Les mensonges de l’«expérience de Milgram»

Dans cette vidéo nous parlerons de l’expérience de Milgram, qui se veut être l’illustration du principe de la soumission à l’autorité.

Elle a été mise en place par Stanley Milgram après le procès de Adolphe Eichmann, et les écrits de Hannah Arendt. Les résultats de l’expérience (très controversée) se passent de tout commentaire, ils sont édifiants ! Oui mais voilà, et si tout cela était faux ? Et si les résultats avaient été montés de toutes pièces pour servir une carrière : celle de Stanley Milgram ? C’est la théorie de Gina Perry, auteure du livre « Behind the shock Machine », se basant entre autre sur les études de Alexander Haslam.


L’art de l’électrochoc : les mensonges de l’«expérience de Milgram» (Le Temps)

En poussant des quidams à électrocuter des innocents, Stanley Milgram réalisa en 1960 la plus célèbre des expériences psychologiques. Mais en plongeant dans ses archives, on découvre une réalité très différente de celle que le chercheur avait fabriquée…

Votre élève – un adulte de sexe masculin, de corpulence moyenne – est attaché à une chaise, des électrodes sont fixées à ses poignets. Il doit réussir un exercice de mémorisation portant sur des mots que vous prononcez à voix haute. Lorsqu’il se trompe, vous êtes prié de le corriger par des décharges électriques d’intensité croissante, de 15 à 450 volts, en actionnant une série d’interrupteurs. Telle est la mission pour laquelle vous avez été engagé, pour un salaire de 4,50 dollars (l’équivalent de 35 dollars actuels), un jour de 1960, de 1961 ou de 1962. Vous appuyez. L’élève crie. L’homme qui vous dirige, en blouse blanche, vous assure que c’est douloureux, mais pas dangereux: «Continuez», demande-t-il. L’expérience porte – vous a-t-il dit – sur le lien entre apprentissage et punition. En réalité, l’«élève» est un acteur, les chocs sont faux, tout comme les cris, et le sujet de l’expérience, c’est vous: jusqu’où ira votre obéissance?

En mettant sur pied ce dispositif, le dénommé Stanley Milgram, assistant en psychologie à l’Université Yale, acquiert un ticket gagnant pour la célébrité. Au propre comme au figuré, son expérience est en effet un électrochoc. Elle dévoile, selon son auteur, la facilité avec laquelle n’importe qui peut glisser dans un état d’obéissance aveugle à l’autorité, se convertissant en tortionnaire sur demande, sans presque s’en rendre compte. C’est du moins ainsi que se décline l’histoire officielle de l’«expérience de Milgram» telle qu’elle est propagée par les manuels scolaires et par la culture populaire: on en trouve des échos dans le dessin animé Les Simpson, dans la chanson We Do What We’re Told (Milgram’s 37) de Peter Gabriel ou dans le thriller conspirationniste I… comme Icare d’Henri Verneuil.

Depuis que les chercheurs ont commencé à plonger dans les archives de Stanley Milgram, parcourant ses enregistrements et ses journaux de bord, on découvre que la réalité de l’expérience était très différente. Selon une étude publiée en septembre dernier par une équipe de psychologues écossais, états-uniens et australiens, les résultats des quelque 700 essais menés à Yale montrent bien quelque chose, mais pas du tout ce que l’on croyait. Les sujets qui poussent la punition jusqu’au voltage maximum – qui ne sont pas la majorité, contrairement aux affirmations de Milgram – «ne sont pas des gens qui obéissent comme des robots et qui somnambulent dans la tyrannie: ils agissent parce qu’ils ont pris une décision, et ils sont activement engagés dans le processus», explique au téléphone Alexander Haslam, de l’Université du Queensland à Brisbane (Australie), coauteur de l’étude. Dans ce processus, Milgram lui-même joue un rôle crucial et inavoué, celui d’un leader qui crée un mécanisme d’identification à un bien supérieur – la science – lequel vaut bien, au passage, quelques cruautés.

Auteure du livre Behind the Shock Machine. The Untold Story of the Notorious Milgram Psychology Experiments , forte de quatre ans d’immersion dans les archives de Yale et d’une série de rencontres avec d’anciens participants, la psychologue australienne Gina Perry est plus radicale. «La méthodologie des expériences présente tellement de failles qu’il est extrêmement difficile d’en tirer une conclusion quelconque», souligne-t-elle, jointe sur son mobile. Il n’y eut, pour commencer, pas une, mais 24 expériences, avec des dispositifs très variés et des résultats qui l’étaient tout autant: le taux d’obéissance de 65%, mis en avant par Milgram comme un résultat global, porte, par exemple, sur une variation où l’«élève» électrocuté ne se plaignait pas.

«Il faudra à Milgram douze ans pour mettre au point une explication théorique de ce qui s’est passé dans son laboratoire, relève Gina Perry. C’est seulement en rédigeant son livre La Soumission à l’autorité, publié en 1974, qu’il aboutit à la notion d’«état agentique»: une sorte de zone crépusculaire où la conscience serait endormie et où l’on obéirait servilement, «dépourvu de culpabilité», selon ses termes. D’après Milgram, on entre dans cet état lorsqu’on se trouve en relation avec une figure de pouvoir qui donne des ordres: notre volonté fusionne alors avec cette autorité, dont on devient l’agent.»

Pour étayer son point de vue, le récit de Milgram fait l’impasse sur plusieurs points. L’étendue de la désobéissance, par exemple: «En réexaminant les résultats, on voit que lorsque les sujets étaient clairement confrontés à l’idée que les chocs faisaient du mal, ils arrêtaient.» Mais aussi le fait que de nombreux participants perçaient l’illusion et ne croyaient pas à la réalité des décharges.

Que démontre, alors, l’expérience de Milgram? Probablement rien au sujet de la nature humaine. Son fabuleux destin en tant que récit met en lumière, en revanche, le pouvoir du storytelling et de la science-spectacle. «Milgram était un grand admirateur de Candid Camera (caméra cachée) – l’émission de télé la plus populaire aux Etats-Unis dans les années 1950 et au début des années 1960 – et de son créateur, Allen Funt. Ce dernier avait travaillé en tant qu’assistant en psychologie à l’Université Cornell. D’une certaine façon, les expériences de Milgram avaient leurs racines dans la téléréalité. Elles ont nourri à leur tour beaucoup d’émissions de ce type. J’ai vu récemment un épisode de Big Brother où les participants s’administraient des électrochocs en cas de mauvaise réponse à un test d’orthographe», reprend Gina Perry. Liaisons dangereuses? «Beaucoup de psychologues travaillent aujourd’hui comme conseils pour la téléréalité. Il y a toujours eu ce lien fort entre la recherche en psychologie sociale, impliquant la mise en scène et la duperie, et la téléréalité. Milgram en est un exemple.» Ses étudiants se souviennent d’ailleurs d’un «très bon showman, avec un sens très fort du drame».

Après l’expérience, les sujets sont congédiés avec un débriefing qui, dans les documents, apparaît loin d’être systématique et complet. La violence psychologique endurée par les participants, et son prolongement dans la confusion sur ce qui s’est réellement passé, sont les points principaux sur lesquels s’abattent les critiques après que Milgram a publié son premier article sur l’expérience, en 1963. Le débat qui s’ensuit conduit la psychologie expérimentale à renforcer son code d’éthique, bannissant les méthodes basées sur la mystification et introduisant la notion de «consentement éclairé». Certains, entre-temps, seront restés traumatisés toute leur vie. «J’ai rencontré des gens qui, encore aujourd’hui, sont extrêmement troublés d’avoir vu leur vécu dans le laboratoire de Milgram être assimilé au comportement des gardes des camps de concentration nazis», raconte Gina Perry.

Le lien avec le nazisme est au cœur du discours de Milgram. Il s’explique notamment par le contexte de l’expérience: pendant que le chercheur met ses sujets à l’épreuve, la philosophe allemande Hannah Arendt chronique le procès du chef SS Adolf Eichmann pour le magazine The New Yorker. En observant l’accusé, elle croit découvrir la «banalité du mal». Jeu d’échos: «Milgram entre en résonance avec l’idée selon laquelle Eichmann et les gens comme lui étaient des rouages dans une machine bureaucratique, au sein de laquelle ils devenaient des agents des actions d’autrui, plutôt que les acteurs à plein titre de leurs propres actes.»

Le problème, c’est que la notion de la «banalité du mal» présente, elle aussi, un défaut de fabrication majeur. «Comme le montre l’historien David Cesarani dans sa biographie d’Eichmann, Hannah Arendt n’était présente que lors des journées d’ouverture du procès, dans lesquelles la défense présentait son point de vue. Après son départ, les pièces à conviction et les témoignages présentés montraient Eichmann comme beaucoup plus activement engagé. La vision de Hannah Arendt est liée au matériel partiel auquel elle a été exposée», avance Gina Perry. Le livre récent de Bettina Stangneth Eichmann vor Jerusalem: Das unbehelligte Leben eines Massenmörders (qui vient de paraître en traduction anglaise) enfonce aujourd’hui le clou, montrant un Eichmann engagé de manière virulente et dépourvu de repentir.

Pas de repentir, si l’on ose la transition, chez Milgram non plus. «En réalité, il était conscient, et très lucide, à propos des failles de son expérience. Les documents le montrent s’avouant à lui-même que sa méthodologie est viciée. Mais ces confessions à usage personnel s’arrêtent lorsque l’expérience devient célèbre. Il adopte alors une attitude purement défensive et ne s’accorde plus aucune place pour les ruminations», constate Gina Perry.

Que conclure? Si l’expérience de Milgram ne démontre rien sur l’obéissance, ses faux-semblants et le succès de son récit pointent vers une autre vérité: face aux explications simples et sidérantes, mieux vaut, sans doute, toujours y regarder de près.

Nic Ulmi


Retour – décevant – sur l’expérience de Milgram (Internet actu)

Difficile, lorsqu’on s’intéresse à la psychologie, de passer à côté de la fameuse expérience de Stanley Milgram, un véritable classique. Rappelons brièvement son déroulement : un chercheur expliquait aux participants qu’il s’agissait d’une étude sur l’apprentissage. Une personne assise sur une chaise et bardée d’électrodes devait répondre à une série de questions ; chaque fois qu’elle se trompait, la personne testée (qui ignorait qu’elle était le véritable « sujet » de l’expérience) devait appuyer sur un bouton lui envoyant un choc électrique, qui devenait de plus en plus puissant au fur et à mesure du déroulement de la séance. Il s’agissait bien sûr d’une mise en scène et c’était un acteur qui simulait la douleur due aux électrochocs. En réalité, l’éducation n’était pas le sujet de la recherche, c’était l’obéissance qui était testée.

La conclusion de Milgram est connue et fait maintenant partie de la culture générale en psychologie : les gens sous l’influence d’une autorité – en l’occurrence celle du « chercheur » – ont tendance à obéir aveuglément. Cela explique les phénomènes d’oppression de masse ou les camps de concentration…
Dans le New Scientist, la psychologue et écrivain Gina Perry s’est penchée à nouveau sur cette expérience, a interrogé certain des participants et consulté les archives de Milgram et ce qu’elle a découvert ne l’a guère convaincu : « J’ai été frappé par la fragilité des affirmations que le monde a acceptées comme étant des faits », écrit-elle. Elle a d’ailleurs publié un livre sur ses découvertes, Behind the shock Machine, the untold story of the notorious Milgram psychology experiments.

Selon Perry, Milgram a été plutôt cavalier avec les protocoles expérimentaux, les changeant parfois en cours de route.

Par exemple, au départ, il était entendu qu’un sujet refusant quatre fois d’appliquer des chocs électriques à la victime était considéré comme « résistant » et l’expérience était arrêtée. Cette condition a ensuite été abandonnée, et une fois, une femme a dû subir 26 fois l’insistance du chercheur avant de finalement céder. Une autre femme avait refusé de continuer et éteint la pseudo-machine censée envoyer les chocs. Mais le « chercheur » a rallumé l’appareil, insistant pour qu’elle continue, ce qu’elle a fini par faire. Selon Gina Perry : « en écoutant les bandes enregistrées, on pourrait croire qu’il s’agissait d’une recherche sur l’intimidation et la coercition, pas sur l’obéissance ».

Autre problème, les participants étaient-ils aussi naïfs que Milgram le supposait ? Certains ne se doutaient-ils pas qu’il s’agissait d’une simple mise en scène ?

En fait, Milgram l’a remarqué lui même : il a avoué que 56 % seulement des sujets croyaient à l’authenticité de l’opération. Et dans une étude non publiée, il reconnaît que les participants qui doutaient de la réalité de l’expérience étaient ceux qui avaient tendance à accepter de distribuer le plus facilement les chocs électriques.

Au final, que pensait Milgram lui-même de sa fameuse expérience ? Dans une note non publiée retrouvée dans ses archives, il se demande si celle-ci était : « de la science significative ou simplement du théâtre efficace… Je suis enclin à accepter cette dernière interprétation « .

Depuis quelque temps, les sciences sociales subissent une crise de crédibilité : expériences mal conçues, jamais répliquées… L’expérience de Milgram n’est pas le premier grand classique à être mis en doute. Sera-t-il le dernier ?

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Histoire d’un mensonge : enquête sur l’expérience de Stanford

 

Histoire d’un mensonge – Enquête sur l’expérience de Stanford

Conduite en 1971 par le professeur Philip Zimbardo, l’«expérience de Stanford sur la prison» a vu vingt-deux étudiants volontaires jouer les rôles de gardiens et de prisonniers au sein d’une fausse prison installée dans l’université Stanford.

L’expérience devait durer deux semaines mais elle fut arrêtée au bout de six jours, résume Zimbardo, car « les gardiens se montrèrent brutaux et souvent sadiques et les prisonniers, après une tentative de rébellion, dociles et accommodants, même si la moitié d’entre eux furent si perturbés psychologiquement qu’ils durent être libérés plus tôt que prévu ».

Devenue presque aussi célèbre que l’expérience de Stanley Milgram sur l’obéissance et souvent citée en exemple de l’influence des situations sur nos comportements, l’expérience de Stanford est pourtant plus proche du cinéma que de la science : ses conclusions ont été écrites à l’avance, son protocole n’avait rien de scientifique, son déroulement a été constamment manipulé et ses résultats ont été interprétés de manière biaisée.

Rassemblant archives et entretiens inédits, Thibault Le Texier mène une enquête haletante sur l’une des plus grandes supercheries scientifiques du XXe siècle, entre rivalités académiques, contre-culture et déploiement du complexe militaro-industrialo-universitaire.

-> Lire en ligne l’ouvrage (Editions zones)


« Fake science », retour critique d’expérience à Stanford (France Culture – La suite dans les idées)

Référence devenue classique en psychologie, l’expérience de Stanford apparaît, au terme d’une minutieuse enquête, comme une pure manipulation. Cas d’école des dérives spectaculaires d’une science avide de reconnaissance médiatique.

Science et militantisme ne font pas toujours bon ménage, loin s’en faut. C’est cette vérité historiquement étayée que vient spectaculairement rappeler Histoire d’un mensonge. Dans cet essai très vif, Thibaut Le Texier démonte l’une des expériences les plus célèbres de la psychologie, la fameuse expérience de Stanford.

Au-delà de la réfutation, de la mise au jour d’une manipulation totale, c’est plus largement la question de la médiatisation de la science que vient à dessein poser cette scrupuleuse enquête qui, par ailleurs, se lit comme un polar. Il est rejoint en seconde partie par le biologiste Thomas Heams, qui travaille notamment sur des questions épistémologiques et de vulgarisation de la science.

Intervenants

  • Thibault Le Texier – Chercheur en sciences sociales

  • Thomas Heams – Maître de conférence en génomique animale à AgroParisTech et administrateur des éditions matériologiques,

  • Sylvain Bourmeau – journaliste, producteur de « La Suite dans les idées » sur France Culture et professeur associé à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales


Expérience de Stanford : sommes-nous tous des bourreaux en puissance ? (La Méthode scientifique)

Qu’est-ce que l’expérience de Stanford ? Que cherchait à démontrer le Professeur Zimbardo sur la violence en prison ? En quoi cette étude est-elle remise en cause scientifiquement aujourd’hui ?

Le 14 août 1971, 9 étudiants, tous volontaires, étaient interpelés chez eux par la police de Palo Alto, en Californie, pour être jetés dans une prison reconstituée au sein de l’Université de Stanford, et se prêter pendant 2 semaines à une expérience, avec 9 autres étudiants qui endossaient le rôle de gardiens, sous la tutelle du professeur Philip Zimbardo.

Suite à des dérives violentes, l’expérience fut interrompue au bout de 6 jours. Pour Zimbardo, la preuve était établie que c’est bien la prison qui créait l’oppression et la violence mais en 47 ans, l’expérience de Stanford a été vivement critiquée, jusqu’à aujourd’hui dans un nouvelle enquête.

Expérience de Stanford : sommes-nous tous des bourreaux en puissance ? C’est le problème que nous allons tenter de résoudre dans l’heure qui vient.

Et pour replonger dans cette expérience de psychologie sociale ô combien contestée, nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui Thibault Le Texier, chercheur en sciences sociales, associé au Groupe de recherche en économie et gestion à l’Université de Nice-Sophia Antipolis et auteur de « Histoire d’un mensonge, enquête sur l’expérience de Stanford » aux éditions de La Découverte et Laurent Bègue, professeur de psychologie sociale à l’université Pierre Mendes France à Grenoble, directeur du laboratoire interuniversitaire de psychologie personnalité, cognition et changement.


Europe 1 Social Club – Frédéric Taddeï – 01/05/2018

Intervention de Thibault Le Texier (à partir de 12’30)


Anatomie d’une fraude scientifique : l’« expérience de Stanford » (Contretemps)

Dans Le maniement des hommes (La Découverte, 2016), Thibault Le Texier avait étudié la rationalité managériale, en la distinguant au passage de la logique économique et de la logique étatique. Son nouveau livre, intitulé sans équivoque Histoire d’un mensonge et consacré à la fameuse « expérience de Stanford » (Zones, 2018), classique de la psychologie sociale depuis près d’un demi-siècle, traite apparemment d’un sujet tout à fait différent – quoique finalement pas sans rapport… Il s’agit toujours, sous un autre angle, de s’intéresser au pouvoir. Et c’est détonnant.

Contretemps (CT) : Avant d’être l’histoire d’un mensonge, d’une fraude scientifique, le livre est l’histoire d’une déception : la tienne. Ton intention de départ n’était pas de faire un livre critique, mais un documentaire sinon bienveillant, du moins réellement intéressé par cette « expérience ». Peux-tu revenir là-dessus ? Quel est ton état d’esprit quand tu te rends à Stanford pour y dépouiller les archives ? Nourris-tu déjà quelques doutes, même vagues, ou pas encore?

Thibault Le Texier (TLT) : Oui, c’est vrai, au début j’ai pris l’expérience pour argent comptant. Elle était très crédible : elle était validée par le monde académique depuis quarante ans, elle était reprise abondamment dans les médias, Philip Zimbardo (le scientifique qui a conduit l’expérience) était prof émérite à Stanford, il avait été président de l’Association américaine de psychologie, etc. Et puis je ne me suis pas intéressé à l’expérience avec ma casquette de chercheur, mais avec ma casquette de réalisateur. Je n’étais pas dans une approche académique ou épistémologique, et mes producteurs encore moins. Ensemble on parlait financements, mise en scène, traitement des images, jeu des acteurs, vécu des spectateurs.

Il y a cette injonction permanente, dans le cinéma, à parler aux émotions des spectateurs et pas à leur cerveau. Les films sont souvent juste une succession de gros plans sur des visages. C’est le contraire de l’approche objective, rationnelle, mesurée, sourcée, référencée, où tu cherches des constantes et des généralisations intéressantes. Quand tu écris un scénario, il faut au contraire aller à fond dans le cas particulier, le ressenti, le subjectif, les sentiments. Il faut exprimer ton point de vue sans te soucier qu’il soit fondé sur autre chose que lui-même. L’expérience m’a d’abord attiré pour ça : elle me laissait la liberté d’exprimer mon point de vue. Et je pense que c’est une des raisons de son succès. C’est un support de projection à la fois très lisse et très contrasté : tu peux lui faire dire facilement ce que tu veux, et en même temps tu peux lui faire dire des choses extrêmes.

Donc j’avais ce projet de documentaire, je voulais raconter la version officielle. Mais je voulais la raconter en donnant la parole aux gardiens et aux prisonniers. À quoi ils pensaient pendant l’expérience ? De quoi ils avaient parlé ? Qu’est-ce qu’ils avaient ressenti ? La version officielle n’en disait quasiment rien. Et puis Zimbardo avait déjà tellement raconté son histoire, je ne voyais pas l’intérêt de lui tendre un micro pour la millième fois. C’est pour ça que j’ai voulu aller à Stanford, dans les archives de l’expérience.

CT : Comment et quand découvres-tu le pot-aux-roses ? Très vite, dès que tu lis les premiers documents, ou est-ce plus progressif ?

TLT : J’avais des doutes depuis que j’avais lu The Lucifer Effect [ouvrage publié en 2007 dans lequel Zimbardo relate en détail son expérience et trace de nombreux parallèles avec Abu Ghraib]. Plusieurs fois, dans ce livre, il laisse entendre qu’il ne s’est pas contenté d’observer l’expérience et qu’il y a participé gaiement. Mais je restais convaincu que l’expérience était solide. C’est en commençant à dépouiller les archives que j’ai déchanté. Elles sont tellement éloignées de la version officielle que j’ai tout de suite trouvé des récits contradictoires : des gardiens qui disaient qu’ils n’avaient fait qu’obéir aux expérimentateurs et qu’ils jouaient tout le temps la comédie, des prisonniers qui décrivaient leurs conditions de vie surréalistes. Mais je ne voulais pas y croire, c’était trop gros.

Et puis très vite je suis tombé sur l’expérience du Toyon Hall [menée dans un dortoir par des étudiants, cette expérience a servi de modèle à Zimbardo], je suis tombé sur les témoignages de David Jaffe, l’étudiant qui a dirigé cette expérience pilote, j’ai découvert les rapports des assistants de Zimbardo, qui mettaient le doigt où ça fait mal. À partir de ce moment-là, il n’y avait plus aucun doute : l’expérience était bidonnée. Et pourtant j’avais toujours du mal à le croire. Comment était-il possible que personne n’ait découvert le pot-aux-roses en quarante ans ? Pourquoi Zimbardo avait rendu publiques des archives qui montraient sans ambiguïté sa supercherie ? Pourquoi il n’a pas détruit au moins les documents les plus accablants ?

CT : Tu as une explication ?

TLT : À mon avis, c’est parce qu’il a fini par oublier ce qui s’était réellement passé : ça se voit dans The Lucifer Effect, où il peut proférer des gros contresens et des anachronismes en toute bonne foi. Ou peut-être qu’il avait un sentiment d’impunité après toutes ces années : « si personne ne m’a coincé au bout de 30 ans, je ne risque pas de me faire coincer au bout de 40 ». Mais je penche plutôt pour la première explication : la version officielle a fini par recouvrir ses souvenirs. Il a fini par gober ses propres mensonges.

Depuis cinquante ans, Zimbardo a la hantise d’être épinglé, mais d’être épinglé comme sadique, d’être accusé d’avoir commis une faute éthique en organisant cette expérience. Avant que je lui révèle mon projet de déboulonnage, il n’a jamais eu l’air de craindre d’être épinglé comme faussaire.

CT : Avant de revenir là-dessus, une question sur les archives : a-t-on un moyen de savoir si elles avaient déjà été consultées ? Est-il possible que d’autres l’aient fait si superficiellement qu’ils ne se sont rendus compte de rien ? D’ailleurs, as-tu rencontré le moindre problème pour accéder à ces archives ? On est même étonné que certains documents s’y trouvent encore, vu leur force de dévoilement… Et lui-même, à l’occasion, a des formulations qui ressemblent à des aveux…

TLT : Je ne sais pas si ces archives ont été déjà consultées, mais je sais qu’aucun chercheur ne les a jamais citées. L’expérience du Toyon Hall, par exemple, n’a jamais été mentionnée dans aucun livre ni aucun article scientifique. Quand j’ai demandé s’ils avaient consulté ces archives aux deux psychologues qui ont répliqué l’expérience pour une émission de télé-réalité sur la BBC, ils m’ont dit que non, ils n’avaient pas demandé. Ils pensaient qu’elles avaient été détruites.

Pourtant je n’ai eu aucun problème pour accéder à ces archives. En mai 2014, j’ai dit à Zimbardo que je voulais les consulter. Il m’a mis en contact avec le bibliothécaire qui s’en occupe à Stanford, Daniel Hartwig, et j’ai commencé à organiser ma venue et à voir notamment comment récupérer les enregistrements audio et vidéo réalisés pendant l’expérience, qu’on ne pouvait pas télécharger en ligne à l’époque, ce que j’ai pu faire sans la moindre difficulté. J’ai pu aussi consulter toutes les boîtes d’archives de l’expérience et numériser ce que je voulais sans restrictions, y compris des documents qui ne sont toujours pas en ligne.

Pour ce qui est de la force des archives, c’est ce qui m’a intéressé dès le début, en voyant des extraits des archives vidéo. Ce sont des matériaux qui ont une puissance documentaire exceptionnelle. J’ai construit le livre autour des archives papier comme j’aurais construit le film autour des archives vidéo (tous mes films sont du found footage, c’est-à-dire qu’ils réutilisent des images existantes. Et tu as raison de le souligner, en plus des archives papier de l’expérience, j’ai voulu utiliser les centaines de récits que Zimbardo en a donné dans la presse, et tout ce qu’il a confié durant ces interviews sur sa carrière, sur ses autres expériences, sur ses relations avec le milieu des psychologues, sur son rôle d’expert pendant un procès d’Abu Ghraib, etc.

Le livre devait brosser ce portrait biographique. Zimbardo simplifie souvent beaucoup, mais lui-même est tout sauf simple. Ce n’est ni un méchant ni un salaud. C’est un showman et un business man, et il a des motivations très complexes. Il est pris dans tout un jeu de rivalités entre scientifiques, entre chapelles, entre universités. Il est très ambitieux et très entreprenant, mais on sent aussi chez lui une grande fragilité. C’est un manipulateur candide. Et il a ce destin à la Horatio Alger, de fils d’immigrants italiens du Bronx qui finit professeur à Stanford mondialement célèbre.

Des entretiens avec un peu plus de la moitié des gardiens, des prisonniers et des expérimentateurs m’ont fourni un troisième type de matière. C’est un matériau plus secondaire dans le livre, parce que la mémoire peut facilement vous jouer des tours après cinquante ans, mais c’est un matériau très vivant qui rend bien la diversité de ces participants. Contrairement à la version officielle, les jeunes gens qui ont participé à l’expérience sont tout sauf interchangeables et sans histoire. C’est souvent quelque chose que les psychologues expérimentaux passent sous silence, comme si les sujets de leurs expériences étaient parfaitement « moyens » et « normaux ». Stanley Milgram est un des rares à avouer, je cite, que « les personnes qui défilent dans le laboratoire présentent une telle disparité dans leur tempérament et leur manière d’être qu’il nous semble parfois miraculeux de parvenir à dégager la moindre règle générale. » (Soumission à l’autorité : un point de vue expérimental, Calmann-Lévy, 1986 [1974], p. 63)

CT : Tu reviens d’ailleurs dans le livre sur l’expérience de Milgram sur l’obéissance, dont l’ombre plane de bout en bout sur l’expérience de Stanford, et tu reviens aussi sur d’autres expériences de psychologie de l’époque. C’était important pour toi, de restituer ce contexte ?

TLT : Oui, très. C’est un autre biais courant chez les psychologues expérimentaux : ils font comme si leurs expériences avaient lieu dans des bulles hermétiques. Pour moi, il fallait resituer l’expérience non seulement dans l’histoire de la psychologie, mais aussi dans l’histoire des États-Unis et dans l’histoire de l’université Stanford. On est en 1971, le pays est déchiré par la guerre du Vietnam qui n’en finit pas, la jeunesse est en révolte contre l’autorité, et c’est aussi un moment où la recherche américaine est financée en majorité par l’armée, et même très bien financée depuis la guerre de Corée et la frayeur nationale causée par Spoutnik.

Stanford est un concentré de tout ça. C’est l’université qui a « inventé » le complexe militaro-industrialo-universitaire, dont la Silicon Valley est l’expression emblématique. La Californie était alors à la fois l’épicentre de la contre-culture et l’État fédéré américain qui recevait le plus de fonds militaires. Sans parler de la révolte d’Attica en septembre 1971, qui remet la prison sur le devant de la scène… L’expérience est le fruit de ce contexte détonnant.

CT : Tu as donc des archives, des témoignages, des interviews, des éléments de contexte, mais aussi des articles scientifiques et de la littérature grise. Comment tu t’y es pris pour tisser tout ça ensemble ?

TLT : Concrètement, j’ai construit le livre comme un film. J’ai accordé une très grande importance à la « narrativité » (c’est peut-être raté, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé !). Je voulais que le livre se déploie comme un enchevêtrement d’intrigues, pas seulement comme un enchaînement logique de preuves et de démonstrations. Et mes éditeurs Rémy Toulouse et Grégoire Chamayou m’ont encouragé dans cette voie. Je voulais concilier la rigueur scientifique avec le côté prenant de l’enquête journalistique ou du cinéma. Mais je ne voulais surtout pas tomber dans les excès que je dénonce justement chez Zimbardo, qui a été prêt à tout ou presque pour rendre son expérience attrayante. Une certaine construction du récit permet de présenter des preuves, sans céder à la tentation de la fiction, du clinquant ou du divertissement, et sans non plus endormir le lecteur ni lui donner mal au crâne. Il ne s’agit pas de rendre plus simple, mais plus lisible.

J’ai lu beaucoup de journalisme littéraire à l’époque, le genre de longs reportages publiés par le New Yorker, où les outils du romancier sont mis au service de la non-fiction (Gay Talese, Tom Wolfe, Barbara Ehrenreich, Ted Conover, etc.). Ce sont des récits journalistiques où on trouve des dialogues, des flash-back, des intrigues, des portraits, des montages parallèles, des monologues intérieurs. Le narrateur dévoile généralement sa méthode d’enquête, il peut même confier ses doutes et ses états d’âme. Le journaliste et l’assassin, de Janet Malcolm, m’a d’ailleurs servi à la fois de source de réflexion sur l’éthique de l’enquêteur et de modèle de construction narrative.

Les éditions du Sous-sol font un très bon boulot de traduction de cette littérature en français, même si ça ne les dérange pas de privilégier le littéraire au factuel, ce que je rejette pour ma part. La collection « Zones » a aussi sorti des enquêtes dans cette veine. G. Chamayou est très sensible à la dimension littéraire des textes qu’il publie, c’est assez rare en sciences sociales. Quelques maisons font un boulot similaire, comme Zones sensibles, Allia, ou Anacharsis, mais la plupart des chercheurs ne se soucient pas vraiment du style et de la narration (du moins, c’est l’impression qu’ils donnent). La question n’est presque jamais abordée à l’université. Et pourtant, mal écrire est une faute professionnelle quand on fait profession d’écrire…

Il y a par-ci par-là des ateliers d’écriture pour thésards, il y a le très bon livre d’Howard Becker Écrire les sciences sociales, mais sinon chacun se démerde. Avec beaucoup de ratés, des textes encore plus jargonneux et ennuyeux que des rapports administratifs, comme si les sciences sociales ne devaient surtout pas ressembler à de la littérature. Je comprends la logique de distinction qu’il y a derrière, mais ça me semble contre-productif. Ça ne fait qu’éloigner le public des sciences sociales et les enfermer dans l’entre-soi. Et ce n’est pas parce que vous écrivez vos articles de la façon la plus neutre possible qu’ils sont plus objectifs et plus scientifiques. Au contraire, il faut assumer que le chercheur est tout entier présent dans sa recherche, il faut assumer le « je » et expliquer ce « je », d’où parle ce « je », pourquoi il parle de ça, comment s’est déroulée la recherche, etc. (sans évidemment tomber non plus dans la complaisance narcissique). L’auto-analyse est une des clés de voûte de la scientificité en sciences sociales.

CT : L’expérience est généralement présentée de manière méliorative, mais tu mentionnes le fait qu’elle a été critiquée (« critiques sévères », indiques-tu), et tôt, par Erich Fromm d’une part et Leon Festinger de l’autre. Ce sont tout de même deux intellectuels réputés chacun à leur manière, pas n’importe qui donc… Pourtant leurs objections ne « prennent » pas, voire sont oubliées. Pourquoi ?

TLT : Il y a énormément de raisons, que je développe dans le livre. Je n’en citerai que quelques-unes. Tout d’abord, je pense que la critique de Festinger n’a pas été assez publicisée, elle est sortie dans un recueil d’articles et sans citer nommément l’expérience, en plus à un moment où Festinger s’était éloigné de la psychologie.

Fromm, lui, avait un côté philosophe et franc-tireur, il enseignait dans une université alternative au Mexique, c’était facile de le dénigrer en disant qu’il faisait de la science molle. Tandis que Zimbardo se revendiquait de la science expérimentale, il présentait des données, il était professeur titulaire dans un département de psychologie prestigieux (c’est très important, à l’université, ces questions de « prestige », de « renommée », et ça ne m’étonne pas qu’on puisse mener des réformes universitaires essentiellement pour gagner quelques places dans un classement international bidon). L’expérience n’aurait pas eu le même écho si elle avait été menée à l’université de Tacoma ou à l’institut technique de Poughkeepsie. La vie intellectuelle est beaucoup une question d’étiquettes.

Deuxième raison : les auteurs de manuels de psychologie limitent souvent leurs lectures aux manuels de leurs confrères. En plus de Fromm et de Festinger, l’expérience a été critiquée dans un article paru en 1975 dans American Psychologist, l’organe officiel de l’Association américaine de psychologie, et ça ne l’a pas empêchée d’avoir la carrière que l’on sait. Pire, certains manuels citent Fromm et cet article de 1975, ils soulignent que l’expérience est pleine de biais, et pourtant ils continuent à la défendre ! Une vidéo très bien informée de la Khan Academy listait récemment plusieurs biais sévères dans l’expérience, avant de conclure : “What do all of these things mean for the experiment? Are these problems bad enough to discredit its results? I personally don’t think so.” Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de séduction de cette expérience.

Les médias ont aussi consacré l’expérience. En 1972, elle est racontée en longueur dans Life et dans un reportage sur NBC, puis l’année suivante Zimbardo la raconte lui-même en détail dans le New York Times Magazine. Ces coups de projecteur ont donné une stature à l’expérience. Et les journalistes ont fauté en tamponnant les conclusions de Zimbardo sans vérifier leur véracité. Pire, les archives montrent un journaliste dramatiser les résultats de l’expérience et la présenter sans bémol alors même qu’il savait qu’elle était biaisée…

Une autre hypothèse, que je n’ai pas pu vérifier, c’est que l’expérience n’aurait convaincu que des convertis. Elle aurait simplement conforté des croyants dans leur croyance, à la façon de la « dissonance cognitive » de Festinger. De nombreux profs de psycho se doutent depuis longtemps que l’expérience était trop belle pour être vraie, tandis que les autres y ont cru. Comment délimiter clairement ces deux groupes ? J’aimerais bien le savoir ! J’espère d’ailleurs que la sortie du livre va polariser ces deux camps et me faciliter la tâche…

Pendant longtemps, je me suis dit que l’expérience était défendue surtout par des gens de gauche, dans l’idée que la droite privilégie les explications individuelles (chacun est responsable de ses succès et de ses échecs) tandis que la gauche préfère les explications situationnelles (notre environnement social joue beaucoup dans le fait qu’on réussisse ou qu’on échoue). Sans compter que l’expérience fournit à la gauche une formidable critique des institutions et de l’autorité. Mais en fait ce n’est pas si simple… L’expérience est citée par des conservateurs et par des anarchistes – de même une expérience précédente de Zimbardo, sur une voiture abandonnée dans le Bronx pour voir si elle serait vandalisée, est la seule « étude scientifique » convoquée dans l’article fondateur de la très réactionnaire « théorie de la vitre brisée ».

Donc rendez-vous dans dix ans pour voir si mon livre a eu le moindre impact sur la popularité de l’expérience, y compris parmi les professeurs de psychologie… Je ne serais pas surpris, même si le livre arrive à être traduit en anglais par une bonne maison, que plein de manuels de psycho continuent à parler de l’expérience avec admiration.

CT : Tu parlais avec des guillemets de l’« étude scientifique » de la voiture abandonnée dans le Bronx. Avec l’expérience de Stanford, Zimbardo n’en est visiblement pas à sa première fraude scientifique, un sujet sensible ces dernières années, comme tu l’évoques vers la fin ; et même ceci mis à part, sa « pensée » apparaît très pauvre, schématique. Un publicitaire doublé d’un prédicateur plus qu’un chercheur… Cependant tu évoques des raisons personnelles et contextuelles « de fond » pour expliquer son succès – quelles sont à tes yeux les principales?

TLT : Zimbardo a arrangé les résultats d’une de ses expériences précédentes et au moins deux autres de ses expériences (dont celle de la voiture abandonnée) sont des happenings qui sont très spectaculaires mais qui n’ont eu lieu qu’une fois, et qui donc n’ont que peu de valeur scientifique.

C’est vrai aussi que sa dialectique ne casse pas des briques (comme dirait René Viénet, NDLR). Il a une pensée très binaire : les gardiens contre les prisonniers, le Bien contre le Mal, la société contre l’individu. C’est ce que j’essaie de critiquer aussi dans le livre, ces interprétations du pouvoir qui me semblent très manichéennes et que le militant Zimbardo va souvent radicaliser encore plus. Le militantisme peut introduire des biais très forts quand on étudie le pouvoir, la politique, les relations entre les classes. Il pousse à choisir des objets, des méthodes, à favoriser certaines explications, une certaine grille de lecture, certains auteurs, etc.

C’est typiquement ce qu’a fait Zimbardo en écrivant à l’avance ses conclusions, en intervenant pendant l’expérience pour l’orienter et en arrangeant ses données pour qu’elles collent avec ses conclusions. Dans l’idéal les chercheurs, même s’ils ont forcément des convictions, devraient essayer de les désamorcer pour qu’elles ne biaisent pas leur « quête de la vérité » (l’auto-analyse doit aussi servir à ça). Malheureusement, dans les faits, je trouve que militantisme et objectivité font rarement bon ménage – mais que je puisse dire ça dans une revue qui se revendique militante montre que j’ai peut-être tort !

Ensuite, pour ce qui est d’expliquer le succès de l’expérience, tout d’abord Zimbardo est un prof et un conteur hors pair, titulaire dans une fac qui est en pleine ascension fulgurante, et c’est un auto-entrepreneur stakhanoviste de la vulgarisation (il produit une série télé, il édite des manuels, il écrit dans l’équivalent américain du magazine Psychologies, etc.). Tout cela lui donne une certaine influence universitaire, à Stanford et en dehors. Ensuite, le contexte général de l’expérience a joué énormément, j’en ai un peu parlé : l’humeur anti-autoritaire de l’époque, le fait que la prison devienne un sujet médiatique brûlant au début des années 1970, les conflits entre chapelles en psychologie, etc.

L’expérience est aussi un objet conceptuel captivant. C’est un petit théâtre très visuel et très simple à comprendre, une sorte de boîte à musique intellectuelle, qui semble en même temps avoir une puissance d’explication très forte. C’est comme une allégorie biblique, la dimension de vérité scientifique en plus.

CT : Né en 1933, Zimbardo est toujours vivant, bon pied bon œil même ; d’ailleurs, il a reçu récemment (en 2012) la médaille d’or de l’Association américaine de psychologie pour l’ensemble de sa carrière… Tu parlais tout à l’heure de « projet de déboulonnage » : ton livre a tout pour le déstabiliser, non ? Quels sont d’ailleurs tes rapports avec lui ? Tu indiques que tu as pu lui parler une fois…

TLT : Le livre devrait le déstabiliser, c’est sûr, même si ce ne sera probablement pas avant sa traduction en anglais (les Américains lisent très très peu le français). J’espère, sans doute très naïvement, un débat constructif.

La première fois que j’ai contacté Zimbardo, c’était en juillet 2013. Je lui ai envoyé un mail pour lui parler de mon projet de film, lui expliquer que tout le texte du film serait constitué d’extraits des archives de l’expérience, et il n’y a pas vu d’inconvénients. Il m’a simplement prévenu qu’un long-métrage de fiction basé sur l’expérience était en plein casting (ce film sortira sur les écrans deux ans plus tard, sous le titre The Stanford Prison Experiment).

J’ai correspondu brièvement avec Zimbardo. Nous avions prévu de nous rencontrer à Paris fin septembre mi-octobre 2013, au milieu d’une tournée qu’il faisait en Pologne et en Hongrie (il est super populaire là-bas, il a reçu plein de breloques honorifiques et des lycées utilisent un de ses programmes éducatifs). Mais finalement il annulera son séjour en France. Quelques mois plus tard, mes producteurs réussissent à trouver assez d’argent pour que j’aille à Stanford. Zimbardo me propose de venir l’interviewer chez lui, à San Francisco, mais en échange il me demande de faire un don à sa fondation. Je lui donne mon accord, mais cette fois ce sera mon tour d’annuler, quand je découvrirai le pot-aux-roses. Mes producteurs me conseillent d’attendre de savoir quel film je veux faire avant de l’interviewer. On est fin juillet 2014.

Je réécris alors mon script de fond en comble, qui raconte maintenant ce qui s’est véritablement passé pendant l’expérience, et je passe les trois années suivantes à essayer de trouver des financements. Sans succès… J’ai recontacté Zimbardo fin mai 2017, après trois ans de silence, alors que je commençais à me dire que le film ne se ferait pas. Je l’ai interviewé par Skype à la mi-juin (une demi-heure contre un don de 250 dollars) mais sans lui révéler que je critiquais l’expérience. À l’époque je voulais reproduire un de ses écrits dans mon livre (le diaporama) et j’avais besoin de son autorisation pour ça. Et je me disais aussi avec mon producteur qu’on pourrait éditer un petit livret accompagné d’un montage en DVD pour essayer une dernière fois de convaincre des financeurs. Mais je n’étais pas très à l’aise avec l’idée de ne pas révéler le fond du projet à Zimbardo. C’était malhonnête. Et sur les conseils de mon éditeur, je lui ai tout avoué début octobre.

Je lui ai listé ce qui n’allait pas dans son expérience et je me suis excusé de ne pas lui avoir tout dit plus tôt. Il m’a envoyé deux mails très en pétard et m’a dit qu’il ne voulait plus avoir affaire à moi, mais il n’a jamais répondu à mes critiques. Nous n’avons plus de contacts depuis. Je lui ai envoyé début avril un papier en anglais qui résumait mes principales critiques, et il m’a répondu, en tout et pour tout : « I have no interest at all in your writings please no longer correspond with me about this or any related matter ».

CT : Le livre peut apparaître contingent et très éloigné de ton livre précédent, Le maniement des hommes. En fait, il y renvoie d’une certaine manière, non ?

TLT : Dans les deux livres je m’intéresse à la question du « pouvoir ». Mon premier bouquin critiquait les conceptions du pouvoir rivées à la figure de l’État et il analysait un type de pouvoir très différent, le pouvoir managérial. Dans ce deuxième livre, je critique toujours ces conceptions du pouvoir, qu’on trouve en filigrane derrière la plupart des usages savants et populaires de l’expérience : une vision très binaire et anti-autoritaire, le pouvoir qui écrase, qui domine, qui enferme, qui discipline. La littérature sur la prison (et je parle sous ton contrôle !) montre au contraire que même en prison le pouvoir doit négocier son exercice. La domination carcérale, on l’imagine souvent comme une force que les gardiens imposent et que les prisonniers subissent, alors que c’est plutôt un compromis et un échange permanents.

On sait aussi que les dominants sont divisés par des luttes d’influence, des divergences d’intérêt, des personnalités très différentes, et pareil pour les dominés (les prisonniers se distinguent entre eux, par exemple, selon le crime qu’ils ont commis, leur appartenance à un gang, les pédophiles sont très mal vus tandis que les braqueurs sont respectés, etc.). Bref, il y a des dominants chez les dominés et des dominés chez les dominants. Mais Zimbardo ignore complètement ces phénomènes. Il dit lui-même qu’il ne connaît rien à la prison ! Et c’est ce qui fait aussi l’inanité de son expérience : il n’a pas essayé de reproduire une vraie prison, il a créé une situation devant produire en deux semaines, avec des étudiants blancs de la classe moyenne, l’idée caricaturale qu’il se fait de la prison. Le résultat est assez burlesque…

Zimbardo aime bien citer certains films de Frederick Wiseman pour montrer que les institutions écrasent leurs membres et leur imposent des rôles codifiés. À mes yeux, le cinéma de Wiseman montre au contraire que les individus ne sont pas réductibles aux institutions. Ils résistent à leurs fonctions, ils en débordent, ils y injectent des manières d’être et de faire particulières, ils jouent leurs rôles avec une certaine distance. Il y a bien des manières d’appliquer le règlement de l’asile dans Titicut Follies. Et Basic Training, le film de Wiseman sur l’armée sorti juste après l’expérience, montre bien que même une institution brutale et désindividualisante comme l’armée n’arrive pas à faire entrer tous les soldats dans le même moule : il y a les passifs, les récalcitrants, les rebelles, les autoritaires, les enthousiastes, etc.

Mais ce n’est pas ce questionnement sur le pouvoir qui m’a amené à l’expérience. J’en avais entendu parler dans des manuels de management sans m’y intéresser plus que ça. Ce qui m’a amené à l’expérience, c’est l’image. Je m’y suis vraiment intéressé quand j’ai découvert qu’elle avait été filmée, que c’était une sorte d’émission de télé-réalité avant l’heure (c’est ce que Zimbardo a bien compris : pour que son expérience soit bien médiatisée, il fallait des images, et si possible des images choc). Bref, ce livre est sans doute plus proche de mes films que de mon livre précédent. C’est une sorte de found footage scientifique.

CT : Le livre paraît dans un contexte où il est beaucoup question, à tort ou à raison d’ailleurs, de « fake news », ce qui lui confère plus encore une actualité particulière. Comment vois-tu les choses de ce point de vue, c’est-à-dire en quoi ton livre permet-il de nourrir, ou peut-être de déplacer le débat ?

TLT : On dit que regarder des mauvais films est une excellente manière de comprendre ce qui fait un bon film. Eh bien peut-être que se plonger dans une fraude scientifique est une bonne manière de comprendre ce que devrait être la « bonne » science. J’espère aussi que le livre contribuera à rapprocher la sociologie des sciences et la méta-recherche (ou l’épistémologie), c’est-à-dire l’étude scientifique des études scientifiques. Ces deux approches sont combinées dans le livre : d’un côté je décris le travail concret d’un scientifique, et en même temps j’analyse sa méthode et les limites de la démarche expérimentale en psychologie.

Les livres de sociologie des sciences s’arrêtent souvent à mi-chemin : ils décrivent en détail la manière dont les conducteurs utilisent leur véhicule, mais ils ne soulèvent pas le capot. Les méta-chercheurs s’arrêtent eux aussi à mi-chemin, mais en sens inverse : ils soulèvent le capot mais en général ils ne s’intéressent pas aux conducteurs. Le croisement de ces deux disciplines me semble extrêmement prometteur. Il peut produire une « sociologie épistémologique » (ou une « méta-recherche sociologique ») en mariant une analyse de la production et de la diffusion des sciences avec un questionnement de la logique propre à chaque discipline, de ses outils, de ses méthodes, de ses axiomes, de ses présupposés, des raisonnements privilégiés, etc. Toutes les disciplines ont des routines et toutes ont un inconscient. La méta-recherche sociologique a de beaux chantiers devant elle.

Et tu as raison de rappeler qu’il y a plein de débats dans les sciences en ce moment. Il y a eu des fraudes, des plagiats, des rétractations d’articles, des chercheurs corrompus par des lobbies industriels, des publications de canulars, des diplômes bidons, des procès en diffamation visant des chercheurs (comme Alain Garrigou, Jean-Claude Kaufmann, Joseph Weiler ou Christopher Clack). On a vu aussi des scandales de « pop science » et des recherches mises au service du conseil en développement personnel. Et les sciences expérimentales vivent une « crise de la réplication » (replication crisis), autrement dit beaucoup d’expériences ne donnent pas les mêmes résultats quand elles sont reproduites par d’autres. Le cas Zimbardo éclaire plusieurs de ces problèmes, mais il est loin de tous les embrasser. Là aussi, la méta-recherche est pleine de promesses.

Ceci étant, les pratiques scientifiques sont sans doute plus rigoureuses aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Dans les années 1970, la recherche en sciences sociales avait encore souvent des airs de Far West. Aujourd’hui les théories se sont raffinées, les outils se sont développés (notamment avec le numérique), le niveau général de formation scientifique de la population a augmenté. Certes, une « science pure » est impossible. Certes, la recherche est pleine de biais personnels, institutionnels, matériels, financiers, etc. Certes, il faut compter aussi avec la spécialisation à outrance, le clientélisme, le publish or perish, la managérialisation et le poids des intérêts privés. Mais je n’ai pas l’impression de vivre une « crise » de la science. On serait plutôt en plein boom. Ce qui ne va pas sans poser des tas de problèmes, notamment parce que plus il y a de scientifiques et d’articles scientifiques, plus il y a de cas de fraudes. C’est mathématique. Mais on ne peut pas parler de « fake science » comme on parle de « fake news ».

J’espère d’ailleurs que le livre sera pris comme une preuve de la bonne santé de la science (capable de se corriger, même si c’est au bout d’un demi-siècle !). Les scientifiques s’autorégulent sans doute mieux que les journalistes, mais il faut dire que leur tâche est plus facile : ils sont moins nombreux, ils ne travaillent pas dans l’urgence, ils sont moins en prise avec les attentes collectives, ils se contrôlent plus les uns les autres, etc. Ceci étant, il n’y a pas de barrière étanche entre science, journalisme, divertissement et charlatanisme. Il n’y a pas, d’un côté, la science sérieuse et sobre, et de l’autre les bonimenteurs prêts à tout pour faire de l’audimat. Comme le montre bien le cas Zimbardo, un continuum relie la science la plus sérieuse et le divertissement le plus racoleur.

Propos recueillis par Grégory Salle.


«On voit le scientifique intervenir en permanence, il donne même des idées de punitions aux gardiens» (Libération)

Le chercheur Thibault Le Texier a enquêté, a fouillé les archives… et démontre que les conclusions de cette expérimentation si populaire étaient écrites à l’avance.

Depuis les années 70, c’est un grand classique de la psychologie sociale. Enfermez des étudiants «normaux» dans une fausse prison, séparez-les entre gardiens et détenus… et les premiers finiront immanquablement en bourreaux, humiliant les seconds. Très médiatisée, donnée en exemple dans les amphis des universités, reprises dans les manuels de développement personnel, l’expérience de Stanford, menée en 1971 par le professeur de psychologie Philip Zimbardo, démontrait de manière spectaculaire que tout homme, placé dans certaines situations, peut se transformer en monstre. Mondialement connue, l’expérience était pourtant un fake. C’est, en tout cas, ce que démontre Thibault Le Texier, chercheur en histoire de la pensée économique, qui vient de publier Histoire d’un mensonge (aux éditions La Découverte).

Qu’est-ce que «l’expérience de Stanford» ?

En août 1971, un professeur de psychologie de l’université de Stanford, Philip Zimbardo, a recruté une vingtaine d’étudiants pour participer à une «expérience sur les prisons». Il les a assignés, de manière aléatoire, aux rôles de gardiens ou de détenus. Il a donné aux premiers des costumes militaires et des lunettes de soleil, pour les «anonymiser». Il a demandé aux «prisonniers» de mettre des collants sur la tête pour mimer des crânes rasés, des chaînes aux pieds et des blouses sans sous-vêtements, un costume loufoque pour qu’ils se sentent émasculés, impuissants, expliquait-il. Les gardiens ne devaient jamais les appeler par leur nom mais par leur numéro de matricule. Puis il les a tous observés vivre au sein de sa fausse prison : trois bureaux transformés en cellules dans les sous-sols du département de psychologie. Philip Zimbardo, qui jouait le directeur de la prison, a dû interrompre l’expérience au bout de six jours, au lieu des deux semaines prévues. Plusieurs prisonniers étaient tombés en dépression nerveuse, et les gardiens s’étaient transformés en tortionnaires, humiliant les détenus, les réveillant en pleine nuit pour leur faire faire des pompes, frottant leurs couvertures sur des buissons épineux pour qu’ils aient à les éplucher pendant des heures, finissant même par leur demander de mimer des jeux sexuels. Les hypothèses de départ de Zimbardo étaient confirmées au-delà de ses espérances : l’enfermement, l’anonymat des bourreaux et la déshumanisation des victimes provoquent immanquablement la violence. Tout ça, en tout cas, c’est la version officielle.

Aux Etats-Unis, cette expérience est si célèbre qu’elle fait partie de la culture populaire…

Ses résultats sont choquants, inattendus, spectaculaires. C’est ce qui va faire son succès. L’expérience de Stanford est un passage obligé au lycée et à la fac. Un groupe de rock s’appelle Stanford Prison Experiment. Plusieurs films en ont été tirés, dont l’un avec Forest Whitaker et Adrien Brody. Lors du scandale d’Abou Ghraib, Zimbardo a fait le tour des plateaux télé. La révélation des humiliations infligées par des soldats américains à des prisonniers irakiens a provoqué un choc dans l’opinion publique. Face à cette forte demande de sens, le psychologue avait une réponse clé en main : «Nous sommes naturellement bons, c’est notre environnement qui nous pousse à la violence.» Il a, au fond, blanchi les soldats, un discours en résonance avec le discours de gauche de l’époque : c’est la faute de Bush, Cheney et Rumsfeld. Ils ont créé la situation générale qui a rendu possibles de tels actes.

…on la trouve aussi dans de nombreux travaux scientifiques

Elle est souvent citée en appui de la thèse sur la banalité du mal de Hannah Arendt, que ce soit dans les travaux de l’historien spécialiste de l’Holocauste, Christopher Browning, ou du sociologue Zygmunt Bauman. Mais aussi dans des manuels de sociologie, comme celui d’Anthony Giddens. Beaucoup d’enseignants m’ont rapporté que c’est le moment, dans un amphithéâtre, où tous les étudiants lèvent le nez de leur ordinateur. De nombreux manuels de développement personnel s’en sont saisi à leur tour, que ce soit pour parler de l’obésité, du management, des effets de groupe…

Et pourtant, vous démontrez dans votre livre, que c’était un «fake» ?

Totalement. Un mensonge. Philip Zimbardo a toujours affirmé qu’il était à peine intervenu dans son déroulement. Dans une expérience scientifique réussie, le scientifique ne doit pas interférer sur les résultats, ni orienter le comportement des participants vers une conclusion pré-écrite… J’ai fouillé les archives de l’expérience, conservées à Stanford et rendues publiques en 2011 : une quinzaine de boîtes contenant les dossiers des candidats, les enregistrements audio et vidéo de l’expérience, les notes prises jour après jour par Zimbardo et ses assistants, les rapports des gardiens, les questionnaires remplis par tous le dernier jour de l’expérience. Or, contrairement à la version officielle, on voit Zimbardo intervenir en permanence. La veille du premier jour, il a réuni les gardiens pour leur donner un emploi du temps précis, prévoyant les réveils nocturnes des détenus. Il leur donne même des idées de punitions, comme les pompes ou les couvertures pleines d’épines. Il a toujours affirmé que les gardiens avaient inventé leur propre règlement. Les archives prouvent que c’est faux !

Quels sont les biais que vous avez décelés ?

Philip Zimbardo livre des statistiques effrayantes sur la proportion de comportements violents de la part des gardiens. Mais il n’a enregistré que 10 % des six jours de l’expérience : les moments les plus rudes, les tours de garde du gardien le plus brutal, surnommé «John Wayne». Ses statistiques n’ont donc aucun sens. Ses assistants, dès le départ, mettent le doigt sur ces limites : les données sont biaisées vers le spectaculaire. Et le fait même que l’expérience n’ait jamais été reproduite la rend invalide. A titre de comparaison, l’expérience du psychologue américain Stanley Milgram au début des années 60, qui a montré que des citoyens ordinaires étaient prêts à infliger des décharges électriques fatales à un congénère tant qu’un «scientifique» leur demandait de le faire, a été reproduite 780 fois, en testant différentes variables.

En complément des archives de l’époque, vous avez aussi retrouvé une quinzaine de participants. Que vous ont-ils appris ?

Les entretiens m’ont confirmé que les gardiens jouaient un rôle. Ils n’étaient pas spontanément violents, comme le dira Zimbardo. Il leur demandait de jouer une pièce de théâtre, il leur faisait croire qu’ils étaient des expérimentateurs, comme lui, et les plus mous étaient recadrés : «Si tu n’es pas assez dur, tu vas faire échouer l’expérience, et on ne pourra pas aller devant les médias dénoncer les prisons.» Les gardiens savaient donc très clairement quel rôle ils devaient tenir pour bien faire. Et pourtant, malgré ces différentes pressions, seul un tiers des d’entre eux s’est montré agressif… De leur côté, certains détenus «dépressifs» ont été incités à jouer un rôle. Les archives prouvent qu’on leur avait dit qu’ils ne pourraient en aucun cas arrêter l’expérience avant la fin, sauf à tomber malade ou à faire une dépression. Au moins l’un d’eux l’a fait pour sortir de là. L’expérience de Stanford a créé un entre-deux, à mi-chemin entre réalité et fiction. Il n’y a pas eu d’«expérience de Stanford», il y a eu une simulation, une démonstration.

Mais justement, que voulait démontrer Zimbardo ?

A l’époque, les universités sont marquées par la dénonciation de la guerre du Vietnam et la critique des institutions. Philip Zimbardo va surfer sur cette vague, moins par militantisme que par démagogie. Il sent bien l’air du temps libertaire et antipunition et y inscrit son expérience. Ses conclusions sont écrites à l’avance : il veut montrer la nocivité de la prison, plusieurs archives le montrent. Il présente par la suite son expérience comme un «appel à réformer les prisons». «Les prisons sont des institutions totalitaires», dit-il. Un discours qu’il va peu à peu élargir : «L’école est totalitaire» ; «La timidité est une prison» ; «Le langage est une prison»…Cette expérience devient pour lui une formule universelle, la métaphore de toutes les relations de pouvoir : entre docteur et patients, mari et femme, professeur et élèves, employeur et salariés. Il cherche aussi à relier son expérience aux événements historiques – Auschwitz, Attica, génocide du Rwanda. C’est ce qui fait la popularité de l’expérience : c’est un outil de décryptage du monde très simple à manier mais très puissant.

Vous remettez aussi cette mise en scène dans le contexte du boom de la psychologie sociale aux Etats-Unis. Pourquoi ?

A l’époque, se joue un débat assez violent entre les psychologues de la personnalité – si une personne a des troubles, ils sont dus à son psychisme, à son histoire personnelle, voire génétique – et les psychologues sociaux – nous sommes le produit de notre société, il faut replacer l’individu dans le contexte de sa classe sociale, de sa famille. La psychologie sociale se développe après la Seconde Guerre mondiale, notamment en réaction aux massacres et au totalitarisme. Philip Zimbardo va faire de son expérience une arme contre la psychologie de la personnalité : il dit avoir sélectionné des gens «normaux» qui se sont transformés en monstres. C’est bien la preuve que c’est la situation dans laquelle ils ont été plongés qui a produit cette violence. C’est aussi une époque où les expériences deviennent la lingua franca de la psychologie. Pour qu’un résultat soit admis au sein de la discipline, il faut qu’il ait fait l’objet d’une expérimentation. Comme en biologie, l’expérience de laboratoire devient une sorte de microscope faisant accéder le savant à la vérité scientifique. Ça peut pousser certains psychologues à monter des protocoles abracadabrants pour essayer de démontrer telle ou telle hypothèse. Il est assez surprenant de voir des expériences, qui tiennent souvent du théâtre et de la télé-réalité, devenir les instruments privilégiés des psychologues pour produire de la science.

Vous n’êtes pas le premier à montrer les failles de cette expérience. Comment expliquer qu’elle passe encore pour une vérité scientifique ?

Au sein de la communauté des psychologues, il y a eu une relative omerta. Personne ne voulait dénoncer un collègue au rôle si stratégique. Philip Zimbardo était un grand vulgarisateur, qui passait bien dans les médias, et qui a rédigé le manuel de psychologie le plus populaire pendant quarante ans aux Etats-Unis, une sorte de Lagarde et Michard de la discipline. Son rôle de pédagogue est beaucoup plus reconnu que son rôle de scientifique. A Stanford, il avait été recruté pour attirer des étudiants en cours de psychologie, ce qui était très important pour ses collègues : plus un département compte d’étudiants et plus il a droit à des financements, plus il a d’importance à l’assemblée des professeurs, etc. Ça fait cuisine interne quand on en parle, mais c’est ça aussi la science !

En jeu, il y a aussi les financements que l’armée alloue massivement à l’université pendant la guerre froide…

Dans les années 50-60, avec la guerre de Corée, le choc de Spoutnik et la peur nucléaire, l’armée américaine a bénéficié de financements gigantesques. Elle a arrosé universités, et départements de psychologie en particulier. Elle en a besoin. La Seconde Guerre mondiale a laissé un contingent d’anciens combattants traumatisés que l’on voulait réintégrer à la société. L’armée espère aussi que la psychologie permettra de développer des armes de propagande, de favoriser la discipline des jeunes recrues. Même si les fonds commencent à se tarir dans les années 70, et malgré ses déclarations pacifistes, Zimbardo a financé son expérience avec l’argent de la marine américaine, qui en utilisera abondamment les enseignements.

Et comment expliquer la légitimité dont l’expérience a bénéficié au-delà de Stanford ?

Parmi les chercheurs qui la citent, rares sont ceux qui ont lu les articles originaux publiés par Zimbardo. C’est un cas qu’on reprend de manuel en manuel. Cette expérience a une telle force de séduction. Elle est à la fois vertigineuse : «Moi aussi, je peux être un bourreau», et déculpabilisante : «Mais, ce n’est pas vraiment de ma faute, c’est le système». Son pouvoir de séduction est émotionnel, en plus de bénéficier du label «scientifiquement prouvé». Je suis prêt à parier que mon livre n’empêchera pas l’expérience de continuer à vivre et à être citée, utilisée, médiatisée, comme une preuve que nous sommes tous des tortionnaires en puissance.

Le sommes-nous vraiment ?

Je n’en sais rien. Mais je suis certain, en revanche, que l’expérience de Stanford ne démontre rien de tel.

Sonya Faure

La tentation radicale : enquête auprès de la jeunesse française

L’idée d’une montée de la radicalité au sein de la jeunesse française, avec pour corollaire une certaine banalisation de la violence, mérite d’être examinée, même si les passages à l’acte violent ne concernent qu’une petite minorité assez bien étudiée et identifiée. On ne sait en revanche que peu de choses sur le degré d’acceptabilité de la violence aux yeux du plus grand nombre. Quels sont les segments de la jeunesse les plus concernés par la radicalité ? Peut-on observer un lien entre la radicalité politique et la radicalité religieuse ? Comment les jeunes réagissent-ils aux attentats et au terrorisme ?

Pour répondre à ces questions, les contributeurs de cet ouvrage, tous spécialistes reconnus dans le champ de la sociologie de la jeunesse, analysent les résultats d’une enquête inédite menée auprès de 7 000 lycéens de toutes origines sociales et culturelles, et de toutes confessions religieuses.

Olivier Galland, sociologue, est directeur de recherches au CNRS (GEMASS), spécialiste des questions de jeunesse. Anne Muxel, sociologue et politiste, est directrice de recherches au CNRS (CEVIPOF/Science Po), spécialiste du rapport des jeunes à la politique.


Quelle jeunesse est la plus concernée par la radicalité ? Peut-on observer un lien entre la radicalité politique et la radicalité religieuse ? Comment les jeunes réagissent-ils aux attentats et au terrorisme ?

Dans un livre à paraître le 4 avril prochain (La tentation radicale. Enquête auprès des lycéens, PUF, 2018), les deux sociologues Olivier Galland et Anne Muxel analysent les résultats d’une enquête inédite (et soutenue par la Fondation Jean-Jaurès) menée auprès de 7 000 lycéens. Des résultats dont ils viennent débattre à la Fondation.


Olivier Galland, sociologue, directeur de recherche au CNRS, a coordonné avec Anne Muxel une enquête auprès de 7 000 lycéens de 23 lycées en France, pour évaluer le degré de radicalité de leurs opinions, et en comprendre les ressorts. Olivier Galland expose ici l’importance d’un « effet islam », proprement lié à la religion, révélé selon lui par cette enquête.

En savoir plus : https://www.franceculture.fr/emission…


La tentation radicale: pourquoi cette fureur ? (Telos)

Le livre que nous avons codirigé avec Anne Muxel sur la tentation radicale qui gagne une partie de la jeunesse (dont Gérard Grunberg a rendu compte dans ces colonnes) suscite de nombreuses réactions et ce qui frappe au premier abord, c’est la virulence de certaines d’entre elles. Nous avons pourtant écrit sur un ton dépassionné, en rendant compte avant tout de résultats de recherche. Comment expliquer le ton enflammé de certains de nos critiques ?

Olivier Galland

Leur colère semble alimentée par l’idée que nous aurions conduit une « étude à charge contre l’islam » et que nous aurions cédé aux sirènes de l’idéologie en opposant de manière artificielle une « bonne » religion ou une « bonne » laïcité à une « mauvaise » religion. Pourtant, jamais dans notre ouvrage nous ne nous laissons aller à des jugements moraux ou normatifs, nous avons voulu conduire une étude « froide » d’un phénomène « chaud ». Nous serions bien étonnés que nos détracteurs puissent produire des extraits de notre ouvrage prouvant le contraire (sauf à déformer nos propos, comme l’a fait le chapeau introduisant le papier d’Olivier Roy, dans l’Obs du 12/04/2018, en affirmant à tort que nous avions introduit une question sur le voile dans notre indicateur d’absolutisme religieux). Aussi, pensons-nous que l’idéologie n’est pas de notre côté, mais du côté de ceux qui, au lieu d’opposer éventuellement des résultats de recherche à nos propres résultats, dénoncent à tout va de supposés présupposés idéologiques. Ces présupposés ne sont-ils pas d’abord les leurs et leur acharnement aveugle à nier nos résultats ne tient-il pas simplement au fait qu’ils veulent les sauvegarder coûte que coûte ?

Du matérialisme en sciences sociales

Ces présupposés, quels sont-ils ? Ils peuvent se résumer simplement. Ils reviennent à s’accrocher à l’idée que la radicalité religieuse (quelle que soit la manière dont on la mesure) est d’abord le fruit de circonstances économiques et sociales et seulement très secondairement de facteurs idéologiques. Pourtant, montrer le contraire, comme nous le faisons (pour une part) dans notre enquête n’est pas d’une grande originalité. L’histoire des idées et l’histoire tout court fourmillent d’exemples où l’idéologie a été reine et a orienté fondamentalement le cours des sociétés. En matière religieuse, une référence constante est la fameuse étude de Max Weber sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (certes nuancée par les travaux post-wébériens). Considérer qu’il puisse advenir que les croyances religieuses (ou politiques) orientent, dans certaines circonstances historiques, l’ensemble du système de valeurs des individus et parfois même les sociétés dans leur totalité, ne devrait pas paraître comme une insupportable incongruité. Il faut bien sûr en apporter la preuve. Mais de toute façon, jusqu’à présent, nos résultats ne sont pas discutés sur le plan technique (ce que nous regrettons), mais sur un supposé a priori idéologique (que nous nions).

Bien évidemment cette obsession matérialiste est le fruit d’une orientation très déterministe de la sociologie française. Pour ce type de sociologie, les acteurs sociaux sont d’abord le fruit de forces structurelles qui les dépassent et les font agir, ou plutôt simplement réagir. Le passé colonial de la France, les discriminations dont sont objectivement victimes les immigrés et leurs descendants sont également bien sûr un élément de l’équation qui renforce l’idée que les individus issus de ces milieux ne peuvent être compris et étudiés que comme des victimes. Il est probablement idéologiquement et politiquement très difficile à certains d’admettre que des postures radicales et parfois violentes puissent être adoptées par des opprimés, non pas essentiellement en raison de leur oppression économique, mais au nom de valeurs qui ont peu à voir avec elle. Il faut donc retourner la radicalité islamique en son contraire : la fameuse islamisation de la radicalité d’Olivier Roy.

Il faut bien sûr éviter, dans ce type de débat, d’hystériser les positions et de verser soi-même dans des postures qui conduisent à durcir à l’extrême les points de vue. Nous pensons avoir évité ce travers. Notre recherche montre par exemple que les facteurs associés à ce que nous avons appelé l’absolutisme religieux et ceux associés à la justification de la guerre religieuse (« prendre les armes à la main pour défendre sa religion », telle était la question posée dans notre enquête) ne sont pas tout à fait les mêmes. Dans les deux cas, le facteur intrinsèquement religieux joue fortement, mais la justification de la violence religieuse semble associée, pour une large part, à une socialisation à la violence (non religieuse) dans la vie sociale ordinaire. Autrement dit, les choses sont complexes et les facteurs s’entremêlent. Mais nos détracteurs ont refusé, ne serait-ce que d’entrevoir cette complexité, ils repeignent tout en blanc ou en noir. C’est aussi cette vision dichotomique du monde social et de la recherche qui l’analyse que montre le débat sur notre livre. Il est frappant de voir que l’on veut nous entraîner à tout prix sur un terrain idéologique et politique binaire qui n’est pas le nôtre et que nous avons totalement refusé d’emprunter dans cette recherche.

Un autre point est frappant dans le débat ayant entouré notre livre, l’absence de la production d’éléments empiriques contradictoires qui viendraient contester nos résultats. Les critiques, très violentes (certaines au point de remettre en cause notre honnêteté intellectuelle) sont à peu près toutes sur le même mode, celui du dévoilement de ce que seraient nos soi-disant intentions cachées (qui viseraient à discréditer les musulmans). Dans le débat qui nous a réuni pour le Nouveau Magazine littéraire, Olivier Roy est à la limite du complotisme, lorsqu’il déclare que « la connivence des auteurs de l’enquête avec l’administration scolaire est étonnante » et que nous aurions « nourri la critique des sciences sociales comme sciences de l’ordre social ».

Mais on peut légitimement se demander pourquoi ces collègues, s’ils sont si sûrs de l’inanité de nos résultats, ne nous opposent pas les leurs. Se cantonnent-ils exclusivement à ce registre idéologico-politique ? N’est-ce pas un travers trop fréquent des débats intellectuels en France que d’être d’autant plus virulents et enflammés que leur base empirique est faible ? Nous pensons quant à nous avoir fait notre part de travail sur le plan empirique, et nous aurions préféré faire face à une double contradiction : celle qui nous aurait opposé des résultats différents des nôtres et celle de la critique interne de notre démarche, mais en nous accordant le crédit de l’honnêteté et de la bonne foi et en interrogeant sur le plan technique notre méthode et nos indicateurs. Car bien sûr, notre recherche présente certainement bien des imperfections. Bref, une lecture incisive mais apaisée et débarrassée de l’idéologie du soupçon.

Les enquêtes quantitatives en question

Un aspect très différent des critiques, mais également inquiétant, est la tendance de bon nombre de nos collègues à nier la valeur et l’intérêt pour les sciences sociales des enquêtes quantitatives. Les arguments sont très faibles. Ils reviennent à dire, en gros, soit que les individus ne comprennent pas les questions, soit qu’ils les interprètent différemment de ce que pensent les chercheurs ou en fonction d’idiosyncrasies qui sont toutes personnelles. Mais ce que ne comprennent pas ces collègues, c’est que ces enquêtes dégagent, lorsqu’elles sont concluantes, des régularités statistiques qui mettent à jour des phénomènes sociaux invisibles à l’œil nu. Relisons l’étude sur le suicide de Durkheim (qui bien sûr ne portent pas sur des questions, mais le raisonnement est le même et oppose la régularité statistique à l’interprétation psychologisante). Cela ne veut pas dire que les études qualitatives sont inutiles, bien au contraire. Elles constituent un élément complémentaire indispensable aux enquêtes par questionnaire. Dans notre recherche nous y avons eu recours et cela a enrichi considérablement nos résultats.

D’ailleurs, le type d’étude que nous avons conduite est totalement banal dans les sciences sociales internationales. Il n’y a qu’en France qu’on remet en cause périodiquement la valeur intrinsèque de ces enquêtes. C’est dommage car même si les choses évoluent, trop de thèses en sciences sociales sont encore conduites avec l’idée que réaliser une vingtaine ou une trentaine d’entretiens qualitatifs constitue une base empirique suffisamment solide. Ce n’est malheureusement pas le cas si l’on veut parvenir à des résultats étayés, car de petits échantillons de cette nature, s’ils dégagent souvent une manière interprétative riche, ne permettent de rien prouver.

Finalement, en refusant de reconnaître clairement l’importance de la religion chez les jeunes musulmans, les chercheurs et journalistes qui les présentent exclusivement comme des discriminés et des dominés les privent volontairement d’une part de leur identité qu’ils considèrent eux-mêmes comme très importante, ce qui aboutit à renoncer à les comprendre.

Être juré populaire en cour d’assises : faire une expérience démocratique

Être juré populaire en cour d’assises : faire une expérience démocratique – Célia Gissinger-Bosse (Éditions MSH)

En France, les crimes en droit pénal sont jugés par une cour d’assises constituée d’un jury populaire, tiré au sort sur la liste électorale, et de trois magistrats professionnels. L’étrangeté de ce dispositif dans une démocratie représentative suscite souvent une certaine curiosité, un étonnement, voire une crainte d’être soi-même tiré au sort, impliquant l’obligation de devoir rendre un jugement. L’expérience du jury populaire est abordé à partir de trois questions : comment passe-t-on de simple citoyen à juré, comment cette expérience est-elle vécue et comment en ressort-on ?

Il s’agit ainsi de retracer les effets de l’expérience citoyenne que constitue la participation à un débat contradictoire et à une délibération. Si d’autres études ont pu montrer les contraintes et les failles démocratiques de cette participation, l’approche développée ici s’attache à la manière dont les jurés se saisissent de la pratique du jugement. Cette attention portée à la parole des jurés permet de dévoiler les étonnements que cette expérience produit chez eux et, finalement, les changements qui en résultent. Une expérience démocratique inattendue prend alors forme au milieu des affaires criminelles et du monde judiciaire.

Célia Gissinger-Bosse est docteur en science de l’information et de la communication, actuellement formatrice en travail social et diplômée d’État en médiation familiale. Suite à sa thèse effectuée sous la direction de Philippe Breton, elle est lauréate du prix de thèse 2015 de la Commission nationale du débat public en partenariat avec le Gis Démocratie et Participation. Ses travaux se situent entre la sociologie de la justice, les sciences politiques, la philosophie et la linguistique.

Cet ouvrage est issu d’un doctorat récompensé par le premier prix de thèse de la Commission nationale du débat public, décerné en 2015 en partenariat avec le Groupement d’intérêt scientifique Démocratie et Participation. Sa publication est réalisée dans le cadre d’une convention entre le Gis Démocratie et Participation et la Fondation Maison des sciences de l’Homme.


Dans la peau d’un juré de cour d’assises (Le Parisien)

Célia Gissinger-Bosse, docteur en sciences de l’information, s’est plongée dans le secret des cours d’assises et de leurs acteurs principaux : les jurés. Des citoyens ordinaires qui vivent une expérience extraordinaire.

Un lendemain de Nouvel An, au palais de justice de Strasbourg (Bas-Rhin). Alors étudiante en sociologie, Célia Gissinger-Bosse, aujourd’hui docteur en sciences de l’information et formatrice en travail social, découvre les comparutions immédiates, ces audiences correctionnelles du flagrant délit.

Elle y consacre son mémoire de master mais garde en tête ce qu’avocats, juges et procureurs lui ont répété : « Les comparutions immédiates, c’est la justice du quotidien. La justice de luxe, ce sont les assises. » De luxe ? « Parce qu’on prend le temps et qu’on y introduit des citoyens », lui dit-on.

Pour sa thèse, c’est donc à ces cours d’assises, et surtout à l’expérience des jurés populaires, ces citoyens appelés à juger d’un crime, qu’elle décide de s’intéresser. Fondée sur les récits d’une quarantaine d’anciens jurés et de cinq présidents d’assises, sa recherche, primée, vient d’être publiée*.

Une «expérience démocratique»

Passionnante, son enquête retrace la façon dont le rituel des assises transforme des citoyens en jurés. Elle relate comment, au fil du débat contradictoire, évolue leur jugement et se forge leur « intime conviction ». Elle décrit enfin les changements que cette « expérience démocratique » provoque chez ceux qui se sont découvert « une faculté de juger ».

Saisis d’une « émotion intense » lorsqu’ils sont tirés au sort lors de l’appel au début du procès, les jurés expriment une sensation « d’irréalité ». « J’avais l’impression d’être dans un film », dit l’une. Mais ce sentiment ne perdure pas. Outre la solennité du cadre, le rituel de la procédure des assises fait entrer ces citoyens de tous milieux sociaux dans la peau d’un juré.

« Elle leur permet de développer une compétence », explique Célia Gissinger-Bosse. Après le « rite de passage » du serment, la présentation des faits par le/la président(e), le défilé à la barre des témoins et des experts les plongent dans l’affaire. L’oralité des débats, leur caractère contradictoire, sont décisifs : « La parole produit un effet de réel », constate-t-elle.

La quête d’une intime conviction

Confrontés à des histoires douloureuses, la plupart des jurés « ont témoigné de leur surprise de voir une forme d’humanité dans la criminalité ». « On entre directement dans la vie des gens. C’est un déballage mais qui aide à comprendre le pourquoi du comment », décrit une jurée. « On juge avec ce qu’on a », dit une autre. « C’est un assemblage d’éléments », définit un troisième.

Plus que « la vérité », les jurés recherchent « la construction d’une conviction ». « Ils n’arrêtent pas de changer d’opinion au cours des débats », explique la chercheuse. Ce processus, qui les conduit à écarter préjugés et jugement « à l’emporte-pièce », permet « l’émergence du doute et du questionnement ».

Fondée sur « l’expérience des audiences », l’« intime conviction » réconcilie l’émotion et la raison, le ressenti et la certitude. Le juré, rassuré par la collégialité de la décision, mais seul au moment du vote, se prononce « en son âme et conscience ». Reste le mystère du secret des délibérations, que la loi impose aux jurés même après le verdict : une « boîte noire » à laquelle la chercheuse n’a pas eu accès.

Le poids du président

L’idée que les citoyens jurés, qui siègent au côté du président, seul à connaître le dossier, et de ses deux assesseurs, seraient « manipulés » par ce magistrat professionnel, figure parmi les représentations communes des assises, rappelle Célia Gissinger-Bosse.

Sans écarter son influence, les récits des jurés nuancent ce poids. « Il nous a laissés vraiment libres », affirme l’une. La chercheuse souligne qu’il y a souvent « une grande différence entre le rôle très interventionniste du président lors des débats et son rôle auprès des jurés en coulisses. »

En réalité, « tout dépend de ce que le président fait de son autorité ». « Juger, c’est comme diriger », assène l’un des cinq présidents, un autre estimant à l’inverse qu’« essayer de manipuler pour arriver à un résultat, ça nous est interdit. »

«Une école extraordinaire»

« Ça m’a appris à être plus tolérante dans la vie, plus à l’écoute », assure l’une. « Ça nous apporte quelque chose sur le plan humain. Une façon d’aborder certains sujets », avancent d’autres. De cette « expérience enrichissante », on se souvient, même vingt ans après, comme ayant marqué « un changement ».

Ce constat, l’un des « étonnements » de la chercheuse, a guidé sa recherche. Et sa conclusion : « Ils en sortent plus compétents comme citoyens », estime Célia Gissinger-Bosse, citant, parmi ces évolutions, « leur appréhension de l’institution judiciaire, des médias, de l’interprétation de la violence au sein de la société et de leur propre place au sein du fonctionnement d’une démocratie. »

« J’ai plus le même regard sur les juges », affirme l’un. « Quand tu as vécu un procès, tu arrives à comprendre parce que ce n’est pas aussi évident de condamner quelqu’un », explique une autre. Une troisième, enthousiaste : « Moi je prends ça au même titre que voter […], c’est un droit qu’on nous donne. Une école extraordinaire. Il faudrait que tout le monde soit juré. »


Être juré en cour d’assises, ce qu’il faut savoir (RCF)

Tout citoyen peut, un jour ou l’autre, être amené à juger l’un de ses pairs. Une lourde responsabilité à laquelle il est important d’être bien préparé.

Le jury populaire de cour d’assises est un ensemble de citoyens choisis par tirages au sort. Les citoyens qui sont amenés à faie partie de ce jury vivent une expérience parfois difficile mais concrète, de la démocratie. Ce qu’a pu observer Célia Gissinger-Bosse, auteure de « Être juré populaire en cour d’assises – Faire une expérience démocratique » (éd. Le Bien commun).

Qui peut être juré?

Pour être juré, il faut avoir plus de 23 ans, être de nationalité française et inscrit sur la liste électorale et ne pas être en incapacité avec la fonction du juré: avoir un casier judiciaire vierge ou être magistrat, membre du gouvernement ou agent public.

Comment sont choisis les jurés?

La sélection des jurés se fait par tirage au sort. Si vous recevez une lettre de votre mairie vous informant que vous êtes mobilisable, rien ne dit que vous serez effectivement amené à siéger. Il faut encore passer deux filtres: un premier tirage au sort effectué au niveau du département, puis un autre qui désigne les 40 jurés (et 12 suppléants) qui sont retenus pour une session.

Peut-on refuser d’être juré?

En principe, il est impossible de refuser d’être juré. Seuls cas de dispense admis: avoir plus de 70 ans, ne plus habiter le département où se déroule l’affaire, avoir déjà été juré dans le même département au cours des cinq dernières années, ou être atteint d’une maladie grave (justifiée par un certificat médical) incompatible avec le rôle de juré (surdité, impossibilité de rester assis longtemps…). Tous les renseignements sont publiés sur le site du ministère de la Justice.

Invités

  • CéliaGissinger-Bosse , sociologue du droit, spécialiste de l’analyse des conflits et de la médiation


Pour aller plus loin :

1985-2017 : quand les classes favorisées ont fait sécession

1985-2017 : quand les classes favorisées ont fait sécession (Fondation Jean-Jaurès)

La cohésion de la société française est mise à mal aujourd’hui par un processus, presque invisible à l’œil nu, mais néanmoins lourd de conséquences. Il s’agit d’un processus de séparatisme social qui concerne toute une partie de la frange supérieure de la société. Les occasions de contacts et d’interactions entre les catégories supérieures et le reste de la population sont en effet de moins en moins nombreuses.

Analyse de la « sécession des riches » par Jérôme Fourquet pour la Fondation Jean-Jaurès. [PDF – 15 pages]

1982-2013 : évolution de la composition de la population active résidant à Paris

1982-2013 : évolution comparée du poids des cadres et des catégories populaires dans la population active des différentes villes

La grande querelle des sociologues

Répliques- La grande querelle des sociologues (France Culture)

Certains sociologues s’inquiètent de ce qui leur apparaît comme le dévoiement de leur discipline par la « sociologie critique ». Cette controverse n’est pas une querelle de chapelles.

Cela fait quelques temps que la sociologie est sur la sellette . Mais jusqu’à une date récente le débat opposait les sociologues à des gens extérieurs à leur spécialité: philosophes, essayistes, journalistes, hommes politiques même. Pour le dire très sommairement, les seconds reprochaient aux premiers de pratiquer la culture de l’excuse et les premiers faisaient griefs aux seconds de défendre l’ordre social et de cultiver l’ignorance.

Pierre Bourdieu en janvier 1998
Pierre Bourdieu en janvier 1998 Crédits : Yann LATRONCHE/Gamma-Rapho via Getty Images)Getty

Mais voici qu’une autre querelle occupe le devant de la scène. Elle divise la sociologie elle-même. Certains sociologues s’inquiètent de ce qui leur apparaît comme le dévoiement de leur discipline par la « sociologie critique ». Cette controverse n’est pas une querelle de chapelles, il y va de l’intelligibilité même de notre monde.

Intervenants

  • Nathalie Heinich – sociologue, spécialiste de l’art, directrice de recherche au CNRS, Lauréate du Prix Pétrarque de l’essai 2017

  • Marc Joly – sociologue, chargé de recherche au CNRS (laboratoire Printemps UVSQ)

 

Le djihadisme sous la loupe des experts

Le djihadisme sous la loupe des experts (Le Monde diplomatique, décembre 2017)

Chaque fois qu’on cherche à interpréter les motivations des djihadistes, le même affrontement semble monopoliser la scène : radicalisation religieuse liée à l’islam ou bien radicalisation politique qui prend l’islam pour prétexte ? Mais rares sont les spécialistes qui imaginent encore qu’une cause unique pourrait rendre compte de la démarche des milliers de jeunes Français embrigadés.

Depuis plusieurs années, et plus particulièrement après les attentats de janvier et de novembre 2015 à Paris, le phénomène des djihadistes nés ou ayant grandi en Occident alimente nombre d’interrogations et de polémiques. Chaque attaque en Europe ou aux États-Unis relance le débat sur les racines du mal et sur la manière la plus efficace de le circonscrire. L’idée d’une responsabilité unique et exclusive de l’islam, en tant que religion et culture, empoisonne le débat public même si ses partisans demeurent minoritaires, notamment sur l’échiquier politique. Dans un contexte où les réseaux sociaux jouent un rôle de caisse de résonance pour ces thèses de type essentialiste, les spécialistes français — islamologues, politistes ou experts en conflits — tentent, sans être toujours d’accord entre eux, de faire entendre des explications plus nuancées.

Ainsi, lorsqu’on interroge le sociologue Farhad Khosrokhavar (1) sur les motivations des djihadistes, il ne prononce pas d’emblée le mot « islam » même si ceux qui accomplissent le djihad (guerre sainte ou effort sur soi, selon les interprétations) prétendent le faire au nom de leur religion. Ce spécialiste estime que le djihadisme auquel fait face la France plonge ses racines ailleurs : dans la « crise très profonde des sociétés occidentales, dont il représente l’apogée ». L’attraction qu’exerce l’Organisation de l’État islamique (OEI) résulterait d’une « crise d’utopie, c’est-à-dire une absence d’issue politique dans des sociétés de plus en plus inégalitaires ».

Des groupes comme les Brigades rouges en Italie ou la « bande à Baader » en Allemagne, qui autrefois mobilisaient les partisans d’un recours à la lutte armée, n’existent plus. L’injustice sociale produirait aujourd’hui « une double radicalisation, populiste et djihadiste ». L’universitaire Laurent Bonelli (2), qui participe à une étude de terrain sur le profil et l’itinéraire de djihadistes français incarcérés, insiste lui aussi sur l’absence d’un « grand récit politique » autre que celui de l’idéologie djihadiste et susceptible d’être entendu par des personnes ayant intériorisé, d’une façon ou d’une autre, un statut de dominé :

« Le discours djihadiste élude la question sociale. Il met l’accent sur l’existence d’un système d’oppression, mais le ramène à la dualité “non-musulmans contre musulmans”. »

La politiste Myriam Benraad (3) voit quant à elle le djihadisme comme une « réaction politique » aux déséquilibres dans le monde arabo-musulman et au ressentiment de ses populations à l’égard de l’Occident, jugé en grande partie responsable de cette situation :

« Pour comprendre le phénomène, il faut traiter le djihadisme comme une idéologie contemporaine et s’attacher au discours et à la vision du monde de ses adeptes », explique-t-elle.

Certes. Mais les concernés ne tuent-ils pas au nom d’Allah, ne se revendiquent-ils pas avant tout soldats de la foi musulmane ? La « littérature » djihadiste, abondante sur Internet, n’est-elle pas truffée de citations et de justifications coraniques ou liées à la tradition prophétique ? Pour Farhad Khosrokhavar, l’islam, dans ce cas, n’est que le « prête-nom » d’une « utopie régressive et répressive », qui sert à « légitimer la violence »  : le néowahhabisme, ou salafisme, qui vise le retour à une supposée pureté absolue des débuts de la révélation. L’explosion du prix du pétrole, dans les années 1970, a propulsé l’Arabie saoudite au rang de puissance économique régionale et lui a donné les moyens de diffuser à grande échelle cette vision fondamentaliste née sur le plateau du Nadjd au XVIIIe siècle (4).

Installé en Suisse, le politiste Hasni Abidi (5), qui enseigne aussi en France, relève au passage la gêne des experts hexagonaux.

« Le monde universitaire français est unanime pour dire que l’islam, en tant que religion, n’est pas la cause du djihadisme ; mais il a du mal à défendre cette idée parce que, pour lui, la théologie musulmane est souvent une inconnue. Ce n’est pas un objet d’étude à part entière : il n’y a pas assez de chaires d’islamologie en France et en Europe. Seule une connaissance poussée, approfondie et comparative de cette religion peut donner des outils conceptuels et des arguments d’expert susceptibles de distinguer en quoi le djihadisme est un dévoiement. »

Que le fait de rapprocher islam et djihadisme puisse exacerber les préjugés antimusulmans ne doit pas, affirment certains spécialistes, brider l’analyse. C’est la position du journaliste et essayiste Pierre Puchot, coauteur d’un livre sur le sujet (6) : pour lui, il faut reconnaître que le djihadisme, y compris en France, repose aussi sur un fondement religieux, même si cette interprétation se différencie de la lecture habituelle que la très grande majorité des musulmans font du Coran.

« Depuis trente ans, le djihadisme possède ses doctrinaires et s’appuie sur un corpus important de textes et d’exégèse coraniques. Attention à l’effet de loupe sur les néoconvertis ou les personnes qui se radicalisent rapidement sans avoir un passé de pratique religieuse ou sans avoir vécu dans une famille pratiquante. Tout cela ne peut arriver que parce qu’une doctrine, certes minoritaire, mais suffisamment charpentée pour convaincre et se diffuser, est disponible. »

L’anthropologue Dounia Bouzar (7) récuse cette analyse. Des treize mille appels reçus en quelques mois via le numéro vert de son organisme destiné à aider les familles inquiètes des risques de radicalisation de leurs enfants, elle déduit que l’islam ne constitue pas « une cause du terrorisme, mais un moyen qu’utilisent les recruteurs ». ainsi : « 40 % des familles n’ont aucune référence musulmane » — 5 % sont même juives. Leurs enfants se radicalisent « sans jamais aller à la mosquée ».

On pourrait objecter qu’il n’est pas seulement question de mosquées. Outre l’écoute de prêches d’imams extrémistes diffusés sur la Toile, nombre de terroristes cherchent aussi à justifier leur action par une lecture personnelle, fût-elle biaisée, du Coran. Et, lorsqu’ils ne sont pas eux-mêmes en quête d’arguments, l’OEI se charge de leur en fournir par sa propagande sur Internet, mais aussi via ses recruteurs.

« Le danger, c’est de présenter tous les djihadistes français ou européens comme des incultes religieux, met en garde Pierre Puchot. Bien sûr, certains n’ont guère lu le Coran, ne parlant même pas l’arabe. Mais d’autres ont su puiser dans le corpus djihadiste à leur disposition. »

On relèvera d’ailleurs que sa réfutation religieuse fait souvent défaut. Comme l’explique Hasni Abidi, les textes d’oulémas démontant point par point l’argumentaire djihadiste sont rares, surtout en langue française, et, par ailleurs, jugés suspects par la jeunesse en quête d’une société islamique « parfaite », qui les assimile à de la propagande servant les pouvoirs arabes ou occidentaux, tous jugés ennemis.

Extrapolations hasardeuses

Michel Wieviorka (8), auteur, en 1995, d’un livre sur l’affaire Kelkal (9), relève qu’il « n’existe pas de violence extrême sans foi ». Même si « le djihadiste la “découvre” au dernier moment », même si sa connaissance de la religion se fonde « sur une manipulation des textes », même si « d’autres facteurs interviennent dans le passage à l’acte ». Le sociologue reconnaît pourtant qu’il existe des exceptions et évoque le Norvégien Anders Breivik, qui a tué près de quatre-vingts personnes en 2011 « sans motivation religieuse ». On pourrait aussi citer l’hyperviolence du nazisme, dont la « foi » est cependant d’une autre nature. Farhad Khosrokhavar insiste sur l’usage d’une religion fantasmée : les jeunes Français concernés « se servent d’un islam largement imaginaire pour sacraliser leur haine de la société ». Ils lisent dans le Coran « ce qui les arrange. Ils opposent deux sourates guerrières — “la prise de guerre” et “le repentir” (10) — à d’autres, très tolérantes », qui sont délibérément ignorées par le corpus théologique du djihadisme.

Qu’on ne s’étonne pas de toutes ces contradictions, présentes aussi d’ailleurs chez les experts d’autres pays, notamment outre-Manche ou aux États-Unis. Elles s’expliquent à la fois par leur domaine de spécialisation, le « terrain » qu’ils labourent, les trajectoires qu’ils étudient, mais aussi leur approche, leur vision du monde. On observera également que le sujet s’avère lui-même difficile à cerner, comme le relève le politiste et économiste Asiem El Difraoui (11), pour qui le djihadisme est une « hydre polymorphe, multiforme, en mutation rapide et constante ». Autrement dit, un sujet d’autant plus difficile à saisir tout à fait que le travail de première main est rare.

« Le manque d’études de terrain pousse les spécialistes à extrapoler à partir des rares constatations disponibles, estime Laurent Bonelli. On peut bâtir des raisonnements à partir de propriétés distinctives communes à certains djihadistes, mais cela ne veut pas dire qu’elles expliquent tout, ni que toute personne porteuse de cette propriété est susceptible de basculer dans la violence. »

Le politiste Luis Martinez (12) est plus catégorique :

« Pour l’heure, sur le plan universitaire, l’Organisation de l’État islamique et ses recrues venues d’Occident ne peuvent être considérées comme un sujet d’étude. Il faudrait pouvoir mener une enquête à grande échelle pour interroger ces djihadistes. Or c’est impossible pour des raisons évidentes de sécurité. »

Le plus souvent ne reste alors que la piste des djihadistes emprisonnés — « même là, attention aux motivations élaborées a posteriori », prévient Laurent Bonelli. Le journaliste David Thomson (13) ainsi que le duo Puchot-Caillet ont néanmoins fait œuvre de pionniers en interrogeant directement des djihadistes « actifs ».

Ce manque d’accès au terrain n’empêche pas les débats doctrinaires, comme celui qui oppose depuis près de deux années les politistes François Burgat, Gilles Kepel et Olivier Roy (14). Entre ces deux derniers, on peut d’ailleurs parler d’une polémique publique, dont nombre de nos interlocuteurs regrettent les excès.

« Pour Burgat, résume Michel Wieviorka, la question est avant tout celle de la domination coloniale ; Kepel, lui, considère la religion comme le cœur du dossier ; et Roy privilégie la radicalisation des jeunes. »

La formule d’Olivier Roy est connue : le djihadisme ne résulterait pas « d’une radicalisation de l’islam, mais d’une islamisation de la radicalité (15)  ». Explication de texte :

« Il y a une radicalisation de l’islam, c’est évident (…). Alors, pourquoi je fais la distinction entre les deux ? Parce que la radicalisation djihadiste, pour moi, n’est pas la conséquence mécanique de la radicalisation religieuse. La plupart des terroristes sont des jeunes issus de la seconde génération de l’immigration, radicalisés récemment et sans itinéraire religieux de long terme (16).  »

Gilles Kepel donne plutôt le primat à la dimension religieuse et idéologique du djihadisme. Mais il n’exclut pas pour autant d’autres facteurs d’explication. Il évoque par exemple, dans son dernier livre (17), l’entrée de la France, avec les attentats de 2015, dans « un espace du djihadisme universel où s’imbriquent déréliction sociale, passé colonial, désenchantement politique et exacerbation islamique ».

Comme le relève l’un de ses anciens doctorants, qui ne souhaite pas être identifié :

« Dans cette polémique entre Kepel et Roy, tout est question d’ordre de priorité. Si vous mettez en avant l’islamisation de la radicalité, vous relativisez le débat sur la nature de l’islam. Vous posez le problème sous un angle politique et social. À l’inverse, si vous insistez sur la prédominance du religieux dans les motivations des djihadistes, alors vous abordez la question du rapport de l’islam au monde occidental, à la modernité, etc. Dans le contexte politique actuel en France et en Europe, ce n’est pas neutre. »

Une volonté de revanche

François Burgat dit refuser d’« inverser les effets et les causes ». Pour lui, ce sont les « contre-performances » des institutions chargées du vivre-ensemble aux plans national et international qui « fabriquent les futurs adhérents » au djihadisme. Le 13 novembre, lors d’un discours sur la politique de la ville prononcé à Tourcoing, le président Emmanuel Macron jugeait que la radicalisation s’est installée « parce que la République a démissionné », laissant « dans de trop nombreuses communes, de trop nombreux quartiers, des représentants d’une religion transfigurée, déformée (…) apporter des solutions que la République n’apportait plus » (18).

Le sociologue et philosophe Raphaël Liogier (19) évoque quant à lui la manière dont le salafisme, devenu aujourd’hui « un mot-valise, entre islamisme et terrorisme », peut jouer un rôle dans la radicalisation. Désignant une volonté de « retour au mode de vie des ancêtres afin d’imiter les compagnons du Prophète au VIIe siècle », il est devenu en France « un phénomène de mode » où la foi se manifeste par les vêtements, le port de la barbe et un mode de vie où l’exigence du halal (ce qui est licite) devient obsessionnelle. À partir de 1990, on croise « des versions dures de salafisme » pouvant servir de justification à la violence. Avec les années 2000, ses tenants deviennent « de plus en plus fondamentalistes ». Vers 2010, précise Raphaël Liogier, « des jeunes de quartiers en difficulté désireux de régler leurs comptes avec la société profitent de cette nouvelle mise en scène d’un islam désigné comme ennemi » par l’extrême droite et une partie de la classe politique. Pourtant, ces « révoltés » ne se rattachent « ni à l’islam, ni à l’islamisme, ni au salafisme ». Ils ne parlent pas arabe, n’apprennent pas le Coran et ne sont sensibles à l’idéologie islamiste que « dans la mesure où elle donne de l’efficacité à leur désir de revanche ».

Selon Myriam Benraad, « être salafiste ne veut pas dire que l’on va basculer dans l’action violente ou la radicalisation ». Dans le monde arabo-musulman confronté à la violence armée de groupes islamistes, il fut d’ailleurs un temps où l’on opposait aux radicaux le quiétisme pacifique des salafistes. Aujourd’hui encore en France, de nombreux « salafs », comme ils se désignent parfois, revendiquent un refus total de la violence et leur droit de vivre à l’écart d’une société jugée trop sécularisée. Laurent Bonelli parle « de microbasculements, d’enchaînements successifs » qui jalonnent les itinéraires des djihadistes français dont il a pu consulter les dossiers. Pour lui, « les questions de relégation, d’injustice sociale et de croyances religieuses ou idéologiques sont étroitement liées ».

Pour François Burgat, qui privilégie la notion de rupture, la première variable de la « demande de djihad » est le « rejet du groupe d’origine ». Pensant qu’il ne sera jamais un « Français à part entière », le jeune devient un « Français entièrement à part ». On peut établir ici un parallèle avec l’itinéraire de Khaled Kelkal, mort en 1995, soit vingt ans avant les attentats de janvier et de novembre 2015 à Paris, et qui disait avant son basculement dans la violence « ne pas avoir trouvé [sa] place » dans la société française (20). La seconde motivation, selon Burgat, réside dans l’attrait de l’« offre de djihad », construite « comme une réponse aux manques qui ont nourri la demande ».

Dounia Bouzar n’en disconvient pas : « Moins les jeunes ont de place ici, et plus ils la cherchent dans l’au-delà. » Elle reconnaît toutefois le « caractère socialement inégal de l’appel au numéro vert », qui provient « plutôt de familles des classes moyennes ». Celles des classes populaires « n’appellent pas facilement un numéro qu’elles pensent tenu par la police ».

Dans le cadre de cette enquête, il nous a semblé utile d’interroger l’ex-juge antiterroriste Marc Trévidic. S’il n’est pas à proprement parler chercheur ou universitaire, ses constatations lors des affaires qu’il a instruites peuvent éclairer le débat. Et, pour lui, la dimension religieuse, « indéniable » à l’échelle mondiale, paraît « moins évidente » pour les djihadistes français. Deux dimensions coexisteraient.

« Il y a des jeunes qui ont envie de casser, et d’autres que motive profondément une conviction religieuse. Et, dans les cas que j’ai eus à traiter, ce n’était jamais 100 % l’un ou 100 % l’autre. La base, c’est sans doute la haine, la volonté de revanche. Certains sont de vrais révolutionnaires. Et la religion leur offre un cadre très structurant. »

Les plus dangereux, estime le juge, ont été « atteints dans leur fierté. Avec l’impression qu’on les traite en inférieurs alors qu’ils se sentent supérieurs ». L’islam radical, son affichage au quotidien (barbe, vêtements, règles alimentaires…), donne aux jeunes concernés une assurance, voire une arrogance nouvelle. Selon le magistrat, c’est notamment vrai des jeunes d’origine algérienne, « chez qui s’ajoute le passé » et donc « une revanche à prendre sur la France ».

Impossible donc d’éluder la question de l’histoire coloniale.

« Elle n’est pas exprimée de manière spontanée, relève pourtant Laurent Bonelli. Certains djihadistes évoquent l’humiliation du père, travailleur immigré, ou abordent les rapports de forces entre Occident et Orient. Même la question palestinienne fait rarement partie de l’argumentaire de justification. »

Se fondant sur l’analyse des parcours, François Burgat estime que la composante centrale serait « la France, terre d’humiliation ». Et d’évoquer la nomination, en août 2016, d’un non-musulman (M. Jean-Pierre Chevènement) à la tête de la Fondation de l’islam de France. Imaginerait-on, interroge-t-il, un non-juif présidant une fondation pour le judaïsme ? Intervenue il y a plus d’un an, cette nomination alimente encore l’agacement de nombre de Français de confession ou de culture musulmanes qui accusent les autorités de les infantiliser via une gestion paternaliste de leur religion.

Selon les déclarations successives de responsables français, près de 2 000 djihadistes français seraient partis combattre en Syrie ou en Irak. En août 2017, le ministère de l’intérieur en dénombrait 271, dont 54 mineurs, rentrés en France (21). Mais une minorité non négligeable de ces djihadistes — un tiers ? — ne vient pas des communautés originaires de pays musulmans. Pour le comprendre, affirme François Burgat, on doit puiser dans « une boîte à outils différente », mais avec des instruments valables pour les musulmans, autrement dit le « rejet du milieu d’appartenance » déjà évoqué. Quelle que soit leur origine, les djihadistes partagent un même « désir d’aventure ». Autre explication de Farhad Khosrokhavar : aux jeunes marginalisés, l’OEI peut aussi apparaître comme « une chance de promotion sociale » avec un emploi et des rémunérations à la clé.

Nombre de djihadistes conservent, une fois recrutés, un mode de vie peu halal, fait d’alcool, de drogue et de petite délinquance. Dounia Bouzar voit là les « profils les plus dangereux », avec des pulsions qui les portent à « mourir en “martyrs” » pour gagner le paradis… où tout leur sera permis ! Marc Trévidic souligne que « l’islam djihadiste n’exige pas le renoncement aux péchés ». Signe de « tartufferie », certains vont en Syrie « trouver des “filles” ». La frustration sexuelle, la solitude affective, l’absence d’aisance matérielle suffisante pour pouvoir contracter un mariage constituent « un des moteurs du djihad ». Les recruteurs le savent, qui « attirent beaucoup de femmes pour attirer beaucoup d’hommes ».

Quand on aborde les travers psychologiques de certains djihadistes, François Burgat se rebiffe :

« Depuis toujours, la tentation de ne traiter ceux qui symbolisent les fractures du tissu politique que sur le très rassurant mode d’une pathologie individuelle ou collective est une des formes de notre refus d’en voir la matrice politique et notre part de responsabilité. »

Farhad Khosrokhavar rappelle néanmoins qu’un tiers de la population carcérale — où le prosélytisme djihadiste est très actif — a « des problèmes mentaux, dont une bonne moitié devrait être internée ». Après les attentats de Barcelone et de Cambrils (17 et 18 août 2017), le ministre de l’intérieur français Gérard Collomb demandait aux psychiatres d’aider les services de sécurité à « détecter les terroristes potentiels ». Cet appel a provoqué un tollé au sein des milieux hospitaliers.

« J’ai dit dès 2015 que les salles de musculation recèlent plus de djihadistes potentiels que les mosquées », signale Raphaël Liogier, lui-même adepte d’arts martiaux. Et d’estimer que, chez l’auteur de l’attaque du magasin Hyper Cacher en janvier 2015 comme chez l’auteur de l’attentat de Nice du 14 juillet 2016, le travail obsessionnel sur les muscles révélait sans doute un complexe lié à la virilité. Le « désir de démontrer sa puissance » peut déclencher le passage à l’acte. Marc Trévidic ajoute que, si « Al-Qaida n’intégrait pas de psychopathes, l’OEI, au contraire, recrute des criminels violents ayant déjà tué ou prêts à le faire ».

Une fois interprétés les facteurs du djihadisme, comment le combattre ?

Pierre Puchot privilégie des « solutions politiques aux problèmes du Proche-Orient et la fin des interventions militaires occidentales qui font le lit de la propagande djihadiste. La victoire militaire annoncée sur l’OEI ne réglera rien. Il faut assécher la production idéologique des djihadistes ».

Dans le même esprit, Hasni Abidi suggère une réflexion à l’échelle internationale :

« Les chercheurs occidentaux ont tout intérêt à prendre connaissance des travaux de leurs homologues arabes. Les apports du chercheur Marwan Shehadeh sur la transformation du discours salafiste ou de Mohamed Abou Roumane sur la pensée islamique sont, par exemple, d’un grand apport pour comprendre le djihadisme et, ensuite, le réfuter et le combattre. »

L’un des apports de ces chercheurs est la mise en exergue de la notion de « valeurs non négociables ou non discutables » au sein du discours djihadiste. L’objectif des théologiens serait alors de réfuter les « valeurs sacrées » des djihadistes — expression employée par le chercheur Scott Atran (22) — afin de les convaincre de renoncer à l’action violente.

Farhad Khosrokhavar pense que, une fois « les djihadistes identifiés et neutralisés », il faut les aider à « réfléchir sur leur propre parcours ». Avant 20 ans, souligne le sociologue, l’idéologie « joue un rôle marginal : ce qui domine, ce sont les problèmes de la personne ». D’où l’importance du travail psychologique de « déradicalisation ». Comme celui de Dounia Bouzar ?

« Elle a raison de croire que certains jeunes sont victimes de manipulations sectaires. Mais elle a tort de penser que ce modèle peut être généralisé. »

Car la question dépasse celle de la psychologie individuelle : en Europe, poursuit le sociologue, une bonne partie des jeunes exclus, d’origine musulmane, « se voient nier l’égalité des chances et refusent, en retour, d’adhérer à une vision sécularisée de la société moderne ».

Le juge Marc Trévidic pense d’abord aux personnes assignées à résidence en vertu de l’état d’urgence ou des lois qui l’ont remplacé. Le système actuel consiste à « neutraliser les gens… sans rien faire ensuite ». Ils ressortiront souvent « pires » qu’ils n’étaient. D’où une priorité : « Restaurer la capacité d’enquête approfondie de notre justice afin de rassembler des éléments objectifs permettant de savoir si quelqu’un est dangereux ou non. » Le même problème se pose pour les personnes condamnées pour terrorisme, avec des peines avoisinant six à sept ans de prison.

« Si la coopération entre le renseignement et l’entité judiciaire était plus harmonieuse, les preuves amassées par le premier pourraient être utilisées par la seconde. Pour l’instant, on repart chaque fois de zéro ! »

Un autre enjeu de taille se dessine : la nécessité de contrer le prosélytisme radical à l’intérieur du système carcéral. Pour Gilles Kepel, l’affaire est déjà entendue : la prison constituerait désormais une « ENA du djihadisme », en référence à l’École nationale d’administration, qui forme les élites françaises. Dans un ouvrage portant sur une enquête de cinq ans, Farhad Khosrokhavar estime « qu’entre 40 % et 60 % des détenus sont de confession musulmane (23)  ». Il précise que plusieurs types de pratiques religieuses cohabitent derrière les barreaux, l’« islam djihadiste » ne concernant qu’une minorité. « Radical et exclusiviste » sur le plan théologique, l’« islam salafiste » y rejette la violence puisque « la très grande majorité des salafistes en prison vit avec un autre rêve que celui du djihad, à savoir celui de la hijra [émigration vers un pays musulman], où ils pourraient vivre plus aisément leur foi que dans la France laïque ». Faire obstacle à la radicalisation en milieu carcéral nécessitera d’empêcher une convergence totale et définitive entre salafisme et djihadisme.

Akram Belkaïd et Dominique Vidal


(1Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), directeur de l’Observatoire de la radicalisation à la Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH).

(2Maître de conférences en science politique à l’université Paris Nanterre.

(3Professeure assistante à l’université de Leiden (Pays-Bas). Dernier livre paru : L’État islamique pris aux mots, Armand Colin, Paris, 2017.

(4Lire Nabil Mouline, « Genèse du djihadisme », Le Monde diplomatique, décembre 2015.

(5Chargé de cours à l’université de Genève et membre du Panel international sur la sortie de la violence.

(6« Le combat vous a été prescrit ». Une histoire du jihad en France, avec Romain Caillet, Stock, Paris, 2017.

(7Directrice générale du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI).

(8Directeur d’études à l’EHESS, président du directoire de la FMSH.

(9Khaled Kelkal a organisé en 1995, pour le compte du Groupe islamique armé (GIA) algérien, une série de cinq attentats en France, dont celui de la station Saint-Michel du RER B.

(10Al-Anfal (sourate n° 8) et At-Tawbah (sourate n° 9).

(11Politiste. Fondateur de la Candid Foundation, un think tank indépendant qui entend renforcer un « dialogue différencié et scientifique » entre l’Europe et le monde arabe.

(12Directeur de recherche à Sciences Po.

(13Lauréat du prix Albert-Londres 2017 pour son livre Les Revenants, Seuil, Paris, 2016.

(14François Burgat est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) (Iremam, Aix-en-Provence), ancien directeur de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO). Gilles Kepel, professeur des universités à Sciences Po, occupe la chaire d’excellence Moyen-Orient Méditerranée à l’École normale supérieure. Olivier Roy est professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, où il dirige le programme Méditerranée et le projet ReligioWest sur le « formatage du religieux » dans l’espace occidental.

(15Interview à L’Obs, 7 avril 2016. Olivier Roy n’a pas répondu à nos questions.

(16Dialogue entre Olivier Roy et le politiste Haoues Seniguer, La Croix, Paris, 4 avril 2016.

(17Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français, Gallimard, Paris, 2015.

(19Professeur des universités à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence.

(20Cf. « Moi, Khaled Kelkal », Le Monde, 7 octobre 1995. Il s’agit du texte d’un entretien avec l’intéressé, réalisé le 3 octobre 1992 à Vaulx-en-Velin par le chercheur allemand Dietmar Loch.

(21À cette date, le nombre d’individus inscrits sur le fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste était de 18 500.

(22Scott Atran, « Sacred values », Social Science Space, 3 avril 2017.

(23Farhad Khosrokhavar, Prisons de France. Violence, radicalisation, déshumanisation : surveillants et détenus parlent, Robert Laffont, Paris, 2016.