Football Leaks

Douze journaux européens regroupés au sein du nouveau réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, révèlent à partir du vendredi 2 décembre l’opération Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du sport.

L’ensemble des révélations de l’opération Football Leaks : ici

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Obtenus par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par tous les journaux membres de l’EIC, 18,6 millions de documents – soit un volume de 1 900 gigaoctets – offrent une plongée spectaculaire dans les secrets de l’industrie du football. Fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, exploitation de joueurs mineurs… Football Leaks documente de manière inédite la face noire du sport le plus populaire d’Europe.

Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l’opération, ont enquêté pendant plus de six mois. Les publications d’intérêt public de Football Leaks, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant trois semaines.

Outre Mediapart, le projet Football Leaks rassemble Der Spiegel (Allemagne), The Sunday Times (Royaume-Uni), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Falter (Autriche), Newsweek Serbia (Serbie) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.

Avant publication de cette première série d’articles sur le système Mendes, l’EIC a présenté les résultats de son enquête aux joueurs, clubs et agents ayant joué un rôle. L’ensemble des questions que nous leur avons posées avait pour but de connaître l’étendue de leurs connaissances sur cette affaire, et de leur permettre de répondre face aux faits révélés. Cristiano Ronaldo, José Mourinho et leur agent Jorge Mendes n’ont pas répondu. Les joueurs portugais Carvalho, Coentrao et Pepe, ainsi que les joueurs colombiens Radamel Falcao (AS Monaco) et James Rodriguez (Real Madrid), n’ont pas répondu non plus. Idem pour le comptable irlandais de Mendes, Andy Quinn, et le milliardaire Peter Lim, les sociétés MIM et Polaris.

Comme nous l’avons écrit dans notre article, les avocats de Cristiano Ronaldo, Senn Ferrero (en Espagne) et Carlos Osorio (au Portugal), nous ont indiqué que les documents en notre possession avaient été manipulés et falsifiés. L’EIC a fait tout ce qu’il pouvait pour authentifier ces documents. Ni Mediapart ni aucun de ses partenaires de l’EIC n’ont trouvé la moindre indication qui pouvait laisser penser qu’ils avaient été fabriqués, remodelés ou falsifiés. Aucun des documents publiés initialement par le site Football Leaks n’a par ailleurs jamais été mis en cause. Lorsque nous avons proposé à Senn Ferrero et à Carlos Osorio d’étayer leurs accusations, et de préciser à quels documents ils faisaient référence, ils n’ont pas donné suite.

Carlos Osorio affirme qu’il est totalement étranger à cette affaire : « Je n’ai rien à voir avec la création des structures de droits à l’image pour les personnes mentionnées. Je nie catégoriquement les accusations faites à mon encontre. »

Le Real Madrid a refusé de répondre à nos questions, justifiant sa réticence par le fait qu’un vol de documents était illégal. Le club a précisé que lorsqu’il versait des droits à l’image, il se pliait aux obligations fiscales, prélevait les impôts dus et les transférait à l’État conformément à la loi espagnole. Selon le Real, « aucune irrégularité de quelque nature que ce soit n’a jamais été détectée » lorsque les comptes du club ont été vérifiés.

L’administration fiscale espagnole n’a pas répondu à nos questions, au nom du secret fiscal.

En Grande-Bretagne, le club de Chelsea a expliqué qu’il avait toujours respecté la loi dans le paiement des droits à l’image, notamment dans le cas de José Mourinho. Les autorités fiscales anglaises n’ont pas souhaité répondre sur des situations individuelles, mais ont expliqué scruter « les arrangements entre les clubs et leurs employés sur les questions de droits à l’image pour s’assurer que les impôts sont bien payés ».

Par Michael Hajdenberg, Michel Henry, Yann Philippin

Dans les coulisses des Football Leaks – Avec Michaël Hajdenberg et Yann Philippin, journalistes à Mediapart, et la chronique d’Osons Causer

 

Football Leaks et l’industrie de la fraude fiscale

Invités :
Philippe Piat
, co-président de l’Union nationale des footballeurs professionnels
Bertrand Cauly, président du Syndicat national des agents sportifs
Jérôme Latta,  Les Cahiers du Football
Jean-François Brocard, maître de conférences au Centre de droit et d’économie du sport, spécialiste des agents sportifs

Animé par Fabrice Arfi et Michaël Hajdenberg


 

« Complément d’enquête ». Fraude, évasion fiscale : la guerre sans fin

Après les WikiLeaks et les LuxLeaks, voici les Football Leaks, ou les secrets de l’industrie du football. Au total, 18,6 millions de documents, contrats, factures, comptes bancaires, immatriculations de sociétés offshore… ont été étudiés par douze médias sur le modèle des « Panama Papers« . Les pratiques d’évasion fiscale de stars comme Cristiano Ronaldo ou José Mourinho font partie de révélations, publiées en France par Mediapart, qui vont s’étaler sur trois semaines à partir du 2 décembre 2016. Elles mettent en évidence un sport rongé par le profit : commissions occultes pour les transferts des plus grands joueurs, agents de l’ombre, droits publicitaires des plus grandes marques dissimulés dans des paradis fiscaux…

Luc Hermann, de Premières Lignes, a accompagné les journalistes de Mediapart pendant plusieurs semaines, dans le plus grand secret, pour décrypter les montages fiscaux complexes et enquêter sur le terrain.

Un document de Luc Hermann et Gilles Bovon.

Invité : Yann Philippin, journaliste à Mediapart.


La folle histoire de «Football Leaks»

Mediapart et le réseau European Investigative Collaborations ont eu accès à 1 900 gigaoctets de documents confidentiels. Une mine gigantesque d’informations, qui nous permet de révéler les coulisses peu reluisantes d’un foot business miné par l’appât du gain. Voici le récit de mois d’enquêtes et de relations avec une source contrainte de changer fréquemment de pays de résidence.

Ronaldo, 150 millions d’euros dans les paradis fiscaux

La superstar du Real Madrid a dissimulé, depuis 2008, 150 millions d’euros dans des paradis fiscaux, en Suisse et aux îles Vierges britanniques, selon les documents Football Leaks révélés par Mediapart et ses partenaires de l’European Investigative Collaborations (EIC). Ronaldo a d’abord caché son magot au fisc, puis s’est débarrassé de sa coquille offshore, éludant au passage 31 millions d’euros d’impôts.

Le système Mendes, une machine à blanchir

Le célèbre agent portugais Jorge Mendes a mis en place un montage offshore d’évasion fiscale d’une ampleur inédite au profit de sept stars du foot qu’il représente, comme le joueur Cristiano Ronaldo, l’entraîneur José Mourinho ou l’attaquant de l’AS Monaco Radamel Falcao. Ce système leur a permis de cacher un total de 188 millions d’euros de revenus au fisc, via l’Irlande, la Suisse, les îles Vierges britanniques et le Panama.

Jorge Mendes, le roi des agents, en pleine tourmente

L’agent le plus influent de la planète, qui a aidé sept stars du foot à dissimuler 185 millions d’euros, règne sur le marché des transferts et a bâti un petit empire à la rentabilité inouïe. Absence de contrats, faible gouvernance, accords troubles : les méthodes de son groupe Gestifute sont épinglées dans un audit confidentiel qui figure dans les documents Football Leaks.

Mourinho, îles Vierges et paradis fiscaux en cascade

L’entraîneur vedette de Manchester United, double vainqueur de la Ligue des champions, a caché 12 millions d’euros en Suisse au travers d’une société offshore qu’il contrôlait via un trust néo-zélandais. Des documents Football Leaks montrent que Mourinho a dissimulé des informations au fisc. Ce qui pourrait lui valoir des poursuites pénales.

Les avocats, hommes de l’ombre de l’évasion fiscale

Les Football Leaks montrent le rôle central joué par de grands cabinets d’avocats dans l’élaboration de schémas de dissimulation des fortunes générées par l’industrie du foot. Ils ne sont plus à l’abri des foudres de la justice.

Contrats, transferts, commissions: les clauses les plus folles du foot

Les milliers de contrats des Football Leaks contiennent d’innombrables arrangements, primes et gratifications. Découvrez l’équipe-type façonnée par Mediapart. Comme toute sélection, elle répond à des critères subjectifs : l’imagination dans les clauses, la gloutonnerie des joueurs ou encore l’improbabilité des montants.

Di Maria, Pastore et la mafia du foot argentin

Angel Di Maria et Javier Pastore touchent l’argent de leurs sponsors dans des paradis fiscaux. Leurs transferts, comme ceux de nombreux joueurs (Higuain, Falcao, etc.), ont également donné lieu à des commissions occultes via des agents argentins. Matchs achetés ou joueurs sélectionnés dans l’équipe argentine pour faire grimper leur cote font aussi partie des méthodes utilisées.

Aux Pays-Bas, à la poursuite des blanchisseurs

L’«Argentinian connection» du foot, qui compte dans son écurie les stars du PSG Angel Di Maria et Javier Pastore, a mis en place un incroyable circuit de blanchiment vers des paradis fiscaux, dont le cœur se situe aux Pays-Bas. Nous avons suivi les traces de l’argent à Amsterdam, où pullulent les hommes de paille et les sociétés-écrans.

Les paradis fiscaux de Paul Pogba

Les Football Leaks dévoilent la face cachée du business du joueur le plus cher de l’histoire du foot. La marque “Paul Pogba” se trouve depuis des années au cœur d’une guerre ouverte entre deux agents. D’abord exploités au Luxembourg, les droits à l’image du célèbre milieu des Bleus sont aujourd’hui entre les mains d’une coquille offshore immatriculée à Jersey, un paradis fiscal des îles anglo-normandes.

L’incroyable fiction de l’agent de Ronaldo et Mourinho pour gruger les impôts

Jorge Mendes n’est pas l’agent de Mourinho : tout ce qui se raconte sur le sujet depuis douze ans est faux. C’est ce qu’ont essayé de faire croire les deux hommes à l’administration fiscale espagnole pour payer moins d’impôts. Un argumentaire risible, qui illustre bien les méthodes du clan.

Comment les footballeurs mineurs sont tombés aux mains de mercenaires

Les jeunes joueurs constituent une mine d’or potentielle pour les agents, qui se jettent sur eux, dans le monde entier. Des règles existent: un intermédiaire n’est pas censé pouvoir gagner d’argent en travaillant pour un adolescent. Mais elles ne sont pas respectées. La FIFA navigue entre impuissance et ignorance.

Adidas a directement payé un joueur de l’OM au Panama

Tout est fait dans le monde du football pour que les clubs et les sponsors puissent prétendre ne rien savoir. Ils versent de l’argent en Europe, et disent ignorer les chemins qu’il emprunte ensuite. Trois années consécutives, Adidas a pourtant directement rémunéré le joueur marseillais Lucho González au Panama, un paradis fiscal.

Football Leaks: le fisc espagnol déclenche une vaste enquête

Le jour même où Cristiano Ronaldo a été désigné Ballon d’or, la division d’élite du fisc espagnol, en charge des dossiers les plus graves, a ouvert une enquête sur la star du Real Madrid et sur trente-six autres personnalités du football citées dans les Football Leaks. Elle demande à notre partenaire El Mundo de lui livrer un grand nombre de documents.

Condamné et banni, l’ex-agent star de Zidane continue de sévir en secret

Il fut l’agent star des années 1990 quand il s’occupait de Zidane, Deschamps ou Dugarry… Puis il est tombé, condamné pour des magouilles en série. Il n’a plus le droit d’exercer. Mais les documents Football Leaks démontrent qu’il poursuit une activité en sous-main. Quand il n’investit pas sur des mineurs, Luciano D’Onofrio achète des bouts de joueurs, en place secrètement d’autres en Arabie saoudite.

Les pires coups tordus des agents de joueurs

Ils sont au centre du jeu, de toutes les transactions. Ils font fortune, dictent la politique sportive des clubs, s’engraissent sur le dos de mineurs ou d’inconnus. Sans être jamais inquiétés.

Doyen Sports : une pieuvre aux connexions mafieuses

Doyen Sports, l’un des plus gros fonds d’investissement du football européen, est contrôlé par une famille d’oligarques kazakho-turcs aux connexions mafieuses. Elle blanchit son argent aux îles Vierges britanniques. Et l’un de ses membres était le « boss » d’un trafic de prostituées mineures.

Caisse noire et commissions occultes: la méthode Doyen

Doyen Sports a payé 10,8 millions de commissions occultes pour les transferts de ses joueurs, dont les internationaux français Kondogbia et Mangala. Caisse noire, fausses factures, filles de l’Est: les méthodes de Doyen et de son patron Nelio Lucas.

Le président du Real Madrid, les prostituées et l’argent sale

Pour vendre le joueur français Kondogbia au Real Madrid, Doyen Sports a organisé une fête avec des prostituées pour le président du club, Florentino Perez – qui dit ne pas y être allé. Doyen versera une commission occulte de 785 000 euros lors du transfert du joueur à Monaco.

Quand Doyen voulait racheter l’OM

Le fonds d’investissement a mis un pied dans le club marseillais à l’été 2015, pensant y faire affaire. Il a même espéré le racheter et a proposé à Margarita Louis-Dreyfus d’investir dans un port au Brésil. Mais la relation s’est délitée, au fil de transferts rocambolesques et guère avantageux pour l’OM.

La folle histoire du transfert d’Imbula de l’OM à Porto

Vente de complaisance, tentative d’achat de parts du joueur malgré l’interdiction, commission à un agent banni : le transfert en 2015 du Français Giannelli Imbula de l’Olympique de Marseille à Porto est un nid d’embrouilles concocté par Doyen, alors en pleine lune de miel avec le club phocéen.

TPO: les dessous du business qui a gangrené le football

Jusqu’en 2015, agents et fonds d’investissements ont pu acheter et revendre des parts de joueurs sans leur demander leur avis, alimentant une folle spéculation. Révélations sur les coulisses peu reluisantes de ce business très rentable. Il a permis à des acteurs comme Doyen Sports de régner sur les transferts et de dicter leur loi aux clubs.

Vente à la découpe des joueurs: comment contourner l’interdiction

Depuis mai 2015, un fonds d’investissement ne peut plus en théorie acheter des bouts de joueurs sur lesquels il spécule. Mais la nouvelle réglementation n’est pas stricte : agents et investisseurs ont déjà exploré les mille façons de la contourner.

Le trouble business du propriétaire de l’AS Monaco avec l’agent Jorge Mendes

L’oligarque russe Dmitri Rybolovlev, président de l’AS Monaco, disposait d’un fonds d’investissement qui achetait en secret des parts de joueurs. Certains sont passés par son club, malgré le risque de conflit d’intérêts. Le tout en partenariat avec le super agent portugais Jorge Mendes, qui a encaissé 6,85 millions d’euros grâce à ces opérations douteuses.

L’Espagne a taxé les transferts de footballeurs du paradis fiscal monégasque

Les documents Football Leaks révèlent que l’AS Monaco a versé environ 11,7 millions d’euros d’impôts en Espagne sur la vente de trois de ses joueurs… au motif que la Principauté est considérée par Madrid comme un paradis fiscal. Le club a dû se résoudre à payer, même s’il a aussi déposé un recours pour contester la douloureuse.

Les loups de Wall Street à l’assaut du football

La finance s’est emparée du monde du football. Fin 2015, la société XXIII a ainsi racheté pour 73 millions de dollars de dettes de transferts. Elle a ensuite mélangé ces dettes de clubs au sein d’un produit financier, qu’elle a revendu à la découpe. Et qui s’est retrouvé à Wall Street, puis à la bourse des îles Caïmans. Façon subprimes.

Les manœuvres offshore du repreneur du club de Lille

Spéculation sur des joueurs mineurs, acquisition du Losc via une coquille aux îles Vierges, sociétés-écrans au Panama et à Hong Kong, soupçons de blanchiment : Mediapart, France 3 et Mediacités ont enquêté sur les méthodes troubles du financier luxembourgeois Gérard Lopez, en passe de racheter le club de football lillois.

Comment les joueurs de foot sont devenus des produits financiers

 Alors que va bientôt débuter l’Euro de football, en France, « Secrets d’info » enquête sur les coulisses du « foot business. » Depuis vingt ans, le montant des transferts de joueurs de football a explosé : il s’élevait à 3 milliards 600 millions €, en 2014.  Selon une étude de la FIFA, près de 30 % de l’argent des transferts irait dans d’autres poches que dans celles des joueurs. De l’argent parfois détourné du circuit officiel, grâce aux paradis fiscaux. Désormais, ce sont les fonds spéculatifs qui investissent les terrains de football. On achète des joueurs, comme on achète des actions, puis on les revend pour gagner toujours plus…

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Secrets d’info : Comment les joueurs de foot sont devenus des produits financiers (France Inter)

65 millions € : c’est le montant des sommes détournés, dans l’affaire des transferts de l’Olympique de Marseille, entre 2009 et 2012, selon « Le Canard enchaîné». Mais l’OM est loin d’être le seul concerné. Selon l’ancien agent de joueurs, Patrick Mendelewitsch, il s’agit de pratiques généralisées :

Les transferts sont liés de manière consubstantielle à l’argent occulte. Soit le prix du transfert inclut une rétro-commission, ce qui est le cas le plus fréquent, soit il est accompagné d’un véritable micmac du type « acquisition des droits à l’image ». J’ai constaté que 90 % des transferts étaient pipés. Donc soit vous acceptez des manquements au règlement, soit vous ne travaillez pas. 

Une mallette de billets

C’est la proposition faite en 2007, par un club étranger, à Luc Dayan, alors président du FC Nantes, pour recruter l’un de ses joueurs :

C’était hallucinant. J’ai répondu qu’ils n’avaient qu’à rajouter cette somme au prix du transfert, et que ça irait dans les caisses de l’actionnaire. Il était hors de question que j’accepte cet argent.

Le versement de ces pots de vins s’effectue en sous-facturant ou en surfacturant certains transferts de joueurs. Selon le journaliste de « France 2 », Alain Vernon, l’achat d’un joueur s’accompagne quasi-systématiquement de pots de vins :

La différence entre le prix officiel et le prix de facturation revient en liquide grâce, aux agents de joueurs, dans la poche des entraineurs, des présidents de clubs et même parfois des journalistes qui sont récompensés pour avoir écrit un « beau » papier. C’est très difficile à prouver, mais ça existe depuis longtemps. 

Pour plus de discrétion, ces pots de vins transitent la plupart du temps par les places offshores confirme l’ex-agent Patrick Mendelewitsch :

A la fin des années 2000, un certain nombre d’agents faisaient des transactions à partir de comptes bancaires ouverts au nom de sociétés basées dans des paradis fiscaux. Depuis, rien n’a changé.

Un témoignage confirmé par un ancien membre des services de renseignement français, qui a suivi à la loupe la trajectoire offshore du ballon rond.

« Une valeur à la Loulou »

Selon le journaliste de « Libération », Grégory Schneider, ces dérives sont facilitées par l’absence de prix officiel des joueurs :

Un joueur, c’est une valeur « à la Loulou ». Il n’y a pas de cote. Ce que vaut un joueur, c’est le prix de revente espérée. Je peux acheter un joueur un million, et le revendre cinq, alors que c’est un tocard ! C’est un terrain miraculeux pour blanchir de l’argent. 

Blanchir de l’argent, cela signifie recycler de l’argent sale (trafic de drogue, évasion fiscale, trafic d’armes…) dans un circuit légal, en l’occurrence grâce au transfert d’un joueur. Grégory Schneider le précise :

Certains clubs achètent même un joueur et vont le prêter immédiatement au club vendeur. L’argent du transfert a circulé, sans que le joueur ne bouge. C’est un pur jeu d’écriture qui fait froid dans le dos.

Pas de transparence

Pourtant, ces transferts, sont censés être contrôlés par la FIFA (Fédération internationale de football), par le biais d’un système baptisé « Transfert Matching System » (TMS). Un contrôle cependant limité car ce système oblige les clubs à fournir tous les documents administratifs, lors de la vente d’un joueur. Les explications de Jean-François Brocard, du Centre de Droit et d’Economie du Sport à Limoges :

La FIFA n’a pas accès à toutes les informations lors des transferts entre les clubs d’un même championnat. Il y a toujours moyen de contourner les règles.

Beaucoup de pays du continent sud-américain ne fournissent pas les informations nécessaires. Le système mis en place par la FIFA ne permet pas non plus de vérifier l’origine des fonds, estime Jérôme Champagne, ancien conseiller du président de la FIFA, Sepp Blatter :

Une chambre de compensation financière adossée au système de contrôle des transferts aurait permis d’assurer la traçabilité de l’argent et donc une transparence qui aujourd’hui n’existe pas.

La loi du « milieu »

Du coup, le football est devenu un « terrain de jeu » potentiel pour toute sorte de trafics comme le rappelle l’ancien juge d’instruction Eric Halphen :

Dans beaucoup d’affaires, j’ai constaté qu’il y avait des relations entre le BTP, la finance et le sport. Les filières de corruption du BTP, du trafic d’armes et de stupéfiant utilisaient les mêmes circuits bancaires que pour certains transferts sportifs : en Suisse, au Luxembourg, au Lichtenstein, en Allemagne, en Autriche, et dans d’autres paradis fiscaux. 

Un Kazakh dans le foot belge

L’ombre du grand banditisme et du crime organisé est également présente dans les coulisses de certains clubs. En France, comme en Belgique. En 2006, un homme d’affaire kazakh, Rakhat Aliev, tente de racheter le club de Mouscron-Peruwelz, près de la frontière française. Il s’agit d’un investisseur au profil assez particulier : l’homme est responsable des services secrets dans son pays, chargé de l’élimination des opposants à son beau-père, Noursoultan Nazarbaïev, l’actuel président-dictateur du Kazakhstan ! Rakhat Aliev est également impliqué dans différents trafics de matières premières. Selon le site Mediapart, la multinationale française du sucre SucDen lui aurait versé 27 millions € en 2013 sur des comptes dans les paradis fiscaux. Edward Van Daele, qui était alors président de Mouscron, se souvient bien du « deal » :

On a voulu me contraindre à faire des négociations avec ce personnage. J’ai refusé. Et comme, derrière mon dos, on a maintenu des contacts avec ses avocats pour tenter de vendre le club, j’ai décidé de partir en claquant la porte.

Arrêté en juin 2014, par la police autrichienne, Rakhat Aliev a été  retrouvé pendu dans sa cellule, en février 2015.

« L’argent des mafias et des trafics humains »

Le rachat d’un club de football par de l’argent sale est une réelle préoccupation pour les autorités anti blanchiment. Extrait du rapport 2012 de Tracfin, le service anti blanchiment de Bercy :

La prise de contrôle des clubs de football présentant des difficultés financières peut constituer une étape préliminaire facilitant les opérations de blanchiment dans le cadre de transferts de joueurs de football, Par ce biais, des montants importants sont susceptibles d’être blanchis et peuvent par la suite être réinvestis dans des sociétés de l’économie légale. 

L’ancien député, François D’Aubert, spécialiste de la corruption dans le sport, le confirme :

Avec l’argent des mafias et des trafics humains, le risque n’a jamais été aussi grand de voir le football investi par de l’argent sale.

Un déficit de 93 millions d’euros pour le foot français

Face à des investisseurs peu scrupuleux, la plupart des clubs se trouvent en position de faiblesse, à cause de leur situation financière. En France, la plupart des quarante clubs de Ligue 1 et de Ligue 2 sont déficitaires : 93 millions € de pertes nettes cumulées pour la saison 2013-2014. Et encore, ces pertes incluent les abandons de créances des actionnaires. Sinon, le déficit des clubs français s’élèverait à 217 millions €.

Des banques qui ne prêtent plus

Cette fragilité financière des clubs est accentuée par la frilosité des banques. L’analyse de Luc Dayan, spécialisé dans la reprise de clubs en difficulté :

Il n’y a plus une seule banque qui prête dans le foot. Elles estiment désormais que c’est un secteur à hauts risques.

Résultat : l’écart se creuse entre les gros clubs, qui brassent beaucoup d’argent, et la grande masse des clubs qui cherchent à boucler leur budget, explique le chercheur à l’IRIS et spécialiste du sport, Pim Verschuuren :

La majorité des clubs de football sont dans une situation précaire, Quand un investisseur amène des fonds et propose de racheter toutes les dettes, les propriétaires sont ravis d’accepter, sans forcément vérifier l’intégrité de l’argent proposé.

Quand Monaco devient le banquier de Nancy

Cette situation financière tendue entraîne parfois des accords plutôt étranges. Ainsi, l’AS Nancy Lorraine – qui jouera la saison prochaine en Ligue 1 – a récemment trouvé un banquier assez inhabituel : le club de Monaco, l’un de ses futurs concurrents dans le championnat de France. Le 28 septembre 2015, les deux clubs ont concluent un « contrat de partenariat ». Monaco avance 2 millions € à Nancy. En échange, le club monégasque dispose d’un droit de préférence pour recruter des joueurs de Nancy. L’accord a été dénoncé par l’Union nationale des footballeurs professionnels (UNFP) qui a saisi l’Autorité de la concurrence, comme le révèle « Secrets d’info ». Le président de l’UNFP, Philippe Piat s’insurge :

Cet accord pose un problème de concurrence incroyable. Un club, Monaco en l’occurrence, disposerait d’un droit de préemption sur des joueurs. C’est vraiment de l’esclavage ! 

La culbute financière du « trading joueurs »

Si les banques désertent les terrains de foot, ce n’est pas le cas, en revanche, des fonds spéculatifs, domiciliés dans les paradis fiscaux. Ces fonds prêtent de l’argent aux clubs, tout en jouant sur la cote des joueurs, comme s’ils investissaient dans des actions. Cela s’appelle le « trading joueurs ». Objectif : faire augmenter la valeur des joueurs afin de faire la « culbute » financière la plus importante possible, lors de leurs transferts. Et c’est le but affiché du fonds « Fair Play Capital », basé au Luxembourg.

Face au manque de liquidités des clubs, les responsables de ce fonds assurent que « la quasi-totalité des clubs français et étrangers contactés » seraient intéressés par leurs services. Pierre Mathey, cofondateur de « Fair Play Capital », le confirme :

Ce qui m’intéresse, c’est de faire passer le football dans une nouvelle ère. Tous les secteurs d’activités sont passés dans une ère de financiarisation. Il n’y a que le football dans lequel les enjeux économiques sont très importants qui reste sous-développé en matière financière.

Si « Fair Play Capital » a obtenu l’agrément des autorités financières du Luxembourg, il n’a pas encore démarré officiellement son activité.

Une entreprise chinoise aux îles Caïmans

Les clubs français n’échappent pas à cette financiarisation du football. Récemment, le club de Nice a failli être racheté par le patron d’un fonds d’investissement britannique, « Sport Investment Fund », Edward Blackmore, associé à un prince saoudien. Autre exemple : le club de Sochaux, historiquement lié au groupe PSA-Peugeot-Citroën. En juillet 2015, le FC Sochaux-Montbéliard est racheté 7 millions € par une entreprise chinoise : la société Ledus, spécialisée dans les systèmes d’éclairage basse consommation. Une société domiciliée… aux Iles Caïmans, un paradis fiscal parmi les plus opaques.

Un ancien de Lehman Brothers et Goldman Sachs

Le Racing club de Lens vient d’être aussi repris par un fonds luxembourgeois, baptisé « Solférino » Derrière « Solférino » – qui détient 65 % du RC Lens – se trouve un fonds spéculatif, « Amber Capital », dirigé par un Français, Gilles Frétigné, passé par la banque Lehman Brothers et Goldman Sachs. Décryptage par Dominique Rousseau, auteur d’un blog très informé sur le « foot business » :

La holding d’Amber Capital, basée à New-York, détient des parts dans un club de foot colombien, tout en gérant les fonds d’une société pétrolière. Le fait que ce fonds spéculatif rachète le RC Lens montre bien que la financiarisation du foot est effective, avec des gens qui ne sont là que pour la spéculation.

L’autre actionnaire du RC Lens (à hauteur de 35%) n’est autre que le club espagnol, l’Atlético Madrid. Ce qui risque potentiellement de poser un problème éthique, si les deux clubs s’affrontent un jour en Coupe d’Europe. Dans ce cas, il est prévu que l’Atlético Madrid cède ses parts au fonds d’investissement « Solférino ».

« Beaucoup d’ombres chinoises »

C’est la DNCG (Direction nationale du contrôle de gestion) qui est chargé de contrôler l’intégrité de ces repreneurs, de plus en plus financiarisés. Mais elle n’a pas le pouvoir de contrôler l’origine des fonds, s’inquiète le président de la commission juridique de la Ligue de football professionnel, André Soulier :

Nous ne sommes pas suffisamment armés en matière de contrôle financier. D’où vient l’argent ? Qui sont les actionnaires ? Les chinois ont une formule qui m’a toujours ravi : « Ce qui est important, c’est ce qu’il y a derrière le rideau. » Ça s’appelle les ombres chinoises. En ce moment, nous avons beaucoup trop d’ombres chinoises.

Banquier, agent et gestionnaire d’image

Le fonds d’investissement « Doyen Sports » est l’un des acteurs les plus puissants de ce « foot business », avec une capacité d’investissement évalué entre 5 et 6 milliards €. C’est une branche du groupe Doyen, une holding britannique spécialisée dans l’énergie, la finance, le transport et la construction. « Doyen Sports » est à la fois un banquier, un agent et un gestionnaire d’image dans le monde du sport. Le fonds est installé à Londres mais enregistré à Malte, bien connu pour sa douceur fiscale. Il assure que tout est clair, mais jusqu’ici n’a pas rendu public le nom de ses actionnaires.

Dans les coulisses de l’OM

La France fait partie des objectifs de « Doyen Sports ». Son patron, Nelio Lucas, ne s’en cache pas. Le fonds a récemment joué un rôle actif dans les coulisses de l’OM en favorisant notamment l’arrivée de l’ancien entraineur du club marseillais, Michel, et le transfert de deux joueurs.

Des joueurs « à la découpe »

« Doyen Sports » s’est également spécialisé dans une pratique assez étonnante : la tierce propriété  – ou « TPO », « third party ownership« . En échange de l’argent qu’il avance au club, le fonds devient propriétaire d’une partie des droits économiques du joueur, un peu comme si le joueur était une entreprise cotée en Bourse et que le fonds achetait une partie de ses actions. Le « retour sur investissement » se fait au moment où le joueur est transféré. Plus le montant du transfert est important, plus le fonds va alors gagner de l’argent. Exemple : si le fonds achète 50 % des droits du joueur, il va toucher 50 % du montant de son futur transfert.

« Un homme ne doit pas devenir un produit »

Cette technique de la tierce propriété (TPO) s’est initialement développée en Amérique latine, dans les années 80, puis dans les pays du sud de l’Europe, notamment en Espagne et au Portugal. Elle fait l’objet de très vives critiques, au sein des autorités sportives (FIFA, UEFA, syndicats de joueurs…) comme le précise le président du syndicat international des joueurs, Philippe Piat :

Sur le plan sportif c’est inacceptable. L’intérêt du fonds de pension est de multiplier les transferts. Et puis, pour pouvoir rembourser le fonds de pension, le club peut également faire pression sur le joueur pour le transférer. Un homme ne doit pas devenir un produit. 

Cette pratique peut aussi entraîner des risques de conflits d’intérêt ou de matchs truqués selon l’économiste du sport, Jean-Pascal Gayant :

Il existe une possibilité de manipulation des matchs si des fonds détiennent des créances sur des footballeurs qui jouent dans des équipes différentes. Il peut y avoir des ententes pour faire briller tel ou tel joueur, parce que le plus important, c’est la plus-value qui sera effectuée à la revente du joueur. 

Un vivier de joueurs pour l’Europe

Face à toutes ces critiques, la TPO a finalement été interdite dans tous les pays par la FIFA, depuis le 1er mai 2015. Elle était déjà interdite, en Angleterre, en Pologne et en France. Quelques clubs ont déjà été condamnés par la FIFA à des amendes, comme le club belge de Seraing, racheté en 2013 par un club français, le FC Metz. Mais, même si cette TPO est officiellement proscrite, il est peu probable qu’elle disparaisse totalement du paysage, estime Thomas Fratello, auteur d’un mémoire sur les risques de blanchiment dans le football :

Cette pratique est très diffusée en Amérique du sud et l’Amérique du sud, et constitue un vivier de joueurs pour l’Europe. Or, les clubs n’ont pas renoncé à acquérir des joueurs argentins ou brésiliens sous prétexte qu’une partie de leurs droits commerciaux sont détenus par un investisseur privé.

Dans ces conditions, ce n’est pas toujours simple pour les clubs français de vérifier qu’il n’existe pas une « participation cachée » d’un fonds sur un joueur, comme le constate le président des Girondins de Bordeaux, Jean-Louis Triaud :

Il y avait une TPO sur le défenseur brésilien Pablo que nous avons recruté. Nous avons reçu un document de la fédération brésilienne nous garantissant que tout était légal. Après, évidemment, nous n’avons pas les moyens de vérifier.

Rien ne garantit, non plus, que cette TPO va rester éternellement interdite. En effet, « Doyen Sports »  – soutenu par les fédérations espagnoles et portugaises – conteste cette interdiction devant la justice française et belge. La commission européenne est également saisie. Pour Emmanuel Daoud, l’avocat du fonds d’investissement :

Cette interdiction est contraire à la libre circulation des capitaux, des travailleurs, et des prestations de service au sein de l’Union européenne. « Doyen Sports » aide à la libéralisation du monde du football. Il lutte contre les monopoles et les cartels. 

« Football Leaks » : la face cachée du « foot business »

« Doyen Sports » affirme également qu’avec la TPO les clubs conserveraient « une liberté totale quant à la politique de recrutement et de cession de ses joueurs « . Certains documents – révélés par un site portugais baptisé « Football Leaks », l’équivalent de « Wiki Leaks » pour le ballon rond –  indiquent pourtant le contraire. Des centaines de documents confidentiels et de contrats de joueurs qui révèlent la face cachée de ce « foot business. »

La trajectoire fulgurante d’un « joueur Doyen »

Parmi ces documents, figurent notamment des éléments sur le transfert du joueur français Geoffrey Kondogbia, dont « Doyen Sports » achète 50 % des droits. En 2012, Kondogbia est transféré de Lens à Séville, pour 4 millions €. Le président du FC Séville écrit alors au patron de « Doyen Sports » :

Le club de Séville et Doyen se verront dans l’obligation de transférer le joueur, à n’importe quel moment, à partir d’une offre ferme égale ou supérieure à 6 millions €.

Autrement dit : si un club met au moins 6 millions sur la table, le joueur doit obligatoirement être transféré. De fait, un an plus tard, Kondogbia est transféré à Monaco  – pour 20 millions € –  puis, en 2015, à l’Inter de Milan – pour 40 millions €. Contacté, « Doyen Sports » explique qu’il y aurait cependant d’autres clauses permettant au club de garder le contrôle sur son joueur…

« Le joueur devient un produit financier »

Et tout comme le produit financier, il doit circuler et prendre de la valeur. C’est le constat de l’un des meilleurs spécialistes de la financiarisation du foot, Pippo Russo :

Doyen impose ses joueurs. C’est un système d’influence très lourd qui peut conditionner les acteurs du football. Il n’y a plus de liberté de concurrence entre joueurs. La raison sportive passe derrière la raison économique, financière. Le joueur devient un produit financier.

Réponse du porte-parole de « Doyen Sports », Francisco Empis : 

Nous faisons de l’investissement avec des clubs, sur le marché des transferts. Dire que l’on peut influencer les clubs et les fédérations, c’est un peu la théorie de la conspiration… 

Le « dépôt-vente » monégasque

Pour « valoriser » un joueur, il doit donc « circuler », à travers  des « clubs vitrines ». Comme à Monaco, où de nombreux joueurs ont été recrutés par le très influent agent portugais Jorge Mendes. Il est notamment l’agent de la star du Real de Madrid, Cristiano Ronaldo, et du futur entraineur de Manchester United, José Mourinho. Les explications de Grégory Schneider :

Jorge Mendes utilise Monaco comme une vitrine pour valoriser ses joueurs et les faire tourner. C’est devenu une sorte de dépôt vente. La notion d’identité de club vole en éclat. 

Jorge Mendes dispose, lui aussi, de son propre fonds d’investissement, « Quality Sport Investments », dans le paradis fiscal de Jersey. Il vient également de conclure un partenariat stratégique avec un important fonds d’investissement chinois« Fosun » – qui veut investir dans le football.

Un agent influent : Pini Zahavi

Dans le club belge de Mouscron-Peruwelz, les choses ont également pas mal changées. Depuis 2011, le club français de Lille, était actionnaire majoritaire du club belge. En 2015,  un nouvel actionnaire rachète Mouscron, par le biais d’un fonds, domicilié à Malte. Il s’agit du patron d’une chaine sportive israélienne, Adar Zahavi. En réalité, derrière ce repreneur officiel se trouve un personnage clé du « foot business » : Pini Zahavi… l’oncle du repreneur !

Pini Zahavi, est un ancien journaliste sportif devenu agent de joueurs. Il est notamment proche de l’oligarque russe Roman Abramovitch qui a racheté le club anglais de Chelsea.

Le club de Mouscron constitue une belle opportunité pour faire circuler les joueurs de Pini Zahavi, ou de ses proches, notamment depuis les Balkans ou depuis Chypre, où cet agent influent a aussi ses entrées.

« Un club de mercenaires »

Depuis l’arrivée du nouvel actionnaire, certains joueurs de Mouscron ont été mis sur la touche, comme en témoigne Florian Delestrain :

Je me suis retrouvé avec un effectif de 55 joueurs dans l’équipe B de Mouscron. Il y avait des Portugais, mais surtout des Serbes et des Croates. La plupart d’entre eux ne faisaient que passer. Ce n’est plus le même club. Mouscron était un club familial qui savait former. C’est devenu un club de mercenaires. 

Une vision des choses contestée par le président actuel de Mouscron, Edward Van Daele:

Monsieur Pini Zahavi est l’un des agents qui nous a effectivement proposé des contrats de joueurs. Mais c’est aussi le principal fournisseur actuel du club d’Anderlecht. Cela lui donne-t-il un pouvoir dans notre club ? Je ne le pense pas. 

« Al Capone n’y avait pas pensé ! »

Au-delà du cas particulier de Mouscron, la multiplication des « clubs passerelles » a de quoi inquiéter les spécialistes du blanchiment d’argent sale. Le décryptage de Noël Pons, ancien membre du Service central de prévention de la corruption :

En faisant tourner les joueurs, cela permet de créer une rotation constante qui fait tourner les fonds par un jeu de sociétés-écrans. C’est une véritable lessiveuse. Al Capone n’y avait pas pensé ! Si j’étais un mafieux, ce serait une bonne solution…  

Un spécialiste des montages offshore

Lucien D’Onofrio représente un autre acteur clé de cette financiarisation du foot. Cet ancien agent de joueurs – et ex-dirigeant du Standard de Liège – a eu des clients prestigieux, comme Zinédine Zidane, aujourd’hui entraineur du Real de Madrid, ou Didier Deschamps, actuel sélectionneur de l’équipe de France.

Officiellement, Lucien D’Onofrio n’a plus l’autorisation d’exercer puisqu’il a été condamné à de la prison ferme en France, dans l’affaire des comptes de l’OM, ainsi que dans celle de « la caisse noire » de Toulon. Il est pourtant toujours présent, dans le business des transferts comme l’explique le journaliste indépendant David Leloup qui a enquêté sur le sujet :

D’Onofrio dispose de toute une galaxie de sociétés off-shore pour toutes ses activités. Que ce soit pour toucher des commissions en tant qu’agent de joueur, pour rémunérer des joueurs, au noir, via des droits à l’image, ou pour acheter de l’immobilier.

Lucien D’Onofrio se trouve au cœur d’une enquête judiciaire pour blanchiment menée depuis 2004 à Liège. Mais il vient de négocier une transaction pénale avec la justice belge : en payant une forte somme d’argent, il évite finalement un procès.

Une plus-value gigantesque

Le défenseur français Eliaquim Mangala  – sélectionné pour l’Euro 2016 – fait partie des joueurs que Lucien D’Onofrio a suivi la trace. En 2011, Mangala passe du Standard de Liège au club de Porto, pour 6 millions €.  « Doyen Sports » prend alors une option de 33% sur Mangala. Lucien D’Onofrio, récupère lui 10% du joueur par le biais d’une société basée à Londres, « Robi Plus ». Finalement, en 2014, Mangala est vendu au club anglais de Manchester City pour 54 millions €. Il devient alors le défenseur le plus cher du monde. La suite racontée par David Leloup :

D’Onofrio a revendu ses 10% de Mangala à Manchester City. Il détenait 650 000 € sur la valeur du joueur lors de son transfert en 2011. Trois ans plus tard, il a touché plus de 5, 3 millions €. Soit une plus-value de plus de 4 millions et demi ! C’est gigantesque. Vous ne trouverez jamais de tels rendements avec n’importe quel produit financier.

Une enquête a également été ouverte par la FIFA sur le rôle joué par « Doyen Sports » dans le transfert de Mangala à Manchester City.

Une obscure société autrichienne

Quant à Lucien d’Onofrio, il affectionne toujours l’opacité. Avant de revendre à Manchester City ses 10 % du joueur Mangala, il les a transférés de sa société londonienne vers une société opaque en Autriche… pilotée par un de ses proches. C’est donc cette obscure société autrichienne  – détenue par une offshore chypriote – qui a touché les presque 5 millions de plus-value, en marge du transfert de Mangala en Angleterre. Nous avons tenté de joindre Lucien D’Onofrio, au téléphone ou à son domicile, à Liège. En vain. Un domicile situé, ça ne s’invente pas… rue Bonne fortune.

L’étincelle d’une nouvelle crise financière ?

Cette financiarisation du football n’échappe pas à un risque : une bulle qui pourrait un jour exploser. Car certains fonds spéculatifs se sont justement spécialisés dans le rachat des créances de clubs, comme la société londonienne « 23 capital ». Il s’agit de dettes de clubs « saucissonnées », puis vendues sous forme d’obligations à des investisseurs. Et selon l’économiste du sport, Jean-Pascal Gayant :

Cela s’apparenterait à la crise des subprimes. Un écroulement de la valeur de ces titres pourrait se produire car ceux-ci sont avant tout basés sur l’idée que la revente des joueurs se fera avec une grosse plus-value. Mais s’il y a une moins-value, les titres ne valent plus rien, les investisseurs sont ruinés. C’est une bulle qui éclate. Une crise des « soccer bonds » pourrait être la nouvelle étincelle d’une crise financière.

Une enquête de Benoît Collombat

Les footballeurs sont-ils des produits financiers comme les autres ?

Plutôt que placer son épargne sur un Livret A, plus que d’investir dans une socité du CAC 40, pourquoi ne pas acheter des parts de footballeurs professionnels ? Un investissement qui peut rapporter gros comme vient de le démontrer le mercato d’été, avec le transfert record d’Anthony Martial, de Monaco vers Manchester. Mais est-ce vraiment possible ?

Une hausse de 900 % en un peu plus de 2 ans. Même Bernard Madoff n’aurait pas osé proposer de tels rendements à ses clients. Le jeune footballeur Anthony Martial aura affolé les dernières heures du mercato d’été, cette période où les clubs s’achètent et se vendent des joueurs. L’AS Monaco avait fait venir l’adolescent de Lyon en 2013 pour 5 millions d’euros. Le club monégasque vient de faire sauter la banque en le revendant 10 fois plus cher à Manchester United (et peut-être même davantage, comme le prévoit un système de bonus). Un tel transfert a de quoi rendre perplexe.

50 millions d’euros pour un joueur qui n’a encore rien prouvé, voilà qui défie les lois du marché. Sauf à considérer que la somme déboursée par Manchester ne correspond pas à la valeur d’Anthony Martial en 2015, mais à celle des années suivantes. Un pari financier sur l’avenir. Un investissement à long terme en quelque sorte. Il n’est pas étonnant que ce grand marché qu’est devenu le football professionnel suscite les convoitises d’investisseurs extérieurs. Des fonds d’investissement possèdent aujourd’hui des parts de joueurs, même si la FIFA tente d’y mettre un peu d’ordre. Et le crowfunding (le financement participatif) fait lui aussi son apparition.

Invité(s) :

– Jérôme Latta, co-fondateur et rédacteur en chef des Cahiers du football et auteur du blog Une balle dans le pied, hébergé par lemonde.fr.
– Jean François Brocard, économiste du sport (CDES, Limoges)
– Jennifer Mendelewitsch, agent agréé FFF et FA
– Romarin Billong, ancien footballeur professionnel, actuel gestionnaire de fortune

Source : France Culture