L’Union européenne, vers le chaos ?

L’Union européenne, vers le chaos ? (Le Média)

Pour ce 5e numéro de Dans la Gueule du Loup, nous allons aborder la question de l’Europe.

Pas comme dans les sempiternels débats de ces dernières années, avec d’un côté les “pro”, qualifiés d’europhiles béats et puis de l’autre côté les anti, qualifiés de façon très péjorative : de nationalistes ou même de dangereux souverainistes. Nous allons aborder la question autrement. Les illusions n’ont plus lieu d’être dans une Union Européenne qui, faisant la sourde oreille au peuple, menace de s’effondrer. Plus l’hostilité des peuples est flagrante, plus l’UE continue sur sa ligne, plus on a le sentiment que tout peut craquer. C’est ainsi que nous allons tenter de comprendre les causes qui sont inscrites dans la construction de l’Union européenne, pour tenter de tracer les perspectives d’une autre Europe.

Les invités

  • Charlotte Girard, oratrice de la France insoumise, candidate aux européennes
  • François Asselineau, président de l’UPR
  • Pierre-Yves Bournazel, député UDI-AGIR
  • Jacques Nikonoff, président du Pardem

Les experts

  • Coralie Delaume, Essayiste et blogueuse pour L’Arène nue
  • Daniel Shapira, rédacteur pour Informations ouvrières, membre du Parti Ouvrier Indépendant
Publicités

Union européenne : comment les traités favorisent les grands intérêts privés

Union européenne : comment les traités favorisent les grands intérêts privés (Le Figaro)

FIGAROVOX/ENTRETIEN – A l’occasion de la publication de son dernier livre, Antisocial, le politologue Thomas Guénolé détaille les motifs de sa critique de l’Union européenne. Selon lui, les traités actuels favorisent uniquement les grands intérêts privés et obligent les Etats-membres à mener une politique de «casse sociale».

Thomas Guénolé est politologue, maître de conférences à Sciences Po et docteur en Science politique (CEVIPOF). Membre de La France Insoumise, il est coresponsable de l’école de formation politique du mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Il vient de publier Antisocial, La guerre sociale est déclarée (Plon, mars 2018).

FIGAROVOX.- Dans votre livre «Antisocial», vous écrivez que l’Union européenne organise la transformation systématique des services publics de la France en grands marchés privés. Sur quoi fondez-vous cette affirmation?

Thomas GUÉNOLÉ.- C’est dans le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne: le TFUE. Il interdit aux États de laisser des entreprises en situation de monopole. Et il confie à la Commission européenne le soin de lancer les réformes pour casser ces monopoles. Ce sont les articles 101 à 110 du traité, c’est facilement vérifiable.

Sur cette base, depuis les années 1990, on assiste à la répétition systématique du même engrenage contre nos services publics. D’abord, la Commission fait adopter à l’Union européenne un plan de transformation d’un service public en grand marché. Ensuite, en France, le service public étatique concerné est transformé en entreprise publique et les nouvelles recrues deviennent des salariés de droit privé. C’est présenté comme un simple «changement juridique», mais c’est le début de la fin. Car ensuite, au nom des règles européennes qui interdisent de laisser une entreprise en monopole, le service public est transformé en marché où des concurrents privés sont autorisés à s’installer. Et parallèlement, l’entreprise publique est souvent plus ou moins massivement privatisée, cette fois en invoquant le manque d’argent de l’État: on «vend l’argenterie».

Problème: à chaque fois, les seuls qui aient les ressources suffisantes pour devenir acteurs privés sur ce nouveau marché, c’est une petite poignée de très grandes firmes. Sous prétexte d’«ouverture à la concurrence», on aboutit donc en réalité à un grand oligopole, où un tout petit nombre de grandes firmes se partagent une situation de rente sur le dos des consommateurs.

Voyez ce qui s’est passé hier pour la téléphonie avec France Télécom, ou pour l’aviation civile avec Air France. Voyez ce qui est en train d’arriver à La Poste. Voyez ce qui se prépare pour la SNCF. Adoption de normes dictées par la Commission, puis transformation du service public en entreprise publique, puis transformation du secteur en marché, puis installation d’un oligopole entre grandes firmes en position de rente: l’engrenage est toujours le même.

Vous soutenez également dans votre livre que l’Union européenne serait responsable du dumping fiscal et social en Europe. Mais les dirigeants européens ne bâtissent-ils pas une «Europe sociale» et une harmonisation fiscale?

Objectivement, c’est de la poudre aux yeux. «L’Europe sociale» et l’harmonisation fiscale sont strictement incompatibles avec les traités européens actuels, car ces derniers les interdisent explicitement.

Là encore, même si c’est rébarbatif, il faut examiner sérieusement ce que disent les traités. Prenez le dumping social. Ces traités imposent la circulation illimitée des travailleurs en Europe: article 3 § 2 du traité sur l’Union européenne – le «TUE» -, article 21 du TFUE, titres IV et V du TFUE, et article 45 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union. Ces traités imposent la circulation illimitée des marchandises: articles 34 à 36 du TFUE. Ces traités imposent la libre installation des entreprises n’importe où dans l’Union: articles 49 à 55 du TFUE. Et ces traités autorisent à vendre un service en Europe depuis n’importe quel territoire de l’Union: articles 56 à 62 du TFUE.

Or, dans le même temps, l’harmonisation fiscale n’est autorisée que si c’est pour faciliter la concurrence: articles 113 et 115 du TFUE. Quant à l’harmonisation sociale, elle est interdite dans tous les cas: article 153 du TFUE. Je répète ce point pour ceux qui croient, de bonne foi, que l’Union européenne peut bâtir une «Europe sociale»: les traités européens interdisent l’harmonisation sociale.

D’un côté les traités européens imposent le droit pour une entreprise de s’installer n’importe où en Europe ; ainsi que la circulation illimitée des travailleurs, des marchandises et des services. De l’autre côté, ils interdisent l’harmonisation fiscale par le haut, et l’harmonisation sociale dans tous les cas. C’est donc bien une prise en tenaille antisociale. Car si l’on garde à l’esprit les écarts sociaux colossaux d’un point à l’autre de l’Europe, avec par exemple un salaire minimum de 1 445 euros mensuels en France contre 174 euros en Bulgarie, ce double ensemble de règles provoque à l’intérieur de l’Union européenne une gigantesque course au dumping fiscal et social via la possibilité, pour toute grande firme, de se domicilier là où la fiscalité est la plus basse ; d’exploiter de la main-d’œuvre là où les salaires sont les plus bas ; et de faire appel à des sous-traitants là où le droit du travail, le droit social, sont les plus croupions. CQFD: l’Union européenne est antisociale.

Vous expliquez aussi que la politique de l’Union européenne envers les dettes publiques ne profite qu’aux grandes banques privées. Mais n’est-ce pas un cadre nécessaire pour que les États membres aient des finances publiques rigoureuses?

Non. Les traités européens interdisent formellement à la Banque centrale européenne – la «BCE» – de financer elle-même la dette publique des pays membres: article 123 du TFUE. Par conséquent, seules les grandes banques privées et les grandes compagnies d’assurances en ont le droit: elles achètent pour ce faire des reconnaissances de dettes émises par les États, qu’on appelle aussi des bons du Trésor ou des obligations d’État.

Pourquoi ce dispositif? L’argument habituel est ceci: financer la dette publique par la «planche à billets» de la BCE encouragerait les gouvernements au laxisme ; alors que les banques privées, en appliquant des taux d’intérêt de plus en plus punitifs, forcent au contraire les gouvernements à la discipline budgétaire. En réalité c’est faux, car rien n’empêcherait la BCE de financer directement les États endettés, et en échange, d’obtenir d’eux une discipline budgétaire. Accessoirement, le krach financier de 2007-2009, provoqué par les gigantesques montages financiers irresponsables des grandes banques privées, les disqualifie pour jouer le rôle de gardiens d’une bonne gestion.

Autre argument habituel, le financement de la dette publique par la «planche à billets» de la BCE risquerait de provoquer dans l’économie européenne une dangereuse hyperinflation. Là encore c’est faux. La preuve: en 2017, la BCE crée déjà 720 milliards d’euros par an pour soutenir les grandes banques privées, et ça n’a pas provoqué d’hyperinflation. Si au lieu de faire ça, la BCE créait 960 milliards d’euros par an pour racheter et effacer les dettes publiques des États de la zone euro, ces dettes disparaîtraient intégralement en à peine 10 ans: sans politique d’austérité, ni augmentation d’impôts, ni hyperinflation. Objectivement, n’est-ce pas une voie plus raisonnable que les politiques d’austérité qui conduisent à assommer d’impôts les classes moyennes et les classes inférieures, tout en démantelant nos services publics?

Autrement dit, puisqu’aussi bien le risque de laxisme budgétaire que celui d’une hyperinflation sont des arguments fallacieux, il ne reste qu’un intérêt à ce que les grandes banques privées et les grandes compagnies d’assurances soient les seules à avoir le droit d’acheter les reconnaissances de dettes des États: leur intérêt propre. La dette publique des pays de la zone euro est un placement très sûr, car ce sont des pays développés, avec donc des garanties extrêmement fortes de remboursement. Et au pire, en cas de banqueroute, les mêmes grandes firmes pourront faire leur marché dans la vente à la découpe des services publics et du patrimoine public du pays, tout en voyant la BCE leur racheter une grosse partie des dettes de l’État défaillant: parce que là, elle a le droit! Voyez la Grèce.

Bref, quand on examine les choses rigoureusement, la politique de la BCE envers les dettes publiques de la zone euro est construite tout entière dans l’intérêt des grandes banques et des grandes compagnies d’assurances.

Vous dites enfin dans votre livre que l’Union européenne rend les politiques d’austérité obligatoires, quels que soient les choix des peuples aux élections. Pourquoi?

Le traité budgétaire européen de 2012 fait obligation aux États membres de basculer dans des politiques d’austérité une fois qu’ils atteignent un certain niveau de déficit public et de dette publique. Ceci alors même que, bis repetita, la BCE pourrait régler le problème pour toute la zone euro en à peine 10 ans par la création monétaire, sans austérité, ni hausse d’impôts, ni hyperinflation. Or, puisque ce traité fixe le seuil déclencheur de l’austérité obligatoire à une dette publique de 60 % du PIB, en définitive il rend bien l’austérité obligatoire dans la quasi-totalité de l’Union européenne.

Pensez-vous qu’une autre politique économique soit possible à l’intérieur des traités européens sous leur forme actuelle?

À l’évidence, non. Les forces politiques, et plus largement les citoyens, qui pensent qu’on peut faire une autre politique dans les traités européens sous leur forme actuelle sont dans le déni de réalité. Ce que je vous dis là n’est pas une opinion: c’est un constat objectif, purement factuel, sur la base des articles des traités que je vous ai cités. Pour faire une autre politique, il faut donc soit une transformation de fond en comble des traités européens, soit bâtir une autre Europe avec les pays qui en sont d’accord.

Les milliards de l’Europe

Chaque année, la France verse 20 milliards d’euros à l’Union européenne. A l’heure où l’Europe traverse une passe difficile à cause du Brexit, « Pièces à conviction » a enquêté dans les coulisses, et a suivi des députés, des fonctionnaires, et même l’un de ses plus hauts dirigeants pour savoir comment ces milliards sont dépensés.

Comment fonctionne le Parlement européen ? La machine est gourmande, et les dépenses parfois ubuesques. Une fois par mois, et pour trois jours seulement, les 750 parlementaires et leurs assistants déménagent de Bruxelles à Strasbourg : cela coûte 110 millions d’euros, une dépense inutile juge la Cour des comptes européenne…

Quant aux députés européens, ils sont parmi les mieux rémunérés au monde, avec 11 000 euros net par mois. Mais malgré ces conditions privilégiées, certains arrondissent leurs fins de mois en travaillant pour le secteur privé, parfois en toute illégalité. D’autres ne brillent pas par leur assiduité, et parmi eux beaucoup de députés français… Avec de tels moyens financiers, que vaut le vote de ces parlementaires qui représentent 600 millions d’Européens ?

L’enquête de « Pièces à conviction » révèle comment des multinationales parviennent à influencer Bruxelles et imposer leur choix, parfois contre l’avis du Parlement, démocratiquement élu.

« Gros salaires, privilèges et gaspillages : enquête sur les milliards de l’Europe », un document de Stéphane Girard diffusé le 21 février 2018.


« Pièces à conviction » sur France 3: Où vont les milliards d’euros du budget de l’Europe ? (Challenges)

VIDÉO Chaque année, la France verse près de 20 milliards d’euros à l’Europe. Combien coûte l’Europe aux Français? Quel salaire et quels avantages pour les députés européens? « Pièces à conviction » a enquêté sur les milliards de l’Europe dans ce numéro inédit diffusé mercredi 21 février à 23h30 sur France 3.

Comme tous les mois, de petites mains s’affairent au siège du Parlement européen à Bruxelles. 2.000 caisses de documents, du matériel audiovisuel et même une centaine de voitures de fonction sont spécialement affrétées dans des camions. Mélanie Vogel, assistante parlementaire, comme ses 2.500 collègues transitent par TGV de la cathédrale de verre de Bruxelles vers le deuxième siège du Parlement européen, basé à Strasbourg. Les parlementaires ont en effet l’obligation de se déplacer quatre jours par mois dans cet hémicycle pour voter les lois. Or, cette contrainte inscrite dans la constitution européenne est très coûteuse, rappelle ce numéro inédit de Pièces à conviction « Gros salaires, privilèges et gaspillages: enquête sur les milliards de l’Europe », diffusé ce mercredi 21 février à 23h30 sur France 3. Le transport entre Bruxelles et Strasbourg coûte en effet plus de 25 millions d’euros chaque année à l’Europe. Et comme le souligne Stéphane Girard, l’auteur de cette enquête, la cour des comptes a calculé combien l’Europe gagnerait si le Parlement cessait de déménager tous les mois. Le résultat est édifiant: 114 millions d’euros par an, soit 6% du budget du Parlement européen.

Combien coûte l’Europe aux Français?

Dans le projet de loi de finances pour 2018, le montant de la facture que la France doit régler à l’Europe s’élève à 20,2 milliards d’euros. En tout, cela représenterait 300 euros par Français cette année, note l’auteur de cette enquête méticuleuse qui précise pourtant que ce ne sont pas les députés qui fixent le montant de ce budget, mais bien Bercy. Il ne faudrait cependant pas oublier l’argent venant d’Europe investi en France. En 2015, dernière année où les chiffres exacts sont connus, la France avait récupéré 14,5 milliards d’euros sur les 19 milliards d’euros versés directement au budget européen (auxquels on pourrait rajouter 1,6 milliard d’euros de droits de douanes perçus en France pour le compte de l’UE).

Globalement, ce numéro de Pièces à conviction précise que l’Europe coûte 150 milliards d’euros chaque année à ses 28 membres. Si 140 milliards viennent financer des actions concrètes sur le terrain, les 10 milliards restants de l’enveloppe totale sont alloués au fonctionnement des institutions et au train de vie des 44.000 fonctionnaires européens. À l’image des 60 huissiers recrutés sur concours qui gagnent en moyenne 5.000 euros par mois et offrent une prestation digne d’un hôtel de luxe à chacun des députés. Six huissiers sont ainsi mobilisés pour réaliser une haie d’honneur auprès du président du Parlement.

Autre illustration des dépenses insoupçonnées réalisées par l’Europe: son armada d’interprètes dont les silhouettes quasi-fantômes se devinent derrières les vitres fumées de leurs petites cabines. Par souci d’égalité, l’Europe a préféré ne pas choisir de langue officielle pour en reconnaître 23. Ce qui a un prix non négligeable. Si la plupart des interprètes sont employés à la journée pour 420 euros net, l’Europe compte plus de 250 interprètes salariés, dont la grille de salaire varie de 3.500 euros net par mois à plus de 9.000 euros. Et tant pis si, comme le note une traductrice française, « il y a des cabines qui travaillent parfois dans le vide ». Il faut savoir qu’en plus de leurs salaires, les 44.000 fonctionnaires de l’Europe ont droit à des primes qui varient selon leur situation familiale, six semaines de congé et une retraite équivalente à 70% du dernier salaire. Au total, les fonctionnaires coûtent donc 4,5 milliards d’euros au budget de l’Europe. Et, cerise sur le gâteau, comme le note Stéphane Girard, les fonctionnaires de l’Europe peuvent placer gratuitement leurs enfants à l’école européenne, soit un établissement haut de gamme et multilingue. Plus de 15.000 enfants de fonctionnaires sont ainsi scolarisés pour un coût total de plus de 200 millions d’euros par an.

Quels salaires et quels avantages pour les députés européens?

Les députés européens sont par ailleurs les parlementaires les mieux rémunérés d’Europe, affirme l’auteur de cette enquête. Stéphane Girard est ainsi allé à la rencontre du député européen EELV Pascal Durand, qui dispose non seulement de bureaux plus que spacieux, mais aussi d’un budget confortable de 22.000 euros par mois pour rémunérer ses assistants parlementaires. « Un député touche 6.600 euros net tous les mois et a une enveloppe de frais généraux de 4.000 euros par mois », déclare-t-il. Et les députés européens ont la possibilité de quasiment doubler ce salaire avec de gros bonus à la clé. À condition de satisfaire un petit rituel quotidien, à savoir signer le registre de présence, en échange de quoi le député perçoit des indemnités de présence journalière de 302 euros tout compris et, rapportée à une semaine, l’enveloppe peut atteindre 1.535 euros par député. En tout, un député peut ainsi percevoir jusqu’à 16.740 euros net par mois (soit 6.600 euros de salaire, 4.000 de frais généraux sans justificatif et 6.140 d’indemnités de présence).

Et Pièces à conviction va encore plus loin dans cette enquête, découvrant l’existence d’une indemnité de distance qui – selon la questeure du Parlement Européen Elisabeth Morin-Chartier – se justifie par le fait qu’au cours de son voyage de son domicile jusqu’au Parlement, le député peut être amené à prendre un taxi ou bien encore à se nourrir. Un député français aurait ainsi perçu une indemnité de distance de 330,12 euros qui vient s’ajouter au remboursement des frais de transport. « Un petit secret bien gardé ». Et chaque année, cette petite faveur coûterait plus de 6 millions d’euros au Parlement européen. Autre petit privilège de ce mandat décidément très convoité: les élus ne sont pas obligés de participer à toutes les commissions. Leur seule obligation consiste à se rendre quatre jours par mois à Strasbourg pour voter en assemblée plénière de 12h00 à 13h00. Si en cas d’absences répétées, jusqu’à la moitié de leur salaire peut leur être confisquée, le reste du temps, les absences ne sont ni comptabilisées ni sanctionnées.

Comment quantifier le travail d’un élu européen?

L’association VoteWatch a classé les pays les plus productifs au sein de l’Europe en comptabilisant le nombre de rapports parlementaires rédigés par chacun. Si la Finlande arrive en tête avec 1,13 rapport par an et par élu, la France est largement à la traîne avec seulement 0,27 rapport par député et par an. Ce que ne démentira pas le député européen Alain Lamassoure qui n’hésite pas à déclarer devant les caméras de Pièces à conviction: « Pourquoi passer ses jours et ses nuits à travailler au parlement européen si c’est au prix d’une sorte d’ascèse médiatique? »

Ironie du sort, la France est championne dans le classement réalisé par l’ONG Transparency International des députés européens en fonction des revenus qu’ils perçoivent en plus de leur mandat. Parmi les six premiers, trois sont effectivement Français. À l’image de Renaud Muselier, qui déclare plus de 140.000 euros par an. Il cumule les fonctions: président de la région PACA et actionnaire de plusieurs cliniques à Marseille. Où l’on retrouve Rachida Dati qui conseille des sociétés privées pour plus de 190.000 euros par an.

Mais le champion toutes catégories du classement n’est autre que Jean-Luc Schaffhauser, député du Front National, soit un « quasi inconnu » qui gagne plus de 250.000 euros par an en tant que consultant dans le cadre de sa société de conseils basée à Dubaï. Le conflit d’intérêts n’est pas très loin, quand un de ses clients, le PDG de la société d’ingénierie Losberger déclare: « On lui fait passer des messages, quand on travaille pour l’Europe ». Pourtant, l’article 2 du code de déontologie des députés est très précis: « Les députés ne s’engagent pas à titre professionnel dans des activités de lobbying rémunérés qui sont en relation directe avec le processus décisionnel de l’Union ». Le parlement européen est pourtant doté d’un comité d’éthique chargé de statuer sur les conflits d’intérêts, dont fait partie le député Jean-Marie Cavada. Mais ce dernier ne peut pas se saisir d’un dossier comme celui-là sans une plainte. D’après les informations de Pièces à conviction, aucun député européen n’a donc été sanctionné pour conflits d’intérêts à ce jour.

Le Saint Empire économique allemand

Délocalisations de proximité en Europe centrale : le Saint Empire économique allemand (Le Monde diplomatique, février 2018)

La fracture entre l’ouest et l’est de l’Union européenne ne se résume pas à l’opposition entre démocraties libérales et gouvernements autoritaires. Elle reflète une domination économique des grandes puissances sur les pays de l’ancien bloc de l’Est, utilisés comme des réservoirs de main-d’œuvre à bas coût. Dès les années 1990, les industries allemandes délocalisaient en Pologne, en Tchéquie, en Slovaquie et en Hongrie.

Cest un beau roman, c’est une belle histoire : considérée en 1999 comme l’« homme malade de la zone euro » (The Economist, 3 juin 1999), l’Allemagne aurait miraculeusement guéri grâce aux lois de précarisation du salariat (lois Hartz) entrées en vigueur entre 2003 et 2005. Ces réformes auraient à elles seules rétabli la compétitivité des entreprises, ranimé les ventes de Mercedes à l’étranger — et convaincu M. Emmanuel Macron d’appliquer la recette en France. Fatale erreur.

« Pour comprendre le succès de l’Allemagne comme exportateur mondial, explique l’historien de l’économie Stephen Gross, il faut regarder au-delà de ses frontières. Car ce modèle repose pour une part décisive sur le développement de réseaux commerciaux avec les pays d’Europe centrale et orientale (1).  »

Et plus précisément sur des échanges économiques inégaux établis avec la Pologne, la République tchèque, la Hongrie et la Slovaquie, un quartet baptisé « groupe de Visegrád ». Depuis un quart de siècle, la riche Allemagne pratique en effet avec ses voisins ce que les États-Unis ont mis en place avec leurs usines installées au Mexique : la délocalisation de proximité.

Solidement établis entre le IIe Reich d’Otto von Bismarck et l’empire des Habsbourg à la fin du XIXe siècle, les échanges économiques privilégiés entre l’Allemagne et l’Europe centrale ne datent pas d’hier. Limités par la guerre froide, ils reprennent dans les années 1970 sous la forme de partenariats industriels, technologiques et bancaires, à la faveur de l’Ostpolitik (1969-1974) lancée par le chancelier social-démocrate Willy Brandt. La chute du mur de Berlin sonne l’heure du repas des fauves. À compter du début des années 1990, les multinationales allemandes jettent leur dévolu sur les entreprises d’État privatisées dans une ambiance d’apocalypse industrielle. Si la reprise du constructeur automobile tchécoslovaque škoda par Volkswagen en 1991 a marqué les esprits, le voisin capitaliste utilise d’abord les installations existantes comme plates-formes de sous-traitance.

Il profite pour ce faire d’un vieux mécanisme de délocalisation aussi discret que méconnu : le trafic de perfectionnement passif. Cette procédure codifiée en droit européen en 1986 autorise l’exportation temporaire d’un bien intermédiaire (ou de pièces détachées) dans un pays non membre où il sera transformé, façonné — perfectionné — avant d’être réimporté dans son pays d’origine en bénéficiant d’une exemption partielle ou totale de droits de douane (2). Après l’effondrement du bloc de l’Est, l’élargissement des quotas d’importation en provenance des pays d’Europe centrale ouvre au patronat allemand des perspectives euphorisantes. Sous-traiter le chromage de robinets ou le polissage de baignoires à des ouvriers tchécoslovaques surqualifiés mais sous-revendicatifs ? Confier du tissu aux doigts agiles de Polonaises payées en złotys et récupérer des vestes qui seront vendues sous un nom de marque berlinois ? Faire décortiquer des crustacés dans le pays voisin ? C’est possible dès les années 1990, comme si les frontières de l’Union européenne étaient déjà effacées.

Du « rideau de fer » aux « maquiladoras »

« Le trafic de perfectionnement passif est la version européenne de la mesure américaine qui ouvrit la voie au développement de la maquiladora dans la région frontalière entre le Mexique et les États-Unis (3)  », explique l’économiste Julie Pellegrin.

Plus qu’aucun autre pays membre, l’Allemagne profite de cette sous-traitance de façonnage, essentiellement dans le textile, ainsi que dans l’électronique et l’automobile : en 1996, les sociétés rhénanes réimportent vingt-sept fois plus (en valeur) de produits perfectionnés en Pologne, République tchèque, Hongrie ou Slovaquie que les entreprises françaises. Cette année-là, le trafic de perfectionnement passif compte pour 13 % des exportations du groupe de Visegrád vers l’Union et pour 16 % des importations allemandes en provenance de cette zone. Certains secteurs s’y engouffrent : 86,1 % des importations allemandes de textile et d’habillement polonais suivent ce régime.

En moins d’une décennie, constate Julie Pellegrin, « les entreprises des pays d’Europe centrale et orientale se trouvent intégrées dans des chaînes de production contrôlées principalement par des sociétés allemandes ».

Cet arraisonnement de nations hier encore ancrées à l’Est par le Conseil d’assistance économique mutuelle que dirigeait Moscou (CAEM, ou Comecon, 1949-1991) fut d’autant plus rapide que l’exaltation du « consommateur libéré » par l’accès aux produits occidentaux compensait pour un temps le désarroi du travailleur asservi à la sous-traitance de ces mêmes produits.

À mesure que les accords de libre-échange arasent les tarifs douaniers, dans la seconde moitié des années 1990, le trafic de perfectionnement passif perd de son intérêt au profit des investissements directs à l’étranger (IDE). Les multinationales ne se contentent plus de délocaliser un petit segment de leur production, mais financent désormais la construction d’usines filiales là où le travail coûte moins cher.

De 1991 à 1999, les flux d’IDE allemands vers les pays d’Europe de l’Est sont multipliés par vingt-trois (4). Au début des années 2000, l’Allemagne réalise à elle seule plus du tiers des IDE effectués dans les pays du groupe de Visegrád et étend son emprise capitalistique en Slovénie, Croatie et Roumanie. Les usines d’équipementiers automobiles (Bosch, Dräxlmaier, Continental, Benteler), de plasturgie, d’électronique poussent comme des champignons. Car, de Varsovie à Budapest, les salaires moyens représentent un dixième de ceux qui sont pratiqués à Berlin en 1990 ; un quart en 2010.

Pourtant, les travailleurs ont bénéficié du solide système d’enseignement professionnel et technique en vigueur dans l’Est. Beaucoup plus qualifiés que leurs homologues asiatiques, ils sont en outre plus proches : s’il faut quatre semaines à un conteneur en partance de Shanghaï pour rallier Rotterdam, cinq heures suffisent à un poids lourd chargé de pièces usinées dans les ateliers de Mladá Boleslav, au nord-est de Prague, pour rejoindre le siège de Volkswagen à Wolfsbourg.

Ainsi l’Allemagne devient-elle au tournant du millénaire le premier partenaire commercial de la Pologne, de la République tchèque, de la Slovaquie et de la Hongrie. Lesquelles représentent pour Berlin un arrière-pays de soixante-quatre millions d’habitants transformé en plate-forme de production délocalisée. Bien sûr, Italiens, Français et Britanniques profitent eux aussi de ce commerce asymétrique. Mais à moindre échelle. Audi et Mercedes encombreraient peut-être moins les chaussées de New York et de Pékin si leur prix n’intégrait pas les bas salaires polonais et hongrois.

Quand intervient en 2004 l’élargissement de l’Union aux pays d’Europe centrale, dont l’Allemagne fut l’infatigable militante, l’annexion de la région à l’espace industriel rhénan est déjà bien avancée. Elle se renforce encore à compter de 2009, l’industrie automobile allemande accentuant ses délocalisations dans les pays du groupe de Visegrád pour restaurer ses profits érodés par la crise financière.

« C’est un paradoxe de l’histoire, remarque le chercheur Vladimír Handl, que ce soit précisément l’intégration européenne — un projet visant à dompter le géant économique allemand de l’après-guerre froide — qui ait poussé l’Allemagne dans le rôle d’un hégémon (5).  »

L’ombre que projette sa puissance sur la carte du continent dessine un Saint Empire industriel dont le centre achète le travail plus ou moins qualifié de ses provinces. Au nord-ouest, les Pays-Bas (principale plate-forme logistique de l’industrie rhénane), la Belgique et le Danemark ont ce grand voisin pour premier débouché commercial ; mais leurs industries à forte valeur ajoutée et leurs États développés leur garantissent une relative autonomie. Tout comme l’Autriche, au sud, elle aussi intégrée aux chaînes productives et aux intérêts allemands, tout en possédant ses propres fleurons, notamment dans les services et les assurances. Mais à l’est, en position subalterne sinon coloniale, les industries polonaise, tchèque, slovaque, hongroise, roumaine et même bulgare dépendent de leur premier et principal client : Berlin.

Sans cette Chine à leur porte, industriels et dirigeants allemands auraient eu les plus grandes difficultés à passer le salariat à la moulinette des lois Hartz. Parce qu’on envisage plus facilement d’être remplacé à son poste par le Tchèque mitoyen que par un lointain Vietnamien, les délocalisations de voisinage exercent ce puissant effet disciplinaire décrit par une équipe d’économistes insoupçonnables de gauchisme :

« Les nouvelles possibilités de délocaliser la production à l’étranger tout en restant à proximité ont modifié le rapport de forces entre salariat et patronat allemands. Syndicats et/ou comités d’entreprise furent contraints d’accepter des dérogations aux accords sectoriels, ce qui souvent entraîna une baisse des salaires des travailleurs. »

Les représentants des salariés « prirent conscience qu’ils devaient faire des concessions » (6). Résultat : l’opposition aux lois de flexibilisation de l’emploi fut inconsistante. Et les salaires s’effondrèrent. Directeur de l’Institut allemand pour la recherche économique, Marcel Fratzscher constatait en 2017 que, « pour les personnes faiblement qualifiées, le taux horaire est passé de 12 euros à 9 euros depuis la fin des années 1990 » (Financial Times, 12 juin 2017).

Une hégémonie contestée

À tous égards, l’aménagement d’une arrière-cour économique fut une bonne affaire pour les industriels allemands. Car une partie significative des fonds européens destinés aux nouveaux pays membres retomba comme par magie sur Berlin.

« L’Allemagne a été de loin la plus grande bénéficiaire des investissements réalisés dans les pays du groupe de Visegrád au titre de la politique de cohésion de l’Union, explique l’économiste polonais Konrad Popławski. Ces sommes ont engendré des exportations supplémentaires dans ces pays à hauteur de 30 milliards d’euros sur la période 2004-2015. Le bénéfice a été non seulement direct — les contrats signés —, mais aussi indirect : une part importante des fonds a été consacrée aux infrastructures, ce qui a facilité l’acheminement des marchandises entre l’Allemagne et l’Europe centrale et orientale. Un point décisif pour les entreprises automobiles allemandes, qui avaient besoin de bons réseaux de transport afin de construire des installations modernes chez leurs voisins orientaux (7). »

Pour les pays du groupe de Visegrád, le bilan se révèle plus contrasté. D’un côté, les investissements allemands ont renouvelé la base industrielle, entraîné un transfert massif de technologie, augmenté la productivité et les rémunérations, créé de nombreux emplois induits, parfois qualifiés, au point d’alarmer le patronat qui désormais redoute une pénurie de main-d’œuvre. Mais cette relation cantonne la région dans une économie de sous-traitance et de subordination : l’outil industriel appartient au capital ouest- européen, allemand en particulier.

Cette aliénation a transparu fin juin 2017, lorsqu’une grève a éclaté pour la première fois depuis 1992 dans l’usine géante de Volkswagen à Bratislava (8). Le gouvernement slovaque a alors soutenu la revendication d’une hausse des salaires de 16 %.

« Pourquoi une entreprise qui fabrique l’une des voitures les plus luxueuses et de la plus haute qualité, avec une productivité du travail élevée, devrait-elle payer à ses travailleurs slovaques la moitié ou le tiers du montant qu’elle paie aux mêmes travailleurs en Europe occidentale ? », s’interrogeait le premier ministre Robert Fico, un social-démocrate qui gouverne avec des nationalistes (9).

Un mois plus tôt, son homologue tchèque Bohuslav Sobotka mettait en garde les investisseurs étrangers dans des termes presque analogues (10).

Sortir du rôle d’atelier d’assemblage, développer des productions souveraines à destination du grand marché continental : tel est le versant économique du contreprojet européen, autoritaire et conservateur, développé par les dirigeants du groupe de Visegrád (11). Faute de quoi, quand bien même les salaires locaux monteraient en flèche, cette prospérité relative ne pourrait que favoriser l’achat… de voitures allemandes.

Pierre Rimbert


(1Stephen Gross, « The German economy and East-Central Europe », German Politics and Society, vol. 31, no 108, New York, automne 2013.

(2Cf. le dossier coordonné par Wladimir Andreff « Union européenne : sous-traiter en Europe de l’Est », Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 32, no 2, Paris, 2001.

(3Julie Pellegrin, « German production networks in Central/Eastern Europe : between dependency and globalisation » (PDF), Wissenschaftszentrum Berlin für Sozialforschung, 1999, d’où sont tirés les chiffres de ce paragraphe.

(4Fabienne Boudier-Bensebaa et Horst Brezinski, « La sous-traitance de façonnage entre l’Allemagne et les pays est-européens », Revue d’études comparatives Est-Ouest, op. cit.

(5Vladimír Handl, « The Visegrád Four and German hegemony in the euro zone » (PDF), http://visegradexperts.eu, 2015.

(6Christian Dustmann, Bernd Fitzenberger, Uta Schönberg et Alexandra Spitz-Oener, « From sick man of Europe to economic superstar : Germany’s resurgent economy » (PDF), Journal of Economic Perspectives, vol. 28, no 1, Nashville (Tennessee), hiver 2014.

(7Konrad Popławski, « The role of Central Europe in the German economy. The political consequences » (PDF), Centre d’études orientales, Varsovie, juin 2016.

(8Lire Philippe Descamps, « Victoire ouvrière chez Volkswagen », Le Monde diplomatique, septembre 2017.

(9Cité par Financial Times, Londres, 27 juin 2017.

(10Ladka Mortkowitz Bauerova, « Czech leader vows more pressure on foreign investors over wages », Bloomberg, New York, 18 avril 2017.

(11Lire « De Varsovie à Washington, un Mai 68 à l’envers », Le Monde diplomatique, janvier 2018.

Coralie Delaume, Jacques Sapir – “L’UE est morte, vive l’Europe ! Introduction à la souveraineté”

Conférence de Coralie Delaume et Jacques Sapir à Sciences Po Lille le 19 janvier 2018, introduite par Etienne Campion, président de CRE Sciences Po Lille.

Critique de la Raison Européenne

Coralie Delaume est essayiste et auteur de « Europe, les États désunis » et « La fin de l’Union européenne ». Elle traite de l’impasse actuelle dans laquelle a menée la construction européenne. Jacques Sapir est économiste et auteur de nombreux livres dont « Souveraineté Démocratie, Laïcité ». Il traite de l’origine du concept de souveraineté, de ses modalités d’application, et de son rapport intrinsèque au politique.

Les « collabos » de l’Europe nouvelle

Les « collabos » de l’Europe nouvelle

« L’Europe nouvelle » : c’est ainsi qu’en 1940 les sirènes de la propagande qualifièrent le continent unifié de force par les armées du IIIe Reich. Si ce fut synonyme pour des millions d’Européens de dépendance, de réquisitions et de travail obligatoire ou forcé, ce fut aussi symbole d’espoir pour certains intellectuels français et belges qui voulurent y voir l’annonce d’une possible union européenne.

Pacifistes rêvant d’en finir avec la souveraineté absolue des États, « techniciens » confiants dans les vertus d’un gouvernement économique, socialistes en quête d’une dernière utopie mobilisatrice : tous furent victimes d’une illusion qui les fit croire à la volonté européenne de Hitler, les rendant aveugles aux réalités monstrueuses de son ordre nouveau.

Tout à cette illusion tragique, les intellectuels européistes de Vichy continuèrent les réflexions commencées au temps d’Aristide Briand sur une fédération politique et économique. Avec parfois des expressions troublantes : « communauté de communautés », « organe de gestion supra-continental » ou « monnaie fédérale unique»…

Bernard BRUNETEAU

Professeur de science politique à l’université de Rennes I, Bernard Bruneteau a notamment publié Le Siècle des génocides (2004) et Le Totalitarisme : origines d’un concept, genèse d’un débat 1930-1942 (2010).

CNRS Editions


Frédéric Lordon – Avoir plus d’une idée (Le Monde diplomatique, décembre 2017)

Ce sont parfois les explosifs les plus puissants qui passent le plus aisément les portiques. De tous les ouvrages consacrés à la critique de l’Union européenne, et il n’en manque pas d’éruptifs, le plus dévastateur pourrait bien être l’un des plus discrets. L’un des plus décalés aussi. Travail méticuleux d’historien, publié aux très révolutionnaires éditions du CNRS, Les « Collabos » de l’Europe nouvelle, de Bernard Bruneteau, a de quoi faire du dégât. Mais, si l’on autorise l’oxymore, de quoi faire du dégât subtilement.

Que l’idée d’Europe puisse ainsi se trouver accolée au mot « collabos », c’est une conjonction dont la double propriété de nous sembler parfaitement aberrante et d’être pourtant avérée par l’histoire doit donner à penser. Pour mettre en question non pas tant l’idée elle-même que les aveuglements où peuvent conduire certaines manières de la poursuivre.

Épisode généralement passé sous silence par l’histoire sainte européenne, il se trouve donc que bon nombre d’intellectuels européistes des années 1930, ralliés à la cause dans le sillage du projet de fédération européenne d’Aristide Briand, ont cru voir dans l’invasion nazie une sorte d’occasion historique, sans doute fâcheuse à quelques égards, de faire, malgré tout, table rase du paysage des États-nations, préalable à la reconstruction de l’Europe comme un nouvel ensemble politique unifié. En conséquence de quoi ces intellectuels n’ont pas seulement accueilli l’embrasement du continent et l’occupation allemande avec un intérêt manifeste, voire un enthousiasme bruyant, mais pour certains d’entre eux ont rejoint le « mouvement » et se sont engagés activement dans la collaboration — puisque c’est là que l’histoire accoucheuse d’une « Europe nouvelle » tant désirée était en train de se dérouler.

On ne peut pourtant pas faire dire à l’ouvrage de Bruneteau ce qu’il ne veut pas dire, sinon en faisant offense à son travail d’historien — l’ouvrage compte presque cinq cents pages d’une documentation extraordinairement fouillée —, tel qu’il le retient de tomber dans les extrapolations interprétatives les plus grossières. Si d’abord tous les intellectuels européistes n’ont pas cédé à l’« événement », nombre de ceux qui lui ont été favorables n’étaient nullement des fascistes en acte ou même en puissance — le groupe qu’ils composent est d’ailleurs d’une grande diversité interne dont Bruneteau donne une cartographie très précise. Pas davantage la période ne livre-t-elle une invariante essence de la pensée européiste, telle que l’européisme d’aujourd’hui se lirait simplement à partir de celui d’hier, voire porterait la marque indélébile de ce premier rendez-vous avec l’histoire. Et cependant le travail de Bruneteau est parfaitement agencé pour laisser jouer à bas bruit une impressionnante série d’échos, sans que lui-même d’ailleurs se hasarde à les faire parler à voix haute, laissant au lecteur le soin de les élaborer pour son compte.

L’histoire commence donc à la fin des années 1920. Non pas que des utopies européennes n’aient pas vu le jour auparavant, mais parce qu’entre le Pan-Europa de Richard Coudenhove-Kalergi (1923) et le Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne (1929) présenté par Aristide Briand à la Société des nations (SDN) c’est bien le moment où se forme quelque chose comme un courant politique européiste répertorié, porté par une génération d’intellectuels socialisés dans l’idée européenne. On s’en figure sans peine les mobiles au lendemain de la première guerre mondiale… C’est pourtant le destin malheureux du mémorandum Briand qui va lui donner une impulsion décisive. Si la SDN n’est pas capable de faire droit à l’idée européenne, alors, la voie internationale s’étant avérée défaillante, l’enjeu même de la paix sur le continent demande de passer à la voie supranationale.

Suprême paradoxe, ridiculisant jusqu’à la ruse de la raison hégélienne, c’est la guerre nazie qui va apparaître à ces gens comme la grande occasion de la paix européenne — future… En réalité, les diagnostiqueurs de crises — qui ne manquent pas de raisons de s’activer dans les années 1930 — observent chacun la convulsion depuis son point de vue particulier, mais elle leur apparaît à tous comme un moment résolutoire. Pour les uns, les enjeux de la paix exigent d’en finir avec les nationalismes, donc avec les nations, quitte à en passer par un moment de destruction. Pour d’autres, une possibilité européenne affirme enfin une identité continentale hétérogène à celle du monde anglo-américain. Les partisans de la « révolution nationale » du maréchal Pétain voient, eux, la période comme celle de la grande réconciliation des classes, hors des voies symétriquement funestes du capitalisme et du bolchevisme.

Mais c’est surtout du côté des « réalistes économiques » que l’idée européenne prend une consistance caractéristique. Une consistance troublante également, aussi bien par la force des échos qui font résonner ces années 1930-1940 dans les nôtres que par la tranquillité d’âme qui lui fait alors voir dans l’occupation allemande une occasion méritant tout à fait d’être considérée. Car c’est bien là que se produit le principal effet de déflagration de l’ouvrage de Bruneteau : en ceci que, dans la catastrophe de son époque, ce courant de pensée évoque tant de choses de la nôtre. C’est qu’en fait s’y annoncent tous les contenus du néolibéralisme européen naissant, tels qu’alors ils se sont mêlés au pire sans ciller.

À commencer par le dépassement du clivage droite-gauche, inutile parasitage « politicien » de la rationalité gestionnaire. Sans doute a-t-on là affaire à une constellation idéologique explorée de longue date par les historiens des idées, où l’on retrouve les polytechniciens du groupe X-Crise, des cadres de l’école d’Uriage, des économistes comme François Perroux ou Francis Delaisi, tous militants d’une urgente « prise de conscience » de ce que la « réalité » désormais c’est non plus la politique, mais l’« économie ». L’économie, qui livre donc le principe unique sous lequel doit être envisagée la conduite des grands ensembles humains, d’autant plus exclusif qu’il impose ses nécessités — celles de la « réalité » justement. Une conduite qu’il est grand temps de rendre aux techniciens de la rationalité neutre.

Or l’« Europe allemande » qui s’annonce est porteuse, croient-ils, d’un double bénéfice. En premier lieu elle renverse les vieux États-nations, foyers incrustés de la politique pré-rationnelle. Ensuite, abattant des frontières absurdes, elle fait advenir un espace continental intégré où peut se redéployer la division du travail à une échelle élargie, entraînant de nouvelles possibilités d’optimisation pour l’allocation du capital.

Un lecteur d’aujourd’hui ne peut pas ne pas reconnaître là l’argument même du Marché unique européen de 1986 et son corollaire supposément nécessaire, la monnaie unique — à laquelle on réfléchit au cœur des années 1940 ! Et il ne peut pas non plus ne pas y voir les origines de la dépolitisation technicienne qui vise à l’administration post-souveraine des choses.

Ce qu’il ne peut pas manquer davantage, c’est que de telles idées aient pu s’accommoder de la guerre hitlérienne et même l’envisager comme un cadre propice. C’est ici que se révèle la tare de l’européisme de ces années : il n’a qu’une idée. « Faire l’Europe » est son unique idée, et comme il n’y a aucune deuxième idée pour fournir une évaluation critique des moyens… tous les moyens sont bons. L’histoire livre-t-elle l’Allemagne nazie comme opérateur historique de la tabula rasa nécessaire au surgissement de l’Europe nouvelle ? Ainsi soit-il.

Ce qui laisse abasourdi à la lecture du livre de Bruneteau, c’est ce tableau d’un gigantesque égarement intellectuel, l’abolition massive du discernement dans une situation historique extrême, abolition commandée par la poursuite aveugle de l’idée unique devenue ignorante de toute considération extrinsèque. Et les égarés viennent de tous les bords — y compris de la gauche. Syndicalistes, socialistes, pacifistes et internationalistes délirants, pour qui défaire la souveraineté des États est un objectif qui prime tout. Mutatis mutandis bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser ici à ces théoriciens de la gauche radicale qui, soixante ans plus tard, n’ont pas hésité à voir dans le capitalisme mondialisé un allié intéressant pour poursuivre le même objectif d’en finir avec l’État-nation — et ont donc appelé, « logiquement », à voter « oui » au traité constitutionnel européen en 2005.

Bruneteau se garde bien de tirer toute morale politique explicite des faits qu’il rassemble minutieusement. Il y en a pourtant bien une, mais très générale : c’est qu’il faut avoir plus d’une idée. Spécialement quand l’histoire vient nous tester. Cette morale est d’une parfaite actualité. Elle concerne d’ailleurs aussi bien les partisans que les opposants à l’actuelle Europe. Le monoïdéisme de la sortie de l’euro voue aux pires frayages. Or, si nécessaire cette sortie soit-elle, on ne la négociera ni n’importe comment, ni avec n’importe qui. Quant aux partisans de la monnaie unique, ils ont eu la chance de ne pas croiser une guerre fasciste, mais pas celle d’éviter le capitalisme néolibéral. Personne n’aura l’idée de mettre les deux sur le même plan. Mais l’identité formelle des situations s’impose. À l’Europe de l’européisme, il est possible de tout sacrifier — dans le cadre de ce que l’époque détermine comme sacrifiable. En celle du capitalisme néolibéral : inégalités, précarité, souffrance au travail, suicides… Pour ces petits dommages collatéraux, l’européisme d’aujourd’hui dans son époque, pas plus que celui d’hier dans la sienne, n’a aucun égard. Parce qu’il n’a aucune deuxième idée — notamment pas celle de la justice sociale. Et que, comme à son prédécesseur, ce défaut pourrait bien lui aménager sa place dans l’histoire.

Frédéric Lordon – Économiste et philosophe. Dernier ouvrage paru : Les Affects de la politique, Seuil, Paris, 2016.

Nicolas Klein – L’Espagne face à la crise

La récente crise espagnole a fait naître, comme les champignons après la pluie, toute une génération de « spécialistes » qui avaient autant d’avis sur notre grand voisin que d’ignorance sur sa réalité.

Nicolas Klein, hispanisant, revient sur le poids de l’histoire, sur la vie politique espagnole et sur les grands défis auxquels l’Espagne est confrontée pour offrir un guide face à l’incompréhension des Français sur notre grand et si proche voisin.

Nicolas Klein est professeur agrégé d’espagnol et ancien élève de l’École normale supérieure de Lyon. C’est son premier livre.

Editions Perspectives libres

Blog de Nicolas Klein : Actualité espagnole


Cercle Aristote


Zoom – Nicolas Klein : l’Espagne face à la crise

Nicolas Klein est agrégé d’espagnol et ancien élève de l’école normale supérieure de Lyon. Dans son livre Rupture de Ban publié aux éditions Perspectives Libres, il revient sur la situation politique de l’Espagne. Entre la question de l’indépendance de la Catalogne et l’essor de nouveaux partis comme Ciudadanos et Podemos et la crise économique qui menace, Nicolas Klein nous livre une analyse brillante de ce pays si proche de la France et pourtant si méconnu.