2005 : quand les Français ont dit non à l’Europe

Le 24 juin 2016, les Britanniques ont dit non à l’Europe. Si la Grande-Bretagne est le premier pays à quitter l’Union européenne, il n’est pas le premier à la sanctionner.

Rappelez-vous, il y a 12 ans, le 29 mai 2005, les Français eux aussi ont voté la défiance en disant non au traité de Constitution européenne, non à l’Europe de l’austérité et du libéralisme, à 55%. Ce résultat sonne la fin d’une campagne âpre et clivante.

Placés sous les projecteurs, les tenants du « oui » ont été soutenus par une presse largement acquise au traité alors que les tenants du « non » ont été mis à l’écart des plateaux de télévision et des tribunes des journaux. Malgré cette campagne médiatique partisane, le « non » l’emporte et les Français sont traités de « populistes ».

Trois ans plus tard, faisant fi du vote populaire, Nicolas Sarkozy modifie la constitution et fait voter la loi qui permet de ratifier le traité de Lisbonne, copie conforme de la Constitution européenne rejetée lors du référendum. À droite et comme à gauche, la majorité des parlementaires a contourné le vote du peuple. Ce déni de démocratie marque le début d’une rupture, d’un divorce entre les Français et les élites politiques et médiatiques.

De 2005 à 2016, ce documentaire raconte pourquoi le rejet d’une Europe « libérale » n’a cessé de creuser une fracture démocratique entre deux France, « celle d’en haut et celle d’en bas. » Et comment les promesses non tenues d’une Europe plus sociale ont fait le lit du Front National. Crédité de 15% des voix en 2002, le parti de Marine Le Pen a doublé ses scores électoraux en dix ans…

Un film écrit et réalisé par Elizabeth DrévillonFrance 3

Brexit – Discours de Theresa May : « Pour une Grande-Bretagne mondiale »

Ceci est le texte intégral du discours de Theresa May (ici en anglais) consacré aux négociations à venir sur la sortie de l’Union européenne.

Source : L’Obs

La Grande Bretagne mondiale

« Il y a un peu plus de six mois, les Britanniques ont voté pour le changement. Ils ont voté pour que soit construit un avenir meilleur pour notre pays. Ils ont voté pour que l’on sorte de l’Union européenne et que l’on s’ouvre au monde. Et ils l’ont fait avec les yeux ouverts : en sachant que la route serait incertaine parfois, mais convaincus qu’elle mènera vers un avenir meilleur pour leurs enfants – et leurs petits-enfants aussi.

Le travail de ce gouvernement est d’accompagner ce changement. Cela va au-delà de la simple négociation de notre relation avec l’UE. Il s’agit de saisir l’occasion de ce grand moment de changement national pour prendre du recul et nous demander dans quel type de pays nous voulons vivre.

Ma réponse est claire. Je veux que le Royaume-Uni sorte de cette mutation plus fort, plus juste, plus uni et plus tourné vers l’extérieur que jamais auparavant. Je veux que nous soyons un pays prospère, sûr, tolérant – un aimant pour les talents internationaux et une maison pour les pionniers et innovateurs qui vont façonner le monde à venir.

Je veux que nous soyons une Grande-Bretagne vraiment « globale » – qu’elle soit la meilleure amie et voisine de nos partenaires européens, mais aussi un pays qui se projette au-delà des frontières de l’Europe. Un pays qui sort dans le monde pour établir des relations aussi bien avec de vieux amis que de nouveaux alliés.

Je veux que la Grande-Bretagne soit à la hauteur de notre potentiel, notre talent et notre ambition. Une grande nation commerçante, respectée dans le monde et forte, confiante et unie chez elle. C’est pourquoi le gouvernement a développé un plan pour la Grande-Bretagne. Un plan propre à améliorer la situation du pays dans le monde et celle des gens ordinaires sur le territoire.

C’est pourquoi ce plan définit la manière dont nous allons saisir ce moment de changement pour bâtir une économie plus forte et une société plus juste en adoptant une véritable réforme économique et sociale. C’est pourquoi notre nouvelle « Stratégie industrielle moderne » est en cours d’élaboration, afin d’assurer à chaque nation et région du Royaume-Uni qu’elle puisse tirer le meilleur parti des opportunités à venir.

C’est pourquoi nous allons aller plus loin pour réformer nos écoles pour assurer que chaque enfant possède les connaissances et les compétences dont ils ont besoin pour se développer dans la Grande-Bretagne de l’après-Brexit.

C’est pourquoi, tout en continuant à réduire le déficit, nous allons suivre une approche équilibrée en investissant dans nos infrastructures économiques – car cela peut transformer le potentiel de croissance de notre économie et améliorer les vies de la population dans l’ensemble du pays.

C’est pourquoi nous mettrons la préservation de notre précieuse Union au cœur de tout ce que nous faisons. Parce que c’est seulement en avançant ensemble, comme une seule grande union des nations et des peuples, que nous pouvons tirer le meilleur parti des opportunités à venir. Le résultat du référendum ne traduit pas une volonté de se tourner vers l’intérieur et de se retirer du monde. Parce que l’histoire et la culture de la Grande-Bretagne est profondément internationaliste.

Nous sommes un pays européen – et fiers de notre patrimoine européen commun – mais nous sommes aussi un pays qui a toujours regardé au-delà de l’Europe vers le reste du monde. Voilà pourquoi nous sommes l’un des pays dont la diversité ethnique et culturelle est la plus grande de l’Union européenne, et voilà pourquoi beaucoup d’entre nous ont des amis et des parents aux quatre coins du monde, que ce soit en Inde, au Pakistan, au Bangladesh, en Amérique, en Australie, au Canada, en Nouvelle-Zélande, dans les pays d’Afrique ou dans ceux qui sont plus près de chez nous,  en Europe.

Instinctivement, nous sommes attirés par les voyages, les études, les échanges dans d’autres pays, non seulement en Europe, mais au-delà des frontières de notre continent. Même maintenant, alors que nous nous préparons à quitter l’UE, nous prévoyons pour la prochaine réunion biennale des chefs de gouvernements du Commonwealth, en 2018, de rappeler combien nous sommes fiers de notre relation unique au reste du monde.

Et il est important de reconnaître ce fait. Le 23 juin, la Grande-Bretagne n’a pas choisi de se retirer du monde. Nous avons ce jour-là choisi de construire une Grande-Bretagne véritablement mondiale.

Je sais que cela – ainsi que d’autres des raisons pour lesquelles nous avons pris une telle décision – n’est pas toujours bien compris parmi nos amis et alliés en Europe. Et je sais que beaucoup craignent que cela pourrait annoncer le début d’un détricotage de l’UE.

Mais permettez-moi d’être clair : je ne souhaite pas que cela se produise. Ce ne serait pas dans l’intérêt de la Grande-Bretagne. La réussite de l’UE reste, de façon écrasante et évidente, dans dans l’intérêt national de la Grande-Bretagne. Et voilà pourquoi je l’espère, dans les mois et les années à venir, nous allons tous réfléchir aux leçons à tirer de la décision de la Grande-Bretagne à quitter l’UE.

Alors permettez-moi de saisir cette occasion d’exposer les motifs de notre décision et de m’adresser aux peuples de l’Europe directement.

Ce n’est pas seulement parce que notre histoire et notre culture sont profondément tournées vers l’international, aussi important cet élément soit-il. Beaucoup en Grande-Bretagne ont toujours estimé que l’adhésion du Royaume-Uni dans l’Union européenne s’est faite au détriment de nos liens dans le reste du monde et au détriment du libre-échange avec le reste du monde.

Il existe d’autres raisons aussi importantes. Nos traditions politiques sont différentes. Contrairement à d’autres pays européens, nous n’avons pas de constitution écrite, mais le principe de la souveraineté parlementaire est la base de notre organisation constitutionnelle non écrite.

Notre gouvernance décentralisée est récente – même si elle s’est imposée rapidement – et les gouvernements de coalition ne font pas partie de notre histoire.

Les électeurs entendent pouvoir de façon directe mettre le gouvernement devant ses responsabilités et par conséquent, les institutions supranationales aussi fortes que celles créées par l’Union européenne, cadrent très mal avec notre histoire politique et nos mode de vie.

Et, alors que la Grande-Bretagne a pu parfois être considérée comme un Etat membre un peu bizarre, l’Union européenne a du mal à faire face à la diversité de ses pays membres et de leurs intérêts. Elle cherche l’uniformité, pas la flexibilité. La négociation engagée par David Cameron était une dernière tentative courageuse pour faire fonctionner l’UE d’une façon acceptable pour la Grande-Bretagne – et je tiens à remercier tous ceux qui, ailleurs en Europe, l’ont aidé à parvenir à un accord – mais la triste vérité, comme nous le savons, est qu’aux yeux de la majorité des électeurs britanniques,  la  flexibilité était insuffisante sur de nombreux questions importantes.

Maintenant, je ne crois pas que ces remarques  ne valent que pour la Grande-Bretagne. La Grande-Bretagne est pas le seul Etat membre où il existe à la fois un fort attachement à la présence d’un gouvernement responsable et démocratique, un état d’esprit internationaliste, et la conviction que la diversité au sein de l’Europe devrait être cultivée. Et donc je crois qu’il ya une leçon à tirer du Brexit pas seulement pour l’avenir de la Grande-Bretagne, mais aussi celui de l’Union européenne,  si elle veut réussir.

Parce que la grande force de notre continent a toujours été sa diversité. Et il y a deux façons de traiter face à des intérêts différents. Vous pouvez essayer de les lier ensemble par la force en resserrant l’étau, sachant que dans un étau tout finit par être écrasé en petits morceaux, y compris les choses que vous cherchez à protéger.

Ou alors vous pouvez respecter la différence, la chérir même, et réformer l’UE afin qu’elle respecte mieux avec la merveilleuse diversité de ses Etats membres.

Donc, à l’adresse de nos amis à travers l’Europe, permettez-moi de dire ceci :

Notre décision de quitter l’Union européenne n’est pas un rejet des valeurs que nous partageons. La décision de quitter l’UE ne traduit aucun désir de s’éloigner de vous, nos amis et voisins. Il ne s’agit pas de causer du tort à l’UE elle-même ou à l’un de ses Etats membres restants. Nous ne voulons pas revenir en arrière, à l’époque où l’Europe était moins pacifique, moins sûre et qu’elle commerçait moins librement. Ce fut un vote visant à restaurer, comme nous le voyons, notre démocratie parlementaire, l’autodétermination nationale, et à devenir encore plus globale et internationaliste dans l’action et dans l’esprit.

Nous continuerons d’être des partenaires fiables, des alliés toujours prêts, des amis proches. Nous voulons acheter vos produits et vos services, nous voulons vous vendre les nôtres, commercer avec vous aussi librement que possible, travailler les uns avec les autres  pour notre sécurité et notre prospérité collective, qui reposent sur une amitié durable.

Vous serez toujours les bienvenus dans ce pays, et nous espérons que nos citoyens seront les bienvenus dans les vôtres. À une époque où nous sommes, ensemble, confrontés à une menace sérieuse de nos ennemis, les capacités de renseignement uniques de la Grande-Bretagne continueront à être mis au service des populations d’Europe, qui doivent être protégées du terrorisme. Et à un moment où point une préoccupation croissante sur la sécurité européenne, les militaires de Grande-Bretagne basés dans les pays européens,comme l’Estonie, la Pologne et la Roumanie, continueront à faire leur devoir.

Nous quittons l’Union européenne, mais nous ne quittons pas l’Europe.

Et voilà pourquoi nous cherchons un nouveau partenariat équilibré,  entre une Grande-Bretagne indépendante et nos amis et alliés de l’UE.

Nous ne cherchons pas une adhésion partielle à l’Union européenne, ou un statut de membre associé de l’Union européenne, ou tout ce qui nous laisserait un pied dedans, un pied dehors. Nous ne cherchons pas non plus à adopter un modèle déjà adopté par d’autres pays. Nous ne cherchons pas à nous accrocher à des « morceaux » de l’adhésion à laquelle nous renonçons.

Non, le Royaume-Uni quitte l’Union européenne. Et mon travail est de faire en sorte que la Grande-Bretagne obtienne un bon accord.

Je veux donc aujourd’hui décrire nos objectifs pour la négociation à venir. Douze objectifs qui se rejoignent dans une grande finalité : bâtir un nouveau partenariat, positif et constructif entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne.

Et dans cette négociation, nous serons guidés par quelques principes simples : nous fournirons autant de certitudes et de clarté que possible à chaque étape. Et nous profiterons de cette occasion pour rendre la Grande-Bretagne plus forte, pour rendre la Grande-Bretagne plus juste, pour rendre la Grande-Bretagne plus mondiale.

1. Certitude

Le premier objectif est crucial. Nous allons fournir une certitude où nous le pouvons.

Nous sommes sur le point d’engager une négociation. Cela signifie qu’il faudra donner et recevoir. Il devra y avoir des compromis. Il faudra de l’imagination des deux côtés. Et tout le monde ne sera pas en mesure de tout savoir à chaque étape.

Mais je reconnais combien il est important de fournir, le plus possible, des éléments de certitudes aux entreprises, au secteur public, et à tout le monde, au fur et à mesure que nous avançons dans le processus. Alors, dès nous pourrons offrir de tels éléments de certitude, nous le ferons.

Voilà pourquoi l’année dernière, nous avons agi rapidement pour faire la lumière sur les paiements agricoles et le financement des universités. Et voilà pourquoi, alors que nous abrogeons la loi communautaire, nous convertirons “l’acquis » – l’ensemble du droit communautaire existant – dans le droit britannique.

Cela chassera au maximum les incertitudes accompagnant la sortie de l’UE. Les mêmes règles et lois seront applicables, comme auparavant, le jour qui suivra le Brexit. Et ce sera au Parlement britannique de se prononcer sur toute modification apportée à cette loi, après un examen complet et un débat approprié.

Et à propos du Parlement, il y a un autre point sur lequel je voudrais apporter un élément de certitude. Je peux confirmer aujourd’hui que le gouvernement soumettra l’accord final qui sera trouvé entre le Royaume-Uni et l’Union européenne à un vote dans les deux chambres du Parlement, avant son entrée en vigueur.

2. Le contrôle de nos propres lois

Notre deuxième principe directeur est de construire une Grande-Bretagne plus forte. Cela signifie que l’on reprenne le contrôle de nos propres affaires, ainsi que l’ont souhaité les millions d’électeurs qui ont voté pour la sortie de l’Union européenne.

Nous allons donc reprendre le contrôle de nos lois et mettre un terme à la compétence de la Cour européenne de justice en Grande-Bretagne. Quitter l’Union européenne signifie que désormais, nos lois seront faites à Westminster, à Edimbourg, à Cardiff et à Belfast. Et que ces lois seront interprétées par des juges non plus au Luxembourg, mais dans les tribunaux à travers le pays.

Car nous ne quitterions pas vraiment l’Union européenne si nous n’avions pas pleinement le contrôle de nos propres lois.

3. Renforcer l’Union britannique

Une Grand-Bretagne plus forte exige également que nous renforcions notre précieuse union entre les quatre nations du Royaume-Uni [Angleterre, Ecosse, Pays de Galles et Irlande du Nord, NDLR].

En cette période cruciale, il est plus important que jamais que nous affrontions ensemble l’avenir, unis par ce qui fait notre force : les liens qui nous unissent en tant que peuple, et notre intérêt partagé pour un Royaume-Uni qui reste à l’avenir une nation ouverte et connaissant des succès commerciaux.

Et j’espère que ce même esprit d’unité soufflera en Irlande du Nord, en particulier dans quelques mois lors des élections de l’Assemblée, et que les principaux partis travailleront ensemble, le plus tôt possible, à la mise en place d’un gouvernement partenaire.

Les affaires étrangères sont bien sûr de la responsabilité du gouvernement du Royaume-Uni, et quand nous nous en occupons, nous agissons dans l’intérêt de toutes les parties du Royaume-Uni. En tant que Premier ministre, je prends au sérieux cette responsabilité. Je suis également déterminée à faire en sorte que, dès le départ, les administrations décentralisées soient pleinement engagées dans ce processus.

Le gouvernement a mis en place un Comité ministériel conjoint sur les négociations avec l’UE, afin que les responsables de chacune des administrations décentralisées du Royaume-Uni puissent contribuer au processus de planification de notre départ de l’Union européenne.

Nous avons déjà reçu un document de la part du gouvernement écossais, et nous nous réjouissons de la perspective de recevoir sous peu un document du gouvernement gallois. Les deux documents seront examinés dans le cadre de cet important processus. Nous ne serons pas d’accord sur tout, mais je me réjouis de travailler avec les administrations d’Ecosse, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord, afin de dessiner un Brexit qui fonctionne pour l’ensemble du Royaume-Uni.

Il faudra veiller très soigneusement à ce que les pouvoirs qui seront rapatriés de Bruxelles vers la Grande-Bretagne soient affectés là où ils doivent l’être, soit vers Westminster, soit vers les administrations décentralisées d’Ecosse, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord.

Alors que nous procéderons à ce travail, notre principe directeur devra être de veiller à ce que ne soit généré aucun nouvel obstacle à la vie et aux échanges économiques à l’intérieur de notre Union. Cela signifie qu’il faudra maintenir des normes et des cadres communs, nécessaires pour notre propre marché intérieur. Ils faciliteront en outre l’ambition du Royaume-Uni, nation commerçante ouverte, d’obtenir les meilleures accords commerciaux dans le monde entier, et de protéger les ressources communes de nos îles.

Et à ce propos, je veux aussi être claire sur un autre point : aucune décision actuellement prise par les administrations décentralisées ne sera abrogée.

4. Maintenir la Zone commune de voyage  avec l’Irlande

Nous ne pouvons pas oublier, au moment où nous quittons l’UE, que le Royaume-Uni partage une frontière terrestre avec l’UE. Le maintien de cette “Zone commune de voyage” avec la République d’Irlande sera une priorité importante pour le Royaume-Uni dans les négociations à venir.

Cette Zone commune de Voyage entre le Royaume-Uni et la République d’Irlande existe depuis de nombreuses années. Elle a été formée avant que nos deux pays ne soient membres de l’Union européenne. Du fait des liens familiaux et les liens d’affection qui unissent nos deux pays, il y aura toujours une relation spéciale entre nous.

Nous allons donc travailler pour offrir une solution pratique qui permette le maintien de la zone commune de Voyage avec la République, tout en protégeant l’intégrité du système d’immigration du Royaume-Uni.

Personne ne veut revenir aux frontières du passé : trouver une solution pratique dès que possible sera donc une priorité. Le troisième principe est de construire une Grande-Bretagne plus juste, pour toute personne qui vit et travaille dans ce pays.

5. Contrôle de l’immigration

C’est pourquoi nous devons nous assurer que nous pouvons contrôler l’immigration vers la  Grande-Bretagne, en provenance de l’Europe.

Nous allons continuer à attirer les meilleures et les plus brillantes personnes, qui souhaitent travailler ou étudier en Grande-Bretagne – l’ouverture de ce pays aux talents internationaux doit rester l’un de ses actifs les plus distinctifs – mais ce processus doit être géré correctement, afin que notre système d’immigration puisse servir l’intérêt national.

Nous allons donc reprendre le contrôle du nombre de personnes venant en Grande-Bretagne depuis l’UE. Une immigration contrôlée peut apporter de grands avantages : elle peut permettre de pallier des pénuries de compétences et d’améliorer la prestation de services publics, ce qui rend les entreprises britanniques souvent les meilleures dans le monde. Mais lorsque l’afflux est trop élevé, le soutien du public pour le système vacille.

Lors de la dernière décennie, le niveau des migrations nettes a atteint des records en Grande-Bretagne, ce qui a mis les services publics, comme les écoles, sous pression et nos infrastructures, comme le logement, sous tension. Ce afflux a également tiré vers le bas les salaires de la classe ouvrière.

Or en tant que ministre de l’Intérieur pendant six ans, je sais qu’il est impossible de contrôler l’immigration dans un contexte de libre circulation des personnes entre l’Europe et la Grande-Bretagne.

La Grande-Bretagne est un pays ouvert et tolérant. Nous souhaiterons toujours connaître une immigration, en particulier de personnes hautement qualifiées, nous souhaiterons toujours connaître une immigration en provenance d’Europe, nous serons toujours prêts à accueillir les migrants comme des amis. Mais le message du public, avant et pendant la campagne référendaire, était clair : le Brexit doit se traduire par un contrôle du nombre de personnes qui viennent vers la Grande-Bretagne depuis l’Europe. C’est ce que nous allons mettre en oeuvre.

6. Droits des ressortissants de l’UE en GB, et des Britanniques dans l’UE

L’équité exige également que nous traitions une autre question le plus tôt possible. Nous voulons garantir les droits des citoyens de l’UE qui vivent déjà en Grande-Bretagne, et les droits des ressortissants britanniques qui vivent dans d’autres Etats membres, aussi tôt que possible.

Comme je l’ai dit à d’autres dirigeants de l’UE, nous pourrions rassurer les gens tout de suite, et donc trouver un accord dès maintenant.

Beaucoup d’entre eux sont favorables à un tel accord – un ou deux autres ne le sont pas. Mais je veux que chacun sache que cela reste une priorité importante pour la Grande-Bretagne – et pour beaucoup d’autres Etats membres – afin de résoudre cette question le plus tôt possible. Ce serait une chose juste et équitable.

7. Protéger les droits des travailleurs

Une Grande-Bretagne plus juste, c’est aussi un pays qui protège et renforce les droits des travailleurs.

Voilà pourquoi, alors que nous intégrerons le droit européen dans nos lois et règlements nationaux, nous veillerons à ce que les droits des travailleurs soient pleinement protégés et maintenus.

En effet, sous ma direction, non seulement le gouvernement protégera les droits des travailleurs énoncés dans la législation européenne, mais nous allons construire à partir de ces droits. Parce que sous ce gouvernement conservateur, nous nous assurerons que la protection juridique des travailleurs accompagne au même rythme l’évolution du marché du travail – et que, pour la première fois, les voix des travailleurs soient entendues dans les conseils d’administration des sociétés cotées.

Mais la grande récompense, pour ce pays – l’opportunité qui s’ouvre devant nous – c’est de saisir ce moment pour construire une Grande-Bretagne véritablement mondiale. Un pays qui tende la main tant aux vieux amis qu’aux nouveaux alliés. Une grande nation commerçante mondiale. Et l’une des plus fermes avocates de la liberté du commerce, partout dans le monde.

8. Le libre-échange avec les marchés européens

Cela commence avec nos amis proches et voisins en Europe. Donc, notre priorité sera de poursuivre un accord audacieux et ambitieux de libre-échange avec l’Union européenne.

Cet accord devrait permettre d’assurer un commerce des biens et services entre la Grande-Bretagne et les pays membres de l’UE le plus libre possible. Il devrait donner aux entreprises britanniques le maximum de liberté pour commercer et de travailler sur les marchés européens et aux entreprises européennes de faire de même en Grande-Bretagne.

Mais je veux être claire. Ce que je propose ne signifie pas l’adhésion au marché unique.

Les dirigeants européens ont dit à de nombreuses reprises que l’adhésion au marché unique passait par l’acceptation des «quatre libertés» de circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes. Être hors de l’UE mais membre au marché unique, cela signifierait se conformer aux règlements qui mettent en œuvre ces libertés au sein de l’UE, sans pour autant avoir voix au chapitre. Cela signifierait accepter le rôle pour la Cour de justice européenne qui continuerait à exercer son autorité judiciaire directe dans notre pays.

Cela signifierait, en fait, qu’on n’a pas quitté l’UE.

Voilà pourquoi les deux camps, dans la campagne référendaire, ont clairement indiqué que quitter l’UE serait quitter le marché unique.

Nous ne cherchons donc pas l’adhésion du marché unique. Au lieu de cela, nous cherchons le plus grand accès possible à travers un nouvel accord de libre-échange, global, audacieux et ambitieux.

Cet accord pourra reprendre des éléments du régime actuel du marché unique dans certains domaines – sur l’exportation des voitures et des camions par exemple, ou sur la liberté de fournir des services financiers à travers les frontières nationales. Il n’aurait pas de sens de tout recommencer à partir de zéro, alors que la Grande-Bretagne et les États membres restants ont suivi les mêmes règles pendant tant d’années.

Mais je respecte la position adoptée par les dirigeants européens. Ils ont été clairs sur cette position, tout comme je suis claire sur la mienne.

Ainsi, une part importante du nouveau partenariat stratégique que nous recherchons avec l’UE consistera à chercher le meilleur accès possible au marché unique, sur une base entièrement réciproque, par le biais d’un accord de libre-échange global.

Et parce que nous ne serons plus membres du marché unique, nous ne serons pas tenus de verser des sommes énormes au budget de l’UE. Il peut se trouver des programmes européens spécifiques dans lesquels nous désirerions participer. Si c’est le cas, et ce sera à nous de le décider, il est raisonnable que nous apportions alors une contribution appropriée. Mais le principe reste clair : l’ère des vastes contributions que la Grande-Bretagne verse chaque année à l’Union européenne va prendre fin.

9. De nouveaux accords commerciaux avec d’autres pays

Mais le commerce avec l’UE n’est pas le seul auquel nous devons nous intéresser. Une Grande-Bretagne mondiale doit être également libre de conclure des accords commerciaux avec des pays extérieurs à l’Union européenne.

Parce que la part de notre commerce avec l’UE est et restera importante, il est clair que le Royaume-Uni a besoin d’augmenter considérablement ses échanges commerciaux avec les marchés d’exportation les plus dynamiques dans le monde.

Depuis son adhésion à l’UE, le commerce, en pourcentage du PIB, a largement stagné au Royaume-Uni. Voilà pourquoi il est temps pour la Grande-Bretagne de sortir vers le monde et retrouver son rôle de grande nation commerçante mondiale.

C’est pour moi une telle priorité que lorsque je suis devenu Première ministre, j’ai établi, pour la première fois, un ministère du Commerce international, dirigé par Liam Fox.

Nous voulons aller vers le vaste monde, pour y faire du commerce et des affaires, partout. Les pays comme la Chine, le Brésil et les Etats du Golfe ont déjà exprimé leur intérêt pour conclure des accords commerciaux avec nous. Nous avons entamé des discussions sur l’avenir de nos relations commerciales avec des pays comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Inde. Et le président élu Trump a déclaré que la Grande-Bretagne n’était pas « à l’arrière de la file d’attente » pour un accord commercial avec les États-Unis, la plus grande économie du monde.

Je sais que mon insistance sur la nécessité de conclure des accords commerciaux avec les pays en dehors de l’Europe a suscité des interrogations sur la position de la Grande-Bretagne vis à vis de l’Union douanière de l’UE.

Et il est vrai que l’adhésion pleine à l’union douanière nous empêcherait de négocier de façon complètement autonome nos propres accords commerciaux. Or maintenant, je veux que la Grande-Bretagne soit en mesure de négocier ses propres accords commerciaux. Mais je veux aussi un commerce sans droits de douane avec l’Europe et un commerce transfrontalier avec le moins de frottements possibles..

Cela signifie que je ne veux pas que la Grande-Bretagne soit partie prenante de la politique commerciale commune et je ne veux pas non plus que nous soyons liés par le tarif extérieur commun. Ce sont les éléments de l’Union douanière qui nous empêchent de conclure nos propres accords commerciaux globaux avec d’autres pays. Mais je ne veux pas que nous ayons un accord douanier avec l’UE.

Que nous parvenions à un tout nouvel accord douanier ou que nous devenions membre associé de l’Union douanière d’une certaine façon, ou que nous restions signataires de certains éléments de celui-ci… je ne veux préjuger de rien. J’ai un esprit ouvert sur la façon dont nous avançons. Ce ne sont pas les moyens qui importent, mais les fins.

Et ces fins sont claires : je veux supprimer autant d’obstacles au commerce que possible. Et je veux que la Grande-Bretagne soit libre d’établir ses propres listes tarifaires devant l’Organisation mondiale du commerce, ce qui signifie que nous pourrons atteindre de nouveaux accords commerciaux, non seulement avec l’Union européenne, mais aussi avec de vieux amis et de nouveaux alliés de l’extérieur de l’Europe.

10. Le meilleur endroit pour la science et l’innovation

Une ‘Grande-Bretagne mondiale’ doit aussi être un pays qui regarde vers l’avenir. Cela veut dire être l’un des meilleurs endroits au monde pour la science et l’innovation.

L’une de nos grandes forces, en tant que nation, est l’ampleur et la profondeur de nos communautés universitaires et scientifiques, soutenues par certaines des meilleures universités du monde. Et nous avons une histoire glorieuse, pour ce qui est du soutien à la recherche et à l’innovation de pointe.

Nous serons donc heureux de nous entendre avec nos partenaires européens pour poursuivre notre collaboration sur les initiatives scientifiques et technologiques importantes.

De l’exploration spatiale à l’énergie propre aux technologies médicales, la Grande-Bretagne restera à l’avant-garde des efforts collectifs afin de mieux comprendre, et améliorer le monde dans lequel nous vivons.

11. La coopération dans la lutte contre la criminalité et le terrorisme

Une Grande-Bretagne mondiale continuera à coopérer avec ses partenaires européens dans des domaines importants tels que la criminalité, le terrorisme et les affaires étrangères.

Nous sommes tous en Europe confrontés au défi de la criminalité transfrontalière, d’une menace terroriste mortelle, et des dangers que représentent les États hostiles. Nous partageons des intérêts et des valeurs communes, des valeurs que nous voulons voir projetées dans le monde entier.

Avec les menaces qui pèsent sur notre sécurité commune, qui vont en s’aggravant, notre réponse ne peut pas être de réduire notre coopération, mais de travailler davantage ensemble. C’est pourquoi je veux voir notre future relation avec l’Union européenne inclure des dispositions pratiques en matière de lutte contre le crime et de partage, avec nos alliés européens, de données de renseignements.

Je suis fière du rôle que la Grande-Bretagne a joué et continuera à jouer pour la sécurité de l’Europe. La Grande-Bretagne a été leader, en Europe, pour maintenir notre continent en sûreté, que ce soit pour mettre en œuvre des sanctions contre la Russie après son action en Crimée, ou pour assurer la paix et la stabilité dans les Balkans, ou pour protéger la frontière extérieure de l’Europe. Nous allons continuer à travailler en étroite collaboration avec nos alliés européens en matière de politique étrangère et de défense alors même que nous quittons l’UE elle-même.

12. Un Brexit en douceur et ordonné

Tels sont nos objectifs pour la négociation qui nous attend – des objectifs au service de notre ambition de former cette Grande-Bretagne plus forte, plus juste que nous désirons.

Ils serviront de base à un nouveau partenariat avec l’Union européenne – un partenariat d’amis et d’alliés, d’intérêts et de valeurs. Un partenariat pour une Union européenne plus forte et un Royaume-Uni plus fort.

Mais nous nous fixons un objectif de plus. Car, comme je l’ai dit plus tôt, ce n’est pas parce que nous changeons notre relation existante avec l’UE, afin de bâtir un nouveau partenariat, que nous devons en passer par un accident pour le monde des affaires ou une menace pour la stabilité : ce n’est dans l’intérêt de personne.

Il ne s’agit pas de chercher un accord de transition illimité, dans lequel nous nous trouverions coincés à jamais dans une sorte de purgatoire politique permanent. Ce ne serait bon ni pour la Grande-Bretagne, ni, je pense, pour l’UE.

Ce que je veux, c’est que nous trouvions un accord sur notre futur partenariat, à l’issue des deux ans du processus déclenché par l’article 50 [du traité de Lisbonne, NDLR]. A partir de ce moment, nous croyons qu’il sera dans l’intérêt mutuel de nos pays que se mette en place un processus progressif de mise en application – où la Grande-Bretagne et les institutions de l’UE et les Etats membres se prépareront aux nouvelles dispositions qui existeront entre nous. Cela donnera le temps suffisant aux entreprises pour planifier et se préparer à ces nouvelles dispositions.

Cela peut concerner les contrôles de l’’immigration, les barrières tarifaires ou la façon dont nous coopérons sur les affaires de justice criminelle. Ou encore sur le futur cadre légal et réglementaire pour les services financiers. Pour chaque sujet, le temps qu’il nous faudra pour induire graduellement les nouvelles dispositions peut varier. Certaines peuvent être mises en oeuvre très rapidement, d’autres peuvent prendre plus longtemps. Et les arrangements transitoires feront vraisemblablement l’objet de discussions.

Mais le but est clair : nous chercherons à éviter le risque perturbateur d’être au bord du précipice, et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour initier les nouveaux arrangements nécessaires au moment où la Grande-Bretagne et l’UE avancent vers un nouveau partenariat.

Voilà donc les objectifs que nous nous sommes fixés. De la certitude, chaque fois que c’est possible. Contrôler nos propres lois. Renforcer le Royaume-Uni. Maintenir la Zone commune de voyage avec l’Irlande. Contrôler l’immigration. Les droits des ressortissants de l’UE en Grande-Bretagne et des Britanniques dans l’UE. Renforcer les droits des travailleurs. Accord de libre échange avec les marchés européens. Nouveaux accords commerciaux avec d’autres pays. Un rôle important dans la science et l’innovation. La coopération sur la criminalité, le terrorisme et les affaires étrangères. Et une approche par étapes pour conduire à un Brexit en douceur et bien ordonné.

Tel est le cadre d’un accord prometteur, pour un nouveau partenariat entre le Royaume-Uni et l’UE.

C’est un plan d’ensemble et réfléchi qui s’attache aux fins et pas seulement aux moyens, les yeux rivés vers l’avenir et sur l’idée du pays que nous voulons, une fois que nous aurons quitté l’UE.

Cela reflète le travail acharné de beaucoup d’entre vous, dans cette salle aujourd’hui, qui avez travaillé sans relâche sur ce plan, pour préparer ce pays à la négociation à venir.

Et il sera, je le sais, débattu et discuté longuement. C’est légitime. Mais ceux qui nous poussent à en révéler davantage – tels que les détails de notre stratégie de négociation, les domaines dans lesquels nous pourrions faire des compromis, les questions sur lesquelles nous pensons qu’il peut y avoir des compromis potentiels – n’agissent pas dans l’intérêt national.

Parce que ce n’est pas un jeu ou un temps où l’on doit s’opposer pour s’opposer. C’est une négociation cruciale et sensible qui dessinera les intérêts et les succès de notre pays, pour de nombreuses années à venir. Et il est vital que nous l’abordions avec discipline.

C’est la raison pour laquelle, comme je l’ai déjà dit – et comme je continuerai de le dire – toutes les paroles déplacées et toutes les fuites médiatisées vont rendre plus difficile l’accouchement du bon accord pour la Grande-Bretagne. Nos homologues de la Commission européenne le savent, c’est pourquoi ils respectent une discipline. Et les ministres de ce gouvernement le savent aussi, c’est pourquoi ils respecteront aussi une discipline.

Aussi frustrant que cela puisse sembler à certains, le gouvernement résistera aux pressions pour en dire plus que ce que je pense suffisant dans notre intérêt national. Ma mission n’est pas de remplir quotidiennement des colonnes d’informations mises à jour, mais d’obtenir le meilleur accord pour la Grande-Bretagne. Et c’est ce que j’entends faire. J’ai la conviction qu’un accord – et un nouveau partenariat stratégique entre le Royaume-Uni et l’Union européenne – peut être trouvé.

J’ai ce sentiment après avoir eu des conversations avec presque tous les dirigeants de chaque Etat membre de l’UE ; après avoir passé du temps à discuter avec les hauts responsables des institutions européennes, dont le président Tusk, le président Juncker et le président Schulz ; après que mes collègues du cabinet, David Davis, Philip Hammond et Boris Johnson ont fait de même avec leurs interlocuteurs. Je suis convaincue que la grande majorité désirent bâtir une relation positive entre le Royaume-Uni et l’UE post-Brexit. Et je suis convaincu que les objectifs que je vous expose aujourd’hui correspondent aux besoins de l’UE et de ses États membres.

C’est pourquoi nos objectifs comprennent un projet d’accord de libre-échange entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne et excluent explicitement l’adhésion au marché unique de l’UE. Quand les dirigeants de l’UE affichent leur conviction que les quatre libertés du Marché unique sont indivisibles, nous respectons cette position. Quand les 27 États membres disent vouloir continuer leur aventure dans la construction de l’Union européenne, nous respectons non seulement leur décision, mais nous la soutenons.

Parce que nous ne voulons pas saper le marché unique, et nous ne voulons pas miner l’Union européenne. Nous voulons que l’UE soit un succès et nous voulons que les autres États membres prospèrent. Et bien sûr, nous souhaitons la même chose pour la Grande-Bretagne.

La deuxième raison pour laquelle je crois qu’il est possible de parvenir à nous entendre, c’est que le genre d’accord que j’ai décrit aujourd’hui est un projet économiquement rationnel, vers lequel la Grande-Bretagne et l’UE doivent donc tendre. Le commerce n’est pas un jeu à somme nulle : plus il est important, plus nous serons prospères. Le libre-échange entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne signifie plus de commerce, et plus de commerce signifie plus d’emplois et plus de création de richesse. L’érection de nouvelles barrières au commerce, quant à elle, aurait des conséquences inverses : moins de commerce, moins d’emplois, moins de croissance.

La troisième et dernière raison pour laquelle je crois que nous pouvons arriver à un bon accord, c’est que la coopération entre la Grande-Bretagne et l’UE est nécessaire non seulement pour  le commerce, mais aussi pour notre sécurité.

Il n’existe que deux puissances nucléaires européennes, la Grande-Bretagne et la France. Nous sommes les deux seuls pays européens ayant un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies. Les forces armées britanniques sont un élément crucial de la défense collective de l’Europe.

Et nos capacités de renseignement – uniques en Europe – ont déjà sauvé d’innombrables vies. De très nombreux complots terroristes ont été contrariés dans les pays de notre continent. Après le Brexit, la Grande-Bretagne entend être un bon ami et voisin, de diverses façons, et cela inclut la défense de la sûreté et la sécurité de tous nos citoyens.

Je crois donc que le cadre que j’ai posé aujourd’hui est dans l’intérêt de la Grande-Bretagne. Il est dans l’intérêt de l’Europe. Et il est dans l’intérêt du monde entier.

Mais je dois être claire. La Grande-Bretagne veut rester un bon ami et voisin de l’Europe. Pourtant, je sais que certaines voix appellent à un accord punitif, afin de sanctionner la Grande-Bretagne et de décourager les autres pays tentés par le même chemin.

Ce serait un acte assimilable à une calamiteuse automutilation, pour les pays d’Europe. Et ce ne serait pas un acte amical.

La Grande-Bretagne ne saurait accepter une telle approche – en fait serait dans l’incapacité de le faire. Et alors que je suis convaincue que ce scénario est irréaliste – puisque je suis sûre qu’un accord positif peut être atteint – je suis tout aussi certaine qu’il vaut mieux, pour la Grande-Bretagne, une absence d’accord qu’un mauvais accord.

Parce que nous serions encore en mesure de négocier avec l’Europe. Nous serions libres de conclure des accords commerciaux à travers le monde. Et nous aurions la liberté de fixer les taux d’imposition concurrentiels et d’embrasser les politiques susceptibles d’attirer les meilleures entreprises du monde et les plus gros investisseurs en Grande-Bretagne. Et – si l’accès au marché unique nous est refusé – nous serions libres de changer le modèle économique de la Grande-Bretagne.

Pour l’UE, cela signifierait de nouveaux obstacles au commerce avec l’une des plus grandes économies du monde. Cela mettrait en péril les investissements en Grande-Bretagne par les entreprises de l’UE, d’une valeur de plus d’un demi-milliard de livres. Cela signifierait la fin de l’accès des entreprises européennes aux services financiers de la City de Londres. Cela menacerait les exportations de l’UE vers la Grande-Bretagne, d’une valeur d’environ 290 milliards de livres par an. Et cela perturberait les chaînes de production sophistiquées et intégrées, sur lesquelles de nombreuses entreprises de l’UE comptent.

Des secteurs importants de l’économie de l’UE souffriraient. Nous jouons un rôle crucial – et rentable – dans les exportations de l’industrie automobile européenne, ainsi que dans d’autres secteurs comme l’énergie, l’agro-alimentaire et les boissons, les produits chimiques, les produits pharmaceutiques, et l’agriculture. Ces secteurs emploient des millions de personnes à travers l’Europe. Et je ne crois pas que les dirigeants de l’UE peuvent sérieusement dire aux exportateurs allemands, aux agriculteurs français, aux pêcheurs espagnols, aux jeunes chômeurs de la zone euro, et aux millions d’autres, qu’ils s’apprêtent à les appauvrir, uniquement dans le but de punir la Grande-Bretagne et de faire une démonstration politique.

Pour toutes ces raisons – et aussi du fait de nos valeurs partagées et de l’esprit de bonne volonté qui existe des deux côtés – je suis convaincue que nous allons suivre une meilleure voie. Je suis convaincue qu’un accord positif peut être trouvé.

Il est légitime que le gouvernement se prépare à toute éventualité – mais il doit le faire en gardant à l’esprit qu’une approche constructive et optimiste pour les négociations à venir est dans l’intérêt de l’Europe et dans l’intérêt supérieur de la Grande-Bretagne.

Nous n’abordons pas ces négociations en craignant leur échec, mais en misant sur leur succès. Parce que nous sommes une grande nation mondiale qui a tant à offrir à l’Europe et beaucoup à offrir au monde ; l’une des plus grandes et des économies les plus fortes du monde ; avec les services les plus affûtés de renseignement, les forces armées les plus courageuses, le pouvoir de dissuasion et de séduction le plus efficace, et forte d’amitiés, de partenariats et d’alliances sur tous les continents.

Un autre point est capital. L’ingrédient essentiel de notre succès. La force et le soutien de 65 millions de personnes déterminées à parvenir à un succès. Parce qu’après la division et la discorde, le pays s’est rassemblé. Le référendum a marqué le temps des divisions. Le temps est maintenant à la fermeture de ces blessures.

Mais une des raisons pour lesquelles la démocratie en Grande-Bretagne a été un tel succès depuis tant d’années, c’est la force de notre identité, en tant que nation, le respect que nous nous accordons les uns aux autres, et l’importance que nous attachons à nos institutions. Cela signifie que lorsqu’un vote a eu lieu, nous en respectons tous le résultat. Les vainqueurs ont la responsabilité d’agir avec magnanimité. Les perdants ont la responsabilité de respecter la légitimité des résultats. Et le pays se rassemble.

C’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui. Le monde des affaires ne demande pas à revenir sur le résultat du vote : il a l’intention d’en faire un succès. La Chambre des Communes a voté massivement pour que nous nous attelions à l’ouvrage. Et l’écrasante majorité des gens – quelle que soit la façon dont ils ont voté – veulent que nous en tenions compte pour agir.

Voilà donc ce que nous allons faire.

Pas uniquement la formation d’un nouveau partenariat avec l’Europe, mais la construction d’une Grande-Bretagne, plus forte, plus juste, plus mondiale également.

Et que ce soit là la grande oeuvre de notre époque. La récompense à laquelle nous travaillons. La destination que nous atteindrons une fois la négociation achevée.

Nous ne le faisons pas pour nous-mêmes, mais pour ceux qui viennent après nous. Pour les enfants et les petits-enfants du pays.

Pour que lorsque les générations futures reviendront sur cette époque, ils ne nous jugent pas seulement sur la décision que nous avons prise mais aussi sur ce que nous en avons fait.

Ils verront alors que nous avons dessiné, pour eux, un meilleur avenir.

Ils sauront que nous leur avons construit une meilleure Grande-Bretagne. »

Traduit par Pascal Riché, avec Marie-Hélène Martin

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Le Livre blanc du gouvernement britannique sur le Brexit, traduit en français par l’UPR

Au début du mois de février, le gouvernement du Royaume-Uni a dévoilé sa stratégie dans un « Livre blanc » sur le Brexit. L’Union populaire républicaine, toujours soucieuse de rendre publiques des informations officielles, fiables et importantes passées sous silence par les grands médias européistes, a décidé de publier ce document en français. Le document original est consultable en cliquant ici.

Nos traducteurs ont ainsi œuvré, en un temps réduit, à la traduction de ce long document de 77 pages, qui fixe le cap à tenir pour la Grande-Bretagne face à l’Union européenne. Je les remercie pour le travail bénévole et de grande qualité qu’ils ont effectué en quelques semaines seulement.

EXCLUSIF UPR : Livre blanc du gouvernement britannique sur le Brexit traduit en français

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Envoyé spécial – Le business des migrants

Imaginez un monde où les flux de réfugiés représenteraient un vrai marché, avec des centaines de millions d’euros à la clé. Imaginez un homme d’affaires italien soupçonné d’activité mafieuse se vanter de gagner plus d’argent avec les migrants qu’avec la drogue ! Ce monde existe, c’est le nôtre.

Des solutions clé en main proposées à des Etats dépassés

En Europe, des entrepreneurs ont flairé le bon filon. Ils proposent des solutions d’accueil et d’hébergement clé en main aux Etats dépassés par l’arrivée d’un million de personnes en 2015, le flux migratoire le plus important depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Du vendeur français de containers au fonds d’investissement ultra-sélect, en passant par d’anciens populistes suédois, le grand business des réfugiés enrichit beaucoup de monde. Ou comment, en quelques mois, l’afflux de migrants est devenu une gigantesque opportunité commerciale où tous les coups sont permis.

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Une enquête d’Elise Le Guevel, Elise Menand, Alexis Jacquet, Vincent piffeteau, Emmanuel Lejeune et Benoit Sauvage diffusée dans « Envoyé spécial » le 12 janvier 2017.

France 2

La fin de l’Union Européenne

Mise en page 1

L’Union européenne est morte, mais elle ne le sait pas encore.

Elle est morte du rejet de ses peuples qui manifestent en toute occasion une répulsion sans réserve et une défiance sans retour.

Elle est morte de son inaptitude à régler les crises qui la secouent autrement que par de brutaux oukases ou par des simulacres de négociations, au terme desquels les pays les plus forts finissent par imposer leurs vues et où l’unique option qui s’offre aux plus fragiles est celle d’une humiliante reddition.

Elle est morte de l’échec spectaculaire de son modèle économique, échec conjoint du Marché unique et de l’euro.

Elle est morte, enfin, de son illégitimité démocratique, de ses fondations juridiques baroques, de ses traités qui ont remplacé la souveraineté populaire par une technostructure sans vision.

En vérité, il n’est même plus tout à fait temps de se demander s’il faut ou non « sortir de l’Union européenne ». Car c’est l’Union elle-même qui est en train de sortir. Elle sort de l’Histoire, par la toute petite porte. Tout le monde en est-il bien conscient ? Peut-être pas. Faut-il le démontrer ? Sans doute.

David Cayla, Coralie Delaume

Editions Michalon


Xerfi Canal TV a reçu Coralie Delaume & David Cayla, respectivement essayiste, auteur du blog « L’arène nue » et économiste à l’Université d’Angers, dans le cadre de la publication de leur livre « La fin de l’Union européenne ».


Du Grain à moudre – Europe : the final countdown ? (France Culture)

Les appels à refonder l’Europe, à réorienter sa politique, à imaginer de nouveaux niveaux de coopération…se multiplient. Mais pour certains observateurs, il est déjà trop tard : l’Union européenne serait en état de mort clinique.

Le 25 mars prochain, l’Union européenne célèbrera le 60e anniversaire de son traité fondateur : le Traité de Rome. Le moment aurait dû être festif. Il sera sans doute plus discret que prévu, en tout cas sans ostentation. Car –au risque de se répéter-, le projet européen est mal en point.

2016 aura été son ‘’annus horribilis’’ avec le Brexit, l’élection de Trump et les fortes dissensions liée à la crise des migrants. Et rien ne dit que 2017 ne s’inscrira pas dans la continuité de l’année qui vient de s’achever.

Plusieurs rendez-vous électoraux majeurs sont programmés : législatives aux Pays-Bas en mars, présidentielle française en avril, législatives allemandes fin septembre : des scrutins qui, au moins indirectement, renseigneront sur le niveau d’adhésion des électeurs à l’Union européenne.

Depuis quelques mois, les appels à refonder l’Europe, à réorienter sa politique, à imaginer de nouveaux niveaux de coopération…se multiplient. Le sommet de Bratislava en septembre dernier devait être la première étape vers une réappropriation du projet communautaire. Mais pour certains observateurs, il est déjà trop tard : l’Union européenne serait en état de mort clinique.

‘’Europe : the final countdown ?’’

 Intervenants
  • Coralie Delaume : journaliste et essayiste, auteure du blog L’arène nue
  • Guillaume Klossa : écrivain, directeur de l’Union européenne de Radiotélévision et fondateur du think tank EuropaNova

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« L’Union européenne s’apparente de plus en plus à un projet d’intégration continentale sous férule allemande » (Causeur)

Entretien avec Coralie Delaume et David Cayla

Dans le prologue de votre livre, vous dévoilez un secret de fabrication. Le titre de l’essai a été décidé à l’achèvement de vos travaux. Ces derniers vous ont donc convaincus que l’agonie de l’Union européenne est proche ?

Coralie Delaume : Non, mais ils nous ont très largement confirmés dans notre hypothèse initiale. Et si cela n’avait pas suffi, ce qui s’est passé en Belgique alors que nous mettions la touche finale, à savoir la révolte du social-démocrate wallon Paul Magnette contre la signature du traité de libre-échange euro-canadien CETA, aurait achevé de nous convaincre que l’Europe était définitivement entrée en phase d’agonie. Évidemment – et pour tout dire on n’en doutait guère – les Belges ont fini par rentrer dans le rang. Pour autant, on sent que désormais, les départs de flamme peuvent se produire n’importe quand et provenir de n’importe où. Jusqu’au jour où l’un d’entre eux, moins maîtrisable que les autres, fera s’embraser l’ensemble. Sera-ce une sortie inopinée de l’Italie de la zone euro, ainsi que l’ont prévue tout à la fois Joseph Stiglitz et le patron du célèbre institut économique allemand Ifo ? Ou une victoire du PVV ( Parti pour la liberté) aux législatives néerlandaises de mars 2017 ? Difficile à anticiper. Mais l’épisode « Wallonie contre CETA » n’était pas prévisible non plus.

David Cayla : Quoi qu’il en soit, le « combo » crise grecque de 2015 / vote sur le Brexit de 2016, signe vraiment – ça on le savait déjà avant de prendre la plume – la mise en route d’un processus de désagrégation. Celui-ci commence, pour des raisons qu’on développe dans l’ouvrage, par les périphéries. Périphérie Sud pour la Grèce, car même si elle n’a pas quitté la zone euro, le simple fait que cela ait été envisagé – pas par elle-même d’ailleurs mais surtout par les Allemands – a enfoncé un coin dans le mythe de l’irréversibilité de l’euro. Périphérie Ouest pour la Grande-Bretagne, avec une décision de sortir qui change considérablement les perspectives d’avenir. L’Europe n’avait fait jusque là que s’élargir. Pour la première fois, elle se rétracte. C’est un événement décisif, quoique certains aient pu dire pour en minimiser la portée.

Coralie Delaume : Et puis, la Grande-Bretagne reste la plus vieille démocratie du monde. Le fait qu’elle décide d’assumer pleinement sa souveraineté nationale a valeur d’exemple.

Vous démontrez qu’il est finalement assez facile de désobéir à l’Union européenne, citant notamment le couple Chirac-Schroeder sur les déficits excessifs ou un petit pays comme la Hongrie aujourd’hui. Finalement, n’est-ce pas une solution plus commode que l’activation de l’article 50 que les électeurs britanniques ont décidée ?

Coralie Delaume : Les Britanniques ont fait les choses très proprement. Leur choix a d’ailleurs surpris car n’étant pas ni dans l’euro ni dans Schengen, ayant obtenu des « opt-out » (des dérogations) dans plusieurs domaines, ayant refusé de signer le Pacte budgétaire européen introduisant une règle d’or dans le domaine des finances publiques, ils semblaient avoir une situation très privilégiée au sein de l’Union. Du coup, Hubert Védrine va jusqu’à dire que le vote sur le Brexit de juin 2016 était « un vote absurde ». Nous pensons que c’est minorer deux choses. D’une part l’attachement très fort de la Grande-Bretagne au principe de la « souveraineté parlementaire », qui l’a conduite à envisager l’idée même de supranationalité avec une très grande défiance. Dans les débats préalables au référendum, la question de la soumission du pays à la jurisprudence de la CJUE (la Cour de justice de l’Union), et de la primauté du droit communautaire sur les droits nationaux, a tenu une place importante. Le droit de l’Union, le caractère « quasi-constitutionnel » des traités, la production incessante de jurisprudence par la Cour, sont moins bien connus que les questions économiques. C’est pourtant décisif car ça pose la question même de la démocratie. C’est pourquoi nous y consacrons un chapitre entier dans notre livre. Des trois institutions communautaires supranationales (Commission, Banque centrale européenne, CJUE), la dernière est entourée de la plus épaisse « cape d’invisibilité » selon les mots de sociologue Antoine Vauchez. Nous avons essayé de lever une partie du voile….

David Cayla :  L’Union européenne s’apparente de plus en plus à un projet d’intégration continentale sous férule allemande. Son centre de gravité n’a de cesse de se déplacer vers l’Est. C’est flagrant économiquement, tous les pays méditerranéens étant en train de décrocher, sous les effets de la « polarisation » générés par le fonctionnement du Marché unique. La France, si nous n’y prenons garde et si les choses continuent sur cette trajectoire, finira elle-même par devenir un pays périphérique. C’est vrai aussi politiquement, et les représentants de l’Europe de l’Est et du Nord sont de plus en plus présents au sein des institutions communautaires. Quant au « couple franco-allemand », on est en droit de se demander s’il a encore la moindre réalité. Dès 2012, la politiste allemande Ulrike Guerot expliquait que la Pologne était « la nouvelle France pour l’Allemagne ». Le spécialiste américain de l’Europe Tony Corn explique par ailleurs dans Le Débat : « Pour Berlin comme pour Varsovie, la stratégie non déclarée est de substituer au « Big Three » (Allemagne, France, Angleterre), un « triangle de Weimar » (Allemagne, France, Pologne) dans lequel l’Allemagne serait primus inter pares ». On peut sans doute comprendre, dans ses conditions, que la Grande-Bretagne ait éprouvé le désir de céder à l’appel du grand large…

Selon vous, la prochaine crise de l’euro sera-t-elle fatale à la monnaie unique européenne ? Finalement, cette dernière n’a-t-elle pas montré qu’elle était capable de survivre à la plus grande crise financière depuis quatre-vingts ans ?

David Cayla : La Banque centrale européenne s’est montrée capable d’un grand pragmatisme en plusieurs occasions. Elle a su se prêter à une interprétation hétérodoxe des traités et mener une politique accommodante visant à éviter l’entrée de l’eurozone en déflation. Cela n’a pas manqué d’ailleurs de provoquer des tensions avec les dirigeants allemands de la Bundesbank, qui ont résisté à toute force. La BCE s’est également montrée féroce pendant toute la durée de la crise grecque de janvier à juillet 2015. C’est son action, pour une large part, qui a provoqué la reddition de Tsipras après que les banques hellènes ont été délibérément mises à genoux. Le problème c’est qu’en prenant de sa propre initiative des décisions aussi lourdes, la Banque centrale européenne sort du champ technique et se transforme en acteur politique à part entière. Or une Banque centrale qui n’est soumise à personne (puisqu’elle n’est adossée à aucun État), qui ne rend de comptes à personne….ça pose quand même un problème démocratique majeur. Dans un futur proche et pour répondre à votre question, il est probable que l’efficacité de la politique monétaire finisse par atteindre ses limites. La BCE ne peut pas tout. Les taux d’intérêt sur les dettes souveraines sont en train de remonter, les phénomènes de polarisation conduisent à une divergence de plus en plus grande des trajectoires économiques des pays. Tous les économistes le savent : l’euro en l’état n’est pas viable. Certains, comme Michel Aglietta, proposent des transferts budgétaires massifs. D’autres, comme Olivier Passet, proposent de renégocier les traités. Nous nous attachons pour notre part à démontrer pourquoi il est illusoire d’espérer que de telles solutions soient jamais mises en œuvre….

Constater que la crise des migrants a davantage fait que l’austérité pour précipiter l’agonie de l’Union européenne ne titille pas les essayistes classés à gauche que vous êtes ?

Coralie Delaume : Pourquoi ? Il y aurait des questions politiques classées à gauche comme l’économie, et d’autres classées à droite comme les migrations ? La crise migratoire est une crise majeure qui a joué un rôle de révélateur. Comme nous l’expliquons, elle a montré que le principe intangible de la libre circulation des personnes, l’une des « quatre libertés » garanties par le Marché unique, pose des problèmes auxquels l’Europe n’a pas forcément réfléchi, obnubilée justement par l’objectif de s’intégrer économiquement, et ne voyant dans la circulation sans entrave des hommes qu’une manière de faire circuler le facteur de production « travail ». De plus la crise des migrants a souligné avec une intensité inédite l’incapacité des pays européens à coopérer, alors qu’ils sont engagés depuis plusieurs décennies dans un processus d’intégration supranationale qui génère en lui-même de la divergence et fabrique de la compétition. Il faut dire que cette crise a eu la particularité de se déclencher brutalement et de toucher tous les pays en même temps, alors que les politiques d’austérité sont plus lentes à produire leurs effets, et les produisent de manière très différenciées selon les pays. Il ne faut pas minorer pour autant l’impact de l’austérité et la manière dont celle-ci a contribué à rendre le problème insoluble. Les deux principaux pays d’entrée des flux migratoires sont la Grèce et l’Italie. En somme, il s’agit d’un pays dont l’économie a été volontairement pulvérisée et d’un autre pays, l’Italie, dont la croissance n’a pas bougé d’un pouce depuis 2000, c’est à dire depuis la mise en place de l’euro. C’est à eux qu’on demande prioritairement de faire face. Et on s’attend à ce qu’ils y parviennent ?

Angela Merkel demeure encore très populaire dans son pays malgré la montée de l’AfD et de Pegida. Sa réélection probable n’est-elle pas porteuse du statut quo pour quelques années encore ?

Coralie Delaume : Difficile à dire. D’abord parce qu’il y a d’autres élections importantes en 2017 comme les législatives aux Pays-Bas et la présidentielle française. Dès 2018 se tiendront également les législatives italiennes (si elles n’ont pas lieu en anticipé d’ici-là). L’Allemagne se positionnera forcément par rapport à ce qui se passera dans son voisinage. D’ailleurs, elle peut tout à fait durcir encore ses positions… Sur le plan intérieur, il faut aussi savoir que le parti de la chancelière, la CDU, devra trouver des partenaires de coalition pour former un gouvernement. Or là comme ailleurs, le paysage politique se fragmente. Les alliances seront peut-être difficiles à nouer, la question européenne étant évidemment appelée à jouer un rôle important dans les marchandages entre formations.


Fin de partie pour l’Union européenne (Comité Orwell)

« L’union européenne est morte, mais elle ne le sait pas encore » estiment Coralie Delaume et David Cayla. L’essayiste et l’économiste ont croisé leurs plumes pour montrer comment elle se délite sous le poids de ses propres contradictions et du vote des peuples. Une analyse rigoureuse et minutieuse.

Les Anglais ont ouvert la voie.

Leur vote en faveur du Brexit a déclenché la phase terminale de la construction européenne telle qu’elle se fait depuis au moins trente ans. C’est donc en toute logique que l’essayiste Coralie Delaume et l’économiste David Cayla ont nommé leur nouveau livre, paru la semaine dernière, la fin de l’Union européenne.

Certes, le Royaume-Uni n’était pas un des six pays fondateurs. Il était entré dans le marché commun en 1972, sous le mandat de Georges Pompidou. Le Royaume-Uni n’était pas non plus très « intégré » pour reprendre le vocabulaire européiste : il ne faisait pas partie de l’espace Schengen et il n’avait pas adopté l’euro.

La victoire du Brexit au référendum organisé par David Cameron n’en a pas moins une portée symbolique considérable.

Une vieille et grande nation a ainsi montré qu’il existait une alternative pour les pays membres de l’Union européenne, bien loin du chaos annoncé. Malgré les pressions médiatiques, force est de constater que les dix plaies d’Egypte ne se sont pas abattues sur le pays depuis le vote du 23 juin.

Le ver était dans le fruit

L’analyse des auteurs ne s’arrête pas à ce constat, ni à la défiance croissance des peuples à l’égard de l’Union européenne. La raison fondamentale pour laquelle l’UE a commencé à se déliter, voire à exploser, tient à ses contradictions propres. L’UE, écrivent les auteurs, est « morte de l’échec spectaculaire de son modèle économique, échec conjoint du marché unique (libre circulation des capitaux, des biens, des services, des hommes) et de l’euro ».

David Cayla, membre des économistes atterrés qui s’opposent au néolibéralisme, et Coralie Delaume, déjà auteur d’un très bon livre sur la construction européenne (Les Etats désunis, Michalon, 2014) et excellente vigie des errements européistes sur son blog L’Arène nue, ont écrit une solide synthèse appuyée sur des sources précises.

On regrettera cependant le ton employé qui, s’il est plaisant dans le cadre d’articles parus sur un blog, est parfois rebutant dans un format livre. Mêlés à des analyses minutieuses, on trouve par exemple des formules très légères et gratuites comme « Hollande, l’homme qui a élevé la vacuité consensuelle au rang de discipline olympique » ou « on préfère se shooter aux thématiques identitaires comme si l’identité était un palliatif suffisant à l’effacement de la souveraineté.1 ».

Sur le fond, les analyses des deux auteurs rejoignent beaucoup de constats déjà posés par des auteurs souverainistes, de gauche comme de droite : l’impossibilité d’une démocratie européenne en l’absence de peuple européen, le fédéralisme furtif c’est-à-dire l’intégration par les « crises » dans l’indifférence des peuples voire contre leurs votes, le pouvoir des juges, le déplacement du centre de gravité de l’Europe vers l’Est.

Ils apportent cependant de très intéressantes contributions sur le rapport qu’entretient l’Europe du Nord avec la construction européenne, l’histoire industrielle des pays européens depuis le XVIIIème siècle, les travailleurs détachés, et le « dumping » fiscal pratiqué par le Luxembourg et l’Irlande au sein de l’Union européenne.

Tous ces points développés dans le livre sont autant de cordes à leur arc contre une évolution majeure de la construction européenne qui s’est opérée dans les années 1980 et 1990. D’une logique « commune » avec le marché commun et avec la proposition qui avait été faite par l’Angleterre d’une monnaie commune2, elle est passée à une logique d’uniformisation avec le « marché unique » et l’euro.

Or l’unique, en l’absence de solidarité, produit des divergences entre les nations. Les auteurs citent Louis de Funès dans la folie des grandeurs : « les riches c’est fait pour être très riches, et les pauvres très pauvres ! ». Les pays au cœur de la zone économique s’enrichissent aux dépens des pays périphériques.

Europe fédérale : horizon zéro

Il faut toutefois ajouter un point géopolitique important pour comprendre pourquoi la solidarité nécessaire au fonctionnement du marché et de la monnaie uniques n’a pas vu le jour. Le livre l’aborde assez peu, peut-être pour ne pas se répéter avec le précédent ouvrage de Coralie Delaume.

Jean-Pierre Chevènement parle du « pari pascalien » de Jacques Delors, qui était plus largement celui des démocrates-chrétiens et des socialistes, sur un « au-delà des nations ». L’Europe fédérale qu’ils appelaient de leurs vœux n’a jamais vu le jour. Cette utopie s’est non seulement heurtée aux réalités géographiques et culturelles, mais elle s’est aussi brisée sur les ambitions nationales américaine et allemande.

Les Etats-Unis, comme l’a montré Marie-France Garaud, n’étaient pas favorables à une Europe politique. Au sortir de la guerre, leur objectif était de neutraliser les souverainetés nationales pour éviter de nouveaux conflits sur le Vieux continent ou une coopération européenne, comme celle envisagée dans les années 1960 par le plan Fouchet, permettant de rivaliser avec les deux blocs.

L’Allemagne, non plus, ne voulait pas d’une « nation européenne ». La loi fondamentale de 1949 anticipait une réunification future, avec l’accord américain. La construction européenne et la monnaie unique permettaient de la concrétiser. Helmut Kohl trouvait là l’« ancrage » dont il avait tant besoin pour faire l’unité de son pays malgré la grande diversité entre les lander, là où Bismarck avait eu recours au « fer et au sang ». Elle retrouvait donc sa souveraineté dans et par l’Union européenne, avec la ferme intention de la garder. En imposant l’élargissement à l’Est à la France, l’Allemagne redevenait l’ « Empire du milieu » de l’Europe. Le centre de gravité de la construction européenne se déplaçait vers l’Est.

Le rêve delorien de la fusion des nations en une super-nation européenne n’avait donc aucune chance de voir le jour. Il a fallu attendre le 23 juillet 2016 pour que François Hollande fasse enfin ce constat, comme il est rapporté dans le livre : « L’Europe comme nous l’avions imaginée, c’est fini. L’Europe que nous avions voulue, nous ne la connaîtrons jamais. Et les Etats-Unis d’Europe, il ne faut plus y penser ». Le président de la République enterrait là ses illusions deloristes.

Centre et périphéries

Faute de fusion, la construction européenne a provoqué la dilution du politique et les divergences déjà mentionnées.

Ainsi s’est créé une fracture entre un centre, auquel l’Allemagne appartient, et des périphéries : les pays du Sud de la zone euro se sont désindustrialisés, les pays de l’Est ont reconstitué le groupe de Višegrad ou V4 (Hongrie, Pologne, République Tchèque, Slovaquie) après leur désaccord sur la politique des quotas migratoires, et les pays du Nord ont bénéficié de opt out pour déroger au cadre européen.

Les chiffres concernant les pays de la zone euro cités dans le livre sont éloquents : « au premier trimestre 2016, les pays du cœur industriel de l’Europe, Belgique, Autriche, Allemagne et Pays bas, avaient plus que recouvré leur production manufacturière d’avant crise. En Europe du Sud, celle-ci a baissé partout et s’est parfois effondrée : -2% pour la Slovénie, -12% pour la France et le Portugal, -20% pour l’Italie, -24% pour l’Espagne et -25% pour la Grèce ».

La clause de « no bail out » (« pas de renflouement ») imposée par l’Allemagne empêche toute union de transferts en zone euro pour compenser les divergences. Les plans dits « d’aide » à la Grèce avaient surtout pour but le désengagement des banques françaises et allemandes, comme il est montré dans le livre.

La divergence se lit aussi à travers le respect des règles que les pays se sont fixés. L’Allemagne n’a pas hésité à braver l’accord de Dublin lors de la crise migratoire ou plus anciennement à passer outre les règles du pacte de stabilité quand elle subissait encore fortement les conséquences de sa réunification.

Conclusion logique : la construction européenne depuis trente ans, négation des nations mais qui n’est pas fédérale, est incomplète, de même que la monnaie unique ne peut fonctionner sans union de transferts. Le marché et la monnaie uniques sont donc non viables faute de solidarité politique et sociale.

C’est pourquoi l’Union européenne, comme l’euro, est condamnée.

L’union européenne contre ses traités

Pour contrer ce mouvement irrésistible qui l’entraîne vers sa propre disparition, l’Union européenne a durci le ton. C’est un autre aspect intéressant du livre. Le contrôle des mouvements de capitaux appliqué contre Chypre en 2013 était contraire aux traités et la banque centrale européenne s’est comportée comme un acteur « diplomatique » pour faire plier le gouvernement d’Alexis Tsipras en pratiquant un chantage à l’expulsion de la monnaie unique.

Les auteurs citent Jacques Delors dans ses mémoires : il faut, dit-il, « empêcher certains Etats, faute de pouvoir se mettre d’accord sur un approfondissement de la Communauté, de céder à la tentation (…) de fuir dans la coopération politique ».

Au contraire, c’est cette voie de la coopération que proposent Coralie Delaume et David Cayla, pour que l’Europe retrouve ses fondements3, c’est-à-dire les nations qui la composent.

Laurent Ottavi

1 Point qui est lui-même contestable. Les thématiques d’identité ne sont pas à négliger. Dans Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, Philippe de Villiers évoque un échange avec Alexandre Soljenitsyne. Celui-ci jugeait que les pays européens étaient dans une situation pire que les pays de l’Est sous le joug communiste car ils ont non seulement perdu leur souveraineté, mais aussi leur identité.

2 Dans les années 1960, le marché commun était protégé par un tarif extérieur commun. Il y avait donc du protectionnisme. La monnaie commune ne supprime pas les monnaies nationales. Elle se superpose à elles. Chaque pays garde donc un taux de change flexible.

3 On pense aux mots de Philippe Séguin dans son discours contre Maastricht en 1992 : « On ne joue pas impunément avec les peuples et leur histoire. Toutes les chimères politiques sont appelées un jour ou l’autre à se briser sur les réalités historiques. La Russie a bel et bien fini par boire le communisme comme un buvard parce que la Russie avait plus de consistance historique que le communisme, mais à quel prix ? »


David Cayla et Coralie Delaume : « L’Europe de l’économie et du droit, ça ne marche pas » (Le Comptoir)

Blogueuse et essayiste, Coralie Delaume est taulière de L’Arène nue et auteur de « Europe, les États désunis » (Michalon, 2014). Maître de conférence à Angers, David Cayla est membre des Économistes atterrés, collectif hostile à la doctrine néolibérale et à la toute-puissance des marchés financiers. Ils viennent de publier « La fin de l’Union européenne » chez Michalon. Nous leur avons posé quelques questions sur ce très bon ouvrage, qui met en évidence les lacunes de la construction européenne.

Le Comptoir : Selon vous, la fin de l’Union européenne est proche. Sur quoi repose votre diagnostic ?

David Cayla & Coralie Delaume : Il faut d’emblée préciser que l’Union européenne n’est pas l’Europe. L’Europe est un continent, un ensemble de pays. L’Union européenne c’est d’abord un écheveau de règles qui encadrent l’action de ses États membres. Elle n’existe donc que si ces règles sont respectées. Or, on constate, d’une part, qu’elles sont de plus en plus nombreuses et contraignantes ; d’autre part, qu’elles sont inadaptées aux situations spécifiques des différents pays.

Ainsi, de nombreux pays – parce qu’ils y sont poussés par les circonstances et non par “populisme”, par quelques viles passions “anti-européennes” ou par volonté de “repli national” – transgressent ces règles ou les contournent. L’Irlande et le Luxembourg transgressent les règles de la concurrence non faussée en pratiquant de longue date un dumping fiscal agressif ; les pays d’Europe du Sud, victimes de la crise et d’une désindustrialisation accélérée, transgressent les règles du Pacte budgétaire ; l’Allemagne, qui doit faire face au défi du vieillissement de sa population, dégage une épargne incompatible avec les équilibres macroéconomiques de la zone euro et fait fi du ratio maximal d’excédent courant autorisé par Bruxelles. Enfin, les pays d’Europe centrale, qui ont dû faire face à l’afflux de centaines de milliers de migrants en 2015, ont également transgressé de nombreuses règles sur la libre circulation des personnes et l’accueil des réfugiés dans l’espace Schengen.

Du coup, si plus personne ne respecte les règles européennes, que reste-t-il de l’Union ? Tout cela ne se résume pas à une simple question institutionnelle qu’on pourrait régler via une nouvelle réforme du fonctionnement de l’UE, en ajoutant des procédures aux procédures et en empilant de nouvelles institutions sur celles qui existent déjà (en créant un Parlement de la zone euro par exemple, ou en augmentant le budget propre de l’Union).

Si nous nous autorisons à parler de “la fin de l’Union européenne”, c’est d’abord parce que nous constatons l’essoufflement d’un projet, l’épuisement d’une dynamique. Et nos analyses nous contraignent à établir un constat d’échec. Trente ans après la mise en place du Marché unique, quinze ans après l’instauration de l’euro, les performances économiques n’ont jamais été aussi faibles. Depuis les années 1980, l’écart de développement entre le continent européen et l’Amérique du Nord, qui n’avait cessé de se réduire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a recommencé à augmenter.

Dans son dernier livre[1], le prix Nobel Joseph Stiglitz l’explique fort bien : l’Union européenne et la zone euro en particulier sont des échecs économiques. La promesse de prospérité n’a été tenue pour aucun pays, pas même l’Allemagne dont l’industrie est florissante mais où le nombre de pauvres explose, et où les infrastructures publiques sont en déshérence, faute de dépenses publiques pour les entretenir.

Cet échec économique a bien entendu des conséquences sociales et politiques. Aujourd’hui, plus aucun pays ne coopère. On l’a vu au sommet post-Brexit de Bratislava, en septembre 2016. Les pays européens sont incapables de gérer ensemble les crises qui les concernent, et au lieu de répondre de manière coordonnée aux crises économiques et migratoires, chacun mène sa stratégie nationale sans s’occuper le moins du monde des conséquences que cela peut avoir pour les autres pays.

S’il n’y a plus le moindre esprit de solidarité en Europe, c’est que le projet européen d’unir le continent sous les auspices du marché, de la monnaie et de la jurisprudence de la Cour de Luxembourg, a échoué. L’Europe de l’économie et du droit, ça ne marche pas.

Alors que la question européenne a une importance capitale, elle est presque absente des débats présidentiels. À quoi est dû cet aveuglement de nos politiques ?

Au fait que toute la classe politique française s’est fourvoyée dans le processus européen. Or, à l’heure des bilans, les promesses qu’on nous a serinées pendant des années se révèlent fausses. Maastricht et la monnaie unique n’ont pas produit la prospérité annoncée et des traités organisant implicitement la compétition de tous contre tous n’ont pas permis – oh surprise ! – de rapprocher les peuples. Quant aux promesses de mettre en place “l’Europe sociale”, elles ne savent que faire rire désormais.

En réalité, beaucoup de candidats à l’élection présidentielle assument une part de ce qui s’avère d’ores et déjà un formidable échec collectif. Et ils ne peuvent évidemment pas le dire. Beaucoup d’entre eux ont très peur d’avoir à expliquer que si leur programme économique est si peu alléchant, c’est parce qu’on est ficelé dans un carcan qui ne laisse aucune marge de manœuvre dans ce domaine. Ce serait admettre qu’ils sont candidats à une élection pour partie vide d’enjeux, dans le but d’occuper une fonction qui, sous certains aspects au moins, n’est plus qu’honorifique. On comprend que cela soit compliqué.

Selon vous, les politiques utilisent les thèmes identitaires comme « palliatif […] à l’effacement de la souveraineté ». Vous ajoutez qu’en dépossédant les États de leur souveraineté, l’UE « confisque tout ce qui détermine politiquement l’identité des pays », au point qu’il ne leur reste que « des souvenirs propres à nourrir la nostalgie » et des « mœurs » au « contour vague ». Le retour de la souveraineté permettra-t-il de sortir de l’emballement identitaire actuel ? Dans ce cas, comment expliquer qu’un pays comme les États-Unis, pourtant parfaitement souverain, connaisse les mêmes problèmes ?

Le sentiment de dépossession existe aussi aux États-Unis mais il n’a pas la même origine qu’en Europe. Il traduit surtout la difficulté à accepter que le pays est en train de perdre, à la faveur d’une multipolarité naissante, son statut de seul maître à bord dans la conduite des affaires du monde. Les États-Unis, après s’être affirmés comme hyperpuissance sans rival, ont connu de nombreux échecs militaires et diplomatiques. Le 11-Septembre, les guerres en Irak et en Afghanistan, le réveil russe et la menace commerciale chinoise érodent l’impression d’invulnérabilité née de la victoire sur le camp communiste. La « fin de l’Histoire » ne semble pas décidée à se produire. L’élection d’un Donald Trump sur le slogan « Make America great again » est révélateur de l’anxiété générée par tout cela. Faute d’être assurés de demeurer primi inter pares [premiers parmi les pairs] pour toujours, les États-Unis vont devoir se réinventer et redéfinir leur rapport au monde.

Par ailleurs il ne faut pas oublier que les Américains ont mené les mêmes politiques économiques qu’en Europe : un mélange de libre-échangisme commercial, de dérégulation financière et d’absence d’intervention de l’État dans l’économie. Les conséquences de ces politiques ont été particulièrement dures pour l’économie américaine. L’Alena (Accord de libre-échange nord-américain) a accéléré la désindustrialisation du pays et les capitaux asiatiques se sont approprié une partie massive du patrimoine économique et culturel des États-Unis, y compris la dette publique américaine, largement rachetée par la Chine. En outre, le peuple américain n’est sans doute pas indifférent au fait que Sony, entreprise japonaise, ait racheté les plus grands studios du cinéma américain et dispose des droits sur la musique de Michael Jackson. Après près de quarante ans de libéralisme à outrance, le sentiment de perte de souveraineté économique est loin d’être illégitime !

Selon vous, la signature de l’Acte unique – « traité préféré » de Jacques Delors –, qui augmente drastiquement l’intégration européenne et prépare d’une certaine façon l’euro, le 17 février 1986, marque « l’abandon définitif de l’Europe aux injonctions du marché et la mise en route vers l’échec inéluctable ». L’Europe du Système monétaire européen (SME)[2] – responsable du “tournant de la rigueur” de 1983 de François Mitterrand – et du marché commun aurait-elle pu être viable à terme ? Le ver n’était-il pas déjà dans le fruit ?

Le “tournant de la rigueur” est un choix politique, le choix que fait Mitterrand d’arrimer le franc au Deutsche Mark. Ce choix est évidemment critiquable, mais c’était un choix. L’autre logique aurait été de dévaluer le franc et de poursuivre la politique de relance conformément aux engagements pris en 1981. Le problème est que, dans la situation actuelle, il n’y a plus de choix possible. L’euro, c’est l’impossibilité de dévaluer et donc de faire autre chose qu’une austérité perpétuelle et un arrimage éternel de l’économie française à celle de l’Allemagne.

Le SME, certes, était loin d’être parfait. Mais il ne figeait pas les politiques économiques pour l’éternité. Un pays pouvait sortir temporairement du SME et y revenir plus tard. Les désordres monétaires que les pays européens devaient subir et qui étaient la conséquence de cette flexibilité avaient des conséquences négatives pour la finance. Ils empêchaient les flux financiers de circuler facilement d’un pays à l’autre. Il y avait toujours le risque qu’une monnaie décroche et qu’un investisseur étranger y laisse des plumes. Aujourd’hui, les flux financiers sont parfaitement sécurisés dans la zone euro. Les investisseurs ne risquent plus de subir des pertes de change. Mais le prix à payer c’est l’austérité, la désindustrialisation des régions périphériques et le chômage. Y avons-nous vraiment gagné ?

Il est faux de dire que l’euro a résolu les problèmes du SME. Il en a changé la nature. On est passé d’un système où la finance était insécurisée à un système où c’est l’économie réelle dans son ensemble qui est insécurisée. Pour reprendre votre métaphore, il y avait certainement un ver dans le fruit du SME. Aujourd’hui, il n’y a plus de ver, mais il n’y a plus de fruit non plus.

Vous appelez à la fin de votre livre à une rupture avec l’Europe supranationale pour bâtir une “Europe alternative”. Quels contours prendrait cette “Europe des nations” ? S’agirait-il d’une nouvelle Union européenne ou de coopérations ponctuelles entre États ?

La marque de fabrique de l’Union européenne est la logique supranationale, c’est-à-dire la création d’une entité exogène qui surplombe les États membres et conditionne leur action. C’est un système extrêmement rigide, né pour une part du contenu des traités eux-mêmes, et pour une autre part du travail de “constitutionnalisation” de ces traités par la Cour de justice de l’Union européenne. Cette dernière s’attache de longue date à fabriquer du fédéralisme de manière jurisprudentielle, sans que les populations soient consultées à ce sujet.

Lorsque les Français et les Néerlandais ont rejeté le projet de Constitution européenne en 2005, le travail de “fédéralisation furtive” de l’Europe était déjà très avancé, puisqu’il a débuté sous la houlette de la Cour au début des années 1960. Voilà pourquoi on a fait comme si ces deux “non” référendaires étaient purement consultatifs. En tenir compte, c’était s’employer à défaire ce qui avait été fait en coulisses depuis quarante ans. On a choisi de conserver – et même de consolider avec le traité de Lisbonne – ce monstre qu’est devenue l’Union européenne, situé à l’intersection de l’organisation internationale, de l’État fédéral et de l’empire.

Tout cela est férocement antidémocratique. C’est la raison pour laquelle nous nous prononçons contre l’idée d’une Europe supranationale. Ce qu’on pourrait faire en revanche, c’est une Europe pragmatique, une Europe de la coopération intergouvernementale et des projets concrets conduits conjointement par les États. Une telle Europe a d’ailleurs cohabité, un temps, avec l’Europe supranationale. Elle a permis Airbus par exemple, ainsi que la construction d’une Europe spatiale ou d’une Europe de la recherche. Cette Europe-là n’a pas attendu l’Union européenne pour apporter ses bienfaits. Elle s’est créée de manière autonome depuis le début des années 1950, souvent à l’initiative de quelques gouvernements.

Nous croyons que cette méthode est la bonne, même si elle séduit moins les rêveurs en panne de “grand dessein” et attachés à cette idéologie de substitution qu’est devenu l’européisme. Nous pensons qu’il faut substituer la souplesse et le pragmatisme à la foi, et nous nous efforçons d’expliquer pourquoi, selon nous, cela ne peut se produire dans le cadre actuel. L’Europe supranationale empêche l’Europe des projets coopératifs de ré-émerger. Ce n’est pas le moindre des paradoxes : en tuant à petit feu les pays qui la composent et sous prétexte de “dépasser les nations”, l’Union européenne détruit l’Europe.

La question monétaire est absente de votre conclusion. Défendez-vous un simple retour aux monnaies nationales ? Que pensez-vous de l’idée de monnaie commune[3] avancée par les économistes Jacques Sapir et Frédéric Lordon ?

Nous avons souhaité ne pas nous focaliser sur la question monétaire, en partie pour montrer que les problèmes européens dépassent largement la question de l’euro. Parmi les “eurocritiques”, certains pensent qu’il faut commencer par sortir de l’euro, d’autres qu’il faut commencer par démanteler les règles du Marché unique, d’autres encore qu’il faut quitter l’Union en activant l’article 50 [article du traité sur l’Union européenne qui donne la possibilité de retrait de l’UE, NDLR] sur le modèle britannique. D’autres, enfin, croient qu’il faut désobéir unilatéralement aux traités. Toutes ces propositions ont leur cohérence, et elles auront forcément des conséquences différentes sur l’architecture monétaire de la future Europe.

Mais avant de discuter des remèdes, il faut d’abord mener la bataille du diagnostic. Beaucoup de Français croient encore, souvent avec sincérité, que l’Union européenne est l’avenir de la France et le meilleur moyen de la rapprocher de ses voisins. Nous devons absolument les convaincre que c’est précisément l’inverse.


«L’Union européenne tue l’Europe» (Le Figaro)

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – A l’occasion de la sortie de leur dernier livre, La fin de l’union européenne, Coralie Delaume et David Cayla ont accordé un entretien fleuve au FigaroVox. Ils analysent notamment les conséquences du Brexit et de l’élection de Trump.

Votre essai s’intitule La fin de l’Union européenne, sans point d’interrogation. Pourquoi considérez-vous que l’Union européenne est déjà morte?

Il faut commencer par dire que l’Union européenne n’est pas l’Europe. L’Europe, c’est un ensemble de pays qui s’efforcent de s’ajuster les uns aux autres depuis des siècles, souvent en s’opposant durement mais aussi en collaborant. L’Union européenne, elle, est un ensemble institutionnel et juridique très récent né de l’idée – sans doute un peu présomptueuse – qu’on allait se débarrasser des frottements et des oppositions pour toujours.

L’Union européenne, ce sont avant tout des règles de rang supranational, c’est à dire qui surplombent et encadrent l’action des États-membres. Cette Union n’existe, in fine, que tant que ces règles sont respectées. Or, force est de constater qu’elles le sont de moins en moins.

Sans même parler de celles qui sont arbitraires (par exemple le critère de 3 % de déficit public pour les pays membres de la zone euro ), ces règles sont uniformes, et souvent inadaptées à la situation réelle et aux besoins des différents pays. C’est pourquoi la plupart d’entre eux – parce qu’ils y sont poussés par les circonstances et non par «europhobie» ou par goût du «repli national» – transgressent ces règles ou les contournent.

L’Irlande et le Luxembourg transgressent les règles de la concurrence non faussée en pratiquant de longue date un dumping fiscal agressif ; les pays d’Europe du Sud, victimes de la crise et d’une désindustrialisation accélérée transgressent les règles du Pacte budgétaire ; l’Allemagne, qui doit faire face au défi du vieillissement de sa population, dégage une épargne incompatible avec les équilibres macroéconomiques de la zone euro et fait fi du ratio maximal d’excédent courant autorisé par Bruxelles. Enfin, les pays d’Europe centrale qui ont dû faire face à l’afflux de centaines de milliers de migrants en 2015 ont également transgressé de nombreuses règles sur la libre circulation des personnes et l’accueil des réfugiés dans l’espace Schengen.

Du coup, si plus personne ne respecte les règles européennes que reste-t-il de l’UE? Si nous nous autorisons à parler de «la fin de l’Union européenne», c’est parce que nos analyses nous contraignent à établir un constat d’échec. Ne parlons même pas du retour des tensions et des oppositions qui semblent renaître intactes et de toute part, comme si le temps s’était arrêté. L’incroyable âpreté de le relation germano-grecque depuis quelques années en témoigne. Lorsque paraît, au printemps 2015 dans le journal allemand Die Welt, un texte à la limite de l’essentialisme accusant les Grecs de détruire «l’Ordre européen» comme ils l’avaient fait dans l’Europe de la Saint Alliance en se soulevant contre la domination turque, on se dit que décidément, le projet européen d’unir le continent sous les auspices du marché, de la monnaie et de la jurisprudence de la Cour de Luxembourg, a échoué.

Vous expliquez qu’une petite région comme la Wallonie peut bloquer l’UE, sous-entendant que Bruxelles ne pourrait pas tenir très longtemps si un pays fondateur comme la France se rebellait. L’une des origines de la crise ne tient-elle pas du fait que les nations se sont sous-estimées et que l’on a trop considéré l’UE, notamment sa Commission, comme un super-Etat omnipotent?

En octobre dernier, à l’initiative du social-démocrate Paul Magnette, la Wallonie a en effet paralysé pendant plusieurs jours la signature du traité CETA, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada. Les Wallons ont fini par obtenir ce qu’ils attendaient de l’État fédéral belge et par remettre l’épée au fourreau.

Cet épisode n’est pas sans rappeler la crise grecque de 2015 durant laquelle l’Union entière a eu les yeux braqués sur la Grèce, un pays qui ne représente pourtant que 2 % du PIB de la zone euro. A l’approche du référendum de juillet 2015, les menaces adressées à l’électorat de ce petit État par la presse et la classe politique de tout le continent témoignait de l’angoisse dans lequel se trouvait alors toute «l’Europe officielle». Si les Grecs avaient mené à son terme leur projet de recouvrer leur souveraineté, ils auraient fini par quitter la zone euro. Et la peur de l’effet domino était palpable. Un pays même petit, même très affaibli par la crise mais qui décide de s’affirmer, peut faire trembler tout l’édifice commuautaire.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’Eurogroupe et la Banque centrale européenne se sont employés à harceler Athènes. Le travail de sape de la BCE – qui a mis sciemment les banques grecques à genoux – a été décisif. Car l’UE, ce n’est pas seulement la Commission de Bruxelles. Des trois grandes institutions supranationales que sont la Banque centrale européenne, la Cour de justice de l’Union (CJUE) et la Commission, cette dernière est sans doute la plus soumise à l’action des États membres.

Pour autant, les deux autres ne sont pas omnipotentes. N’ayant aucune légitimité démocratique, elles ne «tiennent» que parce que les pays membres acceptent de leur céder des prérogatives. C’est de la servitude volontaire en somme. Un pays qui en a la volonté politique peut tout à fait se reprendre. Le processus du Brexit est en train d’en faire la preuve. L’une des premières choses annoncées par Theresa May lors de son discours sur le Brexit du 17 janvier a été sa volonté de répudier à terme la jurisprudence de la CJUE. L’exemple hongrois est également très intéressant. Sans même prendre la peine de sortir de l’Union, la Hongrie a réformé sa Constitution et sa justice afin de ne plus avoir à appliquer sur son sol les décisions de la CJUE. Une sortie en douce de l’ordre juridique européen, en quelque sorte, que les autorités européennes sont impuissantes à condamner.

La force d’une monnaie reposant d’abord sur la confiance qu’elle inspire, est-ce à dire que l’euro est en sursis? Comment expliquez-vous que, dans les sondages, les opinions européennes soient encore très majoritairement attachées à la monnaie unique (même si la proportion de ‘satisfaits’ n’a certes cessé de diminuer)?

La force des monnaies ne se résume heureusement pas à la confiance qu’elles inspirent! Si l’euro existe c’est parce que, juridiquement, c’est la seule monnaie qui a cours légal dans un ensemble économique qui représente plus de 300 millions d’habitants. La monnaie, c’est la conjugaison d’un système juridique qui impose son usage et d’un marché qui, par sa taille, lui donne une certaine profondeur en lui permettant d’être facilement utilisée comme paiement.

Néanmoins, contrairement à ce qui avait été annoncé lors du traité de Maastricht, l’euro ne s’est pas imposé comme une alternative sérieuse au dollar. Sur les marchés, dans les transactions, comme unité de compte, dans les réserves des banques centrales étrangères, le dollar domine encore très largement. Il représente par exemple plus de 60% des réserves de change dans le monde… soit environ la même part qu’avant la création de l’euro. Contrairement au dollar, l’euro n’est donc pas une monnaie qui inspire spécialement confiance à ceux qui ne sont pas contraints de l’utiliser. Cela tient en partie à l’aspect «incomplet» de la monnaie unique qui ne peut s’appuyer sur une autorité politique unifiée. Sur cet aspect, il faut lire les travaux de Michel Aglietta, qui font référence.

Il est pourtant naturel que les populations des pays européens soient réticentes à l’idée de sortir de la monnaie unique. Au plus fort de la crise de 2015, les Grecs (dont on a ainsi découvert que leur gouvernement ne le souhaitait pas et ne l’avait pas préparé) ont été menacés d’être exclus de l’euro après avoir perdu une grande partie de leurs revenus, de leurs emplois et de leur prospérité. Concrètement et pendant plusieurs jours, ils ne pouvaient plus retirer librement de l’argent dans les distributeurs ou accéder à leur épargne. Cette situation s’était déjà produite à Chypre en 2013 ou en Argentine en 2001. Même si on essaie de rassurer la population en expliquant que le retour à une monnaie nationale n’est qu’une question technique, pour la majorité des gens, changer de monnaie signifie prendre des risques qui apparaissent plus immédiats que les bénéfices. Face à ce sentiment, les discours rassurants des économistes sont malheureusement impuissants.

Du coup, on peut aller jusqu’à envisager que l’Union européenne disparaisse mais que l’euro subsiste. Cela s’est déjà vu dans l’histoire: des monnaies peuvent perdurer des siècles après la disparition des empires qui les avaient émises. De même, il existe aujourd’hui des petits pays qui n’ont pas de monnaie nationale et qui utilisent une devise étrangère comme l’Équateur, dont la monnaie officielle est le dollar américain ou le Monténégro qui utilise l’euro. On peut donc imaginer que, même si l’euro n’est pas une monnaie qui inspire particulièrement confiance, elle puisse continuer d’être utilisée de manière transitoire dans un État qui serait juridiquement sorti de l’Union européenne.

Vous citez ce mot de Bismarck: «J’ai toujours trouvé le mot ‘Europe’ dans la bouche de politiciens qui tentaient d’obtenir des concessions d’une puissance étrangère sans oser les demander en leur propre nom». N’est-ce pas précisément le cas de l’Allemagne vis-à-vis de Bruxelles et l’une des causes des dysfonctionnements de l’Union européenne aujourd’hui?

Cette formule visait à dénoncer l’hypocrisie consistant à nier l’existence des intérêts nationaux au profit d’un évanescent «intérêt général européen». En effet, contrairement à ce qu’on essaie de nous faire croire, non seulement les intérêts nationaux n’ont pas disparu avec l’avènement de l’UE, mais la construction européenne est elle-même devenue un champ d’affrontement extrêmement violent entre des intérêts nationaux contradictoires.

C’est particulièrement vrai pour l’Allemagne, grande gagnante du marché unique, qui est devenue au fil des années la puissance politique dominante du continent. Elle ne se prive pas d’utiliser le mot «Europe» pour imposer des politiques conformes à ses propres intérêts, y compris parfois sans en avoir pleinement conscience.

Comme le disait récemment Wolfgang Streek, «l’Allemagne en est arrivée à tenir l’Union européenne pour une extension d’elle-même, où ce qui est bon pour l’Allemagne est par définition bon pour les autres (…) Proches en cela des États-Unis,les élites allemandes projettent ce qu’elles estiment évident, naturel et raisonnable sur leur monde extérieur, et s’étonnent que l’on puisse voir le monde autrement qu’elles».

Cela a été clair au moment de la crise grecque avec le refus obstiné d’Angela Merkel de s’engager dans un quelconque allègement de la dette publique hellène. L’Allemagne, grand pays créancier, y avait en effet tout à perdre. Mais tout en exigeant le respect scrupuleux des traités et de la clause «no bail out» (pas de sauvetage) elle s’autorisait à dégager des excédents courants largement en dehors des clous. Puis, quelques mois plus tard, la chancelière décidait unilatéralement de s’affranchir du règlement de Dublin sur les réfugiés. Ce respect à géométrie variable des règles européennes est le signe que la République fédérale – contrairement à d’autres – n’entend pas renoncer à ses intérêts nationaux quitte à décider unilatéralement que ceux-ci correspondent aux intérêt de la construction européenne dans son ensemble.

De manière générale, l’Allemagne s’avère particulièrement habile à faire converger les politiques européennes avec ses vues. Elle a notamment été en pointe dans les négociations autour du traité de libre-échange transatlantique (TAFTA) où la question centrale était pour elle d’imposer aux États-Unis la plus large ouverture possible dans le secteur automobile. Les intérêts français, notamment dans l’agriculture et les services devaient être otalement sacrifiés sur l’autel de l’industrie allemande.

En fin de compte le gouvernement français, qui s’était vraisemblablement peu investi dans ces négociations, avait fini par demander (sans être entendu) qu’on renonce au TAFTA. Le salut français est paradoxalement venu de l’élection de Donald Trump, qui enterre sans doute définitivement toute perspective de conclure un tel accord.

Pourtant Theresa May et Donald Trump semblent d’accord pour signer un accord de libre-échange ensemble. La sortie de l’Union ne signifie donc pas nécessairement un retour au protectionnisme…

L’important n’est pas tant la politique qu’on mène, qui dépend de la couleur politique du gouvernement, que le fait de pouvoir effectivement la mener et de contrôler les tenants et les aboutissants des négociations.

En sortant de l’Union européenne, le Royaume-Uni recouvre sa souveraineté en matière commerciale. Il peut donc négocier librement les accords qui lui chantent, en mettant toute sa force diplomatique au service de ces négociations. En France, notre diplomatie finit par être totalement accaparée par d’interminables négociations avec des partenaires européens aux intérêts contradictoires. On l’a d’ailleurs un peu oublié mais Trump est en train de le rappeler au monde: les traités commerciaux sont des éléments incontournable de la diplomatie. En délégant leur politique commerciales à l’échelon européen, les États membres se sont de fait amputés d’une partie de leurs capacités diplomatiques.

Le Royaume-Uni n’a pas sombré suite au référendum sur le Brexit. Comment voyez-vous l’avenir pour Londres ?

Il est compliqué mais au moins il n’est pas bouché. Contrairement au nôtre, pour l’instant.

Il est vrai que l’économie britannique tient bien le choc, au point que l’économiste en chef de la banque d’Angleterre s’est récemment excusé d’avoir joué les Cassandre à mauvais escient. Pour autant et comme il l’a immédiatement rappelé, l’article 50 n’a pas encore été engagé et le processus de sortie de l’Union n’est pas enclenché.

Il est sur les rails malgré tout, et il semble, de manière paradoxale, qu’un pays pourtant gouverné par les Tories soit en train d’amorcer une rupture avec le «laisser-faire» en matière économique. Le 23 janvier, soit une semaine après son grand discours sur le Brexit, Theresa May a présenté un «livre vert» sur l’industrie qui semble faire la part belle à l’interventionnisme étatique en la matière et à une stratégie de long terme. Le spécialiste de géopolitique Édouard Husson estime que nos voisins sont en train de «mettre fin au thatchérisme». Jean-Michel Quatrepoint estime pour sa part que le Brexit, sans être la seule, est l’une des manifestations de «la fin du cycle néolibéral entamé en 1971».

Il faut à présent se donner du temps pour voir si ces diagnostics sont les bons, et si le gouvernement britannique se donne les moyens de faire du «Brexit dur» qu’il a choisi un succès.

La critique de l’Union européenne est largement monopolisée aujourd’hui par le Front national. Pour les souverainistes, dont vous êtes, comment construire une alternative à l’UE quand le FN dispose d’un socle de 20% au premier tour des élections?

Notre livre n’est pas un manifeste «souverainiste» dans le sens où il ne préconise pas explicitement une sortie de l’Union européenne. Il est avant tout un constat: la tentative de construire une démocratie européenne qui transcenderait les nations est un échec. Nous essayons d’expliquer pourquoi, de démontrer plus que de dénoncer.

On nous reproche parfois de ne pas avoir conclu sur un appel clair et net au «Frexit». Mais ce n’est pas notre propos. Puisque nous sommes en période électorale, nous essayons de faire saillir le caractère «surdéterminant» de la question européenne, de montrer quelle sera – ou ne sera pas – la marge de manœuvre réelle du Président qui sera élu en mai prochain. Et de toute évidence, si le cadre européen actuel reste inchangé, elle sera réduite. D’ailleurs, la manière dont les candidats des différentes primaires s’acharnent à nier les contraintes européennes nous inquiète, que ce soit à gauche ou à droite. Cela aboutit à ce que soit laissé au seul Front national le monopole de la critique de l’Union européenne. Comment s’étonner qu’il s’en saisisse?

Vous critiquez fortement la promotion dans le débat public du thème de l’identité, qui prospérerait selon vous sur le vide politique laissé par la perte de souveraineté. Plus de souveraineté permettrait-il de résoudre la crise identitaire des pays européens?

Le problème de l’identité, c’est que c’est une question insoluble. L’identité d’un pays, c’est la résultante de ce qu’il a réalisé, c’est le produit de son histoire. Or, l’histoire ne cesse jamais de se faire, elle s’écrit à chaque instant.

Mais un peuple ne peut écrire sa propre histoire que s’il dispose de lui-même, autrement dit s’il est souverain. S’il ne l’est pas et faute d’avoir mieux à faire, il s’interrogera sur ce qu’il est, avec cette tentation de lister des caractéristiques supposées figées pour l’éternité, et d’exclure rapidement tous ceux qui s’écartent de l’idéal-type.

C’est ni plus ni moins ce qu’expliquaient Marie-France Garaud et Philippe Séguin dans un texte opportunément exhumé par David Desgouilles et consultable ici: «La souveraineté abolie, resterait aux nations leur identité. Le terme ne peut alors recouvrir qu’un contenus imprécis, dans lequel entreraient coutumes, mœurs, rites, langue, histoire, originalités sociologiques. Les Grecs savaient déjà qu’une cité qui veut conserver ses dieux et ses temples doit d’abord rester une entité libre sur la scène de l’Histoire. S’il n’est pas pour une nation de véritable conservation de son identité sans sa souveraineté, c’est précisément parce que l’autorité nationale a fait la synthèse des éléments ethniques avec les valeurs spirituelles et morales. Après tout, les Indiens, dans leurs réserves, gardant leurs plumes et leurs tentes, ne sont assurés que d’une identité fort réduite dans un ordre national qui leur échappe».

Nous ne pensons pas souhaitable que la France soit «muséifiée», qu’elle devienne une entité folklorique avec des us, des coutumes et rien de plus. D’où notre insistance sur la souveraineté du demos, bien plus que sur l’identité de l’ethnos.

La fin de l’Union européenne n’est pas la fin de l’Europe. Sur quelles bases nouvelles faudrait-il reconstruire un projet politique européen respectueux des nations?

Lorsque l’on remonte aux prémisses de la construction européenne, on constate que deux visions se sont affrontées (et en partie hybridées ce qui explique pour partie le caractère baroque de l’édifice actuel): celle de Jean Monnet, dont la légende retient qu’il est le «Père fondateur» de l’Europe, et celle de de Gaulle. La première consistait à construire, de manière furtive et dans le dos des peuples, une Europe supranationale, intégrée, qui ne soit en aucun cas une entité stratégique mais qui soit un grand marché. La seconde visait à promouvoir une Europe intergouvernementale dont l’objet principal soit avant tout la coopération en matière de Défense, d’affaires étrangères, de coopération scientifique et technique. C’était l’objet des deux «plans Fouchet» du début des années 1960, qui ont été écartés.

On le voit donc, la première logique l’a largement emporté. Mais c’est un fiasco. Et lorsqu’on tente de passer en revue ce qui fonctionne ou a fonctionné en Europe, on constate que ce sont essentiellement des projets relevant de la seconde logique: Airbus, l’Agence spatiale européenne, le CERN (Organi-sation européenne pour la recherche nucléaire)…

Le problème, c’est que les deux logiques, autrement dit l’Europe de l’économie et du droit et l’Europe politique, sont incompatibles. En favorisant une concurrence économique féroce entre les pays, en générant une hiérarchie entre les gagnants de l’intégration (essentiellement l’Allemagne et les pays voisins) et ses perdants (à des degrés divers tous les pays périphériques), en désarmant les États et en interdisant l’intervention de la puissance publique dans l’économie, l’Union européenne tue l’Europe, la vraie, celle des projets concrets et qui marchent.

C’est pourquoi nous pensons que rien ne sera possible si l’on ne s’affranchit pas du cadre existant. On ne reviendra pas aux années 1960, mais on ne fera rien non plus dans le cadre économique et juridique actuel.

Europe : the final countdown ?

Du Grain à moudre – Europe : the final countdown ? (France Culture)

Les appels à refonder l’Europe, à réorienter sa politique, à imaginer de nouveaux niveaux de coopération…se multiplient. Mais pour certains observateurs, il est déjà trop tard : l’Union européenne serait en état de mort clinique.

Le 25 mars prochain, l’Union européenne célèbrera le 60e anniversaire de son traité fondateur : le Traité de Rome. Le moment aurait dû être festif. Il sera sans doute plus discret que prévu, en tout cas sans ostentation. Car –au risque de se répéter-, le projet européen est mal en point.

2016 aura été son ‘’annus horribilis’’ avec le Brexit, l’élection de Trump et les fortes dissensions liée à la crise des migrants. Et rien ne dit que 2017 ne s’inscrira pas dans la continuité de l’année qui vient de s’achever.

Plusieurs rendez-vous électoraux majeurs sont programmés : législatives aux Pays-Bas en mars, présidentielle française en avril, législatives allemandes fin septembre : des scrutins qui, au moins indirectement, renseigneront sur le niveau d’adhésion des électeurs à l’Union européenne.

Depuis quelques mois, les appels à refonder l’Europe, à réorienter sa politique, à imaginer de nouveaux niveaux de coopération…se multiplient. Le sommet de Bratislava en septembre dernier devait être la première étape vers une réappropriation du projet communautaire. Mais pour certains observateurs, il est déjà trop tard : l’Union européenne serait en état de mort clinique.

Intervenants

 

  • Coralie Delaume : journaliste et essayiste, auteure du blog L’arène nue
  • Guillaume Klossa : écrivain, directeur de l’Union européenne de Radiotélévision et fondateur du think tank EuropaNova

Mise en page 1

L’Union européenne est morte, mais elle ne le sait pas encore.

Elle est morte du rejet de ses peuples qui manifestent en toute occasion une répulsion sans réserve et une défiance sans retour.
Elle est morte de son inaptitude à régler les crises qui la secouent autrement que par de brutaux oukases ou par des simulacres de négociations, au terme desquels les pays les plus forts finissent par imposer leurs vues et où l’unique option qui s’offre aux plus fragiles est celle d’une humiliante reddition.
Elle est morte de l’échec spectaculaire de son modèle économique, échec conjoint du Marché unique et de l’euro.
Elle est morte, enfin, de son illégitimité démocratique, de ses fondations juridiques baroques, de ses traités qui ont remplacé la souveraineté populaire par une technostructure sans vision.

En vérité, il n’est même plus tout à fait temps de se demander s’il faut ou non « sortir de l’Union européenne ». Car c’est l’Union elle-même qui est en train de sortir. Elle sort de l’Histoire, par la toute petite porte. Tout le monde en est-il bien conscient ? Peut-être pas. Faut-il le démontrer ? Sans doute.

David Cayla, Coralie Delaume

 

 

Réformes territoriales et menaces sur l’unité nationale