce n’est pas seulement chaque être qui doit s’empêcher, c’est la société tout entière, ce sont les civilisations qui doivent s’empêcher, au risque de sombrer dans le chaos. Il n’est pas concevable que des êtres dévorés par leur pulsion de toute-puissance entendent façonner nos vies sans que leur soient opposées des forces contraires.

L’élection de Trump doit-elle, selon vous, à la crainte que les GAFA inspire à la classe moyenne américaine?

La défiance qu’a manifestée Trump à l’égard de la Silicon Valley au cours de sa campagne a répondu à une stratégie visant à dénoncer toutes les «élites» en place. Mais ce n’étaient là que des discours. La Silicon Valley représente le fleuron de l’industrie américaine avec l’industrie militaire. Cette administration soutiendra son essor au moins autant que celle d’Obama, notamment par toute une série de lois et de dispositifs réglementaires favorables. Pour ma part, je ne compte sur aucun responsable politique pour contrecarrer la prédation siliconienne.

C’est pourquoi, nous devons à toutes les échelles de la société, citoyens, syndicats, associations, défendre le bien commun et notre droit à décider librement du cours de nos destins.

En outre, nous sommes tous citoyens mais également consommateurs, et nous pouvons notamment, par des décisions simples mais d’une redoutable efficacité, mettre en échec ce modèle. Raison pour laquelle j’en appelle au refus de l’achat d’objets connectés et de protocoles dits «intelligents» chargés de nous assister en continu, autant que des compteurs Linky par exemple, mémorisant nos gestes au sein de nos habitats.

Jamais autant qu’aujourd’hui le refus de l’acte d’achat n’aura revêtu une telle portée politique, civilisationnelle même. Contre l’ambition démesurée du technolibéralisme à vouloir piloter le cours de nos vies, nous nous devons de sauvegarder la part inviolable de nous-mêmes, autant que notre autonomie de jugement et d’action. Car ce qui se joue, c’est un modèle de civilisation contre un autre et il faut choisir. L’un, issu de l’humanisme, s’efforçant sans fin de sauvegarder l’autonomie de notre jugement et notre droit à agir librement. L’autre, cherchant à monétiser tous les instants de la vie et à sans cesse encadrer, via des systèmes, l’action humaine.

Nous devons espérer qu’une multitude d’initiatives et d’actions concrètes se mettent en marche, fermement décidées à contrecarrer cet anarcho-libéralisme numérique indigne et à faire valoir des modes d’existence pleinement respectueux de l’intégrité et de la pluralité de la vie humaine.

Car si nous ne reprenons pas la main, alors c’est le technolibéralisme qui va de part en part dessiner la forme de nos vies individuelles et collectives et cela est inacceptable.


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La Décroissance, novembre 2016

André Perrin – Scènes de la vie intellectuelle en France

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Professeur de philosophie, André Perrin constate que dans les débats qui occupent la scène médiatique contemporaine en France, le souci élémentaire de chercher à savoir si les assertions des intervenants sont simplement vraies ou fausses est régulièrement bafoué.

Bafoué de deux façons : en amont en cherchant d’abord à connaître les « raisons » qui ont pu pousser la personne à émettre ces propositions, et en aval en cherchant à disqualifier une thèse en la rapportant aux conséquences néfastes qu’elle est supposée devoir engendrer (en disant cela, vous faîtes le jeu d’untel ou untel).

Table des matières :


Mezetulle – Parution du livre d’André Perrin « Scènes de la vie intellectuelle en France »

André Perrin vient de réunir ses textes initialement publiés sur Mezetulle en un volume intitulé Scènes de la vie intellectuelle en France. L’intimidation contre le débat (Paris : éd. du Toucan, 2016).

L’auteur ouvre le livre (préfacé par Jean-Claude Michéa) avec un substantiel Avant-propos inédit  : « L’art perdu du débat ». Il y décrit, avec la vivacité et l’acuité que les lecteurs de Mezetulle connaissent, les procédés d’empêchement du débat couramment pratiqués dans l’environnement bavard qui le couvre tout en prétendant le promouvoir.

Même si on a lu – et forcément de manière dispersée – les textes que le livre réunit, on les redécouvre dans l’ordre de leurs raisons, éclairés par l’Avant-propos qui en explicite la profonde unité intellectuelle. La forme même du livre – autonomie souvent défavorable à une enfilade de textes collectés sans autre lien que le nom de leur auteur – en exalte au contraire ici la consistance interne et leur donne toute leur force.


Les dérives de la scène intellectuelle française (Le Figaro)

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Alain de Benoist – L’idéologie du genre

L’idéologie du genre repose sur deux erreurs fondamentales. La première est de croire que le sexe biologique n’a aucun rapport avec l’identité sexuelle ni avec la personnalité, et que le genre se construit sans autre relation avec le sexe que les « conventions » entretenues par la culture, les traditions, l’éducation ou le milieu sociale. La seconde est de confondre systématiquement le genre, au sens exact du terme, les préférences ou orientations sexuelles, et enfin le « sexe psychologique » ou « bisexualité psychique », c’est-à-dire le degré de masculinité ou de féminité présent en chacun d’entre nous.[…].

En réalité, le genre représente la dimension sociale-historique, culturelle et symbolique de l’appartenance au sexe biologique. C’est le sexe pris dans son acception culturelle, dans la multiplicité de ses constructions sociales, de ses représentations imaginaires et symboliques. […] Les constructions sociales de genre, en d’autres termes, se greffent sur la thématique de la polarisation sexuelle : elles n’abolissent pas la sexuation, elles l’interprètent et la modulent. […] La construction sociale est omniprésente dans les sociétés humaines, mais elle ne s’effectue jamais à partir de rien. Elle élabore, elle habille, elle transforme un déjà-là, c’est-à-dire qu’elle prend toujours appui sur ce donné que constitue la bipolarité biologique des sexes.

L’idéologie du genre argumente à partir du genre, mais en lui donnant un sens nouveau. Dissociant radicalement le genre du sexe biologique, elle soutient que l’identité sexuelle ne dépend en rien de ce dernier, mais des rôles sociaux attribués aux individus par l’éducation ou la culture. […] L’existence des sexes n’est pas nécessairement niée, mais n’est plus considérée comme un déterminant majeur de l’identité sexuelle. […] Le genre résulterait exclusivement, soit d’un libre choix, soit, plus souvent, de l’intériorisation sociale d’un certain nombre de conditionnements, de « préjugés » ou de « stéréotypes » acquis sous l’effet des pressions culturelles ou sociales, des traditions, de l’éducation, de la famille, etc. […].

La différence est ainsi tenue, comme indissociable d’une domination ou d’une hiérarchie, l’égalité étant à l’inverse posée comme synonyme d’équivalence ou d’identité. La différence sexuelle induirait obligatoirement un rapport de domination. Pour sortir de ce rapport de domination, il faudrait supprimer la différence des sexes. […].

L’erreur commence lorsqu’on prétend nier la nature au nom de la culture ou la culture au nom de la nature. Elle prend fin quand on relativise le rôle de l’une et de l’autre sans pour autant les nier.

Alain de Benoist, Les démons du bien

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Hervé Juvin – « La genèse moderne de la violence est tout entière dans le préjugé d’identité de tous les hommes »

La genèse moderne de la violence est tout entière dans le préjugé d’identité de tous les hommes, qui ne reconnaît entre eux que la séparation morale du bien et du mal, qui entend nier la légitimité d’intérêts différents entre des sociétés diverses.

Violence parce que ignorante des séparations que l’histoire, la géographie, l’origine, la culture et les moeurs instituent ; violence parce que aveugle au symbolique, à la fabrication du commun, aux trésors des identités particulières et aux pacifications qu’elles instaurent ; violence, parce que instituant la concurrence de tous contre tous, en ignorant le sujet des limites comme celui de la justice, elle prépare la confrontation de volontés inflexibles et de passions irréconciliables.

Hervé Juvin, La grande séparation

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